‹ Discours philosophiques d'Hector DenisChapitre 2 sur 26 · ir · texte numérisé non relu

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qu'importe ! le cadre général de la philosophie posilive reste ; seul son contenu s'améliore. La psychologie elle-même n'a fait que se différencier davantage de la biologie : a les phénomènes intellectuels sont des fonctions de l'organisme, au même titre que les autres fonctions, bien qu'elles occupent le rang le plus élevé dans les fonctions de la vie. »

Denis accepte la loi des trois états, malgré les critiques soulevées par des philosophes dont la doctrine se rapproche le plus de Comte : « L'astronomie et la physique présentent les exemples les plus frappants et les plus grandioses de cette succession historique des trois modes de concevoir. » Dans l'astronomie on voit se succéder les trois états : astrolâtrie religieuse, conception métaphysique du fluide électrique ; enfin on s'élève à des lois positives en dehors de toute recherche sur leur essence et leur source, comme dans la loi de gravitation. Certes, mais on peut objecter que l'esprit humain a toujours raisonné de la même manière, c'est-à-dire en essayant d'interpréter ce qu'il ne connaissait pas encore, ou même ce qui restera toujours inconnaissable, par ce qu'il connaissait déjà ; l'hypothèse scientifique n'est actuellement que le perfectionnement de ce procédé constant. Et puis tout s'explique-t-il par le seul processus idéologique ? Denis admet cependant que « Spencer a mieux marqué l'unité de l'esprit humain » en montrant que sa méthode a été unique et que « les

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explications des phénomènes onl toujours eu un degré de généralité en rapport avec l'étendue de Texpérience acquise. » Seulement, et avec raison, il ne suit pas Spencer dans sa tentative de réconciliation à laquelle Comte avait abouti déjà en constituant le culte du Grand Etre humanitaire. Les conclusions de Comte et de Spencer se rattachaient à leur reconnaissance (lel'existence de l'inconnaissable et,pour le dernier, à celle même de sa correspondance dans la conscience avec une réalité, mais transfigurée.

Denis n'ignore pas le danger de l'une et l'autre théorie ; il lécarte sans les réfuter : « dans la phase positive l'homme se borne à rechercher les rapports de similitude, de coexistence ou de succession entre les phénomènes ; il les considère comme assujettis à des lois. » Certes, mais si l'inconnaissable est et surtout si son sentiment correspond à une réalité même transfigurée, ne devient-il pas lui même un phénomène en rapport notamment avec les phénomènes sociaux ?

Denis ne s'attarde pas à l'examen de ces problèmes ultimes de la philosophie ; il les néglige en se plaçant au point de vue pratique ou plutôt social. D'après lui, la mission sociale de la philosophie positive est de mettre fin. aux crises matérielles, intellectuelles et morales signalées par tous les penseurs de notre époque. Ni les religions, ni les divers systèmes de philosophie métaphysique ne peuvent concilier les conflits existants : ils ne le peuvent à raison de la relativité même de nos connaissances ; cette relativité est à la base de lajuslice sociale, c'est elle qui nous impose la liberté de conscience et de pensée, la

tolérance. La philosophie positive est surtout mne direction de l'esprit^ c'est une œuvre impersonnelle construite par les éléments accumulés du savoir expérimental ; ajoutez à cette accumulation des sciences leur classification, avec, comme couronnement, la sociologie ; de cette combinaison, dérive une direction morale : « Toutes les sciences sont les éléments d'une science unique, celle de l'humanité. »

La philosophie positive dès lors considère toujours, dans l'étude de la société humaine, tous les aspects de son organisation et de son activité. La loi générale de corrélation se complique d'une loi de subordination des diverses classes de phénomènes.

Dans son discours de 189^, Denis admet une classification hiérarchique des phénomènes sociaux, sans se prononcer explicitement en faveur de celle que j'ai proposée en 1886 ; il reconnaît leup divisibilité, ce qui explique teur pnodifieabilité supérieure pas? l'intervention humaine.

A cette conception sociologique correspond la solidarité morale, suivant lui, et d'après moi également matérielle ou plutôt organique et superorganique qui unit les diverses parties de la société à son ensemble ; cette solidarité devient de plus en plus consciente ; alors la société devient son propre directeur moral ; son plan de conduite cesse d'être providentiel ou préétabli. Solidarité dans l'espace et dans le temps, solidarité simultanée et successive. Ici cependant, encore une fois, ne faudrait-il pas s'élever à une hauteur plus sereine et admettre qu'à tous; tes stades l'humanité, en réalité, a, malgré les apparences religieuses et métaphysiques, été son seul directeur

moral ; nos dieux et nos enlilés, c'est nous qui les avons créés. Voilà, à mon sens, le g"age véritable de la conciliation de nos antagonismes moraux.

Un autre antagonisme est celui qui a été supposé entre l'iiidivida et la société même. Denis montre que le but social n'exclut pas la poursuite légitime des tins individuelles ; Comte a conclu à tort à Tliumanité comme seul être réel, de même Spencer à la seule réalité de l'individu. Ce sont là des conceptions absolues restaurées à tort par ces deux positivistes. La justice exprime « le rapport entre la fonction sociale et le droit de l'individu, justice progressive, car la représenlation du but commun dépassera peu à peu, dans les consciences, la préoccupation des buts personnels».

Le but social sera exclusivement terrestre, mais ce but est élevé, puisqu'il dépasse l'individu et les générations présentes. Cet idéal est sulïisant, c'est la science qui le créa et à son tour il incite à perfectionner l'état présent ; ainsi l'idéal nait de la réalité et retourne à la réalité.

« La philosophie positive, dans son véritable esprit, ne suspend à aucun moment la suite des transfo. malions organiques des sociétés humaines... elle n'assigne aucune limite à leur perfectibilité ^ mais « elle impose des méthodes inflexibles à tout elfort pour régulariser le cours de l'histoire, conciliant ainsi sans cesse l'ordre et le progrès ».

Denis, comme Liltré, dislingue dans l'œuvre de Comte deux constructions différentes : le Cours de philosophie positive représente l'époque mentale du maître, époque remplie par la synthèse des sciences

allant du monde physique à l'humanité et reproduisant toute l'évolution des sciences ; la seconde période, celle de la Politique posili^^e est caractérisée par une nouvelle synthèse dans laquelle l'humanité est considérée comme une fin vers laquelle convergent toutes les pensées et énergies morales ; ici, la synthèse devient subjective et sentimentale. Cependant Denis remarque lui-même que Comte avait conçu celle-ci en même temps que celle-là. Seulement sa méthode était devenue difiërente, il déduisait sa politique positive de sa sociologie abstraite ; j'ai en outre signalé que sa méthode s'était modifiée dès le Cours de philosophie positive où il admet qu'à partir de la biologie et en sociologie on connaît le tout avant de connaître les parties, confondant ainsi l'empirisme vague avec la science.

Denis critique aussi Comte pour avoir maintenu la distinction des classes, la séparation du spirituel et du temporel, l'ordre hiérarchique de toute la structure sociale. L'humanité, pour Comte, finit par être seule réelle ;• le sentiment altruiste domine l'intelligence et l'égoïsme. La branche orthodoxe de l'école positiviste a pu cependant soutenir que ces conclusions découlent des prémisses philosophiques de l'illustre penseur et que sa conception générale est unitaire et indivisible.

Quoi qu'il en soit, il reste de celte conception que s'il est vrai que l'homme est capable de s'élever à une conception positive du monde physique, du monde organique et psychique, il l'est aussi de fonder une sociologie. Dès lors, l'homme est apte à diriger son existence sociale entière, même en ce

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qui concerne ses rapports avec la religion. Qu est ce donc que la sociologie ?

J'ai défini la sociologie : la philosophie générale des sciences sociales particulières. Suivant Denis, <( la sociologie est la science qui traite de la structure et de la vie des sociétés ; elle considère tous les modes d'activité sociale comme convergeant vers un résultat commun : la vie dé l'ensemble dont ils deviennent les fonctions».

Toute l'œuvre de Comte est dominée par la loi des ti^ois états, loi essentiellement idéologique, car c'est la loi de la connaissance ; cette loi fut empruntée par lui à l'évolution de la psychologie collective. Denis en atténue la rigueur en disant que cette loi ne signifie pas que, même primitivement, il n'y ait eu des connaissances positives, mais que c'est finalement que ces connaissances éparses sont arrivées à se coordonner dans un système de philosophie dominant.

Signahjns toutefois que Comte considérait la statique sociale comme plus fondamentale que la dynami(jue et cela même explique le caractère immuable qu'il attribue à l'organisation hiérarchique des sociétés.

La sociologie instaurée par Comte est une science abstraite; elle expose l'objet, les méthodes, les divisions fondamentales, les lois applicables à toutes les sociétés (( abstraction faite de tous les modificateurs dérivant du milieu, du climat, de la race, des conditions polilicpies. )) C'est bien ainsi que Comte Fa entendue,

mais la question n'est-elle pas de savoir si, même dans une sociologie abstraite, il est lég-ilime de ne pas tenir compte des moditicateurs qui agissent d'une façon constante ? Denis ne se prononce pas à cet égard, il reconnaît toutefois que, « depuis C.omte, les méthodes inductives ont pris définitivement possession de l'étude systématique des sociétés humaines » ; son double point de vue statique et dynamique continue à dominer toutes les conceptions modernes ; toutefois les travaux contemporains ont élargi la classification des phénomènes sociaux et donné une place plus considérable aux phénomènes économiques et juridiques. Denis cependant tend à restituer aux facteurs idéologiques l'importance que leur attribuait Oomte, mais pour lui leur supériorité est relative ; elle est le résultat de l'évolution. Ces facteurs, selon lui, malgré la prépondérance trop rigidement conçue de la structure économique par la théorie matérialiste de l'histoire acquièrent peu à peu, dans les civilisations avancées, « une évolution indépendante » ; dès lors « ne peuventils exercer sur la structure économique une influence croissante » ? A un certain moment donc, l'ordre d'influence des facteurs serait interverti. C'est ce que Comte avait imaginé, lui aussi, en substituant l'altruisme à l'égoïsme. Ce débat, en réalité métaphysique, me semble clos par mon observation que tous les phénomènes sociaux, y compris par conséquent les phénomènes économiques appelés à tort matériels, sont le résultat de la combinaison d'éléments inorganiques, organiques et idéologiques. Denis lui-même reconnaît qu'en réalité « tous les aspects de la vie sociale sont solidaires » ; seulement, si d'après lui

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