XL VI
Congrès anticlérical.
15 mai 1881.
Mes chers concitoyens,
Le Congrès anticlérical qui va se clore aujourd'hui tire son importance des dangers suprêmes que le cléricalisme, là où il domine, fait courir aux gouvernements et aux peuples. N'ayant à vous adresser que quelques paroles, je me bornerai à mettre sous vos yeux une page de notre histoire contemporaine qui montre d'une manière singulièrement tragique combien la domination du parti clérical est redoutable.
Vous savez ce que Louis Bonaparte fit pour le clergé. Lui, qui se vanta tout d'abord d'être un parvenu, il tint à honneur de s'appeler le fils aîné de l'Église; il se qualifia d'empereur par la grâce de Dieu. Lui, qui protestait de son attachement aux idées modernes, il mendia l'alliance de l'Église, en se hâtant d'enlever le Panthéon aux grands hommes pour l'abandonner aux prêtres, en livrant l'éducation aux jésuites, en donnant la main à la suppression des chaires de philosophie les plus importantes, en rabaissant l'Université, en sacrifiant tout au désir de mériter les Te Deum des gens d'Église et leur encens. {Applaudissements.)
Sous le second Empire, les cardinaux gouvernèrent le Sénat', les évêques dirigèrent le corps enseignant ; les lettres encycliques du pape furent officiellement discutées dans le Conseil d'État ; les lettres pastorales se changèrent en manifestes politiques ; la chaire fit écho à la tribune ; le clergé fut comblé de faveurs, et, en retour,
il appela sur les actes les plus sauvages du césarisme les bénédictions du ciel. {Nouveaux applaudissements.)
Ah! le gouvernement impérial ne savait pas où cela conduit : FÉglise se chargea de le lui apprendre.
On se rappelle quelle fut la situation de la papauté, après cette fameuse guerre de 1859 où l'Italie, aidée par la France, brisa le joug de l'Autriche. Victor-Emmanuel ayant été proclamé roi d'Italie, le pape put se demander, il se demanda ce qu'allait devenir son pouvoir temporel, et à cet égard le gouvernement impérial se trouva dans la nécessité de prendre un parti.
Pour Louis Bonaparte, placé comme il Tétait sous la pression du parti clérical, la question était difficile à résoudre.
S'il se prononçait contre le pouvoir temporel des papes, il désertait la défense du membre le plus imposant de la famille des dominateurs; la tiare étant une couronne, il violait les lois de la franc-maçonnerie monarchique, et il bravait la plus implacable des haines : la haine sacerdotale. (Applaudissements.)
Si, au contraire, il se prononçait pour le maintien du pouvoir temporel, il dévoilait le mensonge de son attachement prétendu aux idées modernes ; il changeait en ressentiment la reconnaissance de ceux avec qui les Français avaient fraternisé, sous les armes, à Magenta et à Solférino ; il se faisait de l'Italie une ennemie mortelle. (Applaudissements.)
Dans son embarras, il essaya d'abord d'une politique de bascule. Le 2 mai 1862, l'ambassadeur français à Rome, M. de la Valette, reçut ordre de soumettre au cardinal Antonelli un plan d'après lequel Victor-Emmanuel aurait pris l'engagement de ne point troubler le pape dans la jouissance de son pouvoir temporel, à condition que, de son côté, le pmpe s'engagerait à se contenter de ce qui composait alors son domaine. Eh bien! comment le cardinal Antonelli répondit- il à ces ouvertures? Par un refus brutal, que M. de la Valette, dans sa dépèche du 24 juin 1862, présenta comme absolu et définitif.
C'est qu'il est dans la nature de l'orgueil sacerdotal de se montrer intraitable. Céder quoi que ce soit, en quoi que ce soit! Et pourquoi donc, quand on traite pour le compte de Dieu, quand on est Dieu sur la terre? Demander à Dieu de céder? Mais c'est plus qu'une insolence : c'est un blasphème ! (Bravos répétés.)
Cependant, l'agitation grandissait en Italie ; la Révolution grondait. Tandis que le pape disait : « tout ou rien », Garibaldi, soudainement arrivé à Milan, y était reçu avec transport, au cri mille
Louis Blanc. — Discours. 28
fois répété de « Rome ! Rome ! » Car l'Italie voulait Rome pour capitale; elle la voulait éperdument; elle sentait que sans Rome elle serait un corps sans tête. Par cela seul que Victor-Emmanuel semblait hésiter, son étoile pâlissait de plus en plus devant celle de l'héroïque Garibaldi, qui jamais ne fut plus complètement maître des cœurs en Ralie que le lendemain de cette rencontre d'Asproraonte où il tomba blessé par une balle italienne, en combattant pour l'Italie î ( Vive sensation.)
Ce fut alors qu'entre Victor-Emmanuel, qui ne voulait pas déplaire à Louis Bonaparte, et Louis Bonaparte, qui ne voulait pas déplaire aux prêtres, se noua le pacte devenu si célèbre sous le nom de Convention du 15 septembre 1864.
Cette convention, censée faite dans l'intérêt de l'Italie, était dans l'intérêt du pape.
Elle portait, en effet, que le gouvernement italien se chargerait lui-même de protéger le pape contre toute agression et que le siège du gouvernement italien serait transféré de Turin à Florence.
Or, quel plus grand service pouvait-on rendre à la papauté, et quel coup plus terrible pouvait-on porter à cette unité italienne pour laquelle la France avait donné son or et son sang, que de semer la discorde dans la Péninsule affranchie, en excitant contre Florence la jalousie de Turin, et en offensant à ce point le Piémont — le Piémont qui, pour la cause nationale de l'Italie, avait tant fait et tant souffert ?
Quelle était la ville qui, toujours, avait été le centre de la résistance opposée à l'Autriche? Turin. Et voilà qu'à Turin, qui n'a ni le magnifique port de Gênes, ni l'activité industrielle de Milan, ni la situation délicieuse et le climat de Naples, ni le charme de Florence, la Convention du 15 septembre enlevait tous les avantages que procure à une ville le séjour permanent d'une cour brillante ! C'est-à dire que la cité où s'était préparée l'unité de l'Italie devait s'attendre, pour prix de ses efforts et de ses sacrifices, à voir ses maisons à moitié vides, ses rues désertes, ses boutiques fermées 1 La Convention du 15 septembre était si bien pour l'Italie une j»omme de discorde, qu'à la première nouvelle du traité qui substituait Florence à Turin comme siège du gouvernement de Victor- Emmanuel, les Turinois entrèrent en fureur. Une insurrection, un combat entre le peuple et la troupe, des mourants, des morts, et la rage s'amassant dans les cœurs après avoir ensanglanté la place publique, tels furent pour l'Italie les première fruits de laGonv* tion du 15 septembre. (Mouvement.)
Et pais, contraindre Victor-Emmanuel à se constituer lui-même le gendarme du pape, qui l'avait excommunié, à monter la garde autou du Vatican, à faire coucher enjoué les patriotes coupable» de vouloir lui donner Rome, n'était-ce pas saper sa popularité par la base, décourager les uns, exaspérer les autres, troubler tout, tout compromettre, et, par conséquent, jouer aussi bien qu'elle le pouvait désirer le jeu de la papauté?
Eh bien, ce ne fut pas encore assez pour répondre aux exigences du cléricalisme.
Trots ans s'étaient à peine écoulés depuis la Convention du 15 septembre, que Louis Bonaparte envoyait des troupes défendre le pape contré Garibaldi marchant sur Rome. Ici je touche à d'affreux souvenirs. Gomment rappeler, sans un profond déchirement de cœur, ce combat dé Mentana qui donna au monde le spectacle des plus ardents patriotes de l'Italie égorgés sur un ordre parti des Tuileries! [Vive sensation.)
Cette fois, les cléricaux, cerne semble, auraient dû se tenir pour satisfaits. N'avait-on pas assez tué, au nom du Syllabus? Le respect du pouvoir temporel des papes n'avait-il pas été assez clairement enseigné à coups de fusil? Que pouvait demander de plus M. Dupanloup au fils aîné de (Église? Mais ceux-là s'abusent étrangement sur le caractère des prétentions sacerdotales qui ne comprennent pas qu'elles sont insatiables.
Le prêtre ne veut pas d'une demi-soumission. Vainement espérerait-on l'avoir pour allié : il faut ou l'accepter pour ennemi, ou l'accepter pour maître. (C'est watt)
Écoutez ce qu'a dit à ce sujet M. de Montalembert : « L'Église n'est ni l'esclave, ni la cliente, ni l'auxiliaire — vous l'entendez : ni l'auxiliaire! — de personne. Elle est tout o» elle n'est rien. »
Ainsi pensait le parti clérical, et au mois de décembre 1867, dans le Sénat, le cardinal Bonaechose, appuyé par le cardinal Donnet, exprima ce sentiment avec la plus véhémente franchise. Une croisade, oui, une véritable croisade en faveur du vicaire de Jésus-Christ, voilà ce qu'il demanda, dût le nouveau royaume d'Italie être réduit en poussière. « Puisque ce nouveau pouvoir, s ecria-t-il aux applaudissements de la majorité cléricale, se déclare incompatible arree la vie dki monde moral, laissons crouler ce qui est destiné è périr. »
Mais ce fut surtout au Corps législatif, dans la séance du 5 décembre 1867, que se' manifesta Tâpreté des exigences cléricales.
Quelle séance que celle où M. Rouher fut obligé de dire, au
nom de son maître : c Nous déclarons que jamais l'Italie ne prendra Rome » L'émotion produite dans l'Assemblée par ce mot jamais fut immense. La séance suspendue, les cléricaux se pressant autour du ministre, et le conjurant d'accentuer encore mieux sa pensée, la gauche consternée, la majorité radieuse, voilà quelle scène présenta l'Assemblée quand M. Rouher descendit de la tribune. Il y remonta bientôt pour dire : « Messieurs, pendant la suspension de la séance, quelques membres m'ont exprimé la crainte que mes paroles n'aient pas .été suffisamment claires. J'ajouterai donc que lorsque j'ai parlé de Rome, j'ai voulu parler du territoire pontifical actuel dans toute son intégrité. » A ces mots redoublement d'enthousiasme sur les bancs des cléricaux. M. Dupanloup, qui assistait à la séance dans la tribune réservée aux sénateurs, ne put contenir sa joie, et il éclata en applaudissements. Ahl il avait sujet d'applaudir : il tenait pour ainsi dire Louis Bonaparte à la gorge, et le second Empire allait tomber dans le gouffre creusé pour lui par le cléricalisme. ( Vifs applaudissements.)
Ce n'est pas à cause de cela qu'il y aurait eu lieu pour nous de gémir. Oh! non, certes. Mais à cette victoire du clergé que gagnait la France? Elle y gagnait de s'aliéner le peuple italien; elle y gagnait de le pousser dans les bras de la Prusse, qui, déjà, en 1866, dans sa lutte contre l'Autriche, avait trouvé en lui un si utile auxiliaire. Tandis que dans le Parlement français M. Rouher affirmait que jamais l'Italie ne prendrait Rome, le général Menabrea, dans le Parlement italien, disait : Jamais l'Italie ne renoncera à son droit sur Rome, et M. Mari jetait la Chambre italienne dans des transports d'enthousiasme en citant ce mot de Dante : « La confusion du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel a précipité l'Église romaine dans la boue. » [Bravos répétés.)
Telle était donc la barrière que le cléricalisme était parvenu à élever entre deux peuples faits pour s'aimer, pour marcher la main dans la main.
Et pendant ce temps, suivant la forte expression d'un journal anglais, le Spectator, « on voyait s'avancer lentement, ténébreuse et pourtant distincte, comme un fantôme de théâtre, la figure armée du comte de Bismarck! »
Toutefois, les services que la France avait rendus à l'Italie, en 1859, étaient si considérables, et l'union de ces deux peuples de même race et de même génie était si naturelle, que, lors de notre fatale guerre avec la Prusse, le gouvernement italien était disposé à nous prêter appui, et l'aurait fait, pour peu que le gouvernement
impérial se fût engagé à abandonner le pouvoir temporel. Cette révélation fut apportée à la tribune, dans la séance du 24 novembre 1876, par le gendre de Victor- Emmanuel, par le prince Jérôme Bonaparte, à qui sa position, comme il Je déclara lui-même, permettait de savoir de science certaine ce qu'il affirmait. Dans ce cas, la France serait entrée en campagne avec plus de six cent mille hommes, et la face des choses eût été certainement bien changée. Mais le parti clérical était là, toujours là. (Sensation profonde.)
L'alliance militaire de la France et de l'Italie contre la Prusse manqua donc, dans le moment le plus critique de notre histoire, par le refus d'abandonner le pouvoir temporel du pape, grâce à la pression exercée sur le second Empire par le clergé, qui était devenu son maître le jour où il l'avait pris pour allié. (Applaudissements.)
On lit dans l'histoire de l'ancienne Rome,, de la Rome d'Auguste, que les légions romaines, commandées par Varus, ayant été taillées en pièces dans les défilés de Teutberg, Auguste tomba dans un désespoir qui, toutes les fois que le souvenir du sanglant désastre venait tourmenter sa pensée, lui arrachait ce cri : «Varus, rendsmoi mes légions! » Eh bien, nous savons maintenant, nous qu'obsèdent des souvenirs non moins poignants que ceux d'Auguste, à quel parti nous pourrions crier : « Rends-nous l'Alsace et la Lorraine! » (Acclamations prolongées. — M. Victor Schœlcker s'avance vers M. Louis Blanc et t'embrasse. Puis, une jeune fille vient à r orateur et lui offre, au nom du Congrès anticlérical, une magnifique couronne.)
Écoles du V e arrondissement.
Coniërence du 29 -mai 1881.
Chères concitoyennes, Chers concitoyens,
Vous souvient-il du temps où certains voltairiens en gaieté s'abordaient avec ces mots : « Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? Àvez-vous rencontré un jésuite? » Rencontrer un jésuite était pour eux la chose rare, presque la chose impossible. Et à la faveur de cette indifférence moqueuse, les hommes noirs poussaient leurs mines ; ils s'établissaient à petit bruit ; la France se couvrait de jésuitières.
Mais voilà que de récents débats dans l'Assemblée, un grand cri d'alarme jeté dtf haut du pouvoir, et l'émotion qu'il a causée dans le pays ont fait voir où est aujourd'hui ce péril social à l'égard duquel M. de Broglie s'est tant efforcé de nous donner le change.
Vous connaissez le fameux vers de Victor Hugo :
L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi !
C'est ce que le cléricalisme aurait dit, s'il était parvenu à s'emparer du monopole de l'éducation, et c'est ce qu'il faut l'empêcher de dire. (Très bien! très bien/)
Malheureusement, l'Université que les jésuites ont de tout temps combattue, et qui est leur adversaire naturel, a beaucoup à faire pour se rendre capable et digne de les vaincre d'une manière définitive.
ÉCOLES DU V* ARRONDISSEMENT 43g
On raconte qu'un jour M. de Fonlanes, regardant sa montre, s'écria avec une satisfaction orgueilleuse : « Il est deux heures et quart. En ce moment, dans toutes les classes de troisième de tous les lycées de l'Empire, la correction du thème commence. »
Rien ne donne une idée plus exacte de l'importance qu'attachaient à une régularité machinale les serviteurs de ce Napoléon I er , pour qui les hommes n'étaient que des machines, et si l'uniformité dans le despotisme était le progrès, le fonctionnement de l'Université, même aujourd'hui, laisserait peu à désirer. Mais le progrès, c'est la régularité dans le mouvement, c'est l'ordre dans la liberté. (Applaudissements prolongés.)
Or, l'Université, héritière trop immobile de traditions infécondes, a toujours paru voir dans sa mission une sorte de patrimoine à sauver des atteintes de Renseignement libre, comme s'il n'y avait de choix possible qu'entre le monopole absolu de l'Eglise et le monopole absolu de l'État ! (Applaudissements.)
Que l'Université ait rendu et rende des services qu'il serait injuste et, peut-être, dangereux de méconnaître; que l'intérêt social trouve son compte dans l'existence d'un grand corps d'enseignement laïque, dont les membres se recrutent par le concours, c'est vrai ; mais il ne l'est pas moins qu'il y a de sérieuses réformes à introduire dans une institution qui a si peu fait jusqu'à présent pour l'étude et l'expérimentation des méthodes nouvelles, et qui s'est montrée si lente à suivre le mouvement des transformations sociales.
Gomment comprendre, par exemple, que, dans un siècle de développement industriel, de progrès scientifique, l'enseignement universitaire soit resté confiné dans l'étude de deux langues qui ne se parlent plus, et que la physique, la chimie, les mathématiques n'aient obtenu qu'une si petite partie de la place accordée au grec et au latin ? (1res bien/ très bien!)
Quelques pas, je le sais, viennent d'être faits hors de cette voie, et nous avons entendu l'autre jour le ministre de l'Instruction publique s'élever contre ce qu'il a nommé « l'artifice de la composition latine et du vers latin. » Ah! il faudrait plus et mieux que cela pour remplacer la méthode d'enseignement léguée par les jésuites aux universités du siècle dernier, méthode à laquelle le philosophe Duclos reprochait non sans raison d'imposer aux enfants un dialogue perpétuel avec les morts. (Rires et applaudissements.)
D'un autre côté, n'y aurait-il pas urgence à améliorer et la
condition des élèves, condamnés dans les lycées à un régime qu'on dirait inventé pour leur donner l'avant goût de la prison, et la condition des professeurs, sur qui la domination du proviseur pèse quelquefois si lourdement? Est-il raisonnable que des professeurs qui ont acquis, à force de labeur et de savoir, les titres de docteur et d'agrégé, soient soumis, sur la manière d'appliquer et de développer les programmes arrêtés par le Conseil supérieur de l'instruction publique, au despotisme d'un fonctionnaire de l'ordre administratif, lequel dispose de leur avancement au moyen de ces notes secrètes qui sont de véritables flèches lancées dans l'ombre?
Et puis, il y a quelque chose de plus précieux encore que ce qui orne l'esprit : c'est ce qui élève le cœur et ouvre l'intelligence. Créer des savants, c'est bien ; former des hommes, c'est encore mieux. (Bravos répétés.) En d'autres termes, l'éducation est d'une importance plus grande que l'instruction. Et c'est précisément l'éducation qui est négligée par l'Université, dont les traditions remontent à une époque où les écoliers étaient des hommes faits. (Cest vrai! Très bien!)
S'adressant à l'enfance aujourd'hui et chargée de pensionnaires, l'Université se débarrasse de tout ce qui n'est pas instruction proprement dite sur cette classe de fonctionnaires subalternes qu'on nomme maîtres d'étude. Ceux-là vivent continuellement au milieu des élèves, l'enfant les a toujours avec lui, dans ses études, dans ses récréations, dans ses repas, dans ses promenades. Us semblent donc bien placés pour prendre le rôle d'éducateurs. Mais il faudrait pour cela qu'où leur fît une situation en rapport avec la grandeur d'un tel rôle. Eh bien, non ! quoiqu'on ait senti, dans ces dernières années, la nécessité de relever leurs fonctions, leur condition est des plus misérable. Mal rétribués, dédaignés par les professeurs, fort peu respectés par les enfants, qu'enhardit le spectacle de leurs humiliations, à quoi peuvent songer ces malheureux, qui sont la plupart sans ressources, sinon à se maintenir dans leur chétif emploi par l'observation littérale d'une consigne en quelque sorte militaire? Et pourtant, il s'est rencontré parmi eux des âmes fières et dévouées, de nobles esprits. Mais demandez donc au coureur agile de parcourir le stade, un manteau de plomb sur les épaules 1 (Applaudissements.)
Et maintenant, sur quel principe conviendrait-il d'établir un système vraiment national d'éducation?
Toute société, digne de ce nom, étant une réunion d'individus
qui, pour s'acheminer vers le bonheur dans l'accomplissement de la justice, associent leurs forces, mettent en commun leurs facultés, et la richesse sociale se composant du produit collectif de tous les efforts, il en résulte que la société a un intérêt immense à ce que l'essor de toutes les aptitudes soit favorisé et à ce que les fonctions correspondent aux aptitudes, seul moyen de rendre aussi productif que possible le travail de chacun de ses membres. (C'est cela/)
Mais souvent il nous est difficile de savoir à quoi nous sommes propres. Pour que nous acquérions cette connaissance, il faut qu'une libre carrière soit ouverte à l'expansion de nos facultés. Connais-toi toi-même, nosce te ipsum, telle est la première de toutes les sciences, et l'enfant arriverait à la posséder, si, au lieu de s'adresser seulement à sa mémoire, on s'attachait à aiguiser chez lui l'esprit d'observation et d'initiative ; si, au lieu de se borner à lui enseigner ce qui est, on l'exerçait à le découvrir ; si, au lieu de l'accoutumer à se souvenir, on l'accoutumait à chercher et à voir ; si, en un mot, on l'instruisait à s'instruire. [Vifs applaudissements.)
Cette méthode, dont le mérite n'avait pas échappé au pénétrant génie de Jean-Jacques Rousseau, et, plus tard, au génie de Fourier, a été recommandée, de nos jours, par un grand penseur, Herbert Spencer; et, bien qu'il ait poussé beaucoup trop loin, selon moi, les conséquences de sa théorie ; bien qu'elle vise, expliquée comme elle l'a été par lui, à faire des enfants — but chimérique — autant de petits inventeurs ; bien qu'elle tende à priver les jeunes générations du bénéfice de la science et de l'expérience acquises par les générations qui les ont précédées, elle renferme une portion de vérité dont il convient de tenir compte, surtout au point de vue des vocations à déterminer.
Oui, aider l'enfant à découvrir ses aptitudes naturelles, l'instruire et l'encourager à s'instruire dans la direction spéciale indiquée par l'organisation qui lui est propre, de telle sorte que les emplois, dans la société, pussent ensuite être répartis selon les vocations reconnues, voilà ce que devrait être l'éducation chez un peuple où tout ne serait point laissé au hasard. (Très bien!)
Si nous voyons aujourd'hui tant d'hommes à qui le travail répugne, c'est la faute d'institutions qui font dépendre uniquement du hasard de la naissance la distribution des fonctions sociales, sans égard aux vocations et aux aptitudes. Quoi de plus naturel que de préférer le repos à un labeur pour lequel on ne se sent point fait, vers lequel on n'est point porté, et qu'on n'accepte que comme une dure loi de la nécessité? Mais supposez les fonctions
«Érrerses distribuées selon les facultés et les penchants, le travail pour chacun devient attrayant, comme s'exprimait Fourier, et la richesse sociale est centuplée. (Très bien!)
Serait-ce que le travail ne saurait jamais être attrayant; que c'est là une irréalisable utopie, et que la bonne définition du travail, la définition pratique, soit celle que M. Guizot en a donnée, lorsqu'il a dit, lorsqu'il a osé dire : t Le travail est un frein ? » Mais quoi ! Est-ce que les véritables poètes n'aiment pas à faire des vers, les véritables peintres à faire des tableaux, les véritables mécaniciens à construire des machines, les véritables mathématiciens à résoudre des problèmes? Est-ce que l'art de cultiver la terre n'a pas des charmes puissants, quand il ne constitue pas un labeur excessif et contraint? [Applaudissements.)
Il y a des hommes qui, possesseurs d'une fortune colossale, travailleront jusqu'à dix heures par jour ; il y a des négociants qui, après s'être enrichis, resteront dans les affaires, pour ne pas tomber dans l'ennui, tant il est vrai qu'on peut aimer le travail pour lui-même, et indépendamment de ce qu'il rapporte, quand on l'a embrassé librement et par choix ! (C'est très vrai/)
De fait, les lois de la nature ne seraient-elles pas dignes de mépris, si en nous douant d'activité elles n'en avaient pas accompagné l'exercice d'une sensation de plaisir destinée à lui servir de stimulant? si en nous donnant des yeux, elle nous avait rendu pénible l'action de voir? si en nous donnant des oreilles, elle nous avait rendu pénible le fait d'écouter ? Non, non ! la haine du travail n'est point pour l'homme un état normal, et la paresse lui serait un supplice le jour où elle deviendrait obligatoire. Rapp, fondateur d'une société civile et religieuse en Amérique, avait imaginé, comme châtiment à infliger aux paresseux, Y oisiveté forcée; l'efficacité du moyen ne tarda pas à en démontrer l'excellence. (Applaudissements.)
Et à ce propos, laissez-moi vous raconter une anecdote que j'ai consignée dans un de mes livres, mais qui se lie trop intimement au sujet de cette conférence pour n'être point rappelée.
En mai 1848, je reçus la visite du directeur d'une école industrielle établie à Petit-Bourg pour l'éducation d'un certain nombre <f enfants pauvres. M. Allier — c'était le nom du directeur — désirait me montrer son établissement. Victor Hugo et M" e Victor Hugo devaient être de la partie. Nous nous mîmes tous en route. A notre arrivée, on nous fit faire le tour des ateliers, où l'on enseignait aux enfants diverses sortes de métiers. L'extraordinaire
ardeur des petits apprentis nous étonna : on eât dit, à les voir, qu'ils jouaient au travail, et notre surprise redoubla lorsque, dans Fatelier de forge, nous aperçûmes, au milieu du bruit et de la fumée noire, un jeune garçon occupé à frapper sur une enclume d'un bras qui semblait infatigable. Il avait le sourire sur les lèvres et l'œil aussi brillant que les étincelles qui volaient autour de lui. Notez qu'il y avait grand feu, et que nous étions dans une chaude journée de mai !
On nous conduit au jardin, où nous voyons une bande de petits jardiniers qui s'employaient activement, les uns à cultiver des fleurs, les autres à soigner des plantes, d'autres à arroser. Les faces joyeuses des enfants, la splendeur du jour, la beauté du lieu, situé sur des hauteurs d'où l'on jouissait d'une vue admirable, tout cela formait une scène dont vous devinez le charme. Je pensais au jeune Vulcain que nous venions de quitter, et l'idée me vint naturellement qu'il devait envier le sort des habitants fortunés de l'Éden où nous nous trouvions. J'en fis la remarque.
— c Mais ceci est affaire de choix ; s'écria M. Allier, d'un air de triomphe, là est le secret de l'ardeur qu'ils déploient. » Et il noue expliqua que l'usage de l'établissement avait été, dans le commencement, de distribuer les travaux sans autre règle qu'une appréciation, à peu près arbitraire, des diverses aptitudes.
Mais le vice de cette méthode n'avait pas tardé à se révéler; les enfants prenaient en dégoût la tâche qui leur avait été assignée, s'y livraient avec répugnance et demandaient continuellement à en changer. « Alors, continua M. Allier, nous avons essayé d'un autre procédé. Quand un enfant arrive, nous lui donnons carte blanche, pendant un temps déterminé, pour aller partout, tout examiner; après quoi, il est lui-même appelé à choisir l'occupation qu'il préfère, pour laquelle il se sent le plus d'aptitude, avec clause qu'il s'y tiendra. Les résultats de ce système sont sous vos yeux. • [Applaudissements prolongés.)
Combien ils diffèrent, ces résultats, de ceux que la société actuelle nous présente I Tel qui était né pour être un écrivain, un homme d'État, que sais-je? se voit privé par la misère, et cela au détriment de la société tout entière, des études qui auraient fécondé ses dispositions natives, et il passera sa vie à surveiller une manivelle. Tel autre, qui serait devenu un excellent ouvrier, ne sera jamais qu'un détestable littérateur, parce que ses parents auront eu de quoi payer, dans un lycée, ses leçons de grec et de latin : qui peut dire ee qu'un pareil renversement des premières
notions du bon sens apporte d'obstacles, d'une part au bonheur de chacun, et, d'autre part, à la prospérité de tous?
Louis XVI n'était jamais plus heureux que lorsqu'il travaillait à faire des serrures, et il s'y entendait fort bien. La nature l'avait donc créé pour être serrurier. Les vices de l'organisation sociale le condamnèrent à être roi. (Bravos et applaudissements.)
Ah ! sans doute, il est déplorable qu'on élève d'une manière uniforme des enfants dont les tendances et les facultés sont essentiellement différentes; il est déplorable qu'on n'applique pas à l'apprentissage d'une profession manuelle un enfant reconnu rebelle aux études si singulièrement nommées libérales, et que l'enfant pauvre à qui sa vocation destinerait une place dans la littérature ou la science ne reçoive pas d'une société prévoyante les moyens de se rendre utile à son pays suivant les lois de sa nature. Mais quoi d'étonnant à cela? Ce qui se voit au collège correspond à ce qui se voit dans la société. Le préjugé qui établit des études nobles et des études, pour ainsi parler, roturières, se lie à celui qui fait que, dans le monde, des fonctions également honorables ne sont pas également honorées. (Bravos.)
Ceci me remet en mémoire un procès qui fit du bruit, il y a, je crois, quelque trente ans. Des parents riches poursuivaient en justice un précepteur qui, chargé de l'éducation de leur pupille, au lieu de lui donner les talents nécessaires pour briller dans un salon, l'avait rendu apte à occuper un poste, très lucratif, mais obscur, dans un établissement typographique. La société était représentée sur le siège du ministère public par un magistrat qui, bien convaincu du caractère vil de tout enseignement professionnel, s'écria avec une indignation bouffonne : « L'enfant avait été confié à M. Phiquepal pour qu'il en fit un homme. Eh bien, il Ta élevé comme s'il appartenait à une des classes où la truelle, la varlope, le rabot sont héréditaires. »
Que n'assistiez-vous à cette audience, ô précepteur immortel $ Emile, 6 Jean-Jacques ! (Applaudissements.)
J'aurais trop à dire sur ce sujet s'il fallait tout dire. Mais une remarque que je ne saurais omettre, c'est que, dans les classes pauvres, l'instruction, pour les plus favorisés, ne va guère au delà de l'enseignement primaire. Nul n'ignore cependant qu'il y a chez beaucoup d'ouvriers un désir immense de savoir et l'intelligence nécessaire pour féconder ce désir : ce que la société perd à l'impossibilité où ils sont de le satisfaire est absolument incalculable. Nous avons bien des histoires d'inventeurs enrichissant leur patrie
et mourant de faim. Mais ce que nous n'avons pas, ce que nous ne pouvons avoir, c'est l'histoire de ces génies incultes qui, manquant des moyens de rendre l'idée qu'ils avaient entrevue, ont succombé aux douleurs d'une impuissance ignorée. Le pauvre barbier Richard Arkwright ne connaissait pas l'art du dessin, et il était à peine capable de s'exprimer d'une manière intelligible. Lui, cependant, dut à un concours de circonstances heureuses et peu ordinaires de pouvoir exécuter la machine qui a fait sa gloire ; mais que d'autres sont morts, innommés, dans la lutte dont il fut donné à celui-là de sortir vainqueur! (Sensation.)
En résumé, un système vraiment national d'éducation serait celui qui permettrait à l'enfant qu'on en jugerait digne, de passer d'un degré d'instruction à un degré supérieur, et qui, à l'enseignement primaire, gratuit, obligatoire et laïque, joindrait un enseignement professionnel conçu en vue d'une distribution rationnelle des fonctions sociales, répondant par son organisation aux exigences propres à chaque catégorie de profession, et gratuitement ouvert aux aptitudes, aux vocations reconnues. (Vifs applaudissements.)
Mais la dépense? La dépense! — Eh! profonds financiers, puisqu'il vous faut des économies, économisez sur le superflu, non sur le nécessaire; économisez sur ce qui est dangereux ou funeste, non sur ce qui est utile. Donnez davantage pour les écoles, vous aurez moins à donner pour les prisons ; cessez de payer le prêtre, vous aurez de quoi payer plus convenablement l'instituteur. (Double salve d'applaudissements.)
Et rappelez-vous que l'argent consacré à la diffusion des lumières est un argent placé à gros intérêts. Tous les budgets de l'Europe, réunis, n'équivalent certes pas à ce que le monde civilisé retire des inventions de James Watt. Calculez, d'après cela, ce que l'instruction universalisée rapporterait en multipliant le nombre des grands inventeurs, ou plutôt des grandes inventions. Car il est rare qu'une découverte dont l'heure est venue soit le produit d'un génie solitaire, et les idées qui hâtent la marche du genre humain sont filles de l'esprit humain. (Applaudissements prolongés.)
Banquet du V e arrondissement.
21 septembre 1881.
C'est à pareil jour, mes chers concitoyens, qu'en 1792. la royauté fut abolie, et nous ne saurions mieux célébrer ce glorieux anniversaire qu'en rappelant de quelle manière la République fut comprise alors par ceux qui la proclamèrent. (Applaudissements.)
Eh bien, je montrerai qu'ils ne la séparèrent pas de l'adoption de ces réformes que M. Gambetta renvoie au XXI siècle. Je montrerai que ces questions qui, au dire de M. Jules Ferry, sont « mal étudiées, » furent, il y a près de quatre-vingt-dix ans, approfondies par les plus grands esprits, et résolues.
Mais avant d'aborder cette démonstration, je tiens à examiner sll est vrai que, comme le président du conseil l'affirme dans son discours de Saint-Dié, nous soyons les partisans d'une politique violente, chimérique et brouillonne, nous qui voulons la République telle que la voulurent nos pères. (Applaudissements.)
Gomme je le disais encore dernièrement en rendant compte de mon mandat, il en est, parmi les républicains, qui, frappés outre mesure du nombre des obstacles à surmonter et plus particulièrement sensibles à la pression des circonstances environnantes, font de la politique au jour le jour, et il en est d'autres qui refusent de sacrifier aux expédients, intérêts passagers, les principes, intérêts permanents, préférant ainsi ce qui dure à ce qui passe. (Vifs applaudissements.)
Je suis décidément de ces derniers, et l'accueil dont vous m'avez honoré prouve qu'à vos yeux ce sont eux qui ont raison.
Ils ont raison, en effet, de ne point faire tenir toute leur sagesse dans cette maxime de ménagère : « à chaque jour suffit sa peine », et de s'inquiéter du lendemain.
Ils ont raison de penser qu'une politique qui flotte au gré des événements journaliers et n'a pas de boussole, est a une politique d'aventures.
% Us ont raison de penser que gouverner, dans la grande acception du mot, c'est prévoir.
Us ont raison, enfin, d'avoir un idéal et de ne le point perdre de vue dans les sacrifices qu'ils font à la réalité. Car il y a deux folies qui se valent : celle qui consisterait à vouloir atteindre d'un bond le terme d'un long voyage, et celle qui consisterait à se mettre en route sans savoir où l'on doit finalement arriver. (Très bien! très bien/)
Que lorsqu'on veut faire une cbose, il convienne de saisir le moment le plus favorable pour la faire et la bien faire; que la conquête du progrès ne soit pas l'œuvre d'un jour; et qu'à s'élancer en avant, les yeux fermés, on risque d'avoir à reculer, ceux qu'on désigne sous le nom d'opportunistes ne savent rien a cet égard qui ne soit bien connu de ceux qu'on nomme radicaux. Où donc est la différence entre les uns et les autres? La différence est que les radicaux, ainsi que le mot l'exprime, vont au fond des questions, tandis que les opportunistes s'arrêtent volontiers à la surface. La différence est que les opportunistes, ne prenant conseil que des intérêts de l'beure présente, poussent jusqu'à la violation de toute règle immuable la pratique des compromis, tandis que les radicaux ne se prêtent qu'aux transactions de nature à préparer le triomphe de leurs croyances. (Bravos.)
Les résultats de celte politique de circonstance, on les connaît.
Pourquoi le 16 mai a-t-il été possible? Pourquoi l'imminence d'un coup de force a-t-il tenu la France, durant des mois entiers, dans un état d'angoisse? Pourquoi, à l'époque néfaste que je rappelle, n'avons-nous été séparés que par l'épaisseur d'un cheveu d'une effroyable guerre civile? Et, depuis, pourquoi chaque idée de réforme a-t-elle trouvé devant elle un obstacle infranchissable? Parce que le Sénat était là. ( Vifs applaudissements.)
Et pourquoi le Sénat était-il là? Parce que des républicains, séduits par la doctrine de l'opportunisme, avaient jugé opportun, à un certain moment, de remplacer la souveraineté du peuple par celle d'une assemblée usurpatrice du pouvoir constituant; parce qu'ils s'étaient crus suffisamment autorisés par les circonstances à s'en remettre du soin d'organiser la République à des royalistes, à des législateurs de la trempe de M. Wallon, à des hommes qui, peu de temps après, votaient la loi des aumôniers militaires, v®-
taient la loi sur renseignement supérieur, défendaient le cléricalisme à outrance, et décidaient la construction sur les buttes Montmartre, d'une église consacrée au Sacré-Cœur I (Applaudissements prolongés.)
C'eût été merveille que la République sortît intacte de pareilles mains. Un poirier produisant des oranges n'aurait rien de plus étonnant. (Rires et applaudissements.) Quelques-uns de nous osèrent le dire; ils osèrent prévoir... Mais de quoi s'avisaient-ils, ces prophètes de malheur? N'était-il pas convenu qu'ils appartenaient à la classe des utopistes, des théoriciens, des rêveurs, et qu'ils manquaient du sens pratique? Le curieux est qu'on ait continué de les dire tels, depuis que les événements ont si complètement, hélas I justifié leurs craintes et démontré leur prévoyance I
Car enfin, s'il est une chose évidente, certaine, c'est que la Constitution du 25 février est maintenant regardée, par tout le monde, non seulement comme un attentat contre le suffrage universel, mais comme une insulte au bon sens ; c'est que sa révision est devenue nécessaire ; c'est que le pays la veut et l'aura. (Applaudissements.)
Pour moi, mes chers concitoyens, je me féliciterai toute ma vie d'avoir été du petit nombre de ceux qui refusèrent de la consacrer par leur vote. Nous étions quatorze : des théoriciens, bien entendu, des utopistes, des rêveurs, et parmi nous figurait, savezvous qui ? M. Jules Grévy, le président actuel de la République. (Mouvement.)
Ah! comment pourrais-je me repentir d'avoir été un de ceuxlà, lorsque» dans le journal dont mon opposition, à cette époque, alluma si violemment contre moi les colères, je lis aujourd'hui : « La loi électorale du Sénat est aussi absurde qu'inique ? »
Mais qui donc disait cela, lorsque cette loi fut votée? Nous. Et par qui étions-nous dénoncés, pour l'avoir dit, comme des esprits intraitables? Par un journal qui tient aujourd'hui le même langage que nous tenions alors, par la République française.
Eh bien, je prévois que nous assisterons au spectacle d'un revirement semblable en ce qui touche la suppression du Sénat, la magistrature amovible et élective, la séparation de l'Église et de l'État. Oui, si nous continuons à agiter le pays autour de ces réformes, le jour viendra, et il n'est peut-être pas éloigné, où ceux qui maintenant les repoussent en réclameront l'adoption et s'en attribueront tout l'honneur. Il en sera de cela comme de l'amnistie. (Applaudissements.)
J'affirmais, en commençant, que les questions mal étudiées dont a parlé M. Jules Ferry, avaient été, il y a quatre-vingt-dix ans, approfondies et résolues par les plus grands esprits.
Et d'abord celle des deux Chambres.
Quand la Convention se réunit, l'unité du pouvoir législatif paraissait tellement liée à l'existence de la République que l'idée d'un Sénat ne fut pas même discutée. De fait, la Convention ne pouvait croire compatible avec la République une institution que l'Assemblée Constituante n'avait pas trouvée compatible, en France, même avec la monarchie constitutionnelle. Car il est à remarquer que, dans cette Assemblée Constituante dont on a tant vanté la sagesse, l'institution d'un Sénat fut condamnée à l'énorme majorité de 849 voix sur 938 votants.
Et qu'on ne prétende pas que ce vote fut Tenet d'un entraînement passager; non, il fut précédé d'un débat dans lequel des intelligences d'élite, des orateurs en renom examinèrent la question sous toutes ses faces. On n'a jamais présenté et Ton ne présentera jamais en faveur de l'établissement d'un Sénat des arguments plus sérieux que ceux qui, dans la séance du 19 août 1789, furent développés par Laily-Tollendal. Avec une rare éloquence, il fit ressortir les dangers d'une Chambre unique. 11 Ja montra sujette à des emportements soudains, incapable de s'arrêter, exposée à tomber sous le joug d'une majorité tyrannique, et finissant par tout dévorer. Ce que Lally-Toliendal avait exposé du haut de la tribune, Môunier le propagea, en l'appuyant, dans une brochure qui fit grand bruit. Tout cela fut inutile. L'Assemblée, d'accord avec l'opinion publique, pensa que, pour obvier aux entraînements possibles d'une Chambre unique, il y avait d'autres et de meilleurs moyens que l'établissement d'un Sénat. Elle vit une cause d'anarchie, de troubles incessants, de perpétuels conflits dans le système qui mettait face à face deux puissances rivales. Elle considéra que les prétendus pouvoirs modérateurs ne modèrent jamais rien, qu'ils obéissent au mouvement lorsqu'ils sont les plus faibles, et le commandent lorsqu'ils sont les plus forts. Elle comprit qu'un Sénat serait un asile ouvert à l'ancienne noblesse, qu'il serait le berceau d'une aristocratie nouvelle ; qu'il serait un appât offert aux ambitieux; qu'Userait l'hypocrisie de la contre-révolution. (Vifs applaudissements.)
Ce fut donc après avoir bien pesé le pour et le contre, que l'Assemblée constituante se prononça contre le système des deux Chambres, et résolut dans le sens où nous demandons qu'elle soit
Louis Blanc. — Discours. 29
résolue aujourd'hui, une des questions que M. Jules Ferry rçtnge dans la catégorie des questions « mal étudiées ». (Rires et applaudissements.)
L'Assemblée Constituante, dira-t-on peut-être, ne prévoyait pas la Convention. En vérité, je m'étonne qu'on cite l'exemple de la Convention, pour prouver la nécessité d'un Sénat. La Convention fut terrible sans doute, parce qu'elle eut à dompter des résistances prodigieuses, parce qu'il lui fallut sauver à tout prix la Révolution et la France. Mais les batailles de Titans qu'elle gagna, les aurait-elle gagnées, et jouirions-nous aujourd'hui du bénéfice des travaux immortels dont elle nous a laissé l'héritage, siellç avait été contrôlée, entravée, paralysée par un Sénat? Elle l'aurait brisé, ou elle aurait péri, et avec elle le monde nouveau.' (Sensation.)
Vous le voyez : quand nous disons : Pas de Sénat 1 loin d'empiéter sur la besogne du vingt-et- unième siècle, nous ne faisons que reprendre celle du dix-huitième. (Bravos.) De même en qui concerne la réforme judiciaire. Lorsque nous demandons que la magistrature soit amovible et élective, nous lançons-nous à la poursuite de chimères? Sommesnous ici encore en avant d'un siècle ou deux? Eh mais, il y a quatre-vingt-dix ans que l'Assemblée Constituante écrivit dans la Constitution : « La justice est rendue gratuitement par des juges élus à temps par le peuple ».
Et les législateurs qui donnaient ainsi au peuple la nomination des magistrats n'étaient pas des esprits chimériques, follement avides de nouveautés et dénués de tout sens pratique; c'étaient les membres d'une des plus doctes Assemblées qui aient paru sur la scène du monde. Elle comptait dans son sein de savants légistes, des jurisconsultes incomparables, des hommes qui s'appelaient Duport, Merlin (de Douai), Rœderer, Thouret, Treilhard, Lanjuinais. N'est-il pas singulier que nous ne puissions vouloir ce que voulut une telle Assemblée, sans qu'on nous accuse d'être les théoriciens de l'absolu, les apôtres de l'impossible?
Et que serait-ce donc si nous entendions pousser la réforme judiciaire aussi loin qu'elle fut poussée par la Convention dès sa seconde séance; si, comme Billaud-Varenne, nous demandions que les tribunaux fussent remplacés par des arbitres au choix des parties ; si, comme Danton, nous comparions aux prêtres ceux qui se font un état déjuger, attendu que le privilège de disposer de nos fortunes et de nos vies produit à la longue chez le juge ce que
produit chez le prêtre le privilège de disposer de nos Ames? (Applaudissements prolongés.) Que serait-ce si, comme Tallien, nous proposions de choisir les juges indistinctement parmi tous les citoyens, proposition que l'Assemblée, consultée, adopta? Dira-t-on que c'était aller au delà du but; soit, mais convenons que nous sommes aujourd'hui bien en deçà. (C'est vrai/)
J'arrive maintenant à la séparation de l'Église et de l'État. Est-ce là une idée nouvelle, une expérience à tenter, une aventure à courir? Non, mes chers concitoyens, non : il y a quatre-vingt-six ans que cette idée fut appliquée en France, et son application eut les meilleurs résultats.
Les législateurs de 4789 avaient commis une faute énorme en décidant que la circonscription des archevêchés, évéchés et paroisses seraient uniformes; que les évéques et curés seraient élus par le peuple ; que l'institution canonique serait donnée par les évéques. C'était admettre la compétence de l'État là où il n'a que faire ; c'était méconnaître cet important principe que l'État doit se borner à assurer la liberté de tous les cultes et à les faire rentrer dans leurs temples toutes les fois qu'ils essayent d'en sortir. (Vifs applaudissements.)
Qu'arriva-t-il? Que la constitution civile du clergé mit le feu à notre pays. L'obligation imposée aux ministres du culte catholique de prêter serment à cette constitution donna lieu à des résistances furieuses. Pour les dompter, on eut recours à la persécution. Mais, loin d'atténuer le mal, la persécution l'aggrava. Les assermentés furent traités d'apostats. Les non-assermentés crièrent au martyre. Des troubles, sans cesse renouvelés,' sortirent de la guerre civile des consciences.
Il n'y avait qu'un moyen d'épargner à la France ces déchirements. Il fallait séparer ce que l'Assemblée constituante avait eu l'imprudence d'unir; il fallait proclamer, réaliser la séparation de l'Église et de l'État. C'est ce qui eut lieu en 1795. Les ministres du culte catholique furent ramenés dans le droit commun ; il$ devinrent des citoyens comme les autres; et la conséquence de ce changement fut de rétablir l'ordre et la paix là où avaient régné jusqu'alors la violence et la discorde. (Applaudissements.)
Heureuse la France si ce régime, qui dura sept ans, eût été maintenu! Mais à Bonaparte, devenu premier consul, 'l'appui du clergé parut indispensable pour la consolidation de son pouvoir. Il espéra faire du clergé une milice sacrée, soumise à ses ordres. De là cette convention fameuse qu'il conclut en 1801 avec le pape Pie VII^
sous le nom de concordat. Il était digne d'un Bonaparte de renouer .entre l'Église et l'État, au profit du despotisme, les liens qui, en 1795, avaient été rompus au profit de la tranquillité publique, de la justice et de la liberté. (Applaudissements prolongés.)
Ainsi, des trois questions suprêmes qui, lors des élections dernières, ont figuré en tête de tant de programmes républicains : suppression du Sénat, magistrature amovible et élective, séparation de l'Église et de l'État, il n'en est pas une qui n'ait été, avant nous, l'objet d'une étude approfondie, pas une qui n'ait un caractère traditionnel, pas une qui ne fasse partie du domaine intellectuel ensemencé par nos pères.
Et lorsque nous parlons de récolter enfin ce qu'ils ont depuis si longtemps semé, on nous renvoie au XXI e siècle, ou bien l'on nous reproche de faire un saut dans l'inconnu I
Abl Hs seraient bien ignorants des choses du passé, les républicains sincères dont l'ardeur serait glacée par d'aussi timides conseils ou des reproches aussi vains. Quant à nous, mes chers concitoyens, marchons résolument devant nous, à la clarté des flambeaux allumés par la Révolution française. Ne rejetons pas comme un bagage inutile les conquêtes politiques et sociales d'un siècle de combats. Nous sommes fils de la Révolution : prouvonsle par renonciation virile de ce que nous voulons, après ellc f et comme elle. (Vifs applaudissements.)
Puisque nous fêtons ce soir l'anniversaire du 21 septembre, rappelons-nous que, le 21 septembre, la Convention déclara ceci : a II n'y a pas de Constitution sans ratification du peuple ». Or, nonseulement la Constitution qui nous régit a manqué de cette ratification, mais elle est née d'une usurpation flagrante de la souveraineté du peuple; elle a été l'oeuvre d'hommes qui n'ont créé un Sénat que comme une barrière opposée d'avance aux réformes sans lesquelles la République n'est qu'un mot.
La première des victoires à remporter, parce que celle-là les renferme toutes, c'est la révision. (C'est cela.) Travaillons sans relâche à l'obtenir, par l'intervention de cette puissance qui, à un moment donné, devient irrésistible : l'opinion publique. En se prêtant à ce que la Constitution du 25 février fût déclarée révisable, les hommes du centre droit espéraient pouvoir un jour y mettre la monarchie : il est temps pour nous d'y mettre la République. (Longues acclamations.)