‹ Discours politiquesChapitre 29 sur 35 · LA FÊTE DE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE VICTOR HUGO

il est bon qu'on donne quelques heures à ce qui les rapproche. Et quelle plus belle occasion pour cela que la fête de celui qui est, en même temps qu'un poète sans égal, le plus éloquent apôtre de la fraternité humaine ! Car, ainsi que je l'écrivais hier, si grand que soit le génie de Victor Hugo, il y a quelque chose de plus grand encore que son génie, c'est l'emploi qu'il en a fait, et l'unité de sa vie est dans l'ascension non-interrompue de son esprit vers la lumière. (Applaudissements répétés.)

Durée des heures de travail dans les usines

et les manufactures.

Chambre des députés. — (Séance du 28 mars 1881.)

Messieurs,

Après le généreux et saisissant discours de mon ami, M. Martin Nadaud, je me serais dispensé de monter à cette tribune, si je n'y avais été appelé par le désir de remplir un devoir qui, en 1848, m'était naturellement imposé, et que je ne pus remplir alors, ayant été proscrit presque à la veille du jour où s'ouvrit la discussion sur le décret du 2 mars.

Ce décret, qui consacrait le principe de la limitation des heures de travail, avait été présenté par moi à mes collègues du gouvernement provisoire, qui tous le signèrent; mais quand la réaction se fut déclarée, j'eus le chagrin d'apprendre qu'il avait été abrogé, sans qu'il m'eût été donné de le défendre. Ce que je ne pus faire en 1848, je viens le faire aujourd'hui.

La proposition qui vous est soumise, messieurs, touche à des questions de la plus haute importance, et, tout d'abord, à celle-ci : l'intervention de l'État en matière de travail est-elle légitime?

Personne n'est plus disposé que moi à reconnaître ce qu'il y a de ressort dans l'initiative individuelle et de puissance créatrice dans une large expansion de la personne humaine. J'ai bien des fois envié pour mon pays la pratique de ce « self-government » qui a fait en partie la grandeur des États-Unis et de l'Angleterre. Je sais que, bien souvent, la force des gouvernants est la faiblesse des gouvernés. Je ne veux pas pour le peuple de ce genre de tutelle

qui, dans les monarchies, est presque toujours l'hypocrisie du des* potisme, et j'ai horreur du système qui consiste à tuer la liberté pour lui apprendre à vivre.

Mais qu'est-ce que la liberté? C'est sur quoi il faudrait corn* mencer par s'entendre.

Dans le débat qui eut lieu au mois de mars 1848 sur le décret du 2 mars, ce fut au nom de la liberté de l'ouvrier que M. Buffet combattit toute limitation des heures de travail, et M. Léon Faucher s'écria : a Tous les hommes sont libres sur cette terre de France. Qu'est-ce que la liberté? N'est-ce pas le droit d'exercer ses facultés dans toute leur latitude? >»

Eh bien, je dis, moi, que c'est parce qu'on s'est contenté de définir la liberté par le mot droit qu'on en est venu à appeler hommes libres des hommes esclaves de l'ignorance et de la misère. Qu'importe à celui qui traîne un lourd boulet à son pied le droit de courir? Suffit-il que ceux-là aient le droit métaphysique d'exercer toutes leurs facultés, qui n'ont ni l'instruction, sans laquelle l'esprit humain ne peut largement se développer, ni les instruments de travail, sans lesquels l'activité humaine ne peut s'exercer dans toute sa latitude, ou ne s'exerce que dans des conditions de dépendance absolue? L'ouvrier qui n'a d'autre moyen d'existence que son travail est-il vraiment libre d'en . obtenir le prix qu'il juge équitable, lorsqu'il faut qu'il travaille sous peine de n'avoir pas de quoi vivre? Le fondateur de l'économie politique moderne, Adam Smith, a fait une déclaration que je recommande à ceux qui s'imaginent, en combattant notre proposition, plaider la cause de la liberté : « Un fabricant, dit-il, pourrait, en général, sans occuper un seul ouvrier, vivre un an ou deux sur les fonds qu'il a déjà amassés. Beaucoup d'ouvriers ne pourraient pas subsister sans travail une semaine, très peu un mois, et à peine un seul une année entière. Il se peut qu'à la longue le maître ait autant besoin de l'ouvrier que celui-ci a besoin du maître, mais le besoin du maître n'est pas si pressant. » D'où Adam Smith conclut que c ce dernier impose forcément à l'autre toutes ses conditions. »

Il est vrai que l'ouvrier a le droit de les refuser... Il a le droit de mourir de faim. Ah ! messieurs, ne prenons pas, à l'exemple de M. Buffet et de M. Léon Faucher, l'abstraction pour la réalité, l'ombre pour le corps. Non, non : la liberté n'est pas seulement le droit d'être libre : le pouvoir d'être libre, voilà la liberté I

Et s'il en est ainsi, l'État n'a-Wl qu'à se croiser les bras et à

fermer les yeux, devant la multitude de ceux qui souffrent et qui sont dans les ténèbres? Vous ne sauriez penser cela, vous qui, l'autre jour, prêtiez une oreille si attentive au beau discours de M. Paul Bert sur la nécessité de l'éducation obligatoire; et quand vous ne dites pas à l'État : « Laissez passer la j ustice de l'ignorance, » vous ne lui direz pas : « Laissez passer la justice de la pauvreté. »

Oh ! si l'État ne devait être que ce qu'il a été trop longtemps, c'est-à-dire un monarque plus ou moins absolu, un dictateur, un ministre tout-puissant, il serait à désirer qu'il fît le moins possible, et, comme il aurait beaucoup de puissance pour le mal, le mieux serait qu'il ne fît rien. Mais dans une République démocratique — si nous ne l'avons pas encore, celle-là, nous y arriverons — l'État n'est point ce qu'on nomme le pouvoir exécutif, il n'est point ce qu'on nomme Je gouvernement : il est la société elle-même, ordonnant, par des mandataires élus, responsables et révocables, ce qu'elle juge utile ou nécessaire au bien de tous. Là où le peuple est véritablement souverain, l'État ne s'appelle ni Richelieu, ni Gromwell, ni Bonaparte. Là, ce n'est pas un Louis XIV, c'est le suffrage universel qui dit : « l'État, c'est moi! » (Très bien! très bien/ à gauche.)

Or, si 1 État, réalisé de la sorte, manque à son devoir quand il intervient pour mettre obstacle au développement de l'autonomie individuelle, il remplit, au contraire, le plus sacré de ses devoirs lorsqu'il intervient pour écarter les obstacles que mettent à l'essor de la liberté, chez le pauvre, la misère, résultat d'une civilisation imparfaite, et l'ignorance, résultat de la misère.

« Il est des choses,"a écrit un des plus profonds penseurs de ce siècle, M. John Stuart Mill, dont l'État ne se doit point mêler, et il en est d'autres dont il est indispensable qu'il se mêle. »

Est-ce dans cette dernière catégorie que rentre la durée du travail?

Voici comment ia chambre de commerce de Rouen s'exprimait, dans une lettre adressée par elle au ministre le 30 juillet 1848 :

c La chambre de commerce de Rouen est persuadée que le travail doit être sagement réglementé dans l'intérêt de l'humanité; que protection est due à l'ouvrier contre les abus de la liberté illimitée, et que l'abaissement de la valeur des produits ne doit pas être obtenu aux dépens de la santé des travailleurs. Il est du devoir d'un gouvernement vraiment populaire de mettre d'invincibles obstacles à cet immoral moyen de concurrence. »

Et en effet, s'il est vrai, comme l'excellent rapport de M. Waddington le constate et comme il est impossible de le nier, que, malgré les progrès considérables réalisés dans la construction et la distribution des bâtiments consacrés à l'industrie, le séjour en est rendu redoutable, pour peu qu'il se prolonge outre mesure, aux tempéraments nerveux et débiles; s'il est vrai que, passé un certain temps, la poussière, Faction de substances malfaisantes, le bruit des engrenages, la trépidation résultant du mouvement continuel des machines mettent à une rude épreuve même les constitutions les plus fortes; s'il est vrai que l'ouvrier qui passe chaque jour de Tannée douze et jusqu'à quatorze heures, en y comprenant les repas, dans une usine qui, souvent, est éloignée de sa demeure, manque du temps nécessaire, non seulement pour se livrer à un repos si durement gagné, mais pour cultiver son intelligence, exercer sa pensée et vivre de la vie de famille, la proposition qui vous est soumise n'est-elle pas plus que justifiée? La santé physique et la santé morale des travailleurs ne constituent-elles pas la meilleure et la plus noble partie de la richesse d'un peuple? Est-il un intérêt social supérieur à celui qui s'attache à une réforme dont la conséquence serait d'accroître les forces de l'ouvrier en les ménageant et d'ajouter à sa puissance intellectuelle par la culture de l'esprit?

Eh quoi ! il n'est pas de machine qui n'ait besoin d'être réparée, et c'est seulement à l'égard de l'homme que la nécessité d'un repos réparateur serait méconnue ! Quoi 1 l'on se refuserait à comprendre que, même sous le rapport de la prospérité purement industrielle et commerciale, la société est, au plus haut point, intéressée à ce que l'ouvrier ait le temps de s'instruire, parce que l'homme est le principe générateur de cette prospérité; parce que tout ce qui conduit à l'amélioration de l'homme conduit à l'amélioration de ce que l'homme produit; parce qu'il n'est pas de richesse comparable à celle de l'intelligence — richesse qui se communique sans s'amoindrir, et qu'on a eu raison de comparer à un flambeau, qui peut servir à en allumer des milliers d 'autres, sans rien perdre de son volume, de sa chaleur et de sa lumière. (Applaudissements à gauche.)

On vous a présenté une loi ayant pour objet de rendre accessibles à l'enfant les sources du savoir : ne condamnez pas l'homme à oublier ce que vous voulez qu'il apprenne lorsqu'il est enfant.

Vous vivez sous un régime de suffrage universel : ne regardez pas comme des heures perdues pour le pays celles qui seraient consacrées à faire que le peuple soit éclairé Jà où le peuple est souverain.

Mais, vous dira-t-on, sans doute, car cela a été dit bien souvent, le travail est une marchandise, et l'État n'est pas plus fondé à intervenir entre le patron et l'ouvrier qu'il ne Test à intervenir entre l'acheteur et le vendeur.

Gomment! c'est là une comparaison exacte?

L'ouvrier vend son travail, soit. Mais n'y a-t-il donc rien dans cette vente qui la distingue de celle d'une table ou d'un joujou ? Ce que l'ouvrier vend, quand il dispose de son travail, c'est tout son temps, c'est tout l'ensemble de ses facultés, c'est sa vie, c'est son être. Est-ce donc un marché ordinaire que celui-là? Entre l'homme qui met en vente une table et l'homme qui désire l'achecheter, il n'existe aucun concours d'efforts. S'ils ne s'accordent pas, il n'y a pas de raison pour que l'un ou l'autre se plaigne. Le premier attendra qu'un nouvel acheteur se présente; le second cherchera ailleurs l'objet désiré, ou s'en passera. Mais dans les relations entre le patron et l'ouvrier il entre un élément de permanence, une nécessité de concours et une idée de justice qui donnent à ces relations un caractère absolument distinctif.

Il faut qu'ils s'unissent pour produire, et lorsqu'ils se divisent sur la question de savoir quelle portion de la valeur produite doit appartenir au capital sous forme de profits, au travail sous forme de salaire, il y a là un genre de conflit qui, par son importance, sa généralité et son rapport avec la prospérité publique, intéresse la société tout entière, réclame son attention et sollicite sa vigilance.

Ce genre de conflit, vous savez, messieurs, comment on l'appelle et à quoi il aboutit.

Les adversaires de notre proposition ne veulent pas que la réduction des heures de travail vienne d'une disposition légale : aiment-ils mieux la voir poursuivie au moyen des grèves?

J'estime, quant à moi, que les grèves sont un grand mal.

Non que je sois de ceux à qui elles n'inspirent que réflexions amères et paroles de blâme. Je trouve souverainement injuste que, dans l'état d'antagonisme où sont placés aujourd'hui tous les intérêts, on fasse un crime aux ouvriers de s'unir pour s'assurer le bénéfice d'une protection commune. Mais autant ce moyen de défense est naturel, autant il est désastreux. Dans des luttes de cette espèce, la victoire devant rester à qui peut attendre le plus longtemps, et le combat étant terriblement inégal entre ceux qui n'y perdent qu'une partie de leur gain et ceux qui y perdent une partie de leur pain, on frémit quand on songe aux sacri-

fices que les travailleurs en grève sont forcés de faire, aux privations qu'il ont à endurer (applaudissements sur divers bancs à gauche), sans autre résultat, bien souvent, que de se voir réduits à se soumettre, heureux encore s'ils ne sont pas condamnés à reprendre leur fardeau à des conditions plus dures qu'auparavant} attendu que les pertes infligées aux patrons se trouvent avoir diminué cette portion de la richesse publique qui est consacrée à la rémunération du travail. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Eh bien, je vous le demande, messieurs, pouvons-nous, devonsnous rester indifférents à ce qui amène de telles calamités? N'avons-nous rien à voir au bien-être d'une classe dont le labeur contribue si fort au bien-être de toutes les autres?

La société, d'ailleurs, prise dans son ensemble, n'est-elle vouée à aucune souffrance, quand, par suite d'un violent désaccord entre les deux grands agents de la production, les ateliers se ferment; quand le travail s'arrête; quand la guerre des bras croisés ne prend fin d'épuisement qu'après avoir dévoré une masse énorme de capitaux et causé d'immenses ruines?

J'étais en Angleterre lorsqu'eut lieu la grève des maçons de Londres, le mouvement des neuf heures comme on l'appela, parce qu'il avait pour but de limiter à neuf heures la journée de l'ouvrier, et le spectacle des maux dont cette grande lutte fut la source ne sortira jamais de ma mémoire.

Yoilà pourtant où mène cette doctrine du laissez faire si chère à certains économistes. Car s'il est loisible à l'entrepreneur de mettre au travail de l'ouvrier les conditions qu'il lui plaît, il faut bien admettre qu'il est loisible à l'ouvrier de les refuser; et ce qu'on est libre de faire à un, on est libre de le faire à deux, à dix, à mille, à dix mille, — le fait de s'associer étantlui-méme une application de la liberté individuelle. Mais alors c'est le domaine de l'industrie transformé en champ de bataille. C'est la guerre I — une guerre où les qualités mêmes qu'elle développe chez l'ouvrier : fermeté, constance, esprit de sacrifice, dévouement à l'intérêt bien ou mal compris de la cause commune, appartiennent à l'ordre des vertus militantes, et où la faim, trop souvent, fait l'office de l'épée, (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)

Qu'on n'invoque pas ici la liberté des transactions. La liberté des transactions est chose excellente, sans doute, quand elle s'applique aux intérêts privés. Mais^st-il un pays au monde où elle ait jamais été considérée comme un principe absolu auquel l'intérêt général dût être sacrifié?

Et que dire de cette supposition bénévole que, si la réforme proposée est utile, elle s'accomplira par une entente spontanée deft intéressés? Supposer cela, c'est vouloir ignorer ce que la concurrence a d'impérieux.

Pour que la réforme proposée soit accomplie, il faut qu'elle soit universellement adoptée, et pour qu'elle soit universellement adoptée, il faut qu'elle soit obligatoire. (Marques d'approbation à gauche. — M. Waddington, rapporteur : Très bien! Très bien!)

Je comprends que les partisans quand même de la doctrine du laissez faire repoussent cette obligation comme contraire à leurs principes économiques; mais peuvent-ils vouloir, sans faire brècbe à ces mêmes principes, le maintien de la loi sur le travail des enfants dans les manufactures? Eb bien, qu'ils en demandent l'abrogation, s'ils l'osent) Us le doivent, pour peu qu'Usaient le courage de leur logique. Car enfin, si les arrêts de votre science sont sans appel; si lés plus hautes considérations d'humanité et de prévoyance sociale ne suffisent pas, à vos yeux, pour absoudre l'État du crime d'intervention en faveur des pauvres et des faibles ; si tout est subordonné dans ce monde à la théorie du doit et avoir; s'il n'est pas d'intérêts supérieurs à ceux qui relèvent du rapport de l'offre à la demande, qui vous retient? Rappelez-nous bien vite au respect des saines maximes, sommez-nous de rapporter cette loi sur le travail des enfants, que nous votâmes dans un jour d'à* veugle générosité, dussent les sévices du travail imposé à l'enfance préparer à l'avenir une population rachitique; dussions-nous exposer la patrie, quand elle chercherait des soldats pour la défendre, à ne trouver que des infirmes ; dussions-nous tuer l'homme dans l'enfant! (A pplaudissements à gauche.)

Mais non, personne ne fera cela ; j'en ai pour garant l'intérêt même des fabricants, tel qu'il a été compris par beaucoup d'entre eux, en ce qui touche la loi sur le travail des enfants dans les manufactures. Car, je suis heureux de le constater : la Société industrielle de Mulhouse fut la première à réclamer cette loi, et l'honneur de l'initiative à cet égard appartient à des industriels de notre chère Alsace. (Très bien! très bien/)

Oh ! je reconnais que l'enfant a un titre tout particulier à la sollicitude sociale; mais que jamais, dans aucun cas, pour aucun motif, elle ne doive s'étendre à l'homme fait, voilà ce que je nie.

Est-ce que, pour l'homme comme pour l'enfant, un travail excessif n'est pas un mal ?

Est-ce que, pour l'homme comme pour l'enfant, le repos ne

doit pas être l'aboutissement naturel et la récompense du travail?

Est-ce que ce n'est pas pour l'homme comme pour l'enfant que, dans tous les temps et dans tous les pays, chez les anciens et chez les modernes, chez les nations de l'Orient et chez celles de l'Occident, le législateur a institué des fêtes périodiques et mis en réserve, à des époques fixes très rapprochées, un jour spécialement consacré au repos? Les juifs ont eu le Sabbat, les chrétiens ont eu la célébration du dimanche ; et il est à remarquer que, si la limitation légale des heures de travail par l'observation du repos hebdomadaire a revêtu quelque part un caractère plus strictement obligatoire, c'est chez les peuples protestants, lesquels sont par excellence des peuples travailleurs.

Les prêtres, je le sais, se sont étudiés à faire tourner au profit de leur domination l'institution dont je parle, en réclamant pour l'Église le temps réservé à d'utiles délassements et en faisant du jour du repos le « jour du Seigneur », c'est-à-dire leur jour à eux. Il n'est donc pas étonnant que la loi du 18 novembre 1814 sur la célébration du dimanche, cette loi si fortement marquée au coin des prétentions cléricales, ait succombé, au point de vue de son application, sous la réprobation de tous les esprits indépendants, de tous les amis de la liberté de conscience. Et ce n'est certes pas moi qui m'en plaindrai. Tout ce que j'ai tenu à montrer, c'est que la limitation des heures de travail par le repos hebdomadaire, si on la dégage des prescriptions et superstitions religieuses, est une idée qui repose sur des considérations d'hygiène, de développement physique et de progrès moral, dont la portée et la force sont attestées par l'histoire de tous les peuples. {Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche.) Cela est si vrai, que la Révolution française, dans sa guerre au pouvoir sacerdotal, n'effaça de son calendrier les fêtes catholiques que pour leur substituer les fêtes civiques et ne supprima le dimanche que pour le remplacer par la décade. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)

Mais la réduction des heures de travail n'aurait-elle pas pour effet la baisse des salaires? Ceux qui font cette objection ne prennent pas garde que, dans l'organisation sociale actuelle, le prix du travail ne se détermine pas seulement par les frais de production et par le travail exécuté : ce prix varie selon le rapport de l'offre à la demande. On tient compte de la durée du travail lorsque l'offre est balancée par la demande ; mais, lorsque le travail est plus demandé qu'offert, le salaire hausse, bien que le travail reste le même, et lorsque, au contraire, le travail est plus offert que

demandé, le salaire baisse, sans que le travail diminue. Telle est laloi du salaire. Or, s'il était vrai que les ouvriers employés dussent nécessairement produire moins en travaillant moins longtemps, — ce que j'examinerai tout à l'heure, — il faudrait en employer un plus grand nombre, et, la demande tendant alors à excéder l'offre, comment une baisse des salaires pourrait-elle s'en suivre? (Très bien! très bien!)

Que si un semblable résultat était à craindre, explique qui pourra* l'ardeur avec laquelle les ouvriers ont, toujours et partout, réclamé la réduction des heures de travail. Ce fut, on s'en souvient, la première réclamation que le peuple de Paris fît entendre le lendemain de la Révolution de 1848, et il la présenta comme la conséquence la plus naturelle du grand événement qui venait de s'accomplir. Que de fois ces mots : « réduction des heures de travail » n'ont-ils pas été écrits sur le drapeau des grèves 1 Avec quel ensemble n'avons-nous pas vu se prononcer en ce sens les congrès d'ouvriers, les corporations, les chambres syndicales!

A la violence de la lutte que le peuple, en Angleterre, a depuis si longtemps engagée sur ce terrain et à ce qu'elle lui a coûté, on peut juger de l'importance qu'il attachait à la victoire. Je dirai donc aux adversaires de notre proposition : N'invoquez pas contre nous l'intérêt de Ja classe ouvrière. Quelle que soit votre sollicitude pour elle, vous ne sauriez lui porter plus d'intérêt qu'elle ne s'en porte à elle même. {Très bien! très bien! à gauche.)

On nous objecte que, si la réduction des heures de travail avait pour effet chez nous le renchérissement de la main-d'œuvre, nous risquerions de perdre le marché extérieur. C'est précisément ce qu'on objectait en Angleterre aux promoteurs de la première loi sur le travail des enfants dans les manufactures. Alors aussi on fit sonner bien haut la nécessité de soutenir la concurrence étrangère. L'Angleterre a-t-elle eu à se repentir d'avoir passé outre? A-t-elle trouvé une cause de ruine dans ces lois protectrices de l'enfance qu'elle n'a cessé d'étendre? Non; et pourquoi? Parce que l'impulsion donnée par elle ne pouvait manquer d'être suivie et l'a été en effet; parce qu'en condamnant chez elle le pouvoir d'exploiter l'enfance, elle frappait cet odieux pouvoir partout, même dans les pays de la concurrence desqu.els on s'étudiait à lui faire peur. L'argument tiré de la crainte de voir le marché extérieur se fermer pour nous suppose que rien ne sera changé aux conditions dans lesquelles s'exerce aujourd'hui l'industrie étrangère : est-ce probable? est-ce possible? Déjà, chez nos voisins d'outre-Manche, la

journée de travail ne va plus au delà de dix heures : croit-on que les besoins et les légitimes revendications de la classe ouvrière n'amèneront pas partout et bientôt des résultats analogues? Et quelle gloire pour la France si elle contribuait par son exemple à relever les conditions du travail dans le monde! cette gloire vaudrait bien celle des armes. (Très bien/ très bien!)

Un économiste distingué, M. Wolowski, à écrit, à propos du travail excessif de l'enfant, les lignes suivantes qui se peuvent appliquer au travail excessif de l'homme :

f S'il était vrai que les peuples fussent réduits à s'acharner sans pitié sur ceux auxquels leur faiblesse devrait servir de sauvegarde, ce serait le cas de recourir à une entente internationale qui, d'un commun accord, ferait cesser un aussi douloureux trafic, comme elle a fait cesser le scandale de la traite des noirs. Tant de traités ont été conclus dans le but de faire tuer les hommes ! On saluerait avec une reconnaissance profonde ceux qui auraient pour but de les faire vivre I » (Très bien/ très bien/)

On nous crie de prendre garde, que nous allons porter atteinte à la production. Gomme si l'on avait tout dit quand on a prononcé ce mot : la production! comme si l'accroissement de la production était nécessairement l'accroissement de la richesse! Gomme si la production ne pouvait pas devenir une cause de ruine, lorsque, se développant à l'aventure, elle dépasse la limite marquée par les besoins et les ressources de la consommation ! Gomme si la richesse enfin, ne devait pas, suivant une expression de Simonde de Sismondi, être appréciée dans son rapport avec le bonheur de tous ceux qui contribuent à la produire!

Et puis, l'argument dont s'arment ici nos adversaires est-il aussi fondé qu'ils l'imaginent ? Ah 1 il n'est pas nouveau, cet argument. Je vous parlais tout à l'heure de l'Angleterre. Qu'arriva-t-il dans ce pays lorsqu'il y fut question de limiter à dix heures, dans les manufactures, la journée des mineurs au-dessous de dix-huit ans et des femmes? Abréger la durée du travail! disait-on. Mais vous n'y pensez pas! Si vous diminuez le travail d'une heure, rien que d'une heure, c'est 13 pour cent que vous enlèverez au produit de la fabrique. Le Parlement anglais ne recula point devant ces menaces intéressées. Les heures de travail furent limitées pour les mineurs au-dessous de dix-huit ans et pour les femmes. Aujourd'hui, grâce aux efforts persévérants des ouvriers pour obtenir le même avantage, c'est le régime des dix heures qui a fini par prévaloir dans presque ( toutes les branches jàe l'industrie anglaise.

Eh bien, qu'est-il résulté de là? L'intérêt industriel a-t-il souffert de cette grande victoire de l'humanité? A cette question, voici ce que les chiffres répondent : la somme totale des exportations et importations anglaises, qui n'était que de deux milliards et demi en 1831, était montée à plus de neuf milliards en 1860, et, en 1888, elle dépassait douze milliards. La Grande-Bretagne possédait 20 millions de broches en 1848; elle en possède le double aujourd'hui. Voilà comment la production a diminué en Angleterre, par suite de cette loi sur le travail des enfants dont on lui faisait peur comme on essaye aujourd'hui de vous faire peur de la loi que nous vous proposons. (Marques d 'approbation.)

La vérité est, — toute paradoxale que cette proposition semble au premier abord, — que l'ouvrier peut, dans un moindre temps, obtenir un résultat aussi grand que dans un temps plus long; les expériences faites à Mulhouse par M. Jean Dolfus l'ont prouvé. Et ce qu'on ne prouvera pas, c'est que Les ouvriers français en travaillant 72 heures par semaine produisent plus que les ouvriers anglais en travaillant par semaine 57 heures seulement.

J'ai cité une lettre écrite en 1848 au ministre par la chambre de commerce de Rouen ; cette lettre contient un passage digne de fixer votre attention. Le voici :

« Il est démontré qu'en ménageant les forces de l'ouvrier, on arrive à un résultat meilleur et à une somme de produits proportionnellement plus grande dans un temps limité convenablement que lorsque l'ouvrier est accablé par un travail trop prolongé. » {Très bien/ très bien!)

Il est certain que ce qui détruit dans le producteur, par un travail excessif, le germe même de la puissance productrice, ne saurait avoir pour effet d'enrichir un peuple.

Vainement objecterait-on que, dans les usines, dans les manufactures à moteurs mécaniques, la science a fait passer de l'homme à la machine cette puissance productive : cela n'est vrai qu'en partie. Je conviens que les inventions mécaniques ont fait de l'ouvrier, là où on les applique, le surveillant, j'allais dire le serviteur d'une machine. Mais suit-il de là que l'action de l'ouvrier soit sans influence sur le rendement des métiers ? Compterons nous pour rien l'impulsion qu'il donne à l'œuvre commune, la direction qu'il lui imprime, l'activité plus ou moins assidue de la surveillance qu'il exerce? Il ne fera pas & abord en dix heures ce qu'il ferait en douze heures; on doit s'y attendre. Mais M. Martin Nadaud vous Ta dit, et j'y insiste : Si un ouvrier travaille quinze

heures pendant an jour, il fera, ce jour-là y c'est certain, plus de besogne que s'il n'avait travaillé que pendant dix heures. Maïs que cela continue pendant plusieurs mois ; et du dépérissement de sa santé, du graduel épuisement de ses forces, il résultera qu'au bout de plusieurs mois il aura moins contribué ou sera moins en état de contribuer à la production que s'il avait travaillé dix heures par jour seulement. {Très bien!)

J'ai eu occasion de rappeler dans l'Assemblée nationale les paroles que l'illustre Macaulay prononça dans la Chambre des Communes d'Angleterre, lors du début sur le bill des dix heures. Macaulay fit remarquer qu'il est des pays qui ont un sol fertile, un beau climat, des mines, des ports, des rivières, et qui sont néanmoins couverts d'une population chétive, misérable, demi-nue, demi-affamée, tandis que, sur des rocs stériles, au milieu de marais malsains et sous un ciel inclément, on trouve des populations bien nourries, bien logées, bien vêtues; et il s'écriait : « D'où cela vient-il? D'où vient que l'Egypte et la Sicile, que la nature semble avoir créées pour être les jardins du monde — et qui le furent autrefois — sont moins prospères que l'Ecosse et la Hollande ? Cela vient de ce que la grandeur et la prospérité d'un peuple • dépendent du génie de l'homme, qui peut tout, même sans les avantages naturels, tandis que les avantages naturels ne peuvent rien sans lui. C'est l'Écossais qui a fait l'Ecosse. C'est le Hollandais qui a fait la Hollande. » (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)

La question est donc celle-ci : à quel système demanderonsnous l'accroissement de la richesse? Est-ce à celui qui, par un» labeur trop prolongé, tend à saper dans l'ouvrier la vigueur du corps et la vigueur de l'âme, ou bien à celui qui, en ménageant ses forces et en lui donnant, avec le temps de s'instruire, le moyen de goûter les joies de la famille, tend à le rendre plus éclairé, plus robuste et meilleur? Oui, lequel de ces deux systèmes est préférable? Quant à nous, notre choix est fait. {Applaudissements à (fauche.)

Page 1