L'ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET
En me levant au milieu de vous, chers concitoyens, ma première pensée est pour nos morts. Elle est pour ceux qui nous ont permis, par le sacrifice de leur existence, de nous rassembler librement aujourd'hui, ici, dans le département de Seineet-Marne, non loin de ce Paris, qui doit rester, quoi qu'on dise et quoi qu'on trame contre lui, l'initiateur de la France et la capitale intellectuelle du monde. (Approbation générale. — Applaudissements.)
Oui, c'est une pensée pieuse avant tout qui nous rassemble^ non-seulement sous ces fragiles tentes, mais qui, dans toute l'étendue de la France, réunit tous les républicains. C'est une pensée pieuse que de fêter et célébrer la grande date de la Révolution française en recherchant avec calme, avec sang-froid, avec résolution, ce qui a été commencé par nos pères, ce qu'ils nous ont légué et ce qu'il nous reste à faire, ce que nous avons laissé d'incomplet et d'inessayé dans leur héri^ tage.
Non -seulement nous devons rechercher avec patience quels
ont été leurs mérites, mais nous devons encore nous exciter par la comparaison en voyant combien nous sommes en retard sur eux et combien nous avons à faire pour n'avoir pas à subir une comparaison véritablement fâcheuse pour nous.
Trois quarts de siècle se sont écoulés, et nous sommes encore à disputer, contre les souteneurs du passé, non-seulement l'établissement de la justice et du droite non-seulement Témancipation réelle et virtuelle de tous et de chacun, mais jusqu'au nom même de la République. (Applaudissements prolongés. — Acclamations.)
Mes amis, il est nécessaire que ces réunions soient des réunions d'hommes libres, c'est-à-dire d'hommes sachant contenir leurs sentiments. Aussi, quelle que soit la sympathie avec laquelle ils veulent bien accueillir leur ami et, je peux bien le dire, leur représentant, ils doivent, et pour lui et pour eux, lui épargner des applaudissements ou trop prolongés ou trop précipités. (Marques d'approbation.)
Je tiens à le dire, ce n'est pas une pensée d'orgueil, ce n'est pas une pensée de joie qui nous a réunis ici ; non, c'est une pensée presque triste. Ce doit être pour nous, en effet, une cause de véritable tristesse qu'au lendemain de nos désastres, qui ont tous leur origine dans la violation des principes de la Révolution française, qu'au lendemain de ces effroyables malheurs attirés sur ce pays par trois monarchies successives, nous en soyons encore à disputer sur le droit de nous réunir, de nous assembler ; que nous soyons encore obligés de répondre à ces accusations de désordre que nous fait cette presse stipendiée, qui ne poursuit, dans toutes les occasions et par tous les moyens, qu'un seul but : apeurer la France, en voulant lui faire croire que nous sommes des forcenés ; cette presse déshonorée qui, toutes les fois que nous cherchons à nous entretenir de nos intérêts communs, qui sont les intérêts mênies de la patrie, ose affirmer devant le pays que nous ne recherchons que l'agitation et le désordre.
C'est pour cela, messieurs, que je vous demande le calme.
S'il était permis à ces oisifs de la presse dite légère de venir
parmi nous et de voir ce que c'est qu'une réunion de travailleurs qui profitent du dimanche pour fêter à leur manière celui qui doit toHJours rester le dieu du travail et des sociétés modernes, c'est-à-dire le droit (Salve d'applaudissements.) ; si, dis-je, il leur était doniié d'être au milieu de vous, ils verraient que ce qui vous a attirés ici, de trente à quarante lieues, ce n'était pas la pensée de faire, au milieu d'un champ, un banquet, dont les restes, qui sont là, témoignent de votre sobriété. Ils verraient que ce n'était pas pour venir faire sous la pluie une réunion tumultueuse et agitée. (Rires approbatifs. — Trèsbien ! — Très-bien!)
Aussi, messieurs, semble-t-il nécessaire d'apprendre, par notre calme aux ignorants, aux simples, aux indifférents, qu'on abuse et qu'on exploite contre nous, que nous sommes mûrs pour l'exercice de toutes les libertés, et qu'on peut, en France, comme dans la libre Amérique, comme en Suisse, et comme dans l'aristocratique Angleterre , se réunir et discuter sans qu'un chenil immonde d'aboyeurs de la presse vienne jeter le trouble dans le pays. (Double salve d'applaudissements.)
Oui, ces réunions sont bonnes, je dis plus, elles sont nécessaires.
Elles sont nécessaires à plusieurs points de vue : d'abord pour rapprocher les deux fractions de la société française que ia Révolution de 89 avait associées et réunies et que les trois monarchies successives, épaves du vieux monde, se sont ingéniées, depuis trois quarts de siècle, à diviser, à séparer, à jeter les unes sur les autres les armes à la main.
En second lieu, ces réunions ne sauraient être trop multipliées, surtout au cœur des campagnes ; car on ne saurait trop souvent visiter face à face celui qui vit sur le sol, qui le féconda de ses sueurs, qui manque de moyens d'information avec la ville qu'on lui représente comme un foyer de sédition^ d'anarchie, cherchant ainsi, par la division de classes semblables, par la division d'intérêts conciliables, à créer un antagonisme qui est le fondement même du despotisme.
Oui, il faut que ces réunions se multiplient, et, à travers les
amertumes du présent, si j'ai une joie, une espérance et une consolation, c'est de voir qu'au mépris de toutes les entraves, de tous les obstacles, il y a aujourd'hui, dans tous les départements français, des assemblées pareilles où Ton est persuadé que c'est par la rencontre, par la fréquentation, par la conversation, que ces deux frères, le paysan et l'ouvrier, l'homme de ville et l'homme de campagne, doivent être réunis et associés par leur frère aîné^ celui qui appartient à la bourgeoisie et qui, grâce à une fortune antérieure ou à des sacrifices immédiats, a obtenu une éducation qui doit en faire à la fois un initiateur et un guide. (Applaudissements prolongés.)
Je dis que des réunions semblables à celles que nous avons en ce moment ont lieu, à l'heure qu'il est, sur tous les points du territoire, à Marseille, à Bordeaux et à Lille, à l'ouest et au sud, à l'est et au nord. Et si l'on a tout fait pour les empêcher^ si Ton a cherché à mettre l'administration contre ces réunions, si les timides et les apeurés dont on vous parlait tout à l'heure ont tenté d^apporter des obstacles à l'éclosion de cette magnifique fédération morale, savez-vous pourquoi? C'est parce que, le jour où, après vous être réunis, vous vous reconnaîtriez, il n'y aurait plus moyen de prolonger ni le provisoire, ni les équivoques, et ce jour-là, le nombre aurait le droit. ^Applaudissements répétés.)
Eh bien, au 14 juillet 89, cette unité morale, sociale et politique existait en France. Elle était le fruit d'intérêts reconnus égaux et qu'il s'agissait de faire triompher, et elle se fit jour à cette date, pour la première et pour la plus décisive fois, dans ce glorieux Paris, initiateur du mouvement contre Versailles, qui réclamait, avec ses franchises municipales, des libertés politiques pour tout le pays, une Constitution nationale et l'expulsion des hordes étrangères. Paris alors était groupé, entendez-le bien ; Paris formait comme un faisceau où le bourgeois, l'ouvrier, le peuple, tout le peuple, ce que l'on appelait le Tiers, concouraient sans division, avec une unité d'action admirable, à l'œuvre nationale de la Révolution française, car* vous n'avez qu'à compter ceux qui se battent pour prendre la
Bastille et ceux qui les mènent dans ce grand jour, vous les trouvez tous réunis, depuis le penseur, le publiciste, Touvrier, le garde-française, l'électeur, le marchand jusqu'au simple tâcheron ! ils y sont tous, tous représentent Tunité française réclamant ses droits ; tous assemblent leurs efforts contre le Royal-Allemand, les Suisses et les lansquenets et contre les tyrans, non pas seulement pour renverser une Bastille de pierres, mais pour détruire la véritable Bastille : le moyen âge, le despotisme, l'oligarchie, la royauté ! (Salve d'applaudissements. — Acclamations I)
Eh bien 1 messieurs, c'est cette admirable, cette incomparable unité d'action qui a été dissoute, qui l'a été par les efforts associés de l'élise et de l'aristocratie auxquels se joignit, plus tard, un autre élément qui apparut en même temps que le triomphe inespéré, trop complet peut-être, d'une première couche du TierSt-État : les intrigants I
On vit ceux qui avaient été les guides, les initiateurs^ les conducteurs de ce grand mouvement révolutionnaire, qui n'était pas seulement la libération du citoyen, du Français, mais qui était Taffranchissement même de tout ce qui respirait dans l'humanité, de tout ce qui portait le nom d'hommes, on les vit un jour s'arrêter sans finir leur œuvre.
Mais il faut voir aussi comment fut accueilli, par l'univers, ce grand fait de la prise de la Bastille. Partout où il y eut des cœurs généreux, coulèrent des larmes de joie en apprenant que la Bastille avait été prise, et que c'était le peuple de Paris qui venait de détruire cette forteresse de la tyrannie, ce sombre et menaçant symbole de l'oppression morale et matérielle des Français, c'était partout l'allégresse ; on s'embrassait dans les rues de Saint-Pétersbourg; en Allemagne, il n'était pas un écrivain, pas un philosophe qui ne poussât un cri de joie et de satisfa^ction; en Italie, c'était un ravissement; de même en Suède, en Norvège, en Angleterre, et jusqu'au fond de la catholique Espagne, les hommes s'abandonnent aux mêmes palpitations, aux mêmes effusions de bonheur, à cette grande nouvelle : la Bastille est tombée.
Pourquoi donc cet amas de pierres disjointes causait-il tant de joie? C'est que Ton sentait que le vieux monde était fini et que la chute de la Bastille annonçait un monde nouveau, le monde de la justice, du droit et de la dignité individuelle; c'est parce que le monde civil et la volonté laïque apparaissaient à tous et faisaient pour la première fois leur entrée définitive. (Bravo I bravo ! — Applaudissements prolongés.)
Âh! il fallait à tout prix empêcher une telle victoire et surtout en réduire les effets, contenir l'expansion ; il fallait Tempêcher de gagner de proche en proche, l'empêcher de passer la frontière et de se répandre sur toutes les contrées de l'Europe ! et alors une ligue infâme commença. Les vaiucus du dedans, trois jours après la prise de la Bastille, les d'Artois, les Gonti, les Gondé, tous les privilégiés, tous les aristocrates, les nobles, les prêtres, tous quittent la France et s'en vont chercher Tétranger. (Explosion de bravos.)
Dans ce grand mouvement qui venait de s'accomplir, la République était impliquée ; ils l'aperçurent, car ils étaient clairvoyants ; on les a accusés de trahison, et on a eu raison ; on les a accusés de sottise, et on a eu tort; ils comprenaient bien que c'en était fait de leurs privilèges et de leur puissance ; ils sentaient qu'on ne ramènerait jamais la France émancipée sous le joug de la royauté, sous la tutelle des princes et sous la domination de cette lèpre dévorante du clergé (Bravo! bravo !), si l'on n'y mettait la main de l'Europe coalisée. (Sensation.)
Et voilà comment les faits s'enchaînent, l'un entraînant l'autre! Il est bien certain, en effet, que le 10 Août, que le 22 Septembre, que les journées les plus décisives de la Révolution française sont contenues, sont impliquées dans ce premier fait qui les enveloppe : le 14 juillet 1789.
Et voilà pourquoi aussi c'est la vraie date révolutionnaire, celle qui a fait tressaillir la France ; celle qui Ta fait lever jusque dans la dernière de ses communes; celle qui a fait surgir, comme par un coup de baguette magique, un citoyen dans le dernier des serCs, dans le plus humble, dans le plus infime des
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travailleurs. C'est pourquoi le 14 juillet n'est pas une date /nonarchique, et vous voyez qu'on ne la revendique pas de ce côté, quoique ce grand fait ait eu lieu sous la monarchie ; on comprend que ce jour-là notre nouveau Testament nous a été donné, et que tout doit en découler. (Oui ! Oui I — Applaudissements.)
Mais, messieurs, il ne suffit pas de mesurer l'étendue et la profondeur de cet immense événement; il faut nous regarder nous-mêmes et du plus près que nous le pourrons. Il faut nous expliquer k nous-mêmes pourquoi. cet admirable mouvement s*est égaré en route, pourquoi il a décrit, à travers notre douloureuse histoire, un chemin si brisé et si tortueux ; il faut rechercher à qui incombe la responsabilité de tant de détours et de retards, et si elle ne doit pas être supportée par plusieurs. Il faut, en un mot, que nous fassions notre propre examen de conscience ; que nous sachions pour l'avenir quels sont ceux qui ont eu des défaillances dans le passé, afin que, groupés, unis, connaissant bien la route à suivre, nous n'ayons plus ni hésitation ni couardise. (Oui! — Bravo! — Applaudissements.)
Eh bien ! que s'est-il passé après l'émancipation légale des citoyens, après ce don magnifique de joyeux avènement de la Révolution française, qui prend dans son sillon, où il croupissait comme une bête de somme^ le paysan, qui le redresse et lui fait figure humaine, — que dis-je, qui lui fait figure civile et politique et qui lui dit : Cette terre est à toi : c'est ta passion dominante, tu l'aimes, tu la travailles^ tu la fécondes ; tu sens là toutes les joies qui appartiennent à l'homme sur son propre fond; chaque jour tu ornes cette maîtresse, tu la surveilles avec des soins jaloux^ ne permettant d'empiétement à personne mais cherchant toujours à l'agrandir, à l'amplifier, mettant constamment dans chaque pli, dans chaque recoin^ l'empreinte de ta personnalité avec celle de ton travail; eh bien, ce travail de chaque jour, ce travail accumulé, ce travail associé à ta personne, c'est ton bien, c'est ta propriété, il est à toil (Sensation profonde. — Explosion d'applaudissements.)
Voilà ce qu'a fait la Révolution française pour le travaillectlr des champs.
Eh bien, le voilà livré à lui-même sur ce morceau de terre. Et ceux qui ont dirigé ce mouvement estiment qu'on a assez fait pour la justice!
Quant à lui assurer la compréhension de ces principes^ pour lesquels on vient de verser tant de sang, quant à lui donner l'intelligence de ses droits et de ses devoirs dans cette nouvelle société,quan ta faire de cet homme uneconscienceaprès en avoir fait un propriétaire (Bravo 1 bravo 1), oht ce sont là des soucis qui ne montent pas jusqu'à la tête de ces grands égoïstes, ou^s'ils y montent, ils les considèrent comme dangereux et périlleux.
Et alors, depuis le Consulat jusqu'à aujourd'hui, on n'a plus eu qu'une seule préoccupation, barrer le chemin à ces intelli* gences, refuser de les éclairer ; car c'est là, pour ces égoïstes, que réside le véritable péril, c'e^t là qu'est pour eux Feffroyable danger. (Adhésion.)
C'est précisément, messieurs^ parce que vous vivez dans un pays où le nombre est beaucoup, où il peut quelquefois être la force, ce qui importe peu, mais où il peut être la légalité, ce qui est terrible ; c'est pour cela que, tour à tour, vous êtes passiésde l'oligarchie de quelques-uns au despotisme d'un seul, et que vous avez vu se ranger derrière César toute cette légion de propriétaires qui ne cherchaient que la sécurité, et ils avaient raison; mais qui n'étaient nullement tentés parla dignité personnelle, qui restaient à l'écart de tout mouvement et de tout travail des idées, qui, oublieux de leur honneur civique, ne regardaient pas comme une tache morale de donner leur bulletin à celui qui le soUicilait, et celui-là, vous l'avez bien connu, c'était toujours un agent du maître ! (Vive approbation. Applaudissements.)
C'est là, messieurs, qu'est l'explication de toutes nos décadences, de tous nos désastres ; c'est dans Tesprit d'étroitesse, d'exclusion, de diminution oligarchique de quelques-uns et dans Tabandon inintelligent du plus grand nombre dont on exploitait l'ignorance.
11 faut faire cesser cette situation ; comment ? par la résolution, prise par ceux qui ignorent, de vouloir s'instruire; mais il ne faut pas qu'ils se bornent à une résolution platonique, il faut qu^ils en exigent l'exécution par le meilleur des moyens, en prenant des mandataires avec mandat impératif de l'obtenir. (Très-bien. — Bravos.)
Car enfin, il faudrait se fixer sur les véritables responsabilités, comme je le disais tout à Theure. Eh bien, est-il vrai, oui ou non, qu'à Theure où nous sommes, grâce à la conduite habile, intelligente, patriotique de nos intérêts par le président de la République, on va faire un appel immense, inouï au crédit par l'emprunt? Et cet emprunt si lourd, si effroyable, que cependant il faut couvrir avec empressement, et, pour ainsi dire, avec le même élan viril que s*ll s'agissait de faire une véritable action héroïque, car il s'agit de maintenir le crédit de la France au-dessus du pair, cet emprunt écrasant n'est-il pas une des conséquences de la guerre qui a été déclarée en 1870 ? Et il n'y aura que de misérables sophistes qui oseront soutenir le contraire en cherchant à faire oublier qu'il y a un homme qui, sentant l'opinion qui le pressait^ sentant sa cou^ ronne ébranlée sur sa tête, et voulant à tout prix, la transmettre à im mineur incapable, n'a pas craint de jeter ce pays dans les ayentures. Pour étouffer le cri des réclamations populaires, il déclara la guerre vous savez dans quelles conditions; il nous livra désarmés à un peuple qui, depuis soixante ans, nous guettait, et qui avait pris ses dispositions, non pas pour éviter d'être surpris, mais pour nous accabler. ;
Cet homme a voulu la guerre sans le consentement de la nation; la guerre a été soutenue et prolongée, j'ose le dire, avec Tassentiment de l'honneur national. (Oui! oui!) Aujourd'hui ij faut payer I Avec quoi faut-il payer? Il faut payer avec les fruits du travail^ avec l'épargne, avec cet argent que tous les jours amassent péniblement, difficultueusement, ceux de-- .vaut qui je parle en ce moment; car vous, qui êtes des travailleurs, vous savez le prix de l'argent, vous savez ce qu'il coûte à gagner, vous connaissez la peine, qu'on éprouve à en clis-
traire, môme une petite partie, sur ce qui est donné aux besoins de la vie de chaque jour, et pouitant vous y parvenez quand il faut subvenir à l'éducation des ûls, assurer la dignité ainsi que Thonneur de la famille. (Salve d'applaudissements.)
Eh bien, messieurs, croyez-le, si Ton s^était occupé de politique, si le peuple, instruit comme il doit Têtre, avait été en état d'en faire, la guerre ne fût pas venue (c'est vrai !), car la guerre et ses conséquences effroyables, — ne l'oubliez jamais, — ne sont sorties que d'une chose, d'une chose immonde, qui a été présentée à la France comme une garantie d'ordre et de sécurité, et qui n'était qu'un complot perpétuel contre la moralité publique^ du plébiscite! (C'est cela f Oui! oui! applaudissements.)
▼ Â ce moment , le bruit causé par une pluie torrentielle couvre la voix de l'orateur.
Le temps ne nous permettant pas de poursuivre, nous allons attendre qu'il devienne un peu plus clément.
Pour vous rassurer, je vous dirai que ce temps est traditionnel, malheureusement (on rit), et qu'à tous les anniversaires du 14 Juillet il a toujours plu. Ainsi, le jour où eut lieu la grande Fédération, la pluie tomba, toute la journée, ce qui n'empêcha pas Paris tout entier, hommes, femmes, enfants, de toutes classes et de toutes conditions, de rester impassibles sous les injures du ciel, parce que, en ce jour, il s'agissait de prêter serment à la République. (Bravo 1 — Vive la République I Vive Gambetta !)
Après une interruption de quelques minutes, M. Gambetta reprend en ces termes :
Messieurs, puisque le courage et la patience que vous montrez égalent au moins la sympathie dont vous voulez bien me donner une nouvelle preuve, je crois que je n'abuserai pas de vous en terminant les observations que je tiens à vous présenter. (Non ! non f parlez !)
Dans les paroles qui ont été prononcées jusqu'ici, nous
n'avons fait qu'indiquer très-sommairement le dessein général des antagonismes que l'on a créés, excités, et finalement exaspérés dans la société française.
Ces indications n'ont pas été difiBciles à vous donner, et vous complétiez par vos souvenirs, en m'écoutant, ce que le temps ne me permet pas de dire ; vous saisissiez ce qu'il y avait de nécessairement incomplet dans les allusions que je faisais soit à l'empire, soit aux régimes ou aux dynasties qui l'avaient précédé.
Car il est de mode aujourd'hui, et il faut s'en expliquer, puisque l'occasion est bonne (sourires), de considérer qu'il y a deux espèces de monarchies : une monarchie exécrable, contre laquelle le parti républicain pourtant a été le seul à lutter, c'est l'empire, que ceux qui se décorent du nom d'esprits raffinés, d'hommes composant le parti des honnêtes gens, veulent bien regarder aujourd'hui comme une chose brutale, impossible et indigne de leur fréquentation, oubliant d'ailleurs qu'ils avaient figuré en grande partie dans les ministères et dans le Sénat de cet empire. (Bravos I •:— Rires et applaudissements.)
Mais nous ne pouvons pas laisser s'accréditer cette opinion qu'il y a deux espèces de monarchies; celle-là, dont je viens de parler, et une autre qui serait dé bon ton, honnête, modérée, qui aurait une véritable supériorité morale sur tout autre gouvernement et qui serait de nature à faire excellemment les affaires du pays sans le pays, ayant d'ailleurs de bonnes raisons pour se défier de l'esprit d'égalité, de l'esprit d'envie, — car c'est ainsi qu'ils appellent cela, «- qui est le fond de la démocratie. (Rires.)
Eh bien, non I il n'y a pas deux espèces de monarchie ; il n'y en a qu'une; on a ou on n'a pas un maître. (Applaudissements.)
Qu'on le serve sans phrases, comme sous l'empire, ou qu'on le serve avec des périphrases, comme cela se passe sous les deux autres régimes, constitutionnel et traditionnel, c'est toujours la même chose : c'est la nation asservie au bénéfice
d'un seul, lequel veut bien associer à ses agréables représmtalions un certain nombre de collaborateurs privilégiés. (Rires et applaudissements.)
• Nous connaissons les trois formes de monarchie : la première, la deuxième et la troisième ; elles se sont succédé à des intervalles malheureusement trop rapprochés dans notre cher pays.
Nous avons vu la première rentrer à la suite de l'étranger, quoi qu'elle dise, et vous savez, — puisque nous sommes ici dans un pays de culture et de travail agricole, — vous savez quels avaient été, dès l'abord, les procédés, les aspirations, les tendances et, finalement, les moyens d'exécution de ce qu'on a appelé la Restauration ; son but était de supprimer la Révolution, et de replacer les choses en l'état où elles étaient le 13 juillet 1789. Et il ne s'agissait plus seulement pour elle de reconstruire la Bastille sur son emplacement, mais son désir, sa volonté était de mettre la France entière dans une Bastille. (Rires et applaudissements.)
On peut bien rompre le courant révolutionnaire, le faire dévier, le perdre dans les sables, comme le firent le Consulat et le premier Empire, mais on ne supprime pas heureusement la trace et le germe qu'il a laissés dans la patrie française. (Vives marques d'approbation.)
Le génie de la Révolution parfois s'éclipse, il se voile un moment, mais il reparait plus éclatant, plus radieux que jamais et, en somme, aux heures où la patrie souffre, ou elle est envahie, où elle agonise, c'est ce génie vers lequel on se tourne pour lui dire : « Géuie réparateur. Génie même de la France, Esprit de la Révolution : Au secours I au secours ! car les monarchies m'ont plongée au fond de l'abîme ! »
Et, au milieu de ces cris d'angoisse, en face de ces exclamations d'un peuple en détresse, savez-vous ce qui se passe? C'est alors que le parti républicain, le parti de la Révolution apparaît et se met i^ésolûment à l'œuvre pour arracher le pays au goufifre, à l'abîme prêt à engloutir ce qui reste de la grau- 4eùr et de la nationalité française I (Sensation.)
Ensuite, quaad cette œuvre a réussi ou a été entravée, on voit surgir de leurs taupinières et des recoins où ils s'étaient cachés pendant ia tempête un tas de mauvais citoyens, de mauvais Français qui viennent dire : « Ces malheurs, ces désastres, c'est la Révolution qui en est la cause 1 1»
De telle sorte que c'est le médecin, que c'est le sauveur qui est accusé d'avoir donné la gangrène et le mal. (C'est celai c'est cela! — Applaudissements prolongés.)
Si je dis ces choses, ce n'est pas seulement pour rétablir la vérité à Thonneur de ce parti républicain outragé, calomnié, décimé, transporté, sans trêve ni repos, depuis soixante-dix ans, mais si vivace, si plein de ressources, ayant des racines si profondes dans le cœur des peuples qu'il n'a pas disparu de la scène du monde, après des persécutions qui auraient tué même une idée plus féconde, s'il en pouvait exister une ! (Applaudissements.)
Non ! non ! ce n'est pas pour lui, ce n'est pas pour revendiquer ce qui fait son plus grand titre de gloire, qui est de se jeter, sans compter, au milieu des périls qui assiègent la France, d'y vouer son existence même, convaincu qu'on peut périr, et que, si l'honneur est sauf, on a au moins devant les hommes et devant l'immuable justice des choses, devant sa conscience et devant la souveraineté de la raison, l'excuse d'avoir succombé et péri en glorifiant ses principes et sa propre conscience I (Bravos. — Applaudissements répétés.) ' Si je parle ainsi, messieurs, c'est parce qu'en somme là est le sophisme qu'on ressasse et qu'on exploite depuis tantôt trois quarts de siècle ; oui, c'est parce que la vieille monarchie • banqueroutière ayant mené la France au déficit. .. (Rires. — Salve d'applaudissements. — Mouvement dans une partie de l'auditoire.)
Oui, messieurs, car vous ne devez pas oublier que, bi^ ' que ces privilégiés, ces familles eussent mis la main sur la . France et qu'il n'y eût qu^un cinquième de terres libres et , réservées aux citoyens les cultivant de leurs propres mains« . — vous ue devez pas oubliert dis-je, que c'est par le déficitet
la banqueroute que la monarchie fut acculée à la convocation des Etats-Généraux. (Oui 1 — Très-bien I — Applaudissements.)
Donc, je maintiens à la monarchie Tépithète de banqueroutière. (Oui ! — Oui I — Nouveaux applaudissements.)
Une interruption se fait entendre au fond de la salle. Cris : à la porte I à la porte I — Mouvements divers.
Non I non I messieurs^ calmez-vous I nous ne serions pas des hommes libres si nous ne restions pas calmes.
Comment ! il suffirait d'une interruption, qui est dans le droit de tout le monde, entendez-le bien, pour qu'immédiatement la discussion cessât? Mais, messieurs, s'il y a, — et c'est précisément ce que je recherche dans les entretiens que nous avons ensemble, — s'il y a des contradicteurs, je suis prêt à leur répondre et à essayer de les convaincre. (Trèsbien! très-bieni— Applaudissements. — Nouvelle interruption.)
Je vous en prie^ mes amis, soyez patients ! Il faut bien nous habituer à la contradiction, sans elle il n'y aurait aucune utilité à nos réunions ; si nous ne nous rassemblions que pour nous entendre de l'oreille et non pas de l'esprit, pour nous applaudir sans supporter aucun dissentiment, nos réunions n'auraient véritablement aucun caractère utile, ni, permettez-moi d'ajouter, digne de citoyens libres. (Approbation générale.)
Il faut que nos réunions ne sortent jamais du calme et de la modération, qui sont le véritable attribut de notre parti, car, seul, au milieu des provocations, des violences et des outrages dont on l'accable, il reste impassible sous cette bordée d'injures, résolu qu'il est à ne pas abandonner ce sangfroid qui est la caractéristique de sa force.
Eh bien, réunissons-nous toujours sans perdre de vue cette pensée, restons-y fidèles, et s'il y a des contradicteurs, — et il doit y en avoir, il n'est pas possible qu'il ne s'en présente pas, — qu'ils indiquent les points obscurs, discutables de mes paroles, qu'ils m'arrêtent pour me demander des explications, des éclaircissements, et j'estime qu'il est de mon devoir strict
d'y répondre. (Très-bien 1 très-bien î — Applaudissements.)
Je reprends où j*en étais resté il y a quelques instants.
Je disais, si je ne me trompe, que le procédé dont on avait le plus usé et abusé contre la Révolution et le parti républicain, qui en est Tagent désintéressé et libre dans notre pays, que ce procédé consistait à mettre perpétuellement, passez-moi l'expression, sur les épaules, sur le dos de la Révolution, les fautes, les crimes et les désastres qui avaient été amenés par le parti adverse.
On tombe ainsi dans le même cercle vicieux que ferait celui qui viendrait soutenir ce raisonnement, à propos d'un homme qui aurait mal fait ses affaires, qui aurait été réduit à déposer son bilan, dont on aurait vendu les biens, expulsé la famille de son toit pour la jeter dans la rue, — qui viendrait, dis-je; soutenir ce raisonnement: la responsabilité de cette situation incombe au syndic qui a réglé les affaires et non pas à Thomme perdu de dettes, au cœur et à l'intelligences dépravés, dont la conduite vicieuse est la source de ses propres infortunes et de cette triste liquidation. (Sensation. — Applaudissements prolongés.) ^
Eh bien ! la Révolution est apparue, — je poursuis cette image familière, mais qui est parfaitement de nature à vous faire saisir le fond même de ce sophisme ; — la Révolution est apparue comme le syndic, comme le curateur forcé, nécessaire, qui arrive lorsqu'on a mené la France au bord de Tabîme, lorsqu'on l'a jetée dans la guerre étrangère. Quand la patrie est envahie, ses armées confisquées, ses places livrées ou anéanties ! alors la révolution intervient, elle lutte et on lui dit : « G^est vous qui avez fait la guerre, c'est vous qui avez livré nos armées, et c'est en votre nom qu'on a capitulé.
Et, s'il y a des milliards à payer, c'est elle encore qui devra en supporter la responsabilité.
De plus, comme on a bien eu soin, depuis soixante-dix an$, de ne pas compléter cette institutioa élémentaire des pays qoi veulent non-seulement devenir, mais rester libres, Tinstruction nationale, il se trouve qu'on a ainsi préparé d'avance un champ
admirable pour faire le vBr et fructifier Terreur : voilà, messieurs, l'intérêt politique qu'il y a, dans un pays où le suffrage universel existe, à maintenir Tignorance universelle. (Explosion d'applaudissements. — Sensation prolongée.)
Ah I messieurs^ nos adversaires savent bien que, partout où Ton fait un lecteur, on allume une intelligence et l'on éclaire une conscience ; ils savent bien que leurs sophismes ne rencontreraient pas deux heures de crédit si on les présentait à des esprits capables de juger, de concevoir et de réfuter; et c'est parce qu'ils le savent qu'ils font de la calomnie un instrument de domination. (Approbation.)
C'est ainsi que, successivement, depuis vingt ans, on a amené la nation à tout ratifier, à tout accepter, en dépit des protestations du parti républicain. Et j'insiste sur ce dernier point, parce que ce n'est pas seulement une preuve de la clairvoyance de ce parti, un hommage rendu à sa probité, mais aussi la preuve^ le gage de son patriotisme inaltérable.
Aussi, je ne cesserai de le répéter, du 2 décembre 1851 au -4 septembre 1870, il n'y a eu qu'un parti dans ce pays qui ait tenu haut et inviolable le drapeau de la revendication des droits du pays contre l'usurpation et le crime, et ce parti, c'est le nôtre I (Oui ! oui I — Double salve d'applaudissements.).
S'il en est ainsi et si^ malgré les luttes de ce parti et malgré son désintéressement, il est condamné perpétuellement à être battu et refoulé, par suite de l'écart, de la séparation, de la distance qui existent entre ceux qui ont les mêmes intérêts^ mais qui les ignorent, qui ont la même origine, mais qui la mé<x)nnaissent, qui ont la même tendance, les mêmes aspirations, mais qui ne s'en rendent pas compte, que nous faut-il faire?
Il nous faut combler cet intervalle, cette séparation, cet écart. 11 faut que partout où il y a un républicain, ce républicain sorte de chez lui et aille s'adresser, non pas à un autre républicain comme lui, mais que, soit individuellement, soit collectivement, en s'associant, il se doone cette tâche d'aller
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visiter, fréquenter ceux qui, épars, disséminés sur tout le territoire, sans lien, sans contact, sans informations, sont la proie désignée des sycophantes et des sophistes qui préparent ouvertement des restaurations. (C'est cela ! Applaudissements redoublés.)
Mais il ne suffit pas qu'une élite d*hommes dé voués se donne cette tâche de propager les paroles et les idées républicaines, en se vouant à un prosélytisme incessant ; non, cela ne suffi* rait pas, car le mal est plus haut, et c'est plus haut qu'il faut aller le guérir.
Il faut faire disparaître cet antagonisme dont je parlais tout à l'heure, il faut revenir à la première, à la féconde pensée de 1789, rétablir le faisceau qui a été détruit par des mains scélérates ; rapprocher le bourgeois de l'ouvrier, l'ouvrier du paysan. Une faut pas qu'il y ait, comme aujourd'hui, des épaves d'aristocratie, des restes de sectes jésuitiques; une haute bourgeoisie oublieuse de ses origines, s'arrogeant toutes les dominations, et s'inspirant dé tous les vieux despotismes; une classe moyenne isolée, fermée, timide, peureuse, prête à tout par peur €t par la plus inexplicable des peurs, se bouchant les oreilles , fermant les yeux , redoutant tout contact avec les autres classes, n'ayant pas le souci de descendre vers elles et de voir qu'il y a là des frères dont il faut s'occuper, dont le nombre constitue une force, dont l'ignorance est un péril, et dont l'intelligence éveillée donnerait à la France une carrière de gloire, d'honneur et de prospérité I (Bravos prolongés:)
Oui, il faut faire cette fédération des intérêts, il faut rallier, associer dans un pacte d'égalité parfaite ceux qui ont le sentiment de la justice et des vérités politiques, les plus ignorants 6tles plus humbles, ceux qui ne pensent pas encore comme cetiX' dont l'esprit s'essi nourri de chimères qui se dissiperaient d'elles-mêmes à la pure lumière de la science.
C'est surtout chez eux qu'il faut porter la persuasion, lacoaviction; c'est devant eux qu'il faut séparer ^impossible du possible, (fest à eux qu'il faut montrer ce qui n'est pas encore immédiatement réalisable pat la pratiqua, et c'est eux qu'il
faut décider à l'ajourner. Mais cette campagne doit être conduite et méditée avec intelligence, et elle doit avoir pour auxiliaires, pour coopérateurs, ces deux fractions du peuple : l'homme qui travaille à la ville et Thomme qui travaille aux champs. (Oui! — C'est cela ! — Bravos.)
Pour atteindre ce but, une première condition est indispensable, sans laquelle toutes les autres ne sont rien ; c'est une question de forme, dit-on ; oui, mais ici la forme emporte le fond; c'est une forme sans laquelle on ne peut résoudre aucun problème, une forme qui permet de respecter les droits de tous et de chacun : cette forme, c'est la forme républicaine^ sincère, loyale, aux mains d'hommes qui aient le soud de ne pas présenter sans cesse une promesse, sans jamais la tenir et la réaliser.
La pluie qui redouble couvre de nouveau la voix de Torateur.
Je crois qu'il faut encore que nous comptions avec les éléments ; nous allons attendre de nouveau que la pluie cesse. (Ouil oui ! — Reposez-vous I)
Au bout d'un quart d'heure, l'orateur reprend son discours en ces termes :
Mes chers concitoyens, je vais vous soumettre à une troisième épreuve; ce sera la plus courte, et vous pouvez vous rassurer : vous n'aurez pas besoin de la pluie pour échapper à [la prolongation de ces quelques paroles. (Parlez! parlez I)
J'éprouve cependant le besoin de conclure, et c'était précisément à cette conclusion que j'étais arrivé lorsque j'ai été forcé de m'interrompre.
Je vous disais que cette conciliation nécessaire avait besoin pour réussir d'une première condition : la République; et j'ajoutais qu'il ne fallait songer en aucune manière à la solution d'aucun des graves problèmes qui nous occupent, si, tout d'abord, on n'acceptait pas la forme républicaine comme le moyen précis, comme la formule scientifique à l'aide de laquelle on devra les résoudre. (Approbation générale).
La République n'est donc pas pour nous seulement une question d'origine, de sentiment, de tradition, elle est une nécessité intellectuelle, elle s'impose à nous par les besoins même de Tesprit. Nous ne pouvons pas comprendre l'ordre, l'équilibre entre les divers intérêts de la nation, la paix sociale, cette nécessaire et auguste paix après laquelle la France soupire, et que j'appellerai la paix républicaine, pour me servir d'une expression aussi majestueuse que la paix romaine, nous ne pouvons pas comprendre ces choses et l'avènement définitif de ces élémentsiessentiels de sécurité, de prospérité matérielle, de réparation morale, de restauration, de grandeur de la patrie sans la République. (Adhésion marquée.)
Et quand je prononce ces mots de restauration de la patrie, ah I permettez-moi de le dire, je les prononce avec une douleur €t une angoisse profondes. Cette charge immense qui pèse sur nous, cet emprunt devenu nécessaire, il faut que l'épargne des champs, que la ressource du petit, comme le superflu du riche, comme le luxe des villes, y contribuent au nom même du salut de la France. (Oui I oui !)
Mais, messieurs, quand on aura payé cette rançon, notre situation sera, sans doute, allégée, mais on n'aura pas refait la Patrie... (Sensation profonde.— Interruption), et c'est ici qu'il nous faut prendre la résolution ferme de poursuivre cette restauration dans son intégrité, en commençant d'abord par nous refaire nous-même. (Nouvelle sensation.)
Pour cela, il y a trois moyens qu'il faut que la République iious donne, car autrement elle ne serait qu'un mensonge.
D'abord, une éducation véritablement nationale, c'est-à-dire une éducation imposée à tous. (Bravos unanimes.)
Et qu'on ne vienne pas parler ici de violation de la liberté du père de famille. Ce n'est là qu'un ridicule sophisme à la portée de ceux qui ont fait vœu de ne pas avoir de famille. (Vive approbation. — Applaudissements redoublés.)
Donc^ l'éducation laïque, — laïque, je le répète, — c'est- ^-dire une éducation faite pour des hommes qui veulent agir «t se conduire en hommes qui vivent^ pensent, commercent,
travaillent, luttent, combattent et s'entendent dans le domaine des réalités, c'est-à-dire dans le contact de l'honame en fadd de l'homme, en excluant tout ce qui n'est pas la réalité même des choses, c'est-à-dire la vie sociale.
Je ne veux rien dire de ce que, suivant eux, il faut laissa en dehors de l'enseignement national ; ce sont là des satisfac^ lions que peuvent rechercher certains esprits et qui peuvent plaire à certaines organisations; je respecte infiniment tout cela, mais ce qu'il nous faut, à nous citoyens libres d'un grand pays libre, c*est une société composée d'hommes devant vivre dans des conditions humaines et ayant, par conséquent, des facultés de développement tirées du respect de l'homme, de sa dignité, de sa suprématie morale, de sa conscience humaine.
C'est tout cela, messieurs, qui constitue cette haute notion qu'on appelle la Justice, c'est là le dogme moderne de la Justice. Nous pensons que c'est Phomme qui a fait le droit de l'homme ; aussi disons-nous que c'est l'homme, le citoyen, le père de famille qui doit enseigner le droit, parce que c'est lui qui doit rappliquer. (Vive approbation.)
Donc, en première ligne de toutes les réformes, une édu-r cation nationale pour tous 1 mais, entendons-nous bien» il nous faut non passeulemeut cette éducation qu'on appelle primaire^ que je veux et que je réclame aussi ; mais, pensez-y, ayez assez le respect de cette intelligence que vous allez pénétrer pour la première fois pour lui donner des vérités et non des erreurs, pour lui donner un bagage, non pas complet^ non pas définitif, mais un bagage où il y ait l'essentiel au point de yue de la patrie surtout, l'essentiel au point de vue de la familial l'essentiel au point de vue des droits, et aussi l'essentiel au point de vue des devmrs politiques.
Car, messieurs, le devoir, c'est la fece retournée du droit f je ne sépare pas le droit du devoir, et jje ne sais pas ce qii<p c'est^qu'une nation à laquelle on n'apprendrait que dçs droits sans devoirs. Les droits et les devoirs associés eiitre t^v^ m'apparaissenl comme une médaille avec sa faceetsoa rew^i^
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Le corrélatif du droit, c'est le respect du droit d'autrui, c'està-dire le devoir.
Cette éducation nationale, il sera nécessaire de l'organiser dans Tesprit que je viens d'indiquer, non pas seulement au premier, mais au deuxième et au troisième degré, car il feut bien comprendre qu'il n'y a qu'une maîtresse dans le monde, qu'une reine, qu'une souveraine, digne véritablement de nos soumissions, de nos zèles, de notre souci et de nos recherches: c'est la science ! (Mouvement prolongé. — Applaudissements.)
Après avoir fait franchir ce premier degré à l'homme, celui de l'éducation, et quand vous l'aurez ainsi préparé à prendre sa place dans la société, alors, croyez-le bien, il n'aura pas seulement l'intelligence de ses propres droits, mais il connaîtra ceux de ses adversaires, il pourra les discuter et les débattre ; et, de ces discussions, de ces débats, il résultera des habitudes, des mœurs nouvelles. Nous acquerrons alors la notion du respect des contrats parmi les hommes, et la loi nous apparaîtra non plus comme un instrument livré aux mains de quelques-uns pour favoriser leur domination sur les autres^ mais comme la manifestation écrite, comme la résultante des contrats individuels. (Vive approbation. — Applaudissements.)
Puis il faudra armer cet homme, ce citoyen libre et contractant librement avec ses concitoyens. Il faudra faire passer iout le monde sous le joug salutaire de la discipline de la nation fomée, car il n'y a pas, il ne saurait y avoir de véritable citoyen, s'il n'est capable^ sauf les cas d'infirmité physique, parfaitém^t et légitimement constatés^ de donner non pas seulement son sang, mais en même temps son intelligence pour la défense de la patrie. (Bravo I bravo I — Applaudissements.)
A ces deux moyens, il sera nécessaire d'en joindre un troisième qui sera, dans l'État, l'application rigoureuse de la souveraineté nationale, de telle sorte qu'il soit bien entendu qu'on 6n a fini, soit avec les privilèges^ soit avec les usurpations d'un jour, soit avec les tentatives de conspiration. (Oui l oui ! — frôs-bicn !)
i 60 DISCOURS
Je ne veux pas m'expliquer davantage, mais il faut que la souveraineté nationale soit seule maîtresse. (Nouvelles marques d'approbation.)
Cette souveraineté a le suffrage universel pour moyen d'expression. Ce suffrage universel doit vous commander l'intelligence, l'entente, l'union, la discipline. Il doit aussi vous faire condamner la violence, parce que tant que le suffrage universel est intact, nul n'a le droit de faire appel à la violence ni à la sédition, car celui-là voudrait avoir raison contre tous, et il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de souveraineté individuelle et particulière contre la souveraineté de la nation.
Que cette souveraineté soit réelle, c'est-à-dire qu'elle fasse sentir son action partout, dans la commune, dans le«départementy dans l'État ; qu'elle ait des délégués sortant d'elle, des fonctionnaires, des mandataires responsables dont le changement, la mobilité, le caractère transitoire soient la garantie même de la ûxité et de la permanence de la volonté de la nation. Mais tout cela n'est possible que par la conciliation, que par l'accord des intelligences que j'appelle de même nature^ de même origine; je vous les ai indiquées, ce sont celles de la classe moyenne, de la classe moyenne vraiment éclairée et renonçant à ses préjugés gothiques et surannés, à ses prétentions et à ses erreurs embarrassantes, — qui ne sont pas formidables, rassurez-vous à cet égard, — qui retardent la marche du progrès, mais qui sont impuissantes à l'arrêter. Que ceux qui appartiennent à cette classe et qui ont véritablement bon cœur, bonne foi et bon jugement, se fassent les éducateurs, les propagateurs des idées de conciliation et d'organisation républicaines que je viens d'exposer. Dans cette noble tâche, ils devront procéder par l'oubli des injures, des divisions et des rancunes ; ils devront inaugurer enfin dans notre malheureux pays, si déchiré, une politique de concorde et de clémence. A cette ma^ gniQque, à cette admirable fédération qui a été la première pensée de nos pères et que je vous convie à imiter, donnons un frontispice, un préambule : l'amnistie de tous par tous I l'amnistie qui est le fond même de la sagesse politique, lors-
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qu'on a la force et qu^on peut braver la sédition, d'où qu'elle vienne. (Bravos et applaudissements prolongés.)
Voilà, mes chers amis, ce que je puis vous dire aujourd'hui, mais n'allez pas croire que ce ne soit là qu'une entrevue sur le lendemain. Non, je le répète, il faut les multiplier ici et ailleurs. Partout où il y a un groupe de républicains, qu'ils fassent la démonstration de leurs principes en plein soleil, en respectant toutes les lois, en donnant à la cause de Tordre, à la cause de la discipline, tous les gages, toutes les garanties qu'on est en droit d*exiger de bons citoyens ; qu'ils se réunissent d'un bout à l'autre du territoire, qu'ils expliquent leurs doctrines et qu'ils démontrent combien on vilipende, combien on calomnie cette Révolution et ce parti révolutionnaire en disant, par exemple, qu'ils sont les adversaires de la propriété, quand il est si facile de démontrer que cette propriété individuelle, telle qu'elle existe aujourd'hui, accessible à tous, est précisément la création éminente de la Révolution française.
C'est, messieurs, redisons-le avant de nous séparer, c'est la Révolution française qui a fait la propriété individuelle, c'est elle qui l'a débarrassée de toutes ses entraves, de tous les privilèges, de la conquête, de tous les vestiges de la féodalité. Depuis le pigeonnier jusqu'au four banal, depuis Tétang, le marais et le bois jusqu'au sillon, c'est la Révolution qui a tout émancipé ; c'est elle qui a créé non pas seulement des propriétaires, mais la propriété elle-même, au sens juridique et profond de cette expression.
Et c'est le parti de la Révolution qu'on voudrait accuser de vouloir entamer la propriété !
Ne l'oubliez pas, il y a deux façons de porter atteinte à la propriété : Tune, qui est corruptrice au plus haut degré, et qui consiste à la laisser soumise à des lois de main morte, pour plaire à des maîtres paresseux ; Tautre, qui est la violence brutale comme chez les sauvages, et qui consiste à prendre un champ pour en ravager les récoltes. Nous ne voulons ni de l'une ni de l'autre ; ce que nous demandons, c'est que la
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propriété soit accessible à tous, et surtout à ceux qui peuvent la féconder. (Applaudissements.)
C'est par une plus équitable répartition des salaires et des charges, problème difficile à résoudre, mais qu'il faut aborder, et dont une partie, on le sent, est déjà mûre, qu'on peut espérer d'arriver à la solution ; c'est en rendant possible l'accumulation de l'épargne, et, par suite, l'acquisition du capital-terrain, qu'on augmente le capital-argent, et qu'on rend la propriété accessible au plus grand nombre; car la Révolution française a fait de l'acquisition de la propriété une condition morale autant que matérielle de la liberté des sociétés et de la dignité du citoyen. (Bravos et applaudissements.)
Que nos adversaires ne disent donc pas maintenant que nous sommes les ennemis de la propriété. Je pourrais leur démontrer immédiatement l'inanité de tous leurs autres sophismes et vous en faire apercevoir la méchanceté, mais c'est assez pour un jour et, avant de nous séparer, je vous le répète :
Entendez-vous. Que vos champs, vos veillées, vos réunions, vos marchés, vos foires deviennent pour vous des occasions d'entretien et d'instruction. Quant à moi, je serai largement récompensé quand vous me direz de revenir parmi vous. (Bravos et applaudissements prolongés. — Cris: Vive la République! — Vive Gambetta !)
M. Gamb£TTâ. — Vive la République 1
Cris répétés de : Vive la République !
L'orateur est félicité par les personnes qui l'entourent et un grand nombre des assistants viennent de toutes les parties de la salle pour lui serrer la main.
PRONONCÉ A l'assemblée NATIONALE, LE 29 JUILLET 1872
En réponse au Rapport