‹ Discours politiques de m. Gambetta: Deux lettres à un conseiller généralChapitre 25 sur 45 · DE LA COMMISSION DES MARCHÉS · texte numérisé non relu

DE LA COMMISSION DES MARCHÉS

Messieurs,

Comme l'honorable et ardent orateur qui descend de cette tribune, je pense, moi aussi, que la responsabilité morale baisse sensiblement dans notre pays; aussi, qu'il me permette de lui direque j'entends répondre à son discours par l'assentiment que je donne aux paroles par lesquelles il l'a terminé.

Je lui ferai observer aussi qu'il n'a pas été tout à fait exact lorsqu'il m'a prêté ce rôle puéril, et je dirai indigne d'un membre de cette Assemblée qui, mis directement en cause, pour la part qu'il revendique comme ministre dans les négociations dont il a été question tout à Theure, a pu dire : Cela ne me regarde pas, et, dans un langage presque enfantin : Ce n'est pas moi t J'ai d'autres habitudes de langage.

M. LE DUC d'Audiffret-Pasquier. — Je n'ai fait que citer vos paroles textuelles : je les ai lues. (Ahl ahl à droite. — Réclamations à gauche.)

M. Gambetta. — Vous av^ cité, monsieur le duc, une parole de moi ; mais vous n'avez rappelé ni les paroles qui la

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précédaient ni celles qui la suivaient, et c'est pour cela que je relève votre inexactitude. D'ailleurs, c'est là un détail assez indifférent.

Ce qui importe, ce qui est la question même, c'est de savoir si le Gouvernement dont j'ai fait partie a bien ou mal agi dans les deux marchés Maxwell- Ly te et Parrott. Le membre de ce Gouvernement qui a l'honneur de parler devant vous doit dire dans quelles limites il a engagé sa responsabilité, et dans quelles limites il revendique pour lui, s'il y a lieu, la plénitude de cette responsabilité. (Très-bien I sur quelques bancs à gauche.)

Je ne me laisserai pas aller à suivre l'orateur dans le développement des considérations générales auquel il s'est livré; il me semblerait que je méconnaîtrais le caractère même du débat tel qu'il l'avait défini lui-même à une autre époque.

En effet, il vous avait dit il y a deux mois, et je m^étais associé à sa pensée, que nous aurions une discussion d'ensemble sur les affaires de la délégation de Tours et de Bordeaux. Aujourd'hui on a changé de tactique... (Approbation à gauche. — Réclamations à droite.)

Un membre à droite. — On n'a pas besoin de tactique devant nous I (Bruit.)

M. Gambetta. — Un membre m'interrompt pour dire qu'il n'y a pas besoin de tactique devant vous, messieurs.

J'en prends acte et je désire que cet avertissement serve à ceux qui en font et qui en abusent. (Très-bien I très-bien I sur quelques bancs à gauche. — Vives réclamations à droite et au centre.)

M. DE Gavardde. — Nous ne recevrons jamais de leçon de vous!

M. Gambetta. — Je dis que Ton a changé de tactique, car, après avoir laissé de côté la discussion générale, on vous présente un fait isolé, et à propos de ce fait isolé, on institue une discussion générale. Nous vous suivrons dans la discussion générale comme dans la discussion particulière; mais permettez-moi de mettre en lumière votre tactique et ses variations.

SUR LES MARG&éS. 165

Eh bien , je dis qu'on a introduit le rapport sur les marchés de la commission des moyens d'études ; on Ta introduit d'une façon isolée, cependant, on est venu ramifier l'ensemble des opérations du gouvernement de la délégation de province, et on vous a cité et Lyon, et Lille, et Marseille, provoquant ainsi de justes réclamations...

A droite. — Allons donc ! — Et les jugements des tribunaux!

M. Gambetta. — ... delà part des représentants de ce gouvernement qui suivent l'enquête que vous avez ordonnée et qui demandent qu'on ne jette pas dans le pays, pendant les trois mois de vacances que vous allez avoir, des imputations qu'ils n'auraient pas le moyen de détruire.

M. LE MARQUIS DE Franclieu. — Et Ics bauqucts î

M. Gambetta. — Car, messieurs, il faut bien le dire, c'est le temps qui est, en pareille matière, le seul auxiliaire des imputations qui circulent dans le pays.

A droite. — Et les jugements des tribunaux?

M. Gambetta. — En effet, vous savez tous dans quel état cette commission d'armement, dont aujourd'hui on fait l'apologie...

Une voix. — Avec raison l

M. Gambetta. — Oui, avec raison, et j'en prends acte. J'ai ^té le premier à le dire, j'ai été accusé par les journaux qui représentent votre opinion, par uiie partie des nôtres, par des membres de cette Assemblée, de m'ôtre associé aux monopoleurs, à M. Le Cesne, exploitant tous les marchés du monde pour m'enrichir aux dépens du Trésor. Et c'est cette commission qu'aujourd'hui, grâce à dix-huit mois d'études, vous êtes obligés de prendre comme l'étalon même de l'habileté commerciale, du désintéressement, de la moralité, c'est avec -elle que vous jugez les autres.

Plusieurs voix à droite, — Qu'est-ce que cela veut dire ?

M, Gambetta. — Vous allez le savoir, et surtout ce que je vous demande, — car vous savez que le vrai moyen de m'empëcher de parler devant vous, c'est de m'interrompre, de me

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provoquer, de m'irriter, — ce que je vous demande, c'est de m'écouter en silence, puisque vous voulez être des juges.

Qu'est-ce que cela veut dire? Gela veut dire, messieurs, qu'on peut calomnier, dénigrer tout à son aise des hommes qui ont fait des opérations, des achats^ des marchés, des emprunts sous le gouvernement de la Défense nationale, et que tant que le discussion n'est pas venue, tant qu'on n'a pas contradictoirement établi à cette tribune, — car vous avez raison de traiter ces choses devant le pays, — tant qu'on n'a pas contradictoirement établi de quel côté était la loyauté et de quel côté l'outrage, le temps profite aux calomniateurs, qui, en semant l'outrage, récoltent Tindignation des honnêtes gens dont ils surprennent la bonne foi... (Murmures à droite. — Applaudissements à gauche.)

Et je dis alors que ceux qui ne veulent pas encourir le reproche de s'associer à ces diffamations, ne doivent pas porter une accusation môme sur des coupables, s'il y en a, alors qu'ils viennent ici remplir le devoir d'accusateurs publics...

Une voix à droite. — Qu'est-ce que cela veut dire?

M. Gàmbettâ. — Gela veut dire que vous ne pouvez pas parler de Lyon avant d'avoir eu connaissance des affaires de Lyon, que vous ne pouvez pas parler de Lille avant d'avoir eu connaissance des affaires de Lille, et que vous ne devez pas parler de Tours et de Bordeaux tant que vous n'aurez pas connaissance des affaires de Tours et de Bordeaux. Jusque-là vous êtes des calomniateurs 1 (Violents murmures à droite. — Gris : A l'^ordrel à l'ordre I)

M. LS BARON Ghaurand, au milieu du bruit, — Il y a un jugement du tribunal civil de première instance de Lyon qai à condamné M. Ghallemel -Lacour à 189,000 fr. de dommageaintéréts.

M.Gambetta. — Messieurs, ce n'est pas jmoi qui ai introduit les] considérations générales et passionnées dans ce débat, mais mon devoir strict était de les relever. (Très-bien ! très-bien! à gauche).

Un membfe. — En les passionnant davantage I

SDR LES MARCHÉS. 167

M. Gàmbetta. — Je ne sais pas si rinterrupteur a bien mesuré la portée des paroles qui ont été prononcées avant que je monte à cette tribune. Que n'a-t-on pas dit à propos de ce marché, dont tout à l'heure je discuterai hautement les clauses, les phases, l'exécution I

Voixà droite, — Discutez-le I

M. Gàmbetta. A propos de ce marché, n'a-t-on pas dit que le pays pliait sous le faix des contributions, et n'a-t-on pas voulu associer, — rapprochement indigne de votre éloquence et de votre esprit, monsieur le duc d^Audiffret ! — n*a-t-on pas voulu associer Taffaire des canons Parott au payement des milliards d'indemnité de guerre.

M. LE DUC d'Audiffret-Pasqoier. Pas d'artifices oratoires! je n'ai pas dit cela.

M. Gàmbetta. — Vous l'avez dit. (Bruit.)

M. LE DUC d'âudiffrbt-Pasquier.— Non^ je n'ai pas dit cela! Vous le savez bien !

(En ce moment M. Challamel-Lacour adresse avec animation quelques paroles à M. le duc d'Audiffret Pasquier. — (Vive agitation.)

M. LE PRÉSIDENT, s^ adressant aux membres qui stationnent défiant le banc de la commission. *^ Messieurs, veuillez regagner vos places et faire silence, il y a déjà beaucoup trop de passion dans ce débat.

M. Gàmbetta. — Il est un autre point que je crois devoir relever dans les conclusions qui ont terminé le discours de l'honorable M. d'Audiffret-Pasquier ; c'est celui qui est relatif au retrait du texte primitif des conclusions de la commission des marchés, et permettez- moi de le dire, à la permanence de l'esprit et de l'idée qui se cachaient sous la lettre du premier dispositif et qu'on maintient tout de même.

Je dis qu'il faut choisir.

Ou la commission a eu raison de libeller ses conclusions comme elle l'avait fait tout d'abord, et elle les maintient dans le premier cas ; ou elle les retire, alors il ne faut plus le mettre aux voix. 11 faut trouver une rédaction qui les modifie, car^

468 DISCOURS ▲ l'assemblée.

au point de vue parlementaire, ;de deux choses l'une : ou vous êtes juges, ou vous ne l'êtes pas.

Si vous êtes des juges, il faut maintenir ces conclusions telles qu'elles ont été formulées d'abord ; si vous n'êtes pas des juges, et très-évidemment les altercations, la passion qui se dégagent de ce débat prouvent que vous n'en avez ni les uns ni les [autres^ le tempéramment et le caractère. (Très-bien I très-bien I à gauche. — Mouvements divers), et cela s'explique, puisque nous sommes une Assemblée politique... (Oui I oui ! c'est vrai! — Bruit.).. . et alors je demande que M. le duc d'Audiffret-Pasquier ne conserve pas le commentaire du dispositif en en supprimant le texte. (Très-bienI très-bien! à gauche.)

Gela dit^ j'aborde la question du fond. Je le ferai d'autant plus rapidement que le débat est aussi complet que possible surlepoint de ce détail. Il ne me reste qu'à relever ce qui est^ersonnel et ce que je rejette.

Je commence par éliminer ce qui ne nous touche pas, comme par exemple la lettre du colonel Deshorties.

Cette lettre, si je l'avais connue, si elle eût été écrite sous mon administration, ce n'est pas à une Assemblée politique que je l'aurai portée : c'est au ministre de la guerre, qui aurait fait Justice d'un fonctionnaire quel qu'il soit, sous quelque régime que ce soit, qui se permet de devenir l'avocat et l'organisateur d'une résistance quelconque contre le Gouvernement de son pays. (Très-bien! à gauche.) C'est une théorie que je n'admettrai jamais ni comme ministre ni coomie homme d'opposition.

Voilà le premier point qu'il convient d'écarter, et par conséquent, il n'y a pas lieu d'insister plus longtemps sur la lettre inconcevable d'un officier qui, non-seulement comme fonctionnaire, mais comme militaire, devait savoir à quel degré ces titres l'engageaient à l'égard de l'État. (Approbation sur divers bancs.)

M. Hervé de Sàisiy. — Voilà un homme jeté à la mer.

M. Gambetta. — Reste le marché Maxweli-Lyte. Est-il né-

cessaire d'en parler? Ce marché n*a été qu'une hypothèse. Dans le détail il peut être discuté, être interprété diversement ; et il l'a été même au sein de la commission, comme le prouvent les procès* verbaux ; c'est une heureuse fortune, comme on Ta dit ironiquement dans le rapport; car on a mis beaucoup d'esprit dans le rapport, mais pas cet esprit dont parlait tout à Fheure M. le duc d'Audiffret-Pasquier, Tesprit delà bonne grâce ; non, on y a mis, permettez-moi de le dire, un esprit de perfidie. (Vives protestations à droite et au centre.)

Oui, messieurs, je vais vous en donner une preuve. Ainsi voilà M. Maxwell-Lyte, un négociant honorable, qui a trouvé des défenseurs jusque dans le sein de la commission, des hommes comme M. le comte de Béthune, "pour cautionner son honorabilité. Eh bien, M. Maxv^rell-Lyte a fait un contrat avec rÉtat. Ce contrat, vous le prétendez mauvais, moi, je le prétends bon, bien qu'il n'ait été qu'illusoire. Il n'a pas existé et vous dites : Heureusement qu'il n'a pas été exécuté I Au fond vous en êtes fâchés; c'est un grief qui vous échappe.

Pourquoi n'avoir pas dit par qui il avait été rompu ? Vous aviez sur ce point la déposition de M. Le Gesne, pourquoi ne l'avez-vous pas mise dans le rapport? Vous la connaissiez, puisqu'elle est dans les procès-verbaux. Pourquoi n'en avezpas parlé dans votre rapport.

Un membre à gauche. — Parce qu'on a voulu tromper le pays ! (Vives réclamations à droite et cris : A l'ordre ! à 1 ordre !)

M. Hajsntjens. — On ne parlait pas ainsi quand il s'agissait des ministres de l'Empire. On applaudissait alors. (Bruit. )

M. LE PRÉsmENT. — Si j'avais pu distinguer quel est le représentant qui a adressé à une commission cette imputation : Vous avez voulu tromper le paysl je l'aurais rappelé sévèrement à l'ordre. (Très-bien ! très-bien I)

Voix à droite. A l'ordre I Qu'il se nomme ! qu'il se nomme 1

M. LE PRÉSIDENT.-— Vous u'avez pas de provocation à adresser à vos collègues ; veuillez faire silence. Vous n'avez pas à vous immiscer dans Fexercice du pouvoir disciplinaire du président.

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Parlez, monsieur Gambetta.

M. Gambetta. — Ce marché, messieurs, il avait été préparé par la commission de défense, il m'avait été soumis, je l'avais ratifié, M. Le Cesne s'y était opposé. J'avais consulté ces messieurs de la commission d'étude pour savoir pourquoi M. Le Gesne avait résisté, et alors on s'était permis sur M. Le Cesne, — je ne dis pas que ce fussent ces messieurs, — mais des personnes s'étaient permis sur M. Le Cesne, et à propos de ce refus de consentir au marché, des imputations tout à fait injurieuses.

J'eus la bonne idée de faire venir sans désemparer M. Le Cesne au milieu de ces personnes, qui s'étaient faites ses dénonciatrices ; j'eus le bonheur de constater que c'était loi qui avait raison. £t je brisai le contrat

Je crois que dans TafTaire que nous discutons, il eût peut* être été utile^ en môme temps qu'on se félicitait de la rupture de ce contrat, de dire à qui on devait qu'il eût été brisé et inexécuté. (Assentiment à gauche.) Je le regrette d'autant plu» que j'aurais répondu par là à cette épigramme que nous a décochée en passant l'honorable orateur, que le gouvernement ' de Tours était très-bizarre, que tout le monde y vivait dans une suspicion rivale, chacun de chacun.

Messieurs, ce gouvernement de Tours était uae chose humaine... (Rires ironiques sur plusieurs bancs à droite.) Il ne faut pas aller bien loin pour trouver des réunions d'hommes qui ne savent pas vivre sans se jalouser, et surtout sans ce sentiment de méfiance profonde et de suspicion outrageante. Et ce qui se passe aujourd'hui en est un des plus triste» exemples, car après tout, est-ce qu'il ne serait pas possible que vous vinssiez discuter honnêtement, sans parti pris, nos actes, critiquer nos fautes ? Est-ce qu'il ne serait pas imposa'» ble qu'à travers toutes ces affaires, que dans plus de iOfiOÙ marchés qui ont été passés, il ne se trouvât pas de fautes lourdes ou légères ? Est-ce moi qui aurais la faiblesse de ne pas le reconnaître ? Non, je n'ai pas cette piétention ridicule à l'infaiUilMlité. Mais quand on demande d'introduire la

loyauté dans cette discussion, c^est parce que, même entre adversaires qui se détestent, il y a une borne séparative de moralité, d'honnêteté qui commande le respect toujours entre gens qui s'estiment. (Approbation à gauche. — Bruit h droite.)

M. Raoul-Duval. — Je demande la parole.

M. Gambetta. — Eh bien, je dis que, dans toute cette affaire, il plane, grâce à votre langage, je ne sais quelles insinuations^ quelles allusions, quel esprit de dénigrement. Et, comme le disait tout à l'heure M. Naquet, cette occasion est bonne pour demander qu'il soit fait des désignations directes, des accusations précises, pour qu'il n'y ait plus de demi-mots, de réticences, pour qu'on dise — non pas pour vous, messieurs, car les esprits politiques ne s'y trompent pas, habitués qu'ils sont à toutes les nuances de langage, — mais pour le pays : il y a dans tout cela de gros mots ; il est question de 50,000 dollars de pots-de-vin, de concussions ; tout cela dans le lointain des départements paraît un outrage qu'on exploite.

Je le dis, puisqu'un travail de régénération s'opère, puis* qu'on voit renaître la moralité, puisqu'on veut que l'habitude de la responsabilité revive dans le pays, il faut dire la vérité entière ; on pourra atteindre ce résultat^ mais à la condition^ a[)tendez-le bien, que vos jugements, que vos décisions ne soient pas inspirés par la passion politique. (Très-bien ! à gauche.)

Un membre de la commission. — Arrivons aux canons.

M. Gambetta. —Sur les canons Parrott, je dis deux choses. Je dis que j'ai donné l'ordre de les acheter ; que j'ai signé pour qu'on les achetât, pour qu'on les achetât 75,000 francs^ Que ma responsabilité est la suivante : d'avoir pris la résolution d*avoir des armes, des canons surtout, qui nous mao* quaient et qu'on ne me proposait pas. Et je n'ai pas, entendezie bien, à faire un reproche à M. Le Cesne de ne m'avoir pas offert de canons, ators qu'il était pour ainsi dire convenu, et dans les habitudes de M. Le Cesne^ de ne me fournir que

172 DISCOURS A l'assemblés.

des fusils et qu'il n'avait jamais songé à nous fournir des canons .

Et je dis qu'il était bien naturel que la première fois que, d'un côté ou d'un autre, on venait m'offrir des canons, j'aie signé un marché de canons. Rien de plus naturel.

Maintenant il s'est élevé une discussion, qu'il faut aborder très-nettement, sur la différence des prix. Je vous dois toute la vérité ; beaucoup d'entre vous la connaissent, puisqu'ils ont lu les procès- verbaux de la commission.

Je n'ai pas su qoe les canons que j'ai achetés, et dont j'ai signé l'ordre d'acquisition, valussent moins de 75,000 francs. {Mouvement à droite.) On m'a dit : Voilà des canons qui valent 78,000 francs. On m'a fait l'éloge de ces canons. Je n'admets pas que nous n'eussions pas pris toutes les précautions possibles pour assurer la compétence de la commission. Ces canons m'ont été présentés comme rayés, portant à 4,000 mètres, comme étant un modèle qui correspondait à peu près à notre 7 français, canons qui n'existaient pas encore dans nos arsenaux, puisque M. Reffye était occupé à les construire. Je ne pouvais les faire fabriquer en France, tous nos ateliers étaient absorbés par les commandes que nous avions faites^ les ateliers do l'industrie privée comme les ateliers de l'État.

Je considérais comme une bonne aubaine, au milieu de la disette qui régnait dans toute notre armée, alors qu'on voulait revenir aux règles de balistique des Prussiens,|[et sur lesquel[es tablaient nos généraux, de donner 4 canons par mille hommes; je considérais, dis-je, comme une bonne aubaine de faire venir des États-Unis des canons auxquels il ne manquait absolament que les attelages.

On me dit : M. Le Cesne vous a prévenu l Non I et si vous voulez savoir mon sentiment, je le regrette, je vous ai cité un cas dans lequel M. Le Gesne m'avait prévenu. C'est grâce à l'intervention de M. Le Cesne qu'on a pu briser le traité Maxwell-Lyte. Si M. Le Gesne m'avait prévenu, j'aurais peutêtre fait quelque chose ; je ne dis pas que j'aurais cédé^ je ne

le crois pas, je vais vous dire pourquoi. J'aurais dit à M. Le Cesne : Pourquoi ne vous êtes-vous pas empressé d'acheter les canons qu'on est venu m'offrir ?

Je n'ai pas su qu'ils lui avaient été offerts. M. Le Cesne ne me Ta pas dit, et en cela je le blâme ; je n'ai appris ce qu'avait dit M. Le Cesne que dans votre rapport.

Eh bien I voilà donc dans quelle disposition d'esprit j'étais»

M. Le Cesne, pendant deux mois, ne me fournissait que des armes se chargeant par la bouche et pas de canons. Lorsqu'il a surgi des propositions de fusils, entendez-le bien, de fusils chassepot se chargeant par la culasse, M. Le Cesne, provoqué par cette concurrence, m'a offert de me fournir des canons» Et vous rappeliez, monsieur le président de la commission des marchés, la circulaire du 14 octobre, et la confrontiez avec la circulaire ministérielle du 28 décembre.

Rien de plus simple à expliquer.

Le 14 octobre que fait-on ? On envoie une circulaire ministérielle à tous les préfets des départements pour qu'ils aient à empêcher les municipalités d'acheter des armes à l'étranger. C'est une protection que le ministre de l'intérieur veut donner à la commission d'armement sur les fusils, entendez* le bien, et non pas sur les canons.

Et puis arrive le décret du 28 décembre, au moment où il m'était parfaitement avéré que M. Le Cesne était digne de la mission qui lui avait été confiée. Car enfin il faut bien vous donner aussi les motifs qui ont amené ce décret du 28 décembre. Il est certain, pour le Gouvernement, que M. Le Cesne était parfaitement à la hauteur de sa tâche; qu'il pouvait remplacer les bureaux de la guerre et la commission d'étude. Vous avouerez bien qu'il me fallait ce temps-là non pour me faire un jugement personnel sur M. Le Cesne, il était tout formé , mais pour vaincre les résistances de toute nature que je trouvais autour de moi, résistances qui s'étaient produites avec une ardeur et avec une brutalité, permettez-moi le mot, qui avaient fait que j'avais été obligé de supplier M. Le Cesne de ne pas donner sa démission.

174 DISCOURS A l'assemblée.

Il y a dans celte Assemblée, siégeant sur d'autres bancs que nous, des hommes au courant de ces guerres intestines, et le délégué des finances sait très-bien que toutes les fois qu'il fallait donner de l'argent pour M. Le Gesne, c'étaient des luttes très-vives , de véritables batailles à gagner. Et ces membres aujourd'hui voient, apprécient, perdent leurs préventions, éclairés qu'ils sont par la commission des marchés.

Oh I messieurs, il faut bien que l'Assemblée se garde de juger les opérations qui ont été faites en rivalité avec M. Le Cesne, par la lumière qu'elle a aujourd'hui; il faut qu'elle se reporte à la pensée qui l'animait lorsqu'elle s'est réunie. Il faut qu'elle se reporte par IMmagination aux mille on-dit qui circulaient dans la presse et étaient accueillis dans cette Assemblée.

Je pourrais nommer un de ses membres accueillant cette mission de rechercher si M. Le Gesne n'était pas un voleur.

Pourquoi ne le nommerai-je pas? C'est votre rapporteur lui-même. Et aujourd'hui vous voulez faire une critique rationnelle, exacte, en reprochant aux diverses commissions qui fonctionnaient au ministère de rintérieur de n'avoir pas, dès le premier jour, assuré le monopole à M. Le Gesne.

Mais songez donc qu'au mois de décembre, lorsque j'ai pris cette décision d'assurer le monopole à M. Le Cesne, il n'y a pas d'infamies qu'on n'ait débitées sur son compte et sur le mien.

Un membre. — A quoi cela répond-il?

M. Gambetta. — Cela répond à ceci, à la prévention générale dont la commission Le Gesne était l'objet ; cela répond parfaitement à la disposition d'esprit dans laquelle devait se trouver la commission de défense, ne croyant pas à la sincérité de l'offre de 35,000 francs pour les canons Parrott. Voilà à quoi cela répond, voilà ce qu'il faut justifier. On n'a pas cru à l'offre de M. Le Gesne, de fournir des canons à 35,000 francs, et on ne pouvait pas y croire. Voilà ce que je veux dire.

J'ajoute ceci. J'ai voulu interroger l'homme, à mou sens, le plus compétent de ce^tte commission, H. le commandant du génie Pontlevoy.

M. Riant, rapporteur. — M. de Pontlevoy a déclaré qu'il répondait de rhooneur de M. le colonel Deshorties comme du sien propre.

M. Gambetta. — Je lui ai dit : Comment se fait-il que, songeant qu'on pouvait avoir les batteries de M. Le Cesne à 35,000 francs, vous ayez contracté à 75,000 francs? Et voici la réponse qu'il a faite. Malheureusement cette déposition a eu lieu dans le cabinet particulier de M. Riant, devant M. le Trésor de Laroque, nous ne l'avons pas , mais j'affirme la sincérité de la réponse suivante; j'affirme qu'il m'a été répondu ceci : Les canons Parrott rayés, à 75,000 francs, après contestation avec M. Le Gesne, qui disait primitivement qu'ils n'étaient pas rayés, ne sont pas les mêmes et ils ne pouvaient pas être les mêmes dans notre esprit. Ultérieurement ils sont devenus les mêmes. (Rires ironiques à droite.)

Messieurs, si vous vouliez recueillir d'abord les dépositions, après nous les commenterions.

M. LE DUC d'Audiffret-Pasquier. — Voulez-vous me permettre de vous dire qu'elle est au dossier et que le dossier a été communiqué...

M. Gambetta. — Je n'ai pas demandé à voir le dossier.

M. LE DUC d'Audiffret-Pasquier. — Alors ne dites pas qu'elle n'y est pas.

M. Gambetta. — Je ne dis pas qu'elle n'est pas au dossier, je dis que vous ne l'avez pas fait connaître à l'Assemblée.

M. LE DUC d'Audiffret-Pasquier. — Vous dites que vous en êtes privé, parce que la déclaration a été faite dans le cabinet de M. Riant, en présence de M. Le Trésor de Laroque.

J'affirme devant l'Assemblée que cette déposition est au dossier et que, aon-seulement le dossier a été communiqué à M. Naquet, mais à M. Lepère, mais à quiconque l'a demandé. Qu'on ne dise pas que la pièce n'y était pas, (Très-bien! trèsbien I à droite. — Applaudissements,)

M. Gambetta. — Mais je n'ai pas dit que la dépositionne fût pas au dossier^ je n'ai jamais rien dit de pareil.

Se dis que pour nous, il n'y avait que les dépositions pu-

176 DISCOURS A l'àssbublse.

bliées, distribuées ; et je ne me suis jamais occupé d'autre chose, et je n'ai jamais demandé communication de votre dossier.

M. LE DUC d'Audiffret-Pasquier. — Pourquoi cela?

M. Gàmbetta. — Parce que le rapport me suffît pour avoir raison de vos allégations. (Ohl ohl à droite. — Très-bien l très-bien ! à gauche.)

M. LE duc d'Audiffret-Pisquibr. — Je demande à F Assemblée s'il était possible de faire imprimer trois ou quatre paquets aussi volumineux que celui que je lui montre.

M. Gambettâ. — Je dis, messieurs, que cette déposition n'a pas été imprimée pour l'Assemblée nationale, comme c'était le devoir pour la commission, et ne nous a pas été distribuée; et puisqu'on équivoque là-dessus, j'ajoute que ce n'est pas la seule. (Interruption.)

M. LE duc d'Audiffret-Pasquier. — C'est vous qui équivoquezl

M. Gambettâ. -^ Du tout, c'est vous qui équivoquez, car c*est vous qui dites « dossier! » alors que j'ai dit : a distribution ». (Exclamations à droite.)

Et puisque nous en sommes sur la publication des dépositions, je dirai que je regrette que la déposition de M. Maurice Lévy, chargé de la direction des batteries départementales^ et dont on a invoqué le témoignage tout à l'heure pour raconter inexactement... (Rumeurs à droite.)

Mais, messieurs, c'est mon droit de rétablir la vérité, après tout. Qu'en savez-vous si cela n'est pas vrai? (Interruptions à

droite.) Mais enfin, une telle intolérance est inouïe!

(Pariez I)

Je dis que je regrette que la déposition de M. Maurice Lévy, — et j'entends par là justifier les paroles que j'ai prononcées tout à l'heure, car je tiens que le premier de mes devoirs, dans cette Assemblée, est de n'alléguer que des choses dont je suis sûr, — que la déposition de M. Maurice Lévy n'ait été ni imprimée, ni distribuée, car vous y auriez lu que ce n'est pas M. Maurice Lévy qui a appris^ avant moi, le prix des batte-

ries Parrolt proposées par M. Le Cesne'à 35,000 francs ; vous y auriez appris également que ce n'est pas M. Le Cesne qui a demandé des garanties pour réaliser le marché ; vous auriez appris tout Tinverse, à savoir...

Un membre au banc de la commission. — Qu'est-ce que cela veut dire?

M. Gambetta. — Cela veut dire, monsieur, que je relève les inexactitudes du discours de M. le duc d'Audiffret Pasquier, lorsqu'il a dit que le lendemain du contrat, M. Maurice Lévy, rencontrant dans les rues de Tours M. Naquet et M. Gambetta, leur aurait appris l'histoire des 35,000 francs par batterie, et qu'alors il serait allé... Il y a même autre chose, il y a une troisième inexactitude qui me revient à l'instant... Vous avez raconté que le môme Maurice Lévy avait appris directement et avait reçu directement de MM. Billing, Valentine et Saint- Laurent une proposition pour ces mômes batteries et obtenu une réduction de 10,000 francs.

J'ai la déposition de M. Maurice Lévy. Je ne vous en donnerai pas lecture, puisqu'elle n'a été ni imprimée ni distribuée ; mais elle dit tout le contraire.

A droite, — Lisez ! lisez I

M. Gambetta. — On va me la faire passer.

M. LE DUC d'Audiffbet-Pasquier. — C'est dans la déposition de M. Le Cesne que voilà imprimée. Vous confondez Le Cesne et Lévy.

M. Gambetta. — Vous allez voir qu'il n'en est rien. « Mon témoignage, dit M. Maurice Lévy,' est cité dans le rapport que l'honorable M. Riant vient de déposer à l'Assemblée nationale, relativement au marché de batteries Parrott conclu avec le Gouvernement de Tours^ sur la proposition de la commission des moyens de défense avec MM. Valentine, Billing et Saint- Laurent.

c J'ai quelques rectifications à faire à la déposition de M. Le Cesne reproduite dans ce rapport, et comme ma propre déposition est résumée en une phrase qui ne me paraît paraît pas la rendre, je vous serai obligé de m'autoriser à reproduire mon

178 DISCOURS A l'assemblée,

opinion telle que je Tai donnée dès le mois de juin de Tannée dernière, toutes les fois qu'officiellement ou officieusement la commission des marchés ou quelques-uns de ses membres m'ont, fait l'honneur de me la demander.

« Voici en résumé ce que j'ai dit:

a Pour pouvoir apprécier sainement ce marché, il me paraît de toute nécessité que la commission parlementaire veuille bien se reporter à Tépoque où il a été conclu ; il faut qu'elle se rappelle qu'à ce moment les attaques répétées de la presse avaient rendu la commission d'armement et son président, M. Le Gesne, très-suspects à l'opinion publique.

« C'est ce manque de confiance dans les opérations de la commission d'armement qui a en principe déterminé l'intervention de la commission des moyens de défense dans la conclusion d'un certain nombre de marchés d'armes, et qui explique aussi comment la commission des moyens de défense a pu très-sincèrement douter du sérieux de l'offre de M. Le Cesne, d'acquérir les batteries Parrott à 35,000 francs. •

Puisqu'on recueille des témoignages, celui-là à son mérite, car il émane d'un homme dont on ne dénie pas la compétence, et dont la commission a pu apprécier la capacité, la loyauté, les services rendus, d'un homme sur lequel on a préparé les éléments d'un grand rapport ; il en existe un non moins considérable émané de M. Durangel, directeur au ministère de l'intérieur, et on a pu voir également quels ont été le mérite. Je zèle, les lumières de M. Lévy. On veut des dépositions, en voici une qui a encore son riiérite, car elle tombe d'une bouche qui a la garantie de l'honneur et de la compétence. (Approbation à gauche. — Réclamations à droile.)

Je poursuis la lecture de celte déposition :

« Je puis ajouter aussi que les doutes sur la gestion de la commission d'armement étaient si répandus, qu'à ma connaissance plusieurs membres de l'Assemblée nationnale sont venus à Bordeaux avec de sérieuses préventions contre l'honorabilité de son président.

« Pour oooi, il me parut difficile qu'au prix de 35^000 fr. on

SdR LBS MARCHAS, 179

pût avoir une ballerie d'artillerie ea état de servir. Cependant, comme à celte époque M. le ministre de la guerre tenait à faire canon de tout, il m'engagea à aller voir s'il y avait réellement quelque chose à tirer de cette affaire. »

Vous voyez que ce n'est pas lui qui m'en a appris l'existence. C'est moi qui lui ai envoyé cette affaire ; et vous avouerez que c'eût été une singulière conduite de la part d'un ministre de la guerre de faire un premier marché, et puis d'en faire un second qui fût juste la base d'une critique par compasraison avec le premier.

Évidemment, si quelque chose peut attester sa loyauté, le besoin dans lequel il s'est trouvé, c'est une pareille manière de procéder. (Très-bien I à gauche.)

a Pour bien rendre le sentiment avec lequel j'ai conclu le marché, qu'on me permette de citer le passage suivant d'un rapport, en date du 2 juin 1871, que j'ai adressé à la commission des marchés :

« Enfin, pour ne négliger aucun moyen d'avoir des canons, j'allai trouver M. Le Cesne, qui, comme il me le dit, ne crut pas d'abord ma démarche sérieuse. »

Tout cela a été allégué dans les précédents discours en s'appuyant sur l'autorité de M. Maurice Lévy. Il est donc nécessaire de remettre les choses sous leur véritable jour.

t Pour lui indiquer qu'elle l'était, je lui déclarai que, si son son offre à lui était sérieuse, je lui ferais ouvrir le soir môme un crédit de 1,200,000 fr. Mais comme j'étais convaincu que cette offre devait pécher par l'exagération du bas prix qu'il annonçait, j'exigeai que M. Le Cesne prit sous son entière responsabilité la qualité de ce matériel.

« Je lui demandai s'il avait en Amérique des hommes spéciaux pour l'examiner et le recevoir ; il me répondit afifirmativement. Il est donc tout à fait inexact que M. Le Cesne m'ait demandé des garanties, comme il le prétend dans sa déposition. Cela, en effet, eût été très-singulier, puisque c'est moi qui le chargeais d'un achat et qui avais par conséquent à lui en demander.

180 DISCOURS A l'assemblée.

« Maintenant, le matériel livré par M. Le Cesne à 35,000 fr. était-il propre au service ? C/est ce que chacun a pu apprécier, ce matériel étant resté pendant plusieurs semaines sur la place des Quinconces, à Bordeaux.

« En résumé, il ressortait de ma déposition : f 1° Que la commission d'armement était suspecte à l'opinion publique, ce qui ût admettre le principe de Tintervention de la commission des moyens d'étude dans la conclusion d'un certain nombre de marchés d'armes ayant tous trait au service d'artillerie ;

« Qu'on a proposé au ministre de l'intérieur et de la guerre un marché de batteries Parrott à 75,000 fr. ; que ce prix étant plus modéré que le prix moyen d'une batterie française de même calibre, aucun homme compétent ne l'eût trouvé exhorbitant, à condition que le matériel fût bon. Le ministre a donc dû approuver ce marché ;

« 3° Que lorsque, après l'avoir signé, il apprit que M. Le Cesne offrait le même matériel à de meilleures conditions, il s'empressa de m'en informer pour que j'en fisse mon profit pour les batteries départementales. »

Eh bien, je trouve que cette déposition qui émane d'un homme qui n'était membre ni de la commission des moyens d'étude, ni de la commission d'armement, qui cependant était fonctionnaire, qui vivait en contact avec ces diverses commissions, vous traduit fidèlement, impartialement l'esprit qui a présidé à la confection de ces marchés, et vous donne les deux raisons que je retrouvais tout à l'heure dans la bouche du commandant Pontlevoy, à savoir qu'on n'avait pas pris au sérieux l'offre de M. Le Cesne de vendre des batteries Parrott à 35,000 fr., et qu'en les payant 75,000 fr., on ne pouvait pas croire, au moment du marché, que ce pût être les mêmes. (Interruptions.) Quelques voix. — Il fallait télégraphier !

M. Gambktta. — 11 ne s'agit pas de télégraphe. (Exclamalions à droite.) Si vous croyez qu'il soit commode de discuter au milieu des

interruptions!... Il ne s'agit pas de télégraphier... (Interruptions diverses.)

Quelques membres. — Continuez î

M. Gambetta. — Je ne puis continuer; j'ai entendu un mot... Quelqu'un a dit...

Voix diverses. — Continuez ! — On n*a rien dit !

M. Gambetta. — Quelqu'un a dit : Il y a eu des remises. (Non ! non !) Je Taî entendu. (Non ! non 1)

M. Margaine. — Je vous garantis qu'on n'a pas dit cela.

M. Gambetta. — Monsieur Margaine, cette attestation me suffit de votre part.

Eh bien, je dis que cela rend raison de l'acceptation du prix de 75,000 fr.

Et puis, j'attire votre attention sur cette explication tout à fait technique du commandant qui dit : Nous ne pouvions pas supposer d'aucune manière, et aucun homme sérieux n'aurait supposé plus que nous que les batteries Parrott offertes à 75,000 fr. fussent les mêmes que les batteries Parrott à 35,000 fr., et voici pourquoi... (Bruit et interruptions.) Écoutez les raisons. Parce qu'il existe dans les arsenaux américains, comme dans tous les arsenaux du monde, un matériel qui a des qualités différentes ; on peut avoir des batteries dont les unes ont tiré 200 coups, d'autres 500, d'autres 1,500, et alors, selon le nombre de coups qu'elles ont tirés, elles sont ou bonnes, ou médiocres, ou au rebut. (Interruptions ou mouvements divers.)

Ce n'est pas moi qui invente cela, messieurs ; ce sont des raisons techniques données par un homme du métier.

Sur divers bancs, — Parlez ! parlez !

M. Gambetta. Si ce n'est pas vrai, un homme compétent et spécial montera à cette tribune et me démentira : je n'aime rien mieux que d'être éclairé.

Cette raison m'a frappé ; je l'ai trouvée sage ; je vous la mets sous les yeux, je vous l'apporte telle qu'on me l'a donnée, et rien ne me prouve qu'elle ne soit point vraie.

Maintenant, que les États-Unis aient voulu vider leurs

182 DisœoRs

arsenaux, qu'ils aient l'habitude commerciale de vendrele matériel de l'armée lorsqu'ils sont sortis de l'état de guerre, je les en félicite, mais je ne voudrais pas les imiter en cela : la position unique qu'ils occupent leur permet, après la guerre, de vendre tout ce qui pouvait la soutenir, ils ont même poussé le fanatisme commercial jusqu'à vendre leurs drapeaux. (Exclamations à droite.)

Plusieurs membres. — Comment ! des républicains !

M. Gambettà. — Oui, messieurs, au lendemain» ils ont vendu les fanions, ils ont vendu les canons, les fusils, les vaisseaux, ils ont voulu prouver par là qu'ils étaient un peuple commerçant et non pas un peuple militaire, et qu'ils voulaient effacer jusqu'aux instruments de la guerre civile. Donc ils ont pu vendre leurs arsenaux. (Interruptions et rires.)

Je déclare qu'il ne m'est pas possible de continuer puisque je ne puis obtenir le silence. (A demain ! — Non ! non !)

M. LB PRÉSIDENT. — Il cst en effet difficile à l'orateur de continuer et de suivre un raisonnement au milieu de ces in^ terruptions incessantes.

Je demande à TÂssemblée de faire silence, autrement je lèverai la séance.

M . Gambettà. — Quand je vous apporte les raisons d'hommes compétents, d'hommes spéciaux, vous riez; de quoi donc voulez-vous que je vous parle pour la défense des intérêts dont je suis chargé?

Eh bien, je dis que les arsenaux des États-Unis^ au lende^ main de la guerre, contenaient des batteries Parrott, les unes dans un. excellent état, les autres dans un état médiocre, et d'autres à l'état de rebut; quelqu'un peut-il le nier? Eh bien ! ne comprenez-vous pas que des hommes spéciaux pussent offrir des batteries Parrott à 75,000 fr., et d'autres à 35,000 fr,? C'est là la question.

A gauche. — Oui! oui! — Très-bien I (Mouvements divers. — Bruit de conversations au fond de la salle.)

M. Gambettà. — Au moment où Ton faisait le contrat... (Le bruit continue.)

M. LE PRÉSIDENT. — Veuillez, messieurs, faire silence, ou bien je vais vous en prier en vous indiquant nominativement. (Très-bien ! très-bien !)

Dans une discussion de cette nature, lorsque nos collègues s^expliquent, que leurs raisonnements vous conviennent ou ne vous conviennent pas, vous devez les écouter en silence. (Oui! oui !— Très-bien !)

Continuez, monsieur Gambetta.

M.Gambetta. — Je dis qu'au moment où on signait le contrat, les raisons que je rapporte étaient sérieuses et qu'elles le sont encore aujourd'hui.

Je prévois Tobjection ; elle consiste à dire : a Mais ce sont les mêmes I »

Eh bien, messieurs, je la prends directement et je dis : Au moment où l'on faisait le contrat, ce n'étaient pas les mêmes. On ne pouvait pas supposer que ce fussent les mêmes ; et il n*y avait qu'un moyen d'établir la différence de leur valeur comparative, c'était d'envoyer aux Etats-Unis des hommes capables de faire cette appréciation et de discerner entre un matériel bon, un matériel médiocre, et un matériel qui est hors de service. C'était à ce contrôleur spécial que nous avons envoyé pour assurer l'exécution d'un contrat, qu'il appartenait de dire : vous livrerez les canons dans les conditions suivantes de tir, de calibre, de portée et d'état de conservation, et quand vous aurez livré ces batteries, nous les payerons 75,000 fr. Je dis que c'est à ce moment-là que l'on peut savoir si l'on a fait un bon marché ou un mauvais marché, si on s'est laissé duper ou si, au contraire, on a assuré l'exécution loyale du contrat. Voilà ce que je dis.

Eh bien, messieurs, quand on est arrivé à l'exécution de ce contrat, qu'est-il arrivé ? Est-ce que vous vous imaginez que j^ai la prétention de soutenir que Ton n'a pas bien exécuté le contrat et compromis le Trésor? En aucune manière.

Ce qui m'incombe, ce qu'il faut que j'établisse, c'est la signature d|i contrat, ce sont les circonstance? qui l'ont précé^

dée, celles qui l'ont entourée, voilà où en est ma responsabilité ; et si j'établis que nul à ma place n'aurait pu substituer une mesure, un procédé de prudence que je n'aie pris, je crois que j'aurai établi que je revendique ma vraie responsabilité, tout en la limitant. (Assentiment à gauche.)

Je crois vous avoir fait cette preuve en vous démontrant pourquoi la commission d'étude était sortie de son rôle, quelle était la qualité qui, dans l'esprit des hommes spéciaux, techniques de cette commission, tant au calibre et à l'état des canons que sur la portée, impliquait une différence relative, et l'écart de prix entre 75,000 fr. et 35,000.

Et puis, plus tard, qu'est-il arrivé ? On nous dit, — car rien ne le prouve encore j usqu'ici, — on nous dit : le matériel qu'on vous a livré, qui a été envoyé à Alger, qui est sur le quai d'Alger, ce matériel est exactement le même que celui que vous a livré Le Cesne ; voilà bien votre argument, et ce qui le prouve, dites- vou?, c'est la facture!

Ah ! messieurs, il y [a quelque chose qui le prouve bien mieux : c'est la note du banquier Garrison qui, quand il a voulu transiger avec vous, vous a offert d'en prendre livraison au prix de 31,000 francs. Et pourquoi ne 1 avez-vous pas fait ? Est-ce que c'est moi qui vais être responsable de ce refus de transaction ? Voyons, messieurs, classons bien les différentes périodes de ce marché : il y a sa signature, il y a sa conclusion. Je vous ait décrit les rôles différents qu'avaient joués soit M. Le Cesne, soit la commission d'armement, soit la commission d'étude des moyens de défense, soit le ministre; là, je prends une grande responsabilité. Puis, plus tard, il y a des différences, des dépêches contradictoires, on ajourne, on accorde des délais; tout cela, ce sont des exécutions qui sont arrivées à une date précise, le 13 février, où le Gouvernement résilie le traité. Il n'a pas été envoyé de traites, il n'a pas été ouvert de crédits, on n'a rien compromis.

Le Gouvernement qui succède au Gouvernement de la défense nationale résilie le traité. Il a bien fait ; ilfallait qu'il s'en tînt là. Il ne s'y est pas tenu, et, sous l'influence, très-proba-

SDR LES MARCHÉS. 485

blement, des mêmes nécessités par lesquelles nous étions passés nous-mêmes, la nécessité d'avoir du canon, tant contre la Commune insurgée que contre les Arabes insurgés, il a subi cette nécessité comme nous-mêmes. Je cherche des raisons; ça ne devrait pas être mon rôle ; mais je ne vois pas pourquoi je n'appliquerais pas aux autres la même règle de conduite que je revendique pour moi-même.

A gauche. — Très-bien !

M. Gambetta. — Je dis que pendant que la commission des marchés siège, que toute son attention est éveillée, qu'elle doit tout savoir, que déjà elle a pu interroger M. Le Cesne, qu'elle a pu découvrir que ce marché' n'est pas ce qu'il devrait être selon elle, je dis qu'elle a dCi parler aux ministres de Tintérieur, des finances et de la guerre.

Nullement, et il se passe ce fait, qui n'entache en rien la responsabilité du Gouvernement, mais qui, dans tous les cas, m'est parfaitement étranger; voici ce qui s'est passé. A la suite de l'inexécution des clauses financières, comme des clauses de livraison matérielle, le Gouvernement français avaitrésilié le traité qui le liait avec Saint-Laurent, Billing et Valentine ; il avait résilié ce traité, et il se trouvait face à face avec un M. Garrisson, banquier, qui paraît offrir une certaine surface à New- York, lequel demandait à se mettre aux lieu et place des premiers contractants. Il offrait au Gouvernement français le projet de transaction suivant :

1° Prendre livraison des batteries du premier marché au prix coûtant, soit 31,500 francs, c'est-à-dire que c'était là qu'on acquerrait la preuve que les batteries Le Gesne et les batteries de la commission étaient bien les mêmes ;

2° Résilier le traité pour le surplus des fournitures, c'està-dire pour la vente des cinq batteries et des 71,000 fusils Enfield;

3° Prendre les lieu et place des premiers contractants, qui s'évanouissaient.

Le Gouvernement, qui avait résilié le traité, n'adopta pas

cette transaction, et je dis en passant que le Gouvernement, qui avait résilié le traité, n'avait pas à craindre un procès quelcoU' que avec MM. Laurent, Billing et Valentine, puisque, à ce moment-là, il était parfaitement détenteur de la correspondance du capitaine Gusman, correspondance qui Téclairait entièrement sur la moralité et la solvabilité des premiers contractants.

Par conséquent, le procès qu'on pouvait faire luire à ses yeux pour Tintimider et lui faire admettre les prétentions de ces premiers contractants , ce procès était gagné d'avance, c'est-à-dire que les étrangers n'auraient pas payé le judicattim solvi.

Le Gouvernement ne se tient pas à sa résiliation, il n'accepte même pas la transaction que lui pi*opose M. (jîarrisson, qui se met aux lieu et place des premiers concessionnaires. Non, il repousse cette transaction et il fait revivre le traité, savezvous avec qui? Avec les premiers contractants ; il le fait revivre en Taugmentant de quantités et de prix, c'est-à-dire que j'ai le droit de vous dire que je suis en présence d'un nouveau contrat, et que tout cela ne me regarde pas. (Assentiment à gauche.)

C'est la vérité.

Mais il est probable, et je prends ici l'argument qui sort de cette nouvelle situation, que le nouveau gouvernement n'a pas trouvé aussi dérisoire que vous voulez bien le dire le prix de 75,000 francs appliqué au premier contrat. Ce prix, en effet, il était tenu en suspens, il était vrai ou faux selon la qualité de la batterie qui arriverait à Alger. On fait la transaction, quand? au mois de juin. On voit les canons quand? au mois d'août : par conséquent, dans Tesprit des liquidateurs, les batteries que nous avions achetées 75,000 fr. pouvaient les valoir.

Ce n'est qu'après coup, post factum, lorsque la livraison tardive a été faite, qu'on a pu constater qu'il ne s'agit que de batteries de 31,S00 fr. Voilà la situation. Elle a été reconnue et apurée par trois ministres : le ministre des finances, le mi-

nistre de la guerre et le minisire de Tintérieur, et on vous propose aujourd'hui, quoi? non plus deblâmer NaquetetDeshorties, mais de renvoyer cette découverte faite par la commission des marchés sur le compte de liquidation, à qui ? aux trois ministres qui l'ont consentie.

Eh bien, je ne m'y oppose pas; et s'il m'était permis de formuler un vœu, savez-vous quel il serait? et ce vœu serait sérieux : c'est que vous fassiez une chose qui devrait être le devoir direct et primitif de la commission des marchés; non pas de venir spéculer sur quelques affaires... (Interruptions diverses. — Réclamations au banc de la commission.)

M. DE Gavardie. — C'est vous qui êtes un spéculateur en République ! (Exclamations à gauche.)

M. Gambetta... mais de déférera la justice, aux juges d'instruction, à vos parquets tous ceux que, de près ou de loin, eussent-ils été chefs de gouvernement, vous accusez de n'avoir pas les mains pures.

Voilà comme je comprendrais le devoir de votre commission ; mais que vous veniez ici, où il n'y a pas de juges, où nous avons des passions inconciliables et irréconciliables, agiter sur le dos de tel ou tel parti de véritables brandons dépassions politiques, je ne l'admets pas.

Vous disiez tout à l'heure, et c'est un mot qui m'a profondément touché, car seul, s'il était fondé, il serait capable de changer nos convictions; vous nous avez dit un jour que nous demandions la dissolution ; et vous avez insinué, selon votre méthode, que nous voulions la dissolution pour éviter de rendre nos comptes. Eh bien ! je vous propose un moyen expéditif et sûr desavoir la vérité : c'est de nommer une commission de juges enquêteurs qui verra ce que nous avions quand nous avons ramassé le pouvoir que d'autres désertaient... (Interruption) et ce que nous avons aujourd'hui.

Quanta moi, j'attendrai avec confiancele jugement du pays; et j'ai la ferme conviction que ce jugement rendu par le seul juge, le seul souverain que je reconnaisse, le suffrage univer-

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