‹ Discours politiques de m. Gambetta: Deux lettres à un conseiller généralChapitre 27 sur 45 · A L'OCCASION DU PASSAGE DE M. GAMBETTA · texte numérisé non relu

A L'OCCASION DU PASSAGE DE M. GAMBETTA

dans cette yille.

Le mardi i«r octobre 1872, M. Gambetta, venant de Bonneville, est arrivé à Annecy, à quatre heures du soir, accompagné des adjoints au maire de la ville ; il a fait une visite au Musée. Pendant cette visite, une foule considérable s'était massée dans la cour principale de cet établissement. A sa sortie du Musée, M. Gambetla a été accueilli par les démonstrations les plus chaleureuses et par les cris de : t Vive la République! » M. Gambetta a remercié les personnes présentes de ce sympathique accueil, et prononcé les paroles suivantes :

Mes chers Concitoyens,

Je ne peux pas recueillir d'aussi fraternelles marques de sympathie sans vous en exprimer toute ma reconnaissance et, surtout, sans vous dire combien je suis heureux de retrouver et de sentir^ au milieu de ces acclamations, un sentiment profond — partout le même dans votre noble et patriotique pays — de solidarité avec le reste de la France et de dévoue-

ment à la cause de la République. (Bravo ! bravo! — Approbation générale.)

Ce voyage a été entrepris pour me permettre de connaître de plus près votre pays en le visitant, ce qui est la vraie manière de s'enquérir des choses qu'on ignore ; car, malheureusement, et c'est là un reproche que nous devons adresser aux diverses administrations qui se sont succédé, malheureusement, dis-je, on a trop souvent ignoré, en France, et ' moi tout le premier, je le confesse, ce qu'était ce beau pays, ce que valaient ses populations, quelles richesses il contient et qui ne demandent que des débouchés pour leur permettre de s'écouler, de se répandre sur le reste de la France.

Je voudrais que, comme moi, la plupart de ceux qui s'occupent des intérêts politiques de la France pussent vous visiter, vous connaître et vous révéler à notre nation tout entière. Alors vous n'auriez plus de sujets de mécomptes ni de susceptibilités à l'égard de la France. Et, d'un autre côté, on sentirait qu'il y a des intérêts matériels à développer, et dont il faut s'occuper sans relâche, la République étant,- avant tout, un gouvernement d'ordre et de légaUté qui a le souci des intérêts généraux.

Messieurs, si la République n'était pas tout cela, elle ne serait qu'un mensonge, et ce que nous voulons avant tout, ce que nous poursuivons de tous nos efforts, c'est l'établissement d'un gouvernement républicain qui assure, dans ce pays, le règne de la justice et de la légalité. Nous avons donc pour but de convaincre nos détracteurs que nous n'avons d'autre passion que la passion de l'intérêt général bien entendu, que la passion de l'émancipation du plus grand nombre, en le poussant à la pratique des vertus civiques vers la liberté et vers la lumière. (Applaudissements.)

La République est la grande cause qui peut tous nous unir. Le gouvernement républicain est, avant tout, Pespoir de notre France mutilée, abattue, déshonorée par les monarchistes. (Oui I oui ! — Applaudissements.) C'est à nous qu'il appartient de la relever, mais avec le concours de tous, avec le dévoue-

ment de tous, avec l'aide des forces vives du pays et surtout avec Faide de cette jeunesse que je rencontre sur tout mon chemin et qui, partout, proteste à la fois de son amour du travail et de son amour de la patrie.

£h bien, mes chers concitoyens, ne nous quittons pas sans nous être promis de travailler ensemble, dans l'intérêt de la cause républicaine, à la fondation du seul gouvernement qui assure la distribution de la justice pour tous. En faisant ainsi, ce n'est pas au nom d'un parti que nous travaillerons, mais au nom des intérêts communs du pays, au nom des intérêts de la vérité et du progrès, c'est-à-dire au nom de ce qu'il y a de plus noble parmi les hommes, parce que c'est là ce qui peut assurer, parmi eux, le règne de la justice. (Bravo I bravo I — Applaudissements. — Vive la République! — Vive Gambetta!)

A six heures et demie, un dîner privé, qui réunissait plus de cent cinquante convives, a été offert à M. Gambetla. On remarquait la présence, à ce dîner, de MM. Duparc, Silva, Folliet et Taberlet, représentants de la Haute-Savoie, des maires, des adjoints, des membres du Conseil municipal de la ville d'Annecy, de plusieurs conseillers généraux et d'arrondissement du département, d'un grand nombre de maires des communes voisines. La plus franche cordialité n'a cessé de régner pendant cette réunion. Les sociétés musicales d'Annecy, fanfare et Orphéons, se sont fait entendre à plusieurs reprises, et aux applaudissements répétés de toute l'assistance.

An dessert, M. Chaumontel, maire de la ville d'Annecy, et président du Conseil général de la Haute-Savoie, s'est levé et a porté en ces termes la santé de M. Gambelta.:

MEssiEmis,

En votre nom, au nom des républicains d'Annecy, je porte un toast à l'homme illustre que nous avons l'honneur de posséder au milieu de nous, au député Gambetta.

Lorsque, il y a douze ans, non par droit de conquête, mais par notre libre volonté, nous avons voulu revenir dans la

grande famille française, le sacrifice par nous fait a été grand. Nous sommes revenus à la mère patrie au prix de toutes nos libertés, c'est qu'avant tout nous étions Français ; c'est que, faisant abnégation de notre intérêt personnel, nous savions très-bien que le despotisme n'aurait qu'un temps et que la liberté, tôt ou tard, luirait de nouveau sur la France, sinon pour nous, au moins pour nos successeurs. (Très-bien f trèsbien ! — Applaudissements prolongés.)

Depuis cette époque, il est venu des jours malheureux pour la France ; mais nos populations en ont profité pour faire voir que si elles étaient jeunes Françaises de fait, elles l'étaient vieilles de cœur. (Bravo ! bravo !) Elles ont répondu sans hésitation à l'appel de la défense nationale et aux efforts du patriote courageux que la France admirait alors et auquel on ose reprocher aujourd'hui de n'avoir pas perdu confiance dans sa patrie.

Je puis vous assurer, Gambetta, que si vos efforts n'ont pas été couronnés de succès, du moins on dira toujours que vous avez été la suprême expression de Thonneur national et du patriotisme. (Oui I oui I — Salve d'applaudissements. — Vive Gambetta !)

Mais votre mission est loin d'être accomplie. Des jours plus calmes sont venus ; la liberté a rayonné sur les ruines de la France; les passions des partis s'apaisent sous le drapeau de la République ; la paix publique est rétablie, la prospérité reviendra et la France reprendra le rang qui lui est dû. Aussi c'est à la déclaration nette, c'est à la consolidation de la Ré* publique, en dehors de toute personnalité, que vous devez vos efforts, votre influence et vos talents. Tout est encore à faire. Nous n'avons de la République que le nom, nous en demandons les institutions. (Très-bien ! — Oui ! oui ! — Applaudissements.)

En partant de chez nous, vous emporterez l'admiration du

passé et l'espérance de l'avenir. (Nouveaux applaudissements.)

Et, en buvant à votre santé, je bois à la République française.

(Bravo I bravo ! — Cris répétés : Vive la République française !

— Vive Gambetta ! — M. Chaumontel est félicité par toutes les personnes qui Tentourent.)

M. Gambetta a répondu :

Mes chers Compatriotes,

Permettez-moi de vous dire qu'il y a longtemps que je n'ai ressenti une jouissance aussi vive^ un bonheur aussi intime qu'en entendant les paroles qui viennent d'être prononcées.

Oui, monsieur et cher concitoyen, le langage si noble, si touchant, si désintéressé que vous venez de faire entendre et de faire acclamer par vos concitoyens est de nature à produire non-seulement ici^ mais au dehors, la plus profonde émotion.

— Messieurs, ce n'est pas pour ce qui vient d'être dit de moi, entendez-le bien ; écartons toutes les personnalités de ces grandes questions, et veuillez ne jamais penser au serviteur de la démocratie que vous avez devant vous et ne nous entretenons toujours que de nos idées communes.

Eh bien ! c'est au nom de ces idées sacrées que j'éprouve le besoin de remercier, dans toute la sincérité et dans toute la libre expansion de mon âme, Thomme qui vient de parler ; car il vient de parler en Français, et en Français comme il ne s'en est peut-être pas assez rencontré, au jour au malheur, sur notre sol ravagé par l'ennemi.

Ah 1 mes amis, que cela fait du bien d'entendre de telles paroles dans cette ville, au cœur même de la Savoie, de cette Savoie ignorée, incomprise, dénigrée, traitée, vous Tavez rappelé avec raison, par un empire détesté, comme une sorte de pays étranger au milieu de la famille française à laquelle elle s'était donnée avec une spontanéité, avec un désintéressement auxquels nous ne pourrons rendre jamais assez d'hommages ! Oui, pendant de longs jours, nous avons eu à supporter ensemble une honte et une servitude communes ; oui, vous les avez connus ces jours de misères et de tristesse, mais ce que vous avez toujours ignoré, c'est la défaillance ! Et, au jotlr

du malheur, au jour de celle effroyable crise dans laquelle Dous avail précipilés le malfaiteur siuislre du 2 Décembre, qu'esl-il arrivé?

Il est arrivé que ces Français d'hier, que ces Français volontaireiiienl annexés nous onl apporlé leur palriolisme, leurs trésors, leur sang et qu'ils onl donné des leçons à ceux qui avaient déjà un long passé de nalionalilé et qui avaienl pu l'oublier pendant un moment. Eh bien, si la République française doil êlre, avanl tout, un gouvernemenl de liberté à regard de la Savoie, elle doil aussi être en présence d'un pays qui parle comme vous le failes, monsieur el cher concitoyen, mi gouvernemenl allenlif el reconnaissant. (Très-bieu! très-bien ! — Longs applaudissements.)

Qu'on ne nous enlrelienne donc plus de celle pensée sacrilège el absolument fausse, qu'il y a, qu'il pourrait y avoir, au milieu de ces populations, je ne sais quel levain de sécession, de schisme avec la France ! Qui esl-ce qui pourrait nourrir cette idée dans ce pays où tous onl soutenu la France, où tous onl entendu son appel au milieu de la détresse où elle élail ? Ce ne serait que le rêve de la folie de vouloir la quiller, l'abandonner au momenl où elle rentre dans la carrière, au moment où elle revient à la justice, à la grandeur morale. Non! non ! écartons ces idées el reconnaissons que nous sommes les fils de la môme pairie, placés sur un môme pied d'égalité I (Applaudissemenls. — Vive la République française I)

£1 on le sent quand on vienl au milieu de vous : on a la révélation de ce qu'il y a de vraiment franc, de vraimenl ferme, désintéressé, généreux dans ce peuple. Oui I c'esl une révélation ! Â chaque pas, on y rencontre de véritables explosions de sentimenl, d'honneur el de loyauté. Mais on ne la connaît pas, celte Savoie ! £h bien, je prends l'engagement, s'il ne dépend que de moi, de la faire connaître el aimer comme elle le mérite. Oui ! mes chers concitoyens, soyez assurés qu'à partir de ce jour je suis loul à vous, je vous appartiens, je suis votre hôte el voire compatriote. (Bravo I bravo I — Applaudissements. — Vive la République t)

Oui ! mes amis, vive la Répulique ! comme vous le dites, car, à coup sûr, nous n'avons même plus aujourd'hui à nous occuper des fauteurs de monarchie et d'oppression, des restaurateurs d'arbitraire que pour les maudire et leur^oumer le dos. Il est certain, en effet, qu'ils joignent l'impuissance à la méchanceté, et ce serait perdre notre temps que d'attarder nos réunions démocratiques à discuter leurs plans, leur valeur et leur portée. Oui! la République, c'est désormais sous son égide que nous voulons vivre ; c'est sous cette forme de gouvernement qui implique, comme vous le savez, véritablement parmi les hommes, le règne de la vérité, de la liberté, de la solidarité humaine. C'est sous cette forme de gouvernement qu^il faut désormais travailler tous ensemble, avec un désintéressement que rien ne pourra énerver, avec une ardeur que rien ne pourra arrêter, à la régénération de la patrie, au relèvement de la France! Et savez-vous, mes amis, ce qu'il faut entendre par ces paroles? Je vais vous le dire, au risque de troubler le repos et les pensées de récents victorieux : travailler au relèvement de la France, c'est travaillera l'avancement du genre humain, c'est travailler à la civilisation générale de l'Europe ! (Oui ! oui ! — Applaudissements répétés.)

C'est là la République telle que nous la voulons, telle que la veut ce génie français, ce génie qui a été fait et &çonné depuis des siècles et dans la famille duquel vous rentrez, car vous lui avez toujours appartenu ; et, rameau séparé du tronc, vous lui revenez aujourd'hui par une naturelle soudure! (Bravo I bravo I) Jamais nous n'avons été divisés, séparés, que par la tyrannie et l'oppression monarchiques; mais, de loin et toujours, à travers la captivité et les misères, nous nous sommes reconnus comme frères ; et du jour où nous nous sommes rencontrés pour lutter ensemble contre les mêmes ennemis, nous avons scellé de notre sang un indissoluble pacte! (C'est cela! —Très bien! — Applaudissements répétés.)

Eh bien, quand on a signé une semblable alliance dans l'adversité et les revers, vous pouvez être convaincus, messieurs,

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