‹ Discours politiques de m. Gambetta: Deux lettres à un conseiller généralChapitre 28 sur 45 · S DISCOURS · texte numérisé non relu

S DISCOURS

qu'on ne pense pas à la rompre lorsque vont revenir les triomphes et la gloire I (Salve d'applaudissements. — Vive la République!)

Oui I citons : Vive la République I et recherchons, en dépit de ses calomniateurs aveugles,*ce que sera cette République rêvée, désirée, préparée. Il n'est pas possible, en effet, que nous nous quittions sans échanger au moins cette consolante pensée, que la République est faite désormais. Aussi bien, quoiqu'elle ne soit, à l'heure qu'il est, que tremblotante et incertaine; et quoiqu'elle soit, comme vous l'avez si bien dit, monsieur et cher concitoyen, assez aigre encore envers les républicains éprouvés, il n'en est pas moins vrai qu'elle est née de nos malheurs et qu'elle s'im]f>ose aux plus méchants, lesquels sont obligés d'en adopter les couleurs et d'en confesser la formule; il n'en est pas moins vrai qu'elle gagne tous les jours du terrain au milieu des populations. Les populations, en effet, lorsqu'elles sont abandonnées à leur sens naturel, lorsqu'elles ne sont sollicitées par aucune pression, par aucune parole, par aucun acte, par aucune manœuvre des partis hostiles, lorsqu'elles n'ont pas à redouter, à subir les agissements d'une administration tracassière et vexatoire, savent distinguer admirablement ce qui doit assurer leurs intérêts, leur fortune, leur avenir.

Dès aujourd'hui, jetez un regard observateur sur votre pays, non pas seulement sur votre pays, mais sur toutes les parties de la France, que voyez-vous? On voit ^ue c'est la classe laborieuse, travailleuse, épargneuse, qui réclame Tordre et la liberté, et qui, après tant de désastres qui ont fondu sur nous et dont elle discerne parfaitement les causes, comprend qu'il n'y a d'ordre véritablement assuré que dans le véritable goavernement de la loi, que dans la République. (Bravo I bravo! — Applaudissements. — Vive la République! — Vive Gambettal)

Ce sont précisément ces acclamations de : Vive la République! que l'on entend pousser toutes les fois que le peuple en a l'occasion» ce sont elles qui glacent d'efi'roi nos ennemis,

les exaspèrent et les obligent à avoir recours à toute tspèce de libelles et de calonuiies, lesquels nous laissent impassibles, parce que nous savons d'où toutrcela vient. Cela démontre où est le véritable intérêt de ceux qui ont souci, avant tout, de la régularité dans les affaires, de la prospérité générale. Cela démontre aussi, pour qui sait conaprendre, que toute tentative pour renverser la République et pour instaurer à sa place un régime monarchique quelcwique, — soit au profit d'un seul, soit au profit d'une caste, — serait le prélude d'une révolution. Oui, messieurs, guidés par le sentiment de leur intérêt, éclairés sur les conséquences véritables de la lutte, les hommes qui, jusqu'alors, étaient restés indifférents en politique, qui étaient égarés et qui avaient formé la grande masse plébiscitaire, reviennent à la liberté ; ils adoptent une conduite nouvelle, et, soit pression des événements, soit évidence de leur intérêt, ils se jettent dans les bras de la République comme dans un port où ils seront assurés contre les troubles des factions monarchiques. (Longs applaudissements. — Vive la République! -^ Vive Gambetta I)

Telle est, messieurs, la vérité, et ce ne sont pas là de vaines paroles; ce n'est pas un mot d'ordre, comme se plaît à le répéter une certaine presse qui continue l'empire sans l'empereur, c'est-à-dire la dépravation et la gangrène morale dans le pays. Non t encore une fois, ce n^est pas un mot d'ordre! car nous nous sommes donné pour règle absolue de respecter la loi, et nous faisons de notre modération et de notre sagesse non pas un calcul, — entendez-le bien, — * non pas une ligne de conduite passagère, mais une ligne de conduite fixe, arrêtée, définitive. Le parti républicain, c'est-à-dire la masse de la nation, comprend que les progrès qu41 faut arracher au pouvoir, que les réformes qu'il faut installer, et qui exigent, qui réclament du temps, de l'argent, de la patience, des économies, — que toutes ces choses enfin ne peuvent s'accomplir que dans la paix sociale, qu'avec l'ordre; et alors ce n'est pas un mot d'ordre que nous nous donnons, c'est l'ordre même que nous voulons établir» l'ordre républicain par la paix so-

ciale. Ab ! ceux qui nous dénigrent ne font que marquer leur dépit ; ils sont démasqués et vaincus, car il a suffi au parti républicain d'apparaître dans sa sincérité pour gagner la conscience de la France I (C'est cela! — Bravo! bravo! — Applaudissements.)

Mais on a bien quelque droit, au milieu des tracasseries et des embarras qui sèment la route, de glorifier la modération et la sagesse inébranlables de ce parti. Oui ! on en a le droit, et c*est surtout ici^ dans ce pays dont vous avez rappelé les sentiments avec une émotion qui, pour moi, a pénétré jusqu'au fond de mon àme, qu'il est bon de dire ce qu'une République ainsi comprise verserait d'honneur, de sécurité et de gloire sur la France.

Car, pensez-y bien, mes chers compatriotes, la France est une grande et noble chose dans le monde. Elle n'est pas seulement une nation ardente, généreuse et vaillante; elle a, dans rénumération de ses qualités, une qualité qu'aucun autre peuple ne possède : elle a le sentiment, que dis-je ? le sentiment^ elle a la passion de la justice générale dans le monde. Oui ! c'est à la fois son avantage et son écueil d'être tellement désintéressée, tellement portée au culte de la justice que son histoire, sa généreuse et glorieuse histoire, est faite des sacrifices et des immolations qu'elle a faits d'elle-même au service des autres ! (Bravo ! bravo ! — Sensation profonde.)

Et pourquoi son histoire est-elle ainsi faite? — C'est parce qu'elle n'a pas été égoïste, c'est parce qu'elle n'a pas été sournoise, c'est parce qu'elle n a pas été conquérante dans le sens misérable et brutal de ce mot; c'est parce qu'au contraire elle s'est donnée toute à tous, parce qu'elle n'a compris le droit et la liberté que comme étant le patrimoine du genre humain ; c'est parce que, dès le premier jour où elle a pu formuler une Charte^ elle n'y a pas inscrit les droits seuls des Français, entendez-le, mais les droits de l'homme et du citoyen, exprimant et proclamant par là qu'elle voulait encore moins faire une révolution locale que réaliser l'émancipation même du genre humain tout entier 1 (Explosion d'applaudis-

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sements. — Cris répétés : Vive la République française!) Voilà la mission de la France! Ah! oui, son astre s'est obscurci et la fortune a tourné contre elle! Vous avez rappelé, monsieur et cher compatriote, les efforts tragiques de cette lutte désespérée dont un empire ignoble et lâche nous avait légué la honte ! Nous étions bien obligés de ramasser le tronçon d'épée qui seul nous restait pour combattre contre ceux qui mentaient à leur parole, puisqu'ayant déclaré la guerre à un César aventurier, ils la continuaient contre un peuple qui ne demandait que la paix! (Bravo! — Très- bien! — Applaudissements.)

Mais éloignons ces souvenirs et rappelons-nous les efforts de cette noble terre de Savoie qui, comme vous l'avez dit, a su faire des sacrifices et a su tendre la main à la France, à travers les filets de cette police et de cette gendarmerie impériales qui étouffaient le pays.. Derrière Tempire, vous avez su apercevoir le cœur même de la France et, malgré le dégoût qui vous soulevait le cœur, vous êtes rentrés dans la patrie I C'est là, de votre part, une action qui nous engage, qui nous lie pour toujours à vous, et l'on sent bien que, l'empire tombé, rien ne peut plus nous séparer. (Non ! non 1 — Bravos ! — Applaudissements.)

Mais, d'ailleurs, nous avons^ à l'heure qu'il est, bien des raisons d'espérer, et je trouve que les raisons de craindre ont à peu près disparu ; elles ont disparu, peu à peu, sous l'action vigilante du suffrage universel. Les complots et les trames des partisans monarchiques ont été percés à jour, ce qui était les mettre à néant ; aujourd'hui ils sont réduits à l'impuissance et l'on peut augurer, pronostiquer, annoncer^ après la session qui va s'ouvrir, Tavénement de la République définitive dont les uns cherchent à faire un épouvantai! et dont les autres, par un jeu contraire, mais tout aussi dangereux, cherchent à atténuer la portée, tout en l'acceptant.

Pourrions-nous rechercher ensemble, très-rapidement, ce qu'enveloppe, ce que recèle de vérités et de promesses ce mot de République ? La République définitive ! mais c'est le triom*

m DISCOURS

phe même du génie français ; car imaginez ce que serait dans le monde un tel gouvernement. En effet, nous avons eu des périodes révolutionnaires, nous avons eu de véritables batailles, nous avons eu des mêlées que nous rappellent la Convention et la Constituante de 1848; mais la République pacifique et calme, s'organisant à son aise, au milieu de Tassentiment général du pays, formulant ses désirs, établissant ses assises, décrétant avec lenteur et sagesse les tables de la loi, cette République, qui sera la nôtre, nous ne Tavons pas encore vue, mais nous sommes à la veille de la voir. (Applaudissements. — Sensation prolongée.) Cela dépend de vous, messieurs, et de vos frères dans le reste du pays. Tous les faits que Fon peut observer, surtout après cette main-mise sur tous les corps électifs de la nation par la nation ellemême, nous amènent à prédire que Tavénement de cette République est inévitable et que les impuissants qui veulent endiguer ce flot redoutable devront bientôt disparaître ou s*écarter devant le passage du fleuve. (Bravo! bravo 1 — Applaudissements. — Vive la République! )

EU bien, la République définitive, ce ne sera pas seulement cette organisation démocratique du pays dans la commune d'abord, dans le département et au centre, de telle sorte que vous ne revoyiez plus, dans vos chères communes, de ces administrateurs y arrivant comme dans un pays conquis, des gens ignorants de vos besoins, de vos aspirations et irrespectueux de vos franchises. Non 1 la République devra vous donner, vous donnera des agents fidèles du pouvoir central, délégués parmi vous non pas pour servir d'intermédiaires à une oppression éloignée, mais pour faire vos affaires sur place et sous vos propres yeux. (Très-bien ! très-bien ! )

Je n'insiste pas, messieurs, car le temps me presse; mais il est bien entendu que si dans la République nous réorganisons l'État à tous ses degrés, nous devrons aussi le réorganiser dans ses rapports avec tous et avec tous les intérêts sociaux, — rapports civils, messieurs, essentiellement, — ce qui est la vraie, la seule et libérale manière de régler notamment ce tête-à-tête

difficile de TÉglise et de l'État, dàus lequel TÉtat a toujours succombé jusqu'à présent au proQt de la puissance ecclésiastique, — et ce qui fera que la politique, dans la commune» dans l'école, dans Tarmée, dans Tadministration, sera débarrassée de cette domination occulte et étrangère qui pervertit tout. (Très-bien I — Vifs applaudissements.)

Dans la République on organisera également une magistrature véritablement indépendante, une magistrature qui, pour moi, constitue Tarbre de couche même de tout le mécanisme social^ car, dans un pays, le premier des besoinSf c'est la justice, et le plus délicat des mécanismes sociaux, c'est la magistrature. On ne saurait y apporter trop de précision et trop d'impartialité. Il serait désirable, en effet, que la justice fût l'intermédiaire autorisé entre le citoyen et le pouvoir; mais pour cela^ vous sentez bien qu'il faut introduire là^ à pleins bords, le flot démocratique* (Bravo ! Bravo 1)

Passons. Sous la République, il y aura véritablement une armée nationale, une armée qui comprendra tout le monde, une armée qui sera la nation elle-même debout devant l'étranger; une armée où les droits de rintelligence et de la hiérarchie seront parfaitement respectés, et surtout où la science des armes, ce triomphe de l'intelligence appliquée aux luttes de la force, sera développée, portée à sa dernière puissance avec tout ce que comporte d'audace, d'intelligence, d'héroïsme et de grandeur^ le génie même des Français. (Bravo 1 bravo 1 — Applaudissements.)

Il faudra aussi dans cette République définitive une refonte complète de toutes ces lois, de tout ce code administratif où il y a tant d'herbes folies, tant de règlements surannés, tant de choses séniles et gothiques ; il faudra beaucoup déchirer pour beaucoup réformer dans ce Bulletin des lois ; enfin il y a des droits primordiaux, sacrés, inaliénables, imprescriptibles, qu'il sera nécessaire de mettre à l'écart de toutes nos luttes politiques, à Tabri des atteintes de tous et même des corps de l'État; car, messieurs, il n'y a pas et il ne saurait y a voir de corps social , de nation vraiment libre et civilisée « orgar

nisée pour la bonne distribution de la justice et pour la défense des droits du citoyen, si, au préalable, on n'a reconnu certains droits supérieurs que l'on place dans une sphère inaccessible aux luttes des partis et aux changements de pouvoir. (Approbation générale.) En dehors de ce principe, il n'y a, il ne peut y avoir que des abus que je n'énumérerai pas^ car vous les connaissez tous, et les retracer ici ce serait faire l'histoire de nos misères politiques et sociales.

Mais, messieurs, vraiment il me semble que je réponds bien longuement aux paroles qui m'ont été adressées. (Non ! non! — Parlez! parlez!) Vous me le pardonnerez, messieurs; c'est votre faute d'ailleurs, puisque vous m*écoutez avec tant de sympathie.

Ce que je veux dire encore, messieurs, c'est qu en même temps qu'on ferait cette besogne, on installera au milieu du monde un gouvernement sans précédent, un gouvernement qui n'aura jamais eu son pareil, la République française! Songez, messieurs, pendant quelques instants^ à ce que ces mots éveillent d'idées de noblesse et de grandeur.

Sans doute, il y a eu des peuples^ il y en a encore, — et ils nous entourent, — qui ont la liberté, la plénitude de la liberté politique. Vous avez à vos portes un État qui est une République, un État qui est libre, qui est sage et qui peut nous donner l'exemple de la pratique des mœurs républicaines et de toutes les libertés, l'exemple de la sagesse, de l'économie et de la probité. C'est la Suisse; mais la Suisse est un État fédéral; c'est un ensemble de cantons associés. Il n'y a pas là cette unité, cette physionomie particulière et spéciale qui se détache en pleine lumière, qui plane au-dessus de tous et qui est la chose de tous; qui exprime les sentiments et les idées de tous, et qui, cependant, n'usurpe sur personne. Ce n'est pas non plus la réunion de provinces associées : ce n'est pas la Touraine unie à la Provence, ni la Picardie jointe au Languedoc, ni la Bourgogne rattachée à la Bretagne, comme sont liés entre eux les États-Unis d'Amérique. Non I cet ensemble, cette unité, c'est la Républiqtie française, c*est-à-dire la chose

la plus concentrée et la plus variée, la plus multiple et la plus féconde tout ensemble ! La République française ! ce ne serait pas seulement la sagesse dans les entreprises, comme furent autrefois les Pays-Bas de Hollande qui formaient aussi une République, mais où des frottements et des divisions engendraient des difficultés de toutes sortes. Ce serait, au contraire^ un peuple tout entier se résumant dans une personne morale d'une grandeur incomparable, et cette personne morale, cet être noble et privilégié, ce serait la République française pouvant avoir toutes les qualités des divers pays dont je viens de rappeler les noms, pouvant avoir la rude franchise de la Suisse ; la probité, le sérieux et la ténacité des Hollandais; l'esprit d'initiative, le courage individuel, Taudace, la célèbre devise: Go ahéadi En avant! — comme chantaient vos musiciens tout à l'heure, — des États-Unis de l'Amérique, mais qui aurait quelque chose en plus, quelque chose d'essentiellement propre à notre nation, qui aurait la grâce et comme la fleur de la civilisation et du goût; qui serait — ce qu'on n'a jamais pu nous enlever — la véritable initiatrice du genre humain, qui serait la recherche dans les arts, le fini dans les métiers, la supériorité dans les sciences, la sublimité dans les conceptions philosophiques, la probité dans les affaires, la clarté dans les intelligences, la lumière et la justice partout, et qui enfin apparaîtrait dans le monde comme la plus haute expression de l'esprit humain. Voilà, messieurs, ce que serait la République française ! (Salve d'applaudissements. — Bravo ! bravo! — Vive la République!)

Ëh bien! tout ce brillant avenir, si riant et si consolant, au milieu des tristesses et des amertumes qui nous désolent, mais qui doivent être pour nous comme un incessant aiguillon, tout ce brillant avenir peut se réaliser. Grâce à quoi? Grâce à une opération prochaine, les élections ! Par quel moyen? Par l'expression souveraine de la volonté du peuple. Quelques mois nous séparent de ces grandes assises populaires. Eh bien ! messieurs et chers concitoyens, je bois à la continuation de nos efforts pendant ces quelques mois ; je bois à la volonté

du peuple exprimée dans ses comices. (Lougs applaudissements. — Vive la République I — Vive Gambette ! )

Après ce discours, M. Folliet, député de la Haute-Savoie, a pris la parole en ces termes :

J'aurais voulu, messieurs, qu'une parole éloquente répondit aux nobles idées qui ont été exprimées, dans un magniûque langage, par le grand orateur que vous venez d'entendre ; mais permettez-moi, du moins, de le remercier du juste et éloquent hommage qu'il a rendu aux sentiments républicains et patriotiques de notre pays.

Républicains, assurément nous le sommes, et il est peu de départements, en France^ où l'idée républicaine soit comprise comme elle Fest dans notre Savoie. (Très-bien ! très-bien I)

Et, en effet, depuis cinq siècles nous avons des exemples voisins qui nous permettent d'apprécier les avantages et les bienfaits de la République.

Patriotiques, nos sentiments le sont assurément aussi, et notre pays Ta prouvé pendant cette guerre, attirée sur la France par l'empire, où il a affirmé sa foi républicaine et son patriotisme en fournissant 19,000 de ses enfants à la Défense nationale...

M. Gambbtta. — 19,000 défenseurs, et pas un réfractaire! (Bravo ! — Très-bien I)

M. FoLLiET. — Et pas un réfractaire 1 comme le rappelle si bien Gambetta. (Ouil oui! — Applaudissements.)

Eh bien, lorsqu'un pays a donné de pareilles preuves de son patriotisme, on conçoit difficilement une conduite qui consiste aujourd'hui à dénigrer les sentiments républicains de notre pays, en les faisant passer pour des sentiments séparatistes.

Messieurs, qu'est-ce qui nous a appris à aimer la France? C'est la République! (Bravo! bravo! —Très-bien!) Oui! c'est la République qui nous a appris à aimer la France, et c'est la

République encore qui nous a faits définitivenaent et à jamais Français. (Oui ! oui ! — Vive la République !)

Permettez-moi donc, messieurs, en souvenir de cette union qui a été sanctionnée sur les champs de bataille par le sang de nos concitoyens, permettez-moi de vous proposer de porter un toast : à l'union de la France et de la Savoie par la République! (Bravo! bravo! — Applaudissements répétés. — Vive la République française !)

M. Félix Brunier, adjoint au maire d'Annecy, organisateur de la réunion, a porté ensuite le toast ci-après, qui a été très-chaleureusement applaudi :

Je bois, messieurs, à deux grands citoyens de la République française : t A Thiers et à Gambetta. »

C'est en vain que, pour semer la division parmi nous, on nous dit qu'il y a plusieurs espèces de républicains. Non I messieurs, il n'y a qu'une sorte de républicains, ce sont cçux qui aiment la France et qui veulent que le peuple resle en pleine possession de ses prérogatives, de ses droits, sous un gouvernement issu de lui, qu'il s'appelle Thiers ou Gambetta, (Bravo! bravo!)

Quels que soient les voies et moyens qu'ils emploient, ne sont-ce pas toujours les mêmes gens qui dénigrent ce qui a été fait de grand, de patriotique par le président de la République, pour la reconstitution de la France, et par Gambetta pour sauver son honneur. (Tr^s-bienl — Applaudissements.)

Oui, ce sont les mêmes gens, les mêmes ennemis qui attaquent ces deux grands citoyens : l'un qui, après avoir ranimé le crédit et fait souscrire les 42 milliards de l'emprunt, paye les dettes de la France, et l'autre qui a fait les efforts que vous connaissez tous et qui n'a jamais désespéré du salut du pays. Ce sont les mêmes adversaires qui attaquent Thiers et Gambetta, et ils n'ont qu'une pensée : la destruction du principe républicain. (C'est cela. — Très-bien ! — Bravo!)

Oui! je le répète, messieurs, Gambetta a sauvé la République de la honte, et Thiers paye les milliards de notre ran-

çoD ; ils formeront tous deux un tout indivisible dans Thistoire de notre régénération.

Je bois à ces deux grands hommes unis sous le drapeau de la République! (Applaudissements. — Gris répétés de : Vive la République!)

Après M. Brunier^ M. Silva, député de la Haute-Savoie, s'est exprimé ainsi qu'il suit :

M£S CHERS Compatriotes,

Parler après messieurs Chaumontel, Gambetla, Folliet et Brunier, qui ont tout dit et tout bien dit, doit vous paraître une entreprise téméraire, mais comme, après tout, nous sommes ici en réunion de famille, je m'autoriserai de cette circonstance pour causer sans façon et vous dire ma pensée à propos de cette fête.

Certainement, c'est un beau spectacle que celui de ces citoyens réunis pour fêter un grand principe, le principe de la liberté et, en même temps, pour acclamer ce grand citoyen qui a rendu tant de services à cette noble cause. Mais enfin ce serait une satisfaction stérile si do tout cela nous ne tirions un enseignement et un profit au bénéfice même de cette grande cause à laquelle nous sommes tous dévoués.

Quel est donc le profit de l'enseignement que nous devons tirer de cette réunion? Gambetta vous a fait une description magnifique de la République^ et certes, après lui, nul ne devrait tenter une pareille entreprise. D'autres vous ont dit que, quoi que Ton fasse, nous vivrons, nous autres Savoyards, — je dis Savoyards, et vous savez pourquoi, — (Oui ! — Trèsbien! très-bien!) sous un régime républicain qui sera le trait d'union indissoluble entre la France et la Savoie.

Maintenant encore faut-il que nous établissions solidement la République, et pour cela le moyen est bien simple : c'est de faire l'union entre les citoyens quels qu'ils soient et à quelque classe qu'ils appartiennent; l'union fait la force, dit le proverbe, mais il faut le mettre en action. (Très-bien 1 — Bravo !)

Là est la sagesse ! Il nous faut donc faire Funion dans Tesprit d'ordre, puis l'union dans la modération, et nous nous rallierons ainsi les indécis et les timides. Nous répondrons aussi, par cette conduite, aux calomnies de ceux qui nous reprochent de vouloir la révolution, c'est-à-dire la subver^on de tout ce qui existe. Nous laisserons à nos adversaires la satisfaction d'exhumer des souvenirs sanglants, nous contentant de leur répondre par le spectacle d'une population amie des lois et de l'ordre; d'une population d'autant plus forte qu'elle est plus sage et plus modérée. (Très-bien! — Bravo!)

Car c'est là qu'est la grande cause de leur colère I Si, en effet, nos ennemis nous voyaient nous emporter en divagations, nous diviser, ils se garderaient bien de nous injurier; au contraire, ils battraient des mains à ce spectacle! (Bravo! — C'est cela ! — Applaudissements.)

Ne donnons pas dans le piège! Leur colère est le symptôme le plus évident de notre sagesse. (Nouveaux applaudissements.)

J'ai été frappé par une réflexion que m'a suggérée la lecture de certaines feuilles qui s'intitulent des feuilles religieuses. J'ai lu, dans ces feuilles, que nous autres républicains, nous aimions à évoquer les souvenirs sanglants de la Révolution et à fêter l'invasion à main armée de notre pays; j'ai lu, dans ces mêmes feuilles, il faut bien le dire, que Gambetta, notre ami à tous, avait été le désorganisateur de la défense nationale, lui qui a tout tenté — et vous savez par quels efforts — pour sauver la France et qui, du moins, a sauvé notre honneur. (Oui! oui! — Approbation générale.)

J'ai lu — et toujours dans ces mêmes feuilles religieuses (rires) — que ce même Gambetta était accusé d'avoir enlevé, aux pères et aux mères, leurs enfants pour les conduire à la défense du pays envahi. Eh bien, après avoir lu tous ces reproches, toutes ces attaques, une chose m'étonne, c'est le grand et chaleureux accueil qui a été fait, dans nos départements, à Gambetta ! (Très-bien! — Rires. — Applaudissements.)

C'est que c'est la voix du peuple qui a accueilli, par ses acclamations, le grand patriote; ce peuple, qui a payé de son sang et de sa chair sa dette à la France, a conapris qu'il y avait dans Gambetta le souffle du patriotisme et de la liberté. Oui! nous nous sommes tous unis de cœur à Gambetta, parce qu'il représente la France, et, au nom de la Savoie, je propose de boire à l'union de tous : de la République, de la France et de la Savoie I Je suis sûr de rencontrer de Técho parmi vous. (Oui! oui! — Très-bien! — Applaudissements prolongés.)

M. Gambetta se lève au milieu des applaudissements et répond à CCS trois discours dans les termes que voici :

Messieurs, après toutes ces bonnes et fines paroles auxquelles la franchise et un peu la malice du pays ne font qu'ajouter un charme tout particulier, je bois plus que jamais au plaisir que j'aurai à me retrouver parmi vous. (Bravo ! bravo I)

Je ne peux cependant pas, avant de nous séparer, ne pas chercher à répondre d'un mot aux diverses allocutions que vous venez d'entendre.

J'ai été, pour ma part, extrêmement sensible à Phonneur que m'a fait ce membre si dévoué, si zélé de votre municipalité, celui auquel nous devons, en grande partie, le plaisir delà fête qui nous réunit en ce moment, — M. Félix Brunier, — j'ai été extrêmement sensible, dis-je, à l'honneur qu'il m'a fait, en associant mon nom dans le toast qu'il a porté à l'homme éminent qui aura eu ce mérite, si rare en France, de subordonner ses convictions antérieures aux nécessités de la patrie et à la loi des événements. (Bravo ! — Très-bien I trèsbien!)

Et puisque cette précieuse fortune m'était réservée que, dans une pensée supérieure de concorde et d'union, on prononçât mon nom dans un toast porté à la santé du premier magistrat de la République, je considérerais comme une grave infraction de ma part aux convenances républicaines de ne pas m'y associer pleinement. Messieurs, c'est le premier magistrat de la République qui a été l'objet du toast porté par notre

ami M. Brunier. Or, j'estime que nous devons prendre cette habitude républicaine d^entourer de respect l'homme qui, sincèrement et loyalement, tiendra les rênes de l'État républicain,

— car, messieurs, plus le président est le délégué de la nation, plus son pouvoir est contingent et passager, plus nous devons considérer que la marque de son investiture annonce et proclame la souveraineté nationale et plus nous devons saluer en lui la représentation de la majesté populaire. Il n'y a rien qui soit plus républicain, qui soit plus légitime. (Bravo I bravo!

— TrèS'bien! — Applaudissements.)

C'est là, je le répète, une bonne habitude à prendre dans notre République. Elle confirmera, une fois de plus, ce respect de l'autorité que nous considérons, sous le régime républicain, comme la véritable sauvegarde des institutions libres; et, ici, je rencontre une observation de mon ami Silva.

Il nous disait que c'était surtout sous la République qu'il fallait l'ordre, et il avait raison. Mais j'ajoute que c'est par la République qu'on établit l'ordre, et en voici les motifs qu'il est bon de donner :

C'est que, en dehors de l'ordre moral, de celui qui s'établit et qui dure chez un peuple parfaitement indépendant et libre, en dehors de cet ordre qui s'établit dans les intelligences, dans les esprits, par la certitude que nul membre du corps social ne sera pas opprimé, en dehors de cet ordre moral, il y a l'ordre matériel.

Eh bien, messieurs, Tordre matériel, sous les régimes que j'appellerai des régimes de privilèges, qu'ils soient constitués aux mains et au bénéfice d'un seul, ou qu'ils soient constitués aux mains et au bénéfice d'une caste, l'ordre matériel, on arrive à l'établir, et même à le maintenir. Mais par quels procédés et comment ? Par la force brutale, par la compression arbitraire, par les fusillades, par la transportation. Messieurs, cet ordre-là n'est pas bon. Il n'est pas suffisant, il ne peut nous satisfaire. Et pourquoi ? Parce que cet ordre-là découle, non pas seulement de la loi, mais trop souvent de l'intérêt et du caprice d'un maître. Ce n'est pas là l'ordre véritable, c'est

la servitude el le despotisme. Quand il s'agit de rétablir cet ordre matériel, faux et mauvais, Thomme qui est à la tête du pouvoir, soit en vertu d'une sorte de prestige héréditaire, soit en vertu d'une usurpation consentie par une certaine classe, cet homme employât-il la loi, Tordre vrai ne serait pas rétabli, car la loi, ainsi employée, ressemble trop souvent à la force mise au service d'un intérêt de caste ou de dynastie.

Sous le régime républicain^ au contraire, la loi n'est faite au bénéfice de personne ; elle est l'exécution de la volonté générale, et l'ordre matériel court d'autant moins de périls, que les mesures proteclrices prises pour Tassurer, découlant de la loi, sans ingérence personnelle, sans caprice d'individu ui de famille, empruntent leur force à la majesté du peuple. (Très-bien! très-bien ! — Bravo !)

Voilà pourquoi, messieurs, nous sommes autorisés à dire que, sous un régime républicain, l'ordre est le fond même des choses. Voilà pourquoi aussi nous sommes fondés à répéter, en face de tous nos détracteurs et de tous les souteneurs monarchistes, qu'il n'y a d'ordre vrai que celui qui s'exerce impersonnellement au nom de la loi, et qu'il n'y a qu'un régime qui protège l'exécution impersonnelle de la loi, c'est la République ! (Bravos et applaudissements.)

En conséquence, cela dit sur Tordre républicain, je reprends les paroles que j'avais l'honneur de vous adresser. Au nom de Tordre, de l'autorité légale, du bon respect des formes républicaines et aussi, permettez-moi de le dire, au nom des services rendus à la France par ce vieillard expérimenté, spirituel, plein de ressources, si familier avec les diflûcultés de la politique, si étonnant de zèle et d'activité pour la chose pnblique, si prompt à saisir les indications de Topinion, si sagace dans les moyens qu'il propose pour résoudre les difficultés qui se présentent ; et aussi, au nom des choses mémorables que le président de la République a déjà accomplies, et à l'aide desquelles il a su si bien servir les intérêts généraux du pays, rien qu'en s'inspirant de la volonté nationale, comme par une sorte d'intuition toute personnelle, et bien

mieux, par exemple, — pardoDDez-moi ce que je vais dire, — que s'il eût trop écouté la voix qu'on entend dans le département de Seine-et-Oise ! (rires et approbation générale)... pour toutes ces raisons réunies, messieurs, je suis trèsheureux de boire à la République d'abord, et à son président ensuite.

M. Gambetta, levant son verre : A la République et à son président I (Très-bien I très-bien ! — Applaudissements répétés. — Vive la République I — Vive Thiers I — Vive Gambetta I)

M. Taberlet, député de la Haute-Savoie, reprend la parole à son tour et prononce le discours suivant :

Messieurs, permettez-moi de porter un toast à la République de 1792. Cette date nous rappelle un grand souvenir ; elle nous rappelle que ce fut la Savoie qui, la première, entendit et comprit le cri de délivrance poussé par la capitale du monde civilisé.

C'est, en effet, le 24 septembre 1792 que le général Montesquieu, à la tête d'une armée française, était reçu à bras ouverts par la Savoie tout entière. Nous pouvons dire que le souffle puissant de la liberté l'avait précédé dans nos foyers ; tous les cœurs, toutes les âmes avaient subi son irrésistible élan et, ce jour-là, le drapeau de la France républicaine venait combler tous nos vœux, en nous faisant libres, en nous rendant la patrie de nos cœurs, notre patrie naturelle, la patrie de nos affections, de toutes nos pensées. (Bravo î bravo I)

Alors une ère nouvelle semblait s'ouvrir pour de nouvelles destinées. Nous allions désormais faire partie de la grande famille française, et, confondant nos efforts, tâcher d'atteindre au même but. Mais la France, après avoir projeté sur le monde entier des torrents de lumière, après avoir dicté, d'une voix ferme, tous les éléments d'émancipation, de progrès et de civilisation des sociétés, parut comme épuisée sous ce gigantesque effort ; les monuments révolutionnaires, œuvre de cette grande époque, allaient s'effondrer sous l'épée d'un

t38 oiscocRa

soldat ivre de sang et de tyrannie. Toutefois, peu d'années suffirent pour amener la chute de ce règne de folies, de crimes et de victoires, et l'abaissement de la nation qui s'était laissé trop facilement surprendre. Â cette époque, la France payait cruellement et son fol entêtement et sa faute impardonnable d'avoir abdiqué sa souveraineté entre les mains d'un seul. (Approbation.)

Laissez-moi vous rappeler, messieurs, que, pendant tout ce temps de délire, la Savoie fût digne, sur tous les champs de bataille, du drapeau de sa nouvelle patrie, et, bien qu'elle eût scellé de son sang le plus pur le pacte qui Tunissait à ses frères de France, on l'en sépara ; on remit ses destinées en des mains nouvelles. Vous avez pu apprendre et vous savez certainement si la Savoie d'alors resta moins française par le cœur, par le patriotisme, par les sentiments généreux, par les mœurs et par le langage, en un mot, par toutes ces affinités qui rendent frères les citoyens d'une même nation. La Savoie fut obligée d'obéir à une loi nouvelle, mais les âmes d'alors disaient seulement au revoir I à la mère patrie, à la France ! (Très-bien 1 — Bravo ! — Applaudissements.)

Nos maîtres nouveaux ne s'y trompèrent pas. Ils se hâtèrent de mettre à profit notre bravoure, notre intrépidité, notre courage et aussi, disons-le, le fruit de nos labeurs. Mais, nous prouvons bien l'affirmer, si nous eussions pu prévoir quelle serait la récompense de nos efforts, combien n'eussent-ils pas été plus grands, plus considérables, car enûn cette récompense c'était la conquête de notre bien, de la mère patrie française.

Ce haut prix nous fît bientôt oublier la grandeur de nos sacrifices, et puisque nous avons presque le devoir de passer légèrement sur les dates néfastes, permettez-moi de vous demander d'oublier que nous avons été rendus à la France de Bonaparte, de cet homme d'exécrable mémoire. (Très-bien ! — Bravo ! Applaudissements.)

£n i860, la Savoie fut pour la France, pour ainsi diref l'heureuse messagère de sa future^ de sa prochaine délivrance*

(Bravo I bravo! — Marques d'approbation.) Toutefois, ce. que nous ne pouvons pas, ce que nous ne devons pas oublier, c'est qu'au milieu même de nos désastres, de nos plus cruelles calamités, nous avons vu surgir, comme d*un laborieux enfantement, la liberté républicaine. •

Il semble que cette pensée doit nous rendre plus chère notre conquête et nous attacher à elle par des liens plus étroits, plus indissolubles. La République doit maintenant devenir notre bien propre, notre chose privée ; c'est dans nos cœurs que nous devons lui élever un temple auquel nous donnerons pour base notre appui le plus énergique, notre amour le plus pur et le plus désintéressé, notre dévouement le plus absolu et, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de notre sang. (Très-bien! très-bien I — Applaudissements.)

Messieurs, la France doit savoir ce qu'il en coûte d'abdiquer sa souveraineté, d'aliéner sa liberté, de se détacher du soin des affaires publiques et si, aujourd'hui, nous devions Toublier, j'ose le dire, ce serait abandonner honteusement notre honneur et le fruit de nos labeurs ; ce serait livrer le sang le plus pur de la nation à des mains qui ne se gêneraient pas — nous en avons des exemples — pour le verser sur tous les champs de bataille pour satisfaire le moindre de leurs ca« prices. (Bravo I bravo ! — Très-bien I)

Il me semble donc que nous devons faire nous-mêmes nos affaires, à tout prix et, d'ailleurs, la route à suivre nous est toute tracée : c'est une République sage, marchant d'un pas ferme et mesuré dans la voie du progrès ; c'est là, je ne crains pas de le dire, notre dernière planche de salut. Est-ce un rêve, est-ce une utopie, comme on veut en répandre méchamment le bruit dans nos campagnes ? Non 1 non! et si quelqu'un doutait encore de la puissance d'un tel ressort, je lui dirais : Venez voir ce qui se passe à deux pas de votre pays, venez voir de vos yeux et entendre de vos oreilles ; venez contempler cette Suisse si sage, si prospère, si grande de la vraie grandeur ; et, quand l'évidence aura convaincu les plus incrédules, nous chercherons tous, en France, à faire produire les mêmeâ effets

â40 DISCOURS

aux. mêmes causes; nous y arriverons sans peine, parce que nous saurons que la source de cette grandeur, de cette prospérité, c'est un modeste gouvernement républicain, assurant à tous les citoyens, indistinctement, les bienfaits de Tinstruction, de la science, de l'ordreet de la liberté.

Oui! c'est là, c'est en Suisse que nous devons aller chercher des exemples féconds; c'est là que la Savoie doit aller sMnspirer de cet esprit de conduite, de cette intelligence pratique des affaires qui font les peuples grands et prospères; mais, pour atteindre à ce résultat, la Suisse nous dira que le levier le plus puissant, c'est l'instruction gratuite, obligatoire et laïque. (Très-bien ! très- bien ! — Applaudissements prolongés.)

Oui, l'instruction doit être répandue à flots dans toutes les couches sociales. Aussi, messieurs, faudra-t-il, désormais, à tout prix, que l'instruction, que la science deviennent pour la France comme une seconde atmosphère qui l'imprègne, qui l'enveloppe, qui la submerge, qui l'inonde de toutes parts ! Je dirai plus, je voudrais que l'État ne laissât à personne autre qu'à lui-même le soin de déverser sur le pays cette source féconde et moralisatrice: l'instruction et la science qui doivent devenir la base fondamentale, la base sûre, certaine et solide de la croyance de tous les peuples, car, de même que l'État a le devoir et le droit d'armer tous les citoyens contre l'ennemi du dehors, il a le droit et le devoir — droit et devoir impérieux — de les armer tous aussi contre l'ennemi intérieur qui, sans cesse, menace Tordre et la sécurité du pays. Cet ennemi, vous l'avez nommé, c'est l'ignorance et la superstition. (Bravo! bravo ! — Applaudissements.)

Nulle autorité au monde ne saurait contester ce droit de l'État, car il a le devoir de veiller à Ja conservation de la patrie, notre mère commune. Et, quant à cette instruction, à cette science que nous devons acquérir à tout prix, le moyen par excellence d'y parvenir, le seul, nous a été indiqué à plusieurs reprises par l'homme illustre que nous avons l'insigne honneur de posséder au milieu de nous. Il y a peu de temps, en effet, retraçant dans un langage inimitable dont lui seul a le secret»

riiistoire de rimmorlel Hoche, il finissait son éloquent discours par ces mois quçnous devons retenir : Ce qu'il faut à la France, c'est du travail, encore du travail et toujours du travail ! (Trèsbien î très-bien ! — Approbation générale.)

Oui, messieurs, c'est du travail qu'il nous faut, c'est par le travail seul que nous referons la France grande et prospère; c'est par lui seul que tout homme^ sur la terre, se mettra à la hauteur de sa mission en concourant, d'une manière efficace, à l'œuvre humanitaire. Cette parole féconde que vous avez prononcée, nous devons la garder dans nos âmes comme nous conservons dans nos cœurs le souvenir de vos patriotiques efforts, vous, dont le nom seul, pendant des mois entiers^ a électrisé et électrise encore la France; vous, dont le nom seul, a été, pendant des mois entiers aussi, la terreur de nos ennemis ; Thistoire le dira, et c'est là, je l'avoue, une gloire et un honneur suffisants pour un homme ! (Bravo 1 bravo ! — Applaudissements.)

Oui, Thistoire dira que c'est à lui seul, que c'est à son incomparable activité, que c'est à son génie que la France a dû de conserver son honneur au milieu de ses plus tristes, de ses plus déplorables revers. (Nouveaux applaudissements.)

Messieurs, je bois à l'union de la France et de la Savoie, je bois à la République française ! (Oui I oui I — Applaudissements. — Vive la République! — Vive Gambetta I)

Après M. Taberlet,M. Duparc, député de la Haute-Savoie, prononce une courte allocution ainsi conçue :

Messieurs, les orateurs qui m'ont précédé vous ont dépeint, en termes chaleureux^ l'union de la Savoie à la France en 1792. En 1792, en effet, les armées françaises sont venues nous apporter la liberté et notre émancipation. A cette époque, une Assemblée, nommée par nos communes^ et qui prit le nom d'Assemblée nationale des Allobroges, se réunit à Chambéry et notre pays se constitua alors en République indépendante sous le nom de République des Allobroges.

Eh bien, cette République, par Torgane de son Assemblée nationale, vota Tannexion de la Savoie à la République française. On nomma une députation qui porta ce vœu à la Convention; celle-ci l'ayant accepté, nous fûmes réunis à la grande République française, sous le nom de département du Mont- Blanc.

Or, pendant toutes les guerres de la République et du premier empire, nos compatriotes savoyards se sont comportés en véritables Français; ils ont versé leur sang sur tous les champs de bataille, depuis les plaines de TÉgypte jusque dans les neiges de la Russie, et, comme dernière preuve de leur fidélité, c*est en Savoie, en 1814, lorsque Napoléon abdiquait, et en 1815, lorsqu'il était vaincu de nouveau, que les derniers coups de canon étaient tirés.

En effet, en 1814, nous combattions les Autrichiens à Âlbens et, en 1815, on nous retrouvait encore au combat de Bonneville. On le voit, nous avons toujours prouvé qne nous étions Français par le cœur. Aussi je bois à Tunion de la Savoie et de la France! (Très-bien I très-bien ! — Vive la République française t -^ Applaudissements.)

M. Gambôtta prend la parole après MM. Taberlet et Duparc; il adresse à l'auditoire ses Vifs remerclments, pour les senti*» ments exprimés à l'égard de la France. Il s'est exprimé ainsi :

Mes ghers Compatriotes,

Permettez-moi de terminer cette soirée en portant la santé du doyen des députés de la Savoie, de mon vénéré collègue et ami Duparc, qui vient de vous rappeler les titres de nationalité dé votre pays, et qui Ta fait dans un langage qu'il serait difficile de reproduire quand on n'a pas rexpérierice qu'il a acquise. Car il y a une éloquence qui dépasse toutes les autres, c'est l'éloquence des hommes qui ont vécu. On sent dans leurs paroles, même les plus simples et les plus modestes, je ne sais quelle force secrète et contenue qui fait que ce n'est p&s seulement un homme, un simple individu qu'on entend^ niais que

c'est la grande voix des générations passées qui parle. C'est à ces générations qui vous rattachent à la France, et dont il évoquait devant vous le souvenir, que je reporte tout l'honneur de celte soirée. (Très-bien! très-bien I)

Oui, ce fut une grande et mémorable époque, un moment ncomparable dans l'histoire du monde, que celui où une nation jeune et ardente, terrible à ses ennemis du dedans, victorieuse au dehors, la France de 92, abattant les trônes, fauchant les préjugés et entrant en libératrice dans la carrière du vieux monde pour inaugurer le règne du droit , s'arrêta âur le sol même de votre patrie.. Elle Avait pour elle la fbrce deâ armes et le prestige de la victoire ; elle avait le droit de dicter deâ lois, si elle n'avait écouté que les conseils de l'ancienne poli- * tique et si elle avait voulu se conformer aux traditions des conquérants.

Mais la première République française, et c'est pour cela qu'elle a laissé une trace impérissable dans la mémoire des hommes, n'employait la force qu'au service des i^ées généreuses. (Bravo ! bravo I — • Salve d'applaudissements.) Satisfaite d'avoir chassé les soutiens de la tyratmie, d'avoir refoulé devant ses léî^ions les soldats du despotisme, glorieuse et calme au milieu de la victoire, elle se tourna vers ce peuple de Savoie et lui dit : Délibère en paix ! choisis ta forme de ton gouvernement! tu es le maître de tes destinées!

Et quand, touchés par tant de noblesse et de générosité, ces peuples, vos ancêtres, d'un unanime accord, envoyèrent une députation à la Convention nationale, ainsi que vous l'avez rappelé, pour lui faire ce magnifique don d'un peuple libre à un peuple libre, la Révolution par l'organe de ses législateurs, la Convention nationale, déclara que c'était là une affaire d'une gravité exceptionnelle, et qu'il y fallait du jugement et de la maturité. .

Elle refusa de délibérer immédiatement sur une proposition aussi capitale et elle déclara qu^elle ne reconnaissait pas le droit qui sortait de la force victorieuse, qu'elle ne voulait pas de surprise, qu'elle refusait te don d*un peuple libre qui,

peut-être, n'obéissait qu'à un entraînement généreux La Convention nationale nomma une commission qui délibéra longuement, pendant un mois, et vous savez ce que c'était qu'un mois de la Convention! Un mois de la Convention, c'est un siècle d'aujourd'hui I car les jours de ces représentants héroïques, leurs nuits, tous leurs instants étaient remplis des soins qu'ils donnaient aux affaires publiques; c'était un débordement d'activité qui entraînait tout I Tout y passait : la guerre^ la diplomatie, les finances, la morale, l'éducation, les sciences^ les arts, tous les progrès 1 Un mois de la Convention I Mais c'était toute la vie d^un peuple I (Bravo I bravo I — Applaudissements répétés.)

. Eh bien, la Convention délibéra pendant un mois sur la question de savoir si elle accepterait la réunion volontaire de la Savoie à la France! Et après avoir mûrement débattu la question, après avoir formé une enquête, envoyé des commissaires, et recherché surtout si les généraux qui étaient à la tête des armées françaises n'avaient pas exercé de pression sur le pays, — et ici, je le dis en passant, ce fut à l'occasion de cette entrée en Savoie des Français, commandés par Montesquiou, que celui-ci fit cette belle proclamation si connue dans votre pays ; — c'est après avoir pris toutes ces précautions que la Convention, qui généralisait tout, qui ne cherchait jamais à rien résoudre par expédient, mais qui prenait corps à corps les difficultés^ les élevait et, de cet examen, formait une règle générale, — c'est après tout cela que la Convention, dis-je, acceptant de la Savoie le don qu'elle venait de faire d'elle-même, fit un des plus immortels, un des plus admirables de ses décrets, le décret dans lequel il fut statué, pour servir de règle politique aux armées de la République tout entière, que toutes les fois qu'un pays serait sur le point d'être envahi par une armée française, les généraux réuniraient leurs troupes, leur feraient prêter serment de respecter les propriétés et les personnes, de ne se livrer à aucune espèce de vexations, de saisies ou de pillage, convoqueraient les municipalités, rassembleraient les citoyens dans leurs comices.

SOUS la garantie, sous la protection de leur épée, de telle sorte que la présence de ces troupes n'était plus alors une menace, mais, au contraire, une égide ; puis, les peuples, ainsi convoqués, étaient appelés à délibérer sur leur destinée ; la Convention affirmait par là cette noble idée, depuis si cruellement méconnue, que la République française ne se battait pas par esprit de conquête ou d'usurpation; qu'elle n'entrait sur les territoires étrangers que pour y abattre le despotisme, et que pour rendre les hommes et les citoyens à eux-mêmes. (Bravo ! bravo I — Applaudissements.)

Lorsque la force triomphe dans le monde et qu'on ose formuler ce cynique axiome que la force prime le droit, on a le devoir de remonter à cette époque et de rappeler que, quand la France victorieuse promenait ses légions à travers toutes les capitales, elle avait une ligne de conduite inflexible et que c'était devant le droit qu'elle arrêtait toujours ses bataillons victorieux. (Longs applaudissements. — Bravo! bravo!)

On a le devoir de rappeler qu elle ne faisait pas de conquête, qu'elle ne prenait pas de territoires, comme on le fait quand les. populations sont considérées comme un bétail; qu'elle s'arrêtait devant les mœurs, ^es tendances, les aspirations des peuples pour les respecter dans leur ensemble; qu'elle savait et qu'elle disait .que la force ne fonde rien et qu'un contrat devait toujours être à la base de tout changement, de toute modification, — car la Révolution française aura surtout cette gloire et cet honneur d'avoir substitué, dans les affaires humaines, l'idée de contrat à l'idée d'exploitation et d'arbitraire. (Bravo ! bravo ! — Applaudissements répétés.)

Aussi c'est avec un véritable sentiment de joie que j'ai recueilli les paroles du doyen de cette démocratie et que, m'y associant, moi nouveau venu parmi vous, mais, à coup sûr, celui que vous avez su le mieux conquérir et le plus pénétrer, je bois à votre indéfectible avenir et à votre indissoluble union avec la France républicaine ! (Bravos prolongés. — Applaudissements. — Vive la République ! — Vive Gambetta I — Vive le grand patriote !)

PRONONCÉ A l'assemblée, LE 14 DÉCEMBRE 1872

Messieurs ,

Le débat qui s'engage devant vous , bien qu'il soit né à la suite de pétitions qui ont déjà un an de date, soulève une question dont l'opinion s'est emparée à tel point, depuis quelques jours, qu'il me semble nécessaire que, malgré la date des pétitions rapportées, nous entrions complètement dans les détails de la grave question, certainement la plus grave qu'on puisse agiter dans une Assemblée : la question de son existence politique*

Et, messieurs, je ne me dissimule pas avec quel sentiment intérieur une grande partie de cette Assemblée me voit paraître à cette tribune.

Je sais, par conséquent, si j'ai bien le souci des intérêts et des droits dont je suis le très-humble, mais très-ferme serviteur, à quelles précautions de langage, à quelle modération de parole me condamne... (Légères rumeurs à droite. — Écoutez! écoutez I) la situation qui m^est faite par mes honorables contradicteurs.

248 DISCOURS A l'assemblée

Mais^ messieurs , j'éprouve le besoin de vous dire que , si depuis longtemps nous n'avons pas déjà apporté à cette tribune la question, il faut bien que vous conveniez que ce n'est point du tout à notre cbarge et à notre responsabilité.

Nous avons déposé , dès le mois d'août 1871 , au moment même où vous votiez la constitution Vitet-Rivet, une proposition signée par un groupe de cette Assemblée qui , contestant, à raison de son origine, le mandat constituant de l'Assemblée, vous demandait de prononcer vous-mêmes votre dissolution.

Cette proposition a été l'objet , de la part de deux de vos commissions d'initiative, d'un rapport qui associait notre propre demande au vœu d'une partie de cette Assemblée demandant aussi la dissolution partielle de l'Assemblée et son renouvellement partiel.

Depuis un an et plus d'un an que ces propositions ont été faites, il ne vous a pas été donné de les voir paraître à l'ordre du jour.

Un membre à droite. — Il fallait le demander !

M. Gambbtta. — Nous l'avons demandé à cinq reprises différentes, comme le constate le Journal officiel, A diverses reprises, M. Quinet, M. Schœlcher sont venus à cette tribune vous prier de mettre à votre ordre du jour les propositions dont il s'agit. Je tenais à bien établir ces précédents , afin que le reproche qui nous est fait par certains esprits dans cette Assemblée d'avoir provoqué, à l'heure actuelle , la discussion d'aujourd'hui ne nous fût pas sérieusement imputable, et aussi pour faire ressortir ce qu'il y a, permettez-moi de le dire, d'oblique et de détourné à poser la question de dissolution sur des pétitions qui ont un an de date, quand vous êtes saisis régulièrement , par l'initiative parlementaire , et par le rapport de l'honorable IM. Princeteau, d'un projet de loi qui pose la question de dissolution. (Très-bien! très-bien! à gauche.)

Mais, si je fais cette observation , ce n'est pas , à coup sûr, pour ne pas profiter de l^occasion qui nous est donnée , et , puisqu'il s'ouvre, le débat veut qu'on l'achève et qu'on l'épuisé.

Et d*abord , je crois bon de nous expliquer sur le projet même de dissolution.

Il rogne, en effet, dans TAssemblée comme au dehor/S , sur les tendances des hommes politiques qui se sont associés au mouvement de dissolution, une série d'erreurs , de préjugés, d'inventions calomnieuses, qu'il est bon de dissiper.

On représente les partisans de la dissolution comme des hommes de violence , comme des hommes amoureux , avant tout, de provoquer le désordre , et d'arriver par une pression violente , irrégulière , ayant même recours h l'emploi de la force matérielle, à la séparation de cette Assemblée.

Je sais bien que ce n'est pas dans cette enceinte que je rencontrerai des esprits sérieusement convaincus d'une pareille disposition de notre part , mais on nous l'attribue au dehors, et par là on essaye de troubler l'esprit public : on essaye d'entraver ce mouvement qui se fait sur tous les points du territoire et qui, obéissant à des nécessités d'ordre public, à des considérations politiques de premier ordre, à l'urgence même de la situation, veut non pas infligerune atteinte ni à la dignité ni à l'indépendance de cette Assemblée, mais veut qu'on sorte d'une situation inextricable, grosse peut-être de trouble et de crise, veut que le différend qui s'agite ici soit tranché. Et il ne peut l'être par un autre arbitrage que par celui du suffrage universel , afin que tout le monde s'incline lorsqu'il se sera prononcé. (Très-bien! très-bien ! à gauche.)

Il est donc bien entendu que ce que nous réclamons, ce n'est pas, comme le craignent et comme se plaisent à le répéter certaines personnes, certains écrivains, ce n'est pas la dislocation de l'Assemblée, l^expulsion d'une partie de l'Assemblée, ce n'est pas la provocation ni au pouvoir d'en haut, ni à la force d'en bas, de se porter à un acle criminel, à une tentative violente contre les pouvoirs constitués. Non! C'est le droit que retient et qu'exerce tout membre du corps souverain par excellence, le souverain électoral, de se prononcer sur la conduite de ses mandataires, de juger de leur politique , d'apprécier leur situation devant le pays, de dire nettement , résolument,

250 DISCOURS A l'assemblée

ce qu'il en pense, et s'il pense qu'il y a lieu, pour le bien général, alors même qu'il se tromperait, alors môme qu'il errerait, s'il pense, dis-je, que la dissolution est la seule issue qui reste pour sortir des difficultés qui nous environnent, il a plus que le droit de le faire connaître, il en a le devoir. (Très-bien! trèsbien ! à gauche).

Alors, messieurs, il impose à l'Assemblée un autre devoir. C'est, non pas de considérer les pétitions qui arrivent à la barre comme des injonctions, comme des ordres^ comme je ne sais quelle affectation téméraire de violence dans le parlement ; non, c'est de les juger en hommes politiques, avec le coup d œil d'hommes d'État, et de se demander : Est-ce que le pays se trompe ? Est-ce que ces symptômes qui se manifestent doivent pour nous devenir Toccasion d'un jugement nouveau sur la politique du pays ?

Et ce n'est pas au point de vue de ces reproches qu'on adresse à certaines pétitions, que je n'ai pas lues, qui pouvaient être mal rédigées, qui pourraient émaner même de certains corps collectifs qui n'auraient pas eu légalement et strictement le droit de les rendre, que je veux porter le débat. Non, je veux le localiser sur le terrain purement politique, purement par* lementaire.

Il s'agit de savoir si l'opinion publique, si le suffrage universel, depuis le 8 février 1871, a modifié, en prenant la thèse qui vous est le plus favorable, — a modifié ses sentiments sur la marche des affaires, et si, par les actes successifs auxquels il s'est livré, il a condamné votre politique et épuisé votre droit.

Eh bien, je dis que, quand on remonte aux origines de l'Assemblée, on peut établir de la façon la plus claire que le man« dat dont cette Assemblée a été investie par le suffrage universel d'alors était un mandat limité, déterminé, caractérisé, spécial; que ce mandat a reçu son exécution, et que ce n'est pas là une thèse de juriste, que c'est l'instinct infaillible du suffrage universel, qui lui a dit en ce moment-là ce qu'elle avait à faire, et qui lui dit aujourd'hui ce qu'il lui convient, ce qu'il estexpé* dient de faire.

SUR Lk DISSOLUTION. 251

En effet, par quel titre avez-vous été convoqués, messieurs? Je suis bien obligé de reprendre les choses à Torigine, bien qu'aujourd'hui on pourrait dire qu'il s'agit encore moins de vous disputer le pouvoir constituant que d'établir votre impuissance gouvernementale. Mais puisqu'on nous a provoqués au débat, il faut qu'au dehors on sache de la façon la plus complète quelles sont les raisons qui , à mon sens, militent pour la dissolution. Nous dirons également, dût-on ne pas nous les opposer ici, et avec la plus grande loyauté, parmi les objections contre la dissolution, celles qui ne sont que factices et puériles et celles qui sont plus élevées et plus spécieuses. C'est à cette tâche que je veux^ me consacrer.

Je veux établir cinq points différents. (Interruptions.) Je n'ai pas la prétention de faire un discours ni de passion ni de polémique : je veux faire une démonstration. Ce n'est pas pour vous, messieurs, que je veux la faire, car je sais que malheureusement nous marchons à un échec numérique. Je ne me suis fait aucune illusion; je sais parfaitement que, quand on pose aux assemblées la question de leur existence, elles se décernent à elles-mêmes un brevet, non pas d'immortalité, mais de vitalité. Par conséquent, je veux purement et simplement légitimer le mouvement dissolutioniste, en donner les véritables raisons, le justifier, sûr que, d'ici à quelques semaines, l'opinion saura bien, même pour les plus incrédules et les plus résistants, trouver les moyens de conviction qui s'imposent. (Rumeurs à droite.)

M. LE MARQUJS DE Dampierre. — C'est de la menace!

M. Gambetta. — Messieurs, il n'y a aucune menace là dedans. (Mouvements divers. — Parlez I) Il y a la prévision d'un fait qui scréalisera très-certainement, si l'on en croit les symptômes qui se manifestent depuis quatre jours dans le pays (Exclamations à droite) ; c'est à savoir que la quantité de listes de signatures qui vous sont déposées vous prouveront que vous êtes en présence d'une manifestation vraie, profonde, irrésistible, du suffrage universel. (Rumeurs à droite.)

Je dis qu'à l'origine, au 8 février 1871, l'Assemblée a été

252 DISCOURS À l'assemblée

constituée en vertu d'un titre qui ne laisse aucune espèce de doute sur la nature des pouvoirs qu'entendait lui conférer le souverain, le suffrage universel.

Voici, en effet, dans quels termes était conçu l'acte qui ouvrait les collèges :

c Article i de la convention signée entre M. de Bismark et M. Jules Favre :

« L'armistice ainsi convenu a pour but de permettre au gouvernement de la Défense nationale de convoquer une As semblée librement élue qui se prononcera sur la question de savoir si la guerre doit être continuée ou à quelles conditions la paix doit être faite, n (Vives réclamations et murmures à droite )

Un membre. — Notre titre ne vient pas des Prussiens.

Un autre membre. — C'est honteux d'invoquer le traité avec la Prusse !

M. Gambetta. — Le décret qui convoque les électeurs reproduisait textuellement les lignes que je viens de lire, et, si on voulait remonter aux travaux préparatoires, si on peut appeler ainsi les quelques jours qui furent consacrés à la préparation des listes et à la nomination des candidats, on trouverait que c'était là Topinion unanime de ceux qui, depuis, se sont considérés comme investis d'un mandat à la fois illimité et omnipotent.

£n effet, à cette époque les réunions publiques étaient empêchées et entravées par la présence de l'ennemi; on avait eu à peine le temps de faire connaître, dans toutes les localités, que les élections allaient avoir lieu; il était impossible d'imprimer des listes que la poste pût transporter partout, puisque les communications postales étaient entravées et interdites dans quarante-trois .départements.

Vous l'avez si bien compris que, lorsque vous vous êtes réunis, à Bordeaux, vous avez vérifié les élections en partant de ce principe, que les élections seraient vériliées ipso faclo^ par cela même, qu^il n'y aurait pas de protestation dans un certain délai; vous les avez vértûées sur des dépêches télégraphiques.

Cela est tellement vrai, que vous serez, des assemblées qui se sont succédé en France, depuis cent ans, la seule qui n'ait pas d'archives ; il n'existe pas aux archives, à Theure qu'il est, de procès-verbaux réguliers constatant par quel nombre d'électeurs, inscrits ou votants, vous avez été élus. (Réclamations à droite.)

M. LE MARQUIS DE Dampierre. — Vous n'en savez rien, puisque vous n'étiez pas là I Vous étiez en Espagne !

M. LE COMTE DE Rbsséguier. — Il y a des rapports sur chaque élection.

M. Gambetta. — Celte absence de concours du corps électoral, à l'époque de votre nomination, se retrouve encore dans l'addition des chiffres des suffrages exprimés. En prenant dans chaque département les têtes de listes, on n'arrive pas à 5,500,000 électeurs ayant pris part aux votes. Or, vous connaissez lechifîre de la population électorale de France.Vous n'en atteignez donc pas la moitié. (Nouvelles réclamations adroite.)

J'ajoute que depuis le moment où on a constitué l'Assemblée au 8 février, des élections successives ont eu le résultat de consulter à peu près les trois quarts du suffrage universel, par suite des renouvellements partiels qui ont eu lieu dans certains départements une fois, dans d'autres deux fois, et dans certains trois fois, de telle sorte que le suffrage universel, ayant envoyé un certain nombre de députés depuis le 8 février 1871, on arrive à constater ce phénomène particulier, que presque toutes les élections, 1 1 5 à peu près sur 133 ou 134, ont amené des représentants d'idées absolument opposées, au point de vue de la forme politique, au point de vue des institutions gouvernementales, aux députés qui siégeaient en vertu de l'élection du 8 février 1871, et qui excipaient du prétendu mandat illimité pour fonder ou organiser la monarchie. Je dis qu'on trouve dans cette simple comparaison, entre les élections antérieures et les élections postérieures au 2 juillet 1871, la preuve que le suffrage universel, tout au moins, a changé absolument sa manière de voir au point de vue de vos prétendus pouvoirs constituants.

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