Ledru-RoUin fut élu à l'unanimité des voix, moins trois
LEOftU-BOLUN. — I 1
puisse imposer au citoyen des obligations, des devoirs, sans lui départir, en revwiche, une portion quelconque de souveraineté.
La souveraineté du peuple, tel est, en effet, le grand principe qu'il y a près de cinquante années, nos pères ont proclamé.
Mais cette souveraineté, qu*est-elle devenue? Reléguée dans les formules d'une constitution, elle a disparu du domaine des faits.
Pour nos pères, le peuple c'était la nation tout entière, chaque homme jouissant d'une part égale de droits politiques, comme Dieu lui a fait une part égale d'air et de soleil.
Aujourd'hui, le peuple, c'est un troupeau conduit par quelques privilégiés comme vous, comme moi, messieurs, qu'on nomme électeurs, puis par quelques autres, plus privilégiés encore, qu'on salue du titre de député.
Et si ce peuple, qui n'est point représenté, se lève pour revendiquer ses droits, on le jette dans les cachots.
S'il s'associe pour ne pas périr de misère et défendre son salaire insufOsant, on le jette dans les cachots.
Si, comme à Lyon, dans les jours de funèbre mémoire, il écrit sur son étendard : « Du pain ou la mort, » on le mitraille, et l'on calomnie ses restes mutilés.
Et à ces cris de désespoir, on entend quelques voix parties delà tribune répondre : Peuple, que veux-tu, que demandes-tu? n'es-tu point souverain, peuple, n'es-lu point roi? Insultante dérision, misérable ironie! le peuple roi ! Ils l'appelaient roi aussi, les Pharisiens d'une autre époque, ce Révélateur d'une religion nouvelle, qui venait prêcher aux hommes l'égalité et la fraternité. Ils l'appelaient rai^' mais en le flagellant, en le couronnant d'épines, en lui jetant à la face l'injure et le blasphème. Le peuple, messieurs, c'est VEccehomo des temps modernes ; mais soyez convaincus
que sa résurrection esl proche ; il descendra aussi de sa croix pour demander compte de leurs œuvres à ceux qui l'auront trop longtemps méconnu. {Applaudissements pro'^ longés.)
Voilà, messieurs, le peuple, le voilà tel que nous Fa fait le gouvernement représentatif.
C'est dire assez que ce système déshonoré, rongé par la corruption, a fait son temps, et qu'il faut le changer, à peine de subir][une violente révolution.
Et pour le changer, messieurs, la réforme électorale est le premier pas à faire : sans elle tout progrès pacifique est imposisible. Cette réforme, il la faut radicale. Que "tout citoyen soit électeur, que le député soit l'homme de la nation, non de la fortune; qu'il soit désigné pour sa vertu.
Mais la réforme électorale, que serait-elle, si elle n' aboutissait qu'à une transformation du régime représentatif? un vain mot, un changement de gouvernants, d'état-major 1 Le pays exige davantage. De grandes questions ont été posées et peuvent être résolues ; de grandes souffrances se sont révélées et demandent satisfaction ! La régénération politique ne peut donc être qu'un acheminement et un moyen d'arriver^à de justes améliorations sociales.
C'est par cette tendance fraternelle et sympathique, messieurs, c'est à ce point de vue élevé de l'amour du peuple que le parti démocratique se distingue surtout et profondément des autres partis éclos de la révolution de Juillet.
Considérez en effet la phalange doctrinaire, que veutelle, où tendent ses vœux ?
Elle invoque une espèce delégitimiléTacticequi n'a ni la sanction du peuple, ni la sanction des vieilles traditions î elle repousse le droit divin et combat le droit populaire ; elle détruit une fiction qui reposait sur un principe pour la remplacer par une fiction mesquine qu'elle crée à son
usage d'abord, et ensuite à celui de la bourgeoisie. Mais dans cette pédante école, le peuple n'a pas sa place.
Le parti Thiers, où marche-t-il? Son chef l'a dit, Ta écrit. Il ne voit dans la révolution de Juillet qu'une charte contractée en place d'une charte octroyée, une pairie sans hérédité, au lieu d'une pairie héréditaire. Il considère la France comme irrévocablement liée par les honteux traités de 1815, l'alliance avec l'Anglais comme un appui nécessaire, et la grande victoire des Irois jours n'a dû amener à ses yeux qu'un changement de dynastie. Quant au peuple qui a remporté cette victoire, il est un marche-pied qu'on brise dès qu'on s'en est servi pour monter.
Parlons-nous de la fraction Barrot, qui n'est plus qu'une nuance du parti Thiers? Pour être moins corrompue que celui-ci, pour savoir mieux composer sa tenue, pour être plus amie d'un certain libéralisme nuageux, s'occupe- t-elle davantage de l'avenir du peuple, dont la grande voix lui fait peur, voix qu'elle veut essayer d'étouffer par l'adjonction des capacités?
Et le parti légitimiste,qui feint de se poser aujourd'hui au nom du peuple, peut-il sincèrement, et je ne sais par quel retour subit, penser aux intérêts, aux droils de ce peuple qu'il a si longtemps opprimé ?I1 est bien vrai que, pour rentrer dans la réalité politique, il affecte nos principes, notre langage, et parle de souveraineté du peuple, lui de droit divin. Mais ces mots grimacent dans sa bouche ; c'est le renard qui se revêt, par nécessité, de la peau du lion. {Bravo I bravo I)
Pour ces partis surannés ou bâtards, le peuple n'est donc qu'un mot, c'est le comparse de la pompe théâtrale, c'est l'esclavage antique escortant le char du triomphateur. {Bravo I bravo I )
Pour nous, messieurs, le peuple c'est tout. Soulager ses misères, ses douleurs, voilà notre but. Passer par la ques-
tion politique pour arriver à ramélioration sociale, telle est, je le répète, la marche qui caractérise le parti démocratique en face des autres partis. {Très bieni)
Et la première, la plus capitale des réformes, messieurs: c'est la révision de Timpôt. La révolution de 89 en a proclamé l'égalité, mais la pratique donne ici à la théorie le démenti le plus cruel. Direct ou indirect, l'impôt écrase surtout les classes pauvres; son assiette et la proportion dans laquelle il est réparti doivent donc être changées.
La plus pesante des charges, celle du service militaire, l'impôt du sang, comme on l'appelle, n'atteint que les enfants du peuple. Le remplacement crée au profit des riches un odieux privilège, il énerve les classes aisées, il affaiblit l'armée. En l'abolissant, on doublera les forces vives et productrices de la nation, on la rendra plus compacte et [Jus redoutable vis-à-vis de l'étranger qui la menace sans cesse. A côté de l'armée active se placera naturellement une réserve exercée qui au premier signal volera sous les drapeaux.
11 est, messieurs, une autre question d'une plus haute gravité encore, d'où dépend l'avenir des sociétés modernes, la question des salaires.
Quel est, en effet, celui de nous qui, en parcourant nos cilés manufacturières, nos grands centres de population, ne s'est senti profondément ému, ému jusqu'aux larmes, à l'aspect de ces hommes privés de toutes jouissances, et trouvant à peine dans le salaire d*un travail sans relAche de quoi satisfaire à leurs plus impérieux besoins? de ces jeunes filles gagnant six sous par jour, et réduites à chercher dans une prostitution froide et systématique le complément à la nourriture qui leur manque? {Cest vrail c'est vrail) de ces enfants faibles et languissants, condamnés à trouver avant l'âge, dans un travail au-dessus de leurs forces, ce
pain que le père ne saurait leur procurer? de ces vieillards trahis par les ans, et à qui on n'assure un asile qu'après les avoir flétris par la prison?
Eh bien, messieurs, en présence de ces plaies honteuses de notre société, en présence de ces intérêts si légitimes et si sacrés, que fait le gouvernement représentatif?
Dans la Chambre, et pour ne parler que de la dernière session, on s'occupe de l'adresse d'abord. A cette époque semble naître, chaque année, une lueur d'espérance ; mais cène sont que des vanités menteuses, que des ambitions privées qui s'agitent et s'entrechoquent. Le projet toujours si menaçant, finit par un compliment de plus en plus servile pour le pouvoir.
Puis vient la question d'Orient : au souvenir des Pyramides, courte et glorieuse épopée, la France se sent rajeunir. L'armée bouillonne de courage, un marin éprouvé demande un signal, un seul, pour aller incendier la flotte de l'Anglais. Mais on disserte, on négocie, on temporise, et l'Anglais, pendant ce temps, bombarde Beyrouth, s'empare de Sain t-Jean-d' Acre, et le pavillon aux trois couleurs est insulté, et la France courbée devant l'étranger, chassée du conseil des rois, voit ternir sa gloire et déchoir sa prépondérance ! {Profonde sensation.)
Parlerai-je des fortifications, de cette question si brûlante? Les uns les ont jugées de suit«, et je suis de ce nombre, à la main qui les donnait; les autres, purs et dévoués cependant, ont trop apprécié ce perfide projet à la mesure de leur propre loyauté; aujourd'hui à l'œuvre à l'exécution partielle et cauteleuse, tout doute se dissipe. Les fortifications obtenues contre l'invasion de l'étranger ne sont que trop dirigées contre les libertés de la France. {Cest vrail c^est vrail)
Voilà toute cette session 1 Et pendant tant de longs jours, qu'^-t-on fait pour le peuple, pour cette partie du peuple
manquant de tout, couverte de haillons, qui se presse sur le seuil et frappe à la porte ? Licteurs ! faites place à ses maîtres, le budget n*est-il point voté? chacun des sénateurs n'y a-t-il pas pris part? ne s'est-il point gorgé pour soi ou pour les siens? Licteurs, faites faire place, que les maîtres du monde aillent prendre aux champs quelque repos pour ce qu'ils n'ont point fait. (Bruyants applaudmements . )
Jetterons- nous maintenant, messieurs, un regard au dehors de la Chambre, sur le pouvoir lui-mêmefT
Et tout d'abord, ce sont les glorieuses destinées de l'Afrique confiées au signataire de la Tafna.Et cette terre promise où tant d'esprits pourraient trouver un alimenta leur ardeur, tant de parias un soulagement à leurs misèresy celte terre que les Phéniciens représentaient par un épi, Fericky comme symbole de sa fécondité, qu'est-elle devenue sous une administration qui a des engagements avec l'étranger? Un théâtre de gloire et de périls sans cesse renaissants pour l'armée, un moyen de faveur pour quelques privilégiés, un lieu de dégoût pour des chefs valeureux qui l'ont généreusement arrosée de leur sang. Elle coûte enfin des millions, elle qui, aujourd'hui, pourrait presque en rapporter.
Et la presse, n'a-t-elle point été traquée de toutes parts? Pour ces lettres surtout dont on ne cherche même plus l'auteur, pour ces lettres quin'ont laissé qu'une impression, mais mystérieuse, universelle, redoutable, née du rapprochement entre la diplomatie lâche et perfide qu'on y exalte et la politique suivie depuis dix ans [Bravo 1)^ n'a-t-elle point, victorieuse de cette lutte, été reprise en vertu des lois de septembre', de ces lois impies, parricides, portées par ceux-là mêmes qui avaient vécu de la presse, qui l'avaient indignement exploitée, et qui l'ont enchaînée d'autant plus sûrement qu'ils connaissaient mieux tous les secrets
de SOS rpssourccs et de sa puissance? (Signes d'adhésion
marquée.)
Le pouvoir, enfin, n'a-t-il point à rendre complu de ces
agilalions nées comme d'un orage sur lous les points de la
France, à l'aspi'Cl de cliarges nouvelles ù ajouter encore
à de si lourds impôts?
Mais, messieurs, en mettant en regard de ce douloureux tableau le programme de mes vœux, de ma foi politique, n'ai-je point oublié, pour m'abandonnera de cliùres espérances, les hommes uti milieu desquels votre conliance m'enverra ?
Non, j'ai tout pesé. Je sais que ces doctrines de dévouement sont traitées de folies par la majorité acquise à tous les ministères, quels que soient leur dilapidations, leur aveugle égoïsme. .le sais que la vénalité, que la peur, la peur surtout, a tout infecté, et qu'entraînées par ce débordement de corruption, des natures d'élite se sont livrées au découragement. Je sais que, de toutes parts, les hommes qui vivent de celte honte se sont coalisés pour étouffer le moindre cri d'alarme.
Mais, loin de me laisser abattre par ces obstacles, je puiserai, dans le sentiment du devoir que votre mandat m'imposera, la force do les surmonter. Je serai soutenu par l'illustre souvenir des grands citoyens que, selon les temps et les circonstances, votre patriotisme a envoyés à la représentation nationale ; les Sieyès, les Camot, les Benjamin Conslanl, les Lafayetle, les Cormenin, 1rs Garnier-Pagès, glorieuse cohorte sortie de voire collège en quelque sorte consacré; et si ma voix se brise dans le tumulte de tant de résistances intéressées, l'avenir, messieurs, l'avenir qui est à nous, se chargera de développer les germes dont j'aurai, dans la mesure de mes forces, contribué à jeter la semence.
C'est ainsi, messieurs, que je comprends ma mission.
pénible et rude apostolat ; c'est ainsi que la comprenait ce noble et généreux alhlèle, frappé d'une mort si prématurée : là est sa gloire. Honneur à lui, messieurs, honneur à vous qui avez su le deviner ! Puissé-je, en acceptant son héritage, succédera sa vertu! Mais si le désir ardent de se dévouer suffit au succès, croyez, messieurs, que vous n'aurez point armé un soldat indigne de cette grande cause de la démocratie, pour laquelle nos pures ont triomphé et que nous ne saurions sans honte laisser périr.