LES TREMBLEMENTS DE TERRE
Je crois que nous autres, Français, nous sommes faits pour comprendre toute la grandeur d'une pareille conduite, et je suis heureux de dire à mon illustre voisin, le général Torrijo^ ancien président du Pérou, que la France honore, respecte et félicite le Pérou ! (Applaudis' sements,)
Mais nous, messieurs, n'avons-nous rien à faii:e? fautil nous renfermer dans une stérile pitié? ne pouvonsnous témoigner de notre sympathie? 11 y a là pour nous un devoir à remplir, et, j*oserai le dire, un devoir tout particulier pour des Français. Aujourd'hui, plus que jamais, les divisions nationales disparaissent ; en se rapprochant, les peuples sentent mieux le lien qui les unit, et je ne doute pas que dans cinquante ans, quand nos enfants feront le tour du monde par partie de plaisir, ils ne sentent plus vivement encore que tous les hommes sont de la même famille et qu'ils sont faits pour se secourir et pour s'aimer les uns les autres. (Bravos»)
Mais enfin parmi les peuples, je dirai que si tous sont nos frères, il en est quelques-uns qui sont, pour nous autres Français, des frères plus proches, des fils de la même mère ; ce sont ceux qu'on appelle peuples de race latine, — A dire vrai, je n'aime pas trop ce mot de race^ il ressemble beaucoup à celui de noblesse ; ce sont des mois qui divisent. Aujourd'hui trop souvent on parle de sa race, comme autrefois on parlait de sa noblesse, la main sur la garde de son épée et toujours prôt a se battre. (Applaudissements.)
D'ailleurs ce mot de race est une erreur; il suffit d'étudier l'histoire pour voir que, nous autres, Espagnols et Français, nous ne sommes pas des peuples de race latine, mais, ce qui est fort différent, des peuples de langue latine. La langue que nous parlons est celle que nous avons reçue des Romains, et à vrai dire, aujourd'hui,
avec des désinences diverses, Italiens, Espagnols, Français, parlent à peu près la même langue. C'est cette ressemblance qui atteste notre fraternité.
J'entends dire souvent qu'en lisant les écrivains modernes de l'Espagne ou de l'Italie^ on se plaint de n y plus retrouver les belles formes de langage du seizième siècle; on dit que les gallicismes y dominent. On ne s'aperçoit pas qu'un même progrès de civilisation a rapproché les peuples et les langues. Les Espagnols du dix-neuvième siècle parlent comme les Français du dix-neuvième siècle, parce qu'ils ont le même esprit et qu'ils ont le môme instrument pour rendre leurs pensées. Le rapprochement du langage répond à la communauté des besoins, des idées, des sentiments. J'ai donc raison de dire que l'Amérique espagnole est de notre famille ; les Américains sont des frères plus jeunes, si vous voulez, mais enfin ce sont des frères : nous devons avoir pour eux un redoublement de sympathie, il faut les aimer plus tendrement.
Mais, dira-t-on peut-être, il est bien tard pour s'occuper de rÉquateur; il y a longtemps que révénement est arrivé. A Paris, centre des nouvelles du monde entier, les événements se précipitent avec furie; chaque matin on veut trouver- dans son journal au moins une révolulion ou un changement de dynastie. Que n'attend-on pas du journal et des journalistes? (Rires.)
Sans doute un événement qui date de l'année dernière est déjà vieux pour nous, mais c'est une raison de plus pour agir, une raison de plus pour apporter notre offrande si modeste qu'elle soit. Permettez-moi une comparaison. Quand une femme perd le mari qu'elle aime, le premier jour elle est entourée de ses parents, de ses amis ; on vient à son secours ; on a peur qu'elle ne s'ennuie, qu'elle ne reste seule avec ses larmes. Tout cela,
LES TREMBLEMENTS DE TERRE. 29i
c'est le premier rnoment. Mais viennent ensuite les réalités de la vie : la veuve est isolée, on ne s'occupe plus d'elle. Supposez qu'au milieu de cet abandon une voix amie se fasse entendre, qu'une personne éloignée arrive ou écrive, alors vous voyez le cœur de la veuve s'ouvrir à cette consolation qui vient la chercher dans la solitude et qui lui parait plus douce que les consolations du premier jour. Eh bien, cette veuve, c'est l'Equateur. 11 y a eu aux premiers jour des amis bons et ardents qui sont venus au secours de cette victime désolée, mais la douleur reste, et toutes les pertes ne sont point réparées. Croyez-vous qu'une voix qui viendra de France ne sera pas entendue? qu'une main généreuse étendue à travers l'Océan ne sera pas serrée comme la main d'un ami? Messieurs, il y a là pour nous un devoir à remplir, il y a du bien à faire. Il faut que là-bas on entende parler de la France, il faut qu'on nous aime, il faut que sur les bords de cet océan Pacifique, — si souvent troublé, ravagé par la politique, — le pécheur, le marin, voyant un navire avec les couleurs tricolores, se dise : « Ceux-là sont des frères, ceux-là sont des amis, ils ont pensé à nous dans l'adversité ! »
Voltaire, vieux et fatigué, n'ayant plus grand souci de sa renommée^ disait :
J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage.
Je crois aussi que le bien est la seule chose qui reste, et c'est la pensée sur laquelle je voudrais terminer ce discours. Les passions nous séparent, la politique nous divise, la poussière des intérêts nous éblouit, mais il vient toujours un moment où l'homme reconnaît son frère dans un autre homme : c'est quand la douleur nous frappe nous-mêmes ou quand elle abat nos semblables. Alors on sent que l'on est de la même famille, on se rap-
proche les uns des autres, on se serre les mains, on se console mutuellement. Ces heures<là, croyez-le, sont les heures les plus belles et les plus douces de la vie, elles sont les seules qu'on ne regrette jamais. Envoyons donc des consolations, des encouragements, des secours à nos frères de rÉquateirr, et gardons pour nous cette devise qui doit être celle de rhumanité : <r Aimons-nous, aidons-nous. » (Applaudissements prolongés.)
XYIII
Discours prononcé le 10 février 1869, à la salle Herz, dans la réunion tenue par les amis de la paix.
Mesdames, Messieurs,
Nous sommes réunis ce soir pour entendre Thonorable M. Frédéric Passy nous parler des maux de la . guerre et des bienfaits de la paix. — Notre réunion se lient en vertu de la loi de 1868 ; c'est dire que c'est une réunion non politique.
La première personne que j*ai rencontrée, s'étonnant de la liberté qui nous est laissée, m'a dit : « Gomment! réunion non politique? Vous allez parler de paix et de guerre sans faire de politique F je vous en défie. » — Je lui ai répondu : « Il y a des âmes timorées qui font le désespoir des confesseurs; il y a également des esprits timorés qui font le désespoir des amis de la liberté. A ceux-là, chaque fois qu*on accorde une liberté, il semble qu'on met dans leurs mains un fusil qui va faire explosion ; ils ont peur d'y toucher. »
Oui, nous parlerons de la paix et de la guerre sans faire de politique, sans en faire dans le sens de la loi rendue Tan dernier. Cette loi, que nous n'avons pas à apprécier, a voulu très-évidemment empêcher qu'on
élevât dans toute la France des tribunes à rencontre de celles des Chambres, qu'on recommençât les clubs : elle a interdit la discussion publique des actes du gouvernement j mais elle ne veut pas, elle n'a pas pu vouloir interdire la discussion, l'examen de ces grandes questions qui intéressent la vie de tous les peuples. La preuve en est dans la façon dont on interprète et dont le gouvernement laisse interpréter la loi sur les réunions. Partout on discute sur la propriété, le travail, le capital, l'intérêt. Tout cela constitue des questions éminemment politiques, mais politiques dans le grand sens du mot ; c'est-à-dire des questions qui peuvent se discuter à Paris, à Londres, à Bruxelles, à Genève, etc., et qui ne menacent aucun gouvernement en particulier.
C'est ainsi que nous comprenons la loi et que nous entendons l'exécuter aujourd'hui.
Le premier devoir d'un citoyen, selon moi, c'est de demander la liberté quand il ne la pas. Son second devoir, c'est d'en user quand il l'a et de ne pas laisser croire qu'il s'est contenté d'une vaine opposition. Son troisième devoir, c'est de ne pas abuser du droit qu'on lui a rendu. C'est de cette façon qu'on désarme les ennemis de la liberté; qu'on fait l'éducation de ces amis scrupuleux qui ont toujours peur; et qu'en peu de temps on arrive à faire passer dans les mœurs les idées que nous essayerons d'y faire pénétrer aujourd'hui.
Je n'entrerai pas dans le fond même du sujet qui nous rassemble en ce moment : je le laisse à H. Frédéric Passy; je voudrais seulement écarter de son chemin certaines broussailles, certains préjugés qu'on rencontre toujours.
Par exemple, dès qu'on fait une réunion, on trouve des gens, des gens graves, sérieux, qui disent : « Allons,
LES MAUX DE LA GUERRE. 2b5
bon ! on va encore parler; toujours des bavards et des avocats ! » Ils ne sont pas encore arrivés à feire la différence. (On rit,)
A ces honnêtes gens je n'ai qu'une chose à dire : C'est que, pour faire connaître, comprendre, aimer la vérité, on n'a encore trouvé qu un moyen : la parole. Le jour où on en aura découvert un autre, on pourra l'essayer ; mais, jusqu'à nouvel ordre, la parole écrite ou le langage parlé sont les seuls moyens que les homme» possèdent pour se comprendre, il faut bien user des ressources que l'on a à sa disposition.
Je connais cependant un peuple qui ne parle pas. C'est le peuple des moutons... (Rires,) mais tous les ans on le tond, en attendant qu'on l'envoie à la boucherie. {Applaudissements,) Or, nous n'avons aucun désir d'être tondus péri, diquement, et encore moins d'être écorchés tout vifs ; c'est pour cela qu'il nous faut parler.
On dira : « C'est là une réponse qui ne va pas au fond des choses; nous ne voulons pas vous empêcher de parler ; mais pourquoi discuter sur des questions insolubles? Certainement la paix vaut mieux que la guerre, qui entraîne beaucoup de maux après elle, tout le monde a dit cela ; mais la guerre a toujours duré, par consé-* quent elle durera toujours. Elle est aussi ancienne que le monde. Ils n'étaient encore que deux frères sur la terre ; l'un a tué l'autre et a commencé les exploits du conquérant ; depuis ce temps, on a continué la politique de Caïn, et il n'y a pas de raison pour qu'elle finisse. Quand vous voudrez la paix perpétuelle, il vous faudra . aller chercher un monde différent de celui-ci. Actuellement, vous renouvelez l'utopie de l'abbé de Saint-Pierre ou celle de Kant. A la fin du siècle dernier, lorsque Kant écrivait en véritable philosophe, c'est-à-dire en rêveur, un projet de paix perpétuelle, il y avait en Hollande un
aubergiste, homme positif et peu poétique, comme sont en général les aubergistes, qui prit pour enseigne : A la paix perpétuelle! mais au-dessous de ces mots était figuré un cimetière ; c'était là, suivant lui, le seul endroit où on pouvait se reposer toujours ; et encore ! (Sourires.)
Parmi les opposants, il y a une autre variété: — je ne sais comment nommer ceux-là, — ce sont les politiques, ils sont peut-être les plus intelligents ; ils disent : « Laissez-les parler, ça ne fait de mal à personne ; ce sont de bonnes gens bien naïfs ; ils s'imaginent que la raison, le bon sens, l'intérêt bien entendu, gouvernent le monde ; nous savons autre chose que cela, nous ; nous savons ce que c'est que la politique: c'est l'art détromper les hommes et de s'en faire vingt-cinq mille livres de rentes et même davantage. Coudre la peau du renard à celle du liouy c'est la science suprême. Ces bonnes gens, — ils ne disent pas cela en face de vous,* — sont des imbéciles, nous autres, nous sommes des gens d'esprit. » (Sourires,)
Je dois dire que ceux qui parlent ainsi sont en général beaucoup moins scélérats qu'ils ne rimaginent; et, que de notre côté, nous sommes un peu moins naïfs et moins bonasses qu'ils ne le supposent.
Ce que nous croyons, c'est que l'histoire, c'est-à-dire roxpérience du monde, porte avec elle ses enseignements ; et que si on la consulte, on peut espérer que la guerre cessera, et qu'on verra quelque jour le règne de la paix.
Quand on se sert de ces mots généraux : la guerre^ la paix, la propriété, la famille, le gouvernement^ on est sous l'empire d une illusion. Ces mots, dans la suite des temps, ont désigné des choses très-différentes ; et quand on dit que la guerre a toujours duré, on ne se rend pas compte de ceci : c>st que la guerre d'aujourd'hui n'est
plus la guerre d'autrefois. Si un enfant n'avait jamais vu personne mourir, et qu'on lui présentât un vieillard en lui disant : « Voilà monsieur un tel qui vit depuis soixantedix ans ; » il répondrait — la conséquence serait toute naturelle — « Il vivra donc toujours. » Mais ceux qui ont connu ce vieillard, enfant , jeune homme; homme fait, et qui le voient arrivé maintenant à un âge plus qne mûr, ceux-là l'aperçoivent très-bien que sa fin approche. .Eh bien, la guerre a eu son enfance, sa jeunesse, son âge mûr; elle commence à devenir vieille, très-vieille, et c'est pourquoi elle essaye de se farder, de paraître belle, comme les vieilles coquettes ; mais on voit ses rides et on commence à ne plus Tadorer.
En peu de mots, voici l'histoire de la guerre, vous allez voir combien, sous ce nom de guerre, on a compris de choses différentes.
Vous savez qu'en pratiquant des fouilles sur l'emplacement de l'ancienne Ninive, on a trouvé des espèces de cylindres de terre sur lesquels les monarques assyriens inscrivaient les hauts faits de leur règne. C*était alors l'enfance de la guerre, et, naturellement ces Nabucho* donosor, ces Teglath-Phalazar, et autres noms impossibles, se glorifiaient d'une seule chose, d'avoir tué tout le monde ! « Nou? avons, disent-ils, égorgé nos ennemis ; les uns ont été déchiquetés, les autres empalés, les enfants ont été écrasés sur les rochers comme des oiseaux dans leurs nids, les femmes ont été emmenées, les villes brûlées ; les vallées, les ravins, étaient tout remplis de cadavres. »
Voilà une guerre qui, aujourd'hui, ne serait pas admise par notre civilisation. Cependant, si au temps de Sardanapale, ou des autres monarques dont je parlais, quelqu'un avait dit que cette guerre cesserait, qu'un beau jour on ne considérerait plus comme une
chose sublime d'égorger les enfants, de tuer ou de maltraiter les femmes, on lui aurait répondu : « Vous êtes un rêveur 1 »
Cette idée était tellement enracinée que, jusque dans la Bible même, à notre grand étonnement, nous retrouvons la même férocité. Ainsi, dans l'un des plus beaux psaumes, le psaume sur les fleuves de BabylonCy nous lisons, au dernier verset, ces paroles : « Babylone ! heureux qui te rendra les maux que tu nous as faits : heureux qui te prendra tes enfants et les écrasera sur la pierre! »
La guerre, dans son enfance, était donc fort différente de ce qu'elle est de nos jours.
Cette enfance a duré longtemps. Chez les Grecs, nous la voyons encore dans toute sa barbarie. Dans Homère, quand Hector dit adieu à Andromaque, il prévoit l'avenir et il lui dit: « Un jour un guerrier, un prince, t'emmènera esclave ; il te fera tisser de la toile ou tirer de l'eau ; tu pleureras , mais il faudra te résigner ; la nécessité est invincible. »
Encore une idée qui est tombée.
Passons à une autre époque, à la jeunesse de la guerre.
Ce sont les Romains qui la représentent, les Romains qu'on veut nous faire adorer et que je regarde, moi, comme une race née pour le malheur du monde. (Marques d'approbation.) C'est cette race qui a, si je puis me servir de ce mot, militarisé l'esprit humain, qui a fait considérer comme l'idéal de la grandeur l'armée et l'administration ; car l'administration n'est autre chose qu'une armée civile, ou, comme le disaient les Romains, une milice civile. Chez les Romains, la guerre est encore la chasse à ^'homme ; on détruit les villes, on prend tout le monde : les hommes, les femmes, les enfants,
pour en faire des esclaves. Cela dure jusqu'à la n de la République, et plus tard encore.
En nous racontant la vie de Marins qui gagna la bataille contre les Cimbres, Plutarque dit qu*on vit alors un spectacle horrible ; les femmes des Gimbres, n'ayant pas voulu être esclaves, s'étaient pendues elles-mêmes à leurs grands chariots; on en vit une, dit-il, qui s'était attachée au timon, et avait, à chacun de ses pieds, pendu un de ses enfants. Plutarque s'indigne du courage de ces gens, qui avaient eu assez de force pour se soustraire à l'esclavage; l'idée que les Romains ne sont pas moins féroces ne lui vient même pas à l'esprit.
Trois siècles après Marins, Claude le Gothique, un des prédécesseurs de Constantin, écrit dans une lettre que nous retrouvons dans VUistoire Auguste^ qu'il est dans le ravissement; il vient de combattre et de détruire les Goths ; il estime qu'il en a taillé trois cent vingt mille en pièces, et il ajoute dans l'ivresse de sa joie : « Quant aux femmes, il y en avait tant que chacun de nos soldats s'en est adjugé deux ou trois ! »
Voilà la jeunesse de la guerre. Heureusement pour nous, elle a vieilli*
Dans son âge mûr, c'est-à-dire dans des temps plus modernes, la guerre laisse encore beaucoup à désirer*
Les barbares sont entrés dans l'Europe, ils y ont apporté leurs idées, leurs préjugés, leurs passions. — Par exemple, on nous élève tous dans l'admiration de sainte Clotilde, qui a converti Clovis, roi des Francs « Je ne veux rien détacher de l'auréole de cette sainte, tout en remarquant qu'elle a été Canonisée par les Francs de ce temps-là ; elle ne Ta pas été à Rome, où je doute qu'on la Canonisât, aujourd'hui qu'on Connaît sa vie. A la mort de Clovis, Clotilde dit à ses enfants (il y avait trente ans, à peu près, que le roi de Bourgogne avait
tué le père et la mère de Clotilde) : « Mes chers enfants, si vous m'aimez, vengez-moi ! » A Tinslant même, les fils de Giotilde partent, non pour punir l'assassin mort depuis longtemps, mais pour ravager la Bourgogne ; et, suivant Tusage de la guerre, ils égorgent un peuple innocent. Mais, à la suite d'une telle expédition, nos ancêtres trouvaient Clotilde plus sainte ; car venger une injure, venger son honneur était la vertu suprême chez les Germains.
Au quinzième, au seizième siècle, nous trouvons la même férocité. L'esclavage n'existe plus, mais la guerre est encore loin de s'adoucir. Dans un livre qui contient bien des enseignements sous une forme plaisante, dans son Gargantua, Rabelais raconte comment frère Jean des Ëntomeures, avec son bâton, a assommé douze mille deux cent soixante-un ennemis, sans en oublier un, et il ajoute : « Sans parler des femmes et des enfants, cela s'entend toujours. » C'était là un inévitable supplément; il n'était pas nécessaire d'en parler.
Aujourd'hui, cela ne s'entend plus ainsi. Quand nous lisons dans le Candide, de Voltaire, l'histoire du roi des Bulgares et du roi des Avares , quand nous voyons ces femmes qu'on éventre après les avoir outragées, ces gens qu'on fait mourir dans les supplices les plus cruels, quand nous lisons ces détails. Voltaire nous paraît prodigieusement triste; mais nos pères étaient moins difficiles que nous, ils riaient. C'est que la guerre a vieilli ; elle arrive maintenant à n'avoir plus sa beauté première, nous la voyons dans toute sa laideur.
Elle s'est adoucie singulièrement, dira-t-on ; — c'est pour cela précisément que je soutiens qu'elle approche de sa fin. Il est un proverbe qui dit que, quand le diable devient vieux, il se fait ermite. La guerre voudrait aujourd'hui n'être plus la guerre : elle voudrait être quelque
chose' de supportable, une façon un peu leste de terminer les procès ; on voudrait tout au moins se faire le plus de mal possible, dans le moins de temps possible. Une comparaison expliquera comment la guerre se perd en suivant ce chemin d'où je me garderai bien de la détourner.
Au siècle dernier, quand on condamnait un homme à mort, on voulait que Texpiation fût complète ; faire souffrir cet homme, semblait chose toute naturelle, puisque son supplice devait, pensait-on, décourager ceux qui seraient tentés d'agir comme lui. On ne s'étonnait donc pas de voir un homme traîné sur la claie au milieu des injures du public, de voir briser, sur une roue, pendant qu'il vivait encore, ses membres palpitants. La peine de mort, à cette époque, personne ne la mettait en question ; sa férocité même était sa justification. Une espèce d'ignorance barbare ;excuse ou du moins explique cela. — Aujourd'hui , au contraire, nous cherchons, quand nous tuons les gens, non-seulement à les faire souffrir le moins possible, mais à leur apphquer la peine suprême avec le moins de bruit possible. En Angleterre, on vient de décider que les exécutions auraient lieu dans la prison ; par conséquent, le dernier supplice n'est plus un exemple donné au public. Vous avez pu lire ces jours derniers ce qui s'est passé à l'occasion d'un homme qu'on voulait pendre en Amérique : pour tâcher de lui rendre plus douce cette cérémonie désagréable, on trempa une éponge dans du chloroforme et on la lui mit sous le nez ; on le pendit alors sans qu'il pût s'en aperce* voir.
S'il n'y a plus d'exemple, si on ne croit plus à la nécessité de verser le sang, qu'est-ce que cette façon de se débarrasser d'un homme? Cest un véritable assassinat. On en arrivera bientôt, quand on aura affaire à un meur-
trier, à rintifer, en lui faisant des compliments, à prendre une tasse de chocolat empoisonné. Ce n'est plus U peine de mort.
La guerre en est là, ou à peu près. Comment la fait-on aujourd'hui? La guerre d'Amérique nous a montré que la société tout entière s'intéressait au sort des malheureux blessés ; de tous côtés, en Suisse, en France, dans d'autres pays de TEurope, il s'est formé des commissions pour les secourir. Qu'est-ce avec tout cela que la guerre? On entre dans un pays ennemi, on paye ce qu'on prend, on respecte les hommes, les femmes, on caresse les enfants ; on est suivi par des gens qui portent un brassard blanc et qui ont pour mission de soigner les blessés; on choisit une place commode, et là, dans une matinée, dans une journée, soixante mille hommes tombent d'un côté, quarante mille de l'autre; on se précipite au secours des blessés, on soigne les plaies, on ampute les membres brisés, les princes s'embrassent, la comédie est finie.
C'est la guerre, ceci? Je dis que c'est un combat de gladiateurs. Les Romains, en faisant combattre les trois Horaces contre les trois Curiaces, étaient plus dans le vrai. On pourrait encore simplifier; il ny aurait qu*à faire battre les deux princes qui voudraient absolument la guerre* {Applaudiêsements répétés^)
Décidément, messieurs, je vols que vous apercevez le» rides de la guerre. (Sourires approbatifs,)
Nais ce n'est pas tout. La guerre, elle aussi, a trouvé son ennemi, et un ennemi redoutable qui, dans un temps donné, doit l'achever; cet ennemi, c'est le travail. Nos vieilles sociétés étaient fondées sur la guerre. La noblesse vivait de l'honneur; son devoir, à elle, était de verser son sang. En 1776, l'avocat général Séguier, un excellent homme et un respectable magistrat, critiquant l'en-
registrement de l'Édit sur les corvées qui établissait un impôt pour la réparation des chemins (c'était une des premières réformes de Turgot), disait qu'il y avait là une violation de la Constitution française ; que dans cette Constitution, à laquelle on ne devait pas toucher, il y avait trois états : le clergé, qui servait le pays de ses prières ; la noblesse, qui le servait de son sang ; et le troisième état qui le servait en travaillant pour les deux autres.
Aujourd'hui, ce frère cadet ne veut plus travailler pour les deux aînés ; il demande qu'on en finisse avec la politique de la guerre. « La guerre, dit-il, s'il la faut, je la ferai moi-même; il n'est pas besoin d'armée permanente pour cela. Si l'ennemi se présente, s'il m'attaque, je me battrai ; mais jusque-là, laissez-moi à mes affaires. La guerre, c'est la destruction du travail, de l'industrie, du commerce; c'est l'écrasement de tous les citoyens par l'impôt ; nous n'en voulons pas. »
C'est un changement de point de vue dans le monde. 11 est évident qu'aujourd'hui toutes ces agitations qui se produisent dans la société et dans le gouvernement accusent une espèce d'instabilité ; on cherche l'équilibre, qui cependant n'est pas difficile à trouver, ou du moins à indiquer.
Vous avez une vieille société fondée sur l'esprit de guerre, et vous en avez une nouvelle fondée sur le travail; il faut que toutes les situations s'accommodent du travail; mais le travail, lui, ne s'accommode pas du tout de la guerre. Elle coûte cher, la guerre ! Je pourrais citer un pays où l'on paye un million et demi par jour d'intérêts pour une dette publique que la guerre a créée. Il en est un autre où l'entretien du budget de la guerre coûte journellement plus d'un million. Or, le travailleur compte sur ses doigts; il se dit: « Cela fait bien des
millions au bout de Tannée ; que de choses on ferait avec pareille somme! » L'agriculteur, l'industriel, le commerçant, font tous le même raisonnement. Dans un pays où tout le monde vit en travaillant, il est impossible que la politique ne change pas, ne se mette pas au service du travail. Mais qui dit règne du travail dit en même temps règne de la paix.
De très-longue date, cela est curieux, on a eu le sentiment de cette vérité. Je lisais dernièrement le Talmvd — on ne lit guère cet ouvrage, on a tort , car il contient des choses intéressantes, vous en jugerez par la légende suivante. — Dans le Talmud^ un vieux rabbin dit ceci : « Quand Dieu eut fait sa loi, avant de la donner au peuple juif sur le mont Sinaï, il voulut Foffrir aux autres peuples de la terre. Il s'adressa d'abord aux enfants d'Edom : « Voulez-vous de ma loi? » — Les Fduméens répondirent : « Qu'y a-t-il dans cette loi ? — Il y a, dit Jehovah : « Vous ne tuerez pas ! — Nous ne voulons pas de ta loi, répondirent-ils; nos pères ont vécu en tuant, nous vivons en tuant, ta loi nous est inutile. )i — Jehovah reprit sa loi et s'adressa aux fils d*lsmaél, aux Arabes : « Voulez-vous de ma loi? — Qu'y a-t-il dans ta loi? — Vous ne volerez pas! — Nous ne voulons pas de té loi ; nos pères ont vécu en volant, nous vivons en volant ; il n'y a rien à faire avec une loi pareille. » — Depuis ce temps, ajoute le rabbin, Dieu offrit sa loi de nation en nation sans qu'aucune voulût l'accepter.
Je crois, messieurs, qu'aujourd'hui il en est plus d'une, même parmi les chrétiennes, qui serait prêle à l'accepter; celte condition de vivre sans tuer, comme dit assez brutalement le vieux rabbin, serait reçue avec joie; il y a un mouvement d'opinion qui nous emporte vers la paix. H n'est dont pas puéril de montrer
les bienfai's de la paix et d'exposer les maux de la guerre.
Mais que ferez-vous? dira-t-on, vous êtes un si petit nombre, il faudrait convertir le monde entier.
Pourquoi ne convertirait-on pas le monde entier? Quand on a pour soi la raison, pourquoi ne pas espérer qu'on aura aussi le nombre? On ne doit jamais désespérer. La première condition pour réussir, c'est d'agir : agissons.
Dn apologue gracieux nous conte qu'une goutte d'eau se trouvait un jour au bord d'un fleuve, c'était une goutte de rosée ; elle se dit : « Le premier rayon du soleil va paraître, je m'en irai en vapeur ! » Alors elle glissa doucement vers le fleuve en disant : « Là sont mes sœurs ; seule, je ne puis rien, mais une fois dans le fleuve, je m'appelle le torrent et j'emporte tout. »
Qu'est-ce que le fleuve? Des millions et des millions de gouttes d'eau. Qu'est-ce que l'Océan? Des milliards et des milliards de gouttes d'eau. Nous ne sommes pas beaucoup ici, et, au dehors, il n'y a peut-être pas un très-grand nombre de personnes qui soient résolument dé notre avis. Nous ne sommes encore qu'un fllet d'eau, soit; mais si toutes les goutles qui vont se former viennent s'y réunir, bientôt nous serons un torrent et nous emporterons tout. (Applaudissements,)
En résumé, ce que nous défendons, c'est la paix, la justice, l'intérêt de tous. Ce qu'on nous oppose, c'est l'histoire du passé, ce sont les passions des hommes. Nous pouvons répondre, avec Pascal : « L'opinion est la reine du monde, la force en est le tyran. » — Nous trouvons que la tyrannie a duré trop longtemps ; nous demandons à revenir au gouvernement constitutionnel de l'opinion, de la raison. (Bravos,) Nous espérons arriver . bientôt à tuer la guerre et à l'enterrer; ce jour-là, nous
lui ferons un enterrement aussi beau qu'elle le voudra ; car si coûteux qu*il soit, il sera encore économique : il ne tuera personne et il fera vivre des milliers de générations dans Tavenir.
Donc, guerre à la guerre, et vive la peixl {Bravos et applatidissements prolongés.)
LES CHANSONS SLAVjES.
Conférence tenue au profit des blessés polonais, dans la salle Barthélémy, le 17 février 1864.
Mesdames, Messieurs,
J*ai choisi pour sujet de notre entretien de ce soir les poésies populaires des Slaves. C'est un sujet peu connu en France, mais que je crois fort beau, et qui, jeTespère, ne vous déplaira pas.
D*abord, qu est-ce qu un chant populaire? Il faut s'entendre sur ce mot ; on peut l'interpréter de plus d'une façon. Ainsi, par exemple, à Paris, nous ne pouvons guère sortir dans la rue ni même rester chez nous, sans qu'un orgue infernal, tourné par une main infatigable, ne vienne nous jouer des airs qui sont, dit-on, populaires, et dont la musique est quelquefois agréable, mais quant aux paroles, si c'est là ce qu'invente le peuple le. plus spirituel de la terre, je me demande ce qui peut rester aux autres. (Rires,) Je n'appelle pas cela de la poésie populaire. Quant le peuple fait des chansons ou quand il les adopte, il faut qu il y mette ou qu'il y trouve ce qu'il a dans le cœur, c'est-à-dire de nobles sentiments et de grandes pensées. Ces airs dont on nous assassine, ce n'est pas de la poésie populaire, c'est de la poésie de la rue, ce qui est fort différent.
Qu'est-ce donc que la poésie populaire? Au lieu d'une rléfinition, qui, en général, n*est comprise que par celui qui la fait, quand il la comprend (On rit,) j*aime mieux vous chercher des exemples.
Puisque nous sommes ici réunis, donnons-nous le plaisir de voyager ensemble, d'aller un peu à l'étranger, dans les pays où il y a des chants populaires. Nous n'avons que le choix. Si nous voulons aller en Ecosse, nous trouverons les bergers qui chantent dans la bruyère ; en Grèce, nous entendrons ces chants magnifiques qui, il y a quarante ans, échauffaient tous les cœurs, et poussaient la France à secourir les derniers descendants des Hellènes ; en Espagne, nous trouverons les romances, tout un peuple qui chante et pour qui guerre, amour, douleur, tout est occasion de chant populaire. Mais, sans vous mener aussi loin aujourd'hui, je vous proposerai un voyage en Ilalie, en Toscane, dans ce pays qui ressemble à un jardin, où la nature est d'une fécondité admirable, où vous voyez dans le même champ le mûrier, la vigne qui monte après les arbres, le maïs qui pousse sous les mûriers.
Le soir vous voyez presque tous les jeunes gens partir pour aller chanter sous les fenêtres de celle qu'ils appellent leur dame, c'est-à-dire de leur fiancée ; ce sont d'honnêtes jeunes gens qui, en général, chantent des chansons fort morales, et qui recommandent notamment à leur dame, en fille bien nées, de ne pas sortir sans leur mères. Ces paysans , qui parlent une langue excellente, cherchent dans leur mémoire, dans le souvenir de ce qu ils ont entendu , comment ils pourront faire pour charmer celle qu'ils aiment, et celle naïveté de sentiment passe dans leurs chansons, qui sont d*une délicatesse extrême. Je n-en veux pour preuve que celle-ci :
Lève ta tête blonde, et ne dors pas. — Ne te laisse pas vaincre par le sommeil; — je suis ici, mon amour, pour te dire quatre paroles, — et toutes quatre sont pour moi sans prix. — La première, c'est que tu me fais mourir. — La seconde, c'est que je te veux un grand bien. — La troisième, c'est que je me recommande à loi. — Et la dernière, c'est que je t'aime.
A côté de ces poésies gracieuses , il y en a d'autres qu'improvise aussi le paysan, quand il va braver la fièvre et la mort dans les marais de la Toscane, ce qu'on appelle la Maremme. Là, pensant à tout ce qu'il a laissé au pays, l'exilé a aussi sa chanson.
Voici une de ces chansons de la Maremme :
soleil qui t'en vas, qui t'en vas, — ô soleil qui t'en vas par delà les collines, — fais moi, si tu peux, un beau plaisir; — salue mon amour, je ne l'ai pas vue d'aujourd'hui.
soleil qui t'en vas par-dessus ces grands chênes, A ces beaux yeux noirs va conter mes peines ;
sofeil qui t'en vas par-dessus ces ormeaux, A ces beaux yeux noirs va conter mes maux.
Ce sont là les poésies d'un peuple heureux ; mais si de la Toscane nous passons en Corse, là nous trouverons des chants populaires qui ont un tout autre caractère; c'est la vengeance de famille qui règne. Ce que veut celui qui a perdu un père, celle qui a perdu un mari, c'est la vengeance, et une vengeance prompte, la vengeance du stylet, celle qui, dit-on, donne de Thonneur pendant la vie , et de la gloire ap es la mort. Et là , quand le cadavre est dans la chambre basse, un parent, une femme, d'ordinaire, s'approche : c'est la sœur, c'est la mère; elle approche, les cheveux épars, tremblante, quelquefois traînant la chemise sanglante du mort, et elle improvise ce qu'on appelle un vocero, un appel à la vengeance, une vocifération. Quelques-uns de ces voceri
sont des poèmes remarquables, et tous, c'est le caractère propre des chants populaires, sont d'une grande vérité, d'une vérité souvent terrible, mais qui plaît aux gens qui ont le goût fatigué par le bel esprit.
Voici un de ces voceri : L'homme était à la fenêtre d'en haut, à la lucarne ; on lui a tiré un coup de fusil, on la tué. Le cadavre est apporté dans la chambre basse, la sœur arrive, et voici ce qu'elle dit. Remarquez que ces chants sont des improvisations véritables, notées sur place, et non des inventions de gens ingénieux.
Je filais ma quenouiUe, quand j'entendis un grand bruit. C'était un coup de fusil qui m'a tonné dans le cœur; il me semblait qu'on me disait : Cours, ton frère est mort.
Je courus à la chambre d'en haut, j'en ouvris la porte toute grande. — Je suis frappé au cœur, me dit-il. — Et moi, je tombai morte. Si alors je ne suis pas morte, c'est qu'une chose me soutient.
Je veux m'habiiler en homme; je veux adieter un pistolet et montrer à tous ta chemise sanglante; car personne n'attend pour se couper la barbe qu'il t'ait vengé.
Te venger ! qui veux-tu que ce soit? Ta mère qui se meurt ou ta sœur Maria? Àhl si ton frère Lario n'était pas mort, cela ne finiràitTpas sans carnage.
D'une famille aussi grande, tu n'as laissé qu'une sœur, sans cousins de ton sang; pauvre, orpheline, elle n'a pas un mari; mais pour te venger, sois tranquille, une sœur, c'est assez.
C'est la fureur qui parle, mais en même temps c*est la vérité. Ce n'est pas une vérité agréable, mais enfin c*est bien ainsi que parle la nature.
En France, nous avons des chants populaires. Pourquoi n'ont-iis pas, en général, tout le succès, toute la célébrité qu'ils devraient avoir? Cela tient à ce que nous avons une grande littérature ; c'est ce qui explique comment, en certains pays, les chants populaires disparaissent, ou pour mieux dire passent au second rang. Les peuples ont, comme les plaitles, leur floraison ; il vient
un moment où toute la vie littéraire d'un pays s'épanouit d un coup, où une génération de grands hommes donne à la langue son caractère. C'est ce qui est arrivé en France, sous le règne de Louis XIY. Des poètes comme Corneille, Molière, Racine, la Fontaine, des orateurs' comme Bossuet, comme Fénelon, ont donné aux idées françaises une forme si magnifique, que cette forme a été depuis lors universellement adoptée, 11 s'est fait une séparation entre la langue parlée par le peuple et la langue écrite par les gens qui savent écrire. Et, en effet, ce n'est plus aujourd'hui une chose toute simple que d'écrire ; il faut conserver certaines formes, observer certaines manières de s'exprimer qui ont été fixées par des hommes de génie. Voilà pourquoi quand une grande littérature s'est établie dans un pays, les chants populaires se trouvent écrits dans une langue qui n'est plus celle de la bonne société, la langue littéraire ; le mérite de la forme leur manque. C'est pour cette raison qu'en France, les chants populaires n'ont pas la place qu'ils méritent.
Mais il n'en a pas toujours été ainsi, et on peut dire que, jusqu'au dix-septième siècle, nous avons eu des chants populaires d'une vraie beauté. On les a laissé perdre, pour la plupart; cependant il en existe encore beaucoup, ne fût-ce que les rondes que chantent nos enfants dans leurs jeux, et qui presque toutes sont de vieilles chansons populaires. Aujourd'hui on commence à les recueillir, et souvent on trouve de véritables perles. Je vous en donnerai un échantillon. Un savant qui s'est consacré tout entier à la gloire de sa province, M. Prosper Tarbé, a recueilli les chansons de la Champagne. Parmi ces chansons il y en^ a beaucoup qui sont très* gaies ; elles ont cette finesse narquoise qui est le caractère particulier des poésies de la Fontaine. On voit
que la Fontaine était un homme de génie , mais qu*il sentait son terroir, et, de même que les vins de Champagne ne peuvent se faire partout, la Fontaine ne pouvait naître qu*en Champagne. {Applaudissements.) A côté ' de ces chansons, il y a des chants plus sérieux, des chants graves et ti istes, et j'en ai trouvé un qui me paraît être d'une singulière beauté.
Il est intitulé Jean Reinaud; il paraît que cette poésie, qui se chante encore aujourd'hui à Reims et qui s'y chante probablement depuis plusieurs siècles, se retrouve dans plusieurs provinces de France. C'est une véritable ballade à laquelle il ne manque que de venir d'Allemagne pour que les esprits les plus délicats la déclarent un chef-d'œuvre. (Rires d* assentiment.)
Jean Reinaud est un pauvre soldat qui a été obligé de partir en guerre, abandonnant sa femme enceinte, ses enfants et sa mère. Le pauvre soldat s'est sacrifié pour son pays, il revient fatigué, accablé, sans se plaindre. Ce qu'il désire, c'est de rentrer dans sa maison, et d'y mourir comme meurt le pauvre, en se résignant et sans déranger personne.
Voici la pièce :