‹ Discours populaires: 2:e édChapitre 15 sur 18 · LA LÉGENDE DE JEAN REINAUD · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE JEAN REINAUD

Quand Jean Reinaud de la guerre revint, Il en revint triste et chagrin :

Bonjour, ma mèrel — Bonjour, mon fils!

Ta femme est accouchée d'un p'tit.

Allez, ma mère, allez devant.

Faites-moi dresser un beau lit blanc ; Mais faites-le dresser si bas Que ma femme ne l'entende pas.

Et quand ce fut vers la minuit, Jean Reinaud a rendu Tesprit.

Sa mère se prit à pleurer, Sa pauvre femme à écouter.

— Ah! dites, ma mère, ma mie, Ce que j'entends pleurer ici ?

— Ma fille, ce sont les enfants.

Qui se plaignent du mal de dents.

— Ah! dites, ma mère, ma mie, Ce que j'entends clouer ici ?

— Ha fille, c'est le charpentier Qui raccommode le plaucher.

— Ah 1 dites, ma mère, ma mie, Ce que j'entends chanter ici ?

— Ma fille, c'est la procession Qui fait le tour de la maison.

— Mais, dites, ma mère, ma mie, Pourquoi donc pleurez-vous ainsi?

— Hélas I je ne puis le cacher.

C'est Jean Reinaud qui est décédé.

— Ma mère, dites au fossoyeux Qu'il fasse la fosse pour deux.

Et que l'espace y soit si grand Qu'on y renferme aussi l'enfant.

Voilà ce que j'appelle des chants populaires, des chants •jUi vont au cœur, qui sont faits on ne sait par qui, mais qui sont adoptés par tout le monde, et passent ainsi de génération en génération pour charmer les uns et consoler les autres.

Nous nous entendons maintenant sur ce que sont les chants populaires. Ce sont des chants qui ne sont pas faits par des poètes de profession. C'est une femme, une jeune fille, un soldat, c'est une mère qui a perdu son enfant , qui essayent d'exprimer ce qu'ils sentent. Partout où Ton prie, ou l'on aime, où l'on souffre, où Ton se bat, vous trouvez des hommes qui chantent Dieu, l'amour, la souffrance, la bataille. Ainsi, pour ne parler que de notre pays, ces noëls, que dans beaucoup de provinces on chante encore et que tant de

mères ont chantés à leurs enfants, ce sont des poésies populaires. Nous avons même aujourd'hui dans TÉglise des chants populaires. Le Stabat Mater dolorosa, le Dies irœ, VO Filii et Filiœ! sont des hymnes populaires composés par des auteurs inconnus, par de pieux moines dans leurs cellules; ces hymnes, TÉglise les a consacrés. Des chants de guerre , il y en a partout au moyen âge. Quand les barons et les chevaliers allaient en guerre, ils avaient auprès d'eux un trouvère qui chantait, et Tune des chansons, qu'ils aimaient le mieux, qui était le plus en faveur, nous est restée, c'est la chanson de Roland.

Ainsi partout l'on chante; le chant est aussi naturel à l'homme que la parole ; car le chant, c'est la parole animée, vivifiée, agrandie par la passion.

Voilà ce que sont les chants populaires. Voyons ce qu'ils sont chez les peuples slaves.

Vous savez que l'Europe est divisée, par de savants observateurs, en trois familles différentes. 11 y a d'abord ce qu'on appelle la famille des peuples latins, c'est-àdire des peuples frères d'oiigine , qui ont été façonnés par les Romains et en ont gardé la langue transformée par le temps : les Français, les Italiens et les Espagnols. Vient ensuite une seconde famille de peuples, qu'on appelle la famille germanique, et qui comprend non^seule^ ment les peuples de l'Allemagne, mais les Scandinaves, les Anglais, les Hollandais. Puis enfin, à la suite de ces deux familles, se place une troisième, la dernière venue dans la civilisation et qu'on appelle la famille slave. Les peuples qui la composent appartiennent à différents gouvernements; il y a par conséquent des séparations politiques, mais au fond on reconnaît l'unité. Ce sont des peuples qui ne parlent pas tout à fait la même langue, pas plus que les Français et les Espagnols^ mais

pour le saYant, pour celui qui a fait une étude particulière de ces questions, ces peuples sont de même souche. A cette grande famille se rattachent dans la Turquie d'Europe les Monténégrins, les Bosniaques, les habitants de THerzégovine, les Bulgares et les Serbes. En Autriche ce sont les Dalmates, les Croates, les Slovaques qui sont dans la Hongrie, les Vendes qui habitent laStyrie, la Garinthie et la Carniole, les Tchèques qui peuplent la Bohême et la Moravie, les Ruthéniens dans la Gallicie ; enfin dans Tempire de Russie, ce sont les Polonais, les Ru. théniens et les Russes.

Il est arrivé à -cefte grande famille de peuples ce qui est arrivé chez nous. Là où s'est formée une littérature, les chants populaires ont peu à peu baissé dans l'opinion et se sont affaiblis ; c'est ce qui a eu lieu dans la Pologne, qui a de grands poètes ; c'est ce qui est arrivé aussi en Bohême; mais ailleurs, les chants populaires sont restés la seule littérature du pays, et dans certaines contrées ces chants sont d'une beauté et ont une grandeur qui est faite pour charmer.

Parmi ces populations se trouve au premier rang le peuple serbe, une petite nation d'un million d'hommes. 11 est au premier rang, peut-être, grâce à un homme qui a eu le soin de recueillir ces chants et de les faire connaître à l'Europe. Ce patriote à qui la Serbie doit toute sa gloire, c'est M. Wuk Stéfanowitch, qui habite Vienne aujourd'hui.

Dans la Bulgarie, il y a aussi de beaux chants nationaux ; mais on ne les a pas recueillis, et peut-être périront-ils misérablement.

En Serbie on distingue ces chants en deux classes distinctes : dans la première on place ceux qu'on appelle les chants des héros ou des jeunes gens, ce sont toujours des chants de guerre ; dans la seconde sont

les chants domestiques ou de la famille, ce qu*on appelle les chants de femmes, quoique souvent ce soient des hommes qui les aient composés. Les premiers poèmes, les chants des héros, ont un caractère particulier, ils ressemblent d'une façon étrange à la plus grande poésie de l'antiquité, h la poésie d'Homère. Cela tient à la situation même où se trouvent les populations serbes. C'est, je crois, le dernier peuple auquel il ait été possible, comme aux chevaliers du moyen âge, de se battre corps à corps avec ses ennemis.

Aujourd'hui la guerre a chez nous une toute autre physionomie, un tout autre aspect ; c'est une terrible industrie, un sacrifice de masses d'hommes pour arriver à un résultat final ; le poète dans nos batailles, c'est le canon, et quand celui-là parle, tout le reste se tait. (Applaudissements.) Ce n'est pas que dans nos guerres modernes il y ait moins de grandeur, et que ces guerres ne puissent trouver quelque jour leur poète. Ce soldat dont on ne parlera jamais, ce bataillon qui figuré à peine sur un ordre du jour et qu'on envoie mourir pour défendre un pont, pour garder une position, et qui y va bravement sans se plaindre, sans autre mobile que le patriotisme, cela est beau, cela est plus grand que tout ce que nous montre l'antiquité ; mais ce sacrifice obscur pour les hommes et grand devant Dieu,, ce sacrifice n'a pas l'éclat poétique de deux chevaliers, de deux cavaliers qui se rencontrent , se provoquent et se battent. Il y a pour ainsi dire entre les deux situations la même différence qu'entre le costume antique et le costume moderne. Notre soldat a un habit sombre, de façon qu'il ne serve pas de point de mire à l'ennemi, tandis qu'autrefois ces splendides costumes, ces riches armures, avaient pour objet d'attirer l'attention sur le guerrier qui en était revêtu , sur le combat d'homme

à homme. C'est ce caractère de lutte individuelle, qui se retrouve chez les Serbes comme dans Homàre, jusque dans ces dernières années. Il n*y a pas plus de trente ans que la Turquie a une ^ armée régulière; jusque-là, c étaient des mamelucks, des'beys, des spahis qui montaient à cheval pour se battre contre les Serbes. Les combats avaient lieu corps à corps, et il se trouvait, dans les armées, de véritables poètes, qui racontaient ces batailles et les chantaient comme Homère chantait celle des héros grecs. C'est la poésie d'une civilisation dans l'enfance. Ces chanteurs ont vu les événements qu'ils célèbrent, et, sans même penser qu'ils faisaient de la poésie, ils ont voulu exprimer ce qu'ils avaient vu, et ont fait des peintures d'une fidélité extrême. Comme dans Ylliade, celle poésie ne cherche ni à être gracieuse ni à charmer; elle est vraie.

J'ai traduit une de ces pièces. C'est le récit d'une rencontre de deux héros qu'on ne connaît pas sans doute hors de la Serbie, quoiqu'il y en ait un qui soit resté célèbre dans ce pays, c'est Miloch de Pozei^e, un des héros de la guerre contre les Turcs, mais qui n'est pas prince Miloch, le père de celui qui règne aujourd'hui. Le combat a eu lieu, en 1809, entre un Turc qui s'appelait Hého et le brave Miloch. Voici le récit de cette lutte ; vous verrez combien ce peuple a l'instinct poétique et combien, par la force de l'imagination, il saisit toutes choses et rend visible à nos yeux un combat qui s'est passé il y a quarante ans, et qui ne nous intéresserait nullement sans le talent du poète.

Entcndez-Tous Je cri plaintif du coucou sur les montagnes de Bieljina? Non, ce n'est pas le coucou, c'est la pauvre oière de Mého. Elle pleure, car elle est abimée de douleur. Hier, elle a marié son fils; aujourd'hui, elle l'équipe en guerre. La fiancée reste seule et sans caresses, la mère envoie son fils sur les bords de la Drina ; avec lui marche Ali-Pacha, ef, derrière le pacha, toute l'armée.

A. la vue des Turcs, Luko Uiarewich, le chef des Serbes, appelle aux armes.

— Cavaliers, mes frères, qui est un homme monte à cheval 1 Sabre en main, serrez vos ceintures. Yoid les Turcs qui envahissent la plaine; frères, il faut les recevoir. Honte à celui qui quitte le champ de bataille 1 »

Parmi les cavaliers, Miloch est le premier qui entend ; il ceint ses armes brillantes et court à son bon cheval, son cheval blanc à l'œil vif. Il serre les quatre courroies de la selle, et la cinquième, une ceinture de soie. Quand on lui serre sa ceinture, le brave cheval sent le combat ; il dresse l'oreille et creuse la terre de ses pieds de devant. Le cœur de Miloch en est réjoui.

Et voici le Turc Mého qui s'avance, laissant loin derrière lui son armée; il est monté sur un cheval qui bondit et écume. Le Turc ^ le sabre entre les dents ; c'est ainsi qu'il approche des Serbes.

Quand. Miloch aperçoit le Turc, il saute à cheval et prend son sabre dans la main droite.

— Arrête! lui crie-t-il ; où vas-tu? Qui te pousse? Fou que tuesl ne vois-tu pas que tu vas à ta perte?

Mais le Turc ne s'arrête pas ; les voici tous deux qui se chassent et se poursuivent. Et les armées s'arrêtent pour voir comment combattent les héros. Chacun d'eux décharge ses pistolets sans atteindre son ennemi, puis chacun arrête son cheval et s'apprête à charger de nouveau en insultant son rival.

Et voici comment parle le Turc Mého :

— Chien de chrétien, de quel pays es-tu? Quel est ton nom? Astu une mère en cheveux blancs? Insensé ! Es-tu marié ? Ta mère pleurera bientôt comme le coucou, et ta femme sera veuve, veuve par la main de celui avec qui tu te mesures aujourd'hui.

Et Miloch de Pozerye lui répond :

— Qu'est-ce que tu me demandes, bâtard? Je n'ai pas l'habitude de cacher mon nom. Je suis Miloch de Pozerye , ma vieille mère m'a vu assez longtemps, elle a marié son fils presque enfant, j'ai aimé ma chère femme assez longtemps, j'ai coupé assez de têtes turques; tous les désirs de mon cœur sont remplis, et cela ne me chagrinera pas de changer ce monde pour un autre.

c Mais toi. Turc bâtard et fou, qui es-tu? Comment te nomme-t-on? Ta mère est-elle encore en vie? Par hasard, serais-tu nouvellement marié ? Ta mère pleurera bientôt comme le coucou, et ta sultane, on ne l'embrassera plus, grâce à cet homme à qui tu t'adresses aujoui^'hui. »

Et Mého lui répondit :

— Moi non plus, chrétien, je ne cache pas mon nom. Mon nom est Mého, je commande â la moitié de la Bosnie. Ce que je cherche

partout depuis trois ans, c'est ce Miloch de Pozeryô. Le rencontrer sur un champ de bataille et me venger de lui m'est plus doux que de posséder tout l'or et les trésors du sultan. Allah! Allah ! louange à Dieu 1 Enfin, chrétien, enfin je te tiens.

Quand il entend cela, Miloch de Pozerye, il relève la tête, il grince des dents.

— Tu es Méhol Malheur à ta mèrel c'est toi que je cherche. Il n'y a qu'une femme qui fuirait devant toi.

Chacun a trouvé son homme; ils éperonnent leurs chevaux. Miloch a son sahre dans la main droite, prêt à bien recevoir le Turc '* il a son sabre dans la main droite, afin que les deux armées voient bien comment un Serbe tranche une tête.

Quand Meho voit cela, il a peur. Que Dieu l'écrase ! Il retient son cheval, tire de sa ceinture deux pistolets, il vise le Serbe, la flamme brille, les pistolets partent. Que leur maître soit maudit! Mais la fortune et Dieu sont avec les Serbes. Ni un coup ni l'autre n'ont porté.

Quand Mého voit que Miloch est resté droit sur son cheval, il a peur. Que la honte soit sm* lui 1 II jette ses pistolets, tourne bride et s'enfuit vers les siens. Miloch le poursuit sur son cheval rapide: « Arrête, poltron ! arrête, Mého ! tourne donc pour que nous nous tâtions ensemble ; c'est une honte que de fuir quand deux armées nous regardent. » Mais le Turc fuit toujours et sans retourner la tête.

Voyez : Miloch ne perd pas de temps ; il tire des fontes les pistolets; la flamme brille, le pistolet part, il chante pour Miloch ; qu'il porte à Mého la peine et la douleur ! Et voilà le Turc qui chancelle sur son cheval, comme s'il était ivre-mort. Et Miloch commence à parler : — En as-tu assez? Aimes-tu cette ivresse-là? J'en ai déjà abreuvé plus d'un de cette sorte ; une fois qu'on dort, on ne se réveille plus.

Et d'un coup de sabre, il abat la tête de Mého.

Réjouis-toi, terre de Pozerye! tu seras toujours un nid de faucons. Quand la Serbie est dans la peine et l'affiiclion, c'est à Pozerye qu'on élève le faucon qui sera le secours et le salut de la Serbie.

Réjouis-toi aussi, mère de Miloch, réjouis-toi d'avoir enfanté un tel fils 1 Réjouis-toi, Miloch, et que soit sanctifiée ta main droite, cette main qui a abattu Mého, le chef des Turcs, l'ennemi mortel des Serbes! Réjouis*toi, Miloch de Pozerye, et que ton nom et ton souvenir puissent vivre aussi longtemps que le soleil brillera dans le ciel !

Assurément on peut lire ceci, même après Homère.

Les deux personnages nous touchent peu, quoiqu'il soit toujours beau de voir deux honimes jouer leur yie dans une lutte héroïque ; mais le poète est grand, encore qu'il ne soit qu'un poète inconnu, un poète populaire.

Venons maintenant à des poésies moins féroces, à celles que les Serbes appellent des poésies de femmes. Elles ont aussi un caractère bien tranché ; c'est la simplicité qui y régne, avec un sentiment très-vif de la nature. Ce sentiment, nous ne l'avons guère, nous qui vivons dans les grandes villes, ou nous ne Tavons que d'une façon artificielle. Je ne veux pas dire du mal des grandes villes en général, ni de Paris en particuUer, je suis Parisien de naissance; mais enfm la promenade sur les boulevards me semble toujours une promenade entre deux rangées de murs qui n'en finissent pas, et c'est un peu la défmition d'une caserne ou d'une prison. Si l'on cherche un coin de verdure, on ne trouve que des arbres qui meurent de soif, les yeux n'ont rien qui les satisfasse. Cela n'est pas bon pour l'homme, qui est obligé de se replier sur lui-même ou de regarder de trop près ses sem- . blables, qui ne sont pas toujours aimables. La vie est factice. Il n'en est pas de même de l'homme qui est en contact direct avec la nature. Quand on a le bonheur de vivre en plein air, dans les bois, dans les plaines, on s'attache à ce soleil qui n'est jamais méchant pour personne, à ces arbres, à ces rochers, et peu à peu on leur communique une part de sa pensée, on les fait vivre de sa vie, et par une illusion toute naturelle ils vivent avec nous, et quand nous leur parlons ils nous répondent. C'est ainsi que la nature se mêle à notre existence pour nous charmer et nous calmer.

Cet amour de la nature est des plus vifs chez le peuple serbe. Chanter, se sentir constamment sous l'influence d'une nature vivante, parlante, qui répond à tous les bal-

tements de leur cœur, c'est là le plaisir des femmes serbes, c'est ce qui explique l'attrait particulier de leurs poésies. De plus, elles ont dans l'esprit je ne sais quelle grâce naturelle ; elles savent trouver des formes charmantes qui sont tout à fait neuves, et dont notre poésie pourrait certainement tirer parti. Telle est, par exemple» cette poésie intitulée :

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