LA JEUNE FILLE QUI RÊVE AU TORD DE LA MER LA HORTE
Une jeune fille est assise au bord de la mer, elle regarde et elle rêve :
mon Dieu I mon bon Dieu I — Qu'y a-t-il de plus vaste que la mer, — de plus large que la prairie, — de plus rapide que le cheval
•^ qu'y a-t-il de plus doux que le miel, — qu'y a-Ml de meilleur qu'un frère?
Et du fond de la mer, un petit poisson lui répond : — Pauvre enfant, tète folle I Le ciel est plus vaste que la mer, la mer est plus large que la prairie, l'œil est plus rapide que le cheval, le sucre est plus doux que le miel, et il y a quelque chose qui vaut mieux qu'un frère, c'est un mari. (Rtret et applaudissementê,)
Ces jeunes filles serbes qui font elles-mêmes ces jolies chansons sont habituées à vivre en plein air, elles ne restent pas comme nos demoiselles sous Faite maternelle, aussi ne craignent-elles pas de dire franchement quand elles aiment. Elles s'en expliquent avec la sincérité de femmes qui désirent se marier, mais qui savent qu'une fois qu'elles ont donné leur cœur, c'est à jamais. Aussi ne faut-il pas s'étonner si dans ces poésies on trouve une gaieté franche et aussi et surtout le désir de se marier. Une chanson serbe souvent répétée est la prière des jeunes filles à saint Georges, patron de la Serbie.
(( saint Georges, grand saint Georges, fais que l'an prochain je ne sois plus dans la maison de ma mère, — ou mariée ou morte, — mais grand saint, j'aimerais mieux être mariée. » (Rire général.)
Cette naïveté, qui n'est possible qu'avec une grande honnêteté, se retrouve dans d'aimables poésies que je vous demande encore la permission de vous citer. Telle est celle-ci : la Jeune fille et le Cheval, c'est un jeune homme qui l'a composée.
Hier , à la nuitée , nous avons fait un bon souper. J'ai vu une charmante fille ; je lui ai donné mon cheval â garder, et je l'ai entendue qui lui parlait tout bas.
— mon bel alezan, mon alezan doré, ton maître est-il marié? — fiancé peut-être ?
Et l'alezan a répondu : — Non, non, ma belle enfant, mon maître ■ n'est pas fiancé et encore moins marié ; mais il reviendra à la saison prochaine, et il reviendra pour t'emmener avec lui.
LES CHANSONS SLAVBS. 323
Et la jeune fille murmure au cheval : — mon bel alezan , si je savais que tu dises la vérité, je vendrais de suite toutes mes ceintures pour argenter ta bride, et je donnerais mon beau collier d'or pour la faire dorer.
Cette franchise s'exprime quelquefois un peu plus crûment. Ces jeunes filles sont d'une chasteté parfaite, mais quand Tune d'elles veut se marier, elle veut le faire à son goût. C'est un trait particulier à la Serbie que, dans ce pays, les jeunes filles veulent de jeunes maris; ce ne sont pas des peuples civilisés comme nous. (On riL) Et voici une chanson qu'une jeune fille serbe adresse, à quoi? à son visage!
La jeune fille lave son blanc visage, et lui dit : mpn blanc visage, si je savais qu'on dût te donner à un vieux mari, j'irais à la forêt verte, j'y cueillerais toute l'absintbe, j'en exprimerais toute l'amertume, et je te laverais, ô mon blanc visage, avec cette eau, de façon qu'à mon vieux mari, tous les baisers soient amers ; mais, ô mon blanc visage, si je savais que ce fût a un jeune homme qu'on te donnât, j'irais dans le vert jardin, j'en cueillerais toutes les roses, j'en exprimerais tout le parfum, et je t'en laverais chaque matin, ô mon blanc visage, pour que les baisers de mon bien-aimé fussent parfumés et que son cœur fût réjoui. (Rires et applaudissements.)
Ce sont là les chansons d'un peuple heureux, et heu* reux parce qu'il est Hbre. Quand on entre dans d'autres pays slaves, là, au contraire, on trouve la tristesse, tris* tesse qui tient à beaucoup de causes, mais qui tient aussi à cette nature sévère, à ces grandes plaines, à ces neiges infinies, à ces forêts immenses , qui abattent l'homme et ne Texcilent pas comme le spectacle d'un beau soleiL C'est là le caractère particulier des peuples de la Pologne^ de l'Ukraine, de la Ruthénie. C'est une race mélancolique et qui accompagne ses chants de mélodies qui répondent parfaitement au caractère de sa poésie; elles sont imprégnées d'une tristesse péné-
trante. Être triste n'est pas une mauvaise condition pour être poète, et ces poésies-là ont peut-être un attrait que n'ont pas celles des Serbes , plus vivantes , plus gaies, plus animées. Parmi ces poésies j'en ai choisi chez des peuples différents. En voici une, par exemple, qui se chante en Bohême et qui est intitulée la Morte. C'est un jeune homme qui revient pour chercher sa bienaimée, et qui ne la trouve plus.
J'ai cherché le bois épais où poussent les grandes herbes ; les filles du pays étaient là qui fauchaient.
Et j*ai appelé les faucheuses : — Dites-(noi si celle que j'aime est parmi vous, jeunes filles?
Et elles oitt soupiré et m'ont répondu : — Non, hélas I non, on l'a couchée dans la tombe il n'y a pas longtemps.
— Montrez-moi la route que je dois suivre pour atteindi^e le sombre asile où dorment les morts.
— La route est devant, toi ; la tombe, tu la connaîtras par les couronnes de romarin que ses compagnes y ont jetées.
Le front baissé, deux fois j'ai parcouru le cimetière; mais je n'ai vu ni terre remuée ni tombe nouvelle.
J'allais sortir, quand 1 effroi glaça mon cœur; une tombe nouvelle se gonflait lentement devant moi.
Et j'entendis une voix qui parlait bas, et qui disait : — Ne trouble pas, ne trouble pas le sommeil des morts!
« Qui marche sur mon sein? quels sont ces pas qui sèchent la rosée de ce lit où s'endorment ceux qui sont fatigués?
-^ Mon enfant, mon enfant, ne parle pas ainsi ; autrefois, tu n'as pas dédaigné mes présents.
— Tes présents, je les ai aimés ; mais je n'en ai rien gardé. Je n'en ai rien emporté dans le trésor de la tombe.
d Va trouver ma mère ; dis-lui de remettre entre tes mains tous ces présents que j'aimais autrefois.
a Puis jette l'anneau d'or dans l'abîme de la mer, et la paix de l'éternité me sera donnée ;
« El jette le mouchoir blanc au fond, tout au fond des eaux, pour que ma tête puisse reposer tranquillement dans la tombe. »
Ce qui me parait allester l'ancienneté de celte ballade,
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et, selon moi, ce qui en fait la beauté, c'est ce sentiment étrange qu'un mort qui a aimé, vit en quelque façon et souffre jusqu'à ce que les derniers gages d'amour soient détruits. Elle est là, la pauvre morte; elle ne peut reposer ; elle pense à ce qu'elle a aimé, à cet anneau d'or qu'on lui a donné, et il faut, pour ainsi dire, une rupture violente, une espèce de sacrifice, pour lui rendre le repos qu'elle a perdu.
Maintenant passons dans l'Ukraine, je n'ose pas trop dire chez les Cosaques, mais après tout, ces Cosaques sont de braves et d'excellentes gens... dans eur pays. (Onrit.) Une jeune fille iqui aime a perdu son fiancé. Il a é!é probablement enlevé par cette terrible conscription russe, qui emporte un homme à la fleur de l'âge, le sépare de sa mère, de sa fiancée, de tous les siens, l'envoie pendant vingt ans au Caucase ou ailleurs et, après cela, le rejette dans son pays où il ne trouve plus ni sa mère, ni rien de ce qu'il a aimé, où.il ne peut plus se reconnaître lui-même, où il rentre comme un étranger! Eh bien, la jeune fille est seule, elle chante, et j'avoue que de tous les chants de tristesse que j'ai entendus, je n'en connais aucun qui soit comparable à celui de cette pauvre paysanne de l'Ukraine.
IK JEUNE Flî.LE AMOUREUSE
Le vent souffle et crie ; — les arbres plient. — Oh ! mon cœur soulfre, — mes larmes coulent à flots.
Je compte les années par les chagrins, — et je n'en vois pas la fin; — mais mon cœur est plus léger — quand j'yi pleuré !
Le5 larmes soulagent le cœur, — elles ne le rendent pas lieureux.
— Qui a goûté un seul moment de bonheur, — ne l'oublie jamais ! Il y en a qui envient — ma destinée. — Ils disent: c Heureuse
fleur — qui fleurit dans la plaine! »
La plaine c'est du sable — brûlé par le soleil, appelant la rosée.
— Oh ! sans mon bien-aimé — que la vie est sombre I
Rien ne me plaît sans lui ; — le monde est un cachot. — Il n'y a plus de bonheur. — J'ai perdu la paix du cœur.
Où es-tu, mon bien-aimé, — où es-tu? — Viens et vois, tout étonné, — comme je pleure après toi.
Sur qui m'appuyer? — Qui me soutiendra, me caressera, — maintenant que celui que j'aime — vit si loin de moi 1
Je voudrais fuir vers toi, mon amour; — mais je n'ai point d'ailes. — Flétrie, brisée, sans toi — à chaque heure je meurs.
Enfin j'ai traduit une ballade polonaise, qui a, ce me semble, un caractère tout particulier : c'est une légende. Sans doute j'aurais pu trouver dans la poésie polonaise des choses plus belles ; mais celle-là a quelque chose qui malgré moi m'a touché, m'a ému, et quand vous l'aurez entendue, vous verrez pourquoi. La pièce est intitulée : le Pauvre Orphelin.
Le pauvre petit orphelin erre de tous côtés, cherchant sa mère et pleurant bien fort.
Jésus-Ghrist l'a rencontré; il lui parle doucement : — Pauvre petit enfant, où vas-tu ?
Arrête, arrête, enfant, tu vas trop loin ; si tu vas si loin, tu ne trouveras pas ta mère.
Va, cher enfant, va dans le vert cimetière. Du fond de la tombe, ta mère te parlera.
— Qui frappe si fort sur mon tombeau? — Mère, chère mère, c'est ton pauvre enfant j
« Prends-moi, prends-moi ; je suis si malheureux sans toi !
— Retourne à la maison, mon enfant, et dis à ta belle-mère qu'elle lave ton linge sale, qu'elle te peigne et t'habille.
— Quand elle lave ma chemise, elle l'empèse avec des cendres } — quand elle me la met, elle me gronde et me bat.
« Quand elle peigne ma tête, le sang rouge en sort ; quand elle ar*. range mes cheveux, elle les tire de tous côtés.
— Retourne à la maison , mon enfant, le Seigneur séchera tes larmeSi L'enfant retourne au logis et se couche pour pleurer.
11 se couche poui* pleurer, il ne pleura qu'un jour; le second jour il gémit ; le troisième il mourut.
■ Du ciel, Notre-Seigneur envoya deux anges pour remonter au ciel avec le pauvre enfant.
De l'enfer, Notre-Seigneur envoya deux démons pour prendre la niarâtre et la jeter dans l'enfer. [Vifs applaudissements.)
Vous m'avez compris ; il était impossible que cet enfant de la ballade ne nous fît pas tous penser à la Pologne. (Les applaudissements interrompent pendant quelque temps Vorateur.) Elle aussi, et ce fut là son grand malheur, elle aussi a été pendant longtemps un enfant, avec toutes les qualités, tout le charme, et je dirai aussi tous les défauts de Tenfance. Au dernier siècle, elle était restée ce qu'elle était deux siècles plus tôt, brillante, chevaleresque, turbulente, tapageuse, croyant à la fortune de sa jeunesse et de son bras, confiante aussi comme sont confiants tous les enfants, tandis qu'autour d'elle, des voisins vieillis dans les intrigues politiques, rusés, calculateurs, disposant d'armes redoutables, l'enserraient peu à peu, et un beau jour la pauvre enfant tombait sous la main d'une marâtre. (Applaudissements redoublés.)
Combien de fois depuis ce temps, combien de fois s'est-elle tournée vers nous, et nous a-t-elle adressé cette parole que Béranger met dans la bouche d'un Polonais, d'un vieil ami de la France, de Poniatowski entraîné dans l'Elster :
Rien qu'une main, Français, je suis sauvé
(Applaudissements enthousiastes.)
Mais, comme le dit une prophétie polonaise et une prophétie de désespoir qui trop souvent a été vraie : « Dieu est trop haut et la France est trop loin. » (Quelques voix dans Vauditoire : Non ! non !)
Ces deux mains séparées pourront-elles se réunir, c'est le secret de la destinée; mais notre devoir à nous, Français, c'est de nous intéresser à ce peuple héroïque, c'est de faire, comme nous le faisons aujourd'hui, un appel à tous les sentiments généreux pour
ces exilés, pour ces .blessés qui vont peut-être venir chez nous en foule. Nous ne leur rendrons pas leur patrie, la patrie, c'est une mère, on ne la remplace pas. {Vifs applaudissements . )
Mais nous donnerons au moins ce que la France, peut-être seule au monde, peut et ose donner : un asile à Fexilé, un foyer où il puisse panser ses blessures et trouver des amis, un coin de terre enfin, où il lui soit permis de reprendre courage, d'attendre et d'espérer. {Applaudissements prolongés.)