L'ART DE PARLER
DANS LES CONFÉRENCES PUBI.IQDES
J'ai vo.çuy il y a quelque temps, la lettre suivante; je supprime le nom de Técrivain et celui du pays, qui n*ont ici aucun intérêt :
« X..., 10 août 1869.
« Cher monsieur Laboulaye,
9 Pour profiter de la loi nouvelle sur le droit deréunion, et pour réveiller la vie provinciale, qui chez nous est fort engourdie, nous voulons établir à X... des conférences populaires, à Texemple de Paris. Dans un accès de zèle, je me suis chargé de faire trois discours ; j*en suis à regretter mon imprudence, car je ne sais quel sujet choisir, ni comment le traiter une fois choisi. Où trouver un modèle? Ce n'est pas à la tribune. L'éloquence parlementaire est une des gloires de la France ; mais la politique vit de passion ; c'est un combat perpétuel où Ton cherche avant tout à abattre son ennemi. Tant de véhémence ne convient pas à la tranquillité d un enseignement populaire. Est-ce la chaire qui nous donnera des leçons? Pas davantage. Un prédicateur qui dispose du ciel et de l'enfer parle avec une autorité qui n'appartient pas à un simple mortel. C'est au nom de Dieu que le prêtre annonce et impose la vérité ; c'est l'Évangile en main qu'il menace
352 DISCOURS POPULAIHES.
le pécheur et rassure le fidèle ; son domaine est immense, mais il n'est pas de ce monde, et par cela môme le prêtre seul peut Toccuper, en vertu de son caractère et de sa mission. Le barreau parle un langage plus humain, et qui s*accommode mieux à notre faiblesse; mais quoique nous ayons à X... des avocats qui ne le cèdent en rien à ceux de Paris, le ton de la plaidoirie ne me semble à sa place que dans une salle d'audience, tantôt familier et tantôt violent à Texcès, il est trop bas ou trop haut pour un public qui ne cherche qu'à s'instruire. Enfin, si j'ose vous dire toute ma pensée, il me semble qu'en général l'avocat ne va pas au fond des choses ; l'a peu près lui suffit; il s'inquiète plus de plaider la vraisemblance que d'établir , la vérité. On ne fera pas ce reproche à nos professeurs ; mais peut-être leur fera-t-on le reproche contraire. Ce sont des docteurs, des pontifes de la science; ils le sentent et ne permettent pas aux autres de l'oublior. Tous ne sont pas aussi solennels, je l'accorde; j'en connais même de fort aimables. Mais, somme toute, ce langage didactique est trop tendu pour moi. 11 est fait pour des élèves choisis et préparés, mais non pas pour la foule mêlée qui remplit un cirque ou un théâtre. Je voudrais quelque chose de plus simple et de plus familier.
« Vous voyez mon embarras, c'est sur vous que je compte pour m'en tirer. Vous avez assisté aux conférences de Paris, vous y avez parlé plusieurs fois ; faites-moi part de votre expérience, donnez-moi la direction dont j'ai besoin. Je ne m'excuserai pas de mon indiscrétion; vous êtes dévoué à la cause de l'éducation populaire ; vous la défendez sans cesse dans vos écrits et dans vos discours ; rendez-lui un nouveau service en nous aidant de vos conseils. Nous serons fier de combattre près devons, sous ce noble drapeau.
« Votre bien dévoué, N. »
Voici ma réponse. Écrite au courant de la plume, elle u* était pas destinée à voir le jour. Mais on a pensé qu'elle contenait des indications utiles, je me suis décidé à riinprimer.
Monsieur,
Votre confiance m*honore autant qu'elle m'embarrasse. Certes je serais heureux de vous aider de mon expérience et de mes conseils. Mais mon expérience est courte, et je ne suis guère en état de donner des avis. Il est vrai que depuis vingt ans j'ai beaucoup écrit et beaucoup parlé, mais je n'ai songé qu'à défendre des idées que je crois jusies, bonnes et utiles; je n'ai jamais eu la prétention de rivaliser avec feuCicéron. Aussi ai-je toujours marché à l'aventure, m'inquiétant du fond plus que de la forme, et ne connaissant d'autre langage écrit ou parlé que le pur parisien, tel que ma mère me l'a montré. Grammaire et rhétorique sont deux vénérables matrones que je n'ai pas revues depuis le jour fortuné où j'ai quitté le collège et reconquis ma liberté. Avant de faire le professeur j'aurais donc besoin de retourner à l'école; car depuis quarante ans je n'ai rien appris et j*ai tout oublié.
Aujourd'hui vous me demandez de réduire en théorie ce que j'ai pratiqué par instinct ou par tradition. Ce n'est pas chose facile. Je suis comme M. Jourdain, j'ai toujours fait de la prose sans le savoir. Dans les conférences populaires j'ai entendu et admiré des orateurs habiles, qui ont été fort applaudis; mais chacun avait sa manière, chacun a réussi par des qualités particulières. Le résultat le plus clair de mon expérience, c'est que chacun ici-bas parle comme il respire, suivant sa nature, son âge et ses forces. Je ne dirai pas que tous ces discours m'ont satisfait également; dans quelques-uns j'ai trouvé des taches; mais, ces défauts corrigés, on n'en serait pas
arrivé' à une forme commune. Autant d'orateurs, autant de genres d'éloquence. Cette variété de talents n'a pas été le moindre agrément de nos réunions.
Mais, me direz-vous, sous cette richesse et cette diversité, n'y avait-il pas un fond commun, une charpente toujours la même? — Oui, sans doute, mais tout se réduit ici à un petit nombre de règles qui sont d'une simplicité enfantine. Le premier qui a parlé en public les a découvertes, longtemps avant qu'Aristote les exposât dans sa Rhétorique, Partout où a vécu un peuple libre, la parole a été le grand moyen de répandre les idées, et partout l'expérience a donné les mêmes leçons. Prenez au hasard un des mille discours qu'on prononce dans les meetings d'Amérique ou d'Angleterre, il sera taillé sur le patron classique. Ëxorde insinuant, exposition du sujet, réponse aux objections, péroraison chaleureuse, rien n'y manque. Est-ce donc que chacun de ces orateurs a lu et médité son Aristote? Non, c'est que l'éloquence, comme le langage, a des lois naturelles ; on les trouve et on les suit par instinct.
— Ces lois naturelles, direz-vous, nous ne les connaissons point. Parler en public est une faculté qui existe peut-être en germe chez tout individu ; mais cette faculté, chez nous, on Ta étouffée depuis des siècles. Jamais en France un simple particulier n'a eu le droit de s'adresser publiquement à ses concitoyens ; faites-nous donc profiter de ce que Texpérience a enseigné à des peuples mieux traités par la fortune.
Volontiers ; je vorfs avouerai même qu'à voire intention j'ai lu, et non sans plaisir, certains traités de Cicéronque je n'avais pas ouverts depuis longtemps. C'était un tort; il y a notamment dans le de Oratore des observations très-justes, très-fines , et qu'on dirait écrites pour nous. J'en ai fait mon profit, et je me permettrai de coudre à
mes conseils les préceples des Grecs et des Romains. Je me sens fort quand j'ai pour moi des artistes qui ont poussé si loin Tétude de la rhétorique. Non pas que j'estime très-haut cette science passée démode ; mais les anciens, qui vivaient de la parole publique, en ont étudié toutes les conditions. Il y a là pour nous des trésors d'expérience où nous pouvons puiser largement. Dans ses Dialogues sur V éloquence, dont je ne puis trop vous recommander la lecture, Fénelon a déjà pris la fleur de l'esprit et du goût antique ; mais il reste encore à glaner après lui.
Avant tout, qu*il soit bien entendu que ces observations et ces conseils n'ont rien à faire avec l'éloquence. On n'enseigne pas et on n'apprend pas à être éloquent. Il en est de la rhétorique comme delà grammaire. Toutes deux nous montrent à parler correctement, c'est-à-dire à éviter les solécismes ; elles ne font ni les orateurs ni les écrivains. Tout le secret de Vart, disait Rosciu s, c'esfrfa plaire; c'est la seule chose que Vart rC enseigne pas ^
Aussi mon premier, et je dirai presque mon seul conseil, si vous voulez bien m'écouter, sera celui-ci : Soyez vous-même, n'imitez personne, restez original. L'imitation est le fléau de l'éloquence non moins que de la Uttérature. Ce qu'on imite ce n'est jamais le talent, qui est chose individuelle^ ce sont des tics, des caprices, qui sont un défaut chez le maître, un ridicule chez le disciple. Soyez ce que la nature et l'éducation vous ont fait; parlez ainsi que vous sentez, on vous écoutera toujours avec plaisir.
S'il en est ainsi, quelle est donc l'utilité des régies? CrassuS) dans le de Oratore^y répond à celte question
« Cic, De Orat., i, 1?2.
^ Jbid.^ I, 232. « Ego in his praeceptis hanc vira et hanc utilitatem esse arbitrer, non ut ad reperiendum quse dicamus, arte
avec beaucoup de sens. « Les préceptes, dit-il, ne nous feront pas trouver ce que nous avons à dire, mais ils nous donneront un moyen de reconnaître ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans tout ce que la nature, Tétude ou la pratique nous ont enseignés. » Je suis tout à fait de cet avis. Pour qui veut apprendre à nager, la première chose à faire est de se jeter à Teau, sauf à étudier plus tard les secrets de l'art natatoire. Il en est de même de Forateur. Parlez d'abord, réfléchissez ensuite et étudiez. Peut-être y aura-t-il quelque mauvaise habitude à corriger, quelque faute d'inattention à éviter ; peut-être pourra-t-on vous indiquer quelque procédé mécanique pour aider une mémoire paresseuse, ou pour faciliter la préparation d'un discours; c'est en cela, selon moi, que consiste tout le mystère de la rhétorique. C'est une gymnastique excellente, mais, pour en sentir tout le prix, il faut avoir déjà un certain usage de la parole. Du reste il en est ainsi de tous les arts. Â quoi sert un traité sur la peinture si l'on n'a jamais tenu un pinceau?
Cette gymnastique, les rhéteurs de profession, grecs ou romains, l'ont poussée à outrance ; ils ne se sont pas contentés d'assouplir leurs élèves, ils en ont fait des èquilibristes et des sauteurs. Cela n'empêche pas qu'Ârislote, Cicéron , Vauclor ad Uerenniuniy Tacite et Quintilien , n'aient recueilli des observations et donné des règles qu'on lira toujours avec fruit. Essayons de détacher quelques-uns de ces conseils, à l'usage de ceux qui commencent. Un peu plus tard on fera bien de lire les anciens. Au milieu de détails puérils on trouvera un
ducamur, sed ut ea, quse natura, qua; studio, quae exercitatione consequimur, aut recta esse confldamus, aut prava intelligamus, quum, quo referenda sint, didiceriraus. »
RHETOUIQUE POPULAIRE. 357
grand fond d'expérience et une délicatesse de goût que nous n'avons plus.
Pour un orateur, le premier soin doit être de savoir ce que sera son auditoire « La parok, a dit Montaigne, est pour moitié à celui qui V écoute» » Si Montaigne avait fait des conférences, j'estime qu'il aurait grossi la part du public. Tout est là. Si vous devez réunir cinquante personnes, dans une salle à moilié vide, ne songez pas à être éloquent, vous seriez ridicule. Asseyez-vous, causez, et ne craignez pas d'être familier. Il faut la foule, il faut la contagion du nombre, pour que l'orateur excité et soutenu donne pleine carrière à son talent. « Habet enim multitudo vim quamdam talem ut, quemadmodum tibicen sine tibiiscanere, sic orator sine multitudine audiente eloquens esse non possit^ » Quiconque a parlé sentira que cette observation de l'orateur Antoine a été faite par un homme du métier. On dit qu'avant d'écrire un opéra Gluck visitait toujours le théâtre où on le jouerait : a Grande salle, disait-il, grosses notes, o Gluck avait raison. Dans l'étroite enceinte d'une académie on fera un aimable discours, qui amusera des esprits raffinés ; mais, pour que l'éloquence prenne son essor, il lui faut de l'espace et de l'air ; c'est là seulement qu'elle arrive à la grandeur par la simplicité.
Pisposer d'une assemblée nombreuse n'est pas donné à tout le monde ; mais cela même ne suffît pas ; il faut savoir de quels éléments la réunion est composée. Vous ne pouvez parler à vos auditeurs que le langage qu'ils entendent, autrement ils ne vous suivront pas. A Paris, et je suppose qu'il en est de même dans les grandes
» Cic, de Orat., ir, 338. «Il y a je ne sais quelle puissance dans la foule; et, de même qu'un flûtiste ne peut jouer sans sa flûte, de même un orateur ne peut être éloquent sans une foule qui l'écoute. »
villes, le public des conférences est très-naôlé. 11 est intelligent, il est fin; il comprend à demi-mot; aucune allusion ne lui échappe ; il en voit même où il n'y en a pas ; mais, en général, son éducation est incomplète, et il a plus d'un préjugé. Voilà deux points dont il faut tenir grand compte si Ton veut être écouté.
Dans nos villes, c'est le théâtre, ce sont les journaux qui font Téducalion politique et littéraire du peuple. Ces deux sources ne sont pas très-pures. Le feuilleton et le théâtre ont une façon d'enseigner l'histoire qui fausse toutes les idées. Déplus, ils ont l'inconvénient de donner aux Français le goût du mélodrame et de la déclamation. Il est fort à désirer qu'un enseignement meilleur nous ramène à des notions plus saines, à des sentiments plus naturels. Les conférences peuvent aider puissamment à cette réforme, et achever l'œuvre de 1 école. En attendant, l'orateur doit agir comme s'il parlait à un peuple d'ignorants. Il lui faut définir l'idée la plus simple, raconter à nouveau le fait le plus connu : en deux mots, refaire l'éducation de son public, autrement il n'aura point de prise sur son auditoire; sa parole se perdra dans le vide. On applaudira quelques phrases sonores, mais, une fois sorti de la salle, on oubliera ce qu'il a dit.
Ces demi-coimaissances ne sont rien à côté des préjugés que la foule- accepte comme un dogme. Il y en a de toute espèce; Préjugés économiques. La masse, qui travaille péniblement pour vivre, n'a qu'un médiocre respect pour la propriété^ le capital, l'héritage. Elle attribue sa misère à la concentration dans la main d'autrui de cette richesse qui lui manque. En outre, on lui répète que le salaire est un. reste de servitude; Sur tous ces points elle est chatouilleuse à l'extrême ; on n'y peut toucher qu'avec précaution. Préjugés historiques. Le
peuple a reçu les notions les plus étranges sur Tancien régime : la Révolution, la Restauration. On lui a inoculé la haine du passé ; on lui a fait admirer les excès et les crimes de 1793, en les lui présentant comme les erreurs, sinon même comme les vertus, d'un patriotisme exalté. Préjugés religieux. Le bourgeois et l'ouvrier ont peu de goût pour le christianisme. La religion, pour beaucoup d'entre eux, est une invention des prêtres, une superstition de bonnes femmes. Vous ne leur ferez pas admettre que la liberté moderne est issue de l'Évangile. Aujourd'hui même Dieu est en disgrâce ; vous risquez fort de faire sourire une partie de votre auditoire en invoquant ce nom sacré.
Bien des causes, sans doute, expliquent ces défiances et ces passions populaires. Il y a des souvenirs d'oppression que les générations se passent de main en main ; la haine subsiste quand la souffrance a disparu. Mais en ce moment je ne discute pas, je constate un fait. Ces préjugés sont répandus, personne ne peut le nier. Si l'orateur les rencontre sur sa route, et il est difficile qu'il en soit autrement, que fera-t-il ?
Dans les réunions politiques, où l'on se dispute un vote électoral, il ne manque pas de gens qui se font gloire d'épouser l'erreur et la passion commune. « Vox populi, vox Dei. » Le peuple est infaillible, pourvu qu'il les nomme. Ces flatteurs de la foule m'inspirent un profond dégoût ; ce sont les plus cruels ennemis du peuple.' En ne lui disant pas la vérité, en attisant chez lui la haine et l'envie, ils ne se contentent pas de le tromper à leur profit, ils l'avilissent et ils le méprisent. Mais si l'ambition explique la lâcheté d'un candidat, quelle serait l'excuse de celui qui parle dans une conférence? Ce n'est pas pour être adoré comme un roi que le public vient à ces réunions, c'est pour être instruit comme un enfant.
Le premier devoir de Torateur, son plus grand titre à la faveur de Taudiloire, sera donc de ne jamais ruser avec la vérité. Point de flatterie, point de bassesse. Qu'il dise franchement ce qu'il pense, qu'il aille droit au but ; il entraînera l'assemblée avec lui. Le peuple n'est pas ce que le font ses courtisans ; il est honnête, il aime la vérité ; il estime ceux qui lui parlent franchement, alors même qu'il ne partage pas leur manière de voir. Le plus sur est donc de prendre le taureau par les cornes ; la meilleure qualité des Français, c'est d'admirer le courage, même chez un ennemi. Mais ici le courage seul ne suffit pas pour réussir. 11 y faut encore deux conditions. La première, c'est de ne pas afficher un superbe dédain pour le préjugé régnant ; le peuple n'aime pas les pédants. Tout au contraire il faut remonter modestement aux premiers principes, ne négliger aucun détail, et amener le public à toucher du doigt son erreur. La seconde condition et la plus importante, c'est qu'on ne puisse t^s supposer d'autre mobile que l'amour de la vérité. Si l'assemblée doute de votre honnêteté et de votre sincérité, retirez-vous, vous perdez votre temps. Jamais le peuple ne croira celui qu'il ne respecte point. S'il l'écoute, ce sera comme il fait d'un acteur, pour s'amuser de ses lazzi , et, au besoin , pour le siffler. Un galant homme ne se résigne pas à ce métier d'histrion.
Le pubUc une fois connu , il faut choisir un sujet qui lui convienne. La composition des réunions populaires dit assez qu'on doit écarter toute question qui, pour être comprise, demande des études particulières. C'est aux académies, c'est aux écoles, qu'il faut laisser l'érudition et la curiosilé. Le champ qui reste est immense; histoire, philosophie, littérature, économie politique, tout appartient à l'orateur, sous la seule condition d'aborder les problèmes par le grand côté, c'est-à-dire par
le côté humain, par le côté moral. A vrai dire, la façon de traiter la question importe plus que la question même, car c'est elle qui donne au discours son véritable caractère. Comparer Shakspeare et Molière, c'est un joli motif de dissertation académique, si Ton étudie le style, les images, les nuances d'idées; c'est un beau sujet de discours populaire, si l'on rapproche Tartuffe et Richard lll, Harpagon et Shylock, Alceste et Timon, ces types immortels de l'hypocrite, de l'avare et du misanthrope. N'oubliez jamais que vous parlez au grand public, vous trouverez aisément le thème qu'il faut choisir et le ton qu'il faut adopter.
En ce point, l'expérience faite à Paris est décisive. Tous les programmes étaient bons. Le devoir, Y éducation, le progrès, la paix^ Vinfluence des mœurs sur la littérature, autant de questions inépuisables que chacun peut rajeunir en les prenant à son point de vue. J'y joindrai les biographies, qui me semblent convenir tout particulièrement à ceux qui parlent pour la première fois. C'est tout ensemble le plus beau et le plus facile des sujets. Le plus beau, parce qu'il n'en est aucun qui saisisse plus vivement l'attention. Le plus facile, parce que les faits, les anecdotes, soutiennent l'orateur et charment ceux qui l'écoutent. En se personnifiant dans son héros, il lui emprunte quelque chose de son autorité et de son éclat.
Ce n'est pas tout que de bien choisir son sujet, il faut le traiter complètement, avec clarté, avec grâce ; c'est en cela que consiste l'éloquence. Ici se présente une grosse question. Faut-il écrire son discours, et le lire en public? Vaut-il mieux le réciter de mémoire? Faut-il improviser? En ce point je n'ai aucun doute. Qui veut se faire écouter par nos assemblées populaires n'a pas le choix des moyens ; il faut improviser.
En Angleterre et en Amérique, les discours écrits sont
342 DISCOURS POPUUIRES.
fort bien reçus. Rien de plus ordinaire quun orateur qui va de ville en ville avec son manuscrit, pour y faire ce qu*on nomme justement des lectures. Chez quelquesuns de ces lecteurs^ c'est une profession ; chez le plus grmd nombre, c'est un moyen d'influence et de popularité. On sait, par exemple, que Thackeray s'est fait une fortune en lisant dans toutes les grandes villes d'Angleterre et des États-Unis ses discours sur les quatre Georges. Les noms d'Emerson, d'Edouard Everett, de Channing, ont traversé l'Atlantique. J'espère qu'on connaîtra bientôt, par une traduction, les solides lectures d'Horace Mann sur l'éducation populaire. Ce sont là de grandes autorités. Néanmoins je n'engage pas à les imiter. Nous n'avons pas la patience des Anglais, nous ne sommes pas habitués dés l'enfance, à voir chaque dimanche un grave pasteur en lunettes qui monte en chaire, un rouleau à la main, pour y lire placidement une dissertation théologique. En France, prêtres, avocats, députés, professeurs, tout le monde improvise ; ainsi le veut notre tempérament. En d'autres pays, l'auditeur se laisse mener; il est passif. Chez nous il s'associe à l'cirateur et ne fait qu'un avec lui. Pour la vivacité d'intelligence, la facilité de compréhension, la sympathie, l'enthousiasme, rien ne vaut un public français ; mais toute médaille a son revers. Nous sommes exigeants ; il faut que l'orateur soit toujours d'accord avec nous, qu'il glisse quand notre conviction est faite, qu'il insiste quand nous hésitons, qu'il s'anime quand l'émotion nous gagne, qu'il passe avec nous du rire aux larmes et de la colère à la pitié. Dans ce dialogue incessant, où l'on n'entend qu'une voix, si celui qui parle se sépare un instant de ceux qui l'écoutent, s'il se laisse gagner de vitesse, il est perdu. Son éloquence porte à faux, ses plus beaux mouvements touchent au ridicule.
Pour un peuple aussi impressionable, toute lecture est un ennui ; il y manque ce qui fait le charme de Timprovisation : Tà-propos, Fentente et la passion commune. Ce n'est plus une conférence, c'est un sermon. Si habile que soit le lecteur, ce n'est plus un ami, c'est un maître et un pédant.
Ce jugement , me dira-t-on, ne s'accorde guère avec votre admiration pour Channing et pour Horace Mann. La réponse est aisée. J'ai lu ces deux sages, ces deux véritables amis du peuple, je ne les ai pas entendus. Il n'est pas douteux que pour le lecteur un discours bien composé et soigneusement écrit ne soit de beaucoup préférable au désordre et à l'incorrection de la parole improvisée. Mais pour l'auditeur il en est tout autrement ; j'en ai dit la raison. Dans toute assemblée où l'on parle, le public a un rôle ; il est acteur. Comme le chœur antique» il est toujours présent sur la scène; il approuve, il condamne, il s'anitiie, il s'attendrit. C'est ce que les anciens n'ont peut-être pas assez remarqué. Dans leurs traités de rhétorique, ils nous répètent que l'éloquence est l'art d'instruire, d'émouvoir, d'entraîner la foule ; mais cette définition est incomplète; elle ne contient qu'une partie de la vérité. Le public est l'instrument dont joue Forateur, mais c'est un instrument vivant, qui réagit de son côté. Entre celui qui parle et ceux qui écoutent, il y a échange perpétuel de sentiments et d'émotions ; qui ne sent pas cela n'est pas fait pour parler en public.
Maintenant est-il possible qu'un discours préparé dans la solitude d'un cabinet, et qui ne répond qu'à la pensée de l'auteur, se prête et se plie à cette incessante mobilité d'une assemblée? Non ; il n'y a que l'improvisation qui ait cette élasticité ! C'est ce qui donne je ne sais quel charme aux hésitations, au laisser-aller, aux incorrections mêmes de la parole. Le public s'intéresse à cet
enfantement de la pensée commune, il est de moitié avec l'orateur. Cette vérité, les Anglais Font sentie, quand ils ont exclu du Parlement les discours écrits. Il n'y a pas de discussion possible, tant que l'on tolère ces lourds factumsy qui ne sont jamais eu situation, et que personne n'écoute. Rien de plus beau que les discours de Burke. Gomme éloquence, on peut les comparer à ceux de Cicéron. Gomme expérience et comme sagesse politique, ils sont incomparables. Mais quand Burke se levait avec son manuscrit, la Ghambre des communes se levait de son côté. Ghacun des membres allait à ses affaires ou à ses plaisirs, en se promettant de lire le lendemain, à tête reposée, la harangue du Gicéron britannique. 11 est de mode aujourd'hui de blâmer cette indifférence; mais si un nouveau Burke venait au monde, les critiques les plus sévères imiteraient leurs devanciers. On ne changera pas l'esprit humain el ses lois. Si vous voulez qu'on vous lise , écrivez ; si vous voulez qu'on vous écoule, parlez.
Les discours appris par cœur n'ont pas la froideur des lectures; quelquefois même ils font illusion. En outre, ils ont pour eux une autorité considérable, celle de l'antiquité classique. Ces chefs-d'œuvre d'éloquence que le mondé admire depuis tant de siècles, on les improvisait quelquefois, et on les recomposait après coup, mais souvent aussi on les récitait. Grassus définit l'orateur : Is, qui, quœcumqu£ res incident, quœ sit dictione explicanday prudenter et composite, et ornate, et memoriter dicat, cum quadam etiam actionis dignitate^. Mais il ne faut pas oublier que les idées des Grecs et des Romains ne sont pas les nôtres. Démosthéne , ce grand
* Cic, (le Orat., i, 64; conf. ii, 355. VAuctor ad Herennium,i, 2, dit également : « Memoria est firma animi rerum et verborum, et disposition Is perceplio.»
maître, réduisait toutes les qualités de Torateur à une seule, V action; il entendait parla le débit et le geste. Pour nous, ce sont là les qualités d*un acteur plutôt que celles d'un homme qui parle en public. Un geste toujours noble, une déclamation soutenue, une diction trop élégante mettraient nos Français en défiance; il leur faut plus de simplicité et de bonhomie. En ce point, je ne crains pas de le dire, notre goût est plus pur que celui des anciens.
La perfection des discours récités est donc un premier défaut ; ce n'est pas le plus grand ; leur vice incurable est le même que celui des discours écrits. Avec eux on n'est jamais sûr d'arriver à propos. Froids ou passionnés à contre-temps, ils déroutent le public, et par cela même ils embarrassent singulièrement l'orateur. Je ne dis rien des défaillances de mémoire qui, au plus beau moment, laissent le harangueur muet, interdit, sans aulre ressource que de tirer piteusement de sa poche et de dérouler un manuscrit. Cependant ce sont là de ces fortunes de guerre qui arrivent aux plus braves et aux plus éprouvés. En fût-on garanti, resterait toujours qu'un discours fait à l'avance est un monologue ; c'est un dialogue qu'il nous faut.
Peut-être me trouvera-t-on trop sévère , car enfin il n'est pas impossible qu'un discours préparé tombe en situation ; je l'avoue, mais on m'accordera que c'est un hasard, et qu'il. est dangerrux d'y compter. Bourdaloue, dira-t-on, apprenait par cœur ses sermons; Massillon déclamait les siens à la façon antique. Avec un discours, moitié lu et moitié récité, M. Royer-Collard faisait une grande impression sur la Chambre. Je sais tout cela, mais selon moi, ces exceptions confirment la règle, ou pour mieux dire, ce ne sont pas des exceptions. Nous sommes ici sur un terrain qui u'es! pas le nôtre.
Bourdaloue, Massillon sont des docteurs infaillibles qui font la leçon à leur auditoire. Sans avoir la même autorité, M. Royer-CoUard n'est guère moins solennel. Ce n*est pas son opinion qu'il propose modestement à rassemblée, c'est un dogme qu'il impose ; il se soucie fort peu de plaire ou de persuader. Nous autres conférenciers, qui ne sommes ni des prophètes ni des pédagogues, nous ne pouvons prétendre à être écoutés connue des oracles ; toute notre ambition est de plaire au public en l'instruisant. Gomment lui plaire si le ton de notre discours est faux ou dissonant ?
Reste donc l'improvisation ; mais que doit-on entendre par ce mot? Dans le sens le plus large, improviser, c'est parler, à l'instant même, et sans préparation, sur le premier sujet venu. C'est ainsi que les improvisateurs italiens composent et récitent d'inspiration une ode, un sonnet, une pièce de théâtre, sur un titre donné au hasard. Dans un autre ordre d'idées, j'ai admiré le talent d'improvisateur que possédait le roi Louis-Philippe. Assailli chaque année par un nombre infini de députations qui montaient aux Tuileries, toutes armées d'un discours, le roi écoutait d'un air dégagé la harangue, fermait un doigt à chaque argument, et, sur-le-champ, répondait point pour point à tout ce qu'on lui avait dit, laissant ses auditeurs étonnés et charmés. Pour remplir ce rôle qu'on n'a pas repris après lui, il fallait trois qualités que le roi possédait au plus haut degré : la mémoire, la facilité de parole, la présence d'esprit.
Parmi ces improvisations où tout est à créer, le fond et la forme, il faut placer encore les répliques d'avocats, les réponses des députés aux ministres, des ministres aux députés. Il y a cependant cette différence qu'en général l'avocat connaît la plupart des objections que lui fera son adversaire ; il n'est pas pris au dépourvu.
RHETOIIIQUE POPULAIRE. 547
Quant aux fougueux discours de l'opposition et du ministère, quant à ces duels qui charment le public français, aujourd'hui que nous aimons les grands coups de langue, comme autrefois nos pères aimaient les grands coups d'èpée, ce sont des improvisations sans doute, mais je les tiens en médiocre estime, et dût-on m'accuser de paradoxe, je les considère comme les restes d'une civilisation qui s'en va. Si quelque érudit avait la patience de lire le Moniteur de 1814 à 1869, il serait bien étonné de voir que deux discours, toujours les mêmes, remplissent de leur ennui les éternelles colonnes du journal officiel. Les acteurs changent, mais non pas la pièce , et sous tous les régimes , c'est le même air et la même chanson. Il en est de ces harangues innombrables comme des plats qui figurent sur la carte d*un restaurateur, il n*y a qu'une même sauce pour tout accommoder. J'en ai donné la recette dans le Prince Caniche, j'ai montré comment, avec un peu de mémoire et beaucoup d'aplomb, un avocat politique pouvait, de façon très -supportable, parler pour ou contre la première question venue, sans même avoir besoin de connaître la mesure qu'il défend ou qu'il combat. Ce sont les anciens qui nous ont légué cette éloquence artificielle, et toute en surface ; ce sont eux qui ont réduit en système l'art de trouver des raisons générales qui vont à toutes les causes. C'est ce qu'on appelle les lieua; communs; Gicéron, qui les a longtemps étudiés, y excelle, et, pour le dire en passant^ c'est ce qui désenchante de ses harangues quand on n'a plus vingt ans* Gicéron est un merveilleux artiste, son habileté est sans pareille; mais on voit trop souvent le fond de son jeu*
Que l'antiquité, qui n'était que l'enfance du monde, se soit laissé prendre à ces maximes banales, cela n'a rien d'étonnant. Aujourd'hui même, dans une réunion élec-
torale, c'est encore avec des lieux communs qu'on séduit la foule. Il faut une certaine éducation, il faut une certaine réflexion pour voir, avec Montaigne *, que ces paroles universelles saluent tout un peuple en troupe^ et ne vont à l'adresse de personne. Le vice des lieux communs n'est pas d'être faux ; ce sont au contraire des vérités incontestables , leur vice est de ne rien prouver ; c'est une façon d'amuser l'auditoire, en se moquant de lui. Supposons qu'à la prochaine session, on demande l'abolition de Tarticle 75 de la Constitution de l'an VlU, rien de plus aisé pour un ministre que de combattre cette proposition. Le Moniteur lui fournira cent discours, plus éloquents les uns que les autres, sur la nécessité de maintenir l'ordre public, en assurant le respect de l'autorité, l'autorité gardienne de la sécurité générale, ce premier bien des peuples; Tautorité qui, sous un autre nom, n'est que la loi en action, la loi protectrice de nos foyers, etc., etc. Maximes respectables, axiomes que rien ne peut ébranler, mais qui n'ont rien à faire avec l'abolition de l'article 75, car la question est tout simplement de savoir si la responsabilité des fonctionnaires ne se concilie pas avec le maintien de Tordre public; et cette question, la pratique des pays libres l'a depuis longtemps décidée. Là est le seul point du débat : c'est le seul qu'on ne touchera point.
H est inutile de multiplier les exemples ; on en trouvera à chaque page du Journal officiel. Ces pompeuses tirades sur les exigences de l'ordre pubHc, auxquelles on répond par des phrases non moins creuses sur l'immortelle Révolution de 1789, sont, comme lé drapeau rouge qu'on présente au taureau dans l'arène, un moyen d'éblouir l'opinion et de l'attirera soi. Ce sont des mots, des mois,
* Essais, lii, 8, de l'Art de conférti\
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et rien de plus. C'est là cependant le fond commun de toutes ces improvisations qui, depuis cinquante ans, font la gloire de la tribune française, et la fortune de quelques favoris.
A Dieu ne plaise que je conseille l'emploi de cette méthode renouvelée des Grecs, qui permet de parler sans rien dire, et qui dispense de toute conviction! Si Téio* quence n'est pas au service de la vérité, si elle n'est pas la vérité elle-même parlant avec chaleur et simplicité, c'est le plus triste des métiers ^ On fera bien d'étudier la Rhétorique des anciens, mais pour percer à jour cette œuvre de sophistes, et pour en finir avec les lieux communs. Dans le parlement anglais, la réforme est faite ; on a passé Tâge de la déclamation ; on en est à celui de la discussion. Puissions-nous en arriver bientôt à la maturité de nos voisins, et comprendre enfin que les affaires publiques sont des affaires et non pas un thème de déclamations banales! Il faut étudier les intérêts du pays en eux-mêmes et dans le détail, à l'aide de l'expérience et du bon sens. Laissons Vithos et le pathos à la jeunesse des écoles. La rhétorique des anciens a fait son temps, comme leur physique et leur astronomie. Ce qu'il nous faut aujourd'hui, ce ne sont pas des phrases vides et sonores, ce soit des faits, des chiffres et des raisons.
L'improvisation que je recommande n'a rien de commun avec cette science du bavardage. Loin de dispenser de tout travail, elle exige pour chaque sujet une préparation longue et sérieuse. La recherche de la vérité, la réflexion, la lecture, en sont les conditions essentielles ; elle n'tsl, en d'autres termes, que l'art d'exposer verbalement ce
* Cicéron dit également: « Nihil est aliud eloquentia , nisicopiose loquens sapieutia ; quae, ex eodem hausta génère, quo illa quse in disputando est, uberior est atque latior et ad motus animorum vulgique sensus accommodatior. « Orat. Partit, c. 23. »
que l'étude et la méditation nous ont appris, a La véritable improvisation, a écrit M. A. Coquerel, consiste en deux traits inséparables : L orateur sait ce qu'il va dire y et ne sait pas comment il le dira^, » Excellente définition, donnée par un des hommes qui ont le mieux connu les secrets et les ressources de l'improvisation.
Ce genre d'improvisation qui, pour chaque discours, s'occupe du fond beaucoup plus que de la forme, est le seul qui soit digne d'un honnête homme. C'est celui que pratiquent les professeurs, les prédicateurs, les avocats, les députés qui ne mettent leur parole qu'au service de la vérité. Là est la différence de l'orateur et du rhéteur, du philosophe et du sophiste, de l'ami du peuple et du courtisan de la foule. Une fois qu'on a vu celte lumière pure, on prend en dégoût ces déclamations théâtrales qui ne sont que le mensonge de l'éloquence; on n'aime plus que ce langage transparent qui fait oublier l'orateur, pour ne montrer que la pensée dans tout son naturel et toute sa beauté.
La première condition de l'improvisation ainsi entendue, c'est la préparation. Une fois le sujet choisi, il faut l'étudier eh lui-même et dans tout ce qui l'entoure. Prenons un exemple. Vous voulez exposer les idées et les réformes économiques deTurgot. C'est un sujet populaire et de circonstance. Rien de plus urgent que de faire l'éducation du pays, en le familiarisant avec l'économie politique. Vous Usez d'abord les écrits de Turgot; vous y joignez sa Vie, rédigée par son secrétaire, Dupont, de Nemours. Ce sont là les textes principaux ; un orateur ordinaire pourrait s'en contenter. Mais cela ne suffit point à l'ami de la vérité» Il y a une idée maîtresse, une idée
* Observations pratiques sur la prédication , pair Athanase Coquerel (le père), Paris, 1860, p. 193. C'est un livre très-bienfait, je le recommande à quiconque veut parler en public.
philosophique qui a engendré la nouvelle doctrine. Celte philosophie, vous la trouverez dans quelques pages de Turgot, et surtout dans sa Vie publiée par Condorcet. Est-ce tout? Non, il y faut joindre la lecture de Quesnay, le fondateur de l'école. Qui n'a pas étudié ce petit chefd'œuvre inconnu qu'on appelle le Drêit naturel de Quesnay, ne connaît pas la source d'où le fleuve est sorti. Au contraire, une fois en possession des principes, Toraleur est maître de son sujet; il le domine, et fortement convaincu lui-même, il fera passer aisément sa conviction dans rame de ses auditeurs. Faut-il aller plus loin? Gela dépend du temps dont on dispose, et du goût particulier qu'on a pour les recherches. Mais il est bon de se borner. La lecture a un grand charme, mais si l'on y cède trop longtemps, c'est un charme qui enivre et qui endort. Combien de gens passent ainsi leur vie à faire Técole buissonnière, oubhant que l'étude n'est qu'un plaisir stérile, et même dangereux, si elle n'aboutit à l'action? Commencez donc par lire, mais lisez sans parti pris, sans songer à votre conférence. Laissez les choses et les idées s'arranger d'elles-mêmes dans votre tête; votre discours sera fait, et bien fait, sans que vous vous en mêliez. Si l'assertion vous semble paradoxale, faites vousmême l'expérience. Après avoir beaucoup lu, reposezvous deux ou trois jours. Quand vous reprendrez vos études, vous verrez que la clarté s'est faite dans votre esprit. C'est là un phénomène curieux, quoique personne que je sache ne l'ait signalé; l'expliquer n'est pas difficile. Au bout de quelques jours, les impressions superficielles s'évanouissent, la mémoire n'a gardé que les idées et les faits qui ont vivement frappé l'attention du lecteur. Les détails ont disparu, les grands traits sont restés ; ce sont eux qui nous fournissent naturellement la trame de notre discours.
Ce premier travail, que J'appelle la préparation, ou mieux encore la conception du sujet, les Romains le nommaient Yinvention; mais, comme je Tai déjà indiqué, ils entendaient par là, non pas tant Fétude du sujet en lui-même, que la recherche des arguments qui pouvaient servir à gagner un procès ou à emporter un vote. Leur éloquence est politique ou judiciaire; elle a toujours un but intéressé. C'est une machine de guerre entre les mains de gens qui se soucient peu de la justice et de la raison; c'est Tart de soulever les passions, de troubler les âmes, et d'emporter à tout prix la victoire. Fournir des armes de toute espèce aux combattants de tous les partis, voilà l'objet de leur rhétorique; le fond des choses leur est indifférent. Aussi ne faut-il pas s'élonner de voir Cicéron se demander si l'art de la parole n'a pas fait aux hommes plus de mal que de bien. Chez les anciens, l'éloquence est un glaive à deux tranchants. Pour noqs, au contraire, l'éloquence telle que nous la voulons dans nos conférences, n*a qu'un objet : améliorer le peuple en l'éclairant. C'est un outil, ce n'est pas un poignard. Aussi ne cher che-t- elle ni le vraisemblable, ni le probable , beaux noms sous lesquels se cache le sophisme; elle ne poursuit et ne veut défendre que le vrai. Or, le vrai sort des entrailles du sujet; le vrai, c'est la chose môme, et il n'y a qu'un moyen de connaître les choses, c'est l'observation. Les Grecs et les Romains s'inquiètent peu du point de départ : ils n'estiment que la logique et la phrase ; ils supposent toujours qu'avec des lieux communs et des mouvements oratoires, un habile déclamateur peut tout prouver, ou du moins rendre tout probable. Chez nous autres modernes la vérité passe avant tout ; la rhétorique est morte, la logique n'est que l'humble servante de la science; tout son rôle se borne à tirer fidèlement les conséquences des faits
constatés par rexpérience. Notre éloquence ne sera donc pas dramatique comme celle des anciens, elle sera exacte comme nos méthodes scientifiques ; il n'y a point de place pour rinvention.
Quand vous avez conçu fortement votre sujet, il est bon de le partager en un certain nombre de sections, afin d*y répandre Tordre et la clarté. C'est ce que les Romains nommaient la disposition. Qui ne connaît leurs six points: exorde, narration, division, confirmation, réfutation, péroraison*? C'est la coupe ordinaire d'un plaidoyer ou . d'une harangue politique ; elle ne convient pas toujours à la simplicité des sujets traités dans une conférence. Quel que soit le mérite de ces règles plus ou moins artificielles, le débutant fera bien de ne pas s'en préoccuper. 11 n'y a pas besoin de rhétorique pour voir que tout discours a un commencement, un milieu et une fin. L'instinct nous dit que l'orateur n^ peut trop tôt éveiller l'attention bienveillante de son auditoire; qu'il lui faut ensuite exposer avec soin son sujet, et qu'il doit terminer par un résumé ou un appel chaleureux, de façon à faire entrer sa pensée, comme un trait, dans l'âme du public. Ëxorde, exposition, péroraison, voilà, selon moi, les éléments naturels de tout discours. Chacun d'eux mérite un instant de réflexion.
Le précepte de Boileau,
Que le début soit simple et n'ait rien d'affecté,
n'est pas moins vrai en fait d'éloquence qu'en fait de poésie. L'excès d'assurance et la prétention ont je ne sais quel caractère d'impudence qui choque l'auditeur. Mais la modestie ne suffit point. 11 faut que l'orateur cherche à gngner au plus tôt la confiance du public. L'importance
* Cic, de Invent, f c. 14.
du sujet traité est d'ordinaire une recommandation suffisante ; mais si quelques circonstances particulières ont amené la réunion, si elle a pour objet un acte de bienfaisance, une fondation utile, une démonstration civique, on ne laissera pas échapper une si belle entrée de jeu. Rien ne plaît tant à une assemblée qu'un exorde fait tout exprès pour elle. Du premier coup on lui donne un rôle actif dans la séance ; on lui fait adopter le discours et l'orateur.
J'ai quelquefois entendu des professeurs et des tribuns qui prenaient leur propre personne pour sujet de leur exorde. Dans une réunion populaire, c'est un procédé infaillible pour être applaudi. Je crois qu^on doit employer avec réserve ce moyen dont Cicéron a singulièrement abusé. S'humilier devant l'assemblée, proclamer que le peuple est tout et qu'on n'est rien, c'est faire métier de courtisan ; énumérer les services qu'on a rendus, protester de son dévouement, c'est de la vanité; parler de ses fatigues et de sa mauvaise santé, c'est une autre façon de protester de son dévouement. Il faut rester dans les bornes de l'indépendance et de la modestie. Ce n'est pas, je Tavoue, la façon d'obtenir les bravos d'une foule habituée aux héros de mélodrame; mais c'est ainsi qu'à la longue on obtient la confiance et le respect du public.
Quant à Texposition, ou au corps du discours, il n'y a, selon moi, d'autre règle à suivre que de laisser les choses et les idées dans l'ordre où on les a conçues. C'est la disposition la plus simple et la plus claire; en outre, elle a deux avantages considérables, lun pour l'orateur, l'autre pour l'assemblée. Le premier, c'est de ne pas troubler la mémoire, comme le fait nécessairement la double classification d'un même sujet; le second, c'est de mener le public pas à pas, et par le chemin même
qu'on a parcouru : bon moyen d'arriver ensemble au même but.
Le seul conseil que je donnerai, c'est de ne pas multiplier les divisions, mais de les marquer fortement. Les divisions trop répétées n'ont pas seulement le défaut d'émietler le sujet, elles fatiguent l'auditoire. Vous obligea l'assemblée à s'occuper de la forme presque autant que du fond ; le cadre lui fait oublier le tableau. D'un autre côté, il est bon de ménager un public français, quand son attention n'est pas soutenue par l'intérêt dramatique ou parla passion politique. Ne craignez donc pas d'imiter les prédicateurs; partagez votre discours en un certain nombre de points, que vous indiquerez à l'avance. Après le premier point, arrêtez-vous, dites que vous allez passer au second. Respirez après l'exorde; faites une pause avant d'entamer la péroraison ; en deux mots, si vous me permettez celte expression : baissez la toile de temps en temps , laissez à l'auditeur un peu de repos. Ce n'est pas un avis puéril, croyez-en rexpérience. Enivré de ses idées, l'orateur vole plutôt qu'il ne marche, mais le public, qui a besoin de reconnaître la route, ne va pas du même train, et si l'on n'y prend garde, il se lasse et reste à moitié du chemin.
La péroraison est ce qui prête le mieux à l'éloquence. C'est la morale du discours ; c'est là que Forateur doit résumer ses idées, afin d'exprimer de façon concise, sous forme saisissante, la vérité qu'il a défendue; c'est là enfin qu'il lui est permis d'enflammer le public et de l'enrôler au service de la cause commune. Si donc, en composant, on trouve une phrase qui rende vivement la maîtresse pensée du discours, on fera bien de la garder pour la fin. C'est sa vraie place, c'est là qu'elle agit sur l'assemblée.
Par exemple, c'est un lieu commun que de citer
Texorde de Toraison funèbre de Louis XIV, par Massillon : Dieu seul est grande mes frères. Si l'on en croit les critiques, on ne pouvait imaginer rien de plus beau. J'avoue franchement que je trouve l'idée admirable, mais très-mal placée. L'exorde tue le discours. Représentez-vous l*église tendue de noir et faiblement éclairée par des torches funèbres. Au milieu est un catafalque entouré de princes, d'évêques, de courtisans et de valets. Versailles est vide, la foule a poursuivi à coups de pierres le carrosse qui emportait à Saint-Denis le corps du grand roi. De toute cette magnificence, il ne reste plus qu'une vaine cérémonie. A ce moment un prêtre monte en chaire, il lève les mains au ciel et dit : Dieu seulest grand, mes frères, Qu*ajout(era-t-il à ce cri de la vérité ? d'un seul mot il a proclamé la fragilité des choses humaines, son discours est fini. Les auditeurs n*ont plus qu'à rentrer en eux-mêmes et à confesser leur néant. Supposez au contraire que Massillon commence par l'histoire de son héros ; il peint la beauté de ce règne si brillant à son aurore, il fait revivre ces guerriers, ces orateurs, ces poètes, ces artistes qui entourent de leur génie un jeune roi, l'amour et la gloire de la France; peu à peu, il change de Ion, sa voix devient plus grave, on sent l'ombre et le froid des jours mauvais! L'orateur raconte la triste vieillesse du grand monarque, son orgueil brisé par la défaite, sa maison désolée par la mort. Il montre enfin Louis XIV, mourant avec la résignation désespérée d'un homme qui a bu le calice jusqu'à la lie, et son cadavre insulté par ce peuple qui, si longtemps, a tremblé devant lui. C'est alors qu'ému par tant de ruines, le prêtre s'écrie : Dieu seul est grand; n'est-ce pas le mot de la fin, le mot que chacun attend, que chacun a sur les lèvres? Et notez que cette péroraison n'est pas un artifice. C'est la conclusion à laquelle Massillon est parvenu
avant de monter en chaire. C'est la vanité du plus beau règne et de la plus longue vie qui lui arrache Taveu que l'homme n'est rien et que Dieu est tout. Que ne laisset-il donc le public refaire avec lui celte roule pleine de splendeurs et de misères, il arriverait au sublime à force de vérité. Bossuet n'y eût pas manqué, mais Massillon n'a pas la simplicité du génie ; c'est un homme d'esprit qui cherche l'effet, et qui trouve, non pas un discours, niais un mot.
Il ne suffit pas de disposer son sujet, il faut encore que la mémoire garde celte ordonnance, et livre à l'orateur toutes les parties du discours, dans leur succession régulière. Pour beaucoup de gens, c'est là une des grandes difficultés de l'improvisation. Il est des cerveaux qui retiennent aisément tout ce qu'on leur confie; Casimir Delavigne n'écrivait une tragédie que lorsqu'il l'avait composée jusqu'au dernier vers. C'est là une facilité merveilleuse, aussi est -elle peu commune; il faut en général des efforts répétés pour retenir Tordre et le plan d'un discours. Il y a. divers moyens d*aider une mémoire paresseuse ; ce sont des procédés mécaniques parmi lesquels chacun peut choisir à son gré.
A faute de mémoire naturelle, dit Montaigne , fen forge de papier. C'est l'usage moderne ; les anciens qui n'avaient d'autre ressource que leurs tablettes de cire, employaient des moyens singuliers pour se graver les choses et les mots dans l'esprit. Ils attachaient leurs divisions et leurs arguments à des objets extérieurs, aux colonnes d'uû temple, aux voûtes d'une salle; des lettres, des images, des rébus complétaient leur mnémonique. Je renvoie les curieux à Yauctor ad Herennium et à Cicéron*; ils y trouveront des procédés dont la naïveté
* Ad. HerennMh. HI.c. 16 et suiv., Cic, de Orat. ii, 350, 360.
les fera sourire. Non pas que je blâme ces inventions; ici tout est artificiel, et comme il ne s'agit que de frapper les yeux, la bizarrerie d'un système en assure quelquefois le succès.
Chez nous beaucoup beaucoup d'avocats disposent leur plaidoirie en tableau. Des chiffres, des barres, des caractères plus ou moins gros, quelquefois même des encres de couleurs diverses, distinguent les divisions principales et secondaires du discours. Ce moyen est bon; il repose sur une vérité d'observation. C'est par la vue que nous arrivent les impressions les plus vives , ce sont celles que le cerveau garde le mieux*. Il suffit d'une mémoire médiocre, pour que, tout en parlant, l'orateur ait toujours présent à l'esprit le plan de son discours, et il y a cet avantage que ces grandes lignes guident la pensée et ne la troublent pas.
Certains orateurs vont plus loin. Ils écrivent leur discours tout entier, sans avoir l'intention de le réciter. Ils croient que de cette façon ils font entrer dans leur mémoire, non seulement les traits principaux, mais les détails même de leur improvisation. L'exemple le plus curieux est celui du jésuite Claude de Lingendes, célèbre prédicateur du dix-septième siècle. Il rédigeait en latin les sermons qu'il devait prononcer en français'. L'écriture n'était donc pour lui qu'un moyen de graver les idées dans sa mémoire; il ne s'inquiétait point des mots. Oserai-je dire que, tout en écrivant en français.
* C'est sur ce même principe que reposait toute la mnémonique des .anciens, a Vidit enlm hoc prudenter sive Siraonides sive alius quis invenit, ea maxime animis affigi nostris, quai essent a sensu, tradila atque impresssa ; acerrimum autem ex omnibus sensibus nostris esse sensum videndi. » Cic, de Orat. n, 357,
* Athanase Coquerel, Observations pratiques sur la prédication, p. 195.
j'ai suivi depuis vingt ans ce système, pour préparer mes leçons du Collège de France, et que je m'en suis bien trouvée Néanmoins je ne recommande ce procédé qu'à ceux qui, une fois leur discours écrit, le laissent de côté, oublient les mots et ne se souviennent que des choses. Si une mémoire trop fidèle leur fournit des phrases entières, elle les embrouillera. L'esprit ne peut pas faire deux choses en même temps; il est, je ne dis pas impossible, mais fort difficile de mêler ensemble et de faire alterner la récitation et l'improvisation.. J'accepterais tout au plus qu'on apprît par cœur les trois ou quatre phrases de la péroraison, parce que c'est un moyen d'aider et de rassurer les débutants, qui ne savent jamais comment finir.
Je n'ai parlé de récriture que comme procédé mnémonique, elle a une bien plus grande importance comme préparation. A commencer par Démosthène, à finir par Cicéron, les anciens n'admettraient pas qu'on devînt orateur sans avoir écrit et beaucoup écrit avant de parler. » La méthode par excellence, dit l'orateur Crassus (et pour avouer la vérité-, celle que nous suivons le moins, parce que nous fuyons le travail), c'est d'écrire le plus possible ; la plume (stylus) nous forme à bien dire, c'est le premier et le plus habile des maîtres; si un discours, préparé, réfléchi, l'emporte aisément sur une improvisation subite et fortuite, à plus forte raison un discours écrit avec soin vaudra-t-il mieux qu'une harangue simplement préparée de mémoire ^ » Crassus ou plutôt Cicéron ajoute que l'écriture donne au style de l'orateur le nombre et la mesure, et que jamais improvisateur si exercé qu'il soit ne suscitera les émotions véhémentes et
* Cic, de Oral, 1, 451. Il dit également dans le Brutus, c. xxiv : Hiulla res tantumaddicendum profUdt, quantum scriptio.
360 DlbGOURS POPULAIRES.
l'enthousiasme populaire, triomphe réservé à ceux-là seulement qui ont écrit longtemps et beaucoup. On ne peut trop insister sur ce point. La facilité seule ne peut pas faire un orateur ; tout au contraire il doit se défier de celte facilité même, et s'étudier à la régler. En écrivant on se modère, on se limite; on cherche et on trouve le mot juste, celui qui va droit au cœur, f/est le meilleur des exercices pour éviter cette faconde stérile qui noierait la vérité elle-même sous un flux de paroles vides de sens. N'oublions pas qu'il y a toujours une certaine prétention à se présenter devant le public , à parler seul au milieu du silence universel ; notre excuse c'est que nous sommes venus là pour instruire ceux qui nous écoutent ; nous n'avons aucun droit de les assommer de notre bavardage et de notre vanité.
Revenons 5 la mnémonique. Avec de Texercice et du temps, tout homme, je le crois, peut parvenir à parler d'abondance. Mais enfin si Ton a une mémoire tellement ingrate qu'on n'ose s'y fier, le plus sage est de prendre bravement son parti et d'emporter quelques notes avec soi. En laissant le papier sur la table, ceux qui ont de bons yeux le consulteront sans que le gros du public s'en aperçoive; quant aux myopes, qu'ils ne cherchent pas à Faire illusion. Après tout, un orateur qui lient un cahier à la main est moins étrange qu'un orateur en lunette. Qu'il parle avec toute son âme, les auditeurs ne verront plus ses défauts.
Quand le plan du discours est arrêté et qu'il est entré dans la mémoire, la pièce est finie, il ne reste plus qu'à la jouer. Le poêle fait place à l'acteur*. Par malheur si le
* Cic, de Orat., lîl, 214, revendique ce mot pour désigner l'orateur, n se plaint qu'on abandonne l'expression et le geste à ceux qui vivent do Ihéâtre. « Geims fioc totum oratores, qui sunt verilatis
poète est hardi, Facteur, en général, ne Test guère. On est un Démosthène dans son cabinet; on trouve des phrases, des mots, des gestes admirables, mais le public, c'est la tête de Méduse. A Taspect de tous ces yeux qui vous regardent, le cœur bat, la gorge se sèche, la voix ne peut sortir : adieu Téloquence ! tout est oublié. Je connais cette soufl'rance, j'ai passé par là ; il m*a fallu dix ans pour surmonter cette émotion qui paralyse, mais l'expérience m'a enseigné qu'il n'y a qu'un moyen de s'jaguerrir, c'est d'aller au feu. Cette timidité, qui tient à notre mauvaise éducation, est toute physique ; il faut la vaincre par un effort soutenu. Le raisonnement n'y fait rien. En vain, vous direz à l'orateur que l'assemblée est bienveillante, en vain vous lui répéterez qu'ayant longtemps médité son sujet, il en sait plus que ceux qui l'écoutent : paroles inutiles, on ne rassure pas un homme qui se noie. Le malheur est que, dans son trouble, l'orateur demande grâce à l'auditoire, la peur le rend servile et obséquieux. C'est la vérité seule qu'il faut craindre. Jamais on n'entraînera le public si l'on tremble devant lui.
Maintenant, comment faut-il parler? La réponse est aisée ; il faut être tout entier à ses idées et ne pas se préoccuper de ce qu'on dira. C'est la sténographie qui doit vous apprendre le lendemain comment vous avez exprimé votre pensée. Laissez aux rhéteurs le plaisir puéril d'enfiler des mots et de dévider des phrases ; épanchez votre âme, ne vous inquiétez pas de la forme. C'est le cœur qui fait l'éloquence, c'est lui qui crée le langage, le geste et la voix.
Montaigne a écrit là-dessus une page admirable *. Je
ipsius actores, religuerunt ; imitatores autem veritatis, histriones occupaverunt. »
* Liv. I, c, XXV, de l'Institution des enfants.
n'en connais pas de mieux faite pour encourager quiconque s'essaye à parler en public.
« Que notre disciple soit bien pourveu de choses, les paroles ne suyvront que trop ; il les traisnera, si elles ne veulent suyvre. J'en oy qui s'excusent de ne se pouvoir exprimer, et font contenance d'avoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais, à faulte d'éloquence, ne les pouvoir exprimer ; c'est une baye. Sçavez-vous, à mon advis, que c'est que cela ? Ce sont des ombrages qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu'ils ne peuvent desmesler et esclaircir au dedans, ny par conséquent produire au dehors ; ils ne s'entendent pas encores eulx mêmes ; et voyez-les un peu bégayer sur le point de l'enfanter, vous jugçz que leur travail n'est pointa l'accouchement, mais à la conception, et qu'ils ne font que leiclier cette malière imparfaicle. De ma part, je tiens, et Socrate l'ordonne, que qui a dans Tesprit une vifve imagination et claire, il la produira, soit en bergamasque, soit par mines, s'il est muet.
Verbaque prœvisam remnon invita sequentur^.
Et comme disait celuy-!à, aussi poétiquement en sa prose: quum res animum occupavere, verba ambiunt^, et cet aullre : ipsœ res verba rapiunt *.
... « Aille devant ou aprez, une ulile sentence, un
* Hor. Ad. Pis.f 511. Bbilenua paraphrasé celte maxime dans les deux vers suivants :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément.
' « Quand les choses ont saisi l'esprit, les mots l'assiègent. » Sénèque. Controv. III, passim.
^ Les choses emportent les mots. Cicer. de Finib. m, 5. — A quoi on peut joindre cette autre remarque de Cicéron : Herum copia verborum copiam ghjnil. De Oral, m, § 124.
RHÉTORIQUE POPUUIRE. 563
beau traict est toujours de saison : s'il n*est pas bien pour ce qui va devant, ny pour ce qui vient aprez, il est bien en soy.
« C'est aux paroles à servir et à suyvre, et que le gascon y arrive, si le français n y peut aller. Je veulx que les choses surmontent et qu'elles remplissent de façon rimagination de celuy qui escoute qu'il n'aye aulcune souvenance des mots. Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigne, comme véhément et brusque,
Hœcdemum sapiet diction quœ feriet^y
plutost difficile qu'ennuyeux, esloigné d'affectation, desréglé, descousu et hardy ; chasque loppin y face son corps, non pédantesque, non fratesque', non plaideresque, mais plustost soldatesque...
« L'éloquence fait injure aux choses qui nous détourne à soy. Gomme aux accoustrements c'est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particulière et inusitée : de mesme au langage la recherche des phrases nouvelles et des mots peu cogneus vient d'une ambition scholastique et puérile. Peussé-je ne me servir que de ceux qui servent aux haies de Paris...
« Ce n'est pas à dire que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire, mais non pas si bonne qu'on la faict; je suis despit de quoy nostre vie s'embesogne toute à cela. »
Est-ce donc qu'il n'y a pas un art de bien dire? Oui, sans doute, il y en a un, comme il y a un art d'écrire et un art de peindre. Mais je ne puis trop le répéter,
* Que Texpression frappe, elle plaira.
* Langage qui sent le moine ou le prêcheur.
qu*il s'agisse de composer un discours ou de le prononcer, l'art n'est pas créateur ; il ne donne de talent à personne ; tout ce qu'il peut faire, c'est de nous aider à développer nos bonnes qualités et à corriger nos mauvaises. Il ne s'agit donc pas de forcer notre nature, mais tout au contraire d'en tirer tout ce qu'elle peut fournir. Comme le dit un ancien , qui a fort sagement écrit sur la rhétorique : Ars naturœ commoda confirmât et auget *. Donner un corps à l'idée qu'on porte dans l'esprit, voilà l'objet de l'éloquence, mais c'est là visiblement une étude individuelle. On ne peut ni penser, ni sentir, ni parler pour nous. Essayez de parler ou d'écrire, vous verrez bientôt que d'efforts il faut faire pour rendre sous une forme, toujours insuffisante, la vérité qui possède notre âme, et qui l'illumine de son éclat divin.
Comment peut-on faire des progrès dans cet art difficile ? Par l'exercice et par le choix des modèles.
L'exercice est le grand moyen. Fiunt oratores; on devient orateur à force de travail et d'étude. 11 y en a vingt exemples dans l'histoire, c'est assez de citer Démosthène. La pratique nous donne de l'assurance et de la facilité, quelquefois même trop d'assurance et trop de facilité. Saisissez donc toutes les occasions de parler. Variez vos sujets et votre langage. Conférences populaires, réunions d'ouvriers, orphéons, banquets, distributions de prix, cours publics ou privés, essayez de tout. Mais, chaque fois, préparez-vous avec le plus grand soin, oubliez tout pour ne songer qu'à voire discours. Rentré chez •vous après la séance, réfléchissez à l'effet produit par vos paroles ; la réflexion vous fera sentir ce qui vous manque, et enfin la sténographie avec son impi-
* Auct. adHerenn., ÎII, 28.
toyable fidélité vous raonlrera tous vos défauts, el vous aidera à en corriger quelques-uns.
Aresterenfermé en soi-même, on risquerait d'éterniser ses défauts; il faut étendre le champ d'expériences, il faut étudier des modèles pour saisir, sur le vif, des qualités qui nous manquent, et des vices qui sont les nôtres, mais que l'amour-propre nous cache trop souvent.
Les modèles vivants ont un grand mérite ; ils parlent fortement à l'esprit. Écoutez donc les prédicateurs célèl)res, les avocats en renom, assistez aux débats des Chambres, éludiez les grands orateurs, mais ne cherchez pas à les imiter. Tout se tient, tout est d une pièce chez riiomme qui parle; le langage, Taccent, le geste, sont inséparables, comme les traits de la physionomie. On n'emprunte pas plus Tâme d'un orateur qu'on ne lui emprunte son visage. Lui prendre une intonation, un sourire, un mouvement, c'est se donner gratuitement un défaut, et quelquefois un ridicule. L'utilité des modèles, c'est de nous faire rentrer en nous-mêmes, d'agrandir notre idéal, d'éclairer notre esprit, d'échauffer notre volonté. Ce qu'ils nous prêchent, ce n'est pas l'imitation, c'est l'originalité.
Quant aux modèles écrits, les Grecs nous en offrent d'admirables. Leur langage diaphane laisse voir l'idée dans toute sa pureté. Les Romains, qui nous sont plus connus et qu'il est bon de relire, sont loin cependant de valoir les Grecs. En général , ce ne sont que des imitateurs, leur littérature est de seconda main. En revanche, nous possédons dans notre pays des exemples qu'on ne peut trop étudier. Dans le genre simple, rien n'est comparable à la vivacité de madame de Sévigné, à la grâce d'Hamilton. Bossuet est une âme de feu, quj d'un coup d'aile s'élève aux plus hauts sommets de l'élo-
quence. Il faut lire les Sermons^ les Oraisons funèbres^ les Avertissements aux protestants^ la Relation du quiétisme^ pour y prendre le goût de ce langage familier qui passe sans efforts du récit le plus simple aux accents les plus passionnés. Saurin, dans quelques-uns de ses ser* mons, n'est pas au-dessous de Bossuet. Mais pour moi, le maître et le modèle par excellence, c'est Pascal. A qui veut se former dans Fart de la parole, je dirai : Lisez et relisez sans cesse les Lettres provinciales. Simplicité, raillerie, ironie, haine, pitié, amour, tout est là ; mais tout y est mis au service de la justice et de la vérité. Ce n*est pas un orateur qu'on entend, c'est un homme. La foi est si grande, la passion si vive, qu'on voit les choses et qu'on n'entend pas les mots ; et c'est par cela même que la langue de Pascal est parfaite. Ancien ou moderne, tout orateur pâlit à côté de Pascal ; Démosthène seul soutient la comparaison. Il f^st aussi simple, aussi convaincu, aussi ardent, et il a cet avantage qu'aujourd'hui la liberté d'Athènes nous touche plus que les subtilités de l'honnête Escobar, les ordures du bon Sanchez et les pieuses intrigues de leurs successeurs.
Le dix-huitième siècle a rendu de grands services à la cause de la liberté et à celle de l'humanité; de ce côté il est supérieur au siècle de Louis XIV ; mais ce n'est pas un bon modèle d'éloquence. Voltaire est trop souvent sceptique et cynique, il amuse le lecteur, mais il le glace. Rousseau vous anime et vous échauffe, mais malgré son talent, ce n'est qu'un déclaraateur. Il n'a qu'un tour de rhétoiique dans sa gibecière, il en use à tout propos. Sanctifier ses passions et ses faiblesses, flétrir comme un crime la morale vulgaire, invoquer la nature pour renverser la société, faire appel aux âmes sensibles, et finir en versant des larmes qui ne mouillent guère : c'est là tout le secret de ce langage emphatique. Rousseau nVsl
(ju*un sophiste, il a l'esprit faux et le cœur vicié ; c'est un mauvais maître pour un ami de la vérité. La révolution n*est pas une meilleure école ; il n'y a guère que Mirabeau qui mette des choses sous les mots ; les autres n'y mettent que des rêves, des haines et des fureurs. Leur éloquence est théâtrale comme leur liberté.
De nos jours, il y a eu des orateurs politiques qu'on peut étudier avec profit. Pour ne parler que des morts, M. Royer-Collard a de grandes qualités, on ne peut lui reprocher que d'être trop tendu. Quant à la littérature de notre temps , on y sent l'influence de Rousseau ; le naturel y manque, l'antithèse et la déclamation y abondent ; on écrit pour écrire et non pour dire la vérité. Il y a sans doute plus d'une exception. Alfred de Musset, par exemple, exprime de façon exquise des sentiments vrais et profonds. Mais en général, dans l'école moderne, le style est tourmenté, il y a plus de phrases que d'idées. Sénéque et Lucain se reconnaîtraient dans nos auteurs à la mode. Pour parler au peuple, il n'est pas besoin de tout ce bel esprit ; il faut moins de recherche et plus de convictions.
Étudiez les discours que les Anglais et les Américains prononcent dans les réunions populaires, le ton en est familier et vrai. L'orateur cite volontiers des proverbes, des bons mots, des anecdotes ; pour que le peuple vienne à lui, il fait la moitié du chemin. On voit qu'il ne cherche point à éblouir, il veut convaincre et souvent il y réussit. Que de fois un mot piquant et juste, une histoire contée à propos enlève l'assemblée et décide la question. Ce que j'admire surtout, c*est la bonne humeur qui anime ces harangues populaires ; les nôtres respirent trop souvent la haine et l'envie; on y sent l'esclave révolté. Pourquoi ne pas emprunter à nos voisins cet accent viril? Est-ce la délicatesse de notre goût qui s'y oppose?
Hais quoi ! les anciens, nos maîtres avaient-ils peur de rire? Le sel attique est-il un vain mot ? Lisez les discours de Cicéron, vous ne les trouverez que trop salés. Jamais le grand orateur ne se refuse une plaisanterie. Est-ce chez lui faiblesse ou vanité? Non, c'est le calcul d'un homme qui a l'habitude de parler au peuple, et qui sait comment on entre dans les cœurs. Suavis, dit-il, et vehementer sœpe utilisjocus etfacetiœ^. Chez nous, au contraire, les discours sont des sermons ; notre langage est terne et gris ; nous n'avons pas Tari d'y mêler le rire, comme un rayon de soleil qui porte avec lui la chaleur et la vie.
Le pas est dangereux, je le sais; nous sommes un peuple difficile. Faites sourire l'auditoire, il est à vous, faites le rire, il se met en garde, et ne vous prend plus au sérieux. Pour être convaincu, faut-il donc pleurer? Nos pères, plus sensés que nous, ne dédaignaient pas la plaisanterie, quand elle èXdXipudem et libéralisa ^ suivant le mot d'un ancien, c'est-à-dire honnête et de bon goût. Mais depuis quarante ans on nous élève dans le respect idolâtre d'une race de déclamaleurs, ténébreux et gourmés ; on ne sait plus que la gaieté atteste la force de l'âme et la bonne santé de l'esprit. Nous n'estimons que ceux qui nous ennuient. Rompez avec cette admiration niaise, reprenez la vieille tradition gauloise. Compatriote de Montaigne, de Molière, de la Fontaine, de Voltaire, n'abandonnez pas leur bon sens joyeux ; laissez aux pédants leur gravité triste, dût ce défaut solennel leur mériter longtemps encore la faveur des badauds.
Sincérité, bonne humeur, simplicité, voilà donc les éléments de la véritable éloquence, celle qui s'adresse
* Ciç. de Oral, ii, 216.
* AucL aà Berenn., III, 13.
RHÈTOUIQUE POPULAIRE. SCO
au peuple, et non pas aux beaux esprits. Je ne puis en donner une idée plus sensible qu*cn empruntant à Gicéron sa définition de Téloquence philosophique, i On n*y sent, dit-il, ni la colère, ni Tenvie. Point de violence, point de coups de théâtre, point d'astuce. C'est une vierge, chaste, pudique, innocente. On dirait d'une causerie plutôt que d'un discours ^ » Voilà bien l'idéal de l'orateur qui s'adresse au peuple, non pas pour le flatter et s'en faire un instrument, mais pour l'éclairer et pour l'instruire. Ce n'est plus ce langage perfide qui ne cherche qu'à troubler le juge', c'est la parole d'un ami et d'un frère. Mais pour atteindre cet idéal, pour en arriver à cette familiarité qui n'a rien de vulgaire, à ce langage de tout le monde qui n'est le langage de personne, il faut un amour de la vérité, une délicatesse de sentiment, une finesse de goût qui ne sont pas des qualités communes. Ce n'est pas tout, il faut lire tous les jours, écrire beaucoup, et s'exercer sans relâche au difficile métier de la parole. — i Avec tout cela, dira-t-on, vous ne séduirez pas la foule; elle aime la déclamation et les déclamateurs. H vaut mieux frapper fort que frapper juste ^ disait Voltaire, qui connaissait les Welches. » — J'ai meilleure opinion du goût français, et j'ai plus de respect pour mes concitoyens. La vérité a un accent que le peuple sent mieux que les académiciens ; s'il applaudit de mauvais modèles, c*est que son éducation n'est pas faite. Parlez lui avec franchise et simplicité, il aime ce langage; son cœur y répondra. Le peuple qui applaudit Molière a toutes les qualités qu'il faut pour apprécier
« Cic. Orfl^or, c. 19.
* Cic. de Orat. ii, 214.alllud autem genus oralionis noncognitioncm judicis, sed magis perturbiUionemreqmrii...Qm autbreviter il ut summisse dicunt, docere judicem possunt, commovere non possiint : in quo sunt amnia. »
l'éloquence de bon aloi. Trouvez moi l'orateur, je vous réponds du public ^
Je viens maintenant à ce que les anciens nommaient laction, ce qui comprend la voix et le geste. On sait l'im. portance qu'ils y attachaient. Les Américains qui, eux aussi font de Téloquence un des éléments de la liberté, ne se montrent pas moins soucieux de ces deux qualités deTorateur. Le docteur Rush a écrit un livre classique, intitulé : Philosophie de la voix humaine^ il a fait de nombreux disciples. Dans chaque école américaine» on enseigne aux enfants Tart de lire à haute voix, de déclamer et d'approprier le geste à la parole. 11 n'est pas de citoyen, si pauvre qu'il soit, qui, de bonne heure, n'apprenne à communiquer ses idées. Cette facilité d'élocution est une des grandes causes qui, aux États-Unis, rapprochent et confondent toutes les classes de la société. J'espère que nous introduirons cette étude dans nos écoles ; la démocratie française ne voudra pas rester en arrière de la démocratie américaine* L'usage de la parole donne Tamour de la lecture et le goût des bonnes manières : c'est un puissant moyen de civilisation.
Je ne puis entrer dans le détail de toute cette rhétorique, fondée sur d'ingénieuses observations. Je me contenterai de quelques (îonseils pour aider les commençants. Quand ils auront plus d'habitude, ils liront avec profit ce qu'ont écrit Aristote ou Cicéron, et ce que les Américains ont ajouté à l'expérience des anciens.
Avant tout, soyez naturel. Vous n'êtes ni un tribun,
* Cicéron discute la môme question dans le BrutuSj et il arrive aux mêmes conclusions. « Vulgrus interdum non probandum oratorem probat, sed probat sine comparatione. Cum a mediocri, aut etiam a malo délecta tur, eo est contentus ; esse melitisnon sentit. » Brutus, c. 52. Mais Cicéron n'admet pas plus quç nous que le peuple soit mauvais juge. « Id enim ipsum est summi oratoris, summum oratorem populo videri. » Brutus^ c. 50.
RHÉTORIQUE POPULAIHE. 371
ni un avocat, ni un prédicateur, ni un acteur ; parlez donc comme un homme de bonne compagnie. Hais pour produire cet effet sur le public, dans une grande salle, il faut soigner l'émission de la voix. Quand Alceste ou Célimène parlent sur la scène, leur ton parait naturel au spectateur-; cependant ce n*est pas tout à fait celui de la conversation. Du moins, est-il accompagné de certaines précautions, commandées par les lois de Tacoustique.
La prononciation de l'orateur n'est pas celle de l'homme qui cause dans un salon. D'ordinaire nous laissons tomber la voix après l'accent tonique; nous disons : la patrie, la terre, la salle, comme s'il y avait écrit la patri, la ter, la saL Quand on parle en public, il faut soutenir les finales, et prononcer la patri-e, la ter-re, la sal'le; autrement l'assemblée n'entendra qu'un son confus et imparfait.
11 ne faut pas multiplier les liaisons; c'est un abus moderne. Nos pères avaient l'oreille plus délicate ; ils évitaient de faire chevaucher les mots les uns sur les autres. Essayez de lire à la moderne ce vers de Boileau :
M'attendait pas qu'un bœuf pressé par Taiguillon, Traçât à pas tardifs un pénible sillon.
Tra-ça4a'pa4ar ne vous doniie-t-il pas l'idée d'un cheval qui galope?
Prononcez à la vieille mode :
Traça-à pas tardif-un péni-ble sillon,
Vous verrez le bœuf qui tire la charrue. Toutes les fois qu'il est permis de respirer après un mot, sans interrompre le sens , ne reportez donc pas la consonne finale sur le mot suivant.
C'est encore une erreur moderne que de ne pas s'arrêter après un substantif qui finit par un son nasal ; le
sens est faussé ; l'auditeur ne sait pas ce que vous voulez lui dire. Prononcez donc : Une nation-est libre quand elle veut, et non pas une nation-n'est ou naît libre quxind elle veut; dites : Vhymen-est un lien-honorable, et non pas : Vhymen'nest'un-lien-nhonorable, ce qui est un affreux charabia.
Ce sont là de petites observations sans doute ^, mais puisqu'on parle pour se faire entendre, il est bon de ne rien négliger.
La diction doit être lente, distincte, variée.
Une certaine lenteur est nécessaire, afin que les mots arrivent successivement à l'oreille du public, et ne se mè* lent pas dans un bourdonnement confus. Ce qui paraît lent à l'orateur ne Test pas pour l'auditoire. C'est là une des choses auxquelles un débutant doit faire le plus d'attention, car, d'ordinaire, il parle trop vite. L'habitude seule nous enseigne à nous maîtriser.
Il faut parler distinctement , c'est-à-dire ponctuer et respirer. Pour une assemblée, rien n'est plus fatigant que l'extrême volubilité du discours. Obligé de se démêler avec les mots, Tauditeur ne peut suivre les idées. En lui imposant un double travail, vous l'inquiétez et vous le troublez. Accoutumés à haranguer des foules nombreuses, les anciens ménageaient avec soin l'attention du 'public. Intervalla vocem confirmant, eadem senlentias concinniores divisione reddunt, et auditori spatiiim cogitandi relinquunt '.
* 11 est singulier de rencontrer une observation semblable chez Cicéron. « Verba verbis quasi coagmentare negligat [Orator). lldhai enim illc taiiquam hiatus concursu vocalium molle quiddam, et quod indicet non ingrat^m negligentiam, de re. hominis, magis quam de verbis laborantis. » Orator, c. 23
* Auct. ad Herenn., III, 12. « Les intervslles soutiennent la "voix; en divisant les phrases ils les rendent plus claires, et laissent à l'auditeur le temps de la réflexion. »
Ponctuer en parlant, c est couper la phrase quand le sensrexige,et enfler un peu la voix sur les derniers mots. Respirer à propos est chose essentielle, mais il faut que chacun consulte ses poumons. A lire un orateur on peut juger de son tempérament et de son âge. Prenez un discours de Mirabeau, essayez de déclamer ces longues périodes où se plaît le tribun, vous sentirez bientôt quel souffle puissant enflait cette large poitrine. Lisez Channing, vous entendez une voix haletante, que la faiblesse arrête à chaque pas. Et cependant en mesurant son langage à son haleine, Channing trouve moyen d'être éloquent. Essayez donc vos forces; habituez- vous à respirer, et pourvu que vous parliez distinctement, ne vous inquiétez pas si vos phrases sont longues ou courtes ; le public n'y songera pas plus que vous.
Il faut enfin que la diction soit variée , en d'autres termes, il faut que l'orateur prenne tous les tons. Tour à tour sérieux, gai, calme, passionné, tendre, menaçant, il faut qu'il rende avec vivacité tous les sentiments qui se pressent* dans son âme, et qu'il veut faire passer dans l'âme de ses auditeurs. L'éloquence, ne l'oublions pas, est l'art de bien dire. L'idée la plus juste et la plus vraie sera reçue avec indifférence si elle est mal exprimée, tandis que la chose la plus ordinaire, si elle est dite avec grâce, séduira toute une assemblée.
Comment acquérir cette variété de ton, cette mobilité d'expression qui fait le charme de la parole? Le moyen le plus sûr est celui qu'emploient les Américains : c'est la lecture à haute voix. J'y joindrais volontiers les leçons de quelqu'un de nos habiles professeurs du Conservatoire, ou tout au moins un hiver passé au Théâtre-Français. Ce n'est pas notre déclamation tragique que je recommande, quoiqu'elle vaille celle d'Angleterre ou d'Allemagne, je parle de la comédie, et surtout de l'an-
cien répertoire. Il y a chez nos bons comédiens tant de goût, tant de naturel, dans la voix et dans le geste, que je ne connais pas de meilleure école pour un homme qui veut parler en public.
Si l'on veut assouplir la voix et l'habituer à exprimer tous les sentiments, que doit-on lire? Un peu de tout, mais, en premier lieu, de la poésie, afin de se donner le sentiment du nombre et de la mesure Le défaut ordinaire des commençants est de ne savoir ni arrondir ni terminer leur phrase : ils hésitent, ils s'arrêtent court, quand le sens demande une fin, et Toreille un repos. Il en est d'autres qui prennent la violence pour de l'énergie, et qui crient au lieu de parler, ou, comme le dit Gicéron, latrant non loquuntur^. La lecture de bons modèles corrigera ces défauts. Lisez donc et relisez sans cesse Mo. liére et la Fontaine ; ce sont les maîtres de la langue parlée. Pour apprendre à élever et à soutenir le ton, lisez Racine, prenez dans Corneille quelque morceau de longue haleine que vous réciterez devant des amis. Par exemple le monologue de la prison dans V Illusion comique, la querelle du GW, le discours du père dans le Menteur ^ le défi de Don Sanche. On peut trop souvent reprocher à Corneille une enflure espagnole, mais, quand la. passion remporte, il est admirable, et passe sans effort du dis« cours le plus simple à la plus haute éloquence. Parmi les modernes, choisissez de préférence ceux qui fuient l*antithése et le bel esprit : André Ghénier, La^nartine, Alfred de Musset. Quant aux prosateurs, j'ai indiqué les modèles à suivre : Pascal, Boâsuet, Sévigné, Hamilton» Joignez-y Fénelon, Bourdaloue, la Bruyère; c'est touiours au dix-septièrne siècle qu*il faut remonter quand on veut se former le goût. Ce n'est pas qu'il n'y ait de
* Gic. Brutus, c. 15.
RHÉTORIQDE POPULAIRE. 375
belles pages dans Voltaire et dans Montesquieu; je citerai notamn)ent, dans V Esprit des lois^ le chapitre sur Y Esclavage des nègres , et la très-humble remontrance aux inquisiteurs d'Espagne et de Portugal, il est difficile de porter plus loin la véhémence et l'ironie. Mais de pareils morceaux ne sont pas communs chez Montesquieu. Voltaire, pour ne parler que de lui, est un modèle d'élégance et de finesse plutôt qu'un modèle d'éloquence. Pour quitter la terre il faut plus de foi et moins d'esprit. Quant aux déclamateurs dont le dix-huitième siècle abonde : Diderot, Thomas, Raynal, Necker, etc., je donnerais tous leurs ouvrages pour le Dialogue sur le commerce des bleds, de l'abbé Gahani. Là, du moins, on prend le ton de la conversation. Nous avons aujourd'hui des écrivains de grand mérite, mais notre littérature n'est pas oratoire. Elle se plaît aux descriptions et aux détails, elle s'adresse à l'imagination ou aux yeux, plus qu'au cœur; en deux mots, elle peint les choses et les hommes, mais elle ne parle pas. A qui veut s'exercer en lisant à haute voix , je recommanderais de préférence à tous nos romans modernes les discours de Mirabeau et le Vieuj^Cordelier, de Camille DesmouHns. Je ne prétends pas que ces écrits soient des chefs-d'œuvre, je dis seulelement qu'en les lisant, on entendra le cri de la passion, et que si on a la moindre étincelle dans l'âme, on sentira ce que c'est qu'un orateur. Pour nous, en ce moment, tout est là.
Le geste s'adresse à l'œil comme la voix s'adresse à l'oreille. C'est le langage du corps *. Il ne joue pas chez nous un aussi grand rôle que chez les anciens. Néanmoins il a son importance. On ne peut le néghger.
* Cic. de Orat,f III, 222. « Est enim actio quasi sermo corporis, quo magis menti congruens esse débet. »
Les Américains ont poussé fort loin la science du geste, je me contenterai de leur emprunter quelques conseils pratiques et d'une utilité immédiate. Je renvoie les curieux au livre d'Allen Griffith *. Ils y verront jusqu'où on pousse rétude de la parole dans les écoles du Far West. Ces prétendus sauvages en remontreraient aux Grecs et aux Romains.
Faut-il parler debout? vaut-il mieux parler assis? Cela ne fait pas question. Devant le grand public, il faut toujours parler debout ; c'est la seule position qui laisse aux mouvements du corps toute leur liberté. Je regrette même qu'on soit cloué au sol. Les Romains marchaient en parlant •, ils frappaient du pied, ils gesticulaient avec une vivacité toute méridionale. Aujourd'hui encore les prêtres italiens se promènent sur la plate-forme d'où ils prêchent. Il y a là quelque chose de vivant qui touche 1 auditoire. Ajoutons toutefois que le costume des anciens n'était ni triste, ni étriqué comme le nôtre, et qu'ils cherchaient volontiers à charmer les yeux par l'élégance et la noblesse de leur maintien. Peut-être cette extrême vivacité nous paraîtrait-elle un peu théâtrale.
Une fois debout, tenez- vous droit, la tête haute. Si vous vous courbez, l'émission de la voix sera gênée. Mais ne placez pas vos deux pieds en équerre, comme un maître de danse. Il faut au contraire que le corps
* Tassons on elocution, by AUen A. Griffith. Chicago, 1867.
* Dans le Brutus, c. 80. Cicéron nous dit comment il a réfuté les accusations de son adversaire Calidius, en lui disant que si elles étaient vraies, il montrerait de l'émotion : c Tu istuc, M. Calidi, nisi fingeres, sic ageres?... Ubi dolor? ubi ardor animi, qui etiam ex infantium ingeniis elicere voces et querelas solet? Nulla perturbatio animi, nulla corporis; frons non percussa, non fémur, pedis Iquod minimum est) nulla supplosio. » Conf Ibid.j c. 43. Auct, ad Herenn., lU, 15.
reposant sur la jambe gauche, la jambe droite soit posée un peu en avant, et le genou plié. De celte façon, le bras droit avance vers le public, le geste est plus aisé et plus gracieux. Ce n'est pas Tunique position que puisse prendre un orateur, mais c'est celle qui en général lui sied le mieux.
Évitez les gestes monotones et les gestes violents. Ce sont les défauts ordinaires de ceux qui commencent. L un bat éternellement la mesure avec sa main droite, l'autre agite son bras de droite à gauche comme un pendule; celui-ci, de ses deux mains étendues, bénit l'auditoire; celui-là, le poing fermé, menace sans cesse, non pas le public, je suppose, mais un ennemi invisible. 11 en est qui se renversent en arriére, comme s'ils apercevaient un spectre ; tandis que d'autres se frappent la poitrine à coups redoublés, comme des pénitents frénétiques. Il faut en tout cela plus d'aisance et moins de furie. Dans votre cabinet, habituez-vous à remuer les deux bras et à en varier les mouvements, corrigez les petits défauts qu'on vous a signalés, mais une fois devant le public ne vous inquiétez pas plus de vos mains que de votre visage. L'action suivra la parole ; il y a pour chacun de nous un geste qui traduit nos émotions intérieures : ce geste naturel est le meilleur. Tâchons seulement que, dans notre attitude et dans nos mouvements, il n'y ait rien de disgracieux, de forcé, de violent, de monotone. Toute la science du geste est contenue dans cette simple observation.
Voilà, monsieur, toute ma rhétorique; vous la trouverez sans doute bien primitive; mais je n'ai pas une longue expérience des réunions populaires, je ne puis vous dire que ce qui m'a frappé. Plus heureux que nous, nos successeurs, familiarisés avec la parole publique.
378 DIsœURS POPULAIRES.
reprendront la tradition des peuples libres, et porteront plus loin l'art de Téloquence. En attendant, je vous offre de bon cœur ces quelques pages, et je vous demande en échange de me faire part de vos réflexions quand vous aurez paru devant le public.
Vive, vale, si quid novisti rectius istis Candidus imperti, si noUj hisuteremecum^m
Je suis avec respect et affection, etc.
* Horat. Epist. i, yi, «vi.