‹ Discours populaires: 2:e édChapitre 8 sur 18 · LA TRAITE ET L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

LA TRAITE ET L'ESCLAVAGE

la condition des esclaves et sur la traite, — M. Cochin résumera ces pièces, — de façon que nous serons en étal de discuter cette grande question, nonseulement avec le sentiment, avec le désir bien naturel de voir la liberté rayonner partout, mais en connaissance de cause, en étudiant les difficultés qui se rencontrent dans rémancipation, et aussi en profitant de ce que l'expérience a appris siir le passage de la servitude à la liberté.

Une fois maîtres de ces documents, entourés de ces amis généreux qui défendent ceux qui ne peuvent se défendre, qui parlent pour ceux qui ne peuvent parler, nous avons organisé ces deux conférences et distribué de la manière suivante notre ordre du jour :

Aujourd'hui, on parlera de la traite et de la condition des esclaves dans les pays où Tesclavage subsiste, à Cuba, au Brésil. Demain on traitera les questions qui concernent rAmérique, on vous fera connaître les résultats de rémancipation. Vous voyez qu'il y a là des sujets fort curieux, fort intéressants. Vous nous excuserez si nous ne parlons pas toujours français. Il était impossible à ceux qui nous ont fait l'honneur de choisir Paris pour lieu de réunion d'apprendre en même temps notre langue. Nous réclamons l'indulgence de ceux qui ne savent pas l'anglais en les priant de remarquer que c'est une société anglaise qui nous a fait l'honneur de choisir la France pour lieu de réunion, et qui a choisi un Français pour président. Et, ne vous y trompez pas, en me décernant cet honneur, ce n'est pas l'homme qu'on a choisi. Ce qu'on a voulu choisir en moi, c'est le Français. C'est un hommage qu'on vous a rendu à vousmêmes.

, Que peut-il sortir d'une pareille réunion ? Il en sortira toujours du bien« Je ne vous promets pas de très-grand&

252 DlSCOUftS POPULAIRES.

orateurs, quoique je croie que vous en entendrez de fort bons, mais ce n'est jamais inutilement que des hommes se réunissent pour parler ensemble de justice, d*humanité et de liberté. Nous ne sommes qu'un petit nombre ; mais nos voix seront répétées par beaucoup d'échos. Elles retentiront en Amérique, elles iront porter Fespérance là où elle est absente, elles forceront à se décider des gens qui hésitent à prendre un parti.

C'est par là que nous pouvons être utiles, en montrant quel est le courant de l'opinion, en montrant que, dans les pays civilisés et dans cette salle où se réunissent quatre ou cinq pays civilisés, il n'y a qu'une opinion pour flétrir la traite, pour condamner l'esclavage, l'esclavage qui, suivant l'expression de Wesley, est la somme de toutes les infamies.

Il est impossible qu'un pareil courant d'opinion n'agisse pas et qu'on ne réfléchisse pas que le moment approche où la justice est une nécessité.

C'est pour hâter ce moment que nous sommes réunis. Si nous pouvons hâter l'émancipation d'un jour, si nous pouvons épargner à ces pauvres gens qui sont encore esclaves quelques larmes, quelques souffrances, nous croirons avoir atteint notre but. Nous vous remercions, en attendant, de nous avoir donné l'appui de votre présence et de voire sympathie.

Discours prononcé le 27 août 1867 à la salle Herz, dans le meeting abolitionniste.

Mesdames, Messieurs,

Quand une victoire est gagnée, on félicite ceux qui l'ont remportée, c'est chose juste : ils ont combattu, ils doivent être couronnés; mais il est plus juste encore, à ce moment suprême, de penser à ceux qui ont combattu et qui ne sont plus là, aux absents, aux morts. Gela est vrai surtout lorsqu'il s'agît d'une de ces batailles morales qui durent souvent plus d'un siècle. Ceux qui ont commencé la lutte ne sont plus là au moment du succès. Ils ont commencé sans espoir, ils ont fmi quelquefois au milieu des railleries universelles, n'ayant pour eux que leur conscience. Au jour où la victoire est accomplie dans un aussi grand pays que l'Amérique, et où cette victoire présage le succès définitif, l'abolition finale de l'esclavage, je crois qu'il est juste de faire revivre pour un mo* ment ceux qui ont combattu pour cette grande cause et qui sont morts sans avoir assisté au triomphe. C'est de ces combattants qui nous manquent ici que je voudrais vous entretenir pendant quelques instants.

Vous savez comment l'esclavage des noirs s'est établi dans le nouveau monde. Il y avait à cette époque des

esclaves en Europe. Il y en eut en Espagne jusqu'à la veille de la Révolution française. C'est un fait peu connu et très-certain. L'Algérie, le Maroc, la Tunisie, faisaient des prisonniers chrétiens; les Espagnols faisaient des prisonniers musulmans; il y avait parmi ces prisonniers des nègres ; ce sont ces nègres qu'on envoya coloniser l'Amérique.

Charles-Quint, pour seconder les désirs de ses sujets d'oulre-mer, donna à ses chers Flamands, auxquels il ne refusait rien, le droit d'aller prendre des nègres sur la côte d'Afrique et de les vendre dans les colonies. Voilà l'origine de Tesclavage ; il a commencé par le vol.

Au premier moment et à une époque où l'Europe tout entière était divisée en classes, je ne suppose pas qu'on se soit préoccupé de l'injustice d'une pareille situation. Les premiers efforts qu'on a faits ont eu pour objet d'adoucir la condition du nègre, et non point d'abolir l'esclavage. C'est un missionnaire espagnol que l'Église catholique a mis parmi les bienheureux et qu'elle pourrait mettre parmi les saints, le P. Pedro Claver, surnommé Y Apôtre des noirs, qui, au commencement du dix-septième siècle, se fit le premier l'ami et le compagnon du nègre, mais, je le répète, plutôt pour le consoler que pour lui parler d'affranchissement.

Les premiers qui aient eu l'honneur de flétrir la traite, ce sont les chrétiens dissidents que nous appelons en France les quakers, quoique ce mot, à vrai dire, soit tout autre chose qu'un terme d'éloge, et qui s'appellent entre eux, de leur nom véritable, les Amis, les amis de rhumanité.

Les quakers, j'aime à leur rendre cette justice, ont, dès l'origine, soutenu quatre choses, défendu quatre principes cpû aujourd'hui, pour quelques-uns d'entre

eux, sont une vieillerie, pour d'autres sont encore une nouveauté.

A une époque où Ton se croyait autorisé à s'égorger mutuellement sous prétexte de religion, les premiers ils ont demandé la liberté religieuse ; ils n'ont pas seulement réclamé la tolérance pour ceux qui ne pensaient pas comme eux, ils ont demandé la liberté, le droit reconnu à chacun d'adorer Dieu comme il l'entendait. Les premiers ils ont demandé la paix universelle, les premiers ils ont déclaré qu'ils ne comprenaient pas que des hommes, et surtout des chrétiens , pussent s* entr égorger. Les premiers ils ont demandé l'abolition de l'esclavage, et les premiers aussi ils ont demandé qu'on donnât aux hommes et aux femmes des droits égaux. Les premiers ils ont proclamé ce principe, que si Thomme et la femme avaient des devoirs différents, ils avaient des droits semblables ; qu'il fallait commencer par reconnaître l'égalité des droits et laisser ensuite la nature jouer son rôle et établir la différence des devoirs.

Voilà ce qu'ont fait les quakers. Quand on a engagé contre les préjugés et en faveur de l'humanité une partie en quatre points aussi considérable et qu'on en a déjà gagné deux, la Hberté religieuse et l'aboHtion de l'esclavage, il est permis de croire qu'on ne s'est pas trompé et qu'on aura le reste de la partie.

Ce sont donc les quakers qui, à la fin du dix-septième siècle, ont commencé à attaquer l'esclavage. C'est Penn le premier, autant que je puis croire, qui s'est prononcé contre la traite, et après lui j'ai trouvé une assemblée de quakers qui, à Londres, en 1727, déclare qu'on doit interdire aux Amis de posséder des nègres. Mais après ces protestations, qui n'avaient pas jeté un grand éclat, je trouve un nom qu'on laisse ordinairement de côté et qui cependant est celui d'un homme qui a attaqué la traite

avec un talent et une énergie admirables. Et j'aime à mettre en évidence ce nom, car il nous appartient ; c'est un des plus grands esprits dont s'honore la France, c'est Montesquieu. Dans son Esprit des lois, publié en 1748, • Montesquieu se demande d'où vient la légitimité de l'esdavage, et avec cette ironie poignante qui est le caractère de son génie, il se pose les objections suivantes et il y fait des réponses qui évidemment n'en sont pas ; il le sait mieux que personne : « Il fallait bien, dit-il, puisque les Espagnols et les Anglais avaient ruiné l'Amérique en détruisant les populations indigènes, qu'ils allassent ensuite ruiner l'Afrique en prenant des nègres pour cultiver les terres de l'Amérique. Il fallait bien enlever des nègres, puisque c'était le moyen d'avoir le sucre à meilleur marché. D'ailleurs, dit-il, des gens qui ont la peau noire et le nez écrasé sont évidemment indignes de toute pitié, et à vrai dire un nègre n'est pas un homme, car présentez-lui un collier de verre et de l'or, il préférera le collier de verre, tandis que nous autres blancs nous préférons Tor, grande preuve de civilisation ! Enfin il est évident que les nègres ne sont pas des hommes, car si l'on admettait que le nègre est un homme, on commencerait à croire que nous ne sommes pas des chrétiens; et si les gens qui blâment Finjustice faite aux Africains avaient raison, comment les princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, n'en feraient-ils pas une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?»

Au moment où Montesquieu écrivait ces généreuses paroles, un quaker d'Amérique publiait un livre sur les Infamies de la traite. Dix ans plus tard, un autre quaker, qui nous intéresse particulièrement, nous autres Français, continuait cette grande campagne contre l'esclavage. Son nom était Antoine Bénézet. Bénézet était Français de nais-

sance, fils d'un père protestant qui avait dû fuir en 1715 devant la persécution religieuse. Bénézet passa toute sa vie à combattre l'esclavage; les écrits qu'il a publiés ont déterminé k la fin du dix-huitième siècle un grand mouvement d'opinion. Bénézet était Tami de Franklin; c'est à lui que Franklin devait son horreur de l'esclavage. Franklin, qu'on se figure ordinairement si utilitaire, si dévoué à ses propres intérêts, et (jui, au contraire, n'a jamais séparé le juste de l'utile, Franklin, à quatre-vingtquatre ans, près de mourir, consacrait les derniers efforts de sa vie à battre en brèche l'esclavage ; il a été le premier président de la première société fondée en Amérique pour adoucir la condition des afrranchis.

 côté de Franklin, il faut citer un homme d'origine française, un ami de Washington, ua des fondateurs de la constitution américaine, mort président de la cour fédérale des États-Unis, John Jay, descendant d'une famille de la Rochelle qui s'était exilée à l'époque de la prise de cette ville. Jay a combattu l'esclavage toute sa vie et a laissé cette tradition à ses descendants. Cette famille, qui porte un nom français, est célèbre aux États-Unis par son dévouement à la plus grande des causes, la cause de la liberté.

Tandis que Bénézet défendait en Amérique la cause des noirs et qu'avec cette confiance naïve que les beaux esprits ridiculisent et qui finit tôt ou tard par triompher, il adressait des suppliques en faveur des nègres à l'impératrice de Russie, à la malheureuse Marie-Antoinette, petit à petit le flot montait. Cette voix, qui était d'abord isolée, avait fini par trouver de l'écho, et par cette espèce de propagation mystérieuse qui se rencontre toujours dans l'histoire du monde, il se trouva que ces vérités défendues en Amérique par un homme d'un talent médiocre, mais d'un dévouement généreux, allé-

rent tout à coup passionner des esprits d*élite en Angleterre. C'est en Amérique qu'oii avait commencé à demander l'abolition de Tesclavage. C'est en Angleterre qu'on va dorénavant combattre l'ennemi.

En 1785, un jeune homme, un étudiant de Cambridge des plus distingués, qui se destinait à entrer dans l'église d'Angleterre, Thomas Clarkson, fut séduit par un sujet qu'on lui proposa pour composition de prix. C'était un discours de rhétorique, une dissertation latine. Voici quelle était la question à traiter : <( Ëst-il permis de tenir en servitude des gens qui n'y ont pas consenti? »

Clarkson était un bon latiniste qui ne vit là qu'une question littéraire à traiter et un prix à obtenir. Pour faire son travail, il lui manquait des renseignements ; il les chercha partout. Le hasard lui mit entre les mains un livre de Bénézet, la description de la Guinée. Ce livre lui révéla les crimes de la traite et les souffrances que les nègres éprouvaient par suite de cette chasse à l'esclave. Clarkson nous a raconté qu'il fut comme foudroyé par la lecture de ce livre et que, faisant une promenade à cheval et s'occupant de sa dissertation, il descendait souvent de sa monture en disant : « Mon Dieu, est-ce vrai? est-il possible que cela soit vrai ! » Il concourut, il eut le prix, mais il n'était plus le même honune. Au début, c'était un jeune savant qui ne songeait qu'à entrer dans l'Église d'Angleterre pour suivre une carrière respectable ; après avoir étudié Bénézet, c'était un homme atteint de la lumière sacrée et qui n'avait plus qu'une pensée, celle de se consacrer tout entier à l'abolition de la traite, à l'affranchissement des nègres. C'est en 1786 que Clqirkson prenait cette résolution ; il l'a tenue jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant plus de cinquante ans.

Clarkson était un honmie de talent, un de ces apôtres

infatigables qui mettent une énergie sans bornes au service de ridée qu'ils servent. Mais ce n'était pas un de ces personnages politiques qui peuvent entraîner un parlement. Il lui fallait des soutiens. Cela était facile à trouver en Angleterre, dans un pays où chacun peut se réunir avec ceux qui pensent comme lui. Clarkson rencontra bientôt l'homme qu'il lui fallait. Cet homme, c'était Wilberforce.Wilberforce était dans une situation politique des plus belles. Ami de Pitt, en position de faire une grande fortune, toute ambition lui était permise ; mais Wilberforce était par-dessus tout un chrétien. Cette question de l'esclavage lui parut la plus grande de toutes. Il renonça à toute espèce de fortune temporelle pour prendre un rôle pénible. Il se condamna à fatiguer tout le monde, à frapper à toutes les portes, à braver les beaux esprits. On le railla, on répéta partout que Wilberforce était le plus vertueux de tous les intrigants et le plus intrigant de tous les hommes vertueux ; on l'insulta; rien n'arrêta son apostolat. Wilberforce commença en 1787 à demander l'abolition de la traite, et enfin, en 1807, c'est-à-dire au bout de vingt ans d'efforts et de railleries, après vingt années qui lui avaient valu la réputation d'un homme sentimental, d'un fanatique, et ce qui était bien plus grave alors en Angleterre, d'un jacobin, il finit par emporter l'abolition de la traite.

Ce Jour-là, quand la Chambre eut voté l'abolition, un ami et un collaborateur de Wilberforce, d'origine française, Romilly, qui était une des grandes voix du parlement anglais, eut un mouvement d'éloquence admirable. Il prit Napoléon, alors dan^tout l'éclat de ses triomphes, Napoléon maître de TEurope, à la porte duquel les rois faisaient antichambre, et le compara à Wilberforce, un simple particulier, un Anglais presque inconnu sur le continent. Romilly demanda si ce soir-là, quand ces

deux hommes rentreraient dans leur chambre solitaire, le conquérant avec ses rêves de gloire, le citoyen anglais avec la conscience d*avoir fait cesser une grande iniquité sociale, Napoléon aurait le sommeil aussi tranquille et aurait le droit d'être aussi fier de sa journée que le modeste Wilberforce. Ce fut par des applaudissements que le parlement répondit.

Une fois la traite abolie en Angleterre, un nouveau pas restait à faire. Il était bien de reconnaître qu'on n'avait pas le droit d'enlever des hommes libres sur la côte d'Afrique pour en faire des esclaves, mais s'il était infâme de se livrer à la traite, était-il plus légitime de garder des esclaves? Et parce que les pères avaient été volés, les fils devaient-ils être maintenus en servitude? Là se fit le second mouvement, qui commença en 1807, mais qui ne devait aboutir qu'en 1833. Ce furent les mêmes hommes qui engagèrent cette seconde campagne, Clarkson et Wilberforce. Mais, dès Tannée 1823, Wilberforce fatigué céda la conduite du mouvement à un homme dont le nom est justement populaire en Angleterre, sir Thomas Fowler Buxton.

Buxton était allié par sa femme à cette famille des Gurney qu'on ne peut trop honorer, non-seulement en Angleterre, mais dans le monde entier, car elle a donné à l'humanité quelques-uns de ses plus grands bienfaiteurs, et parmi eux il faut citer la fille de Gurney, Elisabeth Fry, la réformatrice des prisons d'Angleterre.

Buxton défendit avec zèle et talent la cause de Témancipation. Il n'avait pas l'éloquence de Wilberforce, mais c'était un de ces hommes tenaces, rompus aux affaires, toujours les mains pleines de documents. En 1833, il emporta l'abolition de Tesclavage, et ce jour est resté célèbre dans les annales de l'Angleterre et du monde.

Il semblait que tout était fini, mais il y a, chez les amis de l'humanité, un désir insatiable qui ne doit s'arrêter que quand le bien sera parfait sur la terre, c'està-dire, je suppose, la veille de la fin du monde.

A côté de Buxton était un jeune homme d*un grand caractère, Joseph Sturge, de Birmingham.

La loi anglaise avait aboli l'esclavage, mais elle l'avait en quelque façon remplacé par un apprentissage qui pouvait durer de longues années. L*apprentissage, c'est l'esclavage sous un autre nom; c'était bien ainsi que l'entendaient les planteurs, car en une seule année, à la Jamaïque, cinquante mille apprentis s'étaient partagé deux cent cinquante mille coups de fouet. Pour des hommes libres, vous le voyez, la condition n'était pas douce. Sturge voulut remédier à cette situation ; il alla trouver un homme dont je n'ai pas encore prononcé le nom et qui a été, lui aussi,^ un des grands défenseurs de la cause des noirs. Il alla trouver lord Brougham et lui exposa l'état des choses. Lord Brougham lui dit, et je demande pardon à ces dames pour l'expression de lord Brougham : « Êtes-vous assez vieille femme pour croire qu'au moment où l'Angleterre vient d'abolir l'esclavage, elle va s'intéresser à la question de l'apprentissage ? » Sturge lui répondit : « Hilord, vous êtes chancelier, et à ce titre vous êtes le tuteur de tous les orphelins d'Angleterre; si un de vos pupilles était maltraité, que feriez-vous ? — Je voudrais qu'on m'en fournît la preuve, et je jugerais en faveur de l'enfant.— Eh bien, alors, je vais chercher la preuve. — Où cela ? — Aux Antilles...» Et il partit.

Il revint avec des documents qui n'étaient que trop décisifs. Il fut prouvé que l'apprentissage était une condition fausse, fausse pour les esclaves, à qui il ne donnait pas la liberté, fausse pour les maîtres, qui se hâ-

taient d'abuser d'autant plus de leur puissance qu'ils allaient la perdre. Et ce rie fut pas seulement le gouvernement anglais que Sturge convertit ; les colonies ellesmêmes sentirent la fausseté de la situation et prirent l'initiative de la réforme.

Sturge eut donc l'honneur de porter le dernier coup à l'esclavage. Buxton n'avait pas été de l'avis de Sturge ; il pensait qu'on allait trop vite ; mais il ne fut pas le dernier à se réjouir de la victoire. Il était sorti du parlement depuis quelque temps, mais il était à la Chambre, comme spectateur, le jour où fut votée la suppression de l'apprentissage, et il écrivait à un de ses amis : « Nous croyions que Sturge et ses amis avaient tort, les événements viennent de leur donner raison. La chambre, aujourd'hui 28 mars 1838, vient de prononcer, à la majorité de trois voix, l'abolition de l'apprentissage. J'étais avec des quakers ; il ont poussé des cris si formidables, qu'on nous a tous mis à la porte comme des tapageurs. Je suis dans le ravissement. »

La question était terminée pour l'Angleterre. Un homme dont il faut citer le nom, Daniel O'Connell, qui a défendu avec un zèle égal la liberté des noirs et la liberté des Irlandais, Daniel O'Connell écrivit alors à Sturge pour lui demander de former une Société abolitionniste universelle; il montra du doigt l'Amérique comme le point noir où il fallait porter tous ses efforts dans l'avenir.

Sturge donna suite à cette pensée ; telle fut l'origine de la Société, à qui nous devons de pouvoir nous réunir aujourd'hui. Et je dirai qu'à sa première réunion en 1840, on vit apparaître le vieux Thomas Clarkson, âgé de plus de quatre-vingts ans ; il venait appeler les bénédictions du ciel sur cette Société destinée à continuer son œuvre dans le monde entier.

Glarkson, à quatre-vingts ans, avait cette joie de ne voir que des hommes libres dans toutes les possessions de l'Angleterre. Le temps avait donné raison aux idées et aux efforts de sa jeunesse.

La question dès lors n'était plus en Angleterre. La France profita de l'expérience anglaise. Il faut bien le dire, nous avions les premiers donné Texemple d'affranchir les noirs, et nous l'avions fait sous Tinfiuence de Thomas Clarkson, qui vint en France à l'époque de la Constituante et qui fut l'ami et le conseil de Mirabeau. Nous avions affranchi les nègres de Saint-Domingue, et vous savez que ce n'est pas l'affranchissement qui a perdu Saint-Domingue, mais la tentative criminelle de réduire une seconde fois en esclavage des gens que la loi avait affranchis.

Comme il est arrivé souvent, nous avions pris la tête du mouvement, la fortune nous avait trahis. Hais en 1831, une des premières pensées du nouveau gouvernement fut de faire cesser la traite, et en 1833 fut convenu le traité qui y mit fin, au moins en ce qui concernait la France. Ce traité a été signé par un homme de bien que je re« grelle de ne pas voir ici, quoique sa pensée y soit pré* sente, par un homme qui, comme Thomas Clarkson et dans une position plus élevée, a consacré toute sa vie à la défense de la liberté, à l'honorable duc de Brogiie.

Si nous n'avons pas le bonheur de le posséder aujourd'hui, si sa santé l'empêche de nous présider, au moins qu*ii sache que nos vœux et que notre reconnaissance l'accompagnent; Puisse-t-il vivre assez longtemps pour être plus heureux encore que Clarkson, et voir le dernier esclave disparaître de la face du monde !

Malheureusement j si H. de Brogiie avait pu obtenir la suppression de la traite, il n'avait pu obtenir que l'esclavage fût aboli. Cet honneur était destiné aux hommes

264 DISGOUAS POPULAIRES.

de 1848. C'est sous le ministère de H. Arago, H. Schœlcher étant secrétaire des colonies, que la France s'est délivrée de cette tache. H. Arago est depuis longtemps entré dans l'histoire. M. Schœlcher, depuis trop longtemps absent de France, est devenu aussi un personnage historique, mais qu'il sache bien qu'il n'a laissé dans son pays ni des hommes qui l'oublient, ni des cœurs ingrats.

La question passait alors en Amérique ; ni la France ni l'Angleterre n'avaient plus rien de commun avec cette lèpre de l'esclavage. Mais aux États-Unis le problème à résoudre était d'une tout autre gravité. L'émancipation anglaise avait affranchi huit cent mille hommes ; il y avait en Amérique quatre millions et demi de nègres, et, il faut le dire, le pays était engagé en faveur de l'esclavage. En Angleterre, en France, on avait eu besoin d'un courage qui n'était pas très-difficile : c'était le courage de gens qui vivaient en pleine liberté et qui, de loin, reprochaient aux planteurs de vivre de l'esclavage; mais en Amérique on se trouvait en face du monstre. Les intérêts étaient en jeu, la lutte beaucoup plus redoutable.

Ce fut alors, messieurs, que le i juillet 1828, anniversaire de la liberté américaine, un jeune homme, un simple imprimeur, M. William Uoyd Garrisson, que nous avons le bonheur de posséder ici, se demanda s'il voudrait être esclave, s'il lui conviendrait qu'on lui enlevât sa femme et ses enfants, enfin s'il était possible qu'un vrai chrétien répétât tous les matins : « Aime ton prochain comme toi-même, » et fit de ce prochain son esclave, parce qu'il avait la peau noire.

H. Garrisson n'alla pas chercher une philosophie plus raffinée ; ce fut avec celle question de tous les jours, celte pensée de tous les instants que, comme il le dit lui-

même; sans haine pour les personnes, mais plein d'horreur pour l'institution, il commença une lutte qui devait durer plus de trente ans. H. Garrisson était seul, et les commencements furent durs. Insulté, emprisonné, menacé, il n'eut pas un instant de défaillance. Le Libérateur, journal qu'il commença à imprimer dans sa chambre, seul, avec un petit nègre pour apprenti, le Libérateur parut jusqu'au jour où un autre ouvrier, arrivé à la première magistrature des États-Unis, Lincoln, signa l'affranchissement des nègres. Ce jour-là, l'œuvre de M. Garrisson était finie, mais il avait eu cette rare fortune de voir sa vieillesse donner raison à sa jeunesse.

H. Garrisson sera le premier à m'applaudir quand, à côté de son nom, je placerai des noms d'absents et d'hommes qui ne sont plus. Parmi les absents, je citerai tout de suite quelqu'un que nous regrettons vivement de ne pas voir ici. C'est un des plus éloquents orateurs de l'Amérique, qui, lui aussi, s'est consacré tout entier à la défense des nègres, je veux parler de l'éloquent VVendel Phillips. Parmi les morts j'en citerai trois : Channing, Horace Mann et Théodore Parker.

Channing, dont le nom est connu en France depuis bientôt vingt ans, avait pour lui la force la plus grande dont un homme puisse disposer : la douceur, l'amour des hommes. Pendant vingt ans, sans se lasser, il a soutenu qu'on n'avait pas droit d'asservir une âme immortelle. Il était de son siècle, il admettait autant que personne les progrès de l'industrie, il reconnaissait à l'homme la mission de soumettre la nature : « Oui, di. sait-il, soumettez-vous toutes choses, Dieu vous les a données ; soumettez-vous le soleil si vous le pouvez, mais une âme immortelle, vous n'en avez pas le droit ; elle ne vous appartient pas, elle n'appartient qu'à Dieu. »

 côté de Channing, j'ai cité un homme moins connu

en France, mais qui est destiné à avoir dans l'avenir un renom universel ; c'est Horace Mann, l'homme qui a régénéré l'éducation en Amérique et qui, effaçant toutes ces distinctions, qui n'ont plus de raison d'être, de classes supérieures et de classes inférieures, de classes riches et de classes pauvres , a érigé en principe qu'on pouvait établir l'égalité la plus large en donnant à tous une même éducation, en élevant ceux qui étaient en bas au niveau de ceux qui étaient en haut.

Horace Mann a été au Congrès, en face du tout-puissant Webster, le défenseur de la liberté des nègres, et le jour où il a été obligé, par sa santé ou par son amour pour l'éducation, de quitter la vie politique, il a été remplacé par un homme dont tous ici nous regrettons l'absence : Charles Sumner, qui prit à son tour en main cette cause et le fit avec une admirable éloquence, ce qui lui valut, vous le savez, d'être un jour assommé au sortir du Capitole, et ce qui valut à son assassin le don d'une canne d'honneur sur laquelle les gens du Sud avaient fait écrire : Hit him agaiUj « Assomme-le une seconde fois. »

M. Sumner est venu alors en France, nous l'avons connu à cette époque ; il faisait ce voyage pour se rètaWir, et il s'est bien rétabh , car c'est lui qui , pendant toute la guerre, a été le conseil de l'Amérique ; c'est lui qui a senti et dit mieux que personne que la guerre ne pouvait se terminer que par l'abolition de l'esclavage*

Je n'oublie pas non plus un homme dont le nom n'est pas connu en France autant qu'il devrait l'être et qui a été, dans les temps modernes, l'orateur le plus éloquent que la chaire ait entendu. J'avoue' que, quand je lis quelques-uns de ses discours contre l'esclavage et que je relis les discours les plus fameux de Cicéron,

je trouve que Tantiquité est froide et glacée à côté de cette parole brûlante comme un fer chaud. Parker inspire Thorreur de ces gens qui soutenaient l'escla. vage parce qu'ils en vivaient. Il les foudroie ; il les écrase avec l'arme du ridicule, arme mortelle aux partis qui ont tort.

Nous voici parvenus aux limites du plan que je m'étais tracé.

Vous voyez que nous sommes arrivés à la veille de la guerre civile américaine. Cette guerre a pu étonner les gens qui n'avaient pas étudié l'histoire, mais ce qui étonnait ceux qui suivaient la marche des événements, c'est qu'elle n'éclatât pas depuis trente ans. Grâce à Dieu, elle est terminée; elle a fini par le triomphe du droit; elle aura été comme ces orages qui, après un désastre passager, répandent partout la fertilité.

L'esclavage est mort et bien mort, mais il reste une grande question, celle de savoir comment on fera passer quatre millions d'hommes à la liberté.

Il ne suffit pas, en effet, de déclarer que des hommes sont libres pour leur donner lee habitudes de la liberté. L'éducation seule peut résoudre ce difficile problème.

Heureusement l'Amérique a trouvé dans son sein un secours admirable. Les femmes ont entrepris de résoudre cette question en répandant l'instruction parmi les nègres. Les femmes ont joué un grand rôle dans cette question de l'esclavage. En Angleterre, je ne crois pas me tromper en disant qu'un jour, au parlement, fut présentée une pétition signée de trente mille femmes. En Amérique, ce sont des quakeresses qui ont commencé le mouvement : c'est LucrotiaMott, que M. Garrisson a eue auprès de lui ; c'est miss Lydia Child, qui a compromis sa réputation d'auteur en vogue, parce qu'elle défendait les Africains ; ce sont les deux sœurs Grimke, qui ont

S08 DISœURS POPULAIRES.

quitté la Caroline du Sud pour venir défendre la liberté dans le Nord.

Partout on trouve des femmes engagées dans la dérense de cette grande cause, et en dernier lieu la plus célèbre et la plus populaire de toutes, madame Beecher Stoive» dont l'ouvrage a été le coup de mort donné à Tesclavage.

Ce sont aujourd'hui les femmes de la Nouvelle-Angleterre qui vont dans le Sud, au mépris des outrages, des insultes, des mauvais traitements, pour remplir le plus sacré des apostolats, pour réunir autour d'elles les femmes noires qui ne savent pas coudre et leur apprendre à coudre, pour apprendre à lire et à écrire aux enfants. Ce sont des femmes qui font cela et qui déclarent qu'il ne leur faudra pas dix années pour que toute cette population transformée ne récompense l'Amérique du bien qu'on lui aura fait.

En face de cette histoire trop rarement écrite, au récit des luttes de ces braves soldats isolés qui se sont dévoués à une grande cause et qui l'ont emporté, qui oserait dire qu'il n'y a pas une loi morale pour l'humanité, et que le bien n'y finit pas par triompher?

Qu'est-ce que Bénézet?Un rêveur inconnu. Il a poussé un cri; ce cri a trouvé un écho qui en a éveillé d'autres, et un jour il s'est élevé dans le monde une voix toutepuissante qui a fait triompher la justice. La pensée des quakers, comprise, acceptée par des hommes de bien en Angleterre, a fini par s'imposer à l'opinion publique et a fait abolir la traite. L'abolition de la traite a conduit à l'abolition de l'esclavage; Tabolition de l'esclavage en Angleterre a laissé la France à découvert. A son tour la France a secoué ce fardeau d'infamie. L'Amérique alors s'est trouvée en quelque sorte bloquée par l'opinion. Quand un Américain arrivait en Europe, s'il parlait avec un juste orgueil de la liberté de son pays, on lui répondait : « Que

nous parlez-vous de votre liberté, vous êtes le pays de l'esclavage ! » Croyei-vous qu'un homme puisse accepter longtemps une pareille situation, et que ce qui est vrai de riiomme ne soit pas vrai de cet individu collectif qu'on appelle un peuple?

Que reste-t-il aujourd'hui dans le monde pour maintenir l'esclavage? Deux pays qui se disent chrétiens, le Brésil et TEspagne.

UNE VOIX DANS l'aDDITOIBE .

Et le Portugal?

M. LABOULATE.

Et le Portugal aussi; à Dieu ne plaise que je ne rende pas justice, même lorsque je condamne! Les contre-forts sont tombés; l'Amérique, en affranchissant ses esclaves» a découvert la place. Eh bien! n avons-nous pas un devoir à rempHr? Oui, il faut que nous fassions autour des derniers soutiens de l'esclavage un blocus moral, il faut que nous leur disions : Vous prétendez que vous êtes chrétiens, vous dites que vous êtes catholiques, et voici la bulle de Grégoire XVI qui déclare que Ton ne doit pas traiter les hommes comme des bêtes fauves !

Est-il possible que cet état de choses puisse durer longtemps encore? Non. L*esclavage a été tout-puissant; maintenant il est à demi vaincu, il baisse la tête ; il ne se défend plus, il s'excuse; il faut un dernier effort pour l'abattre, et nous réussirons. Dans ce long récit, messieurs, quelle leçon morale, quelle leçon d'économie politique ! Ne voyons-nous pas une fois de plus que Dieu a uni par des liens indissolubles la prospérité et la moralité des peuples, et qu'on sert son intérêt et l'intérêt de tous les hommes quand on défend d'une main ferme la justice, la liberté et l'humanité?

M. ALBRIGHT.

Je regrette que M. Laboulaye ait oublié le nom de

270 DISCOURS POPUUIRES.

Grenville Sharp, Vami de Bénézet, celui qui dès 1773 prononça une parole restée justement célèbre : f II n'est pas possible qu'un esclave puisse respirer Tair de la libre Angleterre. »

Page 1