‹ Discours populairesChapitre 10 sur 18 · M. LABOULAYE · texte numérisé non relu

M. LABOULAYE

11 est certain que j’ai oublié beaucoup de monde. Il aurait fallu citer des noms américains à l’infini. Parmi ces noms, il y en a un qui mérite surtout le respect; c’est celui de M. Levy Coffin, qui s’est voué tout entier à ’émancipation des nègres et qui fut en Amérique un des affidés de ce qu’on appelait le chemin de fer souterrain.

'De très- bonne heure on avait établi avec le Sud une communication qu’on n’a jamais pu découvrir. 11 n’y avait que d’honnêtes gens qui la connaissaient. Un nègre arrivait sur la limite des États du Sud : il trouvait des inconnus bienfaisants qui le prenaient dans une voiture, le faisaient voyager la nuit, le cachaient le jour; le lendemain il en trouvait d’autres, et ainsi, de relai en relai, des hommes généreux , des femmes dévouées, se transmettaient le fugitif jusqu’à ce qu’il fût arrivé au Canada, enterre de liberté. M. Levy Coffin a été un de ces honnêtes scélérats qui ont commis des illégalités sans nombre pour obéir à la loi de Dieu.

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M. COCHIN

Discours prononcé le 14 mars 1869 au théâtre du Prince- Impérial.

Mesdames, Messieurs,

Nous sommes réunis aujourd’hui pour entendre l’éloge d’ Abraham Lincoln, de ce bûcheron qui, par son énergie, son travail, sa probité, a mérité de devenir le premier magistrat d’un peuple libre ; de ce Président qui, surpris par la guerre civile, a su tenir tète à l’orage, a rassemblé autour de lui tout un peuple dont il méritait la confiance, a sauvé l’unité nationale, a maintenu au-dessus des passions et des partis la constitution qu’il avait jurée ; de ce libérateur qui a signé l’affranchissement de quatre millions d’hommes et qui a effacé de la terre d’Amérique cette tache de servitude qui la souillait ; de ce martyr qui, lâchement assassiné , est eniré tout vivant dans l’histoire, emportant avec lui le plus beau titre que les hommes puissent donner, un titre que tous les rois de la terre peuvent lui envier, un titre que la postérité lui confirmera , le titre de l’honnête Abraham Lincoln. {Applaud iss emen ts . )

Louer un pareil homme est facile, il suffit de raconter sa vie; mais il n’appartient pas à tout le monde de faire

cet éloge. Trop souvent, quand meurt un homme de bien, un patriote , ceux qui l’ont insulté vivant, s’abattent sur le cadavre pour en faire l’éloge; c’est une autre façon d’outrager ceux qui restent; c’est en exaltant ceux qui viennent de mourir, qu’on essaye de décourager ceux qui luttent, en les écrasant sous une terrible comparaison. Pour moi, je crois que ce n’est pas aux rhéteurs, mais aux soldats qu’il appartient de louer le général, aux honnêtes gens qu’il appartient de louer un homme de bien, aux amis de la liberté qu’il appartient de louer un ami de la liberté. (Applaudissements.)

Quand les juges anglais, voulant perdre Jeanne d'Arc, lui adressaient des questions insidieuses, et lui demandaient comment elle, simple fille des champs, avait osé porter son étendard dans la cathédrale de Reims, au sacre du roi, elle répondit avec une simplicité sublime : « 11 avait été à la peine , c'était bien raison qu’il fût à l’honneur. »

M. Cochin a soutenu la cause de l’Amérique quand cette cause était douteuse ; il est du petit nombre de ceux qui ont encouragé Abraham Lincoln; il a été le défenseur 'de ces quatre millions de nègres qui ne pouvaient se défendre ; il a été à la peine, il a droit d'étre à l’honneur ; c’est à lui qu’il appartient de faire l’éloge d’Abraliam Lincoln.

Vous n’avez pas oublié, messieurs, qu’il y a huit ans, à cette même date, l’Amérique se coupa en deux parties : d'un côté, dans le Sud, les partisans de l’esclavage, qui rêvaient de fonder une civilisation nouvelle sur la servitude des noirs; de l’autre, les hommes du Nord, qui défendaient l'unité nationale et la liberté; d’un côté, dans le Nord, des gens qui n’aimaient et qui ne respectaient que le travail, des gens qui gagnaient leur pain à la sueur de leur front ; de l'autre, des aristocrates qui

M. COCHIN

vivaient d’un labeur étranger, et qui, comme on l’a dit justement, mangeaient le pain d’autrui à la sueur du , front d’autrui. (Applaudissements.)

Quand cette lutte éclata, quand commença cette guerre qui couvait depuis trente ans, les Américains, par un sentiment naturel, tournèrent les yeux vers l’Europe, comme un homme qui va se battre en duel cherche des témoins qui l’appuient ; ils regardèrent l’Angleterre, ils regardèrent la France, ils demandèrent de la sympathie, des encouragements. 11 était surtout un pays dont l’Amérique attendait le concours moral ; ce pays, c’était la France. La Révolution a tellement chez nous rompu avec le passé, que nous ne connaissons plus guère notre histoire que depuis 1789. Tout le reste, pour nous, c’est de l’histoire ancienne, presque l’histoire d’un peuple étranger. 11 n’en est pas de même aux États-Unis. Les souvenirs les plus vivants sont ceux de l’année 1778 à l’année 1785, et là l’histoire de l’Amérique est mêlée à l’histoire de la France. Le premier homme qui ait conquis l’opinion à la jeune Amérique soulevée contre la domination anglaise, c’est un Français de vingt ans, c’est Lafayette. {Applaudissements.)

Louis XVI a soutenu les Américains, ceux qu’on appelait alors les insurgenls, non-seulement du concours de sa politique, mais de son argent, et à Versailles même les insurgents avaient pour protectrice la plus dévouée la reine Marie-Antoinette. Vous savez que de tout temps les femmes ont aimé les révoltés. (Rires d’adhésion.)

Dans notre noblesse française, tout ce que nous avions de courageux et de brillant a été faire ses premières armes en Amérique. En 1789, les premiers amis de la liberté ont été les nobles, revenus des États-Unis.

Là-bas, en Amérique, on parle encore, non-seulement du courage de nos soldats, mais de leur gaieté, de leur

discipline, de leur bonté ; on montre dans Rhode-Island les vergers auprès desquels campait l’armée française, et où, après son départ, pas une pomme n’avait manqué sur les arbres, tandis que, partout où les Anglais avaient passé, il ne restait rien. On raconte encore avec quelle bonhomie nos officiers, riches et nobles, fraternisaient avec cette armée américaine, composée de pauvres soldats sans souliers et quelquefois sans vêtements ; on cite encore l’histoire de Lauzun, le brillant Lauzun, qui, par sa gaieté, sa gracieuseté, avait conquis tous les cœurs, et qui, causant un jour avec un de ces rudes soldats, fut interpellé de la sorte par rAméricain : « Mon garçon, dit celui-ci à Lauzun, quel métier fait votre père? — Mon père, répondit Lauzun, est maréchal. — Eh bien, répondit l’Américain qui, en fait de maréchaux, ne connaissait que les maréchaux ferrants, c’est un bon état, mon fils, et vous ferez bien de le suivre. »

C’est donc de notre côté qu’on tournait les yeux, c’est de là qu’on attendait le concours le plus énergique. Par malheur, il faut l’avouer, il se fit en Europe la même division qu’en Amérique : d’un côté, tous ceux qui travaillaient ; de l’autre, tous ceux qui appartenaient à l’ancienne civilisation, qui estimaient plus la force que le travail.

Partout, en Angleterre comme en France, les ouvriers furent du côté des Américains; partout, en France comme en Angleterre, dans les classes les plus élevées, on n’eut que du dédain pour ce peuple de laboureurs, d’ouvriers, d’avocats, qui ne savaient pas faire la guerre, oubliant que c’était ainsi que furent composées les armées de 1 792 qui sont encore la gloire de la France et qui firent reculer l’Europe. {Applaudissements.)

On regardait, il faut le dire, avec une certaine joie la chute de cette république qui donnait un si mauvais exemple à l’Europe; {Applaudissements.) \xn peuple qui vit

M. COCHIN

sans armée, sans centralisation, qui fait lui-même ses affaires, cela est dangereux. {Vifs applaudissements.)

On le voyait tomber avec cette joie qu’éprouvent de misérables créatures, quand la chute d’une honnête femme la fait descendre à leur niveau.

C’est à ce moment, messieurs, qu’en France tous les amis de la liberté se reconnurent.

Tous les journaux qui défendaient la liberté française défendirent la liberté américaine : le Siècle, le Journal des Débats, YOpinion Nationale, le Temps. Quelle que fût leur couleur politique, tous les amis de la liberté se rencontrèrent sur le même terrain. Et là, M. Henri Martin donna la main à M. Cochin; M. Pelletan donna la main à M. Guizot ; il n’y eut qu’une voix : encourager et soutenir l’Amérique. Ceux-là, j’ose le dire, ont été les défenseurs de la tradition française, et ce sont eux, ces individus sans mandat, comme on dit aujourd’hui, (Applaudissements.) qui ont conservé l’honneur du pays.

Ce qui excitait M. Cochin à défendre l’Amérique, c’était l’amour de la liberté dans un double sens. 11 voulait la liberté des blancs, il voulait aussi la liberté des noirs; c’est à cette œuvre que M. Cochin s’est consacré; il y a déployé tout ce qu’il a de force et de talent, et il en a beaucoup. (Applaudissements. \

Bien des gens en le voyant passer dans la rue, les mains dans les poches de son paletot, disent : « Voilà un bourgeois de Paris qui se promène. » Bourgeois de Paris, il l’est beaucoup, il l’est plus que personne ; les Cochin ont depuis longtemps leur nom inscrit dans notre histoire municipale et au plus beau rang, et je dirais que ce sont les plus nobles bourgeois du vieux Paris, s’il y avait encore des nobles, s’il y avait encore des bourgeois, et surtout s’il y avait un vieux Paris. (Rires et applaudissements).

Mais ne vous y trompez pas : cet homme à la figure bienveillante, qui sourit aux petits enfants, cet homme empêche de dormir plus d’une tête couronnée. {Applaudissements.) 11 est l’avocat des noirs, avocat qui ne sera jamais payé par ses clients, (Oji rit.) et que ses clients même ne connaîtront jamais ; il ne les en défend pas moins courageusement pour cela , et le voilà qui va par tout le monde solliciter les princes qui font facilement parade de leur humanité. M. Cochin leur dit : « Vous avez des esclaves, affranchissez- les; vous parlez d’humanité, montrez votre humanité; vous parlez de justice, faites justice. » L’empereur du Brésil a déjà promis à M. Cochin d’affranchir les nègres après la guerre du Paraguay. {On rit.) M. Cochin a l’œil sur le Paraguay. {Nouveaux rires.) Les souverains étrangers sont venus s’amuser à Paris pendant l’Exposition ; ils comptaient sans M. Cochin. {Rires.) Le sultan, le pacha, ont reçu sa sommation d’avoir à parler un peu moins d’humanité et d’en avoir un peu plus. {Rires.) Le roi de Portugal a reçu la visite de M. Cochin, et celte visite a eu pour résultat l’affranchissement des noirs d’Afrique. {Applaudissements . )

La reine Isabelle... quand elle était reine, {On rit.) a reçu les prières de M. Cochin; elle est tombée; le gouvernement provisoire était à peine installé, qu’arrive M. Cochin avec l’exactitude d’une lettre de change à son échéance. (On rit.) « Vous venez de faire une révolution au nom de la liberté, donnez-moi la liberté des noirs. » {Applaudissements.)

Je ne sais pas quel sera le nouveau gouvernement de l’Espagne; je crois que l’Espagne n’en sait pas plus que moi; {On rit.) mais il y a une chose dont je suis sûr, c’est qu’il n’y aura pas cinq jours que le chef de l’État sera installé, qu’il s’appelle roi ou pré-

M. COCHIN

sident, il recevra une lettre de M. Cochin. {Rires et applaudissements.)

De pareils indiscrets ne sont pas agréables à tout le monde. 11 y a tant de gens qui profilent des abus, qu’ils voient toujours de mauvaise humeur un homme qui attaque un abus ; car une fois qu’on commence, où s’arrêtera-t-on? Et alors on entend l’objection ordinaire. «Voilà un monsieur qui s’occupe des noirs, il ferait mieux de s’occuper des blancs. » Si ce monsieur s’occupe des blancs, on dit : « Voilà un monsieur qui fait de la politique, il ferait mieux de s’occuper de sa famille. » Pour être juste, je dois dire que d’ordinaire ces délicats qui ne s’occupent ni de blancs ni de noirs, ne s’occupent pas davantage de leurs femmes ni de leurs enfants, mais en revanche ils s’occupent beaucoup d’eux-mêmes et concentrent sur eux seuls toute leur affection.

Évidemment ces honnêtes gens, ces sages s’imaginent que nous avons reçu en naissant un petit capital, une petite somme d’affection qui, une fois dépensée, ne se retrouve plus, et qu’alors charité bien ordonnée commande de commencer par soi-inême. Mais il n’en est pas ainsi. Tout au contraire, nos facultés sont inépuisables, et c’est par l’exercice de nos facultés, physiques, intellectuelles et morales, que nous pouvons obtenir un développement et une richesse inconnus de ceux qui restent dans leur coin sans bouger. Par exemple, est-ce que vous vous imaginez qu’un chasseur qui aura passé dix heures à courir après un lièvre qu’il n’aura pas attrapé, aura peur le lendemain de faire une promenade avec un de ces honnêtes bourgeois qui sont las quand ils ont été de chez eux à la Bourse ou de la Bourse au café. Cependant cet honnête bourgeois a économisé scs forces et l’autre les a dépensées. Est-ce que vous croyez qu’un avocat, qu’un professeur qui

parle comme tourne une roue de moulin au fil de l’eau sera plus embarrassé pour parler le lendemain que ces bonnes gens qui ne disent rien et qui n’en pensent pas davantage ! (On rit. ) Est-ce que vous croyez que ceux qui aiment les noirs n’aiment pas les blancs? que l’homme qui s’occupe du gouvernement et des affaires de son pays n’aime pas sa famille ? C’est le contraire qui est vrai ; plus nous développons notre cœur, plus il s’agrandit; plus nous aimons, plus nous nous dévouons, plus nous sommes capables d’amour et de dévouement.

L’histoire est là pour attester cette vérité. Quand Georges Washington, le libérateur des États-Unis, commença à se faire connaître, on alla faire compliment à la mère du général du courage et des exploits de son fils ; elle répondit : « Cela ne m’étonne pas, Georges est un si bon fils.» (Applaudissements.) Quand Lnfayette, qui aimait les blancs et les noirs, et qui, en 1787, alors que personne ne pensait à l’abolition de l’esclavage, achetait une propriété à la Guyane pour y commencer l’émancipation des nègres; quand Lafayetto, dis-je, qui aimait tous les peuples qui souffraient, et il y en avait beaucoup; quand Lafayelte, qu’on trouve partout, parmi les amis de la Pologne, parmi les amis de l’Italie, parmi les amis de l’Espagne, quand Lafayette mourut, on vit ses mains défaillantes chercher sur sa poitrine un médaillon ; ce médaillon, c’était le dernier souvenir de la femme héroïque qui l’avait suivi dans les prisons d’Olmutz, La dernière pensée du généi’al était pour celle qu’il avait aimée; son dernier désir était d’être enterré dans ce petit cimetière de Piepus, où reposait madame de Lafayette. Est-ce que Lafayette,' parce qu’il aimait sa femme, en a moins aimé la France et l’humanité? Et s’il fallait remonter jusqu’à l’antiquité, je me rappelle l’histoire de Périclès , se promenant sur la place

M. COCHIS.

publique, en donnant la main à son fils. Comme on admirait la gentillesse de l’enfanl, il dit : Voilà le maître d’Athènes. — Et comment cela? — C’est, dit-il, que cet enfant mène sa mère et... c’était déjà ainsi dans ce temps-là, (On rit.) et que sa mère mène son mari, — c’était encore comme cela dans ce temps-là, — et moi je mène les Athéniens. Et cependant les Athéniens n’étaient pas faciles à mener ; ils étaient certainement plus chatouilleux que nous ne le sommes ; ils avaient une langue plus acérée que la plume de nos journa- ' listes, qui cependant ne manque pas de pointe, et il fallait les conduire par la seule puissance de la parole et de la raison. Eh bien, Périclès trouvait le temps de conduire les Athéniens et d’aimer sa femme et son fils.

Du reste, si je voulais vous citer une dernière preuve que vous ne récuserez pas, je vous citerais l’œuvre à laquelle M. Cochin vous convie aujourd'hui : l’œuvre des salles d'asile. Notre société est très-fière de sa civilisation, et cependant il y a dans son sein des esclaves, les esclaves de la misère et de l'ignorance, ces gens qui, par la fatalité de leur naissance, se trouvent condamnés pour ainsi dire fatalement à la misère, à la souffrance et quelquefois au crime. Si, comme moi, par métier, vous suiviez la justice criminelle, vous seriez effrayés de voir pour combien l’ignorance et la misère entrent dans la criminalité. La plupart des gens qu’on condamne sont des enfants trouvés, des enfants naturels, des orphelins, des hommes auxquels l’éducation a manqué, des espèces de sauvages qui souffrent dans la société sans en connaître les bienfaits, et qui, sans cesse menacés et menaçants, vivent dans un état de barbarie, traqués par les gendarmes et abattus par la justice. Et vous croyez qu’une société où se passent de pareilles choses n’est pas coupàble?

DISCOUKS POPULAIRES.

Nous nous glorifions de nos hôpitaux, de nos hospices , de nos maisons de fous, si larges qu’on y mettrait le tiers de Paris, (On rit.) de nos prisons si belles, qu’on y mettrait facilement le second tiers, et des superbes casernes où vit le dernier tiers, qui garde les deux autres. (Bires et applaudissements.)

Ëh bien ! messieurs, les casernes, les hospices, les prisons, me paraissent beaucoup moins des monuments de notre prudence et de notre générosité que des monuments qui accusent notre égoïsme et notre imprudence. S'il y avait plus de salles d'asile et plus d'écoles, il y aurait moins de prisons et moins d’hospices. Des écoles! c’est là le salut de la société. On ne peut donner à tous les hommes la richesse ; on ne peut donner toujours à l’ouvrier le travail ; mais une société aussi puissante que la nôtre peut donner de l’éducation à tous les enfants ; elle peut apprendre à chaque homme à tirer le parti le plus complet de toutes ses facultés, de son corps, de son esprit et de son âme, et le mettre ainsi à l’entrée de la carrière, en lui disant : « Marche en avant ; lu es armé comme un homme; souffre, c’est la destinée humaine, mais du moins tu peux travailler. » (Applaudissements.)

Mais quand faut-il commencer cette éducation? C’est là un point sur lequel j’appelle l’attention de toutes les mères. On ne peut pas commencer trop tôt, c’est par là que la salle d’asile est un véritable bienfait ; c’est la première école. Quand un père regarde son enfant, il admire avec quelle facilité cette petite créature apprend à parler une langue, et, en effet, rien de plus étonnant que le prodigieux travail qui se fait dans la tête de l’enfant pendant les premières années. Ce ne sont pas seulement tous les mots d’une langue qu’il apprend instinctivement, il met des idées sous les mots, et il n’appellera jamais un chien, un cheval, ni un chat, un oiseau. 11 a

M. COCHIN

donc réfléchi, il a déjà reçu des impressions, et des impressions si vives qu’elles ne s’efiaceront jamais. Combien de fois j’ai vu une mère prendre la main de son enfant, en lui disant : * Bats ton père. » Dix ans plus tard, l’enfant battait sa mère. Élait-ce un monstre? Non. C’était simplement un enfant qui avait trop bien profité de l’éducation qu’il avait reçue.

Dans ces premières années, on peut tout apprendre à l’enfant; c’est là ce qui fait l’utilité des salles d’asile. On lui apprend la propreté qui est le respect de soimôme, l’ordre qui est le respect des autres ; on l’instruit à comprendre ce qu’il y a dans un livre, à sentir le prix de l’instruction. Croyez-vous qu'il n’y ait pas là une éducation morale dont les effets persisteront toute la vie? croyez-vous que cet enfant puisse être comparé à ces malheureux que vous laissez vaguer sur les places publiques, qui croissent au hasard comme les orties au bord du chemin ou la mousse au fond du bois? Si on laissait les choses en cet état, n’aurait-on pas le droit de dire qu’aux uns la société a été maternelle, et que pour les autres elle a été une marâtre? Il faut multiplier les salles d’asile, il faut venir au secours des mères pauvres qui ne peuvent veiller constamment sur leurs enfants. C’est notre devoir à tous.

Nous avons à Paris 95 salles d’asile; 15,000 enfants y sont recueillis chaque jour. La Ville a fait beaucoup pour ces établissements, et si M. Ilaussmann n'avait pas d’autre péché sur la conscience que d’avoir agrandi les écoles, {On rit.) je lui donnerais volontiers l’absolution.

La seule chose que je regrette, c’est qu’on n’associe pas plus directement tous les citoyens à celte grande œuvre des écoles et des asiles. C’est par l’effort et le concours de tous qu’il faut arriver à l’éducation de tous. C’est ainsi seulement, en s’intéressant à ces cn-

fants, qu’on finit par comprendre ce que c'est que la véritable fraternité.

Mais enfin, je le répète, la Ville fait beaucoup, elle fait tout ce qu’elle peut pour dissiper l’ignorance, elle ne peut rien faire pour dissiper la misère, et c’est là l’objet de l’oeuvre à laquelle M. Cochin vous convie aujourd’hui. L’argent que vous avez donné en entrant ici a une destination à la fois des plus humbles et des plus utiles. J’entrerai dans des détails qui sont peut-être bien vulgaires en apparence, mais qu’il faut considérer. Ces pauvres enfants ont souvent des culottes qui ne sont pas brodées, il s’y fait des déchirures à effaroucher la pudeur publique; il faut raccommoder ces culottes; il faut mettre des semelles aux souliers qui prennent l’eau de toutes parts. Souvent même la pauvre mère n’a pas pu donner un morceau de pain à son enfant, il faut donner à ce pauvre petit une assiettée de soupe. C’est à cette œuvre bien humble en apparence, bien grande en effet, que nous vous avons invités aujourd’hui.

Je ne suis pas si loin de l’Amérique et de M. Lincoln que peut-être j’en ai l’air. Quand je parle de ces écoles, où il faut envoyer les enfants dès la première enfance, j’ai toujours sous les yeux l’exemple des États-Unis. Ce problème de la démocratie sage, pacifique, maîtresse d’elle-même, que nous cherchons à résoudre, les Américains l’ont résolu avec des écoles. C’est ainsi qu’ils sont arrivés à la parfaite égalité. D’où est sorti iVbraham Lincoln? de ces écoles gratuites qui sont l’honneur des États-Unis; d’où est sorti le général Grant? d’une école communale; d’où est sorti Andrew Johnson, le dernier Président? d’une école communale. Aujourd’hui, en Amérique, tout homme peut se dire qu’il a son titre de Président dans sa poche, comme nos soldats peuvent se dire qu’ils ont le bâton de maréchal dans leur havresac.

M. CÜClllN.

En sommes-nous là en France? Non, les hommes à qui l’éducation première a manqué n’arriveront jamais au premier rang dans leur pays. La véritable égalité n’existera que le jour où nous aurons des écoles constituées comme celtes d’Amérique. Je reviens, comme vous le voyez, à Abraham Lincoln. M. Cochin a eu une heureuse inspiration en mettant les pauvres enfants de nos salles d’asile sous la protection de cet homme de bien. Ai-je donc eu tort de dire, en commençant, que personne n’avait plus que M. Cochin le droit d’aimer, d’admirer et de louer Abraham Lincoln? (Vifs applaudissements.)

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