‹ Discours populairesChapitre 3 sur 18 · PRÉFACE. III · texte numérisé non relu

PRÉFACE. III

Il est encore une raison qui ro-’a décidé à publier ce petit volume. Le malheur de la France, c’est que tous les gouvernements qui se sont succédé depuis soixante-dix ans ont tout fait pour renfermer l’individu dans le cercle étroit de sa famille et de ses intérêts. C’est là ce qui explique, jusqu’à un certain point, l’ardeur de nos passions politiques. La presse et les Chambres sont les deux seules soupapes par où s’échappe et souvent déborde la vie nationale. L’effet le plus fâcheux de cet isolement, c’est que le pays se divise en classes, qui ont des préjugés particuliers, et qui se jalousent et se craignent mutuellement. Pour fonder une démocratie durable, pour achever l’œuvre de 1789, pour établir l’égalité universelle, il faut créer une vie sociale ; il faut que toutes les conditions se mêlent, il faut que les plus instruits et les plus sages éclairent et conseillent ceux que l’ignorance ou te misère expose à toutes les séductions.

Convaincu de cette vérité, je n’ai jamais perdu l’occasion de parler à mes concitoyens, afin de mettre à leur service l’expérience de peuples plus avancés que nous dans la carrière de la liberté. En 1864, quand, pour la première fois, on a permis des conférences publiques au profit des réfugiés polonais , j’étais là , auprès de mon maître et ami ,

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PREFACE

M. Saint-Marc Girardin, un libéral de la vieille école, que le temps et les révolutions n’ont fait que confirmer dans les fortes convictions de sa jeunesse. 11 y avait déjà des gens difficiles, qui refusaient de parler par permission et à la condition de ne pas faire de politique; ni M. Saint-Marc Girardin ni moi nous n’avons partagé ces scrupules. Le premier devoir d’un citoyen, c’est de ne jamais perdre l’oc-

casion d’agir ou de parler. C’est dans les mêmes conditions que j’ai défendu la cause de l’éducation populaire à Versailles, dans la salle du Jeu-de- Paume, à Paris en pleine Sorbonne. 11 est vrai qu’en récompense , on m’a interdit de faire des conférences à l’Athénée; j’ai été proscrit en excellente, compagnie. Ceux qui liront mes discours seront étonnés de mon innocence, et demanderont peutêtre quel était mon crime. On m’a assuré, dans le temps, que c’était pour sauver la liberté qu’on m’interdisait la parole. Cette raison ministérielle était-elle sérieuse, je l’ignore : je ne suis pas dans le secret des dieux.

Tandis qu’on me défendait de parler à mes concitoyens de ce qui les touche, on me permettait de m’intéresser aux nègres des États-Unis, et môme de m’unir à une société anglaise pour demander l'abolition de l’esclavage. J’ai profité de la permission.

PREFACE

Servir la liberté des noirs, c’était encore une façon de servir la liberté des blancs.

Quand le droit de réunion nous a été rendu en 1868, j’ai retrouvé M. Saint-Marc Girardin , qui m’appelait auprès de lui sur la brèche. C’est lui qui devait présider la première conférence ; une maladie l’a retenu ; il m’a fait l’honneur de me désigner pour le remplacer. 11 y avait un service à rendre au droit de réunion, compromis par l’effervescence du premier moment. Aux Français qui ont peu de goût pour les clubs, il fallait apprendre qu’il y a d’autres réunions que celtes où l’on joue aux Chambres en se querellant. C’est ce que j’ai tâché de faire en présentant M. Jules Favre au public; son éloquence a achevé la démonstration. Quinze jours plus tard, quand, chassés de la salle Valentino, nous avons trouvé un asile à la Redoute, j’ai essayé à mon tour de montrer la parfaite innocence, et peut-être même l’utilité du droit de réunion, en parlant du Progrès. La victoire était gagnée devant l’opinion, les ministres eux-mêmes ont cité l’exemple de M. Jules Favre et le mien, pour rassurer des députés effrayés. Dès ce moment, les Parisiens ont pris goût aux conférences, les plus habiles orateurs se sont disputé l’honneur d’y parler ; l’institution était fondée.

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Ce sont là, sans doute, de bien petits services rendus à la cause libérale ; mais il ne m’a pas été donné de jouer un plus grand rôle ; il est donc naturel que je tienne à ces souvenirs. C'est la fortune qui fait les capitaines ; mais le soldat le plus obscur a le droit de rappeler qu’il était là chaque fois qu’on a eu besoin de lui.

Sous le nom de Rhétorique populaire^ j’ai joint à ce volume quelques conseils à l’adresse de ceux qui veulent parler dans les conférences. Je n’ai d’autre prétention que de leur montrer du doigt le chemin. Il nous faut une éloquence populaire. La société moderne veut se gouverner elle-même ; elle est foncièrement républicaine, quels que soient la forme ou le nom des pouvoirs publics qui la régissent ; mais pour se gouverner soi-même, il faut des connaissances sérieuses, il faut savoir d’où l’on part et où l’on va. La vie des nations est comme celle des individus; elle n’est heureuse que si la raison la dirige et non point la passion. Le premier besoin des peuples libres est donc une éducation solide, éducation économique, politique, sociale. Cette éducation nous manque complètement en France. Au milieu des erreurs qui nous inondent de tous côtés, et qui emporteront encore une fois la liberté, si l’on n’y prend garde, notre seule chance de salut est de rencontrer

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