‹ Discours populairesChapitre 4 sur 18 · PRÉFACE. VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VII

des missionnaires laïques qui se dévouent à la cause populaire, et prêchent partout la vérité. 11 nous faut non pas des rhéteurs qui mendient des applaudissements, mais des apôtres pleins de foi, et qui disent avec saint Paul : J’oi cru, c’est pourquoi j’ai parlé. Puissé-je en susciter parmi la génération nouvelle ! Et si quelque jour nos successeurs sourient de la faiblesse de nos premiers essais, qu’ils n’oublient pas que ce qu’il y a de plus difficile en France, c’est défaire entrer une institution dans les mœurs. Faire de grandes phrases sur le peuple et la démocratie, c’est un jeu d’écolier; vaincre la routine et le préjugé, donner aux Français l’habitude et le goûtde la liberté, c’est une œuvre héroïque : voilà ce que nous avons * entrepris avec plus de courage peut-être que de suo* cès. Tandis que les uns nous regardent avec inquiétude, et les autres avec indifférence, nous défrichons un sol ingrat ; puissent nos enfants, plus heureux que nous, jouir de la moisson que nous ne verrons pas!

Gialigny-Vei'sailles, 20 octobre 1809.

Discours prononcé à la salle Yalentino le dimanche 10 janvier 1809.

Mesdames, Messieurs,

Une loi récente a rétabli le droit de réunion.

ün dit que le premier exercice de cette liberté nouvelle a été accompagné d’un peu d’effervescence et de confusion. Cela serait vrai que je ne m’en étonnerais guère. Un peuple à qui on rend la liberté est comme un malade qu’on a tenu longtemps enfermé, et qu’on expose à l’air extérieur. Le premier jour, cela lui monte à la tête ; le second, il respire plus librement ; le troisième, il se sent réchauffé, ranimé par cette lumière et cette vie nouvelle. Nous en sommes au second jour; j’cspére’que nous touchons au troisième. {ApplaudissemenU.)

La liberté est un outil admirable; mais de cet outil, comme de tous les autres, il faut savoir se servir; or, pour faire un métier, on n’a encore trouvé (ju’un moyen,

DISCOURS l’OPULAlRES,

c’est de l’apprendre. En forgeant, dit nn vieux proverbe, on devient forgeron ; on apprend la pratique de la liberté en la pratiquant, on leçoit l’éducation de la liberté en vivant; c’est ainsi que la liberté, l’esjjérance de quelques-uns, la teneur de quelques autres, devient, quand on la voit de près, le bien commun de tous. Ceux qui la veille en ont eu la plus grande peur sont ceux qui s’en servent le plus largement le lendemain; ils ne peuvent comprendre qu’il y ait dos peuples assez insensés pour ne pas user de la liberté, à peu près comme nos enfants s’étonneront que leurs pères aient pu vivre sans télégraphes électriques et sans chemins de fer.

Le droit de réunion est une des plus précieuses de toutes ces libertés parmi lesquelles il ne faut pas choisir: c’est une liberté sociale. Les autres profitent à l’individu, elles défendent sa propriété, sa personne, sa conscience; le droit de réunion enseigne aux hommes à se connaître, à se supporter, à se soutenir les uns les autres. Quand on se voit de près, on est tout étonné de voir disparaître les haines et les jalousies ; on dit : Quoi ! c’est là cet homme terrible, ce buveur de sang ! Mais c’est un père de famille excellent, et c’est peut-être un meilleur mari que moi. {Hires et applaudissemenls.)

Les Anglais, les Américains ont tiré de cette liberté un parti admirable; ils nous ont montré comment il faut en user, car il y a plus d’une façon de le faire. Je ne parle pas de la façon dont ils l'ont appliquée à la politique et à la religion; vous savez pourquoi. La religion, la politique, sont une terre promise qu’on montre de loin au droit de réunion. J’espère que nous y entrerons prochainement, et qu’on ne nous tiendra pas quarante ans dans le désert. (Applaudissements.)

Mais, pour tout le reste, il n’est pas une idée, pas une

entreprise, pas une œuvre généreuse qu’on no réalise en Angleterre et en Amérique avec le droit de réunion. — Une idée, par exemple : Lord Carlyle, un noble seigneur anglais, fait un voyage aux États-Unis ; il voit que les ouvriers des États-Unis sont plus instruits que ceux d’Angleterre, — Y a-t-il en France beaucoup de nobles seigneurs qui feraient un voyage en Amérique pour étudier cela ? je l’ignore ; mais, au retour, ils ne feraient certainement pas ce qu’a fait lord Carlyle. — Ce qu’il a vu l’inquiète : l’Amérique va plus vite que l’Angleterre, et alors il rédige trois lectures, puis il fait son tour d’Angleterre; dans chaque ville il réunit les ouvriers, et leur explique que, s’ils ne s’instruisent et se moralisent, les Américains prendront sur eux le dessus et s’empareront du commerce du monde.

Voilà une idée réalisée par le droit de réunion. En voici une autre : Au moment de la guerre d’Amérique, alors que la belle société d’Angleterre avait une inclination malheureuse pour l'aristocratie du Sud, je dis malheureuse parce que cette aristocratie était fondée sur l’esclavage des noirs, à ce moment, un Américain des plus compromis par son opposition notoire à la politique anglaise, M . Henri Ward Beecher, le frère de cette madame Beecher Stowe à qui nous devons la Case de l’oncle Tom, part pour l’Angleterre; c’est un Américain, un étranger, qui va faire appel aux sentiments de justice des populations anglaises; il s’adresse aux ouvriers, et leur dit : « Non, malgré vos souffrances, vous ne pouvez pas vouloir que la libre Angleterre soutienne la cause du travail servile. » Tous les préjugés se soulèvent contre lui; qu’importe? il fait tête à l’orage et retourne en Amérique, ayant remporté la seule victoire qui dure : la victoire de l’opinion.

Un autre objet du droit de réunion, ce sont les grandes

DISCOURS POPÜLAIRtS.

entreprises. C’est le moyen de les populariser. Je n'ai pas besoin de chercher cette fois des exemples hors de France. Il en est un qui a dû vous toucher, c’est celui de M. Ferdinand de Lesseps, allant de ville en ville exposer le magnifique projet qu’il avait conçu et qu’il a exécuté. Ce qui était un privilège pour M. de Lesseps, un privilège justifié, s’il y a des privilèges justifiables, ce sera maintenant le droit commun. Eh bien, il y a là un très-grand intérêt social. Des œuvres pareilles ne s’accomplissent pas seulement pour la gloire de l’homme qui les exécute, mais pour la gloire du pays tout entier. M. de Lesseps attachera certainement son nom à l’histoire de l’isthme de Suez. Je lui disais un jour : <( Ne vous pressez pas de mourir, vous êtes bien sûr d’avoir une statue à chaque bout de l’isthme, sans parler de votre ville natale, x Mais sa gloire n’appartiendra pas à lui seul, et pendant longtemps on dira : i C’est un fils de la vieille France qui a réuni les deux mers. » {Applaudissements.)

Un autre avantage du droit de réunion, ce sont les bonnes œuvres, et j’entends ce mot : bonnes œuvres, non pas dans le sens de charité, mais dans le sens de ces dons patriotiques qui honorent un pays. Chez nous, quand il meurt un grand homme, et que ce grand homme ne laisse pas de fortune, un grand artiste si vous voulez, — tenez, je vous citerai un exemple, Halévy, — on s’adresse au gouvernement; le gouvernement fait ce qu’il doit et ce qu’il peut : il propose pour la veuve une pension viagère de cinq ou six mille francs. — C’est fort bien. Le gouvernement ne peut grever le budget davantage; il ne peut demander aux paysans qui n’ont jamais entendu une note de musique de payer plus d'impôts pour la veuve d’Halévy; mais nous qu’il a charmés, avons-nous rempli notre devoir? N’avions-nous rien

de mieux à faire que de supplier le gouvernement de donner une obole qui représentera une quantité infinitésimale de notre impôt? Non, en Angleterre, ce n’est pas ainsi qu’on procède. On aurait couru tout le pays, on aurait fait dans chaque ville une biographie d'Halévy, on aurait accompagné la biographie d’une exécution de la musique du maître, on aurait recueilli des dons volontaires et on aurait apporté à la veuve du grand compositeur cinq ou six cent mille francs qui auraient été non pas l’obole du gouvernement, mais un argent qui honore doublement, parce qu’il est donné par le pays tout entier. {Vifs applaudissements.)

Ces réunions, si diverses d’objets, sont aussi Irès-di- , verses de formes. La forme la moins pratiquée en Angleterre et en Amérique, c’est celle que nous avons suivie jusqu’à présent ; la forme de discussion. Les Anglais disent : t A quoi bon réunir des gens qui ne sont pas de môme avis? on ne discute pas, on se dispute ; que peut y gagner la vérité? » Au lieu donc de faire des assemblées où l’on se querelle, ils font ce que j’appellerai des réunions sympathiques où tous les hommes qui pensent de même se rassemblent pour examiner et agiter une de ces questions qui doivent modifier fopinion. C’est ainsi, par exemple, qu’on a préparé la loi sur les céréales, celte loi qui a proclamé la liberté du commerce. C’est ainsi qu’il y a deux ans, à Paris, nous avons demandé l’abolition de l’esclavage. Mais, dira-t-on, et l’opinion contraire ? Les Anglais répondent : « Le droit de réunion est pour tout le monde; que ceux qui sont de l’opinion contraire se rassemblent dans la salle à côté. Dans les Assemblées législatives, on est forcé de discuter, parce que tout se termine par un vote; mais vous, qui ne venez pas ici pour savoir si quatre ou cinq cents Anglais sont d’accord, mais pour voir si le pays tout entier

DISCOURS DOPULAIRES.

peut être entraîné dans telle ou telle voie, faites appel à l’opinion ; c’est la grande affaire. Au lieu de vous quereller stérilement, adressez-vous au'peuple; ce sera tout bénéfice pour la liberté. »

11 y a encore une autre espèce de réunion, et celle-là nous intéresse parce que c’est celle que nous essayons de faire aujourd’hui : c’est la réunion dans laquelle on prie un homme distingué, aimé, de venir parler sur un sujet donnée 11 est évident que dans une pareille réunion, scientifique ou littéraire, la discussion n’a pas de place; il importe peu de savoir si dans le public monsieur tel ou tel partage ou non l’opinion de l’orateur sur l’influence des mœurs sur la littérature, ou de la littérature sur tes mœurs. Ce qu’on veut, c’est entendre un talent ain^, c’est jouir de cette parole qui appartient par privilège à la Chambre ou au Palais, et qui désormais doit être le trésor commun de toute la nation. {Vifs applaudissements.)

En Amérique, on aime à pousser les choses plus loin. Je vous ferais bien à ce sujet une confidence, si je ne craignais une indiscrétion ; mais si vous voulez me promettre de n’en rien dire, comme nous sommes entre nous, je vais vous raconter ce qui m’arrive.

J’ai reçu, il y a dix jours, une lettre d’Amérique où l’on me dit que les Américains désirent me voir. J’ai répondu ; « Et moi aussi, je désire les voir. » Mais, comme les Américains sont gens d’affaires, ils pensent qu’on ne va pas aux États-Unis pour s'y promener sans faire une grosse dépense, et, me traitant en ami, ils me font la proposition suivante : « Nous vous payerons votre voyage, nous vous payerons toutes vos dépenses, mais

* M. Jules Favre prononçait ce jour-lâ son discours de l'Influence des mœurs sur la littérature.

nous voulons vous voir. Nous nous chargeons de vous mener dans les principales villes d’Amérique; dans chaque ville vous ferez une lecture, toujours la même, vous n’avez pas besoin de varier, et nous vous offrons pour chaque lecture huit cents francs : en or, ajoutent-ils, parce que le papier là-bas est suspect. » Je n’ai pas voulu dire aux Américains que c’était beaucoup trop, et que dans mon pays on ne m’estime pas si haut. (On rit.)

C’est justement pour cela que je vous prie de me garder le secret.

En Angleterre, on emploie généralement les fonds de ces réunions littéraires ou scientifiques d’une autre façon, que je dirais plus aristocratique. Je suis pour 1e système américain, quoique, je vous le dis tout bas, je ne compte pas profiter de l’invitation. Ainsi mon opinion est tout à fait désintéressée. En Angleterre, on applique les fonds recueillis à un acte de bienfaisance, à une de ces œuvres nombreuses qui se font par l’association; on intéresse ainsi les bonnes âmes à la liberté publique. Remarquez que ceci n’est pas indifférent, et que maintenant que je vous ai livré mon secret, si les maires de Paris sont intelligents, l’année prochaine vous aurez une foule de réunions provoquées par eux, où ils vous présenteront les orateurs les plus capables, et où ils tendront la main pour les pauvres; ils auront raison, et je serai tout prêt à parler pour eux, je les en avertis.

On est arrivé ainsi â des résultats admirables. Et si vous permettez à un vieux professeur de citer un bien plus ancien professeur que lui, je vous rappellerai ce que le grand Aristote avait vu dans son temps, et ce qu’on a oublié depuis : c’est que les sociétés ne vivent pas parce qu’il y a des lois ou des soldats, mais parce qu’il y règne ce qu’Aristote appelle l’amitié, et ce que

DISCOURS POPUUJUES.

nous appelons aujourd’hui la fralernité. (Applaudissements.) Comme Je disait ce vieux sage, si l’amilié régnait partout, la justice ne sérail pas nécessaire ; tout le monde s’aiderait mutuellement. Mais vous aurez beau avoir la justice, si vous n'avez pas l’amitié, votre société ne tiendra pas. Il y a deux mille ans que l’observation a été faite, et, depuis deux mille ans, nous n’en avons pas assez profité.

Il me reste, messieurs, à m’excuser de vous avoir parlé si longtemps, c’est le défaut des professeurs. Quand on les met à parler, ils s’oublient ; ils sont encore pires que les avocats. (Rires et applaudissements.)

Un seul mot avant de finir. '11 peut vous paraître étrange que je vous présente M. Jules Favre. Dans l’ordre naturel des choses, il serait beaucoup plus régulier que ce fût M. Jules Favre qui me présentât; mais ne vous trompez pas sur le rôle du président. Il est ici pour maintenir la paix, et non pour parler. J’ai ouvert une parenthèse un peu longue, je vous en demande pardon. Au théâtre, qui est l’emblème de la vie, celui qu’on prend pour régisseur, — c’est à peu près le président dans les réunions, — ce n’est pas le plus habile, c’est le plus dévoué. Mais quand il a frappé ses trois coups, il se sauve dans la coulisse, heureux d‘admirer une fois de plus le nouveau triomphe d’un de ces merveilleux talents qu’on écoule toujours et qu’on ne se lassp jamais d’applaudir. (Applaudissements prolonges.)

Discours prononcé à Versailles, dans la salle du Jeu de paume, en décembre 1865.

Mesdames, Messieurs,

Dans la tragédie antique, quand un personnage entre en scène pour la première fois, il s’avance vers le public et dit : Je suis Oresle, ou bien, Agamemnon. Je suis un pou dans la position de ce personnage. Non pas, je le suppose, que quelques-uns d’entre vous ne connaissent mon nom ; il y a trente ans que je travaille à conquérir à ce nom l’estime des honnêtes gens; mais à quel titre je me présente ici, beaucoup l’ignorent et peuvent le demander. J'y viens à un titre qui m’est très-cher, j’y viens comme Versaillais, comme votre compatriote, comme- un des vôtres. Plusieurs fois déjà on m’a fait l’honneur de me demander à Lyon, à Mulhouse, pour y soutenir une cause à laquelle je suis attaché, et quelque jour je céderai à cette invitation flatteuse. Mais jusqu’ici un scrupule m’a retenu. Quelle nécessité d’aller en des villes lointaines pour faire dire aux gens : « Voilà un Monsieur qui s’est dérangé pour nous parler de choses que nous connaissons aussi bien, et que nous dirions mieux que lui? Ici on a fait appel à mon patriotisme. « On m’a

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dit : «Vous êtes des nôtres, payez votre bienvenue.» C’était me prendre par mon côté faible. JesuisYersaillais.ef, quoique de nouvelle date, Versaillais féroce. Je ne le cède à personne en amour pour cette ville charmante. Qui l’aimerait plus que moi? Les fonctionnaires? Leur cœur est à Paris, et leurs yeux sur la grand’route. Ceux qui sont nés à Versailles? Le mérite de leur naissance appartient à leur mère plus qu’à eux. Mais moi, si je suis à Versailles, c’est par goût, c’est par choix. C’est volontairement que je m’y suis établi. C’est là que j’espère vieillir, si Dieu me prête vie. Ce qui est de ma part une élection volontaire est chez d’autres l’effet d’une heureuse fortune. Est-ce enfin ceux qui sont ici depuis plus longtemps qui aimeraient Versailles plus que je ne fais? Sur ce point je m’en rapporte aux dames. N’est-il pas vrai, mesdames, qu’il y a eu dans les premiers temps de votre mariage un moment où vos maris étaient tous charmants, parce qu’ils faisaient toules vos volontés? Cet instant fugitif est ce qu’on appelle la lune de miel. Plus tard monsieur est devenu volontaire, et cette lune de miel est restée à l’horizon de l’hyménée comme un vivant reproche de l’inconstance des maris. Eh bien, moi, je suis ici dans ma lune de miel ; j’aime Versailles avec la ferveur d’un nouvel époux. Je ne suis donc pas un étranger, et je veux que vous me regardiez comme un compatriote et comme un vieil ami. <

N’attendez pas que je parle longuement de l’éducation populaire et de ses bienfaits. Je ne le ferai pas par celte raison que j’ai lue dans un auteur grec. Un rhéteur avait entrepris l’éloge d’Hercule. « Pourquoi le louer, disait un sage? Qui donc songe à le blâmer? » Aujourd’hui tout le monde est partisan de l’cducalion populaire. C’est un problème résolu dans toutes les consciences. Nous savons que dans l'état actuel de la société l’éducation du peu-

LES BlIiLlÜTUÈQUES 1-01'ULAlIlES. il

pic est un besoin impérieux. Autrefois, clans le vieux Versailles de Louis XIV et de Louis XV, c’eût été du luxe. Toutes les conditions étaient fixées, toutes les classes séparées ; ce que l’on enseignait alors, c'est que chacun devait se tenir à sa place et n’en pas sortir. Aussi Bossuet, quand il cherchait l’idéal de la société, allait-il en Égypte où toutes les professions étaient héréditaires, où l’on rasait et l’on saignait de père en fils. Aujourd’hui il n’en est plus de même : la carrière est ouverte à tous. Il n’y a plus entre les hommes qu’une • différence : celle de l’éducation. Les uns partent munis, par les soins de leurs parents, de tous les outils nécessaires; les autres se mettent en marche sans aucune espèce de ressources. C’est cette inégalité qu’il faut effacer. Aujourd’hui chacun a besoin de se faire une place au soleil, mais pour que chacun puisse conquérir cette place, il faut lui en faciliter les moyens. Telle est la première raison qui milite en faveur de l’éducation donnée à tous les citoyens.

L’éducation est encore nécessaire pour moraliser la société. L’homme qui ne sait rien est abandonné à ses passions. L’homme qui sait résiste davantage. On peut être ignorant et honnête, je l’accorde ; mais, à conditions égales, celui qui a le contre-poids de l’instruction sera moins facilement entraîné. Si, dans un cabaret, quand on apporte sur la table un verre d’eau-de-vie, une main invisible inscrivait dessus : poison, combien y aurait-il de gens qui auraient le courage de boire? Eh bien, l’homme instruit sait que celte boisson est un poison ; l’ignorant ne le sait pas et il boit. Voilà ce qu’il faut empêcher. Et à ce propos j’ai fait une découverte immense, et pour laquelle je ne prendrai pas de brevet d’invention. Je vais vous la communiquer. Elle est si grande, qu’elle rapporterait à la France plus de cent millions par

i'2 DISCOURS POPULAIRES.

an, et plus de soixante mille francs à la seule ville de Versailles. J’ai cherché dans l’almanach saint lundi ; je n’y ai pas trouvé ce saint si souvent fêté; il n’existe pas, j’en suis sûr, et je vous affirme que lundi est tout bonnement un jour de la semaine comme les autres. Malheureusement on célèbre beaucoup ce saint-là; je suis certain que, chaque lundi, à Versailles, il y a deux cents ouvriers qui manquent à gagner trois francs, et qui mangent pareille somme au cabaret. Cela fait pour chaque lundi douze cents francs, qui, multipliés à leur tour par cinquante-deux semaines, donnent plus de soixante mille francs par an. Voilà ma découverte. Faites en votre profil.

Enfin, il y a une troisième raison qui doit faire chérir l’éducation. On a donné à la France le suffrage universel. Chacun est citoyen au même titre. Aujourd’hui nous avons tous les même* droits, et par conséquent nous avons tous les mêmes devoirs. Comment connaître ces devoirs, si on ne les apprend pas? La responsabilité pèse sur tous, il faut donc que chacun sache ce qu’il doit faire pour être utile à lui-même et à son pays. Ignorant, on croit à tout, et tout pai'ti peut s’emparer de vous. Instruit, on réfléchit, et quand on dépose son vote dans l’urne, on sait ce qu’on fait; on agit en citoyen. Autrement, on n’est qu’un troupeau destiné à être toujours conduit, et, finalement, toujours tondu par un infaillible berger.

Du reste, qu’il me soit permis de rendre justice à Versailles. L’éducation primaire y est gratuite, chose excellente, et je vois que pour les cours d’adultes on y fait beaucoup. Je regrette que M. le maire n’ait pu assister à notre séance, j’aurais remercié la ville en sa personne, et je l’aurais engagé à ne pas s’arrêter dans cette voie féconde. 11 faut faire davantage. On a sous la main tout ce qu’il faut pour cela. Le nom de MM. Bertrand père

et fils, instituteurs, est venu jusqu’à moi, ainsi que celui de M. Langlier, qui vient d’établir des leçons du soir. Associons-nous à ces efforts; ne laissons pas perdre cette bonne volonté et ce dévouement.

Mais quand on aura répandu l’éducation, il n'y aura rien de fait si l’on ne communique aux gens le goût de la lecture. Combien de fois n’ai-je pas entendu dire à des ouvriers, à des paysans : « Mon fils marche bien, il va faire sa première communion ; il a douze ans, il n’ira plus à l’école, il a fini son éducation. » Malheureux ! il ne l’a pas môme commencée ; on lui adonné seulement le moyen de s’instruire. Mais le père n’entend pas de cette oreille-là : l’enfant va aux champs ou à l’atelier, il ne lit plus ; le fruit de l’enseignement est perdu.

Et cependant, c’est seulement avec les peuples qui lisent qu’on peut faire quelque chose. Quand' on veut dresser le tableau de la civilisation, on peut mesurer le rang d’un peuple au nombre de livres qu’il consomme. Montesquieu raconte que ce qui l’avait le plus frappé dans le voyage qu’il fit en Angleterre (il venait de quitter Paris, le centre de la civilisation), ce fut de voir, en arrivant à Londres, un couvreur à qui l’on montait le journal sur le toit. De cet observatoire élevé, cet homme jugeait les ministres et leur politique. Montesquieu n’en revient pas : a Quel pays, s’écrie-t-il, que celui où on lit la gazette jusque sur les toits ! » C’était le moment où l’Angleterre prenait la tête des peuples riches et libres. Cherchez aujourd’hui les peuples les plus civilisés, vous verrez toujours que ce sont ceux chez qui on lit le plus. Ainsi, en Amérique, où l’éducation a été poussée le plus loin et est passée au rang d’institution politique, que voyonsnous? Vingt-neuf millions d’Américains consomment plus de papier que la France et l’Angleterre réunies. Un Américain lit plus que quatre Français.

DISCOURS PÜI'ULAIUES,

L’Amérique, en ce moment, est en présence de difficultés extrêmes. On a jeté dans la liberté quatre raillions d’hommes à qui il était défendu de lire et d’écrire sous peine de mort. Songez à ce que nous deviendrions, nous Français, si l’on nous disait qu’un de nos départements a été envahi par des sauvages, et qu’il nous faut, sous peine des plus grands dangers, donner au plus tôt à ces barbares le goût de l’élude. Les Américains se sont mis bravement à l’œuvre. Us ont ouvert des écoles, et ils espèrent, par la lecture, triompher de la barbarie. Et pour faire naître chez les nègres le désir de s’instruire, savez-vous comment les Américains s’y prennent? Us font des journaux pour ces pauvres ignorants, et voici, à ce que l’on raconte, ce qui se serait passé entre deux nègres, dont l’un savait lire et l’autre ne le savait pas : i Que regardes-tu dans ce papier? demandait l’ignorant. — Oh! si tu savais, répondit le lecteur, comme cela est amusant ! Il y a là des personnes qui parlent; on entend avec les yeux. » Pour un nègre la définition n’était pas mauvaise; beaucoup de blancs pourraient s’en faire honneur.

Ce nègre, en effet, a compris ce que c’est qu’un livre. Si je demandais la définition d’un livre, j’embarrasserais bien des gens. On sait que c’est un assemblage de feuilles de papier sur lesquelles on a imprimé des caractères. Mais ce qui constitue véritablement le livre, on ne le sait pas, faute de réflexion. Un livre est une voix qu’on entend, une voix qui vous parle : c’est la pensée vivante d’une personne séparée de nous par l’espace ou le temps ; c’est une âme. Les livres réunis dans une bibliothèque, si nous les voyions avec les yeux de l’esprit, représenteraient jiour nous les grandes intelligences de tous les pays et de tous les siècles qui sont là pour nous parler, nous instruire et nous consoler. C’est là, remarqucz^le bien, la seule chose qui dure : les hommes

LES BIBUOTIIÈQUES POPULAIRES. 15

passent, les monuments tombent en ruines.-Ce qui reste, ce qui survit, c’est la pensée humaine. On m’a dit que Molière était mort. Je n’en crois rien. Est-ce qu’il ne parle plus sous le masque d’Alceste? Madame de Sévigné, prétend-on, est enterrée depuis 1696. Ce n’est pas vrai ; hier encore je l’ai entendue qui grondait sa fille. Je la connais, comme je connais Coulanges, madame de Grignan, madame de Lafayetle, Bussy-Rabutin, Larochefoucauld et tous ses amis. Tout ce monde-là vit et je vis avec eux.

Mais cette aimable société est fermée pour celui qui ne lit pas, tandis que le monde des belles âmes est ouvert à celui qui sait lire. C’est ce monde que nous voulons ouvrir aux ignorants. Songez que nous travaillons avec toutes les forces des générations passées. C’est parce que nos ancêtres ont assaini les marais, réglé la pente des eaux, bâti des villes, pavé des rues, qu’il nous est permis de vivre autrement que des sauvages. C’est grâce au capital accumulé par nos pères que nous résistons au froid et à la faim. De même il y a un capital intellectuel énorme à la disposition de qui sait lire. C’est ce capital dont il faut que chacun s’enrichisse et que nous voulons mettre à la portée de tous.

Ce n’est pas tout. Les livres ne sont pas seulement une richesse commune. Le livre, ou plutôt l’âme conservée dans le livre, est une société constante dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Sommes-nous disposés à nous amuser, prenons Don Quichotte : il nous fera rire comme jamais créature vivante ne le ferait. Sommes-nous tristes et abattus, V Imitation nous soutiendra. Dans quelque état que nous soyons, les livres sont toujours les bienvenus. A la veille de mourir, n’est-ce pas encore un livre qui nous console? N’est-ce pas l’Evangile qui nous apprend à résister aux dernières an-

goisses en nous disant les paroles de Celui qui a connu toutes les misères et toutes les douleurs?

Partout et toujours tout aboutit à un livre. Celui qui sait lire a plus qu’un roi une cour d’amis fidèles qui l’entoure et qui le sert. Nos amis nous fatiguent quelquefois. Si un livre nous ennuie, on le met de côté sans qu’il se fâche et l'on en prend un autre. N’avons-nous pas à notre service la meilleure société des beaux esprits de tous les âges? C’est là une richesse qui dépasse de beaucoup tous les plaisirs que peuvent donner quelques millions d’or et d’argent. Nous pouvons penser avec la force de tous les siècles et nous consoler avec les consolations de tous les temps et de tous les lieux.

Mais des livres, tout le monde ne peut en avoir. Quoiqu’ils ne soient pas chers, dès qu’on les aime, on voit bientôt le fond de sa bourse. Qui a bu boira, dit avec raison le proverbe. On peut dire avec non moins de vérité : qui a lu lira. Mais quelle est la bourse qui résistera à celte soif de lecture? On achète cent volumes, mais trois certls, mais mille! Ce problème si difficile en apparence, l’association le résout de la façon la plus simple, comme elle résoudra bien d’autres problèmes. Supprimer la dépense de la lecture ou du moins la rendre insignifiante, c’est là l’objet des bibliothèques populaires.

Le premier qui y ait songé, c’est Franklin. Simple ouvrier imprimeur, réuni avec douze de ses compagnons, il lit cette remarque : « Si nous avons chacun un volume, et que chacun le mette en commun, cela fera 12 volumes pour chacun. Mettons-nous cent, deux cents, trois cents, nous aurons chacun cent, deux cents, trois cents volumes à notre disposition. » C’était un bénéfice clair et net, et la bibliothèque de Franklin fut fondée. Savezvous ce qu’est devenue celte bibliothèque établie par un ouvrier et douze de ses compagnons? Elle est devenue

LES BIBLIOTIIÈQÜES POPULAIRES. 17

la grande bibliothèque de Philadelphie, et compte aujourd’hui 800,000 volumes. Comme exemple des miracles que produit l’association, je citerai encore la bibliothèque des commis marchands de New-York, qui a 5,000 souscripteurs, 57,000 volumes, clqui reçoitcbaquo année 170 revues, et, chaque jour, 140 journaux.

En France, l’idée de ces bibliothèques est venue plus d’un siècle après Franklin, et elle est venue parce que l’ètat de la société en faisait sentir le besoin. Ce sont des ouvriers (il faut leur rendre celte justice) qui ont eu les premiers à Paris cette idée. Un homme dont j’aime à répéter le nom, M. Girard, ouvrier lithographe, aujourd’hui agent de la Société philolechnique, toujours prêt à aider de ses conseils ceux qui veulent établir des bibliothèques, et qui ne s’est point épargné quand nous avons fondé la nôtre; M. Girard, qui a fait pour les bibliothèques populaires un livre de comptabilité, vrai chef-d’œuvre de simplicité, était animé de la môme pensée que Franklin, et il est arrivé au même résultat. « Associons-nous, a-t-il dit, à quelques-uns de ses compagnons, et nous aurons des livres, i Cette réunion de quelques ouvriers a produit le mouvement auquel nous assistons aujourd’hui.

Mais ce que M. Girard et ses amis ne voyaient pas peutêtre, c’est qu’ils répondaient ainsi à une idée particulière à notre époque, idée qui est encore un mystère pour beaucoup de gens, car on ne s’occupe guère plus des opinions régnantes qu’on ne s’inquiète de l’air qu’on respire : on se laisse vivre sans y faire attention. Cette idée, ce sentiment qui a pénétré chez les ouvriers est chose excellente, et dont il faut tenir grand compte.

Autrefois les classes laborieuses acceptaient le patronage des classes supérieures. On était résigné à être ouvrier, paysan toute sa vie. Il semblait naturel que le pro

priétaire qui faisait travailler eût une certaine autorité sur ses serviteurs et qu’au besoin il leur fît la charité. L’Ktat d’ailleurs était là, et vous entendrez encore de vieux ouvriers répéter que l’hospice n’est pas fait pour les chiens. Aujourd’hui régne un tout autre esprit. La pensée de l’ouvrier, c’est de laisser l’hospice aux chiens et de vieillir dans ses foyers, près de sa femme et de ses enfants. Cette idée, que l’ouvrier ne doit rien à personne, qu’il est son maître et que c’est à lui à se tirer d’affaire, cette idée de responsabilité personnelle est aujourd’hui dominante. Ne parlez plus d’hospices; ce que veut l’ouvrier, c’est la société de 'secours mutuels , afin que, la maladie arrivant, l’appui de ses camarades le tire d’embarras ; ce qu’il veut, c’est verser son argent à la caisse des retraites pour garantir le repos de sa vieillesse, ou à la caisse d’assurances pour faire après lui à sa femme ' une position moins précaire. Se suffire à lui-même et garder son indépendance, voilà son ambition. Les bibliotbèques populaires doivent leur existence à un sentiment de même nature :’on veut se donner l'instruction sans devoir de reconnaissance à personne. L’ouvrier a compris qu’avec de petites sommes on fait une grosse bourse, et qu’on n’a pas besoin de l’appui d’un plus grand que soi quand avec son travail on se suffit à soimême.

Voilà l’origine des bibliothèques populaires. 11 y faut joindre un sentiment nouveau, qui pénètre et transforme la société. On commence à comprendre que les différentes classes vivent trop séparées. Il serait bon de se réunir; riches et pauvres ont besoin de se mêler. Les lectures et les conférences amèneront de plus en plus cette fraternité que, au lendemain des révolutions, nous inscrivons au front des monuments, mais qu’il serait bon d’inscrire enfin au fond des cœurs.

A la vue de ce mouvement il y a eu des objections; la première a été celle-ci : » Favorisez les réunions populaires, a-t-on dit, rassemblez les bourgeois et les ouvriers, et nous verrons les clubs renaître. » Non, nous n’avons aucun désir de régenter la France, mais nous avons le désir de faire nous-mêmes nos propres affaires. Quant au danger, je le cherche. Je n’entends pas dire qu’à l’occasion de notre réunion l’on ait consigné la garnison, et que chacun ici soit pressé de rentrer chez soi par crainte de l’émeute. Et pourtant où sommes-nous? Dans la salle d’où est sortie la Révolution. C’est ici, en 1789, que la Révolution a commencé. Et cependant, il s’est trouvé un administrateur assez homme d’esprit et de sens* pour ne pas craindre d’installer une réunion populaire dans cette salle dont le nom seul eût fait frémir un préfet moins confiant. Est-ce donc que le souvenir de la Révolution soit mort dans nos âmes? Non, ceux qui ont juré ici à la France de mourir pour la liberté, ceux-là vivent toujours dans nos cœurs; ce sont nos ancêtres. Malouet, Barnave, Duport, Bailly, vous dont je crois revoir les grandes figures, vous qui n’avez proscrit personne, mais qui avez été proscrits ; vous qui n’avez jamais été les bourreaux, mais les victimes et les martyrs de la liberté, oui, vous êtes nos pères, et je vous rends hommage! Cette liberté que vous avez achetée au prix de votre sang, grâce à vous aujourd’hui nous en usons, et sans danger pour personne. Ce qui rend un peuple révolutionnaire, c’est la poursuite d’un droit qu’on lui refuse, ce n’est jamais l’usage d’un droit reconnu. Quand on exerce un droit, on est modéré par la force des choses ; et si l’âge ne

* M. de Saiiit-Marsault, préfet de Seine-et-Oise. Il ne faut pas oublier qu’en 18C5, date de ce discours, on n’avait pas le droit deréunion.

m’avait modéré, il me semble que je serais encore plus sage (à supposer que je sois sage), en pensant qu’ici rien ne me gêne, et que j'ai le droit de dire tout ce que je veux sous ma propre responsabilité. Cette liberté dont nous jouissons, c'est celle que ces hommes rêvaient. Ce n’est pas cette liberté en bonnet rouge et la pique à la main, le pied sur des cadavres, qui trouble et ensanglante la rue. Non ; notre liberté est une mère de famille qui veille sur le berceau de ses enfants, qui protège les consciences, qui multiplie les écoles, une liberté enfin que l’on épouse et à laquelle on reste fidèle jusqu’au dernier jour. Voilà la liberté que nous vouions, et, grâce à notre sagesse, nous l’aurons.

Maintenant permettez-moi de vous dire ce que nous avons fait et ce que nous attendons de* vous. Quand je dis : nous, je ressemble un peu à Sosie racontant la bataille, lui qui était resté caché dans le camp, tandis que les autres se battaient. Mais si l’on avait eu besoin de moi, Charlon aurait bien su me trouver. Je puis donc dire que j’étais. de l’armée et parler de nos exploits.

Quand on veut fonder une bibliothèque, la première chose à faire, c’est de réunir quelques hommes dévoués qui apportent des livres et de l’argent. A Versailles, cette tâche était aisée : le dévouement ne manque pas. La seconde chose, c’est de choisir un président qui inspire la confiance universelle, et dont le nom soit un drapeau. Heureusement pour Versailles, il y avait un homme que ‘ Paris avait laissé échapper, et que nous avons eu l’esprit de saisir au passage. Nous en avons fait notre président, et, je ne crains pas de le dire, personne en France ne pourrait faire un choix plus heureux que le nôtre. Cet homme, c’est le rédacteur du Magasin pittoresque. Quel est l’enfant de dix ans, l’homme de quarante, la femme

de... (je n’ose fixer un chiffre), qui n’ait été instruit, élevé, moralisé par le Magasin pittoresque ? Qui a répandu l’instruction en France, sinon ce livre admirable qui fait qu’à la fin du mois chaque enfant tourmente ses parents ou le concierge, et demande fièrement :

« Mon Magasin pittoresque est- il arrivé? » Les étrennes approchent, on va donner des livres aux enfanis. Quelle est la mère prudente qui ne commencera par feuilleter ces volumes inconnus pour voir s’il n’y a pas danger à les mettre entre les mains de sa fille? Mais le Magasin pittoresque , qui l’a jamais examiné ainsi? On est sûr qu’il est moral, instructif, excellent. Nous y sommes tellement habitués, qu’il nous semble qu’il se fait tout seul et qu’il ne peut pas être autrement. Tels sont les hommes ; l’habitude les rend ingrats. Si nous réfléchissions, nous sentirions que, pour que ce journal entrât dans nos familles comme un ami, il a fallu un homme dévoué qui, au milieu des peines, des fatigues, des chagrins de la vie, veillât sans relâche sur l’âme de nos enfants. Un jour viendra, où, quand on écrira l’histoire de notre temps, on fera une grande place au livre qui a commencé l’éducation populaire, et je ne serais pas étonné que dans un siècle (je dis un siècle pour ne pas blesser sa modestie) on mit dans la bibliothèque de Versailles, devenue une grande bibliothèque, le buste d’Édouard Charton. Et qui sait? Pourquoi n’aurait-oii pas un jour à Versailles la rue Charton? Si les saints ont des rues qui portent leur nom, c’est parce qu’ils ont défendu la justice, aimé, instruit les hommes. N’est-ce pas ce que notre président fait depuis trente ans ?

Maintenant qu’avons-nous à faire pour que Versailles * ait une bibliothèque populaire? 11 faut que chacun do nous s’y intéresse, car Versailles, c’est vous, c’est moi, c’est chacun de nous. La première chose, c’est de doii-

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ner des livres. — « Nous n’en avons pas, direz-vous. » Cherchez bien, vous verrez que vous en avez. L’un a une histoire de France, l’autre une histoire de la Révolution; celui-ci, le livret du Musée. Ce livret servira à ceux qui voudront visiter le Château. Rien n’est trop grand ni trop petit pour nous.

Mais on m’arrête. « Vous nous demandez des livres ; dites-nous d’abord ce que c’est que votre bibliothèque? Quelles sont scs opinions politiques et religieuses? » Je réponds : t Notre bibliothèque est une grande chambre assez nue, avec des planches et des livres. Par conséquent elle n’a pas d’opinion, à moins que le sapin n’ait une couleur politique ou religieuse. — Il ne s’agit pas des planches, mais des administrateurs. Estce de la propagande religieuse ou politique que vous vous proposez de faire? — Ni l’une ni l’autre. — Pourquoi donc cette bibliothèque? — Pour que chacun s’instruise librement en prenant les livres qui lui conviennent. — Cela n’est pas naturel. — Non, 'en France on n’est pas habitué à ce que des hommes s’occupent de leurs concitoyens sans avoir l’intention de les exploiter. Mais on finira par y croire. — Recevez-vous des livres religieux?» me demande-l-on d’un air inquiet. Je réponds : « Quel malheur qu’un mot grec nous cache le vrai nom de l'Ancien Testament! Si, au lieu de s’appeler la Bible, il s’appelait le Livre, on comprendrait qu’il n’y a pas de bibliothèque possible sans ce livre par excellence. Si vous avez les Évangiles, l’Imitation, Rossuet, Fénelon, Massillon, donnez-les-nous. Ils seront les bienvenus. Des livres de religion, nous n’en aurons jamais assez. Nous chasserons seulentent la polémique religieuse : nous n’aimons pas les querelles, même théologiques, et nous voulons la paix chez nous.

Quant à la politique du jour, aux discussions du mo-

ment, nous n’en voulons pas non plus. Si vous avez Montesquieu ou quelques bons livres sur la science politique, envoyez-les-nous. Y a-t-il ici quelque vieil officier qui trouve que l’ancien temps valait mieux que le nôtre, et que de nos jours les grands coups d’épée perdent de leur intérêt? S’il, a les Victoires et Conquêtes, l’Histoire de l’empire, qu’il nous les apporte. Il essayera de faire des prosélytes. Avons-nous des gens plus pacifiques ? Y en a-t-il qui pensent qu’avec l’économie politique on guérit toutes les maladies, qu’ils nous apportent des livres d’économie. Nous acceptons de toutes mains tout livre que peut lire un honnête homme, et qu’il peut confier à sa femme et à ses enfants.

Ce n’est pas seulement des livres qu’il nous faut, mais de l’argent. Il nous faut des souscriptions. Une bibliothèque sans catalogue est quelque chose de mort. 11 nous faut donc un catalogue, cela coûte cher. Mullipliez vos offrandes, vous verrez comme nous marcherons ! Et quand cette bibliothèque aura grandi, si vous dites : « C’est grâce à moi, grâce à mon argent; elle m’appartient, c’est ma bibliothèque, » nous serons au comble de nos vœux. Car ce que nous voulons, c’est que cetle bibliothèque soit votre chose, et plus vous y prendrez part de votre personne et de votre bourse, plus vous nous ferez plaisir.

Examinons maintenant cotte fondation au point de vue de l’utilité. Sans doute l’utilité des bibliothèques populaires est universelle. Mais, suivant les différents pays, une bibliothèque a des avantages plus ou moins grands. Si je parlais à Lyon, je ne craindrais pas de dire que l’industrie a tout à gagner à la diffusion des connaissances. Mais Versailles qu’y gagnera-t-il?

Aujourd’hui on veut embellir toutes les villes, je ne crois pas que Versailles résiste à cette contagion. 11 ne

DISœURS POPULAIRES.

me semble pas très-nécessaire d’agrandir les rues de notre cité, le vent y souffle suffisamment ; mais si on les pavait mieux, et qu’on fit arriver l’eau dans les maisons et dans les ruisseaux, je n’y ferais certes pas d’objection. Quand nous aurons fait cela, nous n’aurons pas encore fait de Versailles un Paris. Versailles ne peut pas être uii centre industriel ; il n’a près de lui ni rivières, ni canaux, ni charbon ; il est destiné à être ce que l’on appelle une résidence, c’est-à-dire une ville où les étrangers s’inslallent commodément. Versailles a tout ce qu’il faut pour plaire aux gens tranquilles ; il a de magnifiques promenades, un parc superbe et Trianon. Ce qui lui manque, c’est un peu plus de ressources intellectuelles. On me dira : « C’est parce que vous êtes professeur et écrivain que vous parlez ainsi. Vous êtes orfèvre, .M. Josse. — Oui, je suis orfèvre, et voilà pourquoi je parle de ce qui regarde mon métier. Si je parlais de faire des fabriques, vous me diriez, et vous auriez raison : De quoi vous mêlez-vous? vous n’y entendez rien. »

Je disais donc que si l’on pouvait avoir ici plus de ressources pour l’éducation de la jeunesse et la distraction des familles, es serait une excellente chose. 11 ne faut, pour cela, qu’un peu de courage. La bibliothèque est un commencement. Une bibliothèque appelle des lectures, les lectures appellent des conférences. Il y a une foule de gens instruits à Versailles dont vous pouvez vous emparer. Faites-le hardiment. Ainsi je vois qu’un de vos professeurs du lycée est appelé à Paris, en Sorbonne, pour y faire une conférence sur l'éducation des femmes au quatorzième-siècle. Si j’étais l’autorité, je dirais : arrêtons... (non, n’arrêtons personne) ; je dirais à ce professeur : Faites d’abord votre leçon à Versailles et donnez nos restes aux Parisiens. Il y a au lycée un homme qui a traduit VHistoire grecque de Grote, en dix-huit vo-

LES BIBLlÜTilÈQUES PÜPULAlitES, 25

lûmes. C’est une entreprise monumentale, qui demandait autant découragé que de talent. Pourquoi M. de Sadous ne nous ferait-il pas un cours sur l’histoire grecque ? Pourquoi M. Leroy, qui connaît mieux notre ville que ne l’ont fait Louis XIV et Louis XV, ne viendrait-il pas faire une leçon intéressante sur les rues de Versailles? Nous avons maint autre paresseux de même espèce qu’il faut enrôler pour l’œuvre commune. C’est ainsi qu’on ranimera la vie municipale, l’amour pour la commune, cette petite patrie qui fait mieux aimer la grande : Versaillais d’abord. Français ensuite.

Je suis venu ici pour me reposer après trente ans de travail. Je n’ai d’autre désir que de mettre, à l’exemple des anciens, un intervalle entre la vie et la mort, en m'entourant de bons amis. Mais chaque fois que vous croirez mon concours utile, je vous en prie, disposez de moi. Je serai toujours heureux de servir l’éducation populaire et la liberté, deux causes qui m’ont toujours été chères, et auxquelles je consacrerai volontiers oe qui me reste de force et de vie.

DE L’ÉDUCATION QU’ON SE DONNE A SOI-MÉME

' Discours prononcé le 18 mars 1866 dans la grande salle de la Sorbonne par M. Laboulaye, président de la Itiblwthè(juc populaire (1rs amis de l’instruction du V’ arrondissement de Paris.

Mesdames, Messieurs,

Je crois être l’interprète de notre Société et de toute l’assemblée, en commençant par remercier M. le Maire • de l’honneur qu’il nous fait aujourd’hui en présidant celte réunion.

Notre Bibliothèque, on vous l’a dit, est une institution libre ; elle a été fondée et se soutient par nos seules ressources (ressources modestes, comme vous venez de l’entendre), mais elle est ouverte à tout le monde. C’est la bibliotliéque du quartier. Elle est donc, dans le sens le plus large du mot, une institution municipale. Aussi serons-nous heureux chaque fois que le premier magistrat de l’arrondissement voudra bien nous honorer de sa présence et nous aider de scs conseils.

Je remercierai également M. le Vice-recteur de l’Académie de Paris, l’honorable M. Mourier, qui, avec une bonne grâce exquise, a bien voulu mettre à notre disposition cette grande salle, habituée à voir des réunions

• M. Ralaud, maire du V" arrondissement de Paris et presidont honoraire de la Bibliothèque.

DE L’ÉDUC\TION QU’ON SE DONNE A SOI-MÊME

bien autrement savantes que la nôtre. Hais, après tout, pourquoi la Sorbonne s’étonnerait-elle de voir accourir de tous côtés :

Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés'?

La Sorbonne est vieille, elle a vu beaucoup de choses, elle doit être indulgente et rien ne doit plus l'étonner. Je dirai plus, elle doit voir avec un certain plaisir ce nouveau progrès dans la voie où elle a toujours poussé les siens. Autrefois, il y a cinq siècles de cela, quand la science s’était réfugiée dans l’Église, la Sorbonne a abrité les clercs qui venaient y étudier. Quand plus tard la noblesse, le tiers état, la bourgeoisie ont voulu s’instruire, la Sorbonne s’est agrandie et a ouvert à cette jeunesse studieuse ses Facultés de lettres et de sciences. Aujourd’hui, nouveau progrès ; c’est le peuple qui s’élève et qui demande à s’éclairer : pourquoi ne serait-il pas le bienvenu? Pourquoi la Sorbonne ne reconnaitrait-elle pas en lui un de ses enfants longtemps oublié et qui vient aujourd’hui demander sa place au foyer maternel ?

Salut donc à la vieille Sorbonne, et merci de son hospitalité !

Et maintenant, messieurs, je vous demande la permission de causer familièrement avec vous.

Quoique je ne sois pas orateur, j’admire l’éloquence, je la trouve fort à sa place dans ces assemblées où il faut exciter ou calmer les passions; mais ici, entre nous, pour parler de nos affaires, il n’est besoin ni de grands gestes ni de grands mots.

Nous cherchons la vérité. La vérité m’a toujours fait l’effet d'une honnête femme. Avez-vous remarqué qu’avec beaucoup de frais et de peines, en étendant à l’infini leur crinoline, en mettant derrière leur tête une botte deche-

veux, les honnêtes femmes, après.avoir dépensé l’argent du ménage, arrivent à ce résultat qu’elles ne ressemblent plus à des femmes honnêtes? Il en est de même de la vérifié. Quand on la pare et qu’on la farde, elle a l’air du mensonge. Laissons-lui donc sa simplicité, c’est son plus grand charme; c’est ce qui fait que, quand une fois on l’a vue, on ne peut plus en détacher ni ses yeux ni son cœur.

Je voulais vous parler des bibliothèques, mais vous avez entendu un rapport si complet et si bien fait, qu’en vérité je ne pourrais plus vous faire que des variations sur un air connu, et je ne sais pas si vous êtes de mon avis, mais je ne trouve rien d'insupportable comme des variations.

Je prendrai donc un sujet tout voisin : je vous parlerai del’éducation, je vous parlerai surtout de l’éducation que l’on se donne à soi-même par la lecture. J'essayerai ainsi indirectement de vous démontrer l’utilité des bibliothèques et de conquérir votre bienveillant concours pour notre institution.

Qu’est-ce que l’éducation ? On est toujours obligé de donner des définitions, et les définitions ont en général ce vilain défaut, que ceux qui les font ne les comprennent pas toujours, et que ceux à qui on les offre ne les comprennent presque jamais. — Cependant j’en risquerai une, et je tâcherai de la justifier.

L’éducation, c'est la science de la vie, c’est l’art de bien vivre. L’agriculture, par exemple, c’est l’art de tirer d’un champ tout ce que ce champ peut produire. Eh bien ! l’éducation a pour objet de tirer d’un homme tout ce que cet homme peut donner, c’est-à-dire dè développer tous ses organes* toutes ses facultés. Et comme le bonheur de l’individu tient au parfait développement de ses organes et de ses facultés, la science qui lui permet de

I)E L’ÉDUCATION QU’ON SE DONNE A SOI-MÉME. 29

les développer et de s’en servir, est la science même de la vie.

Voilà ma définition, essayons maintenant de la justifier en détail.

L’éducation, avons-nous dit, consiste dans le parfait développement des organes et des facultés de l’homme. Quels sont ces organes et ces facultés? Me voilà obligé de faire de la philosophie. Je serai très-bref et très-clair, car il y a ici des souvenirs qui m'écraseraient.

La première chose qui nous frappe quand nous nous étudions nous-mêmes, ce que nous ne faisons que trop rarement, c’est notre corps. Notre corps est composé d’organes qui nous mettent en rapport avec le monde extérieur : des yeux pour voir les objets, des pieds pour en approcher, des mains pour les saisir, des oreilles pour communiquer avec nos semblables, une voix pour leur répondre. Voilà donc ce qui nous frappe d’abord ; un corps et des organes, organes susceptibles de se développer par l’exercice et d’arriver à une finesse inouïe.

Mais le corps n’est pour ainsi dire que l’enveloppe de la machine. Il y a à l’intérieur une force qui fait mouvoir ces organes, qui les dirige et qui est assez puissante pour mener le corps où il ne voudrait pas aller, pour pousser le soldat au-devant du canon. Celte force intérieure, c’est l’âme, qui a des facultés, comme le corps a des organes. Ces facultés de Tâme, on les a classées ; c’est là l’objet do la philosophie. On a partagé l’âme en deux grandes divisions, divisions fort justes, et que nous retrouvons en nous-mêmes après un instant de réflexion.

Il y a d’un côté l’esprit, qui a pour objet la rcdierchc de la vérité. Cet esprit se divise à son tour en facultés diverses, au moyen desquelles il perçoit le monde extérieur. La sensation nous révèle la présence des objets, le

jugement rapproche deux sensations et les compare, le raisonnement tire la conclusion des faits observés, la mémoire rappelle les faits, l’imagination les combine. Tout cela compose ce premier élément de Tâme qu’on appelle l’esprit.

Et puis au fond de l’âme, et plus profondément encore que l’esprit, il y a ce qu’on appelle, dans le langage ordinaire, le cœur, c’est-à-dire les passions qui nous poussent et nous agitent, et une volonté qui met toute la machine enjeu. Enfin, entre l’esprit et le cœur existe un espèce de milieu tranquille, la conscience, miroir incorruptible, qui nous permet de nous voir nous-mêmes, de nous observer, de nous juger quand nous agissons.

Voilà l’homme tout entier : il est corps, esprit et cœur.

Voilà ce qu’il a reçu en naissant, voilà ce qu’il lui faut développer; voilà, si je puis me servir de cette expression, le capital avec lequel chacun de nous entre dans le monde, et dont il doit tirer le meilleur parti possible.

Peut-on en abuser? Peut-on dissiper ce capital? J’en appelle à vos souvenirs. Qui de vous n’a connu, à l’école ou dans l’atelier, quelque jeune homme heureusement doué de la nature, beau, d’un esprit agréable, et qui, tout à coup abandonné à ses passions, à la débauche, à l’ivrognerie peut-être, a usé en quelques années ce capital qu’il devait dépenser en soixante-dix ans? Celui-là a fait banqueroute, et la banqueroute, en pareil cas, c’est la maladie et la mort.

Il y a aussi des hommes qui, ayant reçu un esprit facile, préfèrent passer leur temps dans l’oisiveté et la paresse.. Cela se’voit rarement à Paris, mais souvent en province. Combien de fils de famille qui, étant trop fiers pour se faire ouvriers et n’ayant pas assez d’énergie pour prendre un état, dissipent leur vie dans les cafés ! Quand ils sont

ÜE L’ÉDUCATION QU'ON SE DONNE A SOI-MÉME

morts, on grave sur leur (ombe ces pompeuses épitaphes qui se payent à tant la ligne : bon père, bon époux, bon fils... et le reste ; mais si la vérité avait droit d’être entendue, elle écrirait sur la pierre : < Celui-là a bu 50,000 chopes de bière, a fait 40,000 parties de dominos, et a fumé 100,000 pipes. Voilà toute sa vie. » Est-ce la peine d’entrer dans le monde pour en sortir de cette façon? Doire, manger, dormir, ce peut être la vie d’un animal, ce n’est pas celle d’un homme.

Parlons maintenant du cœur et de ce qu’il demande.

On voit des gens qui, de bonne heure, étouffent en eux le besoin d’aimer, source de tant de belles actions, ramènent tout à eux-mêmes, et mettent tout au service de leurs passions et de leurs intérêts. Ils ne pensent qu’à eux seuls, ils ne vivent que pour eux seuls ; aussi le jour où ils meurent, chacun voit-il leur mort avec indifférence. Ils n’ont jamais aimé personne, personne ne les a aimés. Chez ceux-là encore, le cœur a fait banqueroute.

Heureusement il n’en est pas toujours ainsi ; nous voyons des gens qui savent profiter de ce capital qu’ils ont reçu en naissant, et, chose singulière à dire, quelquefois, plus le capital est petit, et mieux on en fait usage. Qui n’a vu, par exemple, une pauvre femme restée veuve de bonne heure avec peu de santé, peu de ressources, et de petits enfants qui ne sont pas bien forts? Elle sait qu’elle a besoin de vivre pour ses enfants, et, à force de soins, de travail, d’honnêteté, elle trouve moyen de vivre, d’élever sa petite famille, de se faire aimer et respecter de tons. La lampe est fragile, la lumière est faible, mais elle est pure, et tout le monde, en passant auprès de cette mère dévouée, dit : Voilà une honnête femme !

Pour l’esprit, je ne vous citerai pas d’exemples. En France, d’ordinaire, chacun use de son esprit; il y a même

des gens qui en abusent pour faire une fortune qui souvent n’est pas très-honnête. Mais pour l’âme, pour le cœur, en use-t-on aussi bien?

Ouijbeureusemenf. Cherchez dans vos souvenirs; combien d’entre vous qui peuvent se dire avec un légitime orgueil, en se rappelant le foyer paternel :aMon père, quel honnête homme! ma mère, quelle noble femme!» Et quelle est la fortune, quelle est la succession qui vaudrait celle-là? Pour citer un exemple, qu'il me soit permis d’invoquer le nom de l’homme excellent que nous venons de perdre, M. Labrouste. Voici un homme qui n’a pas occupé une grande place dans l’Etat, mais qui s’en est fait une immense dans l'estime publique par les services qu’il a rendus à l’éducation. M. Labrouste, vous le savez, reçut, il y a vingt-cinq ans, l’offre d’une justice de paix. Il répondit qu’il n’était pas assez riche pour accepter cette place. En général, on fait le raisonnement contraire, on se dit : « Une place m’est offerte, je ne suis pas assez riche pour la refuser. » Lui, il ne s’est pas trouvé assez riche pour l’accepter, parce qu’il avait réfléchi que cette place était dans un quartier pauvre, et que, quand il aurait condamné des locataires insolvables, il ne pourrait s’empêcher de payer les loyers arriérés ; sa fortune n’y aurait pas suffi.

Il voulait être riche pour pouvoir faire plus de bien. Directeur de Sainte-Barbe, il y gagna, dit-on, un million ; ce million, quand M. Labrouste est mort, on ne l a point trouvé : il avait été employé à soulager des misères cachées. Cet homme excellent n’avait voulu être riche qu’afin de pouvoir se ruiner pour les autres.

Voilà un homme qui certes a fait le plus bel emploi du capital d’affection qu’il avait reçu en naissant.

S’il en est ainsi, si nos organes, si nos facultés sont susceptibles de développement, y a-t-il une science, un art

DE L’ÉDUCATION QU’ON SE DONNE A SOI-MÉME

qui puisse nous enseigner ce déveioppemenl? Comment n’y en aurait-il pas? Nous arrivons à dresser un cheval, à changer le naturel de ce pauvre animal, nous nous amusons à élever notre chien, à lui imposer nos caprices, à les substituer aux lois de sa nature, et l’homme que nous élevons non pas pour nous, mais pour luimême, nous ne pourrions lui dire ce qu’il faut faire, et comment il peut s’élever, se compléter et se rendre heureux sur la terre? Mais l’homme est tellement la créature de l’éducation qu’un philosophe anglais, Locke, a pu dire avec raison, et je crois que l’expérience de chacun de vous confirmera cetle pensée, que sur dix hommes il y en avait neuf qui devaient ce qu’ils étaient, le bon ou le mauvais, à l'éducation.

L’éducation, c’est donc, comme je le disais en commençant, la science et l’art de la vie ; cette science, il faut la connaître; cet art, il faut le pratiquer; c’est là tout le mystère de l’éducation.

Voyons maintenant comment celte éducation nous est donnée.

La première éducation que nous recevons, c’est l’éducation d’une mère.

C’est cette première éducation qui décide presque toujours de la suite de notre vie ; on a souvent remar- (pié qu’il n’y avait pas un grand homme qui ne fût le fils d’une mère distinguée, ce qui équivaut à dire, remarquez-le, qu’il n’y a pas un grand homme qui n’ait été bien élevé.

C’est en effet à ces premiers moments de la vie qu’une mère peut diriger la conscience et l’esprit de son fils, et lui préparer ainsi son bonheur ou son malheur à venir. Par exemple, il y a un dicton qui veut que les enfants gâtés tournent mal. La raison en est simple. Un enfant gâté est un enfant dont les facultés ne s’exercent pas; il pleure

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pour iHT pas travailler, pour jouir sans rien faire; il suit son caprice et n’apprend pas le rude métier de la vie. L’enfant élevé sévèrement, au contraire, est un enfant qui travaille, dont l’esprit et le cœur se développent sous l’influence de la fermeté maternelle. Quoi de plus simple que l’enfant gâté tourne mal, que l’enfant élevé durement sache plus tard se diriger lui-même dans la vie !

Cette première éducation est tellement nécessaire, que moi qui par état suis obligé de suivre les procès criminels, j’ai remarqué que, dans la plupart de ces condamnations, l’homme qui tombe n’est pas toujours aussi coupable qu’on pourrait le croire. Presque toujours celui dont la société est obligée de se défaire comme d’une bête malfaisante, parce qu’il a assassiné, volé, commis quelque crime abominable, c'est un orphelin, un enfant naturel, un fils qui a été chassé de la maison paternelle par un beau-père ou par une belle-mère, un homme dont l’esprit et le cœur ont été étouffés en naissant, un homme enfin qu’on n’a pas aimé, et qui n’a eu personne à aimer, dont on n’a réglé ni la volonté ni les désirs. Grande misère qui demande toute l’attention de la société !

A cette première éducation que nous recevons de notre mère vient se joindre celle de l’Église et de l’école.

L’éducation de l’école est très -importante. Mais en général elle s’occupe plus de l’esprit que de l’âme, c’est son défaut. L’éducation de l’Église s’occupe, il est vrai, de l’âme plus que de l’esprit, mais chez nous elle se termine de trop bonne heure, et trop souvent il ne nous en /este qu’un souvenir, souvenir qui ne suffit pas toujours à nous sauver des tentations de la vie.

Vient ensuite la quatrième éducation, celle de l’expérience. Celle-là a une grande réputation, on dit : « Oh! une fois que vous serez aux prises avec les choses.

DE L’ÉÜL'CATION QU’ON SE DONNE A SUI-MÉME. 55

VOUS apprendrez à vivre ! n L’expérience a pour moi de grands défauts. D’abord c’est une maîtresse très-rude. Il me souvient, étant enfant, d’avoir appris par expérience comment le feu brûlait, mais c’était pour avoir mis mes doigts à la chandelle. On apnrend qu’il ne faut pas faire d’excès pour ménager sa santé, mais on sait cela le jour où l’on est sur un lit de douleur. C’est un enseignement qui vient toujours trop tard, et qui, de plus, ale défaut de ne nous montrer les choses que par le petit côté. De ce que j’ai été mal reçu par une personne en telle circonstance, de ce que les amis à qui j’ai voulu emprunter de l’argent m’ont fermé leur porte, il n’en résulte pas que tous les hommes soient durs et impitoyables.

On arrive ainsi à se faire une foule de préjugés sur la vie mal observée. On a souffert une fois, on en conclut que les choses se passent toujoui’s de même; c’est raisonner comme cet Anglais qui, arrivant à Dunkerque, et reçu par une hôtesse flamande qui avait des cheveux roux, écrivait sur son carnet : « En France, toutes les femmes ont les cheveux roux. »

Voilà donc quelles sont nos ressources : l’éducation de la mère, l’éducation de l’école, celle de l’Église, et puis celle de l’expérience.

I.a civilisation moderne a ajouté à ces quatre espèces d’éducation une éducation complémentaire qui ne remplace aucune des quatre autres, mais qui les aide toutes et les éclaire. C’est l’éducation qu’on se donne à soi-même. Celte éducation, on ne peut guère se la donner qu’en communiquant avec les hommes, ou en les écoutant parler , et le meilleur nloyen de communiquer avec les hommes, ce sont les livres, parce que les livres nous ont oonservé l’expérience des temps passés. La lecture n’est - pas la science universelle, ce n’est pas non plus la sagesse

ÜliCOlUS POPULAIUES.

universelle ; mais un homme qui a pris l'habilude de lire peut toujours consulter sur chaque question une expérience plus grande que la sienne, et une expérience désintéressée.

Voilà l’avantage de la lecture. Savez-vous, en effet, ce que sont les populations qui n’ont pas de livres, par exemple les populations indiennes de l’Amérique ? Les Indiens n’ont point de passé, ils n’ont que des souvenirs vagues conservés par leurs vieillards. Aussi chez eux l’expérience ne fonde-t-elle jamais rien. Si l’un d’eux invente une arme plus parfaite que celle dont ils se servent habituellement, quand elle est détruite, il n’en reste plus même le souvenir. La civilisation n'a pas de prise sur des gens qui ne -peuvent s’appuyer sur le pa.ssé; ils sont comme des hommes sans mémoire, et c’est. pour cela qu’ils restent sauvages. C’est notre grand avantage à nous que d’avoir un passé ; nous vivons, nous pensons avec l'expérience de trois ou quatre mille ans accumulés, et cela grâce aux livres. Au contraire, ces populations-là vivent au jour le jour, et l’on est tout étonné de voir qu’après deux siècles d’établissement des Anglais en Amérique, les Indiens y sont aussi ignorants (|ue le jour où les premiers colons européens y ont mis le pied.

Le livre est donc l’expérience du passé. C’est mieux encore. Un livre est quelque chose d’animé, c’est un esprit qui revit en quelque sorte, et qui nous répond chaque fois que nous voulons l’interroger.

J'admire beaucoup la photographie; c'est une des belles découvertes qui honoreront notre siècle. Prendre le soleil pour instrument, et lui dire : « Tu me garderas le souvenir de ceux que j'ai aimés, c’est merveilleux. > Mais cette photographie, elle ne nous parle pas. Prenez au contraire un livre, le livre d’un auteur que vous n’avez jamais vu, un Molière si vous voulez, et voyez si Molière

DE I/ÉDUCATION QU’ON SE DONNE A SOI-MÈME. 37

n’est pas tout prêt à rire avec vous et à vous instruire ; prenez un la Fontaine, et voyez si ce n’est pas pour vous qu’il anime toute la création?

Maintenant revenons à nos idées d’éducation. Cherchons à quoi peuvent nous servir les livres, et pour notre corps, et pour noire esprit, et pour notre cœur.

Pour notre corps, d’abord, je crois que la lecture est d’une utilité considérable. Une des choses que l’on connaît le moins en France, c’est l’hygiène, c’est le soin que l’on doit prendre, non-seulement de soi-même, mais de son habitation, de son logement, de ses enfants. Et cependant la santé, c’est la fortune de l’ouvrier.

Combien d’ouvriers qui, de bonne heure, sont pris par des maladies cruelles, parce qu’ils n’ont pas eu ces premières notions qui les auraient empêchés d’entrer dans un logement malsain et dangereux? Mieux instruits, ils auraient clioisi une demeure plus éloignée peut-être, mais où ils auraient trouvé des conditions de salubrité qu’on ne rencontre pas au centre de la ville.

Vient la maladie d’un enfant. Quels sont les premiers soins à donner? on l’ignore. On va consulter les voisines, et l’on n’en est pas plus avancé qu’auparavant. Quatre voisines, quatre avis différents. Si, au contraire, on avait quelques notions d’hygiène, on pourrait prendre ces premières précautions qui facilitent plus tard le succès du médecin.

Quand il éclate une de ces épidémies terribles qui demandent tant de soins et de précautions dans une grande ville, l’administration, dans l’intérêt de la santé publique, fait tout ce qu’elle peut ; elle vous avertit, elle vous donne d’excellents conseils; mais elle ne peut installer un gendarme dans la maison de chaque individu pour lui faire observer toutes les mesures nécessaires. Ce gendarme,

LlStOUIlS l'OPULURKS.

je voudrais, moi , le mettre dans toutes les maisons; mais, pour ne gêner personne et pour ne pas grever le budget, je voudrais le mettre dans l’àme des pères de famille; je voudrais que de bons livres d’hygiène lui apprissent ce qu’il faut faire pour conserver la sauté de sa femme et de ses enfants. L’administration trouverait alors un peuple d’autant plus facile à persuader qu’elle serait l’écho de la pensée publique.

Voilà le premier effet de la lecture, et certes il n’est pas à dédaigner.

11 en est un second, qui ne me parait pas moins précieux.

On est ouvrier, on travaille et on a une grande con- ' fiance dans l’habileté de sa main. Cela est bien. Mais pourquoi la main est-elle habile? C’est que l’œiLla guide et que l’esprit a instruit l’œil; c’est parce qu’on a le sentiment de la forme et du beau qu’on est un habile sculpteur. Souvent aussi, en descendant plus bas, c'est par la même raison, qu’on est un habile manœuvre, et qu’on travaille avec goût dans tout ce que l’on fait.

Eh bien ! il y a dans les livres mille moyens d’étudier et de se former le goût. Ainsi, par exemple, pour tout ce qui touche à l’art du dessin, dans l’orfèvrerie, les papiers peints, j’ai toujours été frappé du bon goût qui règne dans ces industries ; ailleurs il n’en est pas ainsi. Pourquoi cela? C’est que, dans ces autres industries, on confond tous les styles; on associe un ornement du moyen âge à un ornement grec ou byzantin. Un artiste instruit ne tombe pas dans de pareilles erreurs ; il sait que dans un siècle tout est d’une pièce. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu’on pensera de nous dans l’avenir ; mais aujourd’hui rien n’est plus facile que de reconnaître à quelle époque appartient tel ou tel

DE L-ÉDUCATlüN QIJ’ÜN SE DONNE A SOI-MftJIE.

objet; rien n’est plus aisé que de dire envoyant un meuble, un service d’argenterie, un bijou ; ceci est du dixbuitièine siècle : c’est chiiTonné, c’est d’une forme qui n’est pas très-pure, mais qui ne manque pas d’agrément. L’art grec a aussi son caractère ; tout y est du môme style. Un trépied, un verre, un collier, une épingle seront reconnus au premier coup d’œil, pour appartenir à la Grèce. Il y a là un cachet d’élégance et de simplicité qui ne permet pas de se tromper.

Épurer le goût n’est pas le seul profit qu’on relire des ^ livres. En donnant des habitudes de raisonnement, en forçant les gens à mettre de la suite et de l’ordre dans leurs idées, la lecture fait d’excellents ouvriers. Ceci, au premier abord, peut sembler étrange, voici sur quoi je fonde mon opinion.

Il y a vingt ou vingt-cinq ans, le gouvernement anglais fit un enquête sur la condition des ouvriers. On en tendit des dépositions de toute espèce, et notamment la déposition d’un Suisse très-célèbre dans son pays, M. Escher, de Zurich. Je dis très-célèbre, en ce que c’est un citoyen qui, dans une république, a reçu un titre de noblesse, titre qui lui a été décerné par la reconnaissance publique. Il s'appelle M. Escher delà Linlh, parce qu’il a canalisé la Linlh, et qu’il a ainsi soustrait les malheureux riverains de ce petit cours d’eau aux miasmes pestilentiels et aux fièvres qui les décimaient. M. Escher avait, à cette époque, une grande fabrique de machines, qui existe, je crois, encore aujourd’hui. On lui demanda son opinion sur les ouvriers qu’il employait. « J’ai installé, dit-il, des machines anglaises, j’ai des ouvriers anglais et suisses et un grand nombre d’ouvriers italiens, des Napolitains. Les plus adroits sont les Napolitains; mais je n’ai jamais pu faire un contre-maître d’un Napolitain. 11 lui manque dans l’esprit, je ne .sais quoi de sérieux,

qui fait que les Suisses et les Anglais sont d’excellents contre-maîtres, et dont l’absence empêche les Ilaliens de le devenir. — Il est vrai, ajoutait-il, qu’il n’y en a pas un seul parmi eux qui sache lire. »

Ainsi, la culture générale de l’esprit vient singulièrement en aide au travail manuel. A facultés égales, tout ouvrier qui lit deviendra, au bout d’un certain temps, un meilleur ouvrier que celui qui ne lit pas.

Mais il n’y a pas seulement le travail, il y a le loisir. Il faut employer ce loisir, et ce n’est pas toujours aisé. Un des hommes les plus distingués de l’Angleterre , M. Cornewall Lewis, ministre des finances avant M. Gladstone, prétendait que la vie serait une chose fort agréable, si l’on pouvait en retrancher les plaisirs. Cette opinion paradoxale me paraît, quant à moi, parfaitement juste. Il me semble que rien n’est plus ennuyeux que les plaisirs ordinaires. Passer toute une journée à la poussière et à la chaleur, traîner des enfants, mal déjeuner et plus mal dîner, parler pour ne rien dire, peiner pour ne rien faire, revenir le soir harassé et la tète vide, c’est là un plaisir que je retrancherais facilement de la vie et bien d'autres de la même espèce. Mais il y a peut-être moyen de rendre le plaisir agréable ? Oui, c’est d’y mêler l’instruction. La nature et l’art, qui sont choses mortes pour l’ignorant, sont choses vivantes pour celui qui prend la peine de s’instruire.

Ainsi, par exemple, vous allez vous promener à la campagne. Certainement, sans avoir reçu d’instruction, chacun sera sensible à un beau jour ou à un mauvais temps ; mais l’homme qui aura fait un peu de botanique ou d’histoire naturelle trouvera un plaisir de chaque moment là où celui qui n’a point reçu d’éducation ne comprendra pas même qu’on puisse s’amuser. Il y a des jouissances infinies dans l’étude d’un brin d’herbe ou d’un insecte.

DE L’ÉDUCATION QU’ON SE DONNE A SOI-MÊME

Je citerai ma propre expérience. Bien que très-ignorant en botanique, j’ai du plaisir à voir un arbre, à l’étudier. Je me promène quelquefois aux Champs-Elysées. Vous savez tous qu’une administration intelligente a fait des Chainps-Élysées une promenade fort agréable ; mais vous ne savez peut-être pas que chacun des arbres qu’on y rencontre est une curiosité. 11 y a là des massifs de houx panachés qui font mon admiration. Qu’y a-t-il là de si intéressant? dira-t-on. Ce qu’il y a d’intéressant? Mais c’est une plante nouvelle en France, plante infiniment variée, conquête précieuse pour nos jardins. J’ai un véritable plaisir à la contempler. Et ces cèdres fleodora, ces arbres de toute sorte, ces fleurs exotiques, toutes ces richesses, conquises au loin et qu’on ne trouve que là, est-ce que celui qui en connaît la rareté ne les admire pas avec une certaine satisfaction? Avec un peu d’instruction, voilà toute la nature qui lui appartient. Lorsqu’on prend ainsi possession de la ‘nature, on est plus riche qu’aucun millionnaire, car partout il y a des arbres, la terre et le ciel. Tout cela est à nous, à une seule condition toutefois-, c’est que nous sachions éveiller et entretenir ce sentiment du beau qui est en nous, et que la vie des villes atrophie trop souvent. Mais avec l’instruction on peut le faire revivre, et c’est un sens nouveau qui nous est révélé.

Ce que je dis de la nature, je le dirai également de l’art. M. Nieuwerkerke, que nous devons remercier, a eu l’heureuse pensée de nous donner les Guides des musées. Ces livres sont ceux qu’on nous emprunte le plus souvent. On vient le samedi prendre à la Bibliothèque un guide du musée, et l’on va le dimanche étudier les statues, les tableaux, les vases, les bijoux, toutes ces merveilles de l’antiquité, du moyen âge et de la Renaissance. Tout cela nous étonne, tout cela charme nos

yeux, mais reraarquez-le bien, tout cela ne nous dit quelque chose que quand nous avons un peu étudié. Par exemple, lisez un livre bien fait sur la peinture italienne au seizième siècle, le musée changera d’aspect pour vous. Les grands peintres de la Renaissance, Raphaël, Michel-Ange, le Titien, vous parleront. Vous comprendrez tous ces tableaux, ils ont un histoire que vous connaîtrez, et vous reviendrez de votre visite au musée charmés et meilleurs ; car c’est là l’effet de l’admiration pour les belles choses, de rendre meilleur et d’élever Pâme vers le ciel. En même temps vous rentrerez chez vous avec plus de goût pour votre état; vous comprendrez mieux ce que vous faites et ce qui vous reste à faire quand vous aurez vu et étudié les œuvres du génie.

Permettez-moi de vous citer un souvenir d’enfance. Un jour que ma mère allait au bal, on lui amena un coiffeur qui avait une grande réputation. Son nom même est resté dans ma mémoire, il s’appelait Narcisse. Ma mère n’était pas prête, je causai avec le coiffeuf; cet homme me dit : « Monsieur, allez-vous au musée? — Je lui avouai que je n’y allais pas souvent. — Vous avez tort, me dit-il, il y a là une étude considérable à faire. Moi, monsieur, j’y vais le plus souvent possible; eh bien! c’est une chose étrange, mais je n’ai trouvé que deux peintres qui sachent coiffer les femmes : l’un, e.st Raphaël, c’est un homme admirable, il ni’a inspiré mes plus belles coiffures; le second, c’est M. Guérin. Quant aux autres, ils n’y entendent rien. » Voilà un homme qui avait trouvé une source de plaisirs inconnus et de nobles sensations, un artiste modeste qui perfectionnait son œuvre en élevant son âme par le culte du beau.

La lecture a encore un intérêt plus général. Nous sommes tous plus ou moins ouvriers à nos heures; je

DE 1,’ÉDLXATION QIJ’ON SE DONNE A SOI-MÉME

crois que je puis employer ce mot pour mon compte, car je vous réponds que travailler sept ou huit heures par jour avec une plume, dans un cabinet, use tout autant que le travail au grand air. Mais, qui que nous soyons, nous ne sommes ouvriers qu’en passant, nous sommes des hommes toujours. Nous quittons la veste, le tablier, nous rentrons à la maison pour vivre avec nos femmes et nos enfants, et nous avons tous également alors les soucis de la vie et les chagrins auxquels personne ici-bas n’échappe, pas plus les riches que les pauvres. Où trouver des consolations? Ce n’est pas en général chez nos amis. Je ne sais si je suis mal tombé depuis que je suis au monde, mais je n’ai jamais vu quelqu’un plongé dans le deuil sans qu’on lui adressât des consolations qui, à sa place, ne m’auraient nullement consolé. Si vous êtes malade, les paroles qu’on vous adresse sont du genre de celles qu’on me prodiguait dernièrement : a Oh ! ce n’est pas étonnant si vous avez mal aux yeux, me disait-on, vous avez trop travaillé. » Merci de vos consolations ! Si vous perdez une personne aimée, on vous prouve que cette personne était bien âgée ou qu’elle était très-délicate, et qu’il faut se résigner à ce qui était inévitable. Toutes ces consolations ne font qu’aigrir le vrai chagrin.

Où donc trouver des amis véritables? Dans les livres.

Là sont des gens qui ont souffert et qui ont raconté ce qu’ils ont souffert, des amis qui ont vécu souvent plusieurs siècles avant nous, mais qui nous consolent, parce qu’ils viennent mêler leur douleur à la nôtre, ils pleurent avec nous. C’est là ce que l’on trouve dans les livres, et surtout dans le livre par excellence, l’Evangile. Quand votre mère sera malade, quand votre femme sera • souffrante lui offrirez -vous ces consolations banales dont je parlais tout à l’heure? Non ! 11 existe un livre

DISCOURS l'OPULAlUES.

qui est dans notre Bibliothèque et qui est fait pour la consolation de celui qui souffre. C’est l’Évangile; lisezen quelques pages à votre mère, à votre femme, vous comprendrez alors ce que c’est que ce livre, que peutêtre vous avez trop longtemps dédaigné. C’est le Christ lui-même qui viendra s’asseoir au chevet du malade pour le consoler et lui rendre l’espoir.

En essayant de vous démontrer l’importance de la lecture, messieurs, je sens très-bien qu’il n’est pas toujours facile d’avoir des livresi C’est pour répondre à cette difficulté que nous avons créé noire Bibliothèque. Tout le monde ne peut avoir des livres, mais nous en offrons à tout le monde. Il est difficile de croire qu’on ne puisse pas trouver 8 sous ou 4 sous par mois pour les employer à cet usage, et moyennant cette petite redevance nous mettons à votre disposition tout ce qu’il y a de bon et d’excellent. Nous n’avons pas. Dieu merci, des livres faits pour les ouvriers. Non, les meilleurs livres, les meilleurs classiques, les ouvrages les plus parfaits de l’antiquité et des temps modernes, tout cela est à votre disposition. Venez donc nous aider, nous avons besoin de vous, de votre concours comme souscripteurs, de voire argent, môme de vos livres. Oui, si vous avez un livre chez vous qui ne vous serve pas, apporlez-le, et je vous motitrerai quelque chose de prodigieux et qui va bouleverser toute la science de M. Lionnet, le membre de notre Conseil, qui connaît le mieux les mathématiques.

C’est ce que j’appelle la règle de société. Vous nous apportez un livre. Nous sommes cinq cent quarante souscripteurs qui tous lirons votre livre; c’est exactement comme si vous nous apportiez 540 volumes, c’est la • multiplication par l’addition. Vos seriez donc presque coupables de ne pas venir avec nous, de nous refuser votre concours, car jamais œuvre n’a été plus belle, et

DE L'ÉDUCATION QL’ON SE DONNE A SOI-MÉME

jamais les circonslances n’ont été plus favorables. Vous n’avez pas d’opposition à craindre de la part du*gouvernement. Le gouvernement s’est montré des plus favorable à l’établissement de ces bibliothèques. 11 s’essaye de plus d'une façon à multiplier le nombre des lecteurs. Il me sera permis, à moi qui suis peu suspect de flatterie envers le pouvoir, de dire que le ministre * qui a créé vingt mille classes d’adultes en France a fait une grande chose. Songez-y! Vingt mille classes d’adultes, c’est quatre cent mille ignorants qu’on instruit, quatre cent mille aveugles à qui on ouvre les yeux, une armée tout entière, mais une armée qui ne tue personne, tout au contraire, l’armée de l’industrie, de l’économie et de la paix.

L’administration ne nous a pas été moins favorable. Depuis le premier jour qu’on m’a fait l’honneur de me proposer d’être le président de cette Bibliothèque, je n’ai trouvé partout que bon vouloir ; on est venu audevant de nous. Je crois, de plus, que depuis deux ans nous n’avons inquiété personne, et je dois rendre cette justice à l’administration que personne ne nous a inquiétés. Nous avons trouvé une facilité extrême : profitons-en ! On nous permet de nous réunir pour nous instruire, réunissons-nous et instruisons-nous; c’est ainsi qu’en usant de notre droit avec sagesse et fermeté nous conquerrons d’autres droits et que nous gagnerons les libertés qui nous manquent.

On dit souvent : La France est un grand peuple par les armes, parla littérature, par les arts; mais, quand on dit cela, que fait-on? La France, c’est nous tous, et par conséquent c’est chacun de nous ; mais., si chacun de nous reste tranquille, la France ne fleurira pas. On a

' M. Duruy.

DISCOURS l'Ol'UUAIllF.S.

beau être une grande armée, si personne dans celte armée ne tire son coup de fusil, on sera battu. Rien ne vous gêne aujourd’hui, tout vous convie à vous élever vous-môme; venez donc vous inscrire à notre Bibliothèque, et soyez les bienvenus !

Quel sera le résultat de ce mouvement qui se propage partout aujourd’hui ? Je crois que ce résultat sera considérable.

En soi, une Bibliothèque de cinq cents souscripteurs, c’est peu de chose, mais cette Bibliothèque, elle est de nature féconde, elle a déjà fait des petits, et beaucoup ; aussi je ne doute pas que dans quelque temps il n’y ait dans toute la France des bibliothèques mises à la disposition du peuple, auquel on aura appris à lire.

Ce qui doit résulter de'ce changement est énorme. Sous le règne de Louis XIV, un sergent, dit-on, écrivit au grand roi pour lui offrir trois mille bons soldats, bien armés et bien équipés, qui ne coûteraient rien à nourrir ni à vêtir. La proposition était extraordinaire, mais comme dans notre pays on a toujours beaucoup aimé les soldats , on ne la dédaigna point. Je crois même que si aujourd’hui on écrivait une lettre pareille au ministre de la guerre, il chargerait un aide de camp de voir l’individu qui l’aurait écrite. Le sergent, avait eu une idée très-juste. Jusque-là les sousofficiers de l’armée française avaient des hallebardes, pourquoi, je ne sais trop et je n’ose rien dire, car voilà le général Favé qui pourrait me reprendre. Le sergent proposait de leur donner un fusil et une baïonnette et d’en faire trois mille soldats. La chose était simple, seulement personne n’y avait pensé.

Eh bien ! nous, fondateurs de la Bibliothèque, nous avons une prétention bien plus haute : ce n’est pas trois mille hommes, ce n’est pas trente mille ; ce n’est pas

DE L’ÉDUCATION UU’ON SE DONNE A SOI-MÊME. 4Î

trois cent mille, c’est plus de trente millions d’hommes auxquels nous voulons donner d’une façon figurée, un fusil et une baïonnette. C'est plus de trente millions d’individus auxquels nous voulons ouvrir les yeux, dont nous voulons décupler la puissance. Voilà quel est le grand objet de cette propagation de la lecture. Seulement, comme en toutes choses, pour réussir il faut commencer par le détail et agir sur place, individu par individu.

Mais, si les moyens sont petits, le but est grand, et vous voyez qu’il n’est pas impossible d’y atteindre. Ou n’a qu’à considérer le point où en était la France il y a trente-cinq ans et le point où nous sommes arrivés aujourd’hui, pour ne point désespérer de l’avenir.

Enfin, je dirai que de celte Bibliothèque (c’est une opinion personnelle que j’exprime), j’attends encore un résultat, que peut-être beaucoup de gens qui se proposent aujourd’hui d’instruire le peuple n’ont pas aperçu. Ce que j’attends des bibliothèques, c’est l’apaisement des esprits par l’instruction.

Depuis plus d’un siècle, nous avons vécu de révolution en révolution. L’effet nécessaire de ces bouleversements, c’est[de créer des partis, et des partis qui ne se pardonnent rien l’un à l’autre. Ils ont eu assez de succès et do revers pour ne jamais désespérer dans les revers et ne jamais être très-tolérants dans le succès.

Je crois qu’il y a un terrain commun sur lequel on peut se rencontrer et se donner la main. Ce terrain commun, c’est la vérité.

Toutes les fois qu’une question sera sérieusement examinée en France et mise à la portée de tout le monde, il se fera une opinion publique, qui ne sera ni bleue, n rouge, ni blanche, mais qui sera l’opinion du pays et non d’un parti. C’est ce que nous voyons en ce moment

DISCOÜKS POPULAIRES.

pour la liberté commerciale. 11 y a dans tous les partis des gens qui veulent la liberté commerciale et d’autres qui ne la veulent ''as; la question n’est plus une question de parti, mais une question nationale. La lumière commence à se faire, elle finira par triompher. Répandons l'instruction, et plus nous instruirons le pays, plus la vérité sera la chose dominante. Nous arriverons ainsi à éteindre les passions, qui jusqu'à présent ont retardé l’avénement de la liberté. Nous y gagnerons encore de chasser cette superstition du passé que je rencontre devant moi chaque fois que je revendique nos droits. Il est très-bien de respecter ses ancêtres; mais il est très-mal d’épouser leurs passions et souvent même leurs folies.

Aujourd’hui, quand on réclame la liberté, on vient vous dire : « Êtes-vous du parti de Robespierre? — Non. — Alors vous n’êtes pas des nôtres! — Je suis du parti de la liberté. »

Supposez au contraire qu’une étude plus attentive nous fasse mieux connaître le passé et ce que nos pères voulaient au fond, supposez que nous arrivions à faire la part de leurs fautes et de leurs vertus, que nous repoussions les premières et que nous acceptions les dernières, alors nous marcherons vers l’apaisement des passions ; mais nous n’y pouvons marcher que par la diffusion de l’instruction.

Je ne veux rien affaiblir des services que nous ont rendus nos pères, je ne veux rien diminuer de l’admiration que nous avons pour les immortels principes de 1789, principes que j’ai toujours défendus. Je veux seulement les épurer, en effacer tout ce qui a pu les souiller et les rendre à leur beauté première. Ma devise est celle de nos premiers constituants : Liberté, ÉgaUté, Fraternité. Je ne rien à retrancher de celte noble devise ;

DE L’ÉDUCATIOi< QU’ON SE DONNE A SOI-MÊME.

mais l’instruction nous amènera à en mieux comprendre le sens et la portée.

Liberté ; mais non pas celle qui a des mains sanglantes. Notre liberté à nous est celle qui use de ses droits jusqu’au bout, mais qui connail ses devoirs, et qui les remplit aussi jusqu'au bout.

Égalité; mais non pas celte égalité par en bas, celte égalité jalouse qui est toujours prête à servir pourvu qu’on serve avec elle. Ce qu’il nous faut, c’est cette égalité par en haut, qui élève tous les hommes, en leur donnant les mêmes idées, en leur faisant parler la même langue , en leur donnant un même cœur.

Fraternité; non pas seulement celte chanté qui soulage des maux incurables, mais cette fraternité qui fait que pauvre ou riche, fort ou faible, jeune ou vieux, chacun s’entr’aide, se soutient, s’appuie pour marcher ensemble vers la conquête d’un meilleur avenir; celle fraternité, qui condamne deux maux que Dieu n’a pas faits : l’ignorance et la misère.

Dieu n’a pas fait l’ignorance, car le fils de Dieu a apporté sur la terre celte parole magnifique : « Cherchez la vérité, la vérité vous affranchira. » Et saint Paul a dit à son tour : « N’éteignez pas l’esprit, éprouvez toutes choses, et gardez ce qui est bon. »

Dieu n’a pas fait la misère. Il a fait sans doute la pauvreté ; mais, en donnant à l’homme un corps bien constitué, une âme à exercer, il lui a donné le moyen de se tirer de la pauvreté. La misère est le résultat de vices qu’il faut combattre ou d’une fatalité nalurelle qu’une société civilisée doit réparer.

En gardant cette devise : Liberté, éfjalite', fraternité, nous soutiendrons d’une main ferme notre vieux drapeau, et nous étonnerons le monde par une grandeur inconnue.

50 DISCOUliS l'üPULAIhES.

La France est le premier pays du monde par la guerre : pourquoi ne le serait-elle pas par les arts de la paix, l’instruction, le bonheur, la moralité de ses citoyens? Pourquoi ne serions-nous pas un peuple grand aux yeux du monde et agréable aux regards de Dieu?

TV

I/ART D’ÊTRE HEUREUX

Discours prononcé à Versailles, le 12 août 1860, à la distribution des prix de l’institution Bertrand.

Mesdames, messieurs,

Un usage ancien, un usage respectable, veut que, chaque année, quand revient cette fête de famille, un ami de l’éducation et de la jeunesse adresse quelques conseils à ces enfants qui sont déjà ou qui seront bientôt des hommes.

Tous les conseils sont bons en pareil jour. Tous les discours sont permis, à une seule condition, c’est qu’ils ne soient pas longs. Les vainqueurs sont pressés d’emporter leurs couronnes, les vaincus sont impatients d’entrer en vacances, et les mères ne sont pas moins impatientes que les enfants. J’ai passé par ces épreuves, j’ai une profonde sympathie pour cette attente inquiète; aussi je vous promets de ne pas abuser trop longtemps de votre attention.

Avant tout, je voudrais vous féliciter de la façon dont l’année s’est passée. Si j’en crois le témoignage de vos maîtres, l’année a été bonne, et je puis ajouter que les faits sont là pour prouver que vous vous êtes glorieusement conduits.

DISCOUllS POPULAIRES.

Depuis quatre ans que l’institution de M. Bertrand existe, quatorze enfants ont été reçus à l’École des arts et métiers de Chûlons. Cette année, on en a présenté trois, iis ont été reçus les trois premiers. Au concours pour le brevet d’instituteur, c’est un élève de l’institution Bertrand qui a été reçu le premier ; deux élèves ont été reçus à l’École normale de Versailles; un élève a été reçu le premier de sa série à la Flèclie : et enfin, dans ce concours où une municipalité intelligente veut s’assurer du niveau des études, dans le concours de géométrie de la ville de Versailles, trois élèves de l’institution ont été couronnés ; ils ont eu les deux premiers prix et le premier accessit.

Ce sont là des faits qui parlent. Versailles doit se féliciter qu’un jeune homme de courage et de talent l’ait doté d’une école qui lui manquait. H. Bertrand prouve ainsi qu’il entend parfaitement la science de l’éducation ; et comment ne l’entendrait-il-pas ? Il est d’une famille où rtoblessa oblige. 11 n’y a que trois jours, en effet, nous avons eu le bonheur de voir couronner le père de M. Bertrand, de lui voir décerner la première médaille, la médaille de l’Empereur, pour les soins qu’il a donnés aux cours d’adulles.

11 y a sans doute à Versailles des noms plus éclatants, mais, pour moi, je n’en connais pas de plus foncièrement honorable que celui de ces deux hommes qui se dévouent à l’éducation de nos enfants.

Maintenant, mes enfants, je vais vous adresser des conseils. Je vous appelle franchement mes enfants et je laisse de côté vos pères et vos mères ; tant pis pour eux, la fête est pour vous ; c’est à vous qu’appartient aujourd’hui le premier rang et l’honneur.

Je voudrais vous donner un grand secret que m’a appris l’expérience, je voudrais vous apprendre l’art d’étre

L’ART D’ÉTRE HEUREUX

iieureux. Certainement, même un jour de distribution de prix, on peut donner vingt minutes d'attention pour connaître un pareil secret, pour apprendre à être heureux toute sa vie. Écoutez-moi donc avec attention.

D’abord, ne me prenez pas pour un des ces charlatans qui ont trouvé le moyen de guérir toutes les maladies qui n’en sont pas. 11 y a dans notre vie deux parts : l’une qui nous appartient, l’autre qui n’est pas à nous, qui dépend d’une volonté supérieure, La mort de ceux que nous aimons, les maladies violentes qui nous abattent, celles plus ter(ibies qui nous rongent et nous dtent nos forces, les ruines soudaines et imméritées, tous ces accidents de la fortune, nul ne peut les prévenir, et je ne suis pas plus habile qu’un autre. 11 faut se résigner sous une main toute-puissante; c’est là une part de la vie dont nous ne disposons pas. Mais être en paix avec soi-même, savoir vivre avec les autres, ne pas s’ennuyer de la vie, supporter avec courage les accidents inévitables de la condition humaine, tout cela peut s’apprendre, tout cela peut s’enseigner. Si jeune que l’on soit, on peut réfléchir aux moyens d’arranger, d’organiser sa vie de manière à la rendre la plus heureuse ou, du moins, la moins malheureuse possible. Que faut-il faire pour cela? Voilà justement ce que je veux vous enseigner.

Vous avez tous entendu parler du peuple athénien, le peuple le plus intelligent, le plus artiste qui ait paru sur la terre. Ce peuple avait une passion pour la parole qui n’a été égalée que par nos ancêtres les Gaulois, qui, nous dit-on, n’aimaient que deux choses, bien parler et se battre; il faut avouer que leurs descendants ont conservé leurs qualités et leurs défauts.

Chez les Athéniens , la parole jouait un grand rôle : aussi l’art d’être orateur, l’art de faire passer ses sentiments et ses passions dans l’àme du public, ètail-il con-

sidéré comme un art sacré et que tout citoyen devait étudier.

On demandait un jour au plus habile des orateurs d’Athènes, à Démosthène, ce qui constituait l’éloquence, quelle était, suivant lui, la première qualité de l’orateur, il répondit : Yaction ; on lui demanda alors quelle était la seconde : l’action, dit-il encore, et la troisième : toujours Yaction! Eh bien, c’est ce mot que je prends, non dans le sens du geste que lui donnait Démosthène , mais dans le sens que lui attribue le langage ordinaire, et je vous dis: Voulez-vous avoir le secret de la vie, savoir 'comment on la rend heureuse, je résume toute ma doctrine dans ces trois mots: Yaction, Yaction, Yaction!

Nous avons reçu en naissant un corps et une âme, un corps qui a besoin de se développer, une âme qui a besoin de s’épanouir. Et, dans cette âme, nous distinguons l'intelligence, qui saisit la vérité, et puis ce que nous appelons l’âme dans un sens plus restreint, la volonté, l’affection. Corps et âme, tout cela ne peut vivre, tout cela ne peut se développer qu’à la condition d’agir. Si vous comprenez cela, vous avez la science de la vie.

Je prends le premier exemple, le corps. Avez- vous jamais remarqué dans les promenades publiques de belles voitures où s’étendent de beaux messieurs et de belles dames? Les chevaux sont magnifiques, les voitures superbes, mais, règle générale, ces messieurs bâillent et ces dames aussi. Quel est donc le malheur qui les a frappés? Ils ne vivent pas, ils n’agissent pas! Leur corps est inerte, et à la suite de cette inertie arrive l’ennui, la fatigue, la maladie même. Je dis la fatigue, car, assurément, il n’y a personne de plus fatigué que les gens qui ne font rien. Au contraire, trouvez-moi un chasseur qui se plaigne de la ^fatigue , trouvez-moi un nageur qui ne soit pas heureux de nager? En voiture, on s’ennuie. Mais j’ai

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VU en Suisse les gens les plus riches, heureux de s’en aller dans la montagne, le sac sur le dos, un bâton ferré à la main, aux pieds leurs gros souliers huilés. Bien souvent ils m’ont répété qu’une course dans les Alpes était un des plaisirs les plus vifs qu’ils aient éprouvés. Et, tous les ans, ils prennent quelques jours sur leurs affaires pour cet exercice qui les délasse et les rajeunit.

11 y a là une loi de notre nature qu’un grand philosophe grec, Aristote, avait constatée. 11 s’était demandé ce que c’était que le plaisir, et, dans sa Morale, il était arrivé à cette découverte curieuse, à cette vérité qu’on a trop laissé tomber dans l'oubli ; c’est que le plaisir n’est que le résultat d’un effort; c’està l’effort accompli que la nature bienfaisante attache le plaisir. Ayez faim, tout dîner, n’est-ce pas, est excellent. C’est ainsi que par une loi admirable, ce qui est le bien de notre corps est en même temps le plaisir de notre corps. Voulez-vous donc être heureux physiquement : agissez !

Vous me direz que le conseil en ce moment n’est pas très-nécessaire. On ne vous -reproche pas, en générai, de ne pas assez remuer, on vous reproche plutôt de trop remuer. Cela prouve que vous exercez peutêtre trop le corps et pas assez l’esprit. Mais retenez mon conseil pour l’avenir, et, à mesure que les années arriveront pour vous, si vous voulez que votre esprit conserve son énergie, exercez votre corps.

11 faut, comme le disaient les anciens, avoir une âme bien portante dans un corps bien portant. Les deux se tiennent. Quand le corps est inerte, l’esprit souffre de cette langueur. Ainsi donc, encore une fois, letenez mon conseil : Pour le corps, l’action c’est le plaisir.

Passons maintenant à l’intelligence, û cet instinct divin qui nous pousse à chercher la vérité. Si vous ne l’exercez pas, vous serez malheureux.

DISCOURS POPDLAIRKS.

Savez-vous ce que c’est que l’ennuiŸL’ennui vous prend souvent en vacances. D’où vient cela; pourquoi s’ennuiet-on quand on s’amuse trop longtemps? Quand vous avez passé quelque temps à courir, à sauter, votre estomac vous dit que vous avez faim, et alors vous lui donnez des aliments. Votre esprit, quand il s’ennuie, souffre aussi, il vous demande de le nourrir. L’ennui n’est pas autre chose que cela, c’est la faim de l’esprit. Il faut donc occuper voire pensée, et c’est d’autant plus nécessaire, que, si vous ne l’occupez pas maintenant que vous êtes jeunes, au bout de quelques années, cet appétit, ce désir de l’esprit disparaîtra. Or, l’homme qui en est arrivé là descend au-dessous de l’animal. N’ayant plus de curiosité, il est incapable d’avoir du plaisir.

11 faut donc cultiver votre esprit pour échapper à l’ennui. Il vous le faut encore pour faire fortune. Je vous parle sérieusement. Vous entrez tous dans cette institution avec le désir de vous préparer à une profession. C’est une condition excellente. Faire fortune est très-bien et je vous souhaite à tous d’y réussir. Mais vous ne pouvez le faire qu’en travaillant, qu’en exerçant votre esprit. Beaucoup de gens disent : « A quoi bon ? Que de gens font fortune sans se fatiguer la cervelle?» C’est ce qui les trompe. Étudiez le monde, vous verrez que ce qui règne partout, c’est l’esprit, c’est la pensée. Vous entrez dans un atelier, dans une manufacture de coton, je suppose, vous voyez ces machines ingénieuses, ces cylindres qui filent le coton. Un fil se casse, une main de fer le rattache. Vous admirez ce mécanisme merveilleux. Mais qu’est-ce que cette machine? C'est la pensée d’un homme qui s’est incarnée dans le fer ; ce métier n’agit que parce qu’il y a eu un homme qui l’a animé, qui lui a donné quelque chose de sa force et de son intelligence.

C’est donc l’esprit qui gouverne la matière ; et plus

L’ART D’ÊTRE HEUREUX

votre esprit sera cuUivé, plus vous aurez chance de faire fortune. On ne se doute pas du rôle que joue la pensée dans la création de la richesse. 11 y eu a cependant des exemples curieux. Croiriez-vous que, dans ce grand pays de l’Amérique de Sud qu^on nomme La Plata , il n’était pas possible, il y a dix ans, de trouver du beurre frais? On y faisait venir le beurre de Hollande. La Plata est cependant un pays de pâturages, et de pâturages immenses. La statistique révéla un jour qu’il y avait là six millions de vaches. Avec six millions de vaches, on n’avait pas de beurre! Quemanquait-il-donc? L’esprit d’un seul individu. 11 fallait un homme qui eût le courage d’aller s’enquérir en Hollande et en Normandie de lajnaniéredont se fabriquele beurre, et qui dotât de cette industrie toute une nation.

Lorsque l’Écosse fut réunie à l’Angleterre, les Écossais s’effrayèrent de cette réunion : ils se demandaient ce qu’ils deviendraient en présence de ce grand pays d’Angleterre, et, suivant l’expression consacrée, ils avaient peur, disaient-ils, que la baleine n’avalât Jonas. Comment s’en sont-ils tirés? Ils ont fondé des écoles, ils se sont instruits, ils ont travaillé, ils ont établi des fabriques de toute espèce. Aujourd’hui l'Ecosse, qui n’a que trois millions d’habitants, pas plus que la ville de Londres, fabrique la moitié des machines que l’Angleterre fournit au monde entier. Il n’y a guère d’Écossais qui ne dise en se frottant les mains: « Ce n’est pas la baleine qui a avalé Jonas, c’est Jonas qui a avalé la baleine. »

L’esprit, c’est Jonas; c’est lui qui, luttant avec l’énorme matière, doit avaler la baleine. Si vous voulez réussir, suivez l’exemple des Écossais.

11 y a un pays qu’on cite toujours quand il s’agit d’éducation, c’est la Nouvelle-Angleterre, dans l’Amérique du Nord. 11 y a vingt ans qu’un grand, citoyen, M. Ho-

race Mann, y a régénéré l’éducation primaire. L’éducation primaire en Amérique est à peu près l’éducation que vous recevez à Versailles, dans l’école de M. Bertrand. Or, depuis vingt ans, la population de la Nouvelle- Angleterre a doublé, et en même temps la production a triplé. Elle n’aurait dû que doubler, dans les proportions ordinaires; mais les Américains qui savent, comme nous, qu’on ne réussit ici-bas qu’avec des capitaux et des machines, ont découvert un fait énorme, une vérité trop peu sentie jusqu’à présent, c’est que le premier des capitaux c’est l’homme qui crée la richesse, que le premier des outils, c’est l’homme qui seul invente et fait marcher les macjiines. Au lieu donc de prendre des voies détournées pour encourager la production des capitaux, les Américains ont été droit au but, ils ont voulu perfectionner l'homme même. C’est à l’intelligence qu’ils se sont adressés. Voilà comment ils ont pris une des premières places parmi les peuples riches et civilisés. Vous voyez donc l’intérêt que nous avons à cultiver notre esprit.

11 peut sembler que je m'éloigne du programme que je m’étais tracé. Je vous ai promis, non pas de vous enseigner le secret de laire fortune, mais celui d’être heureux. Les deux choses se tiennent. Le grand secret pour être heureux, c’est encore de travailler, c’est d’occuper son esprit d’abord pour faire ses affaires et ensuite pour se distraire, s’instruire et éviter l’ennui. Grâce àla lecture, le monde entier vous appartient. La lecture ennuie peut-être quelques-uns de ces petits enfants que j’aperçois là-bas.Mais plus tard elle leur donnera une clef bien autrement magique que celle de la Barbe-Bleue, la clef d’une richesse inépuisable et de trésors infinis. Tout ce que les hommes ont fait de beau, de bon, d’utile, d’agréable, se trouve dans ces livres que l’imprimerie met à votre disposition.

1/AllT D'ÉTRE HEUREUX.

11 n’y a pas d’ennui qui résiste à la lecture quand on s’y habitue de bonne heure. Montesquieu disait qu'il n'avait pas eu de chagrins qu’une heure de lecture n’pit dissipés. Je n'irai pas aussi loin, mais certainement, en lisant, vous charmerez ces heures perdues qui tiennent une si grande place dans la vie et s’y traduisent en ennui. De plus, vous n’aurez pas seulement le plaisir de lire, vous vous formerez le goût. Or, pour toutes les professions que vous allez embrasser, vous former le goût est chose nécessaire. 11 semble que lorsqu’on parle ainsi, on exagère. Il n’en est rien ; qu’on fasse des machines, qu’on soitarchitecte, ingénieur, bijoutier, menuisier ou maçon, il faut du goût. Ainsi moi qui souvent n'ai rien à faire, à Versailles, je me promène dans les rues. J’y éprouve un plaisir qui ne fait de tort à personne, car j’y ai découvert une richesse que peu de gens ont remarquée. Je suis grand amateur de vieux balcons, de fer travaillé ; je trouve qu’il n’y a rien d’horrible comme ces balcons en fonte qu’on fait aujourd’hui, rien de joli, au contraire, comme ces balcons travaillés au marteau, où l’on sent la main et la pensée de l’ouvrier. Personne n'y fait attention, il y a cependant là des choses charmantes, et qui font honneur aux serruriers d’autrefois. Or, aujourd’hui, si j’allais demander qu’on me fil un balcon pareil, je ne trouverais pas d'ouvrier. Le goût n'y est plus. C’est un art perdu que vous réinventerez peutêtre quelque jour.

Quel que soit votre état, il y aura toujours place pour des améliorations faites avec goût. C’est là un moyen de fortune que l’instruction seule peut donner. Quand une fois on arrive à la beauté, rien n’est plus aisé que de rencontrer des gens qui l’apprécient. Elle frappe par ellemême! Il y a donc pour vous plaisir, profil et honneur à vous instruire.

Maintenant j’arrive à cette partie la plus profonde de l’âme, la volonté, qui a besoin aussi de s’exercer.

Ce qui manque, non pas seulement aux enfants, mais aux pères, je n’ose pas dire aux mères, c’est la volonté.

Il semble que rien ne soit plus honnête, plus convenable que de faire ce que fait tout le monde, c’est-à-dire de ne rien faire et de se traîner dans le même sillon.

On a toujours peur de se compromettre : « AhImonDieu, si j’étais original ! » Où serait donc le mal, si vous étiez original? Cet enfant, dit-on, est volontaire. Tant mieux; gardez-vous de tuer en lui la volonté, c’est l’instinct du bien ! A détruire en nous toute espèce de vouloir, on fait de nous une population de gens très-braves quand ils sont commandés, mais incapables de se diriger quand ils sont seuls. On s’engourdit dans une indolence complète; on s’en remet aux événements du soin de nous pousser où ils veulent. On dit : i Je ferai telle chose quand tout le monde le fera, demain, plus tard ! » Les Espagnols, qui ' ne font pas grand’chose cependant, ont un proverbe qui m’a toujours frappé par sa justesse ; ils disent que par le chemin de bientôt, de tout à l’heure, par la grande route de demain', on arrive au château de rien du tout... C’est un château en Espagne. Les Anglais sont des hommes tout différents. J’ai entendu conter que lord Wellington, quand il lui arrivait une lettre, avant de l’ouvrir, prenait son papier, sa plume et son écritoire pour y répondre immédiatement. Le même s’était fait faire un lit qui n’était guère plus large que ce bureau, et répondait à son aide de camp, qui lui disait : « Mais, général, vous ne pouvez pas vous retourner dans ce lit. — Monsieur, quand on se retourne dans son lit, c’est qu’il est temps de se lever. »

Voilà ce que peut la volonté. Nous pouvons avoir de l’esprit, des qualités, de l’argent, mais, si nous n’a-

L’ART D’ÈTRE HEUREUX

VOUS pas celte force, ce ressort intérieur qui donne le mouvement partout, nous n’arriverons à rien, et surtout nous n’arriverons pas à être heureux. L’exercice de la volonté est une des plus grandes jouissances de la vie! L’homme qui se trouve de l’autre côté du fossé qu’il a franchi, celuMà éprouve un plaisir véritable; mais quand ce n’est pas un fossé qu’on franchit pour s’amuser, quand c’est un art qu’on étudie, une science qu’on approfondit, une entreprise qu’on mène à bout, le plaisir, le bonheur sont infiniment plus grands. On s'estime soimême en songeant qu’on a fait son devoir, et qu’on est utile à soi-même et aux autres.

Ce n’est pas tout. Il y a en nous, derrière la volonté, une puissance plus intime et plus profonde, c’est l’affection, l’amour ! L’amour, voilà une force qu’il faut exercer. Bien des enfants se disent : ma mère m’aime, et ils sont satisfaits. Mais ce n’est rien d’être aimé, ce peut être le mérite d’un imbécile ; ce qui est beau, c’est d’aimer. On m’a raconté l’histoire d’un enfant malingre et gâté que sa mère aimait passionnément. Comme toutes les mères passionnées, elle était au désespoir quand elle voyait son fils pleurer, elle cédait à tous ses caprices pour apaiser ses larmes, c Mon ami, disait un jour quelqu’un à cet enfant , il faudrait travailler pour faire plaisir à votre mère. » Il répondit naïvement ; * Qu’est-ce que ma mère veut encore de moi ; est-ce que je ne me porte pas bien? » 11 croyait avoir fait quelque chose de magnifique pour sa mère en se portant bien! Si, au lieu de se laisser aimer avec indolence, il avait sérieusement aimé sa mère, il aurait répondu tout autrement.

Mes enfants, voulez-vous être heureux, occupez-vous du bonheur des autres. Par exemple, parmi vous il y en a quelques-uns qui vont rester en place sur leurs bancs, tandis qu’on appellera leurs camarades pour les couron-

lier. S’ils se disaient : l’année prochaine, je ferai une surprise à ma mère, moi aussi j’aurai des couronnes à lui porter, je leur affirme que l'an prochain, à pareille époque, ils éprouveraient un bonheur plus vif qu’ils n’en ont goûté de leur vie. S’ils ne me croient pas, qu’ils en essayent !

Ce n’est pas sa famille seulement qu’il faut aimer, ce sont ses camarades. Des souvenirs de ma jeunesse, il m’est resté celte impression, c’est que, sur les bancs de l’école (je ne sais pas si les choses ont changé) on est assez égoïste, on fait plus volontiers avec ses camarades l’échange d’un coup de poing que d’un service. Cela ne rend pas heureux! Aimez, obligez tous ceux que vous pouvez aimer et obliger, et alors vous découvrirez que vous avez en vous un trésor d’affection. 11 y a beacoup de gens qui ferment ce trésor à clef, ils ressemblent à des avares. A quoi sert la fortune aux avares? A rien, puisqu’ils n’en usent pas. 11 en est de même de l’affection. Répandez largement votre affection et vous serez heureux.

Ainsi tous mes conseils et toute ma science se résument en ceci : pour le cœur, pour l’intelligence, pour le corps, l’action c’est le bonheur. Exercez votre corps, votre intelligence, votre volonté, votre cœur, donnez-leur l’aliment que chacun réclame, vous serez heureux.

Je voudrais maintenant faire une dernière réflexion. J’ai eu le plaisir d’aller visiter votre institution. 11 y a une chose qui m’a fort intéressé, c’est la tenue des livres. C’est avec l’élude de la tenue des livres qu’on a habitué le peuple américain à cet esprit d’ordre qui le caractérise. C’est une des causes de sa prodigieuse fortune. On m’a fait voir un livre de caisse et le modèle d’un grand journal. Le livre de caisse était très-bien tenu. J’ai constaté avec plaisir que la recette était énorme et la dépense trésniince. Je souhaite qu’il en soit toujours ainsi dans votre

■AIlT D’ÉTRE HEUREUX.

vie et que le gros excédant soit toujours du côté de la recette. Mais, en voyant ce livre si bien tenu, il m’est venu une pensée. Voilà, me disais-je, des jeunes gens qui tiendront parfaitement en ordre l’état de leur caisse, de leur fortune ; mais il y a mieux que cela à faire, il faudrait un second livre où chacun tiendrait l'état de sa situation morale, de son capital intellectuel, un livre sur lequel tel vice serait passé par profits et pertes, telle vertu inscrite à notre avoir. Il y aurait ainsi comptabilité parfaite, qui contiendrait toute la vie. Cette comptabilité morale, les Anglais et les Américains la tiennent souvent par écrit ; ils veulent savoir jour par jour l’état de leur âme et de leur esprit. Je ne crois pas qu’il y ait un procédé plus utile et qui mérite plus d’être appliqué quand on est jeune, pour bien voir où l'on va.

Mais, sur ce registre, que de choses à écrire? C’est une grande parole du philosophe Bacon que tout homme naît débiteur. Ainsi il faut commencer notre livre moral par écrire beaucoup de choses au débit et rien à l’avoir. Nous sommes débiteurs de la vie envers nos parents, nous sommes débiteurs envers notre mère pour l’éducation qu’elle nous a donnée. Rien ne nous semble plus simple que ce qu’elle fait pour nous. Nous n’y voyons pas de mérite , jusqu’au jour où, à notre tour, nous avons des enfants à élever. Ce sont eux qui vengent nos pères et nos mères , ce sont eux qui nous apprennent que la science de manger, de tenir une cuiller, une fourchette , de ne pas se couper les doigts avec son couteau, ont été l’objet de longs colloques, de longues discussions avec notre mère, et qu’elle a eu beaucoup de peine à faire que nous soyons un peu moins maladroits. U y a donc à l’avoir de notre mère et à notre débit une somme considérable d’affection et de reconnaissance. II y a aussi un grand chapitre à ouvrir pour

nos maîtres, qui nous ont appris à développer notre intelligence, à modifier notre caractère. On ne se rend pas compte de ce qu’on doit à l’instituteur ; autrement l'opinion publique lui assignerait un rang plus , élevé. C’est lui qui forme les générations, c’est lui qui envoie dans la société ceux qui y feront le bien, eeux aussi qui y feront le mal. La plus grande partie de nos qualités, de nos défauts, nous viennent de l’éducation. C’est notre maître qui en est bien souvent responsable.

Si nous avions perdu la vue, quelle reconnaissance n’aurions-nous pas pour le médecin qui nous feraitl’opération de la cataracte et qui nouspermettrait de revoir la lumière et le jour, ce qui est une si vive jouissance, surtout quand il est plus beau qii’aujourd hui? Uii maître fait bien davantage. Tous les jours, il nous éclaire et il nous donne pour l’avenir mille moyens d’être heureux. Quelle reconnaissance lui témoignons-nous?

A ce sujet,permettez-moi de vous citer un bel exemple qui vient d’être donné par un de mes vieux confrères que nous avons récemment perdu. Je veux parler de M. Victor Le Clerc, doyen de la faculté des lettres de Paris. C’était un fils de paysans. Sa mère a porté jusqu’à la fin son bonnet rond. Elle l’avait placé dans une pension où je crois bien qu’on l’élevait gratuiteraenl, parce qu’il avait des prix au collège. Il est devenu un savant distingué, un membre de l’Institut. Il a fait une belle fortune, il a joui d’une grande réputation. Celte réputation et cette fortune, il n’a jamais oublié qu’il les devait à sa mère et à son maître. Je l’ai vu, quand if avait près de soixante ans, rester le soir chez lui pour faire la lecture à sa mère qui en avait quatre-vingts. Et lui, qui était occupé des choses les plus sérieuses, il choisissait les livres les plus simples pour plaire à sa mère, et souvent lui lisait le soir l’Evangile qu’elle écoutait avec une

L’ART D’ÊTRE HEUREUX

pieuse attention, heureuse en sa vieillesse d’avoir auprès d’elle un si bon ûls.

Avec les maîtres de sa jeunesse, M, Le Clerc n’a pas été moins admirable. Comme il ne s’était pas marié et qu’il ii’avait pas de famille, cette fortune qu’il avait acquise par le travail, à qui l’a-t-il laissée? au fils de son ancien maître. 11 a pensé qu’il y avait là une dette contractée soixante ans plus tôt, et qu’il n’y avait pas de prescription en pareil cas. Pour reconnaître noblement le bien qu’on lui avait fait, il a laissé sa fortune au fils de celui qui lui avait permis de l’acquérir en lui donnant de l ’instruction.

Voilà ce que j’appelle un grand exemple et qui fait du bien.

Mais vous avez encore d’autres dettes, et j’espère que vous les acquitterez largement. Vous avez une dette envers notre beau Versailles qui vous a prêté ses promenades, qui vous a si bien accueillis. Vous devez beaucoup aussi à votre patrie! Songez à ce qu’ont fait pour vous les générations disparues !

C’est une des choses auxquelles on réfléchit le moinsi Il semble que le monde ait été créé avec de grandes allées plantées de beaux arbres, des grandes rues bien pavées, des voitures pour rouler dessus, et même je suis sûr que si je vous assurais que dans ma jeunesse il n’y avait pas de chemins de fer, vous seriez étonnés que le monde ait été créé sans locomotives et sans wagons. Mais si quelque jour vous allez dans un des ces pays primitifs, l'Algérie, par exemple, où les rivières, non encore canalisées, ne vont pas se jeter à la mer et forment des marais pestilentiels, où la nature n’est pas encore devenue l’esclave de l’homme, où elle le lue jusqu'à ce qu’il lui apprenne à obéir, vous comprendriez ce que vous devez à votre pays.

Tout ce bien-être dont vous jouissez, vous le devez à ce

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DISCOURS POPLLAIllES.

que VOS pères ont fait; vous avez contracté une dette que, sans doute, vous ne pouvez pas acquitter envers vos ancêtres, mais que vous devez acquitter envers la postérité. Votre pays a fait beaucoup pour vous, vous devez faire beaucoup pour votre pays.

Et ce n’est pas tout. Au-dessus de votre pays vient l'humanité. Vous vivez delà pensée des hommes qui ont vécu avant vous. Vous apprenez la géométrie, et vous ne savez guère ce que c’est qu’Euclide. Et, cependant, s’il n’y avait pas eu ce Grec, Euclide, qui s’est donné la peine de ranger les problèmes de la géométrie dans un ordre régulier, peut-être auriez-vous vingt fois plus de mal à apprendre cette science. 11 y a aussi dans votre pensée des idées de Platon, d’Aristote. Vous êtes leur obligé. Dans ce que vous ferez dans dix ans, il y aura peut-être un peu des idées que j’essaye de vous donner aujourd’hui* Mettez cela à mon avoir, et tâchez de vous acquitter en rendant service aux enfants de ce temps-là.

Enfin, quand vous aurez compris que tout homme icibas est débiteur et fait pour agir, et que partout vous trouverez des marques d’intelligence, de raison, d’énergie, non-seulement dans la société, mais dans la nature, alors vous reconnaîtrez que vous avez aussi des devoirs envers Dieu, Dieu qui vous a donné la vie avant vos parents, Dieu qui a créé cette nature que vous devez asservir à vos besoins. Dieu qui vous a donné cet esprit fait pour comprendre la vérité. Dieu qui vous a donné un cœur pour aimer vos frères et pour vous élever jusqu’à lui. Et alors votre culte pour Dieu ne sera plus seulement ce culte de vénération que vous a enseigné votre mère, mais ce culte de profonde reconnaissance d’un homme qui se sent dé- ' biteiir et qui est heureux de tout devoir à Dieu.

Voilà ce que je voulais vous dire aujourd’hui. Vous voyez que les deux parties de mou discours se complètent

L’AIIT Ü’ÉTRE HEUREUX.

l’une par l’autre. Je les résume en deux mois : la vie, c’est l’action, agissez donc ; le devoir, c’est le bonheur, remplissez donc vos devoirs, et vous ferez ainsi votre bonheur à vous, le bonheur de vos parents, de vos amis et de vos frères, et vous serez un jour l’honneur de voire pays.

DK L’ÉDUCATION

[)iscoui*s prononcé à Versailles, le 12 août 1807, à la distribution des prix de l’institution Bertrand.

Mes chers enfants,

Üii vous a parlé d'un illustre orateur; je ne me crois pas illustre, et je ne suis guère orateur. Mais j’ai l’habitude de causer quelquefois avec les enfants, et, si vous le permettez, je vais causer avec vous.

Dans une école voisine de la nôtre et qui est aussi l’honneur de notre département, à Saint-Cyr, tous les ans, un général, un vieux soldat, vient inspecter ce qui s’est fait dans l'année ; il distribue l’éloge et le blâme, puis à ce jugement il ajoute des conseils; chacun l’écoute avec respect, et il y a à cela une raison Irèssimple, c’est que les conseils qu’il donne sont des vérités qu’il a pratiquées. Quand, par exemple, il enseigne comment il faut se défiler pour ne pas recevoir les balles de l’ennemi, il peut quelquefois, en montrant un bras cassé, dire : « Faites cela, ou sinon vous serez traité comme moi. »

Vous aussi, mes chers enfants, vous êtes une école militaire, vous êtes les recrues d’une grande armée, l’armée du travail et de l’industrie, une- armée qui, grâce à

DE L’EliUCATION,

UO

Dieu, n’est obligée de tuer personne, et qui, au contraire, tâche de faire vivre aux meilleures conditions le plus grand nombre d’hommes possible. Et moi, je viens ici comme un vieux soldat, j’ai fait aussi plus d’une campagne, j’ai été blessé plus d’une fois, et quand je vous parle, vous pouvez avoir confiance en moi et vous dire : fl 11 a passé par les épreuves où nous passerons. »

Je devrais commencer par faire la part de l’éloge et la part du blâme, mais je suis un peu embarrassé'; je n’ai rien à blâmer. M. Bertrand a une façon de faire les choses qui rend la critique assez difficile. 11 m’a présenté la liste des candidats que, depuis cinq ans, il a fait recevoir en différents concours. 11 en a présenté quarantedeux, et il a obtenu quarante-deux nominations; que dire à cela? Ajournons la critique à l’année prochaine et même plus loin.

Aujourd’hui, si vous le permeltez, je vous parlerai de l’éducation. Je sais bien ce qu’on me dirait, si l’on osait, sur ces bancs où j’aperçois une foule de petites tètes :

« L’éducation ! mais, monsieur, nous sommes en vacances, et on ne nous a parlé que de cela toute l’année ! »

Il y a cependant, mes enfants, bien des choses à dire sur ce sujet, bien des choses qui s’adressent à vous tout particulièrement à l’entrée des vacances, et, comme vous n’êteS pas encore tout à fait libres, que nous sommes encore sur la limite, permettez-moi de traiter cette question sérieusement, comme si vous étiez en classe, et gaiement, comme si vous étiez en vacances.

Si je vous demandais ce qu’on entend par l’éducation, vous me diriez : C’est ce qu’on apprend à la pension. A première vue, la définition n’est pas mauvaise, mais elle est incomplète. Ce n’est pas seulement à la pen- , sion qu’on s’instruit; au fond, on apprend partout et on apprend' tout. Si vous avez une petite sœur, un

DISCOUliS POPULAIRES.

petit frère, vous pouvez voir qu’on leur enseigne à parler, à lUanger, quelquefois même à dormir, quand ils ne veulent pas se coucher. Et vous-mêmes, quand vous allez entrer en vacances, il y a des choses trèsfaciles que vous serez tout étonnés de ne pouvoir faire si l’envie vous en prend, et cela pai- la raison qu’on ne vous les a pas enseignées. Quoi de plus aisé que d’enfoncer un clou dans une planche? Essayez; il est probable qu’il y en a plus d’un parmi vous qui, non-seulement se cognera les doigts, ceci c’est la fortune de la guerre, mais qui cassera trois ou quatre clous avant de réussir à en enfoncer un. Ou bien, si l’on vous prêle une scie, vous serez tout surpris de voir que vous ne parvenez guère qu’à l’ébrécher, alors que le premier apprenti ébéniste venu découpe avec la scie les dessins les plus compliqués. Rien dé plus facile cependant que d’enfoncer un clou, que de scier un morceau de bois ! Gomme tout le reste, c’est affaire d’éducation.

Si tout est éducation, on arrive à une conséquence à laquelle beaucoup de gens n’ont pas songé, je veux parler de ceux qui ont peur de l'éducation et qui répètent, après tant d’autres, qu’il est quelquefois dangereux d’instruire les enfants.

Notre cerveau, notre âme, sont toujours remplis par quelque chose, et, si nous n’y mettons pas la vérité* l’erreur y entre et prend la place de la vérité. Si nous ne sommes pas bien élevés, il n’en résulte pas du tout que nous soyons dans un état innocent et inoffensif, nous sommes tout simplement mal élevés. Le choix n'est pas entre l'éducation et l’absence d’éducation, mais entre une bonne et une mauvaise éducation. Hier, je lisais dans le journal qu'en Sicile le choléra vient d’éclater. Que fait le peuple sicilien en présence du fléau? 11 ne sait rien, il est très-ignorant, c’est une justice qu’on ne peut lui

DE L’ÈDUliATION.

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refuser; il s’imagine qu’on veut l’empoisonner en masse, qu’il y a un plan conçu pour l’anéantir, et tous ces gens de s’enfermer dans leurs maisons, de se condamner à une mort misérable. Op a vu la même chose en Hongrie en 1852, et même dans quelques quartiers de Paris. Aujourd’hui, au contraire , quand cette maladie éclate en France, on sait comment il faut la traiter, on ne suppose pas qu’il y ait des gens assez pervers pour empoisonner un peuple tout entier. Au lieu de se laisser écraser par le fléau, on le combat à force d’énergie et de précautions. La différence entre les deux pays, c’est que dans l’un il y .1 de l’éducation cl qu’on vit, tandis que dans l’autre il y a de l’ignorance et qu’on meurt.

Mais, dira-l-on, s’il en est ainsi, il faut donc passer toute sa vie à apprendre. Oui ! la vie tout entière est une éducation. La raison en est visible. C’est que la vio tout entière est un développement. Nous ne sommes jamais exactement le lendemain ce que nous étions la veille; nous avons de nouveaux devoirs à remplir, de nouveaux besoins à satisfaire, nous sommes dans un autre âge de la vie, nous avons donc besoin d’une autre éducation.

Quelle définition donnerons-nous donc de l’éducation ? L’éducation, pour nous, ce sera la science qui a pour objet le développement de l’homme physique, intellectuel et moral. L’homme a un corps, il a un esprit, il a un cœur qui vivent, c’est-à-dire qui se développent sans cesse, et, pour que l’homme soit bien portant et heureux, il faut que toutes ses forces, toutes ses facultés se développent et s’épanouissent harmonieusement. Autrement, s’il n’y a qu’nn développement partiel, irrégulier, excessif, on n’a pas un homme, on a un monstre.

Par e.\emple, on trouve quelquefois, je ne dis pas dans la pension, mais au dehors, un grand et gros garçon,

Ti

brutal, querelleur, hargneux, toujours prêt à donner un coup de pied ou un coup de poing, du reste, ignorant, grossier, égoïste. On dit de lui : C’est un sot ; son intelligence n’est pas éveillée, son cœur est mort.

Il y a d’autres enfants, au contraire, qui sont intelligents, laborieux, mais qui, à force de travail, deviennent malingres et chétifs ; trop souvent ils sont difficiles à vivre, orgueilleux ou jaloux. De ceux-là vous dites : Ce sont de petits pédants. D’autres enfin sont la bi nté même, ils sont toujours prêts à obliger leurs camarades, mais .ils ne savent rien, on les trompe avec un mot; ils ont les meilleures intentions du monde, mais, par ignorance, ils font le mal en croyant faire le bien.

Ainsi, vous le voyez, il faut un développement complet, harmonieux, de toutes les qualités physiques, intellectuelles et morales. C’est ainsi qu’en ont jugé de tout temps les bons esprits qui se sont occupés d’éducation. Mais c’est de nos jours seulement qu’on s’est demandé comment il fallait s’y prendre pour arriver régulièrement, dans le plus grand nombre de cas, à ce parfait développement. Jusque-là on faisait de l’éducation comme les bonnes femmes font de la médecine, en tâtonnant, à l’aventure. Aujourd’hui on est arrivé à une conception de l’éducation qui en fait une science véritable, et cette conception est celle-ci : c’est que rien n’arrive dans le monde que suivant certaines lois établies par Dieu. Connaître et observer ces lois, c’est tout le secret d’une vie bien réglée, et par cela même heureuse. Voilà ce qui fait de toute éducation une œuvre, non-seulement morale, mais religieuse. L’éducation n’est autre chose que le respect et la pratique de la volonté de Dieu, telle qu’elle nous est manifestée par les lois qu’il a données à la nature, et que la nature suit avec une éteriielle régularité.

DE L'ÈDI CATION.

Par exemple, nous savons tous que le feu brûle. Voilà une loi naturelle. Nous la respectons en ne nous exposant pas au feu. Nous savons aussi, seulement il faut ici un peu plus d’attention, qu’un homme qui boit une bouteille d’eau-de-vie court gros risque d’avoir une attaque d’apoplexie, et nous fuyons un excès brutal et souvent mortel.

Nous savons encore qu’un homme qui n’aime personne est détesté de tout le monde, et que l’égoïsme est quelque chose de fatal pour les individus et pour les sociétés. L’égoïsme chez autrui nous fait horreur. Voilà encore une loi morale que nous avons observée.

De la réunion et de l’observation de toutes ces lois est sortie une science qui est une des œuvres les plus considérables de notre temps, c’est la science de l’éducation. Étudions le détail, nous verrons combien de progrès on a faits depuis qu’oii est entré dans cette voie nouvelle et féconde.

Nous savons tous qu’il nous faut une certaine quantité d’air pour respirer. Si on fermait hermétiquement les portes et les fenêtres de cette salle, il est probable que demain matin nous serions tous morts.

Pendant longtemps, on ne s’est pas inquiété de cette loi naturelle, et, dans les lieux consacrés à l’éducation de la jeunesse aussi bien que dans les casernes des soldats, dans les appartements du riche aussi bien que dans la chambre du pauvre, on ne pensait pas à fournir la quantité d’air nécessaire. Aujourd’hui, c’est une question capitale. On a vu, lors de la guerre de Crimée, une femme intelligente et dévouée, miss Nightingale, faire du grand air un remède contre plus d’une maladie, et en tirer les plus heureux effets pour la guérison des blessures.

L’eau est également un élément de notre santé. Mais nous sommes loin de comprendre encore tout ce qu’il

üiSGuiiis l■unI„vlllt;s.

y a de salutaire dans son usage. Nous savons que les Romains construisaient de grands aqueducs pour amener l’eau des distances les plus éloignées; nous savons que chaque Romain se baignait tous les jours. C'est bien là, pour nous, de l’histoire ancienne; mais c’est de l’histoire ancienne qui, avant peu, redeviendra, je l’espère, de l’histoire moderne. En Amérique, dans les grandes villes, et notamment à Philadelphie, il n’y a pas de maison où n’y ait une prise d’eau froide et une prise d’eau chaude; il n’y a guère d’ouvr-ier un peu à son aise qui n’ait le moyen d’avoir chez soi sa baignoire, et de prendre chaque jour un bain qui lui coûte trois ou quatre sous.

Voilà un élément de santé qui est, dès à présent, introduit dans les habitudes de la vie américaine; je ne doute pas qu’avant peu d’années la France ne comprenne la leçon et ne suive l’exemple que lui donnent les États- Unis.

Il en est de même de la gymnastique. Je l’ai vue à scs débuts. Je me souviens du temps où un réfugié espagnol, le colonel Amoros, est venu établir en France la gymnastique. On le regardait comme un utopiste qui poursuivait une chimère renouvelée des Grecs. Aujourd’hui la gymnastique, l’exercice réfléchi, calculé du corps humain, est un des éléments de la santé publique. Voilà donc des lois physiques qui font partie de l’éducation.

Pour les lois intellectuelles, il en est de même.

Üans l’antiquité , au lieu d’étudier les lois physiques, on essayait d’expliquer la nature par des suppositions imaginaires. On raisonnait à peu près comme les Chinois, quand ils voient une éclipse. Vous savez que les Chinois sont convaincus que c’est un dragon qui dévore le soleil, et alors, à grand renfort de tam-tams et de trompettes, ils font un bruit infernal jusqu’à ce qu’ils aient effrayé

DE 1/ÉDUCATlON.

le dragon et l’aient forcé à lûcher sa proie. Vous concevez qu’au bout d’un laps de temps plus ou moins long, ils sont toujours sûrs de réussir; quand l’éclipse est passée, le soleil finit toujours par sortir de la gueule du dragon.

11 en était de même durant le moyen ége. On n’observait pas, on inventait. Les uns cherchaient le mouvement perpétuel, les autres couraient après la pierre philosophale. 11 ne naissait pas un enfant de bonne famille sans qu’on lui tirât son horoscope pour savoir s’il était né sous l’influence de Mars, de Vénus ou de Mercure, et s’il serait heureux ou malheureux dans la vie.

Ceci me rappelle l’histoire d’un voleur conduit devant un juge anglais, et qui lui disait ; « Milord, que voulezvous que j’y fasse? mon étoile m’avait dit que je serais voleur; croyez-vous aux étoiles, milord?

— Certainement, mon ami, répondit le juge qui était un homme d’esprit; mais vous ne me parlez là que de la moitié de votre horoscope ; il a encore annoncé que vous seriez pendu, et vous serez pendu fatalement. »

Aujourd’hui, tout est changé : on étudie la nature en elle-même ; on la consulte, au lieu de lui imposer des lois, et on est arrivé à reconnaître que c’est la seule façon de la dominer.

Faites violence à la nature, elle vous tue ; obéissez-lui, elle est votre esclave.

Vous n’empêcherez pas le feu de brûler, la vapeur de se dilater, ni la foudre de tomber du ciel ; mais, en respectant les propriétés naturelles du feu, de la vapeur, de 1 électricité, vous en faites des serviteurs dociles. Le feu fera pour vous dé la cuisine, de la chimie, ce qui est encore une espèce de cuisine ; la vapeur sera le premier des mécaniciens, et l’électricité, le plus rapide des courriers.

Cet empire de l’homme sur la nalure, cette conquête des forces physiques, voilà le résultat de l’observation substituée à l’imagination! Voilà ce qui explique comment, de nos jours, on a fait plus de découvertes que dans tous les siècles passés.

Ainsi, pour ne parler que de ce que j'ai vu depuis mon enfance, j’ai vu commencer les bateaux à vapeur sur la Seine; j’ai vu, il n’y a pas longtemps pour moi, commencer les chemins de fer, quoique très-probablement ces enfants, qui m’écoutent, s'imaginent que le monde a été créé avec des chemins de fer tout faits pour venir à Versailles; j’ai vu l'électricité joindre et relier les deux mondes; j’ai vu naître la presse mécanique qui permet de multiplier les livres et de les donner à bon marché, et, presque en même temps, j’ai vu M. Didot inventer le papier mécanique, le papier sans fin, pour fournir aux presses mécaniques le nouvel aliment dont elles avaient besoin.

Ainsi partout éclatent les prodiges de l'invention, parce que partout on pratique la méthode qui est la méthode môme de l’éducation, c’est-à-dire l’observation.

Mais j'ai souvent entendu dire qae s’il est vrai que la connaissance de la nature ait fait de grands progrès, que s’il n’est pas douteux que l’homme se soit emparé de la nature et l’ait fait servir à ses besoins, il n’en est pas de même des lois morales.

On parle môme de décadence, et on oppose les vertus du passé aux vices du présent.

J’ai de la mémoire ; je me rappelle que, quand j’étais enfant, on disait déjà que je ne valais pas mon père, et que mon père ne valait pas mon aïeul ; aussi, de bonne heure, me suis-je méfié de cette dégénérescence universelle.

DE L’EDUCATION

Je ne crois pas qu’on vaille moins aujourd'hui qu'il y a cenl ans, je crois au contraire qu’on vaut mieux pac cette raison que le travail est plus honoré qu’autrefois. Aujourd'hui chacun travaille, et le travail est essentiellement moralisateur. Je crois encore qu’on vaut mieux parce qu’on comprend mieux les lois morales.

.Assurément, depuis que Jésus-Christ a apporté au monde celte grande parole : Aimez-vous les uns les autres, on n’a pas fait de progrès, en ce sens qu’on n’a pas trouvé une nouvelle loi morale ; mais Jésus-Christ lui-même a comparé sa loi à une semence qui devient un grand arbre, et il est vrai de dire que l'arbre est plus grand qu’il y a dix-huit cents ans.

Ainsi, dans les trois derniers siècles , on croyait chose très-permise d’aller en Afrique voler de malheureux nègres et de les transporter en Amérique pour en faire des esclaves. 11 y avait même des pays, comme le Brésil, où l’on s'imaginait qu’on faisait un grand bien à ces pauvres victimes, parce qu’on les baptisait; les sociétés qui allaient chercher ces malheureux pour en faire des esclaves s’appelaient quelquefois Sociétés des Missions. C’était bien mal comprendre la charité de l’Evangile. Aujourd’hui, nous avons vu un grand peuple se lever pour abolir cette infâme institution de l’esclavage. Dans toute l'Europe, les cœurs ont battu pour Lincoln, ce bûcheron devenu président des États-Unis, cl signant la liberté de quatre millions d’hommes. Certes, c’est lâ un progrès moral !

Je disais tout à l’heure que je croyais au progrès de la morale, parce qu'il me semblait que la loi morale était mieux comprise, grâce aux progrès de l’éducation. J’insiste sur ce point qu’on a peu remarqué. Les passions sont à peu près les mêmes dans tous les temps et dans tous les pays ; mais, pour agir, les passions s’adressent

DISCOURS POPULAIIŒS.

à l’inlelligence. C’est elle qui les arrête ou qui les sert. Quand l’esprit est éclairé, il modère la passion ; quand l’esprit est ignorant, il se fait l’esclave de nos faiblesses.

J’ai lu, je ne sais où, que dans le royaume de Perse, un malade alla consulter son médecin; ce dernier lui dit : « Vous avez une espèce de choléra, vous avez mangé des fruits verts. — Oui, dit l’autre. — C'est bien, je vais vous faire une ordonnance. Et il lui fit une ordonnance pour le mal d’yeux. — A quoi pensez-vous, dit le malade, vous me faites une ordonnance pour le mal d’yeux, quand c’est l’estomac qui me fait souffrir? — Insensé! dit le médecin , si tes yeux avaient été bons, ils l’auraient montré que les fruits que tu as mangés étaient veits, ce sont donc tes yeux qui sont malades. » On en peut dire autant de l’esprit qui est l’œil de notre âme. Plus un homme est instruit , mieux il voit l’enchainement des causes et des effets. Toute la sagesse humaine est dans celte observation. Il y a, dit-on, des pays d’Afrique où le nègre est toujours prêt à vendre sa maison au premier venu. 11 ne pense pas que le soir il aura besoin de se coucher, et le soir il revient en pleurant demander ce qu’il a donné le matin sans réfléchir. C’est un grand enfant qui ne peut calculer pour vingt-quatre heures.

De près ou de loin, l’histoire du nègre est la nôtre. L’homme intelligent calcule; il se dit : « Si je reste tard dans mon lit, si je perds ainsi une heure chaque jour, à la fin de Tannée, j’aurai perdu trois cent soixante-cinq heures, c’est-à-dire trente-six jours et demi de dix heures, plus d’un douzième effectif de Tannée, et si je continue, je perdrai un douzième de ma vie. n Quand on est jeune, on ne fait pas ce calcul, on se dit : « Je me lève tard aujourd'hui, demain je. rattraperai 1e temps perdu; > mais le temps perdu ne se rallrape jamais; le lendemain

UE L’EDUCATIUN.

on fait ce qu’on a fait la veille, et l’habitude nous asservit et nous ruine.

J’ai essayé de vous montrer que l’éducation tout entière avait pour objet le respect des lois naturelles et morales; mais, pour respecter ces lois, il faut les connaître. C.’est pour cela qu’on vous donne des maîtres ; ils sont chargés de vous enseigner tout ce que l’expérience et la réflexion ont appris aux hommes depuis l’origine de la civilisation. Mais il ne suffit pas qu’on vous dise ce qui s’est fait, il vous faut jouer un rôle actif; il faut que vous recommenciez, en quelque façon, l’œuvre de vos pères; il faut que vous passiez, à votre tour par le chemin qu’ils ont frayé.

On ne peut transmettre la science comme un objet qui passe de main en main. Tout ce que les hommes ont trouvé depuis six mille ans, il faut que, par un effort de votre mémoire et de votre esprit, vous en preniez possession dans l’espace de cinq ou six ans. Voilà pourquoi il y a tant de choses à apprendre dans la jeunesse. C'est la richesse de la civilisation qui fait la longueur de l’éducation. Si nos pères ne savaient rien, notre éducation pourrait se faire en un jour. Le sauvage n’a pas besoin d’envoyer ses enfants à l’école, ils seront sauvages comme lui. Vous, au contraire. Vous avez besoin de savoir ce que les grands mathématiciens, les grands chimistes, les grands physiciens, ont fait pour l'humanité, c’est-à-dire pour vous. 11 faut que la pensée des Euclide, des Newton, des Leibnitz, devienne la vôtre. La civilisation, avec toutes ses inventions, est comme une fontaine d’une richesse infinie; chacun peut y puiser, mais il faut que chacun y vienne en personne, üu ne s’instruit pas par procuration.

Riche ou pauvre, l’éducation est donc nécessaire à chacun; mais, pour vous, mes enfants, elle se donne dans les conditions les plus heureuses. L’éducation que

voys recevez est, de toutes les éducations, la plus pratique, celle qui habitue le mieux l’esprit à la vérité

Je ne veux pas dire du mal des lycées, le ciel m’en préserve; mais dans ces établissements, ce qu’on étudie, par-dessus tout, c’est l’antiquité classique, ce sont les langues, c’est la littérature, c’est l’histoire. Une pareille étude est en soi fort recommandable, mais ni l’histoire, ni les langues, ni la littérature, ouvrage des hommes, n’ont cette certitude, cette vérité infaillible qui est le caractère des sciences exactes. Les hommes se trompent, la nature ne se trompe jamais.

Et en même temps, les études que vous faites sont celles dont vous aurez besoin à votre entrée dans le monde. Comme à la pension, on vous demandera d’étre mathématiciens, physiciens, chimistes, dessinateurs. Kien ne sera changé pour vous dans la vie.

Ce n’est pas tout, sans doute; on n’est pas seulement un mécanicien, un commerçant, un fabricant, on est homme avant tout, et il y a des lois morales que tout homme doit connaître et respecter. C’est de ce côté que l’éducation du lycée reprend l’avantage. Et, toutefois, je trouve que c’est un profit énorme pour la jeunesse de s’habituer de bonne heure à étudier des vérités immuables, des lois constantes. Cela donne au jugement une rectitude, et au caractère une fermeté que rien ne peut remplacer.

iMais ce n’est pas tout de connaître la science, il faut la pratiquer, et, comme disait le vieux Montaigne, il faut l’amener dans sa maison et l’y épouser, car si vous ne la pratiquez pas, elle est comme si elle n’existait pas.

Que diriez-vous si on vous donnait un catalogue du musée de Versailles, et qu’on ajoutât : « Allez vous asseoir

* L’institution Roi'trand est une école professionnelle.

DE L’ÉDUCATION

à l’ombre dans un coin du parc, lisez cela, ol vous connaîlrez le musée; » vous diriez ; « Non, je ne connailrai qu’un catalogue. Pour connaître le musée, il faut que je voie les tableaux et que je les étudie. »

. Eb bien! la plupart du temps, mes enfants, votre science est aussi superficielle, on vous la donne dans un livre, et vous dites: « Je sais mon livre par cœur, je puis le réciter d’un bout à l’autre. Je sais, par exemple que dix fois cent mille font un million; b mais si on vous disait: «Qu’est-ce qu’un million? montrez-moi la place que tiendrait en plaine un million d'hommes, ou • celle qu’occuperait un million d’épis de blé, b vous seriez tout étonnés de voir que vous n’en avez pas la moindre idée; le million, vous ne l’avez jamais vu.

Profitez de vos vacances pour vous donner à vousméme celte éducation, non pas de mots, mais de choses. Vous avez un père commerçant et vous avez étudié la tenue des livres. Priez votre père de vous confier la correspondance et la tenue des livres, je vous réponds que vous apprendrez ainsi une foule de choses que vous ne savez pas, ou que vous réfléchirez sur une foule de choses qu’on vous a enseignées, mais qui ne sont pas vivantes dans votre esprit.

Il y a autour de vous des fabriques, des usines, des • expositions, et nous avons en ce moment la plus belle de toutes ; visitez tout cela ; le fond de l’éducation c’est de voir la vérité et de se l’approprier.

Ne craignez point d’entrer dans les plus petits détails ; que rien ne soit au-dessous de vous, et rien ne sera au-dessus. La plus grande découverte qu’on ait faite dans les sciences mathématiques, celle de Newton, est sortie d’une observation qu’un enfant peut faire tous les jours. Durant la peste de Londres, Newton s’était retiré à la campagne. En voyant tomber une pomme, il se demanda

IHSCUL'IIS l'Ul’l'I.AintS.

pourquoi celte pomme tombait plutôt que de s’élever en l’air. Cette simple réflexion fut pour lui le point de départ de la plus grande invention des temps modernes.

' Vous aussi, vous ferez peut-être des découvertes! Quand on demanda à Newton comment il avait trouvé le système des mondes, il répondit : « En y pensant ! »

Celui qui pense par lui-même, au lieu de se contenter d’un livre, peut à un jour donné, faire quelque admirable découverte ; celui qui n’étudie pas les choses en elles-mêmes, celui-là connaîtra des livres et rien de plus. 11 faut que la vérité entre daps notre âme, sinon, comme le disait Horace Mann, un homme chargé de • livres ressemble à un âne chargé de blé. Le blé est une excellente nourriture, mais à condition de le manger et de le digérer. Si on se contente de le porter sur son dos, à quoi ressemble-t-on? A un âne qui va au moulin.

Il y a une étude pratique que je vous recommande particulièrement. Nous avons parlé des lois intellectuelles, parlons des lois morales. Vous allez rentrer dans vos familles, l’occasion est toute prête pour pratiquer la loi morale.

On vous a parlé souvent d’actes héroïques, du soldat montant à l’assaut, du marin qui, lorsqu’il voit un navire battu par les flots, prêt à se briser sur les rochers, risque sa vie pour sauver des naufragés ; votre cœur a battu à ce récit, vous vous êtes promis d’être un héros, c’est fort bien. Demain vous serez dans votre famille; on ne vous parlera pas de monter à l’assaut, ni d’aller seul lutter contre la mer, mais on vous demandera de ne pas ronger vos ongles, ou d’aller vous coucher le soir, sans qu’il y ait de ces discussions qui durent quelquefois des heures entières, au grand amusement des étrangers. Commencez par être un héros dans les petites choses.

Dli L’ÉDICATIO.N. 83

Avez-vous un frère plus jeune que vous? Eiiseigiiez-Iui ce que vous savez, aidez-le , aimez-le , et vous serez étonné de découvrir la première des lois morales. Le vrai moyen d’être heureux, c’est de faire le bonheur d’autrui. Quand on s’aime soi-môme par-dessus toutes choses, on a souvent des mécomptes; d’abord, on ne se trouve pas toujours très-agréable, et les autres troublent souvent notre illusion; mais quand on s’occupe d’autrui, les occasions de bien faire et d’être heureux ne manquent jamais.

Voilà les conseils que je veux vous donner, j'ajoute que, heureusement pour vous, vous êtes nés à l’âge du monde le mieux choisi pour un homme qui doit faire lui-même son chemin.

Si, au lieu de vous parler aujourd’hui, j’avais eu à le faire il y a cent ans, il est probable que je vous aurais surtout recommandé d’être content de votre situation et de n’en pas sortir. La société était partagée en étages : le noble était officier de naissance; le bourgeois, vivait de quelque charge ou de son petit revenu ; le paysan était toujours paysan; l’ouvrier toujours ouvrier, et à grand peine pouvait-il devenir maître. Il était sage alors de ne pas sortir de la condition où le sort vous enfermait en naissant.

Aujourd’hui, il en est autrement; l’ambition de s’élever par des moyens honnêtes, par le travail et l’économie, n’est pas seulement légitime, elle est nécessaire. 11 ne s’agit plus de dire : « Je ne suis pas ambitieux, je ne tiens pas à avancer, je veux rester où le sort m’a placé; > vous avez des gens derrière vous qui vous pousseront et vous écraseront. Il faut marcher par le travail, par l’industrie, par tous les efforts qu’un homme peut faire. Et quoi de plus beau que la situation d’enfants qui, comme vous, savent qu’ils ne peuvent avancer

tit ^ DISCOURS ruPULAlRES.

qu’en travaillant! Il y en a, sans doute, de beaucoup plus riches que vous, et vous vous dites : Ils ont un avantage. — Non ! c’est un désavantage, et, comme le dit un Américain : (1 La science nourrit ses enfants avec une cuillère qui n’est jamais en argent. »

Rien n’est bon comme de sentir la nécessité du travail et de se mettre en marche de bonne heure. Vous aurez peut-être un état depuis dix ans, et votre fortune sera commencée, quand un de ces jeunes gens plus riche que vous en sera encore à se demander quel chemin il peut prendre.

Je ne terminerai pas celte allocution sans remercier vos pères et vos mères. Ils ont compris ce que c’était que l’éducation, ils ont senti la nécessité de donner à leurs enfants une condition meilleure que celle qu’on se fait d’ordinaire, quand on en est réduit à ses propres forces ; ils ont fait pour vous des sacrifices, et souvent des sacrifices connsidérables. Cela est bien, cela est beau.

Chaque fois que Dieu crée un enfant, il me semble que j’entends cette grande parole de la Genèse : « Que la lumière soit! » Cet enfant a besoin de lumière, il a besoin de connaître la vérité, besoin de faire son chemin dans le monde; mais il faut que la main d’un père, que la main d’une mère prenne la sienne et le guide; si cette main manque, l’enfant est souvent perdu.

Heureux le père, heureuse la mère qui comprend si bien son devoir! Si quelqu’un nous disait que, dans douze heures, la destinée de tous ces enfants sera arrêtée, que les uns seront heureux, les autres malheureux, 1rs uns vertueux, les autres vicieux pour le reste de leur vie, quelle attention nous porterions tous à un pareil arrêt ! 11 n’en est pas moins certain que douze heures ou douze ans ne font rien à l’affaire. Avant douze ans cette question sera résolue; celui qui a été sage et bon jusqu’à

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DE L’ÉDUCATION

sa quinzième année le sera probablement toute sa vie. L’enfane.e est le moment décisif ; il est beau pour un père et pour une mère de le comprendre et de se refuser tout à soi-même pour donner une bonne éducation à ses enfants.

Quant à vous, mes amis, je ne vous quitlerai pas sans vous donner un dernier conseil. La vie va s'ouvrir, ou plutôt elle est déjà commencée pour vous; c’est à présent même qu’il faut vous habituer à bien user du ''temps, à régler votre vie.

Je me souviens d’avoir lu un jour dans un journal américain l’annonce suivante, qui m’a frappé, dont j’ai essayé de faire mon profit, et dont vous pouvez faiie le vôtre :

« Perdu deux heures en or, ayant chacune soixante minutes en diamants. On n’offre pas de récompense à qui les rapportera, car on ne les retrouvera jamais.»

Écrivez cette maxime, metlez-la chez vous, et quand vous êtes tentés de ne rien faire, dites-vous que l'heure que vous allez perdre ne reviendra jamais.

Ét que peut-on faire pendant une heure? Des choses énormes ! Je vais vous en citer un exemple :

11 existe aujourd’hui en Amérique un homme qui s’appelle Elihu Burrit. A quinze ans il était simple forgeron. Il avait reçu une éducation incomplète, mais cependant aussi bonne que peuvent la donner les écoles d’Amérique; il savait lire, écrire, compter, même un peu dessiner. 11 était vigoureux, et aussi intelligent qu’énergique. En forgeant il eut une idée singulière, c’était d’apprendre le latin. Il n’avait pas le temps d’étudier nu logis. Le matin il fallait être de bonne heure à la forge; le soir il était trop fatigué. Savez-vous quel moment il choisit pour apprendre le latin? Comme fôrgeron il meltait le fer au feu et il fallait que le fer

UISCOUIIS l'Ol’OLAIUES.

S ’échauffàl. C’est pendant cet intervalle qu’il apprit le latin. Puis il s’aperçut qu’il avait le temps d’étudier autre chose, et en une année il apprit le grec, forgeant le fer quand il était chaud, et lisant Homère quand le fer était froid.

En toute chose il n’y a que le premier pas qui coûte. Quand Elihu Burril sut le latin et le grec, il se dit : « Tous les matins je lis la Bible en anglais, pourquoi ne la lirais-je pas dans l’original? Je vais apprendre l’hébreu, je vais aller en Orient, en Syrie, là où on parle des lan-' gués voisines de l’hébreu, je me ferai matelot pour vivre, et j’apprendrai riiébreu et l’arabe. » — (1 en était là, quand il rencontra son pasteur et lui fit part de son projet. Le pasteur lui dit : « Pourquoi t’embarquer? 11 y a à l’université des grammaires arabes, hébraïques. Sans sortir de chez toi lu peux apprendre tout ce que tu voudras. » Burrit suivit ce conseil; ce forgeron polyglotte en est aujourd’hui à sa quarante-cinquième langue.

Ceci, me direz -vous, ne se voit que dans l’autre monde. Non, mes enfants, j’ai un confrère à l’Académie, je puis dire son nom sans le trahir, c’est M.. Julien, professeur au Collège deErance.il m’a raconté bien des fois qu’il était élève au petit séminaire d’Orléans, et qu’étant en vacances, n’ayant pas de famille et rien à faire, il avait appris l’anglais avec un dictionnaire et un livre qu’il avait trouvé par hasard. L’année suivante il avait appris l’allemand de la même façon, et aujourd’hui il sait parfaitement quinze ou vingt langues. 11 n’y a rien qu’on ne puisse faire, pourvu qu’on sache profiter de ce temps qui passe si vite en apparence.

Enfin, et ceci est ma conclusion, songez qu’il no vous est pa's permis de rester immobiles. Tout homme est un soldat en marche. Toute la question est de savoir si vous moulerez ou si vous descendrez. Si vous êtes d’honnê'cs

DE L’EDUCATION

gens, économes, laborieux, intelligents, il est certain que vous vous élèverez sur le chemin de I honneur et de la fortune. Si vous dissipez votre temps, votre argent, votre santé, vous descendrez, et il y aura dans vingt ans un abîme entre celui qui aura toujours monté et celui qui aura toujours descendu. Tout homme est né malfaiteur ou bienfaiteur de soi-même et de ses semblables; il faut choisir, et je n’ai pas besoin de vous dire ; Choisissez! Votre choix est fait. Marchez donc, et tout en combattant, songez à ce que vous devez de reconnaissance aux parents, aux maîtres qui vous ont ouvert les yeux à la vérité. N’oubliez jamais que vos véritables bienfaiteurs sont ceux qui vous ont donné l'éducation et qui vous ont montré le chemin de l’honneur et de la vertu.

L’KMPLOl nES VACANCES

Discours prononcé à Versailles, le 9 août 1868, à la distribution des prix de l'instilution Ilertrand.

Mes chers enfants,

Je crois être voire interprète et celui de vos parents en commençant par remercier l'Iionorable M. Lefaivre et de sa présence et des excellents conseils qu’il vous a donnés. Je ne doute pas que vous ne sentiez tout ce qu’il y a de flatteur pour vous dans la présence, à celte solennité, d’un des premiers magistrats de la ville; vous profiterez, j’en suis sûr, des bonnes paroles qu’il vous a adressées. En môme temps, vous y verrez pour votre maître, M. Bertrand, la juste récompense d’une vie courageusement employée à vous instruire, à vous élever, à vous améliorer.

M. Bertrand a reçu aujourd’hui la plus belle récompense qu’il ait encore obtenue de six années d’efforts et de travail. En votre nom donc, et au nom de vos famille.s, je remercie M. Lefaivre.

Quant à M. Bertrand, il a parlé de moi en des termes tels, que je me vois aussi forcé de le remercier. Il m’a dit qu’on était très-heureux de m’entendre ; lù-dessusje n’ai qu’une chose à répondre: Si vous êtes heureux de m’en-

L EMPI.OI DES VACANCES

tendre, je suis plus heureux encore de pouvoir causer avec vous, et je me sens infiniment honoré de votre affection.

Pour M. Bertrand personnellemeiU, nous avons un compte à régler ensemble. L'année dernière, j’ai cherché comment je pourrais le critiquer. Depuis sa fondation, l’institution Bertrand avait présenté quarante-deux élèves aux diverses écoles, il y eu avait quarante-deux de reçus. J'ai dit : Attendons l'année prochaine, mon tour viendra. Cette année il a présenté quatre nouveaux candidats, ils ont été reçus tous les quatre. Ajournons encore à l’année prochaine. Me voici encore forcé de lui faire des compliments cette année.

Et maintenant, suivant notre usage, permettez-moi de m’asseoir et causons ensemble.

J’ai cherché un sujet de discours, un beau sujet, et j’avoue que je n’ai pas songé aux parents ; c’est à vous, mes enfants, que j’ai pensé. Je me suis dit : On fait toujours des discours pour les grandes personnes, on n’en fait jamais pour ces pauvres enfants qui sont fort impatients et qui se demandent : Quand donc ce monsieur aura-t-il fini, et quand pourrons-nous recevoir nos prix?

Eh bien, c’est pour vous que je fais un discours, et j’ai choisi un sujet admirable : l’emploi des vacances. Qu’est-ce qu’on peut faire pendant les vacances? J’ai grand peur qu’il n’y ait parmi vous quelques esprits malins qui m’arrêtent et me disent :

— Monsieur, si vous voulez parler de choses sérieuses, c’est très-bien, nous vous écoulerons suivant l’usage, mais pour les vacances, nous n’avons que faire de vos conseils ; on est en vacances, c’est pour s’amuser.

— Qu’est-ce que cela veut dire, s’amuser ?

— S’amuser, répondront quelques téméraires, c’est ne rien faire.

Oü

— Vraimenl? Essayez, vous verrez qu’il est beaucoup plus difficile qu’on ne croit de passer gaiement ses vacances quand on ne connaît pas le grand art de s’amuser.

Je. ne sais pas comment sont les enfants d’aujourd’hui, mais je sais comment ils étaient de mon temps.

Lorsqu’on partait en vacances, le premier jour tout allait bien. Quand on avait des prix, on les montrait à ses amis, à ses parents ; quand on n’en avait pas, on évitait la société, un avait un goût particulier pour les petits coins. Le lendemain, on se levait de bonne heure, on s’était promis de se lever tard, mais l’habitude l’emportait. Quand on avait un jardin, on allait voir dans le jardin s’il y avait encore des prunes aux pruniers, des abricots aux abricotiers. Au bout d’une heure, le jardinier effrayé disait : Mon Dieu! est-ce que les vacances ne finiront pas bientôt? Quand on n’avait pas de jardin, et qu’on était dans un appartement, on avait bientôt un discussion politique avec le chat ou avec le chien, on cassait toujours quelque chose, et la cuisinière disait : Mon Dieu! est-ce que les vacances ne vont pas bientôt finir? Vers le milieu de la journée, on ôtait son képi, sa ceinture, on bâillait et on disait : Comme je m’amuse ! c’est incroyable comme je m’amuse ! La mère donnait un bon conseil : a Mon ami, si tu t’occupais, si tu prenais un livre ! — Oh ! non, maman, je suis en vacances, je veux m’amuser. » Et le soir, le père et la mère s’écriaient : « Ça ne peut pas continuer de la sorte ; ces vacances durent trop longtemps! »

Évidemment, dans ce temps-lâ,les enfants ne savaient pas s’amuser. Le savenl-ils mieu.x aujourd’hui? j’en doute; et voilà ce qui fait l’importance de mes paroles. Écoulez-moi, je vous montrerai comment il faut s’y prendre pour ne jamais s’ennuyer.

L’EUl’LOI DES VACANCES. l)l

On suppose toujours que le plaisir est une chose simple : pas du tout, c’est une chose double, ce n’est pas une cause, c’est un effet. Pourquoi est-il agréable de manger? parce qu’on a faim ; de boire? parce qu’on a soif ; de dormir? parce qu’on a sommeil. Pourquoi est-il agréable de s’amuser ? parce qu’on a travaillé. Manger sans faim, boire sans soif, se coucher sans avoir sommeil, c’est un supplice. Vouloir s’amuser sans avoir travaillé, c’est poursuivre la même chimère, et s’exposer au même ennui. Qui veut s’amuser doit travailler. Une loi de nature unit la peine et le plaisir d’une chaine indissoluble; on ne peut les séparer.

Mais comment travailler en vacances, et travailler de façon non-seulement à s'amuser après le travail, mai.s de façon à ce que le travail lui-même soit un plaisir? Voilà le secret que je veux vous révéler.

D’abord je vous laisse toute liberté de jeux et do promenades; courez, jouez, sautez : tout cela, c’est de l’hygiène excellente, les vacances sont faites pour réparer le temps perdu ; mais on ne saute pas douze heures par jour; il y a donc dans la journée un grand nombre do moments qu’il faut employer, c’est l’emploi de ces moments que je veux vous enseigner.

Je voudrais que vous apprissiez par vous-mêmes trois choses qui, en France, sont très-peu connues : il y en a même une des trois qui, on peut le dire, est presque ignorée. Ces trois choses c’est lire, écrij-e et parler.

Monsieur, direz-vous, nous savons lire. — J’entends bien que quand on vous mettra dans la main un livre, vous le lirez sans épeler; mais ce que j’appelle lire, c’est prendre l'habitude d’employer à une lecture utile une heure au moins par jour.

Combien y a-t-il de gens qui savent lire? Je l’ignore.

DISCOünS rOPlILAIRES.

mais j'ai remarqué que lorsque je monte dans un wagon avec d’autres voyageurs, nous avons tous un journal en main. Mais nous ne sommes pas loin, qu’il y en a déjà deux ou trois qui dorment, et leurs compagnons ne sont pas longs à les imiter.

Est-ce le fait du journal ou de la lecture? je ne sais, mais évidemment un lecteur vigoureux ne dormirait pas.

Pour faire un solide lecteur, c’est à votre âge qu’il faut commencer. C’est une habitude qu’il faut prendre ; il faut chaque jour nourrir son esprit comme on nourrit son corps. Et c’est une bonne nourriture qu’il faut lui donner.

Grâce à Dieu, les bons livres ne sont pas rares. Choisissez ceux qui vous plaisent. Vous avez fait de la science toute l’année, profitez de vos vacances pour lire un peu de littérature, cela fortifiera votre esprit, et, tout en vous amusant, vous fera beaucoup de bien.

On vous parlait tout à l’heure de ces Grecs, et de ces Romains que vous n’avez pas le temps d’étudier ; faites connaissance avec eux ; lisez dans une bonne traduction quelques-uns des chefs-d’œuvre que nous a laissés l’antiquité : vous y prendrez plus de plaisir que vous ne sauriez croire. Vous serez tout étonné, par exemple, de voir que les poèmes d’Homère sont aussi faciles à lire en français que le Télémaque, et beaucoup plus amusants. Si le vieil Homère vous fait peur, prenez Robinson Crusoé qui est un excellent livre de morale ; si vous avez le goût des art.', vous avez un recueil précieux dont l’auteur nous appartient, le Magasin pittoresque. Lisez le Magasin pittoresque, non point légèrement, ni pour en regarder les images, mais pour vous approprier tout ce qu’il contient de curieux, d’utile et de sage.

Les livres coûtent cher, dira-t-on. — Non, c’est une

L’EMPLOI DES VACANCES. 95

petite dépense; les meilleurs, ceux qu’on lit et relit, sont presque tous à bon marché. D’ailleurs, si vous habitez Versailles, c’est une dépense insensible. Nous avons ici une bibliothèque populaire; on ne demande pas l’âge de ceux qui s’inscrivent pour avoir des livres ; au contraire, plus ils sont jeunes et mieux on les accueille. Avec l’argent que vous dépenseriez inutilement un jour de fête, vous pouvez, pendant toutes les vacances, avoir chez vous tous les livres que vous voudrez.

Lisez donc, lisez de bons livres, une heure le matin, et j’ajouterai, si vous êtes sages, une heure le soir. Voici le premier point de mon sermon.

Le second point, c’est d’apprendre à écrire, et ici je prends le mot dans les deux sens. J’entends parlé tracer des caractères et consigner sa pensée sur le papier.

On voit quelquefois un cahier barbouillé de façon à croire que le chat a trempé ses pattes dans l’encre et qu’il a couru sur le papier. Est-ce là ce qu'on appelle de l’écriture? Jen’appelle pas davantage savoir écrire le système inventé par Arlequin. Quand il écrivait une lettre, Arlequin, dit-on, n’y mettait ni points, ni virgules, ni accents ; mais, en honnête homme, il ajoutait tout cela à la fin de la lettre, en disant à son correspondant; « Vous les placerez où il convient. » Il y a encore aujourd’hui beaucoup de gens qui écrivent dans le système d’Arlequin, mais qui n’ont pas comme lui la conscience de mettre à la fln de leurs lettres les points et les virgules.

N’est-ce pas une impolitesse véritable que d’adresser à quelqu’un une lettre illisible? Comment! quand vous vous présentez chez vos parents et vos amis, vous tenez à honneur d’avoir une bonne tenue, et quand vous vous faites représenter auprès d’eux par une lettre, qui est le dépositaire de votre pensée , vous croyez que la plus extrême négligence vous est permise? Non, il y a là, je le

DISCOURS l'ül'ÜLAlRES

Ht

répète, un véritable manque de politesse. Je reçois sou. vent des lettres des États-Unis ; je vous assure que là-bas il n’y a personne qui n’écrive nettement. Ne ferons-nous pas en France ce qu’oii fait en Amérique?

Parlons maintenant de l’utilité d’écrire pour se rendre compte de scs actions et de ses pensées.

Chez les Anglais, chez les Américains, chez les Allemands et dans beaucoup de cantons suisses, chacun écrit le soir, sur un petit carnet, ce qu’il a fait pendant le jour; rien n’est plus commun que de trouver dans les familles quelques-uns de ces registres qui ont un siècle de date. Cela est excellent. Non-seulement il faut écrire ce que vous faites, mais il faut résumer ce que vous avez lu, car sans cela, ce qu’on a lu passe dans l’esprit sans laisser de trace ; et souvent même, l’effet du livre est le contraire de ce qu’atteudait l’auteur.

Je suppose que vous avez lu la fable du Loup et l'Agneau. Vous connaissez ces vers:

La raison du plus fort est toujours la meilleure,

Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Si vous écrivez votre jugement sur cette morale singulière, vous vous direz : « Comment, la raison du plus fort est toujours la meilleure? C'est le loup qui a raison et l’agneau qui a tort? Point du tout. » Vous vous apercevrez alors qu’il y a là une ironie du poète, et qu’en vous disant que le plus fort n’a raison que parce qu’il est le plus fort, il a voulu vous faire haïr l’injustice et la violence.

De même, si vous lisez la fable du Henard et le Corbeau, vous verrez sans peine que le corbeau est un sot ; mais le renard qu’est-il autre chose qu’un misérable menteur? et vous ne serez pas fâchés de flétrir le renard. C’est ainsi que vous vous formerez le jugement et

L'ËMIM.OI ÜKS VACANCKS. 'J5

le caractère ; c’est là un service que personne ne peut vous rendre. En ce point essentiel tout dépend de vous. Un maiire peut vous dire certaines choses, les inscrire sur un tableau, vous les enseigner en un mot ; il n’y a quevous qui puissiez les apprendre, c’est-à-dire les prendre et vous les assimiler.

11 faut réfléchir de bonne heure; c’est la réflexion qui fait l’homme.

Quand vous montez à un arbre pour y cueillir un fruit, vous calculez très-bien- vos mouvements et le degré d’efforts dont vous avez besoin ; il n’est pas plus difficile de se rendre compte des choses et des livres, et de se former de bonne heure un esprit exact. Or l’exactitude de l’esprit est peut-être ce qu’il y a de plus utile pour la conduite de la vie. Le bon sens est le roi du monde. Mais qui peut donner du bon sens? La réflexion. Et quelle est la meilleure manière de réfléchir? C’est d’écrire ses pensées tous les jours.

Mon troisième point, c’est que vous avez besoin d’apprendre à parler.

Peut-être y a-t-il ici plus d’une mère qui dira tout bas : « C’est une étude inutile, mon fils ne parle que trop! » La réponse est aisée : nous autres grammairiens, nous distinguons. Parler pour ne rien dire, cela s’appelle bavarder; c’est en effet une qualité commune, et de peu de prix. Mais parler à propos et pour dire quelque chose, c’est un talent particulier, et un talent qui s’acquiert. A l’exception de quelques personnes très-heureusement douées, il est rare, en général, qu’on sache parler. Pour ma part, il m’a fallu de longues années pour arriver à parler comme tout le monde. 11 semble que ce soit la chose la plus simple, mais quand on en vient à l’essai, les plus confiants en eux-mêmes sont quelquefois les plus embarrassés.

A ce sujet, permeltez-raoi de vous raconter une anecdote qui vous intéressera, car je l’ai lue dans un livre qui vous touche de près, l'Histoire des Rues de Versailles de M. Le Roi.

A la naissance du duc de Bourgogne, Louis XIV voulut bien recevoir les marguilliers de la paroisse de Versailles. Les marguilliers qui ne s’étaient jamais vus à pareille fête, furent très -embarrassés, car iis ne savaient point parler. Cependant, il y en avait un parmi eux qui était un homme d’esprit. On l'introduisit avec ses confrères, et voici ce qu’il imagina de faire. Une fois en présence du roi, le marguillier en chef fit un signe à ses confrères, et tous entonnèrent à l’unisson le Domine salvum fac regem. Les assistants se mordirent les lèvres pour garder leur sérieux, et Louis XIV lui-mème, avec sa grande perruque, rit ce jour-là comme un simple mortel, l’histoire est obligée de le constater.

Cinquante ans plus lard, à la naissance du fils aine de Louis XV, on introduisit encore les marguilliers du temps, qui tenaient beaucoup à complimenter le roi. On les plaça sur son passage, mais quand Louis XV parut, chacun d’eux mit sa main sur son cœur, ouvrit la bouche et ne souffla mot. De son côté, le roi, qui était fort jeune, et qui ne sut jamais parler, les regarda et passa sans rien dire. En pareille circonstance, dans un voyage en Normandie, Henri IV s’était tiré plus adroitement d’affaire, en disant : « Ce n’est rien, les Normands sont sujets à manquer de parole. »

C’est donc chose très-utile que de savoir parler. Mais comment apprendre cet art amusant? Voici ma recette : les mères et même les pères qui restent le soir à la maison rendront un vrai service à leur fils en le faisant lire à haute voix. C’est un bon exercice, et c’est une première préparation pour être sûr de soi-même. Faites

L’EMPLOI DES VACANCES

lii ■e à vos enfants des comédies, comme les Plaideurs, de Racine ; des tragédies, comme Athalie, comme Esther, comme Polyeucte, comme Cinna. Laissez renfant donner à chaque personnage le ton convenable, encouragez- .le, vous verrez que la lecture le charmera, et, si je ne me trompe, vous-mêmes vous y prendrez quelque plaisir. Tout le monde s’instruira en s’amusant.

Après cela, essayez un beau jour de demander à votre fils de vous raconter ce qu’il a vu, ce qu’il a lu. Ainsi ce soir demandez à ces enfants: Qu’est-ce que M. Laboulaye \ous a dit? Il est probable qu'il y en aura beaucoup qui ne sauront rien vous répondre, sinon: Il nous a dit qu'il fallait apprendre à lire, à écrire et à parler. Insistez, tâ- ‘ chez d’obtenir d’eux qu’ils vous rendent un compte plus complet de cette causerie, vous les forcerez ainsi à réfléchir; l’esprit entrera en action, la parole suivra la pensée ; quand on sait bien ce qu’on dira, peu importe comment on le dise. Petit à petit, l’habitude et le goût viendront, on saura parler, et ce n’est pas un médiocre avantage.

Voilà donc mes premiers conseils. Pendant les vacances, apprenez à lire, à écrire et à parler.

J’ai encore quelques avis à vous donner.

Puisqu’on vacances vous avez le choix des plaisirs, choisissez des plaisirs utiles. Si vous allez à la fêle de Saint-Cloud, vous pouvez certainement vous amuser à jouer du mirliton. C’est un plaisir permis qui n’a d'autre défaut que de fatiguer tous ceux qui vous approchent. Mais, que vous en restera-t-il? Rien que le souvenir d’avoir ennuyé vos voisins.- Évidemment, il y a des amusements qui laissent des traces plus agréables. Le dessin, par exemple, qui charme celui qui s’occupe, et qui ne gêne personne.

Aimez-vous le dessin? Profilez des vacances pour des-

DISCOURS ri)l*III.AiriES

siiu*r,'el suivez votre goût. A la pension, vous dessinez d’après le modèle, et vous faites surtout du dessin industriel, usez de vos loisirs pour aller plus loin. Tâchez de comprendre ce que c’est que le dessin. Le dessin c’est un langage qui parle aux yeux, et les anciens appelaient les yeux les fenêtres de l’âme. Aussi le dessin est-il la langue universelle. Je voyais, en venant ici, des soldats algériens qui, probablement, ne comprennent pas le français. Si vous leur dessiniez leur caserne, ils la reconnaîtraient sans doute, quoique peut-être ils ne sachent pas ce que veut dire le mot caserne. Le dessin est donc un langage plus étendu que la parole.

Quand en vous donne un modèle, vous lâchez de le co pier fidèlement, mais ce modèle est lui-même un dessin, ce n’est pas la diose elle-même, ce n’en est que la traduction; je voudrais vous voir dessiner d’après nature; essayez de dessiner un papillon, un oiseau; tâchez de mettre une table sur ses quatre pieds, ce qui n’est pas aussi facile que peut-être vous le pensez; cherchez à vous rendre compte des lumières et des ombres naturelles ; demandez-vous pourquoi les arbres placés de chaque côté de l’avenue de Paris ont l’air de se rejoindre quand on les regarde de la grande place ; copiez, traduisez la nature; elle vous livrera le secret de l’art. Désormais, quand on vous montrera un dessin, ce n’est plus le dessin, c’est la chose même que vous verrez.

Passons à d’autres plaisirs. Il y en a parmi vous qui ont le goût de l’histoire. A ceux qui habitent Versailles, je dirai qu’on peut apprendre l’histoire à Versailles de la façon la plus commode et la plus amusante en allant au musée. Mais il faut pour cela avoir un livre, c’est VHisloire de France illustrée, par M. Charton. Là, vous avez tous les monumenis do la France, et vous pouvez, en vous rendant au musée, voir si les peintres ont

L’EMPLOI DES VACANCES

reproduit fidèlement les édifices, les armes, les costumes. Petit à petit, en employant chaque jour de vacances, vous apprendrez l’histoire de France par les yeux non moins que par l’esprit, et vous la saurez si bien que * jamais rien ne vous l’arrachera delà mémoire.

Aimez-vous l’hisloire naturelle, les plantes, les fleurs? 11 y a dans Versailles beaucoup de beaux jardins appartenant à des botanistes distingués. On vous en ouvrira volontiers les portes. Tâchez d’avoir un petit manuel de botanique bien simple ; consultez-le en même temps que vous aurez les plantes sous les yeux, de manière à ne pas apprendre en courant, mais d’une façon régulière. Demandez-vous d’où vient chacune de ces plantes et à quoi elle sert. On ne se doute pas de ce qu’on peut apprendre par soi-même. Une boutique de fruitière ne dit rien à celui qui passe devant elle sans curiosité ; pour moi, je ne puis voir tous ces fruits, rassemblés de tous les points de la terre, sans être saisi d’admiration pour le travail et les conquêtes de l’homme. Ce sont les Romains qui nous ont apporté de l’Asie les cerises, les prunes, les abricots. La pêche nous vient de la Perse, la figue et le raisin de l’Italie ; tous nos légumes nous sont venus de l’étranger. Je crois que si on cherchait ce que produisait la Gaule primitive, on ne trouverait que des chênes et des glands.

Les plantes ont une vie individuelle, étudiez-la. Voyez quel est le mode de leur développement, comment elles arrivent à produire leurs fleurs, leurs fruits. Quand vous aurez vu cela par vous-même , vous aurez les premières notions de l’histoire naturelle. A faire pousser un haricot dans un pot, on en apprend davantage qu’à lire dans un livre la théorie des cotylédons.

11 y a encore une autre manière de s’amuser, que je vous recommande tout particulièrement.

luO

Vous avez presque tous des parents qui ont un état. Une chose excellente à faire pendant les vacances, c’est d’apprendre l’état de son père, d’étudier les conditions du travail. Votre père est-il commerçant? Voyez comment on achète, comment on vend , rendez-vous compte de la façon dont on gagne une pièce d’argent , apprenez vousmêmes quelle peine il faut se donner pour cela. Si votre père exerce une industrie, si vous pouvez vous servir d’un outil, ceci est meilleur encore; c’est une grande chose que de savoir se servir d’une lime, d’un rabot, c’est souvent la garantie de l’existence et de l’indépendance de l’homme. Dans le dernier siècle, après la publication des ouvrages de Jean-Jacques Rousseau, il y eut un temps où ce fut une mode de savoir un métier. Il y avait des personnes fort riches, des grands seigneurs qui savaient tourner, faire de la menuiserie, etc. Je n’ai pas besoin de vous citer d’autre exemple que celui de Louis XVI, qui était un très-habile serrurier.

Quand l’émigration est venue , il y a beaucoup de nobles et de riches qui ont dû à cette connaissance d’un métier de ne pas mourir de faim à l’étranger; un membre d’une des meilleures familles de France a refait sa fortune en Angleterre, parce qu’il était un habile relieur.

— Nous ne serons jamais exilés, direz- vous. — Hélas! on n’en sait jamais rien. Mais quoi qu’il en soit, vous qui vous destinez à l’industrie, que vous fassiez de la chimie, de la physique, de la mécanique, de l’architecture, vous aurez toujours à vous servir de vos mains. Et si vous avez des ouvriers à conduire, si vous voulez qu’ils vous respectent, montrez-Ieur, avant fout, que vous savez tenir un outil, et que vous êtes du métier.

Deviendrez-vous de savants physiciens, d’habiles chimistes? L’adresse dos mains sera pour vous d'une utilité

L’EMPLOI DES VACANCES

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sans pareille. S'il vous vient une idée nouvelle, si vous imaginez une combinaison, une invention nouvelle, comment la réaliser? quel avantage pour vous, si vous êtes non-seulement un bon dessinateur, mais un ouvrier adroit? Que d’inventions ont échoué parce que l’inventeur n’a pu lui-même traduire sa pensée dans les faits en fabriquant l’appareil dont il avait besoin? Que de découvertes sont dues, au contraire, à l'habileté du praticien ! Nous avons perdu l’année dernière un de nos collègues de l’Institut, M. Foucaul, physicien des plus distingués; c’est lui qui a fait cette magnifique démonstration du mouvement de la terre par les oscillations du pendule. M. Foucaut était son propre mécanicien; c’est lui qui fabriquait tous ses instruments, et avec une. perfection telle, qu’on s’est demandé si ce n’était pas en grande partie à cette habileté, comme constructeur, qu’il a dû les résultats supérieurs auxquels il est arrivé comme savant.

Voilà donc encore un moyen d’employer le temps de vos vacances, et de l’employer agréablement.

Mais tous les conseils que je viens de vous donner vous sont personnels et n’intéressent que vous-mêmes. Or, l’homme n’est pas fait pour vivre seul, comme Robinson Crusoé; il est nécessairement un être sociable, et la première société c’est la famille. Il faut donc vivre pour la famille. Je vous étonnerais peut-être si je vous disais qu’il n’y a pas de bonheur possible, si l’on n'a pas de devoirs à remplir. Rien pourtant n’est plus vrai. Par une loi divine, l’homme est incapable d’être heureux seul ; son bonheur est attaché au bonheur d’autrui. Vous pouvez faire le bonheur de votre père, de votre mère, mais faire votre bonheur vous-même, à vous seul, cela vous est impossible; Dieu a voulu qu’il y eût entre les hommes échange de biens moraux comme de biens matériels.

Point de plaisir sans peine, point de bonheur sans devoir rempli; voilà deux vérités qu’il faut mettre à profit durant vos vacances, pour vous amuser et pour être heureux.

Par exemple, peut-être avez-vous une sœur; je ne sais comment les choses se passent aujourd’hui entre frère et sœur, mais de mon temps, où nous étions moins parfaits qu’aujourd’hui, il arrivait parfois qu’on se réfugiait au salon dans un coin avec un livre. La sœur arrivait : « Mon frère, qu’est-ce que tu lis là? — Laisse-moi tranquille, je ne te parle pas. » La sœur n’était pas contente, et on n’ér prouvait pas soi-même une grande satisfaction.

Mais qu’arriverail-il si on renversait les rôles : si on se disait : Ma sœur ne sait pas lire, je vais le lui montrer; elle ne sait pas lire à haute voix, nous lirons ensemble; ma sœur ne sait pas dessiner, je vais lui apprendre à dessiner? 11 en résulterait deux choses : c’est qu’on apprendrait beaucoup soi-même, car il est incroyable combien on apprend quand on enseigne aux autres ; c’est là-dessus qu’est fondé l’enseignement mutuel. Mais, de plus, on serait joyeux du bonheur d’autrui et content de soi-niêrne, ce qui est la première condition pour vivre heureux à tout âge.

On est quelquefois très-aimable avec sa mère, on l’embrasse très-tendrement; j’ai vu cela souvent, mais je me dis toujoui's : — à toute fable il y a une morale, — Tout enfant qui embrasse si tendrement sa mère a quelque chose à lui demander. Que demande-t-on ordinairement à sa mère ? Quelque chose qui n’est pas très-raisonnable. On sait que le père, qui est sévère, s’y refuserait ; mais la mère est si bonne ! on la décide souvent à des faiblesses qui sont quelquefois de véritables fautes.

Je voudrais qu’ici encore les rôles fussent renversés, car s'il est doux de voir une mère qui s’occupe de son

L’EMPLOI DES VACANCES

enfant, je crois qu’il y a encore quelque chose de plus touchant; c’est un fils qui s’occupe de sa mère, non pas une fois par hasard, et pour en tirer quelque chose, mais à tous les instanls, avec ce respect et cet amour qui se Iraduit dans les moindres petits soins.

Quant au père, il est trop souvent sacrifié ; il travaille au dehors tout le jour, le soir il rentre fatigué, il sait que de sa peine il fait vivre toute la famille, il croit qu’on l’aime, cela lui suffit.

Cela ne devrait pas suffire à un bon fils. Il faut nonseulement respecter son père, mais causer avec lui, et devenir son confident et son ami. Votre père a sur vous un grand avantage ; il a vécu, il a vu une foule de choses que vous ne connaissez pas, il peut vous enseigner ce qu’on n’enseigne pas à l’école, et vous apprendre à vivre. Il peut vous confier les traditions de la famille, traditions d’honneur, de travail, de probité, que vous serez chargés de continuer après lui.

Ainsi, moi qui vous parle, tout enfant j’aimais les vieillards. J’avais un grand-père qui était plein de bonté pour moi; c’était mon bonheur de causer avec lui, et quand il me disait qu’il avait vu M. de Voltaire et le philosophe de Genève, c’est ainsi qu’on appelait Jean-Jacques Housseau au dix-huitième siècle; quand il me parlait du roi de Prusse, c’est-à-dire de Frédéric II, je l’écoulais avec une atteiilion religieuse. Tous ces grands personnages, contemporains de mon aïeul, étaient vivants pour moi.

Aujourd’hui, le dix-huitième siècle est mort pour tout le monde, mais pour jnoi, il m’est familier; il me semble que j’y ai vécu, j’en ai gardé la tradition, et j’affirmerais presque que j’ai connu le roi Louis XV.

C'est un grand avantage que d’étendre ainsi sa vie dans le passé ; on. peut apprendre dans les livres les

choses d’autrefois, mais les livres ne disoiil pas tout, et ils sont froids. Si un vieillard vous disait : J’ai vu Napoléon à son. retour de Wagram, cela produirait sur vous un tout autre effet que toutes les histoires de l’empereur.

J’en reviens à mon sujet. Durant ces vacances, causez beaucoup avec votre père, c’est votre ami le plus sûr et le plus dévoué; assimilez-vous son expérience de la vie, vos vacances seront bien employées.

Si vous suivez mes conseils, vous apprendrez en même temps une grande chose dont je ne vous ai pas encore parlé , c’est que la vie tout entière n’est qu’un long travail et une longue éducation. Entre vous, je suppose que vous vous dites quelquefois ; « Encore un an, deux ans d’études, et mon éducation sera finie. » Non, mes enfants, l’éducation ne finit jamais. Ce que vous faites tranquillement aujourd’hui , sans préoccupation , sans souci d’aucune sorte, il faudra le faire toujours, toujours lire, toujours écrire, toujours parler, toujours travailler; seulement, plus tard, vous n’aurez plus auprès de vous un père et une mère pour vous soutenir, et la position sera bien plus difficile.

Vous vous dites: « On me fait de la morale, on me répète sans cesse qu’il faut être bon, aimable avec tout le monde, cela m’ennuie; » plus tard on ne vous le dira plus, vous pourrez être maussades tout à votre aise, mais vous verrez à côté de vous d’anciens camarades qui seront bien reçus partout, tandis qu’on s’éloignera de vous, et vous direz : « C’est singulier, tout le monde les accueille, et moi on me tourne le dos. » Si vous aviez écouté vos parents et vos maîtres, si vous aviez profité de leurs leçons et de leurs conseils, il en serait autrement ; maintenant, c'est la vie qui vous donnera sa rude éducation et qui vous apprendra sans pitié qu’on ne viole pas

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I/EMPLÜl DES VACANCES.

impunément la loi morale qui nous dit d’aimer nos frères. Dure leçon, et qu’il vous faudra payer chèrement !

Profitez donc de votre jeunesse et do vos vacances ; apprenez quand tout vous est aisé, quand chacun vous sourit. Que l’expérience de vos maitres, que les avis de votre père vous rendent facile et doux le chemin de la vie.

Je ne veux pas prolonger cette causerie, je comprends votre impatience, mais je dirai seulement que si vous essayez de suivre mes leçons, vous verrez bientôt que votre vieil ami, j’ose prendre ce titre, ne vous a pas trompés. Vos vacances se passeront agréablement, ej peut-être plus vite que vous ne voudriez. Et alors, quand vous rentrerez à la pension, vous ne la verrez plus du même œil, mais sous un jour plus favorable. Vous aurez mieux compris ce que sont les choses de la vie, vous aurez reconnu que vos grands bienfaiteurs sont là, dans cette école : ce sont les maitres qui vous instruisent pour les futurs combats de la vie. Vous sentirez aussi quel est votre bonheur. Combien, on effet, de pauvres enfants, non-seulement sont sans éducation, mais sans moyens de vivre ! tandis que vous, la vie vous est facile; grâce à votre père, vous ne manquez de rien, on vous donne ce qu'il y a de plus précieux, l’éducation. Vous êtes dans la ville la plus saine et la plus belle du monde; vous voyez les premiers magistrats de la ville témoigner de l’intérêt qu’ils prennent à vos succès ; les ministres de la religion sont là qui vous entourent de leur affection ; rien ne vous manque, mais aussi celte heureuse situation vous impose des devoirs tout particuliers. Vous appartenez à une armée civile, mais enfin à une armée, vous êtes de la pension Bertrand, de cette pension qui a présenté à la bataille quarante-six élèves qui tous ont triomphé. Cette victoire, il faut la soutenir, il faut travailler éner-

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*D(i UISCOUHS l'ÜI'ULAlRES.

giquement pour vous, pour votre père, pour votre famille, pour celle ville même de Versailles; en un mot, comme de braves soldais, il vous faut soutenir l’honneur du drapeau. {Applaudissements vifs et prolongés.)

LA SCIENCE DE LA VIE

Discours prononcé à Versailles, le 7 août 1869, pour la distribution des prix de l’institution Bertrand.

Mesdames, Messieurs,

M. Bertrand vient de nie remercier de ce qu’il appelle, avec trop de bienveillance, le patronage que je donne à son école; il a grand tort, üii ne remercie pas les gens quand on leur procure un plaisir ; ce sont eux qui sont les obligés. Pour un vieil ermite comme moi, que peut-il y avoir de plus charmant que d’être entouré par ces figures rianics et de voir tant de mères de famille qui veulent bien m’écouter un moment avec intérêt?

Venir ici, je le répété, c’est pour moi un très-grand plaisir. Le jour de la distribution des prix de l’institution Bertrand est une fête pour beaucoup d’entre vous, mais c’est aussi une fête pour moi. Je suis heureux de pouvoir témoigner publiquement de toute ma sympathie pour l’éducation de la jeunesse; cette éducation est le grand problème de la société et de la politique. Aussi je suis très-reconnaissant envers tous ceux qui veulent bien s’associer à celle fêle de famille. Il y a dans celte eiiceinte des savants illustres qui sont heureux de voir conronner

DIïCOUUS l'Ol’ULAlHES.

des enfants, il y a d’anciens adversaires politiques *, qui viennent vous prouver, par leur présence, que sur ce terrain de l’éducation on s’unit et on se donne la main. {Applaudissements . )

Il y a enfin des membres du conseil municipal, et il y en a beaucoup. Si Versailles m’a adopté, il a fait mieux encore en adoptant l’institution Bertrand. Je remercie ces messieurs, et comme je ne peux les nommer tous, je leur demande la permission de les remercier en la personne d’un homme qu’entoure ici la considération et le respect universel. Celte personne que nous aimons tous, je n’ai pas besoin de la nommer, c’est le maire de noire ville, c’est l’honorable M. Ploix. (Vifs applaudissements.)

Quant à M. Bertrand, qui me met chaque année un discours sur le dos (on rit), je ne le remercie pas, au contraire, j’ai l’œil sur lui; j’attends toujours que les enfants qu’il prépare aux écoles publiques aient un échec afin de tripmpher à mon aise. 11 me faut avouer que celte année encore je suis battu. M. Bertrand a présenté trois élèves à Châlons, deux pour le brevet d’inslituteur, un pour l’École normale primaire: ils ont fait exprès dè se faire recevoir. (Rires et applaudissements.)

Il est évident que M. Bertrand a plus que du bonheur. Quand on réussit toujours, cela ne s’appelle plus un heureux hasard, cela se nomme du zèle, du dévouement et de la capacité ! Du reste, comment en serait-il autrement? N’est-il pas la preuve vivante de ce que peut faire l’éducation?N’est-il pas le fils d’un homme que nous entourons tous de notre respect à Versailles? J’ai été heureux d’apprendre que M. Bertrand père venait d’être nommé

* M. llély d'Oissel etM.de Caze.

LA SCIENCE DE LA VIE

officier d’académie. {Applaudissements.) Je ne suis pas grand partisan des décorations; j’ai sur ce point des idées américaines qui choqueraient peut-être beaucoup de gens; mais assurément si une décoration est bien placée, c’est sur la poitrine d’un bomme qui, depuis quarante ans, se dévoue à l’éducation de nos enfants. (Nouveaux applaudissements.)

lit maintenant, Mesdames et Messieurs, permettez-moi de vous rappeler qu’ici vous n’êtes que spectateurs; la fête n’est pas pour vous, elle est pour ces enfants. Ce sont eux qui ont été à la peine, ce sont eux qui ont le droit d’être à l’honneur. Permettez-moi donc de causer avec eux. Je ne vous défends pas d’écouter, bien au contraire; mais enfin ce n’est pas pour vous que je parle, c’est pour mes petits amis. Je leur demande la permission de m’asseoir suivant mon habitude et de causer avec eux. (.Applaudissements.)

Mes chers enfants,

J’ai choisi un sujet trés-sérieux ; je veux vous apprendre ce que c’est que la science de la vie ; je veux vous enseigner l’art de vivre.

Je crains que, sur cet énoncé, une mère ne s’écrie: « Mon Dieu, que M. Laboulaye va donc être ennuyeux ! Est-ce sur ce ton qu’on parle à des enfants? »

Je veux vous faire ma confession; je ne crois pas aux enfants. Les hommes, dit-on quelquefois, sont de grands enfants, soit, mais les enfants sont de petits hommes ; ils savent parfaitement ce qu’ils veulent. Ce qu’ils ne savent pas, ce qu’ils ne peuvent pas savoir, c’est ce qu’on apprend avec le temps, ce sont les connaissances qu’on vient chercher à l’école ; mais quant à la volonté elle est déjà chez eux très-ferme. Entre un enfant et sa mère

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DISCUUK» 1-OPULAlUES.

qui luttent à qui fera céder l’autre, en général je parierais pour l’enfant. {On rit.)

Oui, mes chers enfants, vous savez très-bien ce que vous voulez ; chez vous la malice... Bon Dieu, qu’est-ce que je dis là? — l’esprit voulais-je dire, — n’attend pas le nombre des années. {Nouveaux rires.) Vous me comprenez parfaitement, et je ne vous étonnerai pas quand je vous dirai que c’est en ce moment que sc décide votre carrière et tout votre avenir. A votre âge on est comme un métal en fusion, on reçoit toutes les empreintes; plus tard, quand le fer est refroidi, il ne cède plus, il casse. C’est donc maintenant que vous allez arrêter, sans le savoir, votre destinée bonne ou mauvaise; si vieux que je sois, et justement parce que je suis vieux, je puis vous l’affirmer, c’est l’école qui décide de la vie. J’ai vu mes camarades de classe tourner à peu près comme nous le devinions au collège; tel faisait des petits bateaux de papier et est devenu marin, tel qui ne pensait qu’à voir courir des chevaux est devenu un brillant officier; il y en a qui criaient beaucoup qui sont devenus avocats. {Onrit.) Je crois même qu’il y a parmi eux deux avocats généraux. Quant à moi, qui passais mon temps à lire ou à barbouiller du papier, on m’avait prédit que je ferais un jour des comédies et des romans, je suis devenu professeur de législation, on ne s'était pas trompé de beaucoup. {Nouveaux rires.)

Eh bien, chers enfants, s’il en est ainsi, si c’est maintenant que votre avenir se décide, il est bon de savoir quelle est la manière de conduire sa vie, et comment on peut y réussir, car enfin nous ne sommes pas tous sûrs de faire fortune, mais il est certain que tous nous vivons et que tous nous avons intérêt à conduire notre vie du mieux que nous pourrons.

Pour ne pas vous fatiguer d’une morale inutile, j’ai

LA SCIENCE DE LA VIE

ni

réuni toute la science do la vie en cinq points. Tout s’y ramène à l’économie. Pour vivre le mieux possible, il faut ménager son temps, son argent, son corps, son esprit et son cœur.

Voilà mon sermon, il est en cinq points, mais il n’en sera pas plus long pour cela.

D'abord , qu’est-ce que le temps? Les Anglais disent ; Le temps, c'est de l’aryent. Je le crois bien, ils font tout payer; mais celte définition n’est pas juste; il y en a une meilleure : Le temps, c'est V étoffé dont la vie est faite, ou, pour mieux dire encore : Le temps, c'est la vie. De façon que quand vous dites ; a Ce n’est rien, je ne perds qu’un quart d’heure, » c’est un quart d’heure de votre vie que vous dissipez, un quart d’heure que vous ne retrouverez jamais.

Le premier devoir de l’homme qui veut vivre et bien vivre, c’est donc d’étre ménager de son temps. Une seconde, dit-on, c’est peu de chose, mais avec les secondes on fait les minutes, avec les minutes les heures, et avec les heures les jours. Souvent j’entends dire : « Pourquoi me mettrais-je à travailler? dans un quart d’heure on dînera. » Ce n’est donc rien qu’un quart d’heure qui ne doit jamais revenir? Mais si tous les jours vous lisiez durant un quart d’heure, à la fin de l'année cela ferait dix jours de lecture. Jugez vous-même de tout ce qu’on peut lire en dix jours.

A ce propos laissez-moi vous conter une anecdote.

Un des plus grands magistrats de l’ancienne France, le chancelier d’Aguesseau, avait épousé une femme qui avait toutes les vertus, mais comme il n’y a pas de lumière sans ombre, au milieu de toutes ses vertus la chancelière avait un petit défaut, elle était toujours en retîird. Elle appartenait à cette race de gens malheureux qui sont venus au monde un quart d’heure

ll‘2 DISCOURS POPULAIRES.

trop tard, et qui courent toute leur vie après ce maudit quart d’heure sans pouvoir jamais le rattraper. Le chancelier avait fait des observations; elles n’avaient pas eu de succès. En désespoir de cause, il fit mettre dans la salle à manger un pupitre, une plume, de l’encre et du papier blanc, et pendant les dix minutes ou le quart d'heure que tout autre eût perdu avant le déjeuner et le diner, le chancelier écrivait. 11 faisait un livre.

Si j’avais été à sa place, j’aurais fait un traité sur la patience. (On rit.) Le chancelier , qui était meilleur chrétien , écrivait des méditations chrétiennes qu’on lit encore aujourd’hui.

Voilà certes un bon exemple. Nous pouvons imiter un d’Aguesseau et nous montrer, comme lui, économes et avares de notre temps. N’eussiez-vous que cinq minutes, employez-les. Sur toutes choses ne remettez jamais au lendemain ce que vous avez à faire ; c’est le grand malheur de la vie. On dit toujours : « Demain, je ferai ceci ou cela. » Et on ne fait rien. Avec les livres qu’on a dû écrire le lendemain, on remplirait toutes les bibliothèques de Versailles, mais ce lendemain n’arrive jamais ; c’est le quart d’heure de madame d’Aguesseau, ce quart d'heure qui nous fuit toujours et qu’on n’atleint jamais.

Voilà donc mon premier point. Le temps, c’est la vie, il ne faut pas le gaspiller.

En second lieu U faut économiser son argent.

Vous me direz: «Nous n’avons pas d’argent. » C’est justement pour cela que je vous prêche l’économie. Si vous étiez comme le .luif errant, je n’insisterais pas; je me suis amusé à faire ce calcul que si le Juif errant, toutes les minutes tirait 10 sous de sa poche, cela lui faisait 30 francs par heure, 500 francs par journée de dix heures 9,000 francs par mois, et par an 108,000 fr.

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de renie. {On rit.) 11 n’avait donc pas besoin d’économie; mais aucun de vous n’esl le Juif errant. Une fois dépensé l’argent ne revient pas dans vos poches , et cet argent a coûté cher à vos parents. Commencez donc à économiser pour eux. Ménagez vos habits, vos livres, votre papier; rien n’est indiflérent. J’ai connu un savant illustre, M. Leironne, qui n’a jamais acheté une main de papier; il écrivait tous ses livres sur le papier blanc des lettres et des billets qu’on lui adressait. On peut connaître la date de ses ouvrages par celle des leltres qu’il a reçues.

Parmi vous il n’en est guère qui, de temps à autre, n’ait un peu d’argent. Voici la Saint-Louis qui approche, on vous donnera bien quelques sous, et naturellement vous ne les porterez pas à la caisse d’épargne. C’est là qu’il faut prendre la première leçon d’économie. Franklin, qui était un sage, mais qui, avant de devenir un sage, avait commencé par avoir tous les défauts d’un enfant, raconte qu’un jour dans son enfance, on lui avait donné quelque argent pour s’amuser. La première chose qu’il vit fut un sifflet; la première chose qu’il fit fut de donner tout son argent pour avoir ce jouet.

Le voilà donc qui se met à siffler, heureux de faire du bruit, non moins heureux de fatiguer les autres avec son sifflet. Vers le milieu de la journée il eut faim ; ses frères et ses sœurs, qui avaient gardé leur argent, achetèrent du gâteau; Franklin sifflait toujours, mais moins fort. Plus tard il eut soif; ses frères et ses sœurs, qui n’étaient pas moins altérés, employèrent le reste de leur argent à acheter des rafraîchissements. Franklin sifflait toujours, mais du fond d’un gosier sec. La leçon lui profita ; ce fut la seule dépense qu’il se soit jamais reprochée. Plus lard, quand il fut devenu le grand citoyen que vous savez, il regarda d’un œil indifférent

les honneurs, les grandeurs, tous les hochets de la vanité qui font courir la foule. A toutes les tentations de la vie, il répondait par son adage ; C’est trop cher pour un sifflet.

C’est donc une bonne chose que d’économiser, mais pourquoi est-ce une bonne chose? Ce n’est pas seulement parce que de cette façon on a toujours de l’argent dans sa poche. En soi il est excellent d’avoir toujours de l’argent dans sa poche, c’est la seule manière d’ôlre toujours maître de soi-même et jamais l’esclave d’autrui. En ce point je suis de l’avis de ce prédicateur protestant que son troupeau oubliait de payer, et qui un jour, au moment de prêcher, dit à un de ceux qui se préparaient à l’entendre: « Prêtez-moi donc un dollar. » 11 mit le dollar dans sa poche, monta en chaire et prêcha admirablement. Le service fini, il rendit le dollar à son prêteur. « Qu’aviez-vous besoin de m’emprunler cet argent ? lui dit ce dernier ; vous n’en avez rien fait. — C’est ce qui vous trompe, répondit le pasteur.'Je lui dois toute mon éloquence. Que voulez-vous que dise ou que fasse un homme qui n’a pas le sou dans sa poche? » On comprit l’apologue, et à partir de ce moment, les paroissiens ne laissèrent plus leur pasteur dans le besoin.

Mais ce qui fait l’excellence de l’économie, c’est qu’au fond, c’est la domination que nous prenons sur nousmême. Il faut que de bonne heure on apprenne à se refuser quelque chose, à garder son argent pour une dépense utile. Si vous ne commencez pas tout jeune à résister é ces premiers désirs qui sont violents comme des passions, plus tard vous ne le pourrez plus. Celui qui ne se force pas à être économe dans son enfance ne le sera jamais. Or, on voit des gens qui sont économes et ne font pas fortune, mais ce qu’on ne voit janiais, ce

LA SCIENCE DE LA VIE

sont des gens qui ne le sont pas et qui s’enrichissent. Ce n’est pas la seule raison d’aimer l’économie. La raison chrétienne, c’est que l’économie est le seul moyen d’avoir de l’argent pour obliger les autres. Les prodigues sont charmants dans les premiers moments, mais le jour où on a besoin d’eux, on ne trouve personne, tandis que ceux qui paraissent diHficiles, et qui comptent, on les trouve quand on en a besoin. Et puisque je suis en train de vous conter des histoires, laissezmoi vous en dire une qui est arrivée à une de mes pa- • rentes.

Autrefois, dans mon enfance, il n’y avait pas d’allumettes chimiques, on se se servait de briquets phosphoriques. C’étaient de petites bouteilles dans lesquelles on trempait une allumette. En général, rallumette ne partait pas parce que le briquet était mauvais, ou bien quand le briquet était bon, c’était l’allumette qui était mauvaise. On se tirait d’affaire avec des allumettes soufrées par les deux bouts, qu’on enflammait au feu de la cheminée. Et chez les gens économes, quand l’un des bouts de l’allumette avait servi, on l’éteignait, et on gardait l'autre bout pour une autre occasion.

Un jour que ma parente, qui était dame de charité, faisait avec une de ses amies une quête pour les pauvres de l’arrondissement, on lui indiqua une personne fort riche et qui était, disait-on, fort généreuse. En mootant l’escalier ces dames entendirent une querelle. C’était le monsieur prétendu charitable qui menaçait sa cuisinière de la renvover. Le crime de la cuisinière, c’était d’avoir jeté au feu une allumette qui n’avait servi que par un bout. « Vous me ruinez, vous perdez ma maison, c’est un désordre affreux, » criait notre avare. Notez que la perte d’un bout d’allumette, cela pouvait représenter un centième de centime. Les dames, fort effrayées, n’osaient

HÜ DISCOURS POPULAIRES.

plus monter; elle s’y décidèrent cependant. Quand elles eurent exposé l’objet de leur visite, ce monsieur aligna gracieusement devant elles vingt pièces de cinq francs, c’était alo^s une grosse somme, et voyant l’étonnement de ces dames, il leur dit ; « Vous avez entendu ma querelle avec ma cuisinière, mesdames, et vous m’avez blâmé sans doute. Rappelez-vous que si je n’avais pas économisé mes bouts d’allumettes, je n’aurais pas aujourd’hui cent francs pour vos pauvres. » Et la leçon ne fut pas perdue.

Vous voyez combien il y a de raisons pour économiser • son argent.

Passons au troisième point. Il faut ménager notre corps. « Quoi, direz-vous, on veut nous empêcher de nous amuser? » Oh! non, je vous permets toute espèce de plaisir. Jouez à la balle, courez, sautez, grimpez aux arbres, sauf la question du pantalon à traiter avec voire mère. Je ne m’oppose à aucune espèce d’exercice. A votre âge c’est de première nécessité. Il y a plus, je vous demande de ne jamais renoncer à ces plaisirs de votre enfance, car à ces exercices est attaché le premier bien de l’homme, celui du moins qui est la condition de tous les autres, la santé.

C’est une chose étrange qu’en France on s’occupe autant de la santé des chevaux, des bœufs, des vaches, je n’irai pas plus loin, et qu’on s’occupe si peu de la santé des hommes. En est-il un seul d’entre vous qui sache comment il respire, et comment il digère? Et cependant ce sont là des connaissances nécessaires pour ne pas compromettre sa vie par des imprudences ou des excès. Aussi je voudrais que notre excellent docteur Bérigny fit un cours d’hygiène à l’Institution Bertrand, et qu’il vous apprît comment votre corps est fait, et ce dont il a besoin. Quand vous êtes malades, ne comptez pas sur

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