IST
« les premiers pas, mais la loi est prononcée, il faut « avancer toujours. — Je voudrais retourner sur mes « pas. — Marche, marche !
« Un poids invincible, une force invincible nous en- « traîne, il faut sans cesse avancer vers le précipice.
« Blille traverses, mille peines... Encore si je pouvais € éviter ce précipice affreux ! Non, non, il faut marcher, « il faut courir.
« On se console pourtant, parce que de temps en « temps on rencontre des objets qui nous divertissent, « des eaux courantes, des fleurs qui passent, etc. On « voudrait arrêter : Marche, marche !
« Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce « qu’on avait passé : fracas effroyable, inévitable ruine !
« On se console parce qu’on emporte quelques fleurs « cueillies en passant, qu’on voit se faner entre ses « mains, du matin au soir; quelques fruits qu’on perd en « les goûtant.
« Toujours entraîné, tu approches du gouffre. Déjà « tout commence à s’effacer; les jardins moins fleuris, « les fleurs moins brillantes, leur couleur moins vive, « les prairies moins riantes, les eaux moins claires ; « tout se ternit, tout s’efface ; l'ombre de la mort! on « commence à sentir l’approche du gouffre fatal.
« Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas. Déjà « l’horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux « (s’égarent), il faut marcher. Retourner en arrière? « Plus de moyen, tout est tombé, tout est évanoui, tout « est effacé.
« Ce chemin, c’est la vie; ce gouffre, c’est la mort. »
Certes, messieurs, je n’ai pas la prétention de lutter d’éloquence avec Bossuet, c’est là un des beaux morceaux de la langue française, mais je dirai qu’ici Bossuet
va trop loin ; sa doctrine est une doctrine de désespoir, et cependant la religion à laquelle il appartient a érigé en vertus la foi, l’espérance et l’amour, on n’y trouve nulle part la peur. A suivre cette doctrine de Bossuet, il n’y aurait qu’un parti à prendre, c’est de fuir dans un cloître, c’est de maudire cette vie horrible où tout est . désespoir, ou bien de s’étourdir en épicurien et de dire : « Tout doit finir avec nous, jouissons en attendant, et ne nous inquiétons pas de l’avenir. » Mais il me semble qu’aujourd’hui, sous l’empire de l’idée du progrès, la conception de la vie est toute différente; ce n’est plus un chemin qui mène à l’abîme, c’est un chemin qui s’élève et qui mène au sommet d’une montagne, là où le soleil qui se couche ne fait que passer dans un autre hé-^ misphère, où le couchant est une aurore.
Toute la vie prend un autre caractère quand on sait qu’à chaque pas, si on laisse derrière soi quelques jours écoulés, on avance dans le chemin de la vertu et de la vérité. Loin de maudire la vie, je la bénirais et je dirais : « Enfant, toi qui viens au monde entouré des caresses et de l’amour de ta mère, bénis le ciel qui t’a fait naître dans un siècle qui laisse derrière lui tant de temps écoulé ! tu y trouveras non-seulement une instruction meilleure, mais une société qui, mère elle-même, soutiendra tes premiers pas. Et toi, jeune homme, marche en avant sans crainte, tu rencontreras comme tous les jeunes gens ce double sentier que trouva Hercule et Où voulaient l’entraîner, d’un côté, la Vertu, et de l’autre, la Volupté. Tü peux choisir entre les passions égoïstes qui te sépareront du reste des hommes et ce chemin de la vertu qui n’est autre chose que le chemin de l’amitié, de l’affection et du dévouement. Marche, jeune homme; si humblé que tu sois, tu peux être utile à la patrie, aux hommes qui ont besoin de sentir une main amie qui serre la leur et un
Digiti/ccî by t 'Oog i
LE PROGRÈS
cœur qui batte à l’unisson. Et toi, homme fait, qui es en pleine possession de ta force et de ton esprit, n’y a-t-il pas des misères à secourir, d’instruction à répandre? Tu es riche, heureux', tu as une réputation faite; profite de cette réputation, use de cette richesse; que la main soit toujours ouverte, que ton cœur le soit aussi! II y a des libertés à défendre et des frères qui sont tout prêts à s’associer à toi ; c’est la patrie qui t’appelle, écoute la voix de la patrie ; c’est la vérité qui l’implore, réponds à la voix de la vérité. Marche en avant, et ne t’inquiète pas de l’avenir, »
Et le vieillard, dira-t-on? Il est arrivé au bord de l’abîme, nous voici à l’inévitable et triste fin de la comédie. Eh bien ! la vieillesse, — je puis peut-être en parler en connaissance de cause ; je touche à l’âge où, comme le dit Bossuet, on sent déjà l’ombre de la mort ; je n’ai plus rien à craindre ni à espérer du monde ; on ne me rendra ni ma jeunesse évanouie ni les amis que j’ai perdus, ni tant de braves compagnons tombés le long du chemin. Et cependant j’ai le cœur rempli d'espérance. Il ne se passe pas un jour où je ne puisse encore être utile. Si aujourd’hui j’ai éveillé en vous une passion noble, ravivé l’amour de la patrie et de la liberté, ai-je perdu ma journée? Qu’importe que je sois vieux, c’est un compte que j’ai à régler avec Dieu; en attendant, servons les hommes.
Et quand viendra le dernier moment, j’éprouverai ce que j’ai senti tant de fois dans ces belles nuits d’automne où le ciel est parsemé de mondes infinis. Non, la vie est partout, et il est impossible que Dieu, comme un ouvrier malhabile, laisse la raison de l’homme s’élever et se fortifier, pour la détruire au moment où elle arrive à toute sa grandeur. Non ! j’ai la confiance qu’il y a, par delà ce monde, un progrès infini de liberté, de vérité et
d’amour; non, je dirai, plein de foi: « Mon Dieu, je m’abandonne à tes mains paternelles, tu ne m’as pas soutenu à travers tant d’orages, tu ne m’as pas donné la soif de la vérité, l’amour de la lumière, pour me tromper au moment suprême et me noyer au port, p
LA JEUNESSE DE FRANKLIN
Diseours prononcé au Conservaloiro des arls et inéliei-s de l’aris. le 27 avril 1865, à la première séance générale de la Sociélc Franklin.
Mesdames et Messieurs,
En tenant sa première séance publique , la Société Franklin* a pensé qu’il était convenable et juste de rendre hommage à l’homme sous le nom duquel elle s’est placée, à Benjamin Franklin, premier inventeur, premier fon- . dateur des bibliotlièques par souscription. La Société m’a fait l'honneur de me choisir pour remplir cotte mission; j’ai accepté sans fausse modestie et avec plaisir.
Il y a vingt ans que je m’occupe de l’Amérique et de l’histoire de sa première révolution, vingt ans que je vis avec Franklin et Washington; je déclare que je n’ai jamais connu de patriotes plus désintéressés, de plus sincères amis de la liberté ; je les aime, et, comme tous les amoureux, j’ai besoin de parler de ce que j’aime {On rit), au risque d’ennuyer ceux qui m’écoutent. {Non! non ! Parlez I)
Je ne compte pas 'cependant vous réciter toute la vie
‘ L’objet de la Société Franklin est d’encourager la fondation des bibliothèques populaires.
tC'2 DISCOURS POPULAIRES.
(le Franklin; ce serait une longue affaire, et, d’ailleurs, cette vie a été écrite par l'homme <}ui connaissait le mieux les défauts et aussi les qualités de Franklin, par Franklin lui-même. Dans ses charmants Mémoires, qui devraient être dans toutes les mains, il nous a raconté l'histoire de sa jeunesse, de sa vie privée jusqu’à cinquante et un ans, et plus tard, dans une correspondance qui est beaucoup moins connue en France, mais qui n’est pas moins attachante que les M(hnoires, il nous a donné l’état de son àme, jour par jour, heure par heure. C’est là qu'on peut apprécier, dans toute sa simplicité et sa grandeur, cet homme dont on a dit avec raison qu’il n’avait jamais dit un mot qu’il ne fallait pas dire, mais qu’il avait toujours dit le mot qu’il fallait dire; qu’il n’avait jamais fait une action qu’il ne fallait pas faire, mais qu’il avait toujours fait l’action qu’il fallait faire. (Bravo! bravo!) En un mot. Franklin était un de ces hommes qui se demandent pourquoi on ferait de l’esprit le privilège des méchants. Il avait de l’esprit, il savait * s’en servir, et il mettait à la disposition des honnête.s gens ce que le ciel lui avait donné. (Mouvement. — Très- ■ bien.)
Je ne vous parlerai donc que d’une petite partie de la vie de Franklin, des œuvres qu’il a fondées à Philadelphie, comme simple citoyen, avant d’être entré dans la vie politique, de ces œuvres, en un mol, qui sont à la portée de chacun, à la condition d’avoir l’intelligence, et surtout la ténacité de Franklin. 11 était un de ces hommes dont on a pu dire avec justesse que si on les plantait sur une table de marbre ils y prendraient racine. (Mouvement.) 11 mettait au service d’un esprit droit une volonté énergique et qui ne se décourageait jamais.
Mais ce n’est pas seulement des œuvres que je vou-
LV JEUNESSE DE FRANKLIN. 103
drais vous entretenir; je voudrais vous parler aussi de l’homme, que nous ne connaissons que sur un portrait de convention, qui n’est pas tout à fait ressemblant, et surtout que nous ne connaissons que dans ses vieux jours; je voudrais vous faire voir Franklin dans sa jeunesse, dans sa vie privée, et vous faire comprendre comment il devint l’amour, de l’Amérique.
Mais pour cela, il faudrait faire reculer les années, nous transporter en Amérique, et y arriver vers l’année 1731. Si nous étions aux Étal-Unis, ce ne serait pas chose difficile, c’est le pays des spirites; nous prierions un spirite de faire revenir Franklin. Mais ici, dans cette enceinte, où l’on ne croit qu’à ce qu’on voit, qu’à ce qu’on pèse... et encore! {On rit) comment faire?...
Cependant il me vient une idée; il y a en nous quelque chose qui ne se pèse pas et qui défie le temps et l’espace, c’est la pensée. Dans Shakespeare il y a un petit génie qui dit qu’en quarante minutes il mettra une ceinture à la terre. Ce petit génie va moins vite que la pensée. Je vous propose de nous transporter en Amérique et de nous rajeunir de cent trente ans. Ce n’est pas une grande affaire. — Nous y voilà ! J’espère que vous n'étes pas trop fatigués , et il me semble que vous êtes tous singulièrement rajeunis. (On rit.)
Permettez-moi de vous faire les honneurs de la ville de Philadelphie en 1731. C’est la plus grande cité de l’Amérique; elle a 10,000 habitants. Ce que vous voyez devant 1a ville, c’est le Communal, où l’on envoie le matin les vaches au pâturage , et la ville c’est cette espèce de grand’route que vous apercevez toute bordée de jardins et de haies sèches. Au travers des pommiers et des pêchers, couverts de fruits, peut-être distinguezvous de petites maisons en briques, avec des fenêtres en
guillotine et trois marches pour y monter. C’est la ville de Philadelphie. Mais je puis être prophète à jcoup sûr, et je vous annonce qu’en 1865, elle aura 600,000 habitants, preuve assez vive de la fécondité de la liberté ! {Bravo!)
Cherchons maintenant la maison de M. Franklin; il demeure auprès du marché. On nous l’indiquera facilement. — Nous y sommes. Entrons; la porte est ouverte. Nous voilà dans une des grandes imprimeries de la ville. Il y a deux presses, et Franklin a, auprès de lui, un apprenti. Franklin est là qui travaille; il a son déjeuner à côté de lui, le repas est modeste. — Franklin n’est certainement pas millionnaire : — c’est une écuelle de terre avec du lait dedans et une cuiller d’étain. Ce n’est que plus lard, quand il sera riche , que Franklin se permettra d’avoir une tasse de porcelaine et une cuiller d’argent. Mais pour cela, il faudra que sa femme lui fasse violence, parce que c’est une dépense inutile et un capital improductif. {On ril.)
11 est occupé à composer. Nous pouvons regarder pardessus son épaule .sans indiscrétion ; c’est la Gazette de Penpjlvanie. Franklin fait une annonce. — C’est lui qui a inventé ou perfectionné l’annonce de journal. — Voyons ce qu’il fait connaître au public : « Il a été oublié, il y a trois ou quatre jours, sur les bancs de l’église, un livre de prières relié en maroquin rouge, doré sur tranches, et marqué D. F. (Déborah Franklin, — madame Franklin). Celui qui l’a trouvé est prié d'ouvrir le susdit livre au huitième commandement [Rire général), et, une fois qu’il l’aura lu, il est prié de remettre le livre à sa place. On ne fera pas d’autres recherches. » {Nouveaux rires,)
Laissons-le finir son annonce, et voyons à côté de lui quel est ce manuscrit. C’est V Almanach du Bonhomme
LA JEUNESSE DE FRANKLIN
Richard pour 47^1. Qu’est-ce qu’il contient? lisons Ajn peu :
« 11 y a trois amis excellents: une vieille épouse, un vieux chien et de l’argent comptant. (Rires.)
« Trois femmes peuvent garder un secret pourvu qu’il y en ait deux de mortes. » (Éclats de rires.)
Pardon! J’ai fait erreur, j’ai mal lu : il y a trois per-^ sonnes, et non pas trois femmes. Franklin appliquait son mot aux hommes comme aux femmes. (Nouveaux rires.)
Continuons :
« Tu te plains d’être trompé. Qui est-ce qui t’a trompé le plus souvent? — Réponse: Toi-même. »
Vous voyez que Franklin est un homme qui fait un peu de tout : il est journaliste, fabricant d’almanach, et même poète d'almanach à l’occasion. — Sa poésie, il faut le dire, ne s'élève pas beaucoup plus haut. — 11 est bien autre chose encore : graveur, fondeur en caractères, compositeur, fabricant d’encre d’imprimerie, pressier, prote, marchand de papier, et, au besoin, dans ses annonces, il se charge de vendre du café et du rhum; en un mot, rien ne l’effraye, il croit que la vie est faite pour travailler et que tout travail honnête mérite récompense.
C’est ainsi qu’à force de peine et d’économie , il est arrivé à se faire une honorable position.
Voilà, direz-vous, un personnage amusant; mais nous en connaissons beaucoup comme lui qui ont une volonté énergique, et qui veulent faire fortune. Cela n’a rien d’extraordinaire, et surtout rien qu’on puisse proposer à l'admiration des hommes.
Non! mais nous n'avons encore vu que la moitié de Franklin. Nous avons vu Franklin voulant s’élever, mais nous ne l’avons pas encore vu voulant élever les autres
avec lui. Or, cette pensée ne l’a jamais quitté; il n’a jamais voulu s’instruire sans instruire les autres ; il n’a jamais voulu s’enrichir sans enrichir les autres ; il ii’a jamais voulu être libre sans que les antres le devinssent avec lui. (Ih'civo! bravo!)
A vingt ans, — nous reculons un peu ; — nous sommes en 1726, — Franklin est un ouvrier imprimeur n’ayant pas tous les jours de quoi déjeuner, mais ayant déjà la volonté de s’instruire, et alors il imagine de fonder un club. Ce club, il lui cherche un nom espagnol, il l’appelle la Junte. Mais les habitants de Philadelphie, qui voient de quelles personnes cette honorable société se compose, et qui veulent la railler un peu, la surnomment le Club des tabliers de cuir, parce que ce sont des ouvriers ayant, selon l’usage, un grand tablier montant en cuir, qui se réunissent tous les vendredis soir pour causer entre eux et discuter différentes questions. Ces questions, nous les connaissons; nous savons de quoi s’occupent ces ouvriers imprimeurs, charpentiers, menuisiers, cordonniers, etc.
Avant tout, il y a une remarque à faire. Nous sommes en 1726. Si les choses se passaient en France, il ne serait question que des querelles des jésuites et des parlements; s’il y avait quelque part un protestant, il serait aux galères. {Mouvement.) Mais nous sommes à Philadelphie, et Franklin veut qu’on se présente à la junte la main sur la poitrine,, en jurant que jamais on ne recherchera quelle est l’opinion, ni quelle est la religion d’aucun des membres de la junte... {Bravo! bravo !);qü on n’y fera jamaisjallusion dans la discussion, et que même, pour éviter ce qu’il peut y avoir de choquant dans un ton trop affirmatif, il ne sera jamais permis de dire j’affirme, je suis sûr, mais je suppose, il me semble que, on pourrait croire ; en un mot, il introduit
LA JEUNESSE DE KIUNKLIN
la politesse pour introduire non-seulement le savoirvivre, mais la bonne entente et la bonne amitié entre ceux qu’il réunit. (Très-bien! très-bien!)
Il a dressé une série de questions, au nombre de vingt-quatre, et ces questions, on les lit tous les vendredis, posément, de façon, dit Franklin, à pouvoir remplir et vider un verre de vin entre chacune d’elles.
Voici quelques-unes de ces questions :
^ Avez-vous appris depuis huit jours quelque chose d’important en histoire, en littérature ou en politique?
« Est-il venu dans la ville (juelque étranger de distinction, que nous serions bien aises d’entendre?
« Y a-t-il dans la ville quelque personne qui ait fait fortune? pouvez-vous dire comment elle a réussi?
« Y a-t-il une personne qui se soit ruinée, pouvezvous dire comment et pourquoi? Est-ce par intempérance ou par mauvaise conduite?
fl Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire et qui puisse être utile à l’un de nous, au pays ou à l’humanité? »
Voilà une ambition qui peut paraître un peu grande chez de pauvres ouvriers, habitants d'une petite ville perdue dans le désert, mais cette ambition est bonne ; il n’y a que ceux qui aiment les grandes choses qui font de bonnes choses, il est bien de les aimer de bonne heure. (Très-bien ! très-bien !)
Voilà la première œuvre de Franklin ; cette fondation a fait sa joie pendant plus de cinquante ans. Il ne voulut Jamais en faire une œuvre d’ambition personnelle, il ne voulut jamais qu’il y eût plus de douze personnes dans la junte; mais il fut convenu que chacun de ses membres pourrait en fonder une autre à côté, et il se forma ainsi, dans la ville de Philadelphie et aux environs, de petites sociétés dont les membres se réunissaient pour
causer et discuter ensemble. Ce fut un des grands moyens dont Franklin se servit pour populariser ses idées.
Une de ses premières idées fut, en 1751, à Fâgc de vingt-cinq ans, de fonder une bibliolbèque. Les livres étaient très-rares alors en Amérique ; presque tous venaient d’Angleterre. On imprimait bien en Amérique des livres de prières et de théologie; — les théologiens se querellent partout {On rit.) ; on imprimait des alphabets, des almanachs, mais peu de livres sérieux; ces livres, il fallait les tirer d’Europe. C’étaient de gros volumes in-folio, in-quarto ; ils coûtaient fort cher.
Franklin, trop pauvre pour avoir une bibliothèque à lui, imagina d’en fonder une avec ses amis par voie de souscription.
H Je pensai, nous dit-il, que si j'annonçais comme venant de moi ce projet de faire une bibliothèque, on ne m’écouterait pas; je dis que c’était une réunion d'amis qui avait eu cette idée, ce qui me permettait d’en faire l’éloge et de déclarer que je la trouvais très-bonne. Depuis ce temps-là, je me suis toujours servi de ce procédé, il m’a toujours réussi. « (On rit.)
Franklin proposa donc une société par souscription. Chacun donnerait deux livres sterling d’argent colonial, c’est-à-dire à peu près 40 fr. pour acheter les livres de fond, et 10 shillings par an pour entretenir la bibliothèque.
La souscription réussit ; mais avoir des livres n’était pas facile : il fallait écrire en Angleterre. Là, on trouva un homme zélé et dévoué, qui est toujours resté l’ami de Franklin : Pierre Collinson, un de ces correspondants comme j’en souhaiterais à notre Société, et qui, lorsque la société de Philadelphie lui demandait vingt volumes, trouvait moyen de lui en envoyer trente sans augmentation de prix. Au besoin, il y ajoutait des instruments;
L igiÜ./Qd >y ^ «t’Ogiè
LA JEUNESSE DE FRANKLIN
c’est ainsi que les premiers appareils de physique, envoyés par lui en Amérique, développèrent chez Franklin cet esprit d’observation auquel nous devons de si belles découvertes.
Une fois la bibliothèque installée. Franklin en fit le catalogue, et, comme il n’était pas riche, nous voyons par les procès-verbaux de la société que, pendant deux ans, il fut dispensé de payer sa cotisation de 10 shillings, en raison de ce qu’il avait imprimé ce catalogue et diverses autres pièces pour la société.
Celte bibliothèque, dont le développement fut lent à l’origine, est toujours restée une bibliothèque privée. Cinquante ans après sa fondation, il n’y avait encore que 0,000 volumes; au bout de soixante-quinze ans, il y en avait lijOOO; aujourd’hui elle s’appelle la Bibliothèque de Philadelphie, et renferme 80,000 volumes. Mais c’est toujours la bibliothèque de Franklin et de scs amis; c’est le germe qui s’est développé, et vous voyez si nous avons eu raison de prendre pour patron un homme qui savait mettre en terre des germes d’une pareille fécondité. {Applaudissements.)
Après avoir doté sa ville d’adoption d’une bibliothèque, la seule qui existât alors. Franklin, dix ans plus tard, eut une autre idée : il n’y avait pas de collège à Philadelphie; il pensa qu’il fallait en établir un, ou, pour mieux dire, une université. Cette fois encore, il se cacha sous le nom de ces amis mystérieux qu’on ne voyait jamais, mais qui, en réalité, existaient, car dans toutes les juntes, il avait des adhérents qui épousaient ses idées, et dans toutes, il en trouva pour appuyer sa création d’un collège. A ce sujet, il était d’avis qu’on n’enseignât pas le lalin, et voici le raisonnement qu’il faisait :
« Autrefois, disait-il, on avait une coiffure telle quelle et on mettait son chapeau sur sa tète. Aujourd’hui on a
des perruques si belles qu’on n’ose plus mettre sa coiffure par-dessus et qu’on porte son chapeau sous le bras. C’est là le rôle du latin dans l’instruction : c’est le chapeau sous le bras. »
Je crois qu’il avait tort, et surtout qu’il aurait eu plus grand tort s’il avait habité la France, c’est-à-dire un pays de race latine, qui trouve à Home les origines de son langage et les fondements de sa civilisation. {Trèsbien! très-bien l)
Quoi qu’il en soit, il ne réussit pas en ce point, mais son collège réussit; il eut un très-grand succès... avec le latin, et devint, en 1769, rUniversité de Philadelphie, C’est ainsi que nous pouvons inscrire à l’avoir de Franklin la Bibliothèque et l’Université de Philadelphie.
Un bonheur ne vient jamais seul : quand on fait une bonne action, une autre bonne action s’ensuit bientôt.
Un jour, un de ses amis, le docteur Thomas Bond, vint le trouver et lui dit : « 11 n’y a pas d’hospice à Philadelphie, j’avais la pensée d’en établir un et j’en ai parlé à quelques personnes. On m’a demandé : « Franklin est-il dan» l’affaire? en avez-vous parlé à Franklin? » — J’ai répondu ; « Non, ce n’est pas sa partie. » — Mais tout le monde persiste à dire ; « Il faut faire souscrire Franklin ; si Franklin souscrit, nous souscrirons ! »
Franklin s’occupa aussitôt de l’hospice, et on recueillit de l’argent; mais comme on n’en obtenait pas autant qu’il était nécessaire, Franklin se dit qu’il fallait faire voter des fonds par l’assemblée de Pensylvaiiie (la chambre de ce temps-là). Les membres de l’Assemblée, qui étaient presque tous de la campagne, objectèrent, quand on leur fit cette proposition, que l’hospice servirait pour les habitants de la ville et non pas pour ceux de la province.
Franklin alla lus voir les uns après les autres, et leur
LA JEUNESSE DE FRANKLIN
dit : « Faisons une Iraiisaclion : votez 50,000 francs à la condition que les habitants de Pliiladelphie donneront aussi 50,000 francs de leur coté! »
Les ineinbres de l'Assenildée consentirent en se disant : « On ne trouvera pas 50,000 francs dans la ville de Pliiladelphie, votons ce qu’on nous demande, nous aurons l'honneur d’une bonne action, et cela ne nous coûtera rien ; notre vote sera nul. »
C'élait compter sans Franklin! Franklin alla trouver les principaux habitants de la ville, et comme un Améjicain est un homme qui entend une bonne affaire aussi bien et mieux que personne, il leur fit aisément comprendre quel intérêt ils avaient à souscrire, puisqu’en donnant 200 fr., c’était comme s’ils en fournissaient 400. Il obtint ainsi 50,000 francs dans la ville, et les 50,000 francs votés par l’Assemblée profitèrent à la fondation qui est aujourd’hui le grand hospice de Philadelphie.
Certes, à l’i^ge de quarante ans, avoir donné à sa ville d’adoption une bibliothèque, une université, un hôpital, c’est déjà assez beau, quoique l’éclat de la vie politique de Franklin ait un peu obscurci ces bonnes actions; mais ce n’est pas tout.
Il n’y avait pas de pompiers à Philadelphie. Franklin imagina de former une société dont les membres s’engageaient à avoir des seaux en cuir et de grands paniers pour enlever les objets mobiliers en cas d’incendie. Cette société avait des réunions, et ceux de ses membres qui n’y assistaient pas étaient condamnés à une amende dont le produit servait à acheter des échelles, des crochets et des pompes.
Voilà comment il organisa des pompiers.
Il réforma aussi la garde nocturne qui était très-mauvaise.
En un mot, il fit font dans Philadolpliie. Il avait tant d’esprit et il était toujours si prêt à répondre à tout, qu’il était difficile de lui résister.
Quand on le vit obtenir de l’argent si facilement pour toutes choses, chacun s’adressa à lui. Un mélhorliste, qui voulait faire construire une église, vint le trouver ; Franklin avait déjà fait établir un temple, mais pour toutes les communions, une église où tout le monde pouvait prêcher ; c’est cette église qui servit plus lard à installer le collège.
C’est à ce méthodiste qu’il dit :
« Vous voulez avoir de l’argent? — Oui. — Il y a un moyen : allez d'abord chez tous les gens de qui vous êtes sûr, mettez leur nom sur une liste, présentez ensuite cette liste aux personnes douteuses; en voyant les noms des premiers, ces personnes souscriront à leur tour; inscrivez encore les noms de ces donateurs, et allez enfin chez les gens dont vous pensez ne rien obtenir, vous réussirez encore auprès de quelques-uns. II y a toujours quelque bonne fortune sur laquelle on ne compte pas. »
Un jour un quaker alla trouver ce conseiller universel et lui dit: « Monsieur Franklin, je viens vous demander un avis. Je suis fort embarrassé. J’ai des tonneaux de bière dans ma cave; mes voisins ont sans doute du goût pour cette bière, car mes tonneaux sont continuellement en perce. Comment faire pour empêcher mes voisins de prendre ma bière? — C’est bien simple, lui ditFranklin, mettez devant un bon tonneau de Malvoisie ! » (On rit.)
C’est toute la réponse qu’il lui fit ce jour-là.
Voilà donc quelles furent les œuvres de Franklin.
Mais il ne faut pas s’y tromper, un homme ne fait pas du bien toute sa vie, si cel homme n’a pas une foi sincère, une croyance profonde. Cette croyance, ce sera
lA JEUNESSE DE FRANKLIN. i:5
une religion positive ; celte croyance, ce sera riuirnanité, la fraternité, la pliilosopliie; mais il faut une conviction énergique pour qu’un homme sacrifie son temps, sa paix, son argent, pour le service d’autrui.
Franklin avait, en effet, une foi profonde. Ce n’était pas un croyant dans le sens habituel du mol ; niais si, dès sa jeunesse, les querelles, des théologiens l’avaient dégoûté des religions établies, il n’en avait pas moins l’amour du Christ, car il mourut, ayant dans son lit un crucifix qu’il montrait volontiers en disant : « Voilà celui qui a appris aux hommes à s’aimer les uns les autres! » C’était un déiste, c’est-à-dire, suivant la définition spirituelle qu’on en a donnée à une autre époque, un chrétien qui ne croyait pas aux miracles, un homme qui avait pris pour lui toute la morale de l’Évangile. Sa confiance en Dieu était très-grande ; il avait une foi profonde dans l’immortalité de l’âme; il était certain que Dieu devait, après cette vie, ménager à l’homme un plus long emploi de ses facultés en lui donnant une enveloppe nouvelle et un séjour nouveau.
Mais le caractère particulier de la foi de Franklin, c’est que, avec cette conviction profonde, il s’était demandé quel était le culte qu’il devait rendre à Dieu. Il trouvait très-bien qu’on priât Dieu, qu’il y eût des cérémonies et des offices ; mais il disait ; Cela n’est pas l’essentiel de la religion, et il citait l’Évangile, où le Christ dit qu’il reconnaîtra pour sien, non pas celui qui l’aura appelé Seigneur, Stigneur, mais celui qui aura fait la volonté de Dieu.
Or, pour Franklin, faire la volonté de Dieu, c’était aimer les hommes ; la fraternité, l’amour des hommes, c’était sa religion et toute sa religion. Comme il l’a écrit dans une fort belle lettre adressée à Whitefield, quand il secourait un de ses semblables, il ne croyait pas obli-
*tr>.
DISCOURS l'OPULAIRES.
ger un individu, mais acquitter une dcUe, car disait-il, en ma vie j’ai été continuellement soutenu par la protection de Dieu, et je ne puis témoigner à Dieu ma reconnaissance autrement qu'en aimant les hommes. {Applaudissements.) Et puis, j’ai été aidé par une foule de gens auxquels je ne puis pas rendre service; c’est une dette que j’ai contractée, cette dette il faut que je l’acquitte en d’autres mains.
C’était chez lui une idée tellement arrêtée, qu’il y a dans sa correspondance deux lettres écrites à quelque distance où cette même pensée se retrouve sous une forme, originale.
Un Anglais, prisonnier en France pendant la guerre d’Amérique, lui écrivit pour lui demander sa protection, en lui disant qu’il désirait passer en Amérique pour être employé dans un collège. Franklin lui répond; « Je ne peux pas vous conseiller d’aller en Amérique, je ne peux pas m’engager à vous faire obtenir l’emploi que vous demandez ; mais si vous voulez tirer sur moi une traite de cinq louis, je m’engage à y faire honneur. Le jour où vous serez en état de les rendre, vous les donnerez à un honnête homme dans le besoin, auquel vous ferez la même recommandation, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on rencontre un malhonnête homme qui mette pour toujours l’argent dans sa poche, {litres.) C’est de cette façon qu’avec un peu d’argent on peut faire beaucoup de bien ; il faut que les services aillent à la ronde, car l’humanité est une famille et tous les hommes sont des frères. » {Bravo.) '
C’était là sa pensée ; cet homme à qui on a fait la réputation d’économiser trop, parce qu’on a lu le Bonhomme Bichard, n’avait, au contraire, qu’un défaut, celui d’avoir la main trop facile, et il nous dit lui-même
[A JEUNESSE DE FIUNKUIN.
quo, sans sa bonne femme Déborah, il n’aurait jamais pu nieüre d’argent de côté.
Il nous raconte qu’un jour il écoutait le prédicateur Whileficld.Le célèbre méthodiste prêchait pour un orphelinat qu’il voulait fonder en Géorgie. Franklin avait peu de goût pour cet élahlissemcnt, qu’il croyait mal placé, et ce jour-là, il était mal disposé pour l’orateur. « J’avais dans ma poche, dit Franklin, quelque monnaie de cuivre, quatre dollars en argent et cinq pistoles d'or. Voilà mon homme qui se met à parler... — Je lui donnerai mon cuivre, me disais-je. — Puis le voilà qui fait une telle peinture de ses orphelins, quo je médis; Bah! je lui donnerai l’argent. Ht, enfin, il arrive dans sa péroraison à un tel tableau que, ma foi I quand ce diable d’homme eut fini, cuivre, argent, or, tout passa dans ses mains. » {Bravo ! bravo!)
Tel était donc Franklin; mais, en outre, il y a en lui un caractère qui me plaît beaucoup, car je crois que nous entrons dans un ordre de civilisation où il y aura une grande place pour les hommes comme Franklin.
11 y a cent ans, on parlait de nobles, de bourgeois ; on ne parlait pas beaucoup de paysans ni d’ouvriers. Aujour. d’hui, on parle des paysans, des ouvriers, et on en parle surtout pour dire que les paysans sont des bourgeois comme les autres quand la terre est à eux, et que les ouvriers sont des honimes comme d’autres, capitalistes, quand ils ont le bon esprit d’économiser, artistes souvent, et (jue par conséquent, tontes ces distinctions d’ouvriers, de bourgeois, de paysans, de nobles, doivent disparaître pour n’en laisser subsister qu’une : celle de riiommc qui sait quelque chose et qui travaille, et celle de l’homme qui ne sait rien et qui ne travaille pas. {Ap. jilandissemenli.)
Franklin a été le plus beau type de l’homme qui s'est
DISCOURS l'OI'ULAIUES.
fait lui-même, suivant l’expression américaine, et quand il a grandi, quand il est devenu le représentant de son pays, le ministre d’Amérique en France, i) n’a jamais oublié qu’il avait été ouvrier, il n'a jamais cessé d’aimer et de respecter le travail.
On discutait un jour devant lui philosophiquement, et on demandait ; Qu’est-ce que l’homme. — Chacun proposait sa définition. Franklin en proposa une qui n’est pas plus mauvaise qu’une autre : « C’est, dit-il, un animal qui fait des outils. »
11 avait raison. Je ne prétends pas qu’il n’y ait que cela dans l’homme. Mais cherchez ce qu’est l’homme : la plus misérable créature s’il n’avait pas la pensée, cette pensée, qui agit au bout des doigts. Grâce à la pensée, l’homme crée toutes les merveilles que vous admirez dans cette enceinte, il se défend contre la nature, il combat la faim et la misère, il élève sans cesse sa condition. On peut donc très-bien définir l’homme comme Franklin le faisait : Un animal qui fait des outils.
Un autre jour, à Philadelphie, il y avait des discussions dans la ville. Vous savez ce que c’est que les colories : on reçoit le dédain de ceux qui sont au-dessus et on le repasse à ceux qui sont au-dessous. {On rit.) On apporta à Franklin une liste de souscription pour un bal. « Vous aurez, lui dit-on, une société choisie, vous voyez qu’il y a une clause qui porte que les ouvriers ne seront pas reçus. » — « C’est fort heureux, répondit-il, que Dieu ne soit pas habitant de Philadelphie! — Pourquoi? — Parce que vous l’auriez exclu : n’est-ce pas le plus grand ouvrier de la création? »
Le coup porta, on effaça la clause et on reçut les ouvriers.'
Jusqu’à la fin de sa vie. Franklin fut fidèle à celle pensée. Ainsi, au moment où il part d’Amérique pour
IA JEUNESSE DE FRANKLIN
venir en France comme envoyé des Étals-Unis, il reçoit une lettre d’un de ses neveux, fabricant de savon, qui lui expose sa situation. Il lui répond : « Je suis enchanté que vous soyez fabricant de savon ; les Franklin ont été les premiers fabricants de savon de l’Amérique ; nous avons notre cachet et nos armes. Surtout que votre savon soit de bonne qualité, parce qu’il ne faut jamais tromper l’acheteur. Expédiez-en à ma femme une bonne caisse qu’elle puisse mettre en montre, elle vous enverra de l’argent comptant! »
Il dit tout cela naturellement, sans aucune espèce d’affectation. Sa noblesse à lui, c’est le travail, il n’oublie jamais sa noblesse.
Pendant la guerre, alors qu’il était à l’apogée de la gloire, et que l’Amérique était, on peut le dire, à l’apogée de la misère, il reçoit un jour, à Paris, une lettre de sa fille Sarah, de sa chère Sally, comme il l’appelait, excellente personne, qui passait son temps à filer et à tricoter pour venir en aide à l’armée française et fournir des bas à nos soldats. Sally, si modeste qu’elle fût, eut cependant un jour la fantaisie d’ètre belle : le général Washington venait à Philadelphie, on lui donnait un bal ; toute la ville était engagée. Sally écrivit à son père pour lui demander des dentelles et des plumes. Franklin lui répond une lettre qui est un chef-d’œuvre d’esprit et de morale : « Vous me demandez des plumes et des fleurs, ma chère enfant ; c’est comme si vous m’aviez mis du sel dans mes fraises. Vous ne filez donc plus, vous ne tricotez donc plus, ma chère Sally? Avez-vous oublié que ce qu’il y a de plus coûteux au monde, après le vice, c’est l’oisiveté. Vous dites que vous voulez être parée, parce que cela témoignera du goût de votre père. Mais le goût de votre père, c’est qu’au milieu de la misère universelle, vous ne soyez pas parée. Faites comme votre
père, portez vos manchettes jusqu’à ce qu’elles soient trouées, cela vous fera de la dentelle, (/{û’e.s.) Et quant aux plumes, si vous en voulez, vous en trouverez à la queue de tous les coqs d’Amérique. » {Nouvrnii.r rires.)
Ainsi, vous le voyez, telle était sa pensée constante: ancien ouvrier, il était fier de son origine ; sa première condition était son titre d’honneur.
Et si vous me permettez une réflexion à laquelle je ne puis me soustraire, c’était aussi un ouvrier, celui dont nous venons d’apprendre la mort si étrange et si terrible. {Mouvement.) Cette main qui a signé l’affranchissement de plus de quatre millions d’hommes et de femmes, c’était la main d’un bûcheron. Voilà Lincoln entré dans l’histoire ; le voilà devenu un ancêtre. Quel est le prince qui ne voudrait pas avoir dans sa généalogie le nom de celui qui a commencé par être un fendeur d’échalas ! {Profonde émotion. — Triple salve de bravos et d’applaudissements.)
Mais en rappelant de pareils noms, je ne voudrais pas qu’on pût croire qu’il y a chez moi intention de flatterie pour une classe de la société plutôt que pour une autre. J’ai toujours dit la vérité à tout le monde : c’est ma façon de servir mon pays. {Bravo! bravo!) Si Franklin, si M. Lincoln sont devenus de si grands serviteurs de leur patrie, ce n’est pas parce qu’ils sont nés ouvriers, c’est parce qu’ils se sont élevés, suivant le beau sens du mot, c’est parce qu’ils ont agrandi leur ôme, c’est parce qu’à force d’étude, de travail, d’économie, ils se sont donné un esprit éclairé, un cœur généreux, et qu’ils se sont mis à même de servir leurs concitoyens. {Applaudissements réitérés.) Ce que j’ai voulu dire seulement, c’est qn’aujoiird’hui le hasard do la naissance n’est plus rien ; nous avons nos destinées dans nos mains, et dans une société qui met à notre disposition tant de moyens de
LA JEUMÎSSE DE FKAISKLIN.
no
réussir, la palme est aux plus vertueux, aux plus laborieux, aux plus capables. (Vifs applaudissements.)
El maintenant perineltez-rnoi une dernière réflexion et un souvenir personnel.
Il y a vingt-cinq ans, j’étais fondeur en caractères, et je préparais un spécimen pour l’exposition. Je cherchais à imiter nos anciens, et à trouver une devise qui pût bien faire en tète de mon volume. Le hasard me lit rencontrer dans un vieux livre espagnol la devise que je cherchais : c’étaient les vingt-cinq lettres de l’alphabet rangées en cercle, avec celte inscription : « Fis hene cunjunctis : leur force est dans leur bon assemblage. »
C’était une devise de fondeur et d’imprimeur, une devise qui me semble d’une profonde vérité. Faites un bon assemblage de lettres, il en sortira un livre qui élèvera les âmes et servira l’humanité ; faites un mauvais assemblage, il en sortira fun livre qui perdra les âmes et sera un levain de révolution. Tout est donc dans le bon assemblage.
Eh bien, il me send)le que Franklin, quand il travaillait devant sa casse, et qu’il assemblait ses lettres sur son composteur, a dû avoir souvent celte pensée ; il me semble même qu’il a dû aller plus loin, car si cette maxime est vraie des lettres, elle est encore plus vraie des hommes : C’est de leur bon assemblage que résulte leur force. Mettez de pauvres jeunes gens dans un cabaret avec des hommes dégradés, les voilà qui vont se perdre dans celte mauvaise société. Supposez, au contraire, qu’on les réunisse avec d’honnéles gens, pour une bonne œuvre, pour un but généreux, pour se soutenir mutuellement, voilà que l’espr.il de chacun gagne et grandit, (jue les cœurs s’élèvent. Un homme est un chiffre ; deux hommes placés à côté l’un de l’autre, valent dix fois davantage; trois homme.» eu valent cent, quand ils ont mis
cnscniljle leur esprit et leur bonne volonlé. [Bravo! bravo!)
El pour prouver qu’on peut beaucoup faire en se réunissant, je ne finirai pas celte conversation sans citer un homme dont je trouve le nom parmi les fondateurs des bibliolhèques populaires, un ouvrier qui a eu la première idée de ces bibliothèques, qui a été un petit Franklin ; mais, petit Franklin comme petit poisson, chacun peut grandir. Je le remercierai publiquement et je crois que je .serai l’interprète de tout l’auditoire; je remercierai M. Girard, lequel, avec deux autres ouvriers, dont je regrette de ne pas savoir le nom, a eu le premier l’idée de londer ces bibliothèques qui aujourd’hui prospèrent et nous procurent en ce moment le bonheur de nous réunir et de parler ensemble d’une bonne œuvre et d’une bonne action. (Tous les regards se portent sur M. Girard, et on applaudit.)
Si Franklin était ici, il vous dirait : « Faites comme moi, marchez, et rappelez-vous mon histoire le jour où j’avais dans ma poche du cuivre, de l’argent et de l’or. » Il faut le reconnaître, en France nous ne sommes pas avares, mais nous n’avons pas encore l’habitude d’agir ensemble; généreux comme individus, nous faisons peu de chose comme membres d’une association. Il ne faut pas donner seulement son nom, il faut encore donner son argent, son concours, importuner ses voisins, tour- . monter ses voisines et se persuader qu’on ne peut faire de bien qu avec une certaine dépense ; mais, pour toute dépense, il faut de l’argent.
Remarquoz-le bien, cet argent que nous demandons ne ressemble pas à celui que l’on demande d’ordinaire. Nous ne demandons pas l’argent du riche pour obliger le pauvre, mais nous demandons que chacun donne dans la iiiesure de ses forces pour nous aider les uns les autres.
LA JEUNESSE DE FItANKLIN. 1X1
iNoiis en sommes a la philosophie de ^^aIlklin: il ne demandait pas qu on vint à son secours; il déjeunait avec son pain et son lait, et il trouvait moyen d'avoir encore de l’argent pour acheter des livres. En joignant sa petite bourse aux petites bourses de ses compagnons, il y trouvait un trésor.
Voilà l'exemple qu’il nous faut suivre. Il faut nous réunir dans une sainte croisade ; nous avons une double servitude à abolir en France : celle de l’ignorance et celle de la misère. Nous ne pouvons les combattre que par l’instruction, nous ne pouvons avoir rinslrnction que par l’association : Unissons-nous donc! Que toutes les mains se tiennent, que tous les cœurs battent à l’unisson, marchons en avant pour la destruction de ces deux ennemis; marchons en avant en prenant pour devise la véritable devise de la fraternité : Aimons-nous, aidonsnous! [Braim répetex et appIniKlixxemenls prolonpex.)
IG
FRANÇOIS QUESNAV
Discours prononcé au Conservatoire des arts et métiers, le jeudi 7 juin 1866, à la séance générale de la Société Franklin.
Mesd.\mks, Messieurs,
Dans la comédie des Plaideurs , Petit-Jean, changé en avocat, nous dit :
Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement.
— Pour moi, j’ai toujours vu que ce qu’il y a de plus difficile à trouver, c’est un exorde. Heureusement M. Jules Simon vient de m’en donner un excellent, je in’en empare. Il vous a dit avec raison qu’on ne s’occupait pas assez de nos gloires nationales. J’ai la bonne chance de vous en apporter une ce soir et de pouvoir me féliciter d'êire en parfaite sympathie de sentiment avec mon il- Itistre confrère.
En France, nous avons assez l’habitude de faire des éloges et, au besoin même, d’élever des statues. 11 n’est pas de petite ville, ayant eu le bonheur de perdre un colonel quebiue part. (On rit.) qui ne demande au gou'^ vernement de lui livrer un cerlain nombre de canons pour élever une statue à la mémoire de ce mort illustre.
FRANÇOIS UUESNAY. Igj
L’Église fait le panégyrique des saints, et vous avez tous entendu, à l’Académie française, ces éloges qui n’ont qu’un défaut, c’est qu’il faut dire du bien de l’un, parce qu’il est mort, et qu’il ne faut pas dire de mal de l’autre, parce qu’il est vivant. {Nouveaii.r rirex.)
Pourquoi, nous aussi, n’aurions- nous pas nos éloges? pourquoi n’aurions-nous pas nos grands hommes? pourquoi ne célébrerions-nous pas ceux qui ont servi la grande cause de l’humanité?
Nous avons nos héros, qui n’onl tué personne, c’est vrai, mais qui ont fait vivre des multitudes. {Applaudisxements.) Nous avons nos saints qui ont aimé Dieu en aimant les hommes. Nous avons nos écrivains qui ont moins écoulé leur gloire personnelle que le désir de servir le peuple. Ce sont là de véritables grands hommes. El qu* sait si, dans cette enceinte, il ne se rencontrera pas des jeunes gens qui diront : « Et moi aussi, je veux les imiter ! » C’est eu célébrant les hommes de bien qu’on leur prépare des successeurs, et celui dont j’ai à vous parler ce soir, trop peu connu, et cependant bien digne de l’étre, vous montrera ce que peut un honnête homme qui cherche la vérité et qui la fait triompher.
François Quesnay est connu par un nom solennel qui je défigure; on l’appelle le fondateur de l’école des physiocrates ; disons plus simplement que c’est lui qui a trouvé la loi du travail et de l’impôt. François Quesnay est né dans un petit village prés de Monlforl-l’Amaury, eu 169i, l’année même où naquit Voltaire ; il est mort en 177i, l’année même où mourut J.-J. Rousseau. Ainsi, il a été le contemporain de ces deux hommes illustres, beaucoup moins célébré qu’eux et cependant destiné, peutêtre, à durer plus longtemps dans l’iiisloire.
Il était fils d’un petit avocat de province. En ce tempslà, les avocats de province étaient des praticiens qui vi-
184 DISCOURS PÛI'Iil, AIRES.
vaienl du mal d'autrui. « Le père de Quesnay, nous dit un biographe, n’avait pas les qualités de son état. Au lieu de plaider les procès, il les arrangeait. » Aussi le pauvre homme ètait-il dans un état de fortune des plus précaires.
Heureusement pour lui, il avait un petit bien, et ce bien, sa femme le faisait valoir. Elle suppléait à l’incapacité de son mari.
En femme sensée du dix-septième siècle, elle se dit que son fds ne serait pas avocat; les avocats mouraient de faim; qu’il fallait en faire un paysan, et que pour cela il fallait lui donner l’éducation d’un paysan, c’est-à-dire ne lui rien apprendre ; — c’était la théorie du temps. (litres.) En conséquence, on envoya l’enfant jouer et causer avec le jardinier; il n’aj)prit absolument rien.
Il avait onze ans, lorsqu’il lui tomba entre les mains un livre que vous avez peut-être vu; il s’appelle la Maison rustique. La première édition en a été faite au seizième siècle par un nommé Liébaut, gendre de Henri Elstieime. C’est une œuvre naïve et charmante comme le Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres. Ce gros volume m’a beaucoup amusé dans mon enfance. 11 y a notamment une chasse au loup, avec des figures, qui m’a fait passer des moments pleins d’èmotion. Quesnay voulut, lui aussi, faire connaissance avec ces images. N’osant pas demander à sa mère de lui apprendre à lire, il s’adressa au jardinier. Ce brave homme fut le maître de l’enfant, qui se mit alors à lire à droite et à gauche.
Au bout de quelque temps, il apprit qu’il y avait du latin, et il voulut savoir le latin ; puis il apprit qu’il y avait du grec, et il voulut savoir le grec.
H n’y avait pas dans ce temps-là de bibliothèques populaires, et à Montforl-l’Amaury il n’était pas facile de trouver d«s livres. Quesnay, qui avait peu d’argent, parlait
l’IlAlNœiS QUESNAY.
le malin pour Paris ; ce n’élait que dix lieues à faire ; il allait chercher les livres qui pouvaient l’intéresser ; il revenait à pied cl en arrivant il avait déjà dévoré un ou deux volumes; son éducation se faisait sur la grande route. (Rires.)
Loi’squ’il se fut donné une première instruction, il voulut prendre un état. Il avait envie de se faire chirurgien ; il consulta son père, qui lui répondit : i Le temple de la vertu est fonde sur quatre colonnes : honneur et récompense, honte et châtiment. » Avec ce noble adage il hii laissa toute liberté.
La chirurgie, à cette époque, était un métier vulgaire; on saignait et on reboutait des membres cassés; c’était à peu près tout l'art du chirurgien. Quesnay trouva un pauvre frater de campagne qui lui apprit ce qu’il savait, c’est-à-dire: rien. Quesnay voulut en savoir davantage. Son maitre ne comprit rien à tant d’ambition.
Quesnay recommença alors ces voyages à Paris ; il se procura des livres, rédigea des cahiers et tâcha d’apprendre tout ce qu’on peut apprendre de médecine en lisant. 11 montra un jour ses cahiers à son maitre, qui était trop ignorant pour avoir sa lettre de maîtrise comme chirurgien. Le professeur examina ce travail, et lorsque l’élève fut parti, il mit le cahier sous son bras ; il alla le porter au chirurgien du roi, en lui disant : « Tenez, voilà ce que j’enseigne, » et le chirurgien du roi lui donna des lettres de maîtrise. Ainsi ce fut l’élève qui fit passer le baccalauréat à son maître ; c’est le contraire de ce qui a lieu ordinairement. {Rires prolongés.)
line fois que Quesnay eut vu ce que savait son maitre, et ce ne fut pas long, il comprit qu’il fallait étudier à Paris. Il y arriva sans fortune, mais très-décidé à travailler.
Pendant six ou sept ans, il se fil remarquer par son
lü.
Itiscoims l'OPllLAlUES.
zèle et .par son amour de la science, cel amour qui se trouve chez tous les gens qui veulent parvenir et qui se sont faits eux-mêmes. Non-seulement il apprit la médecine et la chirurgie; non-seulement il apprit les mathématiques et la philosophie, et ce fut Malehranche qui le séduisit ; mais il voulut encore apprendre à graver; il entra dans l’atelier de Cochin, et il existe, dit-on, des gravures d’anatomie au trait qui montrent que Quesnay était capable de devenir un artiste.
A vingt-quatre ans, une fois ses études finies, il voulut se faire recevoir chirurgien dans la petite ville de Mantes. Là il trouva une corporation, un collège de chirurgiens. Toute la France, à cette époque, était divisée en corporations, et le premier principe de toute corporation, c’est d’exclure les étrangers (Rires.)-, en effet, moins il y a de gens pour partager, plus la part du gâteau est forte. (Nouveaux rires.) On déclara à Quesnay qu’on ne le recevrait pas. 11 revint à Paris, et grâce à sa science, grâce à quelques protections, il obtint enfin la permission d’exercer son métier de chirurgien à Mantes.
On s’aperçut bientôt qu’on avait affaire à un homme capable. 11 fut alors recherché dans les châteaux du voisinage, à cause de son talent dans l’art des accouchements et de son habileté dans 1e traitement des blessures. C’est dans ces circonstances qu’il trouva moyen de se lier avec de grands personnages ; il fut accueilli avec une faveur particulière chez le maréchal de Noailles, qui habitait aux environs de Manies. I.e maréchal de Noailles avaitjouéun certain rôle au commencement delà Itégence; il s’était retiré lorsque le système de Law avait triomphé. 11 allait souvent à Maintenon, où il recevait la reine. Il emmena Quesnay avec lui, le présenta à la reine, et il obtint que, chaque fois que la reine viendrait à Maintenon, Quesnay serait appelé auprès d’elle comme chirurgien.
I HAN(;OI.S QLKSNAY.
A quarante ans, Quosnay était encore diirnrgien à Mantes, et rien n’annonçait en lui un futur génie.
Ce fut chez le maréchal de Noailles qu’il fit connaissance, en 1758, je crois, avec le fameux La Peyronie. La Peyronie était premier chirurgien du roi; on lui doit cette reconnaissance que ce fut lui qui, souffrant de la condition misérable où se trouvait la chirurgie, tâcha de l’élever jusqu’à la dignité de la médecine.
Ce n’était pas chose facile; les professions, à celte époque, étaient étroitement parquées; certains actes étaient considérés comme de la chirurgie, certains autres comme de la médecine, et il était peu probable que les médecins consentissent au développement de l’enseignement chirurgic.al. La Peyronie, qui avait obtenu du roi l’autorisation de fonder l’Académie de chirurgie, et qui avait besoin d’hommes capables, prit Quesnay en affection et l’appela à Paris.
On trouva moyen de lui donner le titre de chirurgien du roi, dont il avait besoin pour faire de la pratique, et on le nomma secrétaire perpétuel de l’Académie fondée par La Peyronie.
La première chose qu’il trouva en arrivant, ce fut un procès entre les chirurgiens et les médecins.
Le dix-huitiéme siècle était le siècle des procès. La question de savoir si un état n’empiétait pas sur un autre était la préocupation de tous les gens qui vivaient de ces monopoles.
Par exemple : qu’esl-ce qui distinguait le cordonnier du savetier? {/{/re.s'.) C’est une question qui fut très-longtemps discutée. Uesseineler un souliei' tout entier, c’était faire acte de cordonnier; le ressemeler au tiers, c'était faire acte de savetier ; mais entre le tiers et l’entier, il y avait place pour bien des procès. (Nouveaux rires.)
Il en était de même pour la chirurgie et la médecine.
188 mSCOURS POI'UI.AIIIES.
Quesnay, qui Irouvait partout le nionoflole dressé contre lui, et qui en souffrait, se mit à écrire en faveur du droit commun, et, pendant sept années, il soutint avec beaucoup d’esprit et de talent le procès des chirurgiens contre les médecins.
11 avait quarante-cinq ans lorsque la goutte, dont il souffrait depuis longtemps, le prit plus fortement et lui attaqua les yeux et les mains. Un chirurgien qui n'a plus ni œil ni main est un pauvre chirurgien. Quesnay profita d’un voyage qu’il fit en Lorraine à la suite du roi, pour se faire recevoir docteur en médecine à Pont-à-Mousson, petite université aujourd’hui fort oubliée, où Cujas a siégé un instant. Il revint à Paris médecin du roi.
Louis XV l’avait pris en affection; il l’appelait « son penseur, » et il lui donna, en le nonnnant son médecin, des armes composées de trois pensées avec une devise latine ; « Propter coyilalionem menlis. » Louis XV, ce jourlà, était de bonne humeur, il n’avait pas horreur des penseurs ; il y avait des moments où il leur était moins favorable : témoin le jour où il recevait un seigneur de sa cour qui revenait d’Angleterre. « D’où viens-tu ? lui demanda Louis XV. — Je reviens de I/ondres. — Qu’as-lu été faire? — J’ai été apprendre à penser. — Les chevaux’/ dit le roi. » {Rires.)
Quesnay avait près de soixante ans quand il écrivit pour Y Encyclopédie deux articles, l’un intitulé w Fermiers, » et l’autre « Grahis. » Ces deux articles faits par un homme qui aimait l’agriculture et qui la connaissait, qui estimait le paysan et qui avait vécu avec lui, ces deux articles firent une révolution dans les esprits.
Quesnay s’exprimait avec vivacité sur les abus qui écrasaient l’agriculture, et ne craignait pas de dire que ce donit l’agriculture avait besoin, c’était de liberté. {Applaudissements.)
Ces deux articles mirent Quesnay en évidence et rassemblèrent autour de lui les gens qui commençaient à s’occuper de cette science nouvelle, qui devait s’appeler l’Économie politique. On trouvait que c’était une chose bien étrange qu’on se fût occupé de tant de questions inutiles et qu’on ne se fût jamais inquiété de savoir ce qu’était la richesse, commentelle naissait, comment elle se répartissait, comment elle se détruisait. Quesnay devint bientôt l’âine de cette petite société.
11 parlait d’une manière sentencieuse; il avait beaucoup réfléchi ; son âge, son caractère, son langage lui donnaient l’autorité d’un patriarche et d’un apôtre.
Deux ans plus tard Quesnay publia son fameux Tableau économique, dans lequel il exposait la formation et la distribution de la richesse. 11 avait accompagné ce tableau de maximes faites pour le gouvernement économique d’un pays agricole; Louis XV s'amusa beaucoup de ce tableau. Il voulut l’imprimer lui-même; il en corrigea les épreuves et le tira à la presse ; je ne sais pas s’il imprima la maxime qui dit que les abus peuvent être poussés à un tel degré qu’ils engloutissent toutes les richesses du souverain et de la nation ; mais assurément il ne la lut point.
A cette époque, l’agriculture était en vogue, non pas parce qu’on en faisait, mais parce que Rousseau avait mis la nature à la mode ; les femmes adoraient les bergeries. Grâce à cette passion générale, Quesnay put défendre scs idées et avancer les opinions les plus hardies, non- seulement sans être inquiété, mais en restant le favori du roi et même, j e crois, celui de madame de Pompadour.
En 1768, Dupont, de Nemours, son disciple, publia dans sa Pliijsiücralie, un petit traité de Quesnay qui est intitulé Droit naturel. C’est, selon moi, un chef-d’œuvre.
Quesnay vécut encore quelques années; il assista au triomphe de Turgot son élève; il put voir Turgot réaliser une de ses pensées les plus chères : l’établissement du libre commerce des grains. 11 mourut peu de temps après à l’âge de quatre-vingts ans, en philosophe. Voyant son domestique qui pleurait au pied de son lit, il lui dit ; « Est-ce que tu as pu croire que j’étais né pour ne pas mourir? Regarde ce portrait; au bas est inscrite la date de ma naissance. N’ai-je pas assez vécu? »
C’était, vous le voyez, un homme d’un caractère trèsferme. Nous savons aussi qu’il avait l’habitude de dire franchement ce qu’il pensait, ce qui à la cour amusait quelquefois le roi, mais ce qui pouvait moins amuser les courtisans. Quesnay s’y cachait peu. Ainsi, un jour, au milieu de toutes ces querelles insipides entre les jansénistes et les jésuites, un seigneur voulant plaire au roi et à madame de Pompadour, dit : « Oh ! toutes ces querelles, on sait bien comment on les finit : avec quelques soldats; c’est la hallebarde qui mène les hommes. — Monsieur, interrompit Quesnay, qu’est-ce qui mène la hallebarde? » — Et comme l’autre était fort interdit, Quesnay ajouta : « C’est l’opinion, monsieur; c’est donc de l’opinion qu’il faut d’abord s’occuper. » {Applaudissements.)
On cite de lui un autre mot qui n’est pas moins amusant et qui prouve qu’il avait autant de finesse que d’énergie.
On avait soigné je ne sais quel grand seigneur, et on n’avait pas appelé Quesnay à la consultation.
Le cas était grave; le médecin ne voulait pas se compromettre; aussi, la consultation faite, il demanda l’avis de Quesnay : « Monsieur, dit le vieux médecin, j’ai quelquefois mis à la loterie, mais jamais lorsqu’elle a été tirée. » (Rires.)
KRANraiS yUES.NAY.
Tel est l’homme.
Jusqu’à présent, nous ne voyons rien qui puisse le ramener dans notre cercle. C’est un homme d’esprit, un personnage énergique, qui a fait son chemin sans flatter personne, en étudiant et en travaillant.
Maintenant, voyons quels sont les écrits de Quesnay. Je ne m’occuperai que de deux : le Droit naturel qui a 38 pages imprimées en très-gros caractères et les trente maximes qui suivent le Tableau economique . Il y a, selon moi, dans ces quelques pages, une chose qui est destinée à durer ; il y a là une découverte de premier ordre, l’invention de la vraie méthode : une ère nouvelle a commencé.
Quesnay était médecin. L’étude de la médecine l’avait amené à considérer l’existence à un point de vue général. Il s’était dit que le hasard ne règne pas dans le inonde et que le développement de la nature et des animaux se fait suivant des lois toujours régulières.
La nature suit une lui fatale; l’animal suit son instinct. Mais il est facile de voir qu’une volonté toute-puissante, qu’une intelligence suprême préside à cette double organisation: Pourquoi, disait Quesnay, en serait-il autrement de l’homme? Je vois bien que l’homme est libre; mais pourquoi la liberté n’entrerait-elle pas dans le plan divin? pourquoi n’y aurait-il pas un ordre particulier pour les créatures libres et intelligentes? et pourquoi ne seraient-ce pas 1a liberté et l’intelligence qui seraient le moyen d’accomplir cet ordre divin? Quesnay ajoutait : L’homme a été créé pour une fin, c’est de se développer lui-même. Développer ses facultés,c’est la vie et le bonheur de rhonime; c’est par conséquent un droit qu’il apporte eu naissant. Voilà le droit.naturel.
Mais le développement de nos facultés n’a rien d’arbitraire; il y a un ordre, cet ordre, il faut que l’homme le
respecte; il est libre de ne pas le respecter, mais s’il ne le respecte pas, il attire sur lui des maux sans nombre. Ainsi, par exemple, la nature dit que l’homme doit manger pour vivre. Eh bien, si, par la piété la plus excessive, il se condamne à des macérations telles, à une abstinence telle, qu’il ne mange pas assez, il maigrira et mourra, parce qu’il aura violé la loi naturelle. S’il mange trop, il viole encore la loi naturelle, il s’expose à avoir la goutte avec tous les maux qui l’accompagnent. Tout excès le tue.
Il y a donc un ordre naturel que l’homme ne peut violer sans en souffrir; c’est par la souffrance qu’il y est ramené. Etcqque nous appelons les lois naturelles n’est que l’application de cet ordre naturel à chaque cas déterminé.
Maintenant, disait Quesnay, voyons ce qu’a fait l’homme et ce qu’il aurait dû faire. L’homme évidemment aurait dû chercher à connaître cet ordre naturel, ces lois naturelles. Le législateur aurait dû enseigner aux peuples à les suivre, puisque le bonheur des individus et la grandeur des États y sont attachés. Au lieu de cela, nous voyons partout l’arbitraire et le caprice.
Le législateur s’imagine qu’il peut transformer les hommes et les faire agir à son gré. C’est une administration humaine qui se met à la place de l’ordre divin, c’est la force qui remplace la loi. Aussi les annales de l’humanité ne sont-elles que le récit d’une misère sans fin. Si l’on veut ramener le bonheur dans les sociétés humaines, il faut en revenir à la vérité, il faut comprendre qu’il y a un ordre naturel, des lois naturelles et un droit naturel, et c’est ce que Quesnay appelle l’ordre naturel et essentiel des sociétés. (ApplaitdissemettU.)
Je crois que c’est là une des vues les plus justes, et
que c’est une des découvertes les plus grandes que jamais un homme ait faites.
Maintenant, disait-il, qu’est-ce que l’homme? comment est-il composé? Ce qui le frappait, c’est que l’homme était une créature intelligente et libre. Créature intelligente, Quesnay voulait qu’on l’instruisit ; c’est par là qu’il nous appartient.
11 a écrit de très-helles phrases sur les paysans que les grands veulent tenir dans l’ignorance et qu’il veut, lui, qu’on instruise. Aussi a-t-il été appelé le patriarche des paysans. 11 disait : « Le gouvernement qui veut faire de grandes choses, doit commencer par instruire le peuple; car, si le peuple est ignorant, comment apprécierat-il ce qu’on a fait pour lui? » (A])plaudissements.)
La liberté, c’est l’outil que Dieu donne à chaque homme en naissant. Par son intelligence, l’homme découvre et comprend l’ordre général ; grâce à sa liberté, il s’y conforme. Respecter la liberté, c’est donc toute la science du législateur. Aussi Quesnay aimait-il à répéter un adage qu’on ne comprend pas encore en France : Ne gouvernez pas trop.
La liberté, suivant Quesnay, c’est pour l’homme le droit et le moyen de se développer, mais l’homme ne peut se développer sans produire quelque chose, sans faire quelque chose.
L’exercice de la liberté amène à sa suite la propriété ; ' c’est là encore une des grandes découvertes de Quesnay. L’homme a la propriété de sa personne, mais il ne peut se servir de sa personne sans prendre, par exemple, un fruit pour se nourrir , sans prendre du bois pour s'en faire une maison, en d’autres termes, sans créer la propriété mobilière et foncière. La propriété n’est qu’une manifestation, une extension de la personne. (Applaudissements.)
L’homme est obligé de vivre pour lui, pour sa femme,
DISCOURS l'Ol’UUlRES.
pour ses enfants ; pour cela il prend un morceau de terre, il y applique son travail, c’est-à-dire sa personne, et lorsqu’il l’a fécondée de sa sueur, cette terre lui appartient, et à vrai dire il l’a créée.
C’était là une vue de génie et une idée singulièrement neuve à une époque où les idées de l’antiquité dominaient partout, où l’on disait : La terre appartient à tous; chacun a droit à tout.
Oui, disait Quesnay, l’homme a droit à tout comme l’hirondelle a droit à tous les moucherons qui volent dans l’air ; mais elle n’est propriétaire que de ceux qu’elle tient dans son bec. La propriété, la voilà. C’est une création du travail humain. Ce que l’homme a pris au fonds commun n’est rien; ce qu’il y a ajouté lui appartient, et il écrivait cette belle parole : « Soyez juste avant tout : la liberté et la propriété sont les premiers droits de l’homme : la violence peut les anéantir ; mais dans aucuh temps, sous aucun régime, aucun homme n’a le droit d'y toucher, et dans aucun temps, sous aucun régime, aucun pouvoir n’aura le droit d’y porter atteinte. » {Applaudissements . )
Maintenant quel était pour Quesnay le meilleur système de gouvernement? C’était bien simple. L’homme est intelligence et liberté; l’exercice de l'intelligence et de la liberté produit la propriété. N’étouffez pas l’esprit, ne gênez pas le travail, n’étouffez pas la liberté, ne confisquez pas la propriété, et lorsque vous aurez ainsi respecté l’homme dans son esprit, en l’instruisant , dans scs actions, en ménageant sa liberté, dans ses œuvres et dans son travail, en lui garantissant sa propriété, vous aurez fait tout ce qu’il est possible de demander à un gouvernement : vous aurez suivi l’ordre naturel, vous aurez obéi aux luis naturelles.
C’est ce qui explique un mot célèbre, qu'il dit au
Digilized by Googic
dauphin de France. Le dauphin, qui causait familièrement avec le médecin de son père, lui dit un jour : « Ah ! monsieur Quesnay, quelle responsabilité d’être un jour roi de France ! — Pourquoi? dit Quesnay ; ce n’est pas difficile.
— Comment ! Mais qu’est-ce que vous feriez donc si vous étiez roi de France? — Ce que je ferais? Je ne ferais rien.
— Qui donc gouvernerait? dit le dauphin. — La loi, répondit Quesnay. » {Vifs applaudissements.)
Voilà quelle est la politique de Quesnay. Vous voyez combien elle est simple : l’intelligence et la liberté respectée ; la propriété garantie et consacrée.
Vient après cela son économie politique et ses maximes.
Comment entend-il le respect de la propriété? car il y a bien des façons de la respecter; on peut la respecter en paroles et non en fait.
Les gouvernements ont des moyens terribles par lesquels, en protestant de leur amour pour la propriété, ils l’aiment tant qu’ils l’étouffent.
Quesnay ramenait toutes ses maximes à deux points ; sécurité de la propriété, respect de la liberté.
Pour la sécurité de la propriété, c’était au dix-huitième siècle une grosse affaire. S’il y a quelque chose de mauvais dans notre ancien gouvernement et de détestablement mauvais, car c’était le mal de tous et ce n'était le bénéfice de personne, — si on excepte les fermiem généraux, — c’est l’impôt. Dans l’ancien régime, l’impôt était établi à l’aveugle; on prenait au hasard; on recevait une certaine somme qui n’était que la moindre portion de celle qu’on enlevait au peuple ; on s’en servait pour payer les vieilles dettes et on se dépêchait aussitôt d’en faire de nouvelles ; c’est à cela que se réduit tout l’art financier du dix-huitième siècle.
Quesnay porte l’ordre dans ce chaos ; il dit d’abord
au gouvernement : Qu’avez-vous droit d’imposer sur la terre? que pouvez- vous demander légitimement au propriétaire ? C’était là une question neuve et que jamais les financiers ne s’étaient faite. Ils s’étaient inquiétés de l’impôt, mais jamais de la production.
11 y a, dit Quesnay, dans l’exploitation d’un champ une partie qui ne vous appartient pas. Un fermier veut cultiver le sol ; il faut qu’il y mette des engrais ; il faut qu’il ait du bétail, qu’il fasse labourer; il fait là des avances. 11 faut d’abord qu’il se rembourse de ces avances. Il y a un capital employé sur la terre, vous n’y pouvez pas toucher. Vous n’avez de droit que sur le produit net. C’est lui qui le premier a fait celte distinction si juste du produit net et des avances faites au sol.
Après cela, dit Quesnay, tout ne sera pas réglé : Il faut que l’impôt soit égal et uniforme.
Or, savez-vous comment l’impôt foncier, ou la taille, était établi au dernier siècle et sous le règne de Louis XIV ?
Dans la plupart des pays de France, on prenait un certain nombre de paysans qu’on faisait assesseurs.
C’étaient eux qui établissaient l’impôt et ils disaient : « Pierre cette année a mis du bétail sur sa terre, il a de l’argent celui-là, on peut grossir son impôt. Jacques n'a rien fait, sa terre est en jachère; il faut le diminuer. »
Lorsqu’on avait établi l’impôt de cette manière, c’està-dire en grevant le travail, il fallait le lever. Pour cela on n’avait imaginé rien de plus simple que de prendre un certain nombre de malheureux paysans et de leur dire : « Vous allez percevoir l’impôt ; s’il en manque, c’est vous qui payerez. »
Or, vous savez ce qu’est le paysan, je ne veux pas en dire de mal, Dieu m’en garde! mais enfin, il n’est pas facile de lui faire donner son argent.
FRANÇOIS UUESNAY. 197
Aussi, lorsqu’on disait à un do ces hommes : « Si un tel ne paye pas, tu seras ruiné, » il disait : « J’aime mieux que ce soit lui que moi, » et alors on vendait jusqu’aux portes et aux fenêtres des maisons ; une partie du village était employée à persécuter l’autre. ^
Ce fut Turgol, dans son intendance de Limoges, qui, le premier, commença à inventer les percepteurs, pour lesquels vous n’avez peut-être pas, ni mesdames ni messieurs, une admiration profonde, une vénération extrême, et qui cependant sont des dieux qui mériteraient vos hommages à côté de cinq ou six paysans qui viendraient à vos tr ousses pour vous arracher l’impôt. (Hires et applaudissements.)
Ainsi, disait Quesnay, votre impôt est établi au rehours du bon sens.
11 faut que l’impôt soit fixe, de manière à ce que l’homme qui travaille ait une prime pour son travail.
Si vous imposez le bétail, l’agriculteur en mettra moins sur sa terre; si vous augmentez l’impôt à mesure que la terre est mieux cultivée, vous découragez le travail, vous nuisez à l’agriculture et vous affaiblissez l’impôt.
Tôchez donc que l’impôt soit fixe et surtout tâchez de ne pas l’augmenter. Faites de même pour la milice.
A cette époque, il y avait une milice qui faisait souffrir nos pères. 11 parait qu'ils n'avaient pas l’habitude de la conscription; car, lorsque le tirage arrivait, on voit dans les Œuvres de Turgot que tout le monde se sauvait à la montagne. Elle était très-inégalement répartie. Elle n’avait lieu que dans les villages. C’était les fils des paysans qu’on prenait. Aussi, dès qu’un fermier avait gagné un peu d’argent, il disait à son fils : Va à la ville pour échapper à la milice.
Quesnay demandait qu’on mît ordre à tout cela. Il
DISCOUKS P()PI:LAIRES.
demandait aussi que la perception de l’impôt fût allégée, et il regardait comme une très-mauvaise chose l’emploi des fermiers généraux.
Nos pères n’aimaient pas les fermiers généraux. Ils disaient même, avec une impertinence assez grande, que les financiers soutenaient l’État comme la corde soutient le pendu, en l’étranglant. Quesnay demandait qu’on ne s’en servît pas.
Car, dit-il, o’est une très-grande illusion de croire que les fermiers généraux aient de l’argent par eux-mémes. Cet argent, ils le reçoivent du peuple ; iis le prennent au peuple. Adressez-vous au peuple directement.
Enfin, c’est l’idée la plus bizarre de Quesnay ; il désirait que l’État payât ses dettes. (Rires.) 11 trouvait qu’une rente crée des rentiers fainéants ; il croyait qu’un pays, comme un individu, s’enrichit quand il paye ses dettes. C’est une idée particulière dont je n’entends pas faire l’éloge, mais peut-être les générations futures rendront- ’ elles en ce point quelque justice à Quesnay.
Voilà ce qu’il disait pour la sécurité de la propriété. Quant à la liberté, c’est là peut-être qu’il était le plus original.
Notre ancien gouvernement était un gouvernement paternel. Le roi aimait à s’entendre appeler le père de ses sujets.
Or, vous savez ce qu’un père dit à son fils : Tu feras ceci : tu feras cela. — Mais, pourquoi? — Tu le sauras plus tard, commence par obéir, La mère dit de même à sa fille : Tu iras à tel endroit. — Pourquoi? — Ne raisonne pas, obéis. — Cela est bon pour les fils et pour les filles parce que ce sont des enfants et qu’ils se disent : Nous aussi notre tour viendra, et quand nous aurons des enfants nous en ferons autant avec eux.
Mais le peuple était toujours enfant ; le roi était tou-
jours père et il s’occupait laut des affaires de son peuple, qu’en vérité il l’affamait et l’appauvrissait en étouffant chez lui toute initiative et toute industrie.
Le gouvernement se mêlait de tout, réglait tout, empêchait tout. Ce rôle de l’administration remonte trèshaut. Ainsi, par exemple, je trouve une ordonnance du temps des Valois qui condamne à la prison l’ouvrier laboureur qui se sera permis de boire du vin autre part qu’aux quatre grandes fêtes de l’année, et qui punit d’amende le laboureur ou le patron qui lui aura donné du vin. C’était pousser bien loin la morale administrative. (Rires.)
Pour le commerce des grains, on était arrivé à une véritable absurdité.
Les successeurs de Colbert s’étaient dit que, si on pouvait avoir le blé h très-bas prix, on aurait la maind’œuvre et l’industrie à très-bon marché.
Ils ne s’étaient pas demandé si l’ouvrier que l'on paye mal, qui sera le plus souvent peu intelligent, paresseux peut-être maladif, vaudra l’ouvrier instruit, vigoureux et qui travaille beaucoup. Or, l’expérience prouve que dans les pays industriels, ce sont les ouvriers les mieux payés qui font faire à leurs patrons les plus grandes affaires; on en voit un exemple frappant en Amérique.
Pour avoir le bas prix du blé, on avait imaginé de défendre d’exporter le blé à l’étranger, et môme de province à province.
En même temps qu’on empêchait l’e.vportation, c’està-dire la vente du blé, on essayait d’en multiplier la culture. On défendit de cultiver la vigne dans les plaines. 11 fallait y mettre du blé.
Mais à quoi bon, puisqu’on en faisait plus qu’on n’en pouvait vendre? La conséquence naturelle du système.
DISCOURS PODULAIRKS.
c’est qu’on ne cultivait que le blé nécessaire à la consommation intérieure; aussi, dès qu'une mauvaise année arrivait, il y avait disette.
Ce n’est pas tout : nos anciennes lois, dans leur admirable sollicitude, ordonnaient au paysan de porter son blé au marché et de ne garder chez lui que la quantité nécessaire à sa consommation personnelle, et, en même temps qu’elles forçaient la vente à vil prix, elles défendaient d’acheter du hlé pour le mettre en magasin sous peine d’être traité en accapareur. Obliger à vendre et empêcher d'acheter, c’était là ce qu’avait inventé la sagesse paternelle de notre vieille administration. C’est ainsi que nos rois prenaient les intérêts du peuple et tâchaient d’avoir le blé à bon marché.
Quesnay fit une trouée au milieu de cette doctrine à la façon d’un sanglier qui se jette dans un fourré.
Suivant lui, ces prohibitions font* le mal même qu’on prétend guérir par leur moyen ; ce qui fait baisser le prix du blé, c’est la liberté. Si vous voulez avoir du blé en quantité suftisanle dans les mauvaises années, il faut que, dans les bonnes années, vous en ayez plus qu’il ne vous en faut. Yendez-en à l’étranger, on en produira beaucoup, et dans les mauvaises années il en restera. La liberté complète de l’agriculture et du commerce, ne demandez pas autre chose ! Laissez faire, laissez passer ! Ne vous croyez pas plus sages que les particuliers. Laissez vendre et acheter ; laissez acheter et vendre. Ne vous imaginez pas que lorsque vous vendez quelque chose au dehors, l’étranger ne vous vende rien de son côté. Qu’estce que l’argent, sinon une marchandise que vous achetez avec une autre marchandise? C’est une des plus belles maximes de Quesnay. 11 disait : Vendre, c’est acheter; acheter, c’est vendre. — lies mots sont demeurés. — Plus vous achèterez, plus vous vendrez, et réciproquement.
Telle est la doctrine de Quesnay. Il ajoutait : « Avec la liberté du commerce, la fortune augmentera en France ; les approvisionnements seront plus certains et la prospérité sera plus grande ; vous ne livrerez plus rien au hasard, tandis qu’avec le système de la protection, tout se ralentit. Puis arrivent les monopoles. 11 y a toujours l’intérêt particulier qui se substitue à l'intérêt général. » Les monopoles! ils naissent comme des champignons à l’ombre du pouvoir absolu.
Quand la mesure est récente, on vous prouve que le monopole est une chose excellente ; puis, au bout de quatre ou cinq ans, le monopole est condamné par ses abus; on vous dit : Nous allons vous donner la liberté; il faudra seulement indemniser les monopoleurs; vous payerez un peu plus cher, et tout ira bien.
Quesnay était opposé à ce déplorable régime; ce qu’il demandait, c’était la liberté absolue; la liberté pour chacun et pour tous. Je conçois que, à première vue, ce système ait paru extraordinaire. Notre ancien gouvernement ressemblait assez à ce que serait aujourd’hui le gouvernement d’une armée. Dites à un intendant militaire : Vous aurez 500,000 hommes à nourrir, il calculera de suite combien il aura de peine et de difficulté pour approvisionner tout ce monde,
Vient maintenant un homme comme Quesnay qui dit : Je vais vous poser le problème autrement ; au lieu de 500,000 hommes, je vous en donne 1,800,000, je vous donne la ville de Paris à nourrir ; savez-vous ce qu’il faut faire pour cela ? — Rien.
Comment se fait-il, en effet, que tous nous allons sortir d’ici, ce soir, sans être inquiets de notre déjeuner de demain? 11 y aura du lait pour les enfants, du chocolat pour lestnères, du café pour les maris. Qui s’en sera occupé? Tout le monde et personne ; c’était la doctrine
de Quesnay; c’était celle que le gouvernement comprenait le moins.
Quesnay en était au régime d’une société libre, la France en était à la monarchie de Louis XIV.
Il résumait quelquefois sa doctrine en deux mots d’une profondeur extrême : « Pauvres paysans, disait-il, pauvre royaume! » — et il ajoutait, probablement lorsqu’il n’était pas devant le roi ; « Pauvre royaume, pauvre souverain ! » Ce qui revenait à dire : Quand le paysan n’est pas instruit, et qu’il n’est pas libre, le travail est improductif, la richesse ne se forme pas, et le gouvernement est sans ressources. La richesse des particuliers, c’est la seule richesse de l’Etat. {Applaudissements.)
Aujourd’hui que nous avons avancé, avons-nous dépassé la doctrine de Quesnay? Non ; mais ce que nous comprenons moins, c’est qu’il y a un siècle, elle ait eu le mérite de la nouveauté. Cela nous paraît si simple, si clair, que nous sommes tentés de dire : Quesnay a vu ce que tout le monde voyait.
Or, prenez les livres des grands hommes du temps. Prenez, par exemple, le CotUrat .«foc/ol de Jean-Jacques Rousseau; vous y verrez qu’il faut que le législateur change la nature humaine, et que plus il affaiblira l’individu, plus l’ensemble sera fort.
Mably vous dira : Si vous ne supprimez pas la propriété, vous ne supprimerez jamais l’avarice et l’ambition qui dévorent la société.
Montesquieu, esprit bien supérieur, vous dira qu’une certaine forme de gouvernement peut faire le bonheur d’un peuple. Tous partent de cette idée, que c’est l’État qui est chargé du bonheur du genre humain.
C’est l’idée du temps, c’est le roi qui est responsable.
Quesnay, au contraire, est des temps modirnes. 11 renverse le problème et dit : La question du bonheur
d’un peuple, c’est la question du bonheur de l’individu. Vous partez du sommet, il faut partir de la base. C’est à l’individu seul qu’il faut remettre le soin de sa destinée. C’est par là que Quesnay a singulièrement devancé son siècle.
tjuesnay a été le centre d’une petite école. 11 a eu autour de lui, dans le commencement, un certain nombre de fanatiques. Par exemple, je ne mets pas au nombre de ces fanatiques Turgot, qui a été son meilleur éléve, mais le marquis de Mirabeau, ce fougueux ami des hommes, qui avait le tort d’exclure de l’humanité sa femme et ses enfants.
Quesnay fut bientôt éclipsé par d’autres écoles, notamment par celle de l’Écossais Âdam Smith ; il n’a pas gardé dans notre histoire la place qu’il mérite. Mais lorsqu’on veut suivre l’influence de ses idées, on voit qu’elles ne se sont jamais arrêtées un jour. Il aura fallu cent ans pour les faire triompher.
Mais , tandis qu e les idées de Rousseau sont vieilles , celles de Quesnay sont jeunes, l’erreur est tombée ; la vérité a survécu. {Applaudissements.) 11 y a donc justice à rappeler le souvenir de ce médecin qui, le premier, proclama des vérités aussi grandes. Et, en ce moment, je ne puis m’empêcher de penser, je ne sais pourquoi, à ce beau discours que prononça sir Robert Peel, lorsque, ayant aboli la loi sur les céréales, il prit congé de la Chambre qui ne voulait plus de lui pour ministre. 11 dit qu’il savait bien tout ce qu’on pourrait critique)' dans sa conduite ; on lui reprocherait d’avoir changé d’opinion, quoiqu’il l’eût fait sans ambition personnelle, mais c’était pour lui une consolation de songer qu’un jour peut-ôti'e on se souviendrait de son nom dans la cabane du pauvre. Oui, il espérait que le pauvre pensei'ait au ministre en mangeant un pain qui ne serait pas grevé d’une taxe
au profit du riche ou, comme le disait Robert Peel, en mangeant un pain qui n’aurait pas l’amertume de l’injustice. (Applaudissements.)
Sir Robert Peel remporta une grande victoire, et le discours qu’il prononça en cette occasion est un de ceux qui suffisent à immortaliser un homme. Quand je vois de grands hommes politiques jouer si noblement un beau rôle, quand je vois Richard Cobden et ses amis consacrer leur vie à affranchir leur patrie d’impôts in- ' justes, qui pèsent sur le pauvre, je dis : Messieurs, vous êtes de grands et d’admirables acteurs ! Le monde vous applaudit, et il a raison d’encourager ses bienfaiteurs ; mais il a tort d’oublier celui qui a fait la pièce, et de ne pas rendre justice à l’auteur. (Applaudissements.) Vous êtes aujourd’hui sous un arbre magnifique, mais cet arbre n’a été d’abord qu’un petit germe qu’un homme a trouvé, qu’il a planté, qu’il a soigné. (Applaudissements.) Lui n’a eu que la souffrance, vous, vous avez la gloire. C’est bien le moins qu’aujourd’hui son nom soit prononcé.
N’oubliez pas que ce fut Quesnay qui, le premier, a proclamé vos principes; que c’est de la France que sont sorties ces idées qui aujourd’hui font le tour du monde.
Et enfin, entre nous, dans cette réunion, rendons aussi un dernier hommage à un homme qui a été des nôtres ; car il a aimé sincèrement et servi habilement les deux plus grandes causes du monde : la cause du peuple et a cause de la liberté. (Applaudissements prolongés.)
HORACE MANN
Discours prononcé au Conservatoire des arts et métiers, le 21 février 1869, à la séance pénérale de la Société Franklin.
Mesdames, Messieurs,
Il y a quelque temps, je présidais une réunion, et l’un des auditeurs dit à son voisin, qui me l’a rapporté : Voici M. Laboulaye qui se lève, il va nous parler de l’Amérique tout le temps.
Ce personnage indiscret ne se trompait que de moitié; j’espère que le beau temps d’aujourd’hui l’aura empêché de venir dans cette enceinte, car il triompherait trop aisément.
En effet, je parlerai de l’Amérique et d’un homme qui y est considéré comme un des esprits les plus éminents qu’elle ait produits, comme un bienfaiteur de l’humanité. Cet homme à qui Boston reconnaissant a élevé une statue, c’est Horace Mann.
Pourquoi vais-je prendre mes exemples en Amérique? M. Frédéric Passy vous l’a indiqué*, nous sommes une vieille société qui essaye de se rajeunir, qui change de peau, ce qui est toujours douloureux. En Amérique, au
* M. Passy venait de prononcer un discours sur le Travail.
2üü DISCOURS POPULAIRES.
contraire, la société est placée dans d’autres conditions; elle n’a pas à lutter contre un passé qui l’étouffe.
Quand les puritains ont émigré en Amérique, ils ont laissé dans le pays qu’ils quittaient la noblesse, l’Église établie, les armées permanentes et les grandes administrations ; ils sont arrivés tous égaux et obligés de vivre par le travail, ne connaissant, ne comprenant que le travail. La révolution que nous essayons de faire , nous qui vivons des souvenirs du passé et des institutions du présent, cette révolution était faite en Amérique dès le premier jour ; il a été possible de se constituer à nouveau sans avoir à détruire des abus.
Beaucoup de gens disent : L’Amérique, c'est un pays nouveau, c’est un pays de sauvages. Je dis le contraire et j’ajoute : Voilà comme vous serez demain. L’Amérique, c’est la démocratie constituée.
Mais, en faisant un voyage sur ces terres nouvelles, nous nous exposons à trouver des usages étranges pour nous, choquants même; aussi je vous demande d’oublier, pour un moment, ce que vous croyez.
11 y a des choses que nous jugeons nécessaires et sans lesquelles, suivant nous, le monde ne marcherait pas. Mais ces choses prétendues nécessaires n’ont souvent d’existence que dans notre imagination, c’est-à-dire qu’elles n’existent pas. A ce propos, les Américains content une petite histoire qui nous servira à nous-mêmes, si vous le voulez bien.
11 y avait, dit-on, un sultan qui, tout entier aux soins de son empire, s’occupait à élever des petits poissons rouges. Ce sultan admettait quelquefois ses courtisans à voir ces intéressants animaux, et un jour il leur dit : (( Vous voyez ce bocal plein d'eau : eh bien , chose étrange ! je ne pourrais pas y verser une goutte d’eau
HORACE MANN
de plus; cependant, si je prends un poisson et que je le mette dans le bocal, l’eau ne déborde pas. »
Un des courtisans, qui était un physicien.. . turc, fit aussitôt une théorie pour expliquer le phénomène : il y avait là, selon lui, une question d’élasticité. Un autre, un théologien... turc, dit que, sans aucun doute, .\llah faisait un miracle pour être agréable au successeur du Prophète. Beaucoup de courtisans ne disaient rien et n’en pensaient pas davantage. Peut-être songeaient-ils qu’aprés tout, c’était le sultan qui faisait couper les têtes et qui donnait les places. Phénomène ou miracle, l’histoire des poissons rouges leur importait peu.
Un courtisan, qui avait du sang d’hérétique dans les veines, resta seul dans la salle et voulut faire lui-même l’expérience : il mit un poisson rouge dans le bocal, l’eau déborda. La prétendue expérience du sultan n’était qu’une chimère.
Combien de fois les peuples ressemblent-ils à ce sultan crédule! Nous croyons, nous. Français, que l’État a le devoir de donner l’instruction, que des hommes seuls peuvent élever l’enfance, que les dépenses de l’éducation populaire doivent former un des moindres chapitres du budget. En Amérique, l’éducatjon est donnée par les communes et non par l’État; les femmes élèvent les jeunes Américains, et le budget de la guerre passe à l’instruction publique.
Tout cela est incroyable? Mais songez aux poissons rouges. 11 est bon d’invoquer la tradition,, mais une erreur n’est pas respectable parce qu'elle est vieille. Cela prouve seulement qu’elle a eu longtemps l’occasion de faire du mal. Et quel que soit l’âge d’une erreur, il y a quelque chose de plus vieux quelle, c’est la vérité qu’elle a offusquée et paralysée.
Digilized by Coogte
Laissez donc vos préjugés à la porte et puissiez-vous ne pas les y retrouver !
Eu l’année 1785, on fonda une petite ville nouvelle dans l’État de Massachusetts. Cette petite ville voulut se donner un parrain ; elle prit celui que notre société elle, même a choisi : Franklin. On espérait que Franklin enverrait les dragées du baptême, et l’on avait grande envie d’avoir une cloche pour l’église ou l’hôtel de ville. Franklin envoya une bibliothèque, disant qu’il ne doutait pas que les habitants de la nouvelle ville ne fussent des gens raisonnables et qu’ils ne préférassent un peu plus de sens et un peu moins de son.
En 1796, dans cette petite ville, naquit Horace Mann, notre héros. Il était le fils d’un de ces petits propriétaires si communs en Amérique, qui vivent du travail de leurs bras. Orphelin à treize ans, Horace fut obligé de labourer pour soutenir sa mère et sa sœur. 11 avait grand désir d’apprendre ; l’école était voisine, mais il fallait acheter des livres et il n’avait pas d'argent. Ce fut en tressant de la paille qu'il trouva le moyen d’acheter des livres et d’entrer à l’école, objet de son ambition.
Ce n’était pas un paradis que cette école, et ce qu’il y apprit le mieux, ce fut la géographie ; voici pourquoi : L’école était percée à jour ; au milieu brûlait un poêle, mais, dans les autres parties, on gelait, de façon, disaitil, qu’on avait à quelques pas l’équateur et le pôle, et qu’on apprenait, en un moment, toute la théorie des climats. Un jour, il occupait une place éloignée du poêle, on était au milieu d’une composition intéressante et il se tenait immobile. Le professeur lui dit : « Qu’avez-vous? Vos idées ne coulent pas de source. — Non, monsieur, lui répondit l’enfant en lui montrant son encrier ; c’est l’encre qui ne coule pas. »
En dehors de l’école, il fallait travailler à la terre et
HORACE MANN
travailler sans cesse; aussi Horace Mann disait-il qu’il ne comprenait pas ces délicats que toute préoccupation rebute; on ne m’a jamais laissé le choix, ajoutait-il ; aussi je vis dans le travail comme le poisson dans l’eau.
A l’ége de vingt ans, n’ayant eu pour s’instruire que les livres envoyés par Franklin à la bibliothèque de la ville, livres qui, par malheur, n’étaient pour la plupart que des livres de théologie, Horace Mann entra dans le collège de Brown (Providence). Il y resta trois ans comme élève et deux ans comme professeur. Ces dernières années devaient, je suppose, payer la dette de l’élève.
Il s’y fit remarquer par un discours qu’il prononça à une distribution de prix ; il avait choisi pour sujet : les progrès de l’esprit humain. Son idée était celle deTurgot : il disait que l’homme était indéfiniment perfectible et qu’on n'avait pas encore tiré de celte précieuse découverte un parti suffisant.
A vingt-sept ans, il se fit avocat. Le métier est rude aux Ktats-Hnis, il faut plaider et être homme d’affaires, mais un homme qui pouvait travailler seize heures par jour devait réussir; il se fit bientôt connaître et trouva moyen d’avoir un cabinet qui pouvait le mener à la fortune.
Il mérita tellement l’attention publique, qu’on l’envoya de bonne heure à la chambre et au sénat de la province ; il fut mémenomméprésidentdu sénat. Il s’y distingua par les réformes qu’il proposa et fit adopter. Horace Mann n’était pas un homme de parti ; il s'occupait de réformes sociales beaucoup plus que des querelles du jour. Il combattit l’ivrognerie, fit établir le plus bel asile connu pour le traitement de la folie, défendit les chemins de fer ù leur origine et fit beaucoup pour l’éducation du peuple. Améliorer l’esprit et le coeur des masses, c’était ’ là sa véritable vocation.
DISCOURS l'OPULAIRIIS.
Il avait quarante et un an lorsqu’on eut l’idée, en 1837, d’établir dans le Massachusetts un bureau d’éducation ; on offrit à Horace Mann d’en être le secrétaire. Un bureau d'éducation ressemble par certains côtés à ce que nous appelons chez nous un ministère ; c’est une institution centrale, mais sans pouvoir effectif.
En Amérique, tout se fait par les communes et les communes sont indépendantes ; elles peuvent allouer ou refuser des fonds. II fallait donc, pour que ce bureau vécût, qu’il obtînt de chaque commune un concours volontaire et des sacrifices d’argent considérables.
Pour arriver à ce résultat, il fallait un homme d’un grand dévouement et d’une grande activité. C’était la première création de ce genre ; tout dépendait de celui qui se chorgerait de cette fonction délicate. A vrai dire, on ne savait guère ce qu'on pouvait attendre d’une pareille fondation.
Horace Mann n’hésita point, et cependant il lui fallait quitter sa position d’avocat et une fortune assurée, pour accepter une situation inférieure aux yeux du monde et un maigre traitement de 5,000 fr. par an. Aussi noüs dit-il qu’aprôs sa nomination tous les gens qui le rencontraient lui disaient ; « Ah ! vous êtes secrétaire du bureau ! qu’est-ce que cela rapporte? » Et ils souriaient dédaigneusement.
Une seule personne lui dit : « Vous avez bien fait, et si je puis vous aider, je suis à vous. « C’était Channing qui parlait ainsi. C’était une grande âme qui s’adressait à une grande ûme et qui comprenait que Horace Mann sacrifiait sa position pour faire le bien de tous.
De 1837 à 1849, il fut secrétaire du bureau d’éducation. En 1843, il vint, à ses frais, parcourir l’Europe pour étudier tous les modes d’instruction et appliquer
Dif)ilizod bv Goo<^t
HORACE MA^^
les meilleurs. U a fait un rapport sur ce sujet qui est un chef-d’œuvre.
Nous allons le voir maintenant parler et agir.
11 ne faut pas vous imaginer que les Américains sont mieux doués que nous et qu’il suffit de leur montrer le bien pour qu’ils l’adoptent tout de suite. La première fois que Horace Mann annonça qu’il parlerait de l’éducation pour tous, il se fit autour de lui la plus parfaite solitude. Il alla de ville en ville exposer son projet d’éducation universelle sans avoir beaucoup plus de succès. A ce moment, il sc produisait dos émeutes, on jetait des pierres aux abolitionnistes et les esprits étaient fort troublés. A ce propos, Horace Mann disait gaiement qu’il se chargeait à lui seul de dissiper l’émeute, n Faites placarder, ajoutait-il, une grande affiche annonçant que Horace Mann parlera sur l’éducation, la foule s’enfuira aussitôt. »
On finit pourtant par venir l’entendre et l’on fut séduit par l’éloiiuence chaleureuse et profonde de cet homme de bien : « Quoi! disait-il à ses auditeurs, si demain on vous apprenait qu’on a trouvé une mine de houille qui rapportera fO pour fOO, vous y courriez tous, et il y a là des hommes que vous laissez croupir dans l’ignorance, quand vous pouvez en tirer 40 et 5ü pour iOO ! Vous vous occupez sans cesse de capitaux et de machines, mais la première machine, c’est l'homme, le premier capital, c’est l’homme, et vous le négligez! Vous savez tournera votre profit les plantes et les animaux ; d’un chiendent stérile vous avez tiré le blé, du chacal vous avez fait le chien, et vous avez des enfants dont vous ne savez rien faire! »
« Vous construisez des tribunaux, dos hospices, pourquoi? Pour punir des gens que l’ignorance a rendus criminels, pour recueillir des misérables qui n’ont pu
DISCOURS POl'ULAIRtS.
réussir ici-bas faute d’instruction. M’êtes-vous pas ;3uteurs ou complices de ces maux que vous essaye|-cn vain d’empêcher ou de guérir? Établissez des.,éî^^^. vous chasserez l’ignorance, le crime et la misère, vous " diminuerez les haines et vous ferez la fortune et la grandeur du pays par l’aisance, la moralité et le bonheur de chacun. »
Voilà la théorie de Horace Mann.
Mais il ne suffit pas d’avoir une idée semblable ; d’autres l’ont eue avant lui, et notamment, pendant la Révolution, dans les projets de la Convention, on voit partout percer l’espérance d’arriver à l’élévation universelle par l’éducation donnée à tous; Condorcet l’a dit en termes formels.
Mais entre l’idée et la réalisation il v a un abîme, et le véritable grand homme, c’est celui qui opère ce difficile passage de la théorie au fait.
Horace Mann a réalisé son idée, il l’a fait accepter par quinze États ; c’est une expérience qui se fait aujourd’hui sur plus de quinze millions d’hommes.
Comment a-t-il fait pour atteindre ce but?
11 fallait d’abord s’occuper des écoles. H s’est fait architecte pour les construire, et il est entré à ce sujet dans les plus petits détails; il avait les souvenirs de sa jeunesse pour s’éclairer.
11 a remarqué d’abord que la première condition réclamée par une école était une bonne aération.
Kt, à ce propos, il n’y a pas huit jours que j’ai compris toute l’importance de cette première condition ; j’étais, avec M. Frédéric Passy, dans une des plus belles salles de Paris; après un temps très-court, l’orateur étouffait; qu’est-ce que devait éprouver l’auditeur? L'aération était mauvaise.
Avec l’enfant, la bonne aération est encore plus né-
HORACE MANN
cessaire. Comment demander de l’attention à ces frêles créatures, si vous commencez par les faire souffrir?
Dans l’école construite par Horace Mann, il y a une petite table pour chaque élève, et une chaise. Cette chaise, qui ne peut se renverser, est, à elle seule, un petit chef-d’œuvre.
Il se rappelait qu’il avait été, à son école, assis sur de grands bancs de bois, très-élevés, qui laissaient pendre les jambes; aussi disait-il que si un jour, en fouillant la terre, on retrouvait jamais dans son pays des bancs fossiles, on pourrait croire que les Américains avaient des jambes de cinq pieds.
Dans son école, chaque enfant a son petit bureau: il est seul ; il a tout de suite une responsabilité, c’est un personnage ; il n’est pas à côté d’enfants qui lui donnent des coups de pied, qui le dérangent ; il a son domaine, sa propriété ; c’est déjà un homme et un citoyen.
Cette école est ornée partout de cartes de géographie, de portraits de grands personnages, de figures représentant les poids et mesures du pays.
C’est à l’Allemagne que Horace Mann a pris cette ornementation, car je me souviens avoir trouvé, dans une chronique du temps de Luther, qu’un Allemand avouait ingénument que ce qui l’avait empêché un jour de faire mal, c’était le souvenir des préceptes du Décalogue inscrit sur le mur de l’école. Il avait, pour ainsi dire, sa conscience devant les yeux.
Voilà l’école installée. Tout y est calculé pour l’hygiène et pour le plaisir des yeux ; c’est le palais de la jeunesse. Si l’on reconnaît un pays à ses monuments, ce qui distingue l’Amérique, c’est l’église et l’école. Quant à la caserne, elle n’y a pas encore été inventée.
De l'école passons au maître. Et voyez quelle est la fécondité du bien !
En 1851, M. Guizot envoie M. Cousin étudier tout ce qui concerne l’instruction primaire en Allemagne. M. Cousin en revient avec ses rapports justement remarqués. Ces rapports arrivent en Amérique; Horace Mann est frappé de la nécessité d’établir des écoles normales pour apprendre aux futurs instituteurs du peuple l’art d’enseigner, art plus difficile qu’on ne pense. 11 en cause avec un de ses concitoyens, M. Dwight, qui lui répond en mettant 50,000 francs à sa disposition.
Seulement les Américains sont des Saxons doublés de Normands ; ils savent faire leurs affaires, et, quand un citoyen donne 50,000 fr. pour faire une œuvre publique, on va trouver l’Assemblée législative et on lui dit : Vous ne pouvez pas rester en arriére d’une bonne œuvre, donnez aussi 50,000 fr. Et ordinairement elle accorde ce qu’on lui demande dans ces conditions.
C’est avec ces premiers 100,000 francs que, le 4 juillet 1859, il lança à l’eau, — comme il dit, — son premier esquif.
Mais, quand il en vint à composer l’équipage, il se produisit un fait qui n’arrive pas dans la marine française, j’en appelle aux souvenirs de mon illustre voisin ‘, — il se présenta plus de femmes que d’hommes pour s’enrôler.
En France, en présence de ce fait, on aurait dit : Ce n’est pas possible, ça ne s’est jamais vu; comment faire? Mais en Amérique, on procède autrement, on dit : Essayons. — C’est l’histoire du poisson rouge.
Les femmes se sont donc présentées en masse, on en a fait des maîtresses d’école et elles s’en sont tirées admirablement. Aujourd’hui, en Amérique, sur six écoles,
* M. de Chasseloup-Laubat, ancien ministre de la marine et président de la Société Franklin.
HORACE MANN
cinq sont dirigées par des femmes, et enfin, après trenlt ans d’expérience, les Américains ont compris — ce que nous n’avons encore pu comprendre chez nous — que le bon Dieu a fait les femmes pour élever les enfants, à commencer par la mère et à continuer par la sœur. Pourquoi donc les maîtresses d’école feraient-elles exception?
Horace Mann n’a pas gardé avec moins de soin ni de succès l’usage américain de faire élever ensemble les petits garçons et les petites filles. 11 s’est dit que l’homme et la femme étant faits pour vivre ensemble toujours, il fallait les y habituer dès l’enfance. Sans cela la jeune fille devient timide et gauche en société; quant au jeune homme, il devient brutal ; dès qu’il est en face de jeunes filles, il se dit : Je m’ennuie ici^ et il s’en va à la brasserie. Aussi combien de jeunes mariés ont -ils de peine à se faire à la vie commune! En serait-il ainsi si jamais ils n’en avaient coniïu d’autre? Non, sans doute; ce qu’on comprend et ce qu’on estime le moins en Amérique, c’est la vie de garçon.
Chez les Américains le temps d’école dure dix ans, de six à seize ans ; il est vrai que l’enseignement n’a lieu que pendant six à sept mois de l’année, et qu’ainsi ces dix années se réduisent à cinq. Mais, pendant ces cinq années, bien employées, tout le monde peut arriver à une instruction suffisante pour qu’il n’y ait pas d’inégalité sociale.
11 n’y a pas inégalité sociale parce que l’un est riche et que l’autre est pauvre; il y a inégalité sociale quand l’un est ignorant et que l’autre est instruit. Et, malgré toutes les révolutions, jamais celui qui ne sait rien ne sera l’égal de celui qui sait quelque chose.
Donner à chacun des connaissances suffisantes pour qu’il puisse tirer parti de ses facultés, cüiuluiro scs al-
faires et comprendre les vrais inlérl^ts de la patrie, voilà la vraie égalité. Entre gens éclairés la différence de richesse ne fait rien, ils sont tous égaux.
Comment Horace Mann s’y est-il pris pour donner cet enseignement? De la façon la plus ingénieuse. Je dois dire qu’il était un homme pratique avant tout, qu’il prenait son bien partout où il le trouvait, et qu’il a emprunté la plupart de ses méthodes à la Saxe, le pays du monde où l’instruction est à l’état le plus parfait.
On apprend aux enfants à lire, mais on ne s’en lient pas là ; ou leur apprend à lire à haute voix et à parler. A première vue, il semble que c’est là chose inutile. Voyez cependant combien nous avons de peine à parler chez nous, quand nous n’y avons pas été habitués ! Je puis vous citer un exemple que vous ne récuserez pas.
Lorsque j’ai été nommé professeur au Collège de France, j’avais Irente scpt ans; la première fois que je parlai, je vis tout rouge ; la crainte du public m’a donné des palpitations pendant dix ans : si l’on m’avait appris tout jeune à parler, on m’aurait épargné ces souffrances inutiles. Horace Mann disait avec raison : L’enfant, c’est de la cire, l’homme, c’est du fer fondu ; vous pourrez le casser, mais non le plier.
Après la lecture, l’écriture. Qu’est-ce que l’écriture? C’est un dessin. Un dessin, c’est la reproduction de certains traits ; l’écriture n’est pas autre chose. Nous faisons du dessin quelque chose de particulier; à quoi bon? U est plus court et plus utile d’apprendre à l’enfant ài écrire et à dessiner par un même procédé.
En Amérique, le maître a une ardoise sur laquelle i trace des lignes, l’enfant les reproduit. Il fait un nez, une oreille, une grand lettre. La main devient ainsi plus sou|)le et plus légère. L’Amérique est le pays où l’on écrit le mieux.
HORACE MANN
L’arithmétique est accompagnée d’un accessoire utile : la tenue des livres. Ce n’^t pas une longue étude; il n’en est point de plus utile pour un peuple qui vit de commerce et d’industrie.
Pour la géographie, je crois que c’est encore par la méthode allemande quelle est enseignée; chez nous, comment procédc-t-on?
On a un livre et un tableau et l’on dit à l’enfant : une île est une terre environnée d’eau de tous côtés, d’où il doit conclure qu’une cerise dans un verre d’eau est une île.
Là-bas on lui montre sur place un ruisseau, une rivière, une île, une terre ; puis on lui apprend progressivement la géographie du canton, de la province, des États-Unis, et enfin la géographie générale.
Ensuite vient l’histoire du pays. Heureuse histoire! car ce pays est sans conquérants, et, jusqu’à ces derniers temps, il n’avait pas connu de guerres civiles; tous les héros de cette histoire ont rendu des services à la civilisation.
Viennent ensuite des éléments de physique, de chimie, d’histoire naturelle, et enfin la constitution de l’État et du pays. On veut que l’enfant ait la connaissance des lois sous lesquelles il doit vivre, et qu’il sache son rôle. On lui dit: « Vous êtes membre du souverain ; il vous faut étudier vos droits et vos devoirs pour les pratiquer un jour. » Croyez-vous que cette étude effraye les enfants? Tout au contraire, elle les intéresse et les amuse. Entre eux ils jouent au sénat et à la chambre des représentants ; c’est peut-être aussi utile que de jouer au soldat!
Venons maintenant aux enfants; ai-je besoin de dire combien cet enseignement est attrayant pour eux?
Horace Mann disait : H ne faut pas de déserteurs de l’école, et, pour cela, il faut que ce soit l’enfant qui dé-
sire y aller. Ah! quand il voudra aller à l’école, vous verrez son habileté ! Si sa mère veut le retenir, il saura bien la faire céder. Si, au contraire, l'école ne l’attire pas, et que sa mère veuille l’y envoyer, vous l’entendrez dire : J’ai mal à la tête, j’ai mal au cœur ; et il n’ira pas. 11 faut intéresser l’enfant, l’occuper, et Horace Mann l’intéressait, l’occupait de la façon la plus piquante. 11 veut qu’on lui fasse connaître les merveilles de la nature et de l’hisloire, qu’on fasse devant lui des démonstrations de chimie, de physique, qu’on éveille sans cesse sa curiosité. Surtout point de temps perdu. N’est-cc pas Horace Mann qui a écrit la phrase suivante qui vaut tout un livre ; « 11 a été perdu deux heures en or, ayant chacune soixante minutes en diamant ; on n’offre pas de récompense à qui les rapportera, car, une fois perdues, on ne les retrouve jamais. »
Ces écoles, ainsi organisées, sont restées ce qu’il y a de plus cher aux Américains : le temps de l’école, c’est le bon temps.
En Allemagne, ce qui m’a frappé aussi, c’est qu’il est impossible de causer quelque temps avec une personne sans que, par la force des choses, elle ne vienne à parler de son bon temps de l’université. Nous autres, quand nous pai lons de notre temps de droit ou de médecine, c’est ordinairement pour parler de tout autre chose que de médecine et de droit.
Pour l’Américain, pendant ces dix années d’école, on s’est occupé de lui élever le corps et l’àme. Ainsi on a refait l’antiquité dans ce pays. L’antiquité faisait de l’éducation commune le fondement de la cité ; en Amérique on en est arrivé au même point.»
Dans le Massachusetts, les neuf dixiémes des enfantS) filles et garçons, vont aux écoles communes; il ne reste donc pas un dixième des enfants qui ne reçoive pas d’in-
HORACE MANN
stniclion, car, dans ce dixième, sont compris les enfants de personnes riches qui sont instruits dans des pensionnats.
Le problème d’ilorace Mann était celui-ci : faire des écoles si parfaites que tout le monde y envoyât scs enfants; ce problème il l’a résolu.
Maintenant, qn’est-ce que cela coûte? il faut payer les miracles. Comment a-t-on pu en Amérique réunir tout l’argent nécessaire pour faire ces écoles? Il en faut beaucoup. Voici comment on s’y est pris.
Dans la vieille organisation américaine, chaque commune est indépendante et vote son budget d’école, mais non pas pour le faire administrer par le'conseil municipal, — ce serait presque un gouvernement; — c’est un comité d’école qui est chargé de cette administration. Ces comités, Horace Mann les a vus, les a stimulés, les a poussés à demander aux citoyens les plus grands sacrifices. Il a mis aux enchères, pour ainsi dire, la prospérité du pays en disant : Boston donne tant; qui donnera davantage? Et Boston, la ville la plus riche de l’État, n’a jamais eu le premier rang en fait d’éducation. Il est telle commune médiocre qui, à force d’argent, a pris et gardé la première place.
Aujourd’hui, en Amérique, on dépense 50 francs par tête d’enfant pour chaque année d’école. Je ne crois pas me tromper en disant que c’est huit à neuf fois plus que nous ne dépensons chez nous. Aux Étals- ^nis, l’impôt afférent à l’école est de 5 à 6 francs par tête d’habitant, c’est-à-dire que si la France dépensait autant que l’Amérique pour son instniction, le budget de l’instruction publique serait de 200 millions de francs.
Ce n’est pas tout ; en Amérique, le sol est divisé comme chez les anciens Romains : on fait toujours un carré con-
tenant 56 lots de 360 acres chacun ; c’est ce qu’on appelle le totvnship, ou la commune.
Le 56® lot appartient à l’école, et une loi nouvelle décide qu’un second lot, soit la dix-huitiéme partie du terrain, sera attribuée à l’école, sans parler de donations particulières destinées à fonder des écoles agricoles ou industrielles.
Voilà le mouvement qui a été donné par Horace Mann ; il n’a pas été seul, et il ne faut pas oublier un homme qui vit encore, M. Henri Bernard, du Connecticut. Mais Horace Mann, par la souplesse de son esprit et par son énergie, a certainement dénoué le câble et mis le navire à la mer.
Depuis douze années il se consacrait à ce labeur incessant, lorsqu’en 1848 mourut John Quincy Adams, ancien président des États-Unis et sénateur.
Les sénateurs qui siègent à Washington sont nommés par les chambres législatives de chaque État; les membres de la législature de Massachusetts pensèrent que l’homme qui pouvait le mieux remplacer le grand poli* tique qu’ils venaient de perdre, c’était Horace Mann. Il accepta et, dès le début, il rencontra devant lui l’orateur le plus éloquent de l'Amérique, Webster, qui, par intérêt personnel, par ambition, était devenu le défenseur de l’esclavage.
Pour Horace Mann l’esclavage était la chose du monde la plus abominable, c’était la condamnation d’une partie de l’humanité à une ignorance et une misère sans fin ; aussi il n’hésita pas, malgré son peu de santé, à se faire l’adversaire de Webster. La lutte fut héroïque des deux parts, mais le bon sens était du côté d’Horace Mann : la baleine croyait avaler Jouas, ce fut Jonas qui avala la baleine.
En 1858, ses concitoyens lui décernèrent le plus grand
HORACE MANN
honneur qu'ils pussent accorder, ils le nommèrent gouverneur du Massachusetts ; le même jour, on lui offrait la direction d’un collège qu’on venait de fonder dans la ville d’Antioche, située dans l’État d’Ohio. Horace Mann n’hésita pas, sa vocation était irrésistible, il refusa la fonction du gouverneur pour être directeur de collège. Il voulait poursuivre son idée de l’éducation des deux sexes en commun. Le collège d’Antioche a donné un résultat des plus étranges. Jusqu’alors on avait été persuadé qu’il y avait diversité d’esprit entre l’homme et la femme ; que l’esprit de l’homme penchait plutôt vers les choses abstraites, celui de la femme vers les choses concrètes. L’expérience acquise au collège d’Antioche prouve que l’esprit n’a pas de sexe et qu’il n’y a pas d’études spéciales pour le jupon et pour l’habit. Si les femmes ont montré ({uelque part un peu plus d’aptitude que les hommes, c’est pour les études mathématiques! Raisonnez après cela !
Au début, l’essai ne réussit pas; le collège d'Antioche avait de lourdes charges à supporter, puis il était situé dans de mauvaises conditions, au milieu de forêts à peine défrichées, il fallut le vendre. Lorsque Horace Mann apprit, au mois d’août 1859, qu’il devait se séparer de son œuvre, il assembla, dans une dernière réunion, ses chers enfants et leur fit un discours touchant, son véritable testament. Le lendemain il fut pris d’assoupissement, Horace Mann n’avait pu résister à celte épreuve suprême, et le médecin dut lui déclarer qu’il allait mourir.
Il demanda combien de temps il avait encore à vivre ; on lui répondit que ses jours étaient comptés. — Combien d’heures? — Trois heures. 11 en profita pour faire venir des jeunes gens près de lui et leur donner des conseils sur leur conduite. Aussi sage que Socrate, il voulut jusqu’au dernier moment servir les hommes.
Le soir il fui pris de délire ; on l’entendit répéter les trois mots : Homme, devoir, Dieu. Améliorer les hommes, leur enseigner à remplir leurs devoirs, à respecter la volonté de Dieu, c’élail l’œuvre de toute sa vie. Los trois mots qu’il répétait dans son agonie étaient, pour ainsi dire, l’épitaphe à mettre sur son tombeau.
Ainsi mourut, à soixante-trois ans, un homme que la postérité honorera comme un des bienfaiteurs de l’humanité.
Le silence se fit autour de sa tombe, — silence qui, il est vrai, ne dura pas longtemps, — et cependant il avait été le père, comme il disait, de 80,000 enfants. Ceux-ci ne l’oublièrent pas.
On peut aujourd’hui, sur la promenade de Boston, admirer la statue d’Horace Mann, statue qui honoreriiomme de bien et le pays qui sait rendre justice à ceux qui l’ont servi pacifiquement.
On peut déjà juger de la valeur des idées d’Horace Mann ; l'expérience a prononcé pour elles.
D’abord, pendant la guerre, on a vu ce que peut un peuple instruit formant une armée. H y avait un régiment du Massachusetts où, sur 1,000 hommes, 10 seulement ne savaient pas lire ; ils se sont instruits peudan^ la guerre, en se battant; aussi Lincoln a-t-il pu dire, en parlant de ces régiments, semblables à nos patriotiques levées de 1792 : « Si nous venions à disparaître, on y retrouverait tout un gouvernement : magistrats, sénateurs, président et le reste. »
D’ailleurs, qu’élail-ce que Lincoln? Un ouvrier sorti des écoles communes. Il fut élu président, non pas parce qu’il avait été ouvrier, mais parce que, grâce à son éducation, il était au niveau de tout le monde. En quel autre pays trouverait-on cette égalité ?
Ce qui n’est pas moins remarquable, c’est l’esprit d’a-
HORACE MANN
postolat formé par les écoles normales d’Horace Mann. Les maîtres en Amérique, ne sont pas comme chez nous, — où ils sont d’ailleurs infiniment estimables, — dépendants du curé, du conseil municipal et même, si je ne craignais de parler politique, dépendants des préfets ; ils sont indépendants politiquement et religieusement ; ils n’ont d'autre mission que de faire des hommes.
En Amérique, par une précaution, selon moi fort sage, l’instruction religieuse se donne dans les églises et non dans les écoles. Il n’est donné dans les écoles qn’un enseignement moral.
Ne croyez pas que l’esprit religieux en souffre, tout au contraire.
L’école du dimanche, établie dans l’église, ou à côté de l’église, répand chaque semaine l’instruction religieuse. Des laïcs tiennent à honneur d’y remplir le rôle de moniteurs, et le général Grant, dont on parle beaucoup, avait une excellente réputation comme bon et fidèle moniteur d’une école du dimanche.
Revenons aux instituteurs et à la liberté dont ils jouissent. Us en profitent pour se réunir en temps de vacances. Dans des meetings, dans des conférences, ils discutent sur le choix des méthodes ; il mettent en commun leur expérience ; il se forme ainsi un esprit de prosélytisme, et nous en avons en ce moment un exemple frappant par l’enseignement donné aux nègres.
Je félicitais dernièrement un Américain sur l’heureuse situation de ce pays ; il me disait : Croyez-vous que notre situation soit bonne? nous avons sur une épaule quatre millions de nègres et sur l’autre un grand nombre d’Irlandais à peine dégrossis. Comment civiliser tout cela? avec des écoles.
L’année dernière, sous la direction du général Howard, protecteur des nègres, on a dépensé dans les provinces
du Sud 10 millions pour les écoles. Les États particuliers ont fourni 5 millions, des particuliers généreux ont donné 3,500,000 francs; les nègres ont fourni le reste, 1,500,000 francs. Pour de pauvres gens, esclaves de la veille, ce n’est pas un si mauvais début.
Comment s’y prend-on pour les civiliser? On les fait agir. Us bâtissent l’église, ils font eux-mêmes les frais de l’école ; ajoutez à cela la caisse d’épargne et 1e journal, vous aurez tout ce qu’on regarde là-bas comme un instrument de civilisation.
C’est ainsi que la paix, 1a liberté, le bien-être arrivent à la suite de l’école ; Horace Mann avait donc raison de dire que l’école était le moyen que Dieu avait inventé pour faire le bonheur du monde et que c’était à nous de nous en servir.
Tel est l’homme que je désirais vous faire connaître; j’espère que quoique jour on nous fera pénétrer dans l’intérieur de cette belle âme. Qu’on traduise ses Lectures, ses rapports, ses discours politiques, ce sera rendre un grand service à la cause de l’éducation. Je vous recomniande aussi la Vie d'Horace Mann, écrite par sa veuve, c’est un chef-d’œuvre; on y voit l’homme dans toute sa beauté.
Hya des hommes qui sont tout en surface, qui éblouissent, qui charment un moment; mais, si l'on regarde dans leur âme égoïste, on n’y trouve qu’un spectacle repoussant; d’autres, au contraire, ont pris pour mission de racheter, d’élever l’humanité, non pas par de grandes phrases, mais par des actes. Ils prennent l’enfant dans la rue et lui disent : Tu as une âme immortelle qu’il faut' former, développer. Ils rachètent tout un peuple de l’ignorance et de la misère. Voilà ce qu’a fait Horace Mann.
Le problème qu’il a résolu est celui de nous rendre égaux par l’instruction. L’égalité, elle est écrite dans la
HORACE MANN
loi; mais c’est une égalité dure et rude. Oui, nous sommes tous égaux, nous avons tous droit d’étre propriétaires, riches, éclairés, mais les uns le sont et les autres ne le sont pas. Répandez les lumières, rendez l’instruction accessible à tous, aussitôt l’égalité change de caractère. Ce n’est plus l’égalité légale, c’est l’égalité morale et sociale.
Le jour où l’on aura établi, chez nous, cette communauté des idées et des sentiments, on aura réalisé la grande idée de nos pères ; l’égalité, et celte égalité, pour l’appeler de son véritable nom, c’est la fraternité!
LES NÈGRES AFFRANCHIS
Discours prononcé à la salle llerz, le 5 novembre 1865, par M. Laboiilaye, comme président du meeting tenu en faveur des esclaves affranchis dos États-Unis.
Mesdames, Messieurs,
Nous sommes réunis ce soir, pour nous occuper d'une cause qui nous intéresse tous : la cause des esclaves affranchis aux États-Unis. C’est là une des grandes questions du jour, un des plus grands problèmes à résoudre que le monde ait jamais vus ; quatre millions d'hommes, de femmes, d’enfants, qui jusqu’ici ont vécu dans la con-. dition de la brute, et qu'il faut transformer, dont il faut faire des hommes, des chrétiens, et j’ose l’espérer, des cilovens.
C’est là assurément une des plus grandes expériences que jamais l’histoire ait rencontrées; mais heureusement, dans les expériences de cette nature, la conscience du genre humain tout entier est avec ceux qui ont le courage de les entreprendre. Toutes nos divisions de partis, toutes nos divisions de sectes n’onl rien à faire en présence d’une pareille question.
Sa grandeur est telle qu’elle jette tout dans l’ombre. Ce soir, il n’y a pas de place ici pour la politique. Quel que soit le drapeau de chacun de nous, quel que soit notre
lES NÈGRES AFFRANCHIS.
‘iH
passé, il y a un lorrain commun sur lequel les Français sont toujours heureux de se réunir, et sur lequel nous nous trouvons ce soir, c’est le terrain de l’humanité. Et quant à nos croyances, qu’il y ait ici des chrétiens, des juifs ou des libres penseurs, des catholiques ou des protestants, des orthodoxes ou des libéraux, tous, ce soir, peuvent.se donner la main, car tous reconnaissent le grand principe de l’ancienne loi dont Jésus-Christ a fait la base de la loi nouvelle ; « Aime ton prochain comme loi-méme. »
Tous peuvent s’entendre, quand il est question de charité. La charité n’est qu’un nom mieux choisi pour la fraternité; car il exprime tout amour pur et désintéressé, tout sacrifice et tout dévouement.
Dans un instant, je donnerai la parole à M. Leigh qui vous dira quelles sont les misères des esclaves affranchis, quel est leur courage en présence des épreuves qu’ils traversent, quel est l’espoir qu’ils donnent à tous les gens de bien; mais avant de lui céder la parole, je voudrais examiner avec vous, au point de vue français, si nous n’avons pas un intérêt visible à prendre parti dans cette question, et si môme nous n’avons pas un devoir à remplir.
Lorsque la guerre éclata, lorsque le Sud se sépara du Nord, lorsque la grande république parut s'effondrer, et qu’il semblait à tous que c’en était fini de la démocratie américaine, un homme d’un beau talent et d’un noble caractère, que je m’honore d’avoir pour ami depuis plus de quarante ans, M. deGasparin publia un livre dont le titre était singulièrement hardi : Un grand peuple gui se relève.
C’était le moment où chacun croyait entendre sonner l’agonie de l’.\mérique, que M. de Gaspariii, plein de confiance dans la justice, c’est-à-dire dans la loi môme de Dieu, choisissait pour prédire aux États-Unis un plus
228 DISCOURS l’üPULAlRES.
grand avenir. Jusque-là, l’Amérique dévorée parla lèpre de l’esclavage ressemblait à ces malheureuses jeunes femmes, belles encore, richement vêtues, mais dévorées par un mal intérieur qui les perd, tandis que l’Amérique en proie à la guerre civile, c’est un malade qui a transformé son mal en un ennemi extérieur, visible, avec lequel on peut se prendre corps à corps, et dont on se débarrasse en l’étouffant. Pour M. de Gasparin, telle était la situation. Aujourd’hui nous voyons les Américains rétablir l’Union et abolir l’esclavage : ses prévisions ne l’avaient pas trompé.
Mais le jour où l’esclavage a été aboli, on s’est trouvé en présence de difficultés extrêmes. Que faire de ces foules qu’on avait devant soi? Je ne voudrais rien dire de désagréable à personne ce soir, mais enfin on ne doit aux morts que la vérité, et puisque l’esclavage est mort, nous pouvons lui dire son fait.
Qu’est-ce que l’esclavage? C’est la confiscation de l’homme. On prend à un homme sa personne, son âme et son corps, si bien que, s’il se sauve, la loi romaine le punit comme voleur, voleur de sa propre personne, il s’est dérobé lui-même ! On lui prend sa femme, ses enfants, ou pour mieux dire il n’a ni femme ni enfant, mais une femelle et des petits qu^on porte au marché, quand on a besoin d’argent.
Les Grecs disaient qu’on ne pouvait demander à l’esclave ni vices ni vertus, car son âme ne lui appartenait pas, et Wesley, le pieux méthodiste, proclamait l’esclavage la somme de toutes les infamies.
Eh bien! c’est à cet homme, courbé sous le fardeau d’aussi monstrueuses iniquités, c’est à cet homme qu’on vient dire brusquement: « Aujourd’hui ton travail esté toi, mais des devoirsque tu n’as pasconnus jusqu’à présent pèsent sur toi. On le donne ta femme ; celte femme, il faut
LES NÈGRES AKFRANOlllS, 229
la nourrir, la défendre; on te donne tes enfants, ces enfants, il faut en faire des hommes, des chrétiens, des citoyens. On te donne ton âme, tu es le maître des facultés que Dieu a mises en toi, mais, ces facultés, il faut les développer ' i C’est là, vous le voyez, un grand problème, surtout quand, du jour au lendemain, ces hommes sont’jetés de l’esclavage dans la liberté. Comment résoudre ce problème? Les Américains ont abordé résolûment la question. Aussi hardis dans la paix que dans la guerre, ils ont vu qu’il y avait là une création à faire, des hommes à transformer, du jour au lendemain. Dans la Nouvelle-Angleterre, on a fait une conscription d’une nouvelle espèce, on a recruté des maîtresses d’école, des femmes dévouées qui, en six mois, en un an, puissent transformer les esclaves en hommes et leur donner le sentiment de la responsabilité.
Voilà ce qu’ont fait les Américains ; c’est une des plus grandes choses qu’on puisse voir, quand on prend pour objet de son admiration, non pas le triomphe de la foi ce, mais le triomphe du bien. Mais pour fonder des écoles, il faut de l’argent; il ne suffit môme pas d’instruire les écoliers, il faut les nourrir. Songez que le nègre abandonné à lui-même n’a rien, ni pain, ni vêtements, ni outils pour travailler. La femme est en haillons, les enfants sont nus ; comment soulager une si profonde misère? C’est alors que, suivant l’habitude américaine de faire par soi-même ses propres affaires et les affaires publiques par-dessus le marché, des hommes de bien, des femmes généreuses, se sont réunis et ont formé des sociétés pour secourir les affranchis. C’est à une de ces sociétés qu’appartient M. Leigh, et il vient vous dire ce que font ces sociétés.
Devions-nous nous associer à ces efforts? Nous n’y avons pas réfléchi. Le sentiment nous a dit qu’il y avait du bien à faire, et la première place a été prise immédiatement
‘JÔÜ
par les dames. Ce sont les dames qui ont fait des collectes, des quêtes, recueilli de l’argent pour les affranchis. J’ai toujours eu bonne opinion des causes auxquelles s’intéressent les feninies. Ma longue expérience m’a appris que les pères font toujours ce que veulent leurs fdles, que les fils pensent foujours comme leurs mères, et quant aux maris, je ne voudrais pas troubler leur sécurité : chacun de nous sait que sa femme fait la volonté de son mari, mais chacun de nous sait également que le voisin fait toujours la volonté de sa femme.
Ces dames se sont donc mises en avant, et j’espère que fils, pères ou maris, tout le monde les suivra.
Un grand diplomate a dit : « Méfie-toi de ton premier mouvement, c’est le bon. » Je crois beaucoup à l’esprit d’observation des diplomates, mais pas du tout à leur logique; et prenant l’observation et non la conclusion, je dis : C’est souvent ce premier mouvement qui est le mobile du bien qu’on fait. C’est le premier mouvement qui fait qu’on se jette à l’eau pour sauver celui qui va se noyer ; après, on réfléchit qu’on pourrait s’enrhumer. Qui commence par penser à soi-même ne fera jamais le bien. Au contraire, lorsque nous suivons cet instinct qui n’est que la conscience enveloppée, nous sommes étonnés de nous apercevoir qu’en nous occupant des autres nous avons pris le bon parti. C’est, je crois, ce qui a lieu dans cette circonstance, je pense que s’associer à la destruction de l’esclavage, à la réhabilitation des nègres, c’est faire un grand acte et un acte fécond.
Voici mes raisons. J'ai longtemps étudié l’histoire, et si je voulais résumer l’histoire en quelques mots, je dirais quelle nous montre la lutte de la force contre le droit. 11 y a un combat perpétuel, qui peu à peu réduit l’empire de la force et étend celui du droit, c’est ce qu’on appelle le progrès de la civilisation. Plus la civilisation est avan-
LES NÈGRES AFFRANCHIS
cée, plus on protège les femmes, les enfants, les misérables, moins on donne à celui qui peut se suffire à luimême, parce qu’il est le plus fort.
Eh bien ! la forme la plus monstrueuse et aussi la plus tenace qu’ait pris le triomphe de la force, c’est l’esclavage. Depuis le commencement du monde, par un renversement d’idées étrange, c’est le travail qui est la chose servile, c’est l’oisiveté qui est la chose noble. Il semble que l’espèce humaine aurait dû comprendre que son intérêt est de protéger le travail, car un homme ne produit pas une gerbe de blé de plus sans que tout le monde n’en profile, il n’invente pas une machine sans quelle ne soit utile à tous. L’Américain qui a inventé la machine à coudre a pu faire sa fortune, mais comptez à combien de pauvres femmes sa découverte profitera. Il aura donc rendu service à l'humanité. Dans l’antiquité, cependant, et dans le moyen âge, que dis-je, jusqu’à la Révolution, le travail déshonore. Le noble déroge, c’est-à-dire perd sa noblesse, si au lieu d’être oisif, il se permet de travailler et d’être utile à ses concitovens. D’où vient ce préjugé insensé et ridicule? C’est qu’on a rejeté tout le fardeau du travail sur l’esclave et sur le serf. En considérant la condition de ces êtres misérables, dont on faisait ce qu’on voulait, on ne pouvait avoir d’estime pour leur œuvre.
Voyez au moyen âge, dans son château fort, ce baron dont tout le borlheur est de se battre; il est honoré, il est puissant; d’autre part, regardez ce paysan, il est taillable et corvéable à merci, on peut tout lui prendre, et le fait est qu’on ne peut prendre qu’à lui, parce que c’est lui seul qui produit. J’avoue que je me prends de colère contre la façon dont les historiens nous racontent les événements de l’antiquité ou du bon vieuv temps. Je pense qu’on devrait mettre en bas ce qu’ils mettent en
haut, et en haut ce qu’ils metlcnl en bas. Par exemple, lorsque je descends le Rhin, ce beau fleuve sur les bords duquel on admire tant de ruines de petits châteaux, mon impression est singulière : je songe à tous ces grands voleurs installés dans ces petits châteaux, et qui attendaient les marchands au passage pour les dépouiller. Loin de m’attendrir sur ces splendeurs passées, j’avoue que je me console volontiers de voir ces ruines, et que je songe avec satisfaction à ces braves marchands de Lubeck qui, un beau jour, organisèrent une croisade pour détruire tous ces nids de vautours.
Eh bien ! de nos jours, il restait une forteresse à l’aristocratie qui ne fait rien, il y avait un coin du monde où le travail était déshonoré à ce point que le petit blanc, celui qui ne possédait rien, aimait mieux tendre la main que de labourer, car travailler la terre, c’était faire œuvre d’esclave.
Cette dernière forteresse, elle est détruite, et par un de ces hasards dans lesquels on pourrait voir un symbole providentiel, les deux hommes qui détruisent l’esclavage, qui glorifient le travail, sont deux ouvriers que leurs efforts, l’éducation qu’ils se sont donnée eux-mêmes, a fait parvenir au premier rang de la République. Celui qui a donné le premier coup à l’esclavage, c’est l’honnête, je ne lui donnerai pas d’autre nom, c’est l’honnête Abraham Lincoln, cet ancien fendeur d’échalas, devenu avocat à force de volonté et de persévérance. Celui qui a porté le dernier coup, c’est M. Johnson, un ancien tailleur!
Croyez-vous que nous n’ayons pas d’intérêt à voir cette victoire s’achever? El parce que les choses se passent en Amérique, pensez-vous qu’elles ne nous concernent pas? Pour moi, je vois les maux qui environnent l’espèce humaine comme des palissades, pour ainsi dire, comme des
LES NÈGRES AFFRANCHIS
enceintes qu’il faut emporter les unes après les autres. Aujourd’hui on a détruit l’esclavage aux États-Unis, et déjà nous avons du Brésil et de l’Espagne les plus heureuses nouvelles. Quand cette dernière forteresse sera renversée, nous nous trouverons en face d’une nouvelle barrière à franchir. Il faudra s’occuper de la misère, de l’ignorance de l’ouvrier. Ce sera une suprême victoire à remporter. Et alors le travail sera honoré, l’égalité entrera dans les cœurs et dans les âmes.
Cette destruction de l’esclavage est donc, je le répète, une chose qui nous intéresse en notre qualité d’hommes, j’ajouterai, c’est une chose qui nous intéresse comme chrétiens. Quand je vois l’esclavage tomber ainsi après tant de siècles, je ne peux m’empêcher d’y reconnaître un triomphe de l’Evangile, et c’est pour moi une véritable marque de son origine divine, que de penser qu’au milieu de l’antiquité qui déshonore le travail, dont l'organisation sociale tout entière a pour hase l’esclavage, Jésus-Christ est né charpentier, c’est-à-dire ouvrier.
Je finirai par une dernière considération.
Comme chrétiens et comme hommes, nous avons un intérêt dans celte question. Comme Français, nous en avons un autre. Les Américains ne sont pas des étrangers pour nous; il y a longtemps qu'une vieille amitié unit les deux pays, et c’est aujourd’hui, plus que jamais, le moment de prouver que, de notre part, nous sommes restés fidèles à celte alliance. Les Américains certainement n’ont pas besoin de notre argent, ils ont fait face à de plus grandes dépenses que celles qui' les menacent aujourd’hui ; mais les Américains, comme tous les hommes, ont besoin de quelque chose de plus précieux que l’or, ils ont besoin de sympathie, d’affection. Croyez-vous que, pour un Américain venant en Europe, il V a six ans, il n’y avait pas quelque chose de poignant,
s’il voulait défendre les institutions de son pays, à voir un sourire d’incrédulité sur toutes les lèvres, et à entendre dire : « Oui, vous avez la liberté politique, mais vous avez l’esclavage. » Et aujourd’hui que l’Europe, qui avait poussé l’Amérique à l’affranchissement des esclaves, ne l’a pas suffisamment soutenue, aujourd’hui que l’Amérique fait une œuvre sublime pour régénérer ces quatre millions d’hommes, croyez-vous qu’elle n’ait pas besoin d’être soutenue encore? Mais alors les Américains ne seraient pas des hommes, ce seraient des êtres stoïques, vivant en dehors de l’humanité! Quant à moi, je crois que tous les peuples ont besoin d’être en communauté de sentiments, de pensées avec leurs semblables, et quand c’est un pays comme la France qui vous encourage, on se sent doublement fort et doublement soutenu.
Il y a quatre-vingt-dix ans, lorsque l’Amérique se souleva contre les prétentions de l’Angleterre, elle était seule, comme elle a été seule pendant la guerre qui vient de se terminer. Elle regariUt avec une certaine inquiétude cette Europe qqi ne la connaissait pas, et à qui elle demandait aussi de la sympathie. Tout à coup, en France, un jeune homme, presque un enfant, il avait dix-neuf ans, quitte sa famille, sa femme qui allait le rendre père, qui était près d’accoucher ; il s’embarque sur un petit navire à la Corogne, et va se battre à ses frais.
Cet homme, c’était le marquis de Lafayette. Le secours qu’il apportait aux Américains était en réalité peu de chose; son expérience de la guerre n’était pas grande; sa fortune n’était que celle d’un particulier ; c’était un million qu’il mettait à la disposition du Congrès; mais il apportait avec lui bien plus que sa personne et son argent; il apportait les sympathies de la vieille Europe, il venait dire aux Américains : « La France est avec vous. » Deux ans après le départ de cet enfant perdu qu’on avait voulu
LES NÈGRES AFFRANCHIS. 235
rattraper à tout prix, la cour de France s’engageait après M. de Lafayette; M. de Maurepas, ce vieux courtisan, disait en maugréant que pour plaire à M. de Lafayette on déménagerait le palais de Versailles. Deux ans plus tard, c’était l’Europe toute entière qui suivait le marquis de Lafayette. Voilà ce qu’avait fait ce jeune homme ; il était parti devant, il avait entraîné le monde après lui.
Je ne vous demande pas de passer en Amérique comme Lafayette; je vous demande de faire une de ces démonstrations qui entraînent tous les cœurs. Quand on saura là-bas que nous nous sommes réunis pour une cause aussi généreuse, on verra que nous sommes restés les mêmes; l’Amérique se sentira soutenue, encouragée, fortifiée dans son œuvre si grande, et jusqu’au dernier moment, tant que l’Océan, qui nous unit plus qu’il ne nous sépare, roulera ses vagues entre la France et l’Amérique, une étroite amitié réunira les petits-fils de Lafayette aux petits-fils de VVashington et de Lincoln.
L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE
Discours prononcé à la salle llerz, en janvier 1800.
Mesdames, Messieurs,
Le 3 novembre dernier, nous avons tenu dans cette salle une première réunion en faveur des esclaves affranchis de l’Amérique du Nord. Nops avons appelé à nous, sans distinction d'opinion religieuse ou politique, tous les amis de l’Amérique et de la liberté. La salle a été remplie en un instant, et, à notre grand regret, il nous a fallu refuser beaucoup plus de monde que nous n’en avons reçu : il y a eu beaucoup d’appelés et trés-peu d’élus.
On nous a demandé de tenir une seconde réunion, nous avons saisi avec empressement cette occasion d’étre utiles aux noirs, sans être désagréables aux blancs.
Je vais vous dire le fond de ma pensée. Nous sommes décidés à nous réunir toutes les fois que vous voudrez bien venir nous écouter. Tant que vous ne vous lasserez pas de nous entendre, nous ne nous lasserons pas de parler. Nous avons une armée d’orateurs en réserve, et nous sommes prêts à tout événement.
Quant à ces dames du comité qui recueillent des souscriptions, je ne les ai pas consultées, mais je ne crois pas
L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE. 237
trop m’avancer en vous assurant que vous vous lasserez plus tôt de donner qu’elles ne se lasseront de recevoir. Les Anglais qui ont tout réduit en statistique et qui vous diront très-exactement combien il y a de gens qui se pendent ou qui se coupent la gorge dans leur pays, les Anglais ont fait une statistique sur la ténacité des femmes en matière de bonnes œuvres ; ils sont arrivés à ce résultat, qu’en fait de souscriptions une Anglaise vaut treize Anglais et demi et une fraction. Les dames de France sont décidées à ne céder en rien sous ce rapport à leurs vaillantes sœurs d’Albion, et c’est à vous, messieurs, que nous nous adressons pour soutenir généreusement l’honneur du drapeau.
Beaucoup de raisons nous faisaient désirer cette réunion nouvelle.
A première vue, j’en ai trouvé trois, et comme j’ai craint que ces trois raisons ne donnassent à mon discours l'apparence d’un sermon en trois points, je me suis hâté de leur en adjoindre une quatrième, qui n’est peut-être qu’une vue personnelle, et que je vous dirai confidentiellement. Toutes les fois que nous trouverons l’occasion de tenir une réunion , nous la saisirons avec empressement. Nous croyons que le droit de réunion est un des droits les plus précieux des peuples libres, et que par conséquent c'est un devoir pour tout bon citoyen de concourir à l’exercice de ce droit. La liberté est un instrument. Entre des mains maladroites, elle est quelquefois un danger; entre des mains habiles, elle est une richesse pour tous ; mais il n’y a qu’une manière de rendre une main habile, c’est de l’exercer.
Toutes les fois donc que des hommes, ((uellesque soient leurs vues particulières en politique ou en religion, voudront se réunir pour défendre une de ces grandes causes qui s’imposent à la conscience publique, je déclare que,
quant à moi, je serai toujours prêt à m’associer avec eux. Soit qu’on veuille que je préside, .soit qu’on désire que je parle, soit qu’on aime mieux que je me taise, je serai toujours heureux d’être là.
Je sais que des gens qui ont la conscience extrêmement timorée parlent toujours de coalition quand ils voient trois personnes qui se réunissent; je crois qu’en s’alarmant ainsi ils cèdent à une confusion d’idées et qu’avec une bonne définition on pourrait les rassurer.
Oui, toutes les fois que des hommes qui n’ont ni les mômes idées, ni les même principes, mettent leur drapeau dans leur poche et se réunissent pour monter à l’assaut du pouvoir, pour renverser un ministère ou un gouvernement, cela est mal, c’est une coalition dans le mauvais sens du mot. On ne peut trop les blâmer. Mais quand des hommes, au contraire, au lieu de mettre en avant leurs passions, les étouffent, au lieu de mettre en avant leurs intérêts, les oublient, et ne demandent qu’à défendre une idée, une vérité, une liberté, oh! alors cela n’est plus de la coalition, c’est de la belle et bonne association.
Une liberté, une vérité ne peut être le profit d’un parti, elle est le profit commun de tous. Quiconque sert la liberté ou la vérité, celui-là est dans notre camp ; combattons avec lui.
J’ajoute que ces réunions ont un grand avantage ; elles enseignent aux hommes deux choses : la modération et le respect; la modération, parce que lorsqu’on se réunit avec des hommes d’opinions diverses , on s’aperçoit bientôt qu’il faut transiger de part et d’autre, non sur la vérité, mais sur les moyens d’exéculion ; et on réussit parce qu’on est dans le vrai. On entre ainsi dans la pratique des choses. Ces réunions enseignent aussi 1e respect, et le respect le plus nécessaire, celui qu’on doit toujours
L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE. 259
avoir pour ses adversaires ; elles enseignent à éviter ces injures, ces attaques violentes qui séparent des gens qui devraient être unis. Quand ondiscuteavec des adversaires politiques ou religieux, et que cependant on se trouve avec eux sur lin ter rain commun, on est amené quelquefois à reconnaître qu’on se trompe, et môme alors qu’on croit ne passe tromper, on apprend souvent que ceux qui ne sont pas de notre avis sont d’aussi honnêtes gens que nous, quelquefois même valent mieux que nous. Ce respect mutuel amène dans toutes les relations politiques une douceur et des ménagements qui sont la condition même du triomphe de la vérité.
Voilà mon premier point, passons aux autres. Vous savez que le comité de souscription, qui est aujourd’hui la cause principale de notre réunion, a été fondé par des dames françaises. Fatiguées d’entendre parler de ces Anglaises, de ces Américaines qui trouvent moyen de fairede bonnes œuvres, d’agir, de s’intéresser aux choses de leur pays, les dames françaises ont voulu, elles aussi, se mêler des affaires publiques. C’est leur début dans la politique ; il y en a de plus mauvais. Mais dans ce début elles apportent cet enthousiasme qui marque toujours les premiers pas dans une voie nouvelle. Ces dames n’ont pas encore l’habitude des grandes affaires publiques; elles s’imaginent que des comptables, que des personnes qui administrent un budget, doivent être toujours pressés de rendre leurs Comptes. Elles m'ont donc chargé de vous dire ce que devenait cet argent qu’on leur a généreusement donné, et voici la note que j’ai reçue :
« Depuis le 5 mai 1 865, qu’ont été versées les premières sommes, jusqu’à ce jour, le montant des souscriptions s’élève à 57,000 francs. Sur cette somme, nous avons fait trois envois d’argent et deux envois de vêtements, dont la date et la valeur suivent :
f 24 juillet, 15 septembre, 29 novembre; ensemble 27,415 francs d’argent. Du 20 au 25 juin, nous avons expédié deux caisses contenant 1489 pièces pour hommes, femmes ou enfants, d’une valeur de 9,655 fr. 50 cent.; le 28 novembre, huit caisses contenant 5,845 pièces d’une valeur de 18,554 fr. 50 cent.
« Ces deux envois représentent une valeur totale de 27,969 fr. 80 cent., ce qui, joint au montant des envois d’argent, donne une somme de 55,582 fr. 80 cent.
fl Les sommes d’argent ont été envoyées par l’entremise de notre banquier, M. Monroe, au président de la Société nationale américaine, M. Shaw.
« Les vêlements ont été estimés à leur prix de revient. .\ucune robe de femme n’a dépassé dix à douze francs. »
— Vous voyez qu’il s’agit de femmes qui ne sont pas des blanches.
« Le gouvernement des États-Unis a exempté nos colis de frais de douane, la compagnie de l'Ouest et la compagnie transatlantique les ont exemptés de frais de transport. Nous avons reçu l’accusé de réception de nos deux premières caisses, dont l’une a été envoyée à la Nouvelle- Orléans, l’autie à la Caroline du Sud. Nous n’avons pas encore reçu l’accusé de réception de notre dernier envoi. ï
Ces envois ont été faits, comme vous le voyez, à la Société pour secourir les affranchis, qui s’est fondée à New-York.
Cette société a été établie par le général Sherman, qui, comme il l’a dit lui-même, dans ses campagnes avait toujours trois lieues d’esclaves derrière lui, et qui avait été témoin des plus horribles misères ; par l’amiral Dupont, qui vient de consacrer à une œuvre de bienfaisance sa part de prise s’élevant à plus de 900,000 fr. ; et par M. Chase, aujourd’hui premier juge de la cour
L’ABOLITION DE L’EbCLAVAGE. 241
fédérale, c’esl-à-dire le magistrat le plus considérable des États-Unis. C’est une commission formée d'hommes de toutes les Églises, de toutes les opinions politiques, et qui ne s’occupe que de répartir ces vêtements et de distribuer cet argent entre les esclaves nécessiteux.
Vous voyez que l’entreprise de ces dames a déjà donné quelques fruits. Cependant c’est peu de chose que 57,0ü0 francs donnés par la France, quand on songe que la petite ville de Lausanne a donné 30,000 francs et que l’Angleterre a donné du premier coup 500,000 francs.
C’est qu’en France, malheureusement, on n’est pas habitué à donner. De vieille date on nous a appris que le gouvernement devait tout faire; il ne nous est pas encore entré dans la tête que, pour nous et pour nos femmes, il y a un rôle considérable à jouer dans ce que j’appellerai l’œuvre sociale. Si l’on prend un budget, je ne parle pas politique, je parle d’un budget de ménage, on y trouve d’ordinaire quatre grandes divisions. 11 y a d’abord le chapitre des dépenses du ménage qui s’élève à un chilfre assez fort, parce qu’en général on veut faire comme tout le inonde, et que tout le inonde a l'habitude de dépenser plus qu’il n’a. Puis viennent les dépenses des enfants, qui atteignent aussi un chiffre notable; je le dis à l’honneur de notre temps, où l’on a pour ses enfants un amour souvent un peu aveugle, mais qui vaut bien le respect à distance dans lequel on les tenait soüs l’ancien régime. Ensuite vient le chiffre des dépenses de monsieur, chiffre parfois élevé, quand on y porte l’article des fonds secrets. {Rires.) Eu dernier lieu figure le chapitre des dépenses de madame ; c'est également un chiffre variable sur lequel je n’oserais me prononcer. Cependant j’ai une vieille expérience , et depuis que je vais dans le monde j’ai toujours entendu la conversation suivante entredeux dames invitées à une soirée:» Ma chère amie, irez-
VOUS à ce bal ? — M a ch ère amie, j e n e sais pas encore, j e n’ai rien à mellre. » D’où je conclus que puisque ces dames n’ont jamais rien à mettre, cet article du budget doit être peu considérable. {Rires et applaudissements.) }i\ess\euTSy je ne reçois pas ces applaudissements, leur énergie toute virile me prouve qu’il y a au moins une moitié de l’auditoire qui n’est pas de mon avis.
Les daines du Comité voudraient ajouter une cinquième colonne au budget des familles. Ce ne serait pas la colonne de la charité. Dieu merci, on peut rendre cette justice à la France, quelle est un pays charitable. Mais il y a d’autres dépenses que celles de la charité. Si l’on demandait à un Français ; « Qu’est-ce que vous faites pour vos églises, pour vos écoles, pour vos hospices? » il répondrait : « Rien, tout cela regarde le gouvernement, ce n’est pas mon affaire. » Cependant il y a là de grosses dépenses à faire, et il serait bon de s’y intéresser. Cela ne grossirait pas beaucoup le budget du ménage. Puisque nous parlons finances, je crois qu’il ne s’agirait que d’un simple virement. Monsieur réduirait ses dépenses pour donner davantage à une bonne œuvre. Madame consentirait peut-être à réduire l’immense envergure de sa robe, ou cet énorme chignon de cheveux qui lui appartiennent puisqu’elle les a payés, et de toutes parts la charité, les bonnes œuvres, les bonnes actions dans le sens le plus large du mot, gagneraient beaucoup à cet essai tenté par les dames françaises. — Vous voyez que j’avais raison de craindre que mon discours ne ressemblât à un sermon, Je passe au troisième point; Cetle réunion est poumons une occasion de remercier les personnes qui se sont associées à notre œuvre et qui ont eu pitié des pauvres noirs. Je ne parle pas de celles qui sont venues nous entendre et nous donner leur argent, nous les avons déjà remerciées. Je parle de celles que nous n’avons pas
L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE
vues, qui n’habitent pas Paris, et qui cependant s’intéressent à nos efforts, et nous prouvent quelle est en France l'influence de l’opinion. J’ai reçu, comme président de la réunion, les lettres les plus curieuses de gens dont assurément je n’attendais rien, et qui s’empressent de m’envoyer leur souscription.
Pour vous en donner un échantillon , j’ai reçu de l’argent d’une loge maçonnique de Constantinople. Nous ne nous serions pas attendu assurément à voir Constantinople s’associer à nos efforts en faveur des nègres. Quelques jours après, j’ai reçu de Constantinople une autre lettre, dont je vous demande la permission devons donner lecture. Elle est signée d’un nom qui me fait supposer que cette lettre est d’un Arménien, M. Garabed Caracache.
« Monsieur,
« Je prends la liberté de vous remettre ci-inclus une traite à onze jours de date de 800 francs, sur M. Mallet de votre ville. Cette somme représente, outre ma quote-part, le produit d’une collecte que j’ai faite en faveur des nègres affranchis de l’Amérique. Nous aussi, monsieur, enfants de l’Orient, nous sentons notre cœur battre à la vue des grandes choses qui se passent loin de nous, et nous briguons l’honneur d’y participer dans la mesure de nos moyens. Une de ces grandes choses, la plus grande assurément de celles qui attirent en ce moment l’attention du monde entier, c’est l’affranchissement des nègres de l’Amérique, de quatre millions d’hommes, de femmes, d’enfants qui ont jusqu’ici vécu dans les conditions de la brute, et dont il faut faire des hommes et des citoyens. La tâche est grande, monsieur, car, indépendamment de la rénovation de l’homme moral, il y a l’homme matériel
Discouns POPULAIRES.
qu’il faut aussi nourrir, vêtir et abriter. Soyez donc béni, monsieur, d’avoir pris en France l’initiative de cette œuvre d’édification et de bienfaisance. Qu’elles soient bénies aussi entre toutes, les dames qui se sont mises en
avant avec tant de ferveur et de charité angélique
« Je réclame, monsieur, votre indulgence pour mon français... »
Je désire que nous recevions beaucoup de lettres écrites dans un langage et avec des sentiments aussi français.
J’ai reçu beaucoup d’autres lettres que je ne lirai pas, quoiqu’elles méritassent d’être lues; je craindrais de prolonger mon discours. Mais je citerai des lettres de francsmaçons qui me déclarent que dans cette œuvre d’humanité ils désirent s’associer à nous. A quoi j’ai répondu, partout uniformément, que le concours et l’argent des francs-maçons seraient les bienvenus.
Reste une dernière raison qui nous portait à désirer cette réunion. Depuis le 5 novembre il s’est passé en Amérique un fait considérable. Ce fait considérable, c’est la promulgation de la loi qui déclare l’esclavage à tout jamais aboli dans les États-Unis.
Vous savez qu’aux États-Unis la guerre a écrasé le parti de l’esclavage ; mais la guerre ne termine pas toujours les questions. Il reste des haines, des passions. C’est la loi, c’est la justice seule qui, en apaisant ces passions, en faisant que chacun se résigne à sa situation nouvelle, termine les différends et amène une paix véritable. Aux États-Unis, cela est d’autant plus vrai, qu’au lendemain de la victoire on n’a pas voulu tirer avantage de ce qu’on était le plus fort; on a gardé toutes les formes constitutionnelles pour faire supprimer l’esclavage par la nation tout entière.
L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE
Vous savez qu’aux termes de la conslitulion des États- Unis nulle modification ne peut être faite au pacte fondamental qu’autant qu’elle est adoptée à la majorité des deux tiers par le sénat et par la chambre des représentants, et qu’elle est adoptée à la majorité des trois quarts par les différents États de l’Union. 11 a donc fallu un temps assez long, non pas pour que cette modification fût votée par le sénat et la chambre des représentants, mais pour qu’elle fût acceptée par la nation.
Cette extinction de l’esclavage est aujourd’hui complète; vingt-sept États sur trente-six se sont prononcés pour l'adoption de l’amendement qui abolit l’esclavage sur le territoire des États-Unis.
Cet événement considérable a été porté à ma connaissance, comme membre d’un autre comité, par M. le ministre des États-Unis à Paris. Sa lettre n’était pas faite pour être lue dans cette séance, bien que ce ne fût pas cependant une lettre confidentielle. Mais comme on m’a assuré qu’en diplomatie ce qu’il y avait de mieux porté c’était l’indiscrélion, et que jamais on ne remettait une dépêche secrète sans la communiquer à trois ou quatre journaux, je ne crois pas manquer en cette circonstance à la tradition, et je vais vous donner connaissance de cette lettre. C’est, du reste, confidentiellement que je vous fais cette communication, j’espère que vous n’en abuserez pas.
« Paris, 1" janvier l^tO.
« Monsieur,
(1 J’ai l’honneur de vous transmettre la copie d’une proclamation publiée le 18 décembre par ordre du président des Ktats-Unis, et en vertu de laquelle le rang et les droits d’hommes libres sont conférés à tous ceux qui,
à celte époque, étaient esclaves dans tout le territoire des États-Unis.
((Je crois qu’un aussi grand changement dans la condition sociale de tant de personnes n’avait jamais jusqu’ici été dû à la seule action de la législation humaine.
ff Je m’empresse d’annoncer cet important événement à votre Société, et vous me permettrez de me féliciter, avec ses membres, que la première année de son existence ait été signalée par un acte si encourageant pour les champions de l’émancipation universelle.
« Je vous prie, monsieur le président, de vouloir bien agréer l’assurance de ma considération la plus distinguée.
« Signé : John Bigelow. »
Un acte aussi considérable soulève tant de réflexions que, si je commençais à en faire une, je craindrais qu'il n’en fût comme d’un chapelet de perles qui se défilent les unes après les autres , je prendrais la soirée tout entière pour moi seul. Aussi, pour ne pas me laisser aller à la tentation, je me hâte de céder la parole aux orateurs qui vous entretiendront, ce soir, de la grande question qui nous réunit.
Mais avant de finir, je me permettrai une seule réflexion. Ce ne sera pas sur l’acte lui-même, mais sur la communication qui nous en est faite.
Un recevant cette communication, en recevant toutes ces lettres écrites de Paris, de France et d'ailleurs, il est une réflexion à laquelle on ne peut pas échapper, c’est que cette phrase banale : aujourd’hui tout le monde est solidaire, est une vérité qu’on touche du doigt dès qu’on agit. On sent alors qu’il ne se fait ici-bas rien de bien ou
L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE
rien de mal, dans le monde matériel ou dans le monde moral, sans qu’aussitôt le contre-coup en soit ressenti, non-seulement en Europe, mais dans le monde entier.
Y a-t-il aujourd'hui une découverte matérielle qui puisse rester six mois le monopole d'un peuple? Les Anglais ont, dit-on, inventé la machine à vapeur. Aujourd'hui, à qui appartient cette découverte? A tout le monde. Fulton a fait marcher un bateau à l’aide de la vapeur; toutes les nations ont aujourd’hui des bateaux à vapeur. La photographie a été inventée par un Français ; aujourd’hui, c’est la propriété du monde entier.
En est-il autrement dans les affaires humaines? Non, c’est la môme chose.
. Prenons, par exemple, la libei’té commerciale. Pourquoi , aujourd’hui , la liberté commerciale est-elle considérée comme un bien universel? Pourquoi, peu à peu, chaque gouvernement cède-t-il au besoin d’abaisser les douanes et d’ouvrir ses ports à toutes les marchandises étrangères ? C’est parce qu’on a appris, par l’exemple des pays les plus riches et les plus libres, que cette liberté commerciale était une fortune pour les pays qui l’admettent.
Toute liberté n’est autre chose que le meilleur usage possible de nos facultés, et le propre de la liberté commerciale c’est, en stimulant l’effort et le travail individuel, d’enrichir la société et le gouvernement assez intelligent pour comprendre que la fortune de l’individu est la fortune du pays.
Il n’en est pas autrement dans le monde moral. Tout progrès nous profite , toute décadence nous affaiblit. Aujourd’hui tout le monde se tient; le bien ou le mal qui se fait chez nos voisins nous intéresse et nous touche directement.
C’est ce qui fait qu’aujourd’hui la liberté donnée à tous
les esclaves en Amérique n’est pas seulement un fait américain, mais une question d’humanité qui intéresse la civilisation tout entière. La liberté ne peut pas monter dans un pays sans qu’elle monte partout, ni baisser sans que tout le inonde en soit atteint; c’est ainsi que cette lettre de M. lé ministre des États-Unis a pour nous un intérêt très-direct, et que j ai cru qu’il était important de vous la communiquer. Elle nous annonce une victoire qui est celle de la justice et du droit.