I. SaE^CE DE LA VIE
Cl les chansons, et les romances à la mode. Gardezvous de celte nourrilure exécrable; lisez de bous livres de voyages, Robinson Crusoë, la collection du Magasin pittoresque, et si la lecture ne vous prend pas tout votre temps, dessinez d’après de bons modèles, d’après la bosse, d’après nature si faire se peut, en un mol, arrivez à comprendre que c’est à vous qu’il appartient de nourrir votre esprit. Je ne vous demande pas de préparer vos études de l’année prochaine. M. Bertrand vous le demandera peut-être, non pas moi. J'aime qu’on jouisse de ses vacances, et que l’esprit ait de temps en temps la bride sur le cou. 11 est bon de savoir une foule de choses en dehors de 1 état qu’on doit exercer.
Il y a un raisonnement qu’on fait souvent, c’est celuici : voilà un garçon qui aime les fleurs, qui a du goût pour la botanique, il sera mécanicien ou serrurier, à quoi cela peut-il servir? Je dirai, moi, laissez-le étudier les fleurs. Examinez ces grands balcons en fer forgé de nos vieux hôtels de Versailles, pensez-vous qu’il ail été indifférent pour les ouvriers qui ont ainsi travaillé le fer d’avoir l’œil habitué à voir et à connaître la nature ? L’homme qui aime les fleurs, les plantes, sera un meilleur dessinateur, un meilleur serrurier, un meilleur architecte. Notre esprit, je le répète, est comme notre estomac, il aime la variété ; une nourriture toujours la même le fatigue et l'épuise rapidement.
Mais il faut le nourrir ; il faut mettre de l’huile dans la lampe, ou sinon elle s’éteint avec une extrême rapidité. Vous voyez des gens dont on disait dans leur jeunesse qu’ils avaient beaucoup d’esprit, cl qui, arrivés à l’àge mûr, sont des hommes tout à fait nuis. C’est que leur esprit est mort d’inanition. Il faut donc travailler, cultiver son esprit, lire, dessiner, observer ; on peut faire cela à tout âge. La nature met tout à notre disposi-
lion, seulement il faut se donner la peine de regarder.
Vient enfin l’économie du cœur. Comment faut-il ménager son propre cœur?
D’abord il faut avoir une volonté droite. On n’est un homme que par la volonté. Si on n’a pas une volonté juste et honnête, tout ce qu’on fait tourne mal; les connaissances de l’esprit sont un danger de plus.
Et comment avoir une volonté droite? Cela est aisé. Toute la morale est renfermée dans cette maxitne : « Ne « faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on « vous fit. » A quoi le christianisme a ajouté comme une perfection : « Faites à autrui ce que vous voulez qu’on « vous fasse. » A tout âge on comprend cette doctrine Aimez-vous qu’on vous donne un coup de poing, qu'on vous dise des injures, qu’on vous prenne ce qui vous appartient? — Non. — Aimez-vous au contraire qu’on soit aimable avec vous, qu’on vous donne un livre, une gravure? — Oui : eh bien, le moyen de se faire des amis, le voici ; rendez service aux gens ou faites-vous rendre service par eux, dès ce moment vous ne leur serez plus étranger.
Voilà le premier principe, une volonté droite. Le second principe, c’est d’aimer à propos. Nous allons souvent chercher très-loin un bonheur qui est sous notre main; ici je ne recommande pas l’économie, faites-y bien attention ; il y a des gens qui sont tellement ménagers de leur cœur qu’ils n’aiment qu’eux-mêmes, de ces gens, comme disait Chamfort, qui mettraient le feu à la maison de leur voisin pour se faire cuire un œuf à la coque. Non, je ne vous recommande pas cette horrible économie. Dans ma jeunesse on représentait dans une comédie un monsieur qui craignait tellement que l’êmotion n’altéràt sa précieuse santé, qu’il avait dans la main un petit thermomètre qu’il consultait sans cesse. S’ani-
LA SCIEACE DE LA VIE
inait-il, mémo pour une bonne action, il s’arrêtait aussitôt, car le thermomètre montait, et le cœur de notre égoïste battait un peu trop vite. Je ne vous recommande pas davantage cette économie ridicule. Ce que je désire au contraire, c'est que vous ne soyez pas économes mal à propos.
Nous sommes trop souvent économes quand il ne faudrait pas l’être, et alors qu’il nous faudrait dépenser tout notre cœur nous n’en faisons rien. Nous avons notre père et notre mère ; il nou^ semble si naturel que notre père et notre mère nous aiment , que nous ne nous donnons pas la peine de les payer de retour. Certaindment nous les aimons beaucoup, surtout quand nous - avons quelque chose à leur demander, mais les aimer pour eux-mêmes, en nous gênant, en leur faisant un petit sacrifice, c’est plus rare. Vous ne me croyez pas? Je vais vous donner un thermomètre pour juger du degré de votre affection. Un vieux philosophe comme moi a l’expérience des choses humaines. Les enfants s’imaginent que le monde a commencé avec eux, et que personne ne peut lire dans le fond de leur âme, mais à mon âge on y lit à livre ouvert. Vous allez i‘ecevoir vos prix, ce soir vous lirez les beaux volumes qui vous auront été donnés autour de la table de la famille; mais quand viendra l’heure du sommeil et que la mère dira : « Mon enfant, il faut aller se coucher, » l’un fermera docilement son livre, et moi je liirai : Voilà un enfant qui aime sa mère et sait lui obéir ; un autre répondra :
« Laisse-moi finir ma page, je n’ai pas envie de dormir, c’est si intéressant! » Celte réponse ne m’effraye pas trop; je dirai seulement: Voilà un enfant passionné et qu’il faut surveiller; mais en voici un troisième qui se récrie:
« Laisse*moi donc tranquille, » qui met son coude sur la table, et qui donne des coups de poings. Je dis, alors,
DIüCUURS 1-OPULAIHIiS.
il y a ici deux coupables, si même il n’y en a pas trois ; il y a l’enfant qui n’est pas bon pour sa mère, il y a la mère qui a gâté .‘■on enfant, et enfin il y a le père qui n’a pas . donné à l’enfant une leçon de respect qui est dans mes théories d’éducation. Je n’admets pas qu’un père se laisse manquer par son enfant.
Ainsi dès ce soir vous pouvez vous demander : « Est-ce que j’aime mon père comme je le dois? » Mais dans l’insouciance des enfants U y a une part qui n’est pas de leur faute. On ne leur fait pas assez connaître toutes les bontés qu’on a pour eux. Je voudrais que le père mît ses enfants dans le secret de tous les sacrifices qu’il fait pour eux. Pourquoi ne leur ferait-il pas voir combien il faut qu’il travaille de jours et de semaines pour leur acheter leurs habits et leurs livres , pour acquitter le prix de la pension? Les enfants ne sont pas ingrats; mais souvent ils ignorent tout ce qu’on fait pour eux, et le plus souvent ils n’en savent pas le prix. Mieux instruits, ils seraient plus reconnaissants; -la reconnaissance deviendrait chez eux quelque chose de vivant et d’actif. Quand on a perdu sa mère, on la regrette toujours; le malheur c’est qu’on n’ait pas compris combien on devait l’aimer alors qu’elle était vivante. C’est là qu’il faut mettre son affection, c’est dans la famille, il faut bien se le persuader, qu’elle doit être placée en premier lieu.
Maintenant il faut avoir d(^ amis ; mais il y a une espèce d’amis qu’il faut éviter. Ce sont ceux qui se moquent de tout le monde. Rien de plus fâcheux que la société de ces jeunes sceptiques qui ne croient à rien et tournent tout en ridicule ; non-seulement ces enfants n’an ivent à rien, mais ils découragent et perdent les autres. La première condition pour valoir quelque chose , c’est «le prendre la vie au sérieux. Il faut prendre au sérieux sa
LA SCIENCE DE LA VIE
famillç, son travail, jusqu’à ses plaisirs. C’est de celle façon qu’on arrive au but qu’on s’est proposé.
Enfui, comme qualité morale, je vous recommande la gaieté. En France elle a disparu, la gaieté; nous sommes devenus un peuple lugubre et ennuyé. Ennuyé et ennuyeux sont deux mots qui se touchent de trés-prés. Dans mon enfance, j’ai vu des gens qui avaient traversé la Révolution; les uns avaient été en prison, les autres avaient échappé à grand’peine à l’échafaud, ceux-là avaient passé pa/ les grandes guerres de l’Empire; tous avaient été ruinés. Eh bien, ils étaient presque tous Irèsgais. La vieille politesse française n’admettait pas qu’on ennuyât ses voisins de ses souffrances. Les femmes ellesmêmes, les femmes surtout, ne parlaient jamais de leur santé en public. Aujourd’hui chacun semble prendre plaisir à étaler ses misères. On est heureux d’attrister ses voisins. Ce n’est pas ainsi que faisaient nos aïeux, ce n’est pas ainsi qu’il faut faire. Gardons notre souffrance pour nous et faisons bonne mine aux autres. C'est autant de gagné sur les tristesses de la vie.
Je ne parle pas de ceux qui viennent vous dire naïvement : Je m’ennuie. Les enfants surtout abusent de cette confidence. La réponse est aisée : Mon enfant, vous êtes parfaitement libre de vous ennuyer, mais n’ennuyez pas les autres; travaillez et faites bonne contenance, vous dissiperez facilement votre ennui. Songez que la gaieté, c’est l’épanouissement du cœur. 11 faut être gai par respect pour les autres, et un peu par respect pour soimême.
Après la famille, il faut aimer sa patrie. — Oui, je dis cela à des enfants, il faut commencer de bonne heure. Aujourd’hui, quand vous travaillez, vous faites votre premier acte de citoyen; tout citoyen doit se rendre utile à son pays, l’ignorance est un danger public. La
124 DISCOUHS POPULAIRES.
pairie, vous lui devez tout, celte école, celte belle ville, où tout instruit vos yeux. A Versailles, vous avez de beaux exemples : .la stalue du général Hoche et celle de * l’abbé de l’Épée. Le dévouement à la liberté, le dévouement à l'humanité. Mais nous n’avons que deux statues, ce n’est pas assez pour une grande ville comme la nôtre; il nous faut dos grands hommes, tâchez de nous en fournir. Parmi vous, qui sait s’il n’y a pas un grand inventeur, un grand artiste ; je ne veux pas dire un grand général, les statues de généraux, il y en a beaucoup. (Applawlissements.) Ce qu’il nous faut.ee sont de grands citoyens.
• Me voici au bout de mes cinq points, et je m’aperçois que j’en ai oublié un sixième, c’est qu’il ne faut pas abuser de la patience d’autrui. Mais du temps ou de l'argent des autres on en dispose toujours trop aisément. Je me hâte donc de finir.
Ce que je vous dis aujourd’hui, mes chers enfants, je ne l’ai pas cherché dans les livres, je l’ai appris par l’expérience de la vie. Je me suis souvent reproché d’avoir perdu mon temps et mon argent, je regrette de n’avoir pas assez ménagé ma santé de manière à en avoir un peu dans l’âge mûr, je crains de n’avoir pas assez aimé ceux qui m’entouraient. Voilà ce que je me reproche; mais je n’ai jamais regretté d’avoir économisé mon temps ni mon argent, ni d’avoir bien usé de mon esprit et de mon cœur; et si l’on m’offrait de^ recommencer la vie, je dirais volontiers comme Franklin « que j’accepterais une seconde édition pourvu qu’elle fût revue et corrigée, mais non pas considérablement augmentée. Ceci est un rêve ; je ne peux pas revivre, mais vous, qui entrez dans la vie, vous pouvez profiter de mes conseils, éviter les écueils où ceux de ma génération sont tombés. Ceux qui viendront après vous profiteront à leur tour de votre
LA SC'ENCE DE LA VIE. l'25
expérience pour être plus heureux et aller plus loin que vous. C’est ainsi que chaque génération, en travaillant pour elle-même, travaille pour celle qui la suit. La civilisation est une armée en marche, il faut tenir votre rang dans cette grande armée du travail et de la paix. Vous êtes du régiment de Versailles; dans Je régiment de Versailles il faut qu’on distingue le bataillon Bertrand. 11 faut qu’il y ait toujours inscrit sur son drapeau ces trois mots: Travail, honneur et patrie. Ce drapeau, vous le tiendrez glorieusement. Déjà vos devanciers sont entrés dans la vie ; il faut suivre leur exemple et travailler comme eux. La fortune, on la trouve quelquefois, quelquefois aussi elle vous échappe; les honneurs, on croit les tenir et ils s’envolent. Mais le vrai bien d’un homme, ce que rien ne peut lui ravir, c’est sa probité. Faites qu’en vous voyant chacun de vos compatriotes se dise ; « Voilà un honnête homme, un bon ciloyen! » C'est là la vraie gloire et la vraie grandeur. Tout le reste n'est que vanité. {Lonys applaudissements.)
LE PROGRÈS
Discours prononcé à la salle de la Redoute le 24 janvier 4869.
Mesdames, Messieurs,
Quand j’étais on rhétorique, il y a de cela quarante ans, notre professeur, homme d’esprit, homme d’érudition, nous enseignait comment Démosthène et Cicéron s’y prenaient pour charmer les Grecs et séduire les Romains. La seule chose qu’il ne nous enseignait pas, c’est comment un Français pouvait parler à ses compatriotes et à ses amis. Je me souviens qu’il y avait un art trèsingénieux au moyen duquel on pouvait toujours avoir un discours prêt à servir avec la certitude de plaire à ses auditeurs. Malheureusement j’ai oublié ma rhétorique. Je me rappelle cependant qu’on coupait le discours en morceaux, et que le premier morceau, qui s'appelait l’exorde, avait deux conditions : la première, c'est qu’il fallait que l'orateur se fit petit, agréable et modeste, et la seconde, c’est qu’il déclarât aux Athéniens ou aux Romains, qui, à ce qu’il parait, étaient de très-grands personnages, qu’ils faisaient trembler leur malheureux orateur. La première condition, je crois la remplir. Monsieur le président* vient de me la rendre
• M . le prince de Broglie.
LE PROGRÈS
plus difficile; car, véritablement, il m’a un peu accablé ; mais pour être modeste, je n’ai qu'à me reporter à quinze jours en arrière ; j'ai entendu ce jour-là un des maîtres de la parole; j’ai admiré M. Jules Favre S et j’ai compris toute la différence qui sépare un artiste d’un manœuvre. Quant à trembler devant vous, me voilà bien embarrassé, messieurs y je suis forcé de vous dire que le sentiment que vous m’inspirez est tout autre que la peur ; c’est la confiance, c’est la reconnaissance d’une bienveillance qui ne m’a jamais manqué, c’est le bonheur de me trouver avec vous, de jouir en commun d’une liberté nouvelle, et de pouvoir vous dire : « Enfin, les barrières sont tombées, les honnêtes gens peuvent se réunir et causer ensemble du bonheur de la patrie ! » Je sais qu’il y a ici des dames et que je devrais peut-être trembler devant les dames, mais , tout au contraire, ce sont elles qui me rassurent; je voudrais qu’il y en eût davantage pour nous entendre. N’avezpas remarqué que les réputations se font toujours par les femmes? Or, nous avons une très^mauvaise réputation, si mauvaise que nous avons effarouché jusqu’à la pudeur d’un propriétaire de bals masqués*. On a craint les écarts de la parole, il me semble qu’il y a des écarts plus à craindre que ceux-là. Eli bien, que ces dames nous entendent, qu’elles rétablissent notre réputation, qu’elles sachent que nous sommes d’honnêtes gens, des pères de famille qui tâchons uniquement de répandre l’instruction et le bien-être. On peut nous railler, cela ne fait pas de mal en France, nous serons les premiers à rire de ce qu’on dira de nous; on peut nous dire des injures, il
* De l'Influence des mœurs sur la liUéralure. Rrochure in-18.
* l>e directeur de la salle Valenlino, où s’était tenue la réunion dans laquelle a parlé M. Jules Favre, avait refusé de louer la salle pour y faire d’autres conlérences.
DISCÜUUS i'ÜI'ULAlUES.
paraît qu’il y a des gens à Paris qui vivent de ce métierlà, mais nous ne haïssons personne, ou plutôt nous n'avons que deux ennemis, l’ignorance et la misère, ces éternels tyrans de l’humanité qui ont engendré tous les autres.
Je ne puis donc pas vous faire un exorde à la grecque, mais permettez-moi de vous remercier du concours que vous m’apportez aujourd’hui et de vous montrer ici une application nouvelle et excellente du droit de réunion. Avant cette loi, que pouvais-je faire pour le quartier où j’ai l'honneur d’enseigner depuis longtemps? La bourse d’un professeur n’est pas très-bien garnie, et quand on en tire une pièce d’or, il y a un vide que la ménagère aperçoit tout de suite; mais, grâce à vous, je puis maintenant me montrer généreux. Vous apportez un peu d’argent, pas grand’chose, moi j’apporte ma parole, c’est encore moins, mais, mis ensemble, tout cela fait une somme, non pas une aumône vulgaire, je n’aime pas l'aumône ; la pauvreté n’est pas une mauvaise nourrice, quoiqu’elle vende quelquefois son lait un peu cher; mais à côté des pauvres qui peuvent travailler, il y a ceux que j’appelle les naufragés de la vie : les vieillards, les veuves avec de petits enfants, les orphelins. Est-ce que le devoir de la société n’est pas de les secourir? est-ce que toutes les théories du monde peuvent prouver que le premier devoir n’est pas de leur venir en aide? Eh bien , grâce au droit de réunion, nous pouvons faire cela ; vous entendrez peut-être un discours médiocre, — j’ai tort de dire peut-être, — mais vous aurez donné un bon exemple, mais vous aurez fait une bonne action, et nos pauvres vous béniront*.
• La recette était destinée aux pauvres du V” arrondissement. Elle a produit cinq cents francs.
LE PROGRÈS
J'ai choisi pour sujet de cette réunion le Progrès. C’est un des mots dont on se sert le plus aujourd’hui, mais quand on demande à son voisin de définir le progrès, on obtient en général cetle réponse : « Le Progrès... c’est bien facile, le progrès... c’est clair comme le jour, c’est le progrès. » Cependant on parle du progrès des lumières, du progrès de la civilisation, du progrès du luxe, je ne sais ce qui n’est pas en progrès; les jupes de nos femmes, par exemple, sont en progrès, leurs cheveux sont en progrès; il n’y a pas jusqu’aux impôts qui... mais je ne veux pas parler politique.
Cherchons donc ce que c’est que le progrès, et pour cela voyons comment celte idée est entrée dans le monde par qui elle y est entrée, et quelle peut en être la portée.
Notre siècle est justement her des découvertes de la science, des inventions de l’industrie. La vapeur et l’électricité ont renouvelé la face de la terre. Il y a dans une pièce de Shakspeare un petit génie qui se croit fort habile parce qu’il dit qu’en quarante minutes il mettra une ceinture à la terre ; si ce pauvre petit génie revenait au monde, il s’apercevrait qu’il est fort arriéré ; il ne faut pas deux minutes à l’électricité pour en faire plus que lui. Le progrès a dépassé jusqu’aux fées d’autrefois.
Ces découvertes, ces inventions sont admirables ; je suis de ceux qui ne peuvent entrer dans une forge, dans une filature, sans être étonné de ce que l’esprit de l’homme a pu inventer de procédés aussi ingénieux qu’utiles. Quand je vois, par exemple, cet énorme marteau qui tombe et retombe en deux temps inégaux, comme le pas de Yulcain le boiteux, ces laminoirs où le fer s’étire en rubans ; ou quand je vois dans les filatures une main d’acier, plus agile qu’un doigt de femme, saisir et rattacher le fil qui se rompt, je suis étonné, confondu, frappé d’admiration-, mais ce n’est pas la ma-
iTA) DISCOURS POPULAIRES.
chine que j’admire, c’est l’esprit humain qui enfante ces merveilles ; c’est lui que je vois toujours présent et dans la forge, et dans le laminoir, et dans le métier. Sur un mot, ce marteau énorme va briser une masse de fer ou bien il s’arrêtera tremblant devant une feuille de papier. Et qu’est-ce que ce marteau? Une pensée réalisée; c’est la volonté de l’homme, qui a dit à la nature ; « J’ai suivi tes lois, j’ai surpris tes secrets, maintenant tu m’obéiras! »
Mais il n’y a pas seulement des découvertes dans le monde de la nature, dans le monde physique ; il y a aussi des découvertes dans le monde de l’âme, dans le monde moral, et de même que notre fortune publique, la fortune delà France s’enrichit de toutes les inventions de l’industrie, la conscience publique s’enrichit de toutes les idées nouvelles qui paraissent dans te monde et qui donnent un caractère plus précis aux devoirs que nous avons à remplir. Rarement on se rend compte de ce phénomène si remarquable dans l’histoire. Et cependant il y a un jour, une heure, un moment pour les grandes idées morales qui paraissent dans le monde, comme il y un jour, une heure, un moment pour les découvertes qui renouvellent l’industrie. Je vous en donnerai quelques exemples ;
Au seizième siècle, quand la Réforme parut, la devise universelle de l’Europe était : Une foi, une loi, un roi ; il n’y avait pas de place pour une religion nouvelle, à moins qu’elle ne chassât l’ancienne. Alors éclata cette guerre formidable, celte lutte religieuse qui ensanglanta l’Europe ; personne ne comprenait que deux Églises, que trois Églises pussent exister à côté Tune de l’autre ; l’idée qui devait donner la paix au monde n’avait pas encore paru, la découverte n’était pas faite. Sous le règne de Louis XIV, vous voyez Bossuet, dans ses discussions avec les protestants, les forcer d’avouer qu’eux aussi sont in-
LE PROGRÈS
loièrants ; eux aussi ne peuvent admettre qu’on tolère le déisme, l’athéisme, le philosophisme. Eh bien, au milieu de ces discussions, des gens dédaignés, des gens que par mépris on appelait et qu’on appelle encore les trembleurs, les quakers, comme disent les Anglais, présentaient à Charles II, en 1675, leur Apologie de la religion chrétienne telle qu'elle est enseignée par la Bible.
Au milieu de l’explosion de toutes ces haines, alors que les peuples s’entr’égorgeaient, un de ces hommes dédaignés, Robert Barclay, un pauvre quaker, déclare hautement que la conscience est un domaine que Dieu s’est réservé, qu’il n’y a pas de puissance au monde qui puisse usurper sur le domaine de Dieu, que toutes les guerres religieuses, toutes les persécutions, sont inspirées par l’esprit de Caïn, le premier meurtrier et le premier fratricide, et que, pourvu qu’un homme respecte la loi civile, cet homme a droit à l’égalité dans toute société.
Voilà donc un peuple aujourd’hui encore fort peu considérable comme Église qui, le premier, a cet honneur d’apporter dans le monde, non pas l’idée de la tolérance que défendront Voltaire et Montesquieu, mais, ce qui est bien plus, l’idée de la liberté religieuse.
Un autre exemple : croyez-vous que lorsque l’Espagne, l’Angleterre et la France allaient ravager l'Afrique pour y enlever des noirs et les transporter dans les colonies, au seizième et au dix-septième siècle, croyez-vous que cette conduite inspirât l’horreur qu’elle inspire aujourd’hui?
, Non, sans doute ; nos pères n’étaient pas plus mauvais que nous, mais leur conscience était faussée de ce côté ; ils croyaient en toute sécurité que, sans faire de mal, on pouvait enlever ces noirs, ces païens idolâtres, et les livrer aux bienfaits de l’esclavage, qui devait, disait-on, les christianiser. D’où est venue la protestation? Elle est partie du fond de l’Amérique; cette fois encore c’est un quaker
qui le premier a fait entendre la voix de l'humanité.
En passant, je signale les quakers comme les hommes qui, malgré le dédain dans lequel on les a tenus si longtemps, ont vu le plus clairement dans l’avenir. Non-seulement ils ont demandé la liberté religieuse pour tous, et la liberté civile pour les noirs, mais ce qui vous étonnera peut-être, messieurs, c’est que depuis longtemps ils ont demandé l’égalité civile des hommes et des femmes, disant qu’il fallait accorder l’égalité des droits, et que la différence des sexes suffirait pour établir la différence des devoirs. Ils ont demandé plus encore et je vous les signale comme des rêveurs incorrigibles : ils ont demandé il y a plus de deux siècles qu’on en finît avec la guerre comme étant un assassinat.
Cette parole d’un quaker, partie de l’Amérique, répétée en Angleterre, y fut sans doute saisie par Montesquieu, et, pour la première fois, en 1748, parut dans un livre français une protestation contre la traite des noirs. Ce livre, c’est l’Esprit des lois. Cette protestation est faite comme savait le faire Montesquieu, avec une ironie sanglante, mise au service de la justice et de la vérité. 11 est évident, dit-il, qu’on ne peut trouver mauvais qu’on mette les nègres en esclavage. D’abord, il nous faut du sucre, nous en avons besoin, il est donc très-juste d’asservir les Africains pour nous en procurer ; en outre, ces gens ont la peau noire, on ne peut imaginer qu’il y ait une âme sous une peau noire ; de plus, ils ont le nez écrasé, si écrasé, qu’on ne peut avoir pitié d’un peuple semblable; d’ailleurs, réfléchissons-y : si nous les traitions comme des hommes, que serions-nous donc, nous qui les mettons en esclavage? Nous ne serions même pas des chrétiens, et, ajoute-t-il, si, comme certaines gens le prétendent, les nègres étaient des hommes, est-ce que les princes, qui font tant de conventions inutiles , n’auraient pas fuit
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depuis longtemps une association en faveur de la miséricorde et de la pitié?
Voilà donc encore une idée qui a sa date; je vous en citerai une troisième : celle-là est plus saisissante, parce que nous assistons à sa naissance, je veux parier de l’abolition de la peine de mort. C’est une question qui aujourd’hui agite beaucoup les esprits, et pourtant jusqu’à Beccaria, en plein dix-huitième siècle, on ne s’en est guère occupé, par une raison toute simple. Dans le coupable on ne voyait que le crime et l’expiation, et sur ce terrain du crime et de l'expiation, il n’y a rien à dire contre la peine de mort ; j’avoue que je ne comprends pas qu’on puisse refuser à la société le droit de se délivrer des hommes qui lui font la guerre ; je suis de l’avis de ce chancelier qui disait à son souverain, à propos d’un assassin qui avait tué six personnes et qu’on avait gracié après son premier crime : « Sire, ce n’est pas lui qui est le vrai coupable, il n’a fait qu’une seule victime; en lui faisant grâce, c’est vous qui avez tué les cinq autres. »
Mais aujourd’hui une idée nouvelle est entrée dans le droit criminel, c’est l’idée de repentir; nos pères n’avaient vu que l’expiation, aujourd’hui nous voyons le repentir et nous disons : c Quel que soit le crime d’un homme, peut-on lui refuser de racheter sa faute par ses regrets, par sa conduite ? r 11 y a là une idée profondément tendre, profondément juste, profondément chrétienne; eh bien, celte idée- là , un jour sans doute elle triomphera. Elle gagne tous les jours du terrain, vous la verrez en quelque façon arriver à pleine floraison, et très-probablement il y aura étonnement dans les générations futures, surprises que leurs devanciers, que leurs pères aient eu si longtemps la barbarie de tuer inutilement leurs semblables.
DISCOUHS l’UPULAllUiS.
11 y a là encore une transformation, un éclaircissement, dirai-je, de la conscience humaine.
Voilà donc des exemples d'idées nouvelles entrant dans le monde. 11 en est de même de l’idée de progrès ; je puis vous donner la date de sa naissance, j’ai assisté à son baptême.
Dans l’Esprit des lois, publié par Montesquieu en 1748, un des plus vastes recueils de la science humaine, un des livres qui font le plus d'honneur à la France, il n’est pas encore question du progrès. Montesquieu trouve tout naturel de comparer pêle-mêle les Athéniens, les Spartiates, les Vénitiens, les Français, les peuples de l’antiquité et les peuples modernes. Cela se passe en 1748. Tout à coup, en 1750, à la Sorbonne, un jeune prieur de Sorbonne, nous dirions aujourd’hui un séminariste, Turgot, à l’âge de vingt-trois ans, prononce un discours sur les progrès successifs de l’esprit humain.
. Là est le point de partage. Ce jour-là l’idée de progrès est enirée dans le monde, elle va combattre contre une idée tout opposée qu’elle y rencontre et que peu à peu elle doit chasser.
Quelle est l’idée qui régnait dans le monde au mo* ment où l’idée du progrès s’y présente? C’est l’idée d’une déchéance universelle. Chez tous les peuples qui ont eu une certaine civilisation, on voit dans leurs annales mythologiques l’idée d’une époque de bonheur, d’un âge d’or, d’une ère de prospérité où tous les hommes sont innocents et les femmes aussi, où les ruisseaux de lait et de miel coulent partout, où l’homme vit sans rien faire, ce que l’on semble considérer comme le suprême bonheur. Peu à peu l’espèce devient méchante, la guerre arrive, on s’entr'égorge; alors commence une décadence, elle ne s’arrête pas, el, en général, le poète qui chante le bonheur des anciens temps maudit le pré-
LE PROGRÈS
sent comme étant le dernier degré de la déchéance ; sa seule consolation est toujours celle d’Horace : Nous valons moins que nos pères, nos pères valaient moins (|ue leurs aïeux, nos misérables neveux vaudront encore moins que nous.
Cet âge d’or, vous le trouvez partout. Dans l’Inde, les quatre âges du monde sont figurés par un taureau qui, placé sur ses quatre pieds dans la première époque, à la seconde a perdu un pied, ce qui prouve que la justice est boiteuse ; à la troisième en a perdu deux, et à la quatrième, époque où nous sommes, ne tient plus que sur un pied et encore je ne sais pas comment il y tient. Les lois de la justice ont disparu et, par une fiction qui ne manque pas d’une certaine grandeur, il ne reste plus de place que pour la charité et la pitié. Chez les Perses nous trouvons un paradis primitif; chez les Grecs et les Romains, partout enfin, nous voyons cette idée de décadence universelle. Quand le christianisme a paru, cette religion d’espérance et de foi, il semble qu’elle aurait dû introduire l’idée du progrès dans le monde, mais les premiers chrétiens rencontrèrent ici-bas le martyre et les persécutions ; en outre, ils pensaient que le monde allait finir, il leur était donc difficile de croire au progrès de l’espèce humaine. Dans les convulsions qui emportèrent l’empire romain , nous trouvons la même idée de désespoir; les barbares portent partout la misère et la ruine. Quand ils sont devenus les maîtres, la propriété est tellement menacée, la vie tellement peu sûre, que nous voyons dans une foule d’actes du temps cette formule de donation aux églises : u La fin du monde approchant comme l’indiquent des signes très-certains , je donne mon bien à telle ou telle église ; n il en est ainsi à peu près jusque vers l’an 1000; c’est en l’an 1000 qu’avec le monde devaient finir les maux de l’huma-
156 BISCOlinS l'OPUUIRES.
nité. Il n’y avait pas là de place pour l'idée du progrès.
Après cette date, l’humanité reprend courage, il y a un réveil de la littérature et des arts, nous avons la floraison du douzième et du treizième siècle encore attestée par ces magnifiques cathédrales qui s’élèvent sur notre sol. On voit le passé d’un œil plus favorable, mais on ne se rassure pas sur le présent, et comme on se méfie trèsfort des princes et des seigneurs, — nos bons aïeux ne sont pas du tout confiants de ce côté ; il faut dire qu’ils étaient payés pour cela, je me trompe, ils payaient pour cola, — la première chose qu’ils font, c’est toujours de demander à leurs seigneurs le maintien des coutumes du bon vieux temps. Ainsi la société, même à une époque relativement heureuse, regarde toujours vers le passé.
Vient la Renaissance, il y a un réveil de la pensée humaine, mais qu’est-ce qu’on admire? C'est la Grèce, c’est Rome, c’est toujours le passé. Par une illusion bixarre, par un mirage singulier, l’esprit qui s’émancipe s’imagine qu’il est d’autant plus libre qu'il s’attache davantage à l’antiquité. La Réforme arrive en même temps que la Renaissance, c’est une rupture complète avec la tradition ; il semble que la raison va proclamer son empire et que l’esprit humain affranchi verra s’ouvrir devant lui un avenir indéfini. Non, la Réforme a les yeux tournés vers le passé; ce qu’elle veut, c’est restaurer la primitive Église, c’est revenir au deuxième ou troisième siècle, comme si jamais l’homme pouvait revenir à son passé, comme si jamais l’eau d’une rivière pouvait couler deux fois à la même place, comme si Héraclite n'avait pas déclaré, longtemps avant notre ère, que l’homme ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. 11 n’importe; c’est toujours au passé qu’on prête des vertus qu’il n’a pas, c’est toujours dans le passé
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qu’on place le bien-être suprême, l’idéal du bonheur humain.
Vient le dix-huitième siècle. Là nous trouvons l’amour du passé sous une forme nouvelle; c’est Rousseau qui célèbre la nature, et la nature, pour lui, c’est l’àge d’or où l’homme vivait avant d’entrer en société, c’est-à-dire une époque où l’homme, pour nous, n’existe pas encore, car il nous est impossible de comprendre l’homme en dehors de la société, si par ce mot de société nous supposons ce qu’entendait Rousseau lui-même, la première union et la première famille. Il suppose l’homme vivant seul dans les bois et se le représente, non point tel qu’il est dans cet état sauvage, c’est-à-dire écrasé par la nature, couchant sous les arbres, soumis aux intempéries des saisons, en butte à la fièvre et aux bêles de proie ; non, la nature selon Rousseau, protège l'homme primitif, elle le défend des animaux féroces, et le jour où il entre en société, il dégénère. « Le premier homme, dit-il, qui a planté un grain de blé dans le sillon a fondé la civilisation et perdu le genre humain. » Avec une théorie pareille, on tourne le dos au progrès. Rousseau cependant a connu la perfectibilité de l’espèce humaine , mais il la considère comme le plus grand des fléaux. Ce qui équivaut à dire que pour l’homme la perfectibilité, c’est le droit de se perdre; aussi remarque-t-il ingénieusement que l’homme est le seul être qui devienne imbécile, car, dit-il, il revient ainsi à sa première nature. La brute qui ne peut se perfectionner, reste ce qu’elle est ; l’homme a le privilège curieux de pouvoir devenir ce que je viens de vous dire.
Les autres philosophes du dix-huitième siècle veulent établir le règne de la raison, mais ils sont convaincus que l’homme, par la seule force de sa raison, .saisit la pleine vérité, comme nos yeux voient le soleil. Là encore il n’y
a pas (le place pour l’idée du progrès. C’est toujours la même vérité,* le même droit, la même législation (jiii doit servir à tous les hommes. C’est ainsi qu’au début de l’Assemblée constituante on proclame ces fameuses déclarations des droits de l’homme et du citoyen qui doivent convenir à tous les peuples de l’univers. l.es constituants ne s'aperçoivent pas qu’ils sont le jouet d’une illusion. Ces droits primitifs absolus sont si peu absolus, que quand deux hommes se mettent à discuter sur un de ces droits, ils ne s’entendent plus. Tant qu’il s’agit du principe, tout le monde est d’accord; mais, dès qu’on formule sa pensée, on se querelle ; c’est à peu près l’histoire de ces deux critiques du dernier siècle qui venaient d’entendre une lecture littéraire. « C’est égal, disait l’un, en France il n’y a qu’un poète dramatique qui soit grand, admirable toujours. — Vous avez raison, disait l’autre, il n'y en a qu’un qui soit un maître, les autres ne sont rien. — Nous sommes d’accord, reprend le premier, c’est Corneille. — Pas du tout, reprend le second, c’est Racine. » Il en est ainsi de ces fameux droits naturels, mais notez qu’avec cette idée de droits absolus on déifie en quelque façon la raison et l’on bannit le progrès qui en est l’âme, on émousse l’instrument principal que nous apportons pour dominer le monde et nous perfectionner nous-mêmes.
Comment une idée qui nous paraît si étrange a-t-elle pu rester aussi longtemps dans le monde? Sur quelle vérité repose-t-elle? Sur une vérité d’observation toute simple. L’homme s'est pris pour mesure de la civilisation et de l’humanité. Or, quand l’homme se regarde luimême et qu’il est arrivé à un certain âge, il lui semble que dans le passé tout était plus beau, tout était plus vivant, tout était meilleur, et je le comprends ; ses sens étaient plus jeunes, ses impressions étaient plus vives.
LE PROGRÈS
Ainsi je ne sais pas s’il y a ici des hommes démon âge, mais il est évident que je leur ferais dire à tous, comme je le pense moi-mème, qu’il n’y a jamais eu de tragédien comme Talma, de comédienne comme mademoiselle Mars, de cantatrice comme la Malibran, et s’il y a ici des dames qui aient le malheur d’ètre mes contemporaines, elles avoueront, sans se faire prier, que de notre temps les hommes étaient plus polis , les jeunes gens plus aimables, qu’ils dansaient davantage, et que les miroirs n’étaient pas jaunes et ridés comme ils le sont aujourd’hui.
C’est cette idée qui, transportée dans l’histoire, a donné ce fameux âge d’or placé à l’enfance du monde. On vivait là-dessus, comme sur une vérité démontrée, de même que pendant des siècles on a crû que le soleil tournait autour de la terre. Il a fallu qu’un homme, voyant que ses sens le trompaient, que ce qu’il sentait lui-même ne pouvait être la vérité, eût l’idée de faire une autre hypothèse et reconnût que c’était la terre qui tournait autour du soleil.
Il en a été de même pour la théorie du progrès ; c’est la gloire de Turgot d’avoir, autant que je puis le croire, donné le premier une forme nette à cette idée. Je ne dirai pas qu’il en est l’inventeur, les idées ont une gestation obscure, elles circulent longtemps dans le monde à l’état latent, elles frappent quelques bons esprits. C’est ainsi que toutes les fois qu’on fait une invention, il se trouve toujours qu’on n’a rien inventé. D’autres, avant vous, avaient touché le môme point, entrevu la même vérilé. Mais le véritable père d’une idée, c’est celui qui l’adopte, l’élève, la présente au public, la dote et la marie. Or, cet homme-là c’est Turgot.
Sans doute on voit que Descartes avait écrit sur un bout de papier qu’on avait grand tort d’avoir un si grand respect pour l’antiquité, car, à tout prendre, l’antiquité
IW DISCOURS POPULAIRES.
est l'enfaiice du monde, c’est nous qui sommes les anciens. Cette pensée, on la retrouve dans Pascal, qui peutêtre ne connaissait pas ce qu’avait écrit Descartes ; lui aussi a été frappé de cette vérité, que l’esprit humain progresse, ce qui cependant contrariait singulièrement son système ; mais il n’a attaché à cette pensée qu’une importance médiocre. Il a écrit une belle page sur ce sujet, mais il n’a pas vu le parti qu’on pouvait tirer de cette idée. Leibnitz, dans son optimisme, reprenant une idée d’Aristote, croyait que le monde était toujours en progrès, et non-seulement le monde moral, mais le monde matériel. Pour lui, toutes les monades qui constituent la nature s’élèvent par un progrès infini et très-libre vers le Dieu suprême, qui les attire par son amour. A cette objection qu’on pouvait lui faire : « Comment la terre n’esteile point un paradis depuis le temps que toutes ces monades s’élèvent ainsi vers Dieu?» il répondait par sa théorie de l’infini; il y a des myriades d’êtres qui arrivent successivement à la vie et, par conséquent, nous resterons toujours fort loin du paradis.
Telles étaient les théories qui menaient vers l'idée de progrès. On trouve aussi cette idée souvent exprimée sous une autre forme, la forme de la vie avec ses différentes phases, l’enfance, la jeunesse, l’ftge mûr, la vieillesse, appliquées à ces individus collectifs qui s’appellent les peuples. Il y a là aussi une certaine notion de progrès mêlée toujours à cette idée que l’homme est la mesure de toutes choses.
Turgot, au contraire, prend un autre point d’appui. Il ne faut pas, du reste, juger seulement Turgot par le discours qu’il prononça à vingt-trois ans, il faut le juger par l’a'uvre qu’il voulut faire, œuvre qui devait être la consolation d’une vieillesse qui lui a manqué. Sa théorie se trouve dans sa V/e, écrite par Condorcet. L’idée de
LE PROGRÈS. ni
Turgot est celle-ci : L’individu est né libre et raisonnable. Par le bon usage de sa liberté et de sa raison, il se perfectionne, il s’améliore. Il n’est pas douteux que le jeune homme a plus d’intelligence, de volonté, d’activité que l’enfant, que l’homme mûr peut faire ce que ne peut pas faire le jeune homme. Puis l'individu vieillit, il s’éteint, mais ce qu’il a fait ne périt pas, la vérité qu’il a découverte n’entre pas dans la tombe avec lui, l’industrie qu’il a fondée lui survit. Il y a donc un héritage de vérités, un héritage d’améliorations physiques, intellectuelles, morales, qui est le patrimoine commun de l’humanité. Chaque génération se trouve plus riche et plus instruite que la génération qui l’a précédée. La mère qui soigne aujourd’hui son enfant n’y met pas plus de tendresse que n'en mettaient les mères il y a six mille ans; mais la mère aujourd’hui est plus intelligente, elle sait mieux quelles sont les conditions d’hygiène pour ce petit être qu’elle nourrit, elle sait mieux comment elle lui formera le cœur et l’esprit, elle sait aussi qu’elle l’élève pour une société où la propriété n’est pas menacée, où la vie n’est pas en danger. Il y a des conditions de bien-être qui n’existaient pas autrefois, toute une richesse, tout un patrimoine pour lesquels nous n’avons qu’indiffércnce,* habitués que nous sommes à notre civilisation, mais qui frapperait singulièrement un Indien d’Amérique si l’on pouvait l’enlever de ses bois et le transporter en Europe.
Ces améliorations, quelles sont-elles? Il y a d’abord des améliorations matérielles. Il semble tout naturel de trouver partout de grandes rues pavées, des chemins de fer ; mais qui a fait cela? Des hommes qui sont venus avant nous et d'autres qui sont nos contemporains. Voilà un héritage que nous laisserons à nos enfants. Peut-être ne nous en auront-ils pas grande reconnaissance parce que nous leur laisserons la carte à payer. Mais ceci
n’est qu’un détail, il n’en est pas moins vrai qu’aujourd’hui , dans le monde matériel , nous travaillons avec toutes les forces des générations qui nous ont précédés, 11 ne s’est pas fait une découverte sur la pesanteur, sur la chaleur, sur la vapeur, découvertes anciennes ou modernes, qui ne nous appartiennent par droit de succession.
Et par exemple, il nous semble tout simple d’avoir des livres, mais il a fallu des siècles avant d’inventer un alphabet, avant d’imaginer qu’on pouvait représenter des sons par des signes. Les premiers hommes ont écrit avec des hiéroglyphes, ou, comme les Chinois, avec des peintures. Quand on voulait dire une maison, on peignait une maison. Un jour est venu où un homme plus intelligent, plus capable que les autres, a fait celte révolution, et aujourd’hui l’enfant qui apprend son syllabaire ne se doute pas qu’il hérite d’une richesse énorme dans ce petit livre qui le fait pleurer peut-être. Les chiffres, combien de temps est-on resté sans avoir de chiffres ! Ces signes si commodes dont nous ne pourrions plus nous passer, c’est une invention récente ; il en est de même de mille autres choses. C’est ainsi que les progrès matériels incessants profitent à toutes les générations, à une condition, c’est qu’elles soient assez sensées pour vivre en paix, car les grands destructeurs de tous les progrès matériels, ce sont les guerres, ce sont les révolutions.
Quant au progrès intellectuel, ce progrès est trèsgrand et se développe aussi d’âge en âge. Quand vous voyez annoncer sur les murs une nouvelle méthode de lecture simplifiée, une nouvelle méthode d’écriture en vingt-quatre leçons, vous ne voyez pas dans ceux qui mettent ces affiches-là des bienfaiteurs du genre humain; cependant si un homme pouvait trouver moyen d’abréger le temps de la lecture, il rendrait presque le
LE l'HUGUÈS.
même service que celui qui a inventé l'alphabet. Toute méthode simplifiée, tous nouveaux moyens d’instruction, tout procédé qui peut servir à élever l’esprit de l’homme est une richesse de la génération présente et des générations futures. Aujourd’hui, par exemple, je ne veux pas prendre mes exemples plus loin, qu’esl-ce que nous essayons de faire ici? Nous essayons de fonder le droit de réunion, de naturaliser en France ces lectures publiques qui sont en d’autres pays un moyen incessant d’éveiller l’esprit. Sans doute une lecture publique est en soi peu de chose. Il ne faut pas croire qu’en suivant les lectures publiques vous deviendrez des savants, mais on ne sort jamais d'une réunion pareille sans avoir envie d'étudier les questions dont on y a parlé, sans le désir d’acheter des livres où elles sont traitées ; les pays où il y a le plus de lectures publiques s >nt aussi ceux où l'on vend le plus de livres et où on lit davantage. Nous essayons donc de faire entrer dans les mœurs celte institution qui a effrayé tant de gens et qui me paraît, quant à moi, si innocente. Nos enfants en hériteront, ils diront ; « Que nos pères étaient sots, ils avaient peur du droit de réunion ! — Ingrats, leur dirons-nous, si nous n’avions pas commencé, si nous ne nous étions pas exposés aux railleries, aux attaques, nous ne vous aurions pas laissé cet héritage. » Us feront comme tous les enfants, ils jouiront de la fortune que nous leur aurons amassée et ils seront parfaitement ingrats.
Quant au progrès moral, c’est une des choses qu’on comprend le rnoins ; on suppose trop que la morale a été parfaite le premier jour du monde. Oui, le germe en est placé dans le cœur de l’homme comme le germe de toutes les vérités ; mais on ne peut améliorer cette morale qu’en travaillant sur soi-même; les exemples que je vous ai présentés en commençant le prouvent. Il y a un
effort constant de l’homme sur son propre cœur qui profite non-seulement à sa génération, mais aux générations qui viendront après lui.
lin exemple ; il n’y a pas cent ans, sous le règne de Louis XVI, qui est certainement le roi le plus bienfaisant qu’ait jamais eu la France, à l’Hôtel-Dieu de Paris, on plaçait deux malades dans un même lit, l’un à la tête, l'autre au pied, et quand l’un mourait dans la journée, l’autre restait auprès du cadavre. Cela se passait il y a moins d’un siècle et ne choquait personne ; aujourd’hui nous en sommes révolté . A qui doit-on l’amélioration qui s’est accomplie? Â des médecins, à des hommes qui ont protesté, qui ont fait ressortir ce qu’il y avait de cruel dans un état de choses que l’on considérait comme indifférent, alors qu’on se glorifiait de son humanité.
Ce n’était pas seulement le progrès moral, intellectuel, matériel que voyait Turgot, il voyait aussi le progrès politique ; il croyait qu’à mesure que l’esprit s’élève, on arrive à une intelligence plus juste des conditions du gouvernement. De même que dans la morale il voyait un progrès perpétuel et disait naïvement que les gens corrompus de son temps auraient été dans le siècle précédent des capucins, ce qui était peu flatteur pour les capucins, de même, pour la politique, il espérait que la liberté, l’égalité, la fraternité — ce sont des économistes qui ont mis ces mots en honneur — seraient un jour le bien commun de tous. C’est lui, ne l’oubliez pas, qui, comme ministre, demandait et établissait la liberté commerciale, la liberté du commerce des grains; c’est lui qui demandait qu’on affranchit la terre de la servitude qui pesait sur elle ; c’est lui qui voulait qu’une lueillcure éducation apprit à tous les hommes leurs droits et leurs devoirs ; c’est lui enfin qui demandait que, par des réformes int^’lligentes, on prit améliorer la con-
Pi
LE PROGRÈS. lis
dilion du pauvre, en faire un travailleur actif et indépendant.
Voilà la grande pensée qui a soutenu Turgot durant toute son existence. Si jamais homme a été animé do l’amour de l’humanité, si jamais ministre a vu clair dans l’avenir et a été capable de faire les réformes qui auraient évité la Révolution, cet homme c’est Turgot. Il avait trouvé dans Louis XVI le soutien dont un honnête homme a toujonrs besoin quand il est aux affaires. Malheureusement la faiblesse du roi l’abandonna au moment même où il venait d’émanciper l’industrie. Eh bien! telle est notre ingratitude, que nous, qui vivons de la pensée de Turgot, nous n’avons jamais rien fait pour lui. 11 y a peu de temps, un journal proposa d’élever une statue à Turgot. Je crois qu’il y eut douze souscripteurs. Si Turgot avait fait comme les Normands ses ancêtres, s’il avait eu un grand cheval et un grand sabre, s’il avait foulé aux pieds les populations, massacré les mères et les enfants, il y a longtemps qu’il aurait des statues aux quatre coins de la France. Mois, c’est un progrès que nous avons à faire, il nous faut apprendre à régler nos admirations ; il faut qu’un jour nous élevions un Panthéon où nous ferons une place sans doute aux hommes qui meurent pour leur pays; ceux-là méritent le respect et l’admiration de tous ; mais nous ferons une place et une grande place aussi à ceux qui se sont dévoués pour l’humanité, qui n’ont tué personne et qui non-seulement ont fait vivre les générations présentes, mais ont préparé le bien:être des générations à venir.
Turgot mourut à cinquante-quatre ans, laissant deux disciples, deux apôtres, qui se partagèrent le manteau du maître. L’un d’eux était Dupont de Nemours qui, dans sa Vie de Tiiryot, a montré toutes les améliorations économiques et sociales que voulait accomplir ce génie bien-
faisant ; l’autre était Condorcet, qui reçut, lui, en partage l’héritage philosophique et essaya de donner un corps à la pensée de Turgot.
Condorcet est une des figures les plus étranges du dix-huitième siècle et en même temps und des plus sympathiques. Sous un extérieur froid et sous des cheveux blanchis avant l’âge, il cachait une âme de feu; d’Alembert, qui le connaissait bien, l’appelait un volcan couvert de neige. Condorcet, l’ami de Turgot, était un de ces hommes qu’il n’est pas facile de faire plier. Membre de l’Académie des sciences, on le chargea de faire l’éloge du duc de la Vrilliére, il refusa de louer pu homme qui avait passé sa vie à signer des lettres de cachet. M. deMaurepas, le premier ministre, insista; Condorcet refusa une seconde fois, au risque de se perdre. Il était aussi ferme avec ses amis qu’avec ses ennemis, et en cela il avait plus de mérite. Un jour que Voltaire lui avait envoyé, pour la faire insérer dans je ne sais quel journal, une lettre où, dans un moment de mauvaise humeur, il mettait Montesquieu au-dessous de d’Aguesseau, Condorcet refusa cet étrange message, et Voltaire, qui avait toujours du bon sens quand il n’était plus en colère, le remercia.
Condorcet apporta dans la Révolution ses idées d’amélioration universelle, et, parmi ces idées, une de celles qu'il poursuivit avec le plus d’ardeur, c’est l’égalité des droits politiques pour les femmes. 11 a écrit là-dessus ce qu’on a dit de plus sensé, de plus raisonnable et, je crois, de plus éloquent. Il était l’ami des Girondins. Chargé par eux de faire une constitution, quand les Girondins tombèrent, il fut enveloppé dans leur poursuite. Malgi’é toute sa passion et toute son ardeur, c’était un homme si innocent qu’on avait voulu l’épargner; mais il eut le malheur de déplaire à un capucin du dix-huitième siècle.
LE PROGRÈS
ot, ce qu’il y a de plus triste à dire, à un capucin défroqué. Chabot le dénonça ; Condorcet fut voué à la proscription, c’est-à-dire à la mort. Il chercha un asile à Paris et se cacha chez une dame Yerney, dont le nom mérite d’être conservé à la postérité. Sans espoir, attendant la mort, il songea un instant à faire un mémoire justificatif de sa vie ; mais il écarta cette pensée ; il avait souffert pour la liberté, il laissait ses ouvrages derrière lui, il se dit que la postérité se chargerait de lui rendre justice. Mais il y avait une œuvre qu’il avait juré d’accomplir, c’était le livre que devait faire Turgot, le livre que la mort l’avait empêché de laisser à la postérité, et qui l’aurait placé peut-être au-dessus de Montesquieu. Condorcet voulut remplir le dernier vœu de son maître. Proscrit, il ne pensait qu’à une chose, c’est à tracer le tableau des progrès de l’esprit humain. 11 n’avait pas de livres, sa vie était menacée, il écrivit d’une main fiévreuse cette Esquisse qui est un ouvrage fort peu lu aujourd’hui, et qui cependant est très-digne d’attention, car c’est là qu’on retrouve, mêlée à la pensée de Condorcet, la pensée de Turgot.
Après avoir montré comment l'espèce humaine s’est élevée peu à peu, Condorcet, arrivé au dernier chapitre, étudie les progrès futurs de l’esprit humain. Avec une sérénité philosophique, ce proscrit raconte ce qu’il faudrait faire pour que l’espèce humaine jouit d’une meilleure condition. Et voici ce qu’en 1793 écrivait cet homme aujourd’hui trop oublié. Ce qui le frappait, c’était l’absence de liberté et d’égalité dans le monde. La liberté, il comptait sur son prochain triomphe; l’égalité, il cherchait comment elle pourrait s’établir. Il voyait que ce qui en France surtout sépare les hommes, c’est ce qu’il appelle l’inégalité de richesse, l’inégalité de condition, l’inégalité d’instruction. L’inégalité de richesse
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lui semblait un pliénomëne naturel, mais un phénomène qu’on pouvait resserrer en d’étroites limites, fl se plaignait avec raison que ce fût la loi qui favorisât l’inégalité : droit d’aînesse, substitutions, monopoles, agiotage, autant d’inventions humaines qui empêchaient le travail de réussir, qui faisaient une condition plus dure aux hommes qui voulaient s’élever. Au contraire, dans un pays où ces lois d’inégalité n’existeraient pas, où le travail serait plus facile, la propriété plus accessible, il se ferait un certain nivellement dans les richesses. On arriverait à éviter l’extrême opulence et l’extrême pauvreté.
Ce qu’il appelle l’inégalité de condition, c’est ce que nous appellerions l’inégalité du point de départ. Aujourd’hui, ce qui frappe les yeux, c’est que l’homme qui n’a que ses bras a grand’peine à s’élever, même quand il est instruit, même quand il a bonne volonté ; si la maladie l’atteint, elle le mine; si la mort le frappe, il laisse une veuve sans ressource et des orphelins abandonnésà la pitié publique. Ces problèmes que nous croyons avoir inventés et qui nous occupent aujourd’hui occupaient déjà Condorcet ; le remède qu’il a trouvé est celui qu’on préconise aujourd’hui, c’est l’assurance sur la vie, ce sont des établissements de crédit. Mais ce qui surtout inquiétait le philosophe, c’était l’inégalité d’instruction. 11 sentait que là est le grand problème de la démocratie, le problème qui a été résolu ou du moins qui est près d’être résolu en Amérique. 11 voyait que tant qu’il y aura des hommes incapables de reconnaître si on leur dit ou non la vérité, il y aura dans le monde des dupes et des intrigants. 11 cherchait s’il était possible de donner à tout un peuple une éducation suffisante pour mettre chacun en état de connaître ces vérités premières, vérités morales, vérités politiques, qui font que chaque homme est maître
LE PROGRÈS. ‘ 1i!)
de sa destinée. 11 disait : o H y a trois espèces de charlatans, ceux qui veulent nous enrichir, ceux qui veulent nous guérir et ceux qui veulent nous sauver. Les premiers nous prennent notre argent, les seconds notre santé et les troisièmes notre liberté. »
Peut-on élever toute une nation? Condorcet le croyait; l’exemple des États-Unis montre, en effet, qu’un peuple qui s’occupe sérieusement de l’éducation, et j’entends par là un peuple qui fait une révolution dans son budget, qui met le budget de la guerre à l’instruction publique et le budget de l’instruction publique à la guerre, l’exemple de l’Amérique, dis- je, est là pour prouver qu’avec de pareils sacrifices, en y associant toute une société, on peut résoudre ce problème, faire qu’il n’y ait plus ni trompés, ni trompeurs, ni trompettes, et que chacun puisse se dire égal et citoyen.
Au moment où Condorcet terminait ces pages, la loi des suspects de 1794 lui parvint. Il y avait huit mois qu’il était caché chez madame Verney. Cette loi lui apprit que quiconque cachait un proscrit était voué à la mort. Il voulut sortir, madame Verney l'arrêta, a Je suis hors la loi, » lui dit Condorcet. « Et moi, lui dit madame Verney, je ne suis pas hors de l’humanité. »
Dans ce combat de générosité, Condorcet s’échappa; vêtu d’une carmagnole, coiffé d’un mauvais bonnet, il courut chez un ami qui habitait la campagne. L’ami n’y était pas. Condorcet se cacha dans les carrières, puis au matin, mourant de faim, il entra à Clamart dans une auberge ; il demanda une omelette de six œufs. L’hôtesse regarda cet homme avec sa barbe longue, sa figure fatiguée, ses habits déchirés; elle lui demanda qui la payerait. Condorcet lira son portefeuille pour montrer (lu’il avait des assignats. C’était un portefeuille qui n’était pas celui d’un paysan. L’hôtesse le dénonça;
on l’arrêta. Il était si misérable, si épuisé, qu’un vigneron en eut pitié et prêta un cheval sur lequel on le jeta comme un sac. C’est dans cet équipage qu’on le mena à Bourg-la-Reine. On l’y enferma dans la salle de la mairie, le lendemain on le trouva mort. Cabanis et Loménie de Brienne, l’ancien ministre, avaient partagé avec lui un poison qui devait servir à Loménie de Brienne et à Condorcet.
Ainsi mourut à cinquante ans un homme qui n’avait jamais eu que des intentions droites, qui n’avait jamais pensé qu’à une chose, améliorer la condition de la France. Mais il avait cherché la mort. Il aurait pu échapper à la persécution en s’associant aux vainqueurs ; il avait refusé. Chez madame Yerney où il s’était caché, il avait fait des vers qu’on pourrait mettre en inscription sous son buste, le jour où l’on édifiera ce panthéon dont je parlais tout à l’heure.
Ils m’ont dit : Choisis d’ùtre oppresseur ou victime;
J’embrîissai le malheur et leur laissai le crime.
Après Condorcet, deux écrivains, dont le nom est resté cher à la France, ont relevé et repris l’idée du progrès. C’esI madame do Staël et Benjamin Constant, tous deux imbus des mêmes idées que Condorcet, tous deux convaincus aussi que le progrès ne peut se faire que par la liberté, tous deux, vous le savez, vivant dans un temps qui, en fait de progrès, ne connaissait que les progrès du canon. Tous deux, plutôt que d'abandonner leurs idées, acceptèrent l’exil et la proscription. C’est là que se conserva le feu sacré. C’est là que, sous l’Empire, vivaient ces doctrines de liberté qui devaient se réveiller en 1 814 et consoler la France. Tant qu’il y aura en France des hommes qui aimeront la liberté, ceux-là ne prononceront jamais qu’avec respect le nom de madame de
lÆ l'ROGHÈS.
Staël, véritable patriote, sincère amie du progrès. Si madame de Staël n’a pas laissé d’héritiers de son nom,, elle a du moins laissé des héritiers de son esprit; celui qui nous préside aujourd’hui est le petit-fds de madame de Staël. 11 peut trouver dans la famille dont il porte le nom plus d’un écusson justement glorieux, il a le bonheur d’avoir près de lui un père, grand caractère que la France entière honore et respecte; la France n’a pas oublié le jeune pair qui, en 1815, refusa de condamner le maréchal Ney, le patriote qui défendit constamment la liberté de la presse, le défenseur de la liberté des noirs qui n’a pas moins vaillamment combattu pour la liberté des blancs. Mais, quelque illustre que soit cette branche de son arbre généalogique, l’autre, où il n’y a qu’un nom, la tient en équilibre, car si jamais il y a eu un spectacle digne d’attention dans l'histoire, c’est Celui d’une femme, seule, abandonnée, n’ayarit que sa plume, tenant en échec Napoléon et le faisant trembler.
Madame de Staël et Benjamin Constant étaient des amis de la liberté ; ainsi l’étaient Condorcet et Turgot, ainsi le seront toujours les amis du progrès, et pourquoi cela? C’est que, comme le disait tout à l’heure fort justement notre honorable président, le progrès n’est, sous un autre nom, que la liberté en action.
L’homme ne reçoit pas sa perfection du dehors, l'individu ne se perfectionne qu’au dedans ; toutes ses facultés physiques, intellectuelles, morales, se développent par son libre effort. Tirer de soi tout ce que Dieu y a mis de force et de puissance, c’est se perfectionner; le progrès de la société, c’est le progrès de l’individu. Comment une armée avancerait-elle si les soldats restaient en arrière? La société, qu’exprime ce mot? Une collection d’individus; c’est le progrès du citoyen qui fait le progrès du pays. C’est ce qui doit donner du
DISCOüKS l'OPULAIRES. •
courage au plus humble d’entre nous, quand il défend une vérité, une liberté. Il en est de la civilisation comme de ces grands wagons qui sont sur les chemins de fer : quand une locomotive ne les traîne pas, c’est un certain nombre d’hommes d'équipe qui les poussent; c’est notre métier à chacun de nous; remplissons courageusement ce. rôle modeste. S’il y en a parmi nous qui sont des locomotives, tant mieux pour l’humanilé! En attendant, donnons notre coup d’épaule et laissons faire à Dieu.
Cette théorie du progrès rencontre encore quelques adversaires, et ces adversaires sont d’autant plus respectables qu’en général ils défendent un aspect de la vérité. Seulement ils ne s’aperçoivent pas qu’ici la vérité a trois faces ; ils n’en voient qu’une, celle du progrès matériel, et ils disent ; « Ayez le progrès de la richesse, et vous aurez le progrès do la corruption; c'est le luxe qui a perdu les empires, c’est le luxe qui perd les sociétés. »>En disant cela, assurément ils n’ont pas tort : il y a des sociétés qui ont péri par le luxe, qui ont péri par la débauche, mais est-ce que la richesse c’est cela? Qu’est-ce que le luxe? Je serais très-embarrassé de vous le définir, j’en ai vu vingt ou trente définitions, mais enfin, si je pouvais en essayer une, je dirais que c’est l’abus égoïste de la richesse. Ainsi, sans vouloir blesser personne, j’ai lu ce matin dans le journal qu’une charmante cantatrice, mademoiselle l’atli, débutant à Saint-Pétersbourg, toute la jeune noblesse russe lui a jeté aux pieds des bouquets de camélias, et qu’on a calculé qu’à quatre francs la fleur, il y en avait pour vingt mille francs. Je ne suis pas un puritain; je ne blâme point l'hommage rendu à une grande artiste, surtout quand elle est aussi justement considérée que mademoiselle Patti. Dans ma jeunesse, j’aurais eu le même
LK PROGRÈS
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enthousiasme, mais il se serait produit par des bravos et je n’aurais pas jeté des camélias à profusion ; il est vrai que cela m’eût été difficile. La culture des camélias a peut-être son importance en Russie; mais je crois qu’il y a dans ce pays une culture plus utile à faire. Quand il existe un peuple aussi misérable et aussi ignorant que le peuple russe, ne vaudrait-il pas mieux employer son argent à civiliser les pauvres mougiks qu’à jeter des camélias aux pieds d’une cantatrice, si admirable et si respectable qu’elle soit?
C’est par haine du luxe qu’on attaque la richesse, et c’est la même raison qui amène les attaques contre la propriété, attaques qui ne sont pas mieux fondées.
Ici, à cette tribune, on condamne, dit-on, la propriété ‘ ; on prétend que les riches causent la misère du pauvre. Est-il vrai que .la richesse soit la source de tous nos maux? Ceux qui critiquent la propriété veulentils la supprimer? Autrefois, quand on attaquait la propriété, on disait aux gens : « Retirez-vous du monde, allez dans un nionasière, et nourrissez-vous d’eau et de pain noir jusqu’à la fin de vos jours. » Aujourd’hui on veut détruire, non la propriété, mais les propriétaires, ce qui est fort différent. On s’imagine que si l’on arrivait à supprimer les propriétaires, on ferait la fortune de tous les citoyens. C’est une très-grande illusion. Les véritables économistes veulent aussi le bien-être général, mais en' respectant tous les droits. Ils veulent disséminer la richesse et la répandre, non pas en prenant à ceux qui possèdent, mais en créant de nouvelles richesses et en propageant l’instruction. Et comment peut-on répandre l’instruction? Avec de l’argent. Comment trouve-t-on le moyen de faciliter le crédit? Avec de l’argent. Ce maudit
* Dans les réunions publiques du samedi soir.
argent est chose nécessaire ; ceux qui veulent détruire la richesse ne s’aperçoivent pas que s’ils réussissaient, l’humanité retomberait dans la sauvagerie. La civilisation serait à recommencer.
A vrai dire, la richesse est bonne ou mauvaise suivant le bon ou le mauvais usage qu’on en fait; attaquer la richesse en elle-même, c’est donc une étrange erreur. Si demain on pouvait rendre tout le monde propriétaire, les choses assurément n’en iraient pas plus mal. Ce n’est donc pas la propriété qui est la cause de nos maux.
Quant au progrès intellectuel, on dit souvent : « Vous allez instruire le peuple, vous lui donnerez une demi- , instruction, et vous le perdrez. » 11 semblerait que ne rimi savwr donne le privilège de tout connaître et d’avoir toutes les vertus. Mais il y a longtemps que Mirabeau a dit : « Prenez garde ; vous qui voulez tenir le peuple dans l’ignorance, c’est vous qui êtes le plus menacés; ne voyez-vous pas avec quelle facilité d’une bête brute on fait une bête féroce ? »
L’instruction sans doute a ses défauts ; il est clair que si personne ne savait écrire, il n’y aurait pas de faussaires ; il est évident que le jour où tôut le monde saura lire, il n’y aura pas un assassin qui ne soit un homme instruit. Mais qu’est-ce donc que l’homme s’il ne connaît pas la vérité? Est-ce qu’on suppose qu’il y a je ne sais quel instinct qui nous conduit d’autant plus sûrement que nous sommes aveugles ; car, enfin, s’instruire, qu’est-ce, sinon ouvrir les yeux et voir les choses comme elles sont? Voyez ce qu’on nous propose; on nous dit:u Crevez-vous les yeux, vous y verrez parfaitement clair. » Vraiment, c’est un conseil difficile à accepter.
Quant au progrès moral, on dit souvent : « J’aime mieux que mon fils soit un honnête homme qu’un savant. J’ai connu des gens très-instruits, ils ont mal tourné. »
Di: ■ Td by Googli
I,E PROGRÈS
Quoi ! la conscience diminue-t-elle à mesure que la connaissance grandit? On s’imagine que, en consultant notre conscience, nous en recevons toujours une réponse infaillible. Sans doute notre conscience nous dit : « Fais ou ne fais pas ceci ; » mais cette conscience, si elle n’est pas éclairée, peut souvent nous conseiller des choses très-mauvaises. La conscience n’est pas la science. Les plus grands forfaits du monde ont été commis par de très-honnêtes gens qui ont écouté leur conscience ; la lumière leur manquait. Les guerres de religion ont été faites par des hommes qui étaient convaincus qu’au nom de la vérité ils avaient le droit de tuer leur prochain, et qu’ils accomplissaient la première loi de l’Évangile. Leur conscience était aveugle. On raconte que, lors du concile de Constance, quand Jean lluss était sur son bûcher, il vit une bonne femme qui apportait un fagot pour contribuer à brûler l’hérétique : elle écoutait sa conscience. Jean Huss lui pardonna ; élevant les yeux au ciel, il s’écria : O sancta simplicitas! Cette femme pouvait être une sainte ; mais, croyez-moi, s’il y a des saints ignorants, il n’y a jamais eu de sainte ignorance, et c’est l’ignorance qu’il faut chasser à tout prix.
Dans cette énumération des gens qui orit défendu le progrès, il serait injuste de ne pas citer un homme qui a donné à cette doctrine une grande popularité. C’est Saint-Simon qui a dit : « L’âgé d’or, qu’une aveugle croyance place au berceau du monde, n’est pas derrière nous, il est devant nous. » Mais Saint-Simon n’était ]>as l’inventeur de cetté doctrine, et déjà elle avait fait son chemin lorsqu’il a écrit.
Depuis trente ans on peut dire que la doctrine du progrès a fait de tels pas en avant, qu’aujourd'hui nous n’avons plus qu’une erreur à combattre, c’est cette erreur qu’on vous signalait tout à l’heure et qui fait du progrès
une loi fatale. Il semblerait que le progrès soit quelque chose comme un train de chemin de fer. Là, chacun, dans sa voiture, s’occupe à ce qui lui fait plaisir ; l’im joue, l’autre lit son journal, celui-ci ne fait rien, celui-là n’en pense pas davantage, et tout cela marche et avance, emporté vers le but commun. 11 n’en est pas ainsi dans les choses de la vie: nous n’avons pas une force qui nous traîne, il n’y a de progrès que celui que nous faisons nous-mêmes. Ce n’est pas la terre qui change, c’est nous.
Avant de finir, car je crains de vous fatiguer, je voudrais vous montrer comment cette notion du progrès a changé complètement la conception de la vie. Cette idée, aujourd’hui, mêlée à toutes nos actions, à toutes nos pensées, sans que nous en ayons conscience, donne un aspect nouveau à l’existence.
Avec la doctrine de la déchéance universelle, la vie a quelque chose de triste ; au contraire, avec la perspective du progrès, elle a quelque chose de riant et de consolant. Nous sommes d'autant plus heureux de vivre que nous sentons mieux que le progrès n’existe que par l’association, par la solidarité, qui nous unit les uns les autres. De là une différence très-sensible dans la philosophie, dans la poésie, dans la religion même, dans la théologie, veux-je dire, depuis que cette conception est entrée dans les esprits. Pour vous en faire juges, je vous demande la permission de vous citer un des plus beaux fragments de Bossuet, .le n’envisage pas les choses au point de vue théologique, mais au point de vue moral.
Dans un sermon prêché à Meaux, le jour de Pâques, Bossuet veut nous dire ce que c’est que la vie, et voici le portrait qu’il en fait :
« La vie humaine est semblable à un chemin. Dans « l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès
LE PROGRÈS