Discours pour la liberté
CAHIERS DE LA QUINZAINE paraissant vingt fois par an PARIS 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il suffit d'envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers de la deuxièm,e, de la troisième et de la quatrième série.
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Sur les dossiers et documents, sur les textes et commentaires publiés dans les trois premières séries des cahiers, se référer au
Sixième cahier de la quatrième série, cahier de courrier, courrier de Paris, inventaire des cahiers, en forme de catalogue, un cahier de y 2 pages, un franc
Nous publierons dans un cahier de la cinquième série le relevé sommaire des dossiers et documents, des textes et commentaires publiés dans la quatrième série de nos cahiers.
Un des événements les plus intéressants des récentes opérations politiques parlementaires est la remontée constante et graduelle, raisonnée, de M. Clemenceau. M. Clemenceau a été élu sénateur du Var le dimanche 6 avril igo2. Nous publions ci-après le texte officiel du discours prononcé par lui au Sénat dans la séance du mardi ly novembre dernier pour la défense des libertés communes contre les usurpations de VÉtat :
Sénat, session extraordinaire de 1908, compte rendu m extenso, neuvième séance, séance du mardi i y novembre.
— Journal ojjlciel du mercredi 18 novembre 1908 :
Présidence de M. Fallières, président
Suite de la première délibération : 1° sur la proposition de loi de M. Béraud et plusieurs de ses collègues, tendant à l'abrogation du chapitre premier du titre III de la loi du i5 mars 1800 sur l'enseignement ; 2° sur le projet de loi sur l'enseignement secondaire libre : M. le président. — Article 2, texte nouveau, à titre d'amendem.ent proposé par M. Louis Legrand : MM. Louis Legrand, Thé zard, rapporteur ; Chaumié, m,inistre de l'instruction publique et des beaux-arts.
— Retrait de V amendement par son auteur . — Articles de la commission : MM. de Lamarzelle, Clemenceau. — Renvoi de la suite de la discussion à la prochaine séance.
M. le président. — La parole est à M. Clemenceau.
M. Clemenceau. — Messieurs, cette longue et grave discussion aboutira-t-elle enfin à des résolutions de clarté? Je voudrais, pour ma part, y contribuer de mon modeste effort, d'autant plus obstinément que la confusion des idées, des partis, paraît plus g^randc. Un bulletin de liberté générale va se rencontrer avec le
bulletin d'hommes qui ne réclament la liberté que pour eux-mêmes. (Très bien ! très bien! à gauche. — Rumeurs à droite)
Je repousse l'omnipotence de l'État laïque parce que j'y vois une tyrannie; d'autres la repoussent parce que ce n'est pas leur tyrannie. (Très bien! à gauche)
Lorsque nous examinerons la question des garanties de la liberté, je me trouverai en désaccord absolu avec eux et j'aurai la joie de me retrouver avec mes amis.
M. de Laxnarzelle. — Nous avons souvent confondu nos votes ensemble dans notre jeunesse, monsieur Clemenceau.
M. Clemenceau. — Vous voyez que je n'hésite pas à les confondre de nouveau lorsque ma conscience l'ordonne. (Très bien! à droite)
M. l'amiral de Cuverville. — La liberté pour tous.
M. Clemenceau, s'adressant à la gauche. — Vous voulez, mes chers amis, enlever le pouvoir politique aux ennemis de la République : c'est quelque chose; ce n'est pas assez, parce que le pouvoir politique est éphémère et passe ; je veux encore enlever le pouvoir sur les âmes et je ne puis le faire que par la liberté, parce que l'âme ne se rend pas à la contrainte. (Très bien! à gauche)
Si la contrainte avait pu prévaloir, l'Église serait maîtresse du monde. Je prolile de la leçon.
Ma préoccupation ici, celle qui me guidera au cours de mes observations est unique; je veux préserver de toute atteinte dans la République l'idéal républicain de
libération humaine; je veux montrer que la défense républicaine ne peut marcher de pair qu'avec le maintien intégral, le développement du droit républicain.
Messieurs, définissons les termes. Dans l'enseignement, comme dans toutes les autres parties de la construction politique tout dérive de deux principes primordiaux : l'autorité et la liberté. Ce sont les mêmes mots, ce sont deux conceptions absolument différentes et absolument contraires dans la monarchie et dans la République.
Dans la monarchie, l'autorité vient d'en haut; c'est une délégation du pouvoir divin; la liberté, je serais bien embarrassé de la définir ; elle n'existe pas ; mettons que, de temps à autre, le souverain peut avoir des accès de tolérance.
Dans la République, la liberté c'est le droit commun de chacun; et l'autorité, — et ici je me tourne du côté de mes amis, — ne peut être que la garantie de la liberté de chacun. (Très bien! à gauche)
Seulement, il se produit une circonstance qui modifie quelque peu la position de chacun.
Les républicains ont renversé la monarchie au nom de la liberté. Puis, maîtres de l'autorité, ils ont éprouvé ([uelque peine à se dessaisir d'une puissance qui n'a pu sauver la monarchie. •
Et, d'autre part, des monarchistes qui n'avaient jamais accordé la liberté, ne pouvaient faire autrement que de la réclamer dans l'opposition. De là une interversion des rôles, et c'est précisément ce qui m'amène à expliquer à mes collègues comment, tout à l'heure, mon bulletin va se trouver confondu, pour un très court instant, avec ceux de la droite.
Georges Clemenceau
Malgré la grande tentation de ne pas se dessaisir ou de se dessaisir dans la moindre mesure possible de cette autorité que notre parti détenait, nous avons cependant accordé des libertés que, jusqu'ici, ce pays n'avait jamais connues. (Légères rumeurs à droite)
Ne protestez pas !
Nous avons donné la liberté de la presse telle qu'aucun régime en France ne l'a connue ; nous avons donné la liberté de réunion telle qu'aucune forme de gouvernement en France n'aurait jamais pu vivre sous un pareil régime; et nous sommes en train d'établir, malgré vous, (Vorateur désigne la droite) la liberté de conscience, en libérant ce pays du joug de l'Église catholique. (Très bien! très bien! à gauche)
Quand nous avons donné ces libertés, qu'est-il arrivé? Nous avons confondu nos bulletins avec ceux de la droite, et cela au nom de la liberté, qu'elle nous aurait refusée si les rôles avaient été intervertis. En toutes circonstances, mon bulletin a répondu à l'appel de ceux de nos collègues qui demandent la liberté.
Aujourd'hui, mon bulletin, même si je ne suis suivi d'aucun de mes amis, se confondra de nouveau avec ceux de la droite, pour la même grande cause de la liberté républicaine.
Non pas que je prétende faire une faveur à mes adversaires, mais je prétends que la République doit donner le même droit à tous, sans distinction d'idées ni de partis. Il n'y a pas de grâce, il n'y a pas de faveur, de privilège dans la République : il y a le droit, et nous devons concéder le même droit à tous! (Très bien! sur divers bancs)
Messieurs, l'erreur fondamentale de ce débat, à mon
sens, c'est que les républicains sont convaincus que la loi Falloux a été une loi de liberté, et ils se disent : la liberté n'a pas été favorable aux républicains ; elle a été favorable aux ennemis de la République.
Mes chers collègues, la loi Falloux a été une loi de réaction politique et sociale, sous la direction de l'Église, ayant pour instruments toutes les corporations dépendant de l'Église.
Ce fut une loi dont la cause originelle est bien facile à découvrir. Vous savez tous que l'apparition du socialisme a rejeté brusquement toute la bourgeoisie libérale française, à un certain moment, dans les bras de l'Église pour organiser la défense sociale de ses intérêts de classe.
Si vous vouliez me permettre de vous donner brièvement lecture de quelques paroles qui ont été prononcées au cours de la discussion, vous verriez tout de suite quel fut le caractère de cette loi.
La réalité, c'est que la loi de i85o n'a pas accordé la liberté** à des hommes, comme le fait la doctrine républicaine, mais à des corporations de servitude romaine qui annihilent l'homme, qui le suppriment pour la domination.
Vous citerai-je les paroles de Barthélemy-Saint- Hilaire disant : « Ce n'est pas la liberté qu'on nous demande, ce n'est pas la liberté d'enseignement, c'est la liberté d'être les maîtres. »
Et Montalembert : « J'ai fait vingt ans la guerre à l'Université. » Il se vante d'avoir « voté la loi contre les instituteurs primaires », il cite M. de Broglie disant: « C'est le baccalauréat qui produit les révolutionnaires. »
Georges Clemenceau
Et Montalembert : c< Qui défend l'ordre? C'est le curé ; » — c'est là le fond de la question. — « Il représente l'ordre moral. »
Il ajoute : « Il faut choisir entre le socialisme et le catéchisme. » 11 blâme les pères qui déclassent leurs enfants. Il a été dénoncé à Pie IX comme trahissant la cause de destruction intégrale de tout enseignement non clérical. Il s'en excuse, il s'en est tenu à ce qu'il réclame par « esprit de conciliation ». Il avait dit : « L'Eglise sera reine ou ne sera rien. »
Si tel était l'esprit des auteurs de la loi Falloux, tout s'explique dans cet ensemble.
On supprime les grades, c'est contraire à la liberté. On donne pour base à l'enseignement, l'ignorance ; on réduit le programme primaire après d'éloquents anathèmes à l'astronomie, coupable de désaccords avec la Bible; on abroge l'ordonnance de Charles X qui, en 1828, interdisait l'enseignement aux congrégations non autorisées.
Je n'ai pas à vous dire qu'on livre les conseils académiques, le conseil supérieur aux prêtres et à leur clientèle. Ai-je besoin de vous apprendre que ces conseils, dans les mains du clergé, font la guerre aux instituteurs républicains, qu'on ferme les établissements indépendants de l'Eglise, qu'on supprime le cours de Michelet au Collège de France? Véritablement ce sont des faits qu'il est inutile de vous rappeler, vous les connaissez. Mais ils sont très importants pour ma démonstration, car je prétends que vous ne vous trouvez pas seulement en face d'un problème scolaire, mais que vous êtes en face d'un problème politique dont le problème scolaire n'est qu'une partie à résoudre
dans le même esprit que l'ensemble. (Assentiment à gauche)
Comment la lutte continua, après la République proclamée, nous le savons tous.
En 1875, la majorité cléricale de l'Assemblée nationale poursuivait l'œuvre de la loi Falloux par sa loi sur l'enseignement supérieur ; et, quand la République reprit l'avantage, Jules Ferry proposait aux Chambres le vote de l'article 7, qui n'était pas autre chose, — combien modeste était l'ambition des républicains! — que l'ordonnance de Charles X, de 1828, déclarant que les congrégations non autorisées ne pourraient pas enseigner. Charles X, sous le masque de Jules Ferry, fut jugé trop libéral encore par l'honorable M. Ribot, qui combattit l'article 7.
Si je mentionne ce nom, c'est pour que, dans la confusion des idées présentes, il soit bien entendu que la doctrine de la liberté que je viens défendre, si elle n'est pas celle de M. de Lamarzelle, n'est pas davantage celle de M. Ribot.
Et, pour montrer dans quelle direction s'exerçaient tous ces efforts des deux côtés, je veux vous lire une phrase, une seule, d'un homme singulièrement qualifié pour prononcer en la matière, l'honorable M. Lucien Brun, qui occupait une position éminente dans la principale université catholique de France.
Dans son Introduction au droit, il posait admirablement la question qui revient éternellement devant nous : « Introduction à l'étude du droit. — La puissance spirituelle est supérieure à la puissance temporelle ; en cas de conflit entre les deux, le jugement appartient au pouvoir spirituel. »
Georges Clemenceau
Voilà la question de fond ; on parle de ce que l'on veut ou de ce que l'on ne veut pas enseigner dans les écoles. La question de principe entre nous est de savoir à qui appartient le pouvoir social et s'il doit se faire une division de puissance spirituelle et temporelle.
Quant à moi, j'estime, avec M. Brun, que, s'il y a une distinction à faire entre les deux puissances, il est certain que la puissance spirituelle doit l'emporter sur la puissance temporelle. Mais ce n'est pas ainsi que j'accepte la question et, ici, j'ai le regret de me trouver l'antagoniste très résolu et déterminé de mon honorable collègue et ami M. Lintilhac.
M. Lintilhac nous propose de transférer la puissance spirituelle du pape à l'État, du pape infaillible, immuable, à l'État faillible et changeant. C'est un catholicisme civil, laïque, avec un clergé universitaire. (Rires)
M. Lintilhac. — J'ai dit qu'il fallait profiter de l'expérience sociale.
M. Clemenceau. — Messieurs, c'est Aristote qui le veut ainsi. (Hilarité générale)
M. Lintilhac. — C'est l'État républicain !
M. Clemenceau. — Vous nous avez apporté ici une phrase, qui doit être lue de nouveau à la tribune comme le fondement de votre opinion ; c'est la phrase suivante d' Aristote :
ce L'éducation doit être unique et identique pour tous. Il faut bien se garder de croire qu'un citoyen s'appartienne à soi-même, tous appartiennent à l'État.» (Rires)
M. le comte de Goulaine. — C'est admirable î
M. Clemenceau. — Messieurs, vous savez que cette citation nous a été apportée sous forme de rébus et qu'on nous a invités à en deviner l'auteur. Au moment où M. Lintilhac a dénoncé Aristote, j'allais dire : « Ignace de Loyola ». (Nouvelle hilarité)
Car vous avez bien retrouvé là ieperinde ac cadaver ; c'est bien la doctrine de l'absorption totale, sans réserve et complète, de l'individu dans la corporation. C'est l'idéal de la congrégation que vous reprenez à votre compte.
Il y a un personnage légendaire que je me reprocherais de nommer à cette tribune, qui, pour éviter la pluie, se jette dans la rivière. (Rires) Pour éviter la congrégation, nous faisons de la France une immense congrégation. (Très bien ! très bien !)
M. de Lamarzelle. — Et une congrégation obligatoire.
M. Clemenceau. — C'est le mot d'ordre de la République prochaine.
Messieurs, vous avez bien remarqué cette phrase : « Tous les hommes appartiennent à l'Etat. »
On avait commencé par nous dire : « Les enfants sont la^ropriété de l'Etat. » La pente est dangereuse. Il y a trois ordres d'enseignement. Les libéraux du monopole ne demandaient le monopole que pour l'enseignement primaire ; et puis, quand il s'est agi de savoir où conmi(3ncerait la liberté de l'homme et où finirait l'annihilation de l'enfant, les hommes de logique ont demandé qu'on leur concédât encore l'enseignement secondaire. Enfin, M. Lintilhac, logique jusqu'au bout, exige le monopole de l'enseignement supérieur, c'est-à-
Georges Clemenceau
dire que vous enverrez à l'armée, à l'ennemi, des hommes de vingt ans qui, lorsqu'ils auront quitté les drapeaux, reviendront pour achever leur éducation. Et M. Lintilhac, à cette heure-là même, lorsqu'ils auront couru le risque de mourir pour la patrie, ne leur concédera pas encore la liberté de savoir. (Très bien ! très bien !)
Eh bien ! messieurs, je ne puis pas être de cette doctrine où l'abstraction État devient le Moloch insatiable en qui toute vertu, on nous l'a dit expressément, est de s'abîmer pour jamais. C'est un saut de deux mille ans en arrière.
Nous avons fait la Révolution française. Nos pères ont cru que c'était pour s'affranchir ; pas du tout, c'était pour changer de maître.
Ah ! c'est la tendance universelle de ceux qui trouvent plus facile de détruire l'idole que de supprimer en eux l'esprit de superstition. (Très bien ! très bien ! sur un grand nombre de bancs)
Quand Brutus a tué César, une voix sort de la foule : « Il faut faire Brutus César ! »
Oui ! nous avons guillotiné le roi, vive l'Etat-roi ! Nous avons détrôné le pape, vive l'État-pape ! Nous chassons Dieu, comme disent ces messieurs de la droite, vive l'État-Dieu !
Messieurs, je ne suis pas de cette monarchie, je ne suis pas de ce pontificat. (Très bien ! très bien f)
L'État, je le connais : il a une longue histoire, toute de meurtre et de sang. Tous les crimes qui se sont accomplis dans le monde, les massacres, les guerres, les manquements à la foi jurée, les bûchers, les supplices, les tortures, tout a été justifié par l'intérêt de
l'État, par la raison d'État. (Assentiment sur divers bancs)
L'État a une longue histoire ; elle est toute de sang.
Je ne dirai pas, par principe républicain, qu'il y a eu de bons rois, — cela ferait trop plaisir à ces messieurs de la droite, (Rires) — mais cependant je dirai qu'il y a eu des rois bons.
M. Victor Leydet. — L'exception confirme la règle.
M. Clemenceau. — Il y a eu des papes religieux; (Nouveaux rires) il se peut qu'il y en ait eu qui se soient essayés à la tolérance. L'État est de sa nature implacable, il n'a pas d'àme, il n'a pas d'entrailles, il est sourd au cri de la pitié; on n'émeut pas l'Etat, on ne peut pas l'apitoyer.
Parce que je suis l'ennemi du roi, de l'empereur et du pape, je suis l'ennemi de l'État omnipotent, souverain maître de l'humanité.
En vérité, croyez-vous que j'aie quitté la monarchie, que j'aie renoncé à cette antique providence qui tient les clefs de l'enfer et du paradis, à l'évangile de douceur et de charité qui fut proclamé sur la montagne, pour adorer le monstre Etat tout dégouttant de sang humain, qui est responsable de toutes les abominations dont a gémi et dont gémit encore l'humanité ?
Non, je ne le peux pas.
Hier ne nous disait-on pas que l'État était supérieur à la justice ? Je ne suis pas le sujet de cet Etat ; et si vous regardez les chrétiens, les catholiques, quelle leçon pour vous !
Georges Clemenceau
Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi et comment les chrétiens, qui furent une liberté dans le cirque, en étaient arrivés à traduire le précepte : « Aimez-vous les uns les autres » par des supplices, par des massacres, par des bûchers ?
La question est intéressante, messieurs, parce qu'elle est pleine d'enseignements pour vous à cette heure.
Eh bien, je vais vous le dire. C'est qu'ils ont été victimes de la même illusion que vous : ils ont voulu être l'Etat. (Très bien! très bien!) Le christianisme était une chose admirable, un des plus beaux élans qu'on ait vus dans le monde, jusqu'au jour où les chrétiens ont cru trouver dans l'Etat une force pour leur propagande. Ce jour-là le christianisme a sombré, il n'a plus été qu'une corporation de domination par le fer et le feu : il a été la pire tyrannie que le monde ait connue, et aujourd'hui, bien que murmurant encore les paroles qui leur viennent de la tradition, les catholiques n'aspirent à rien qu'à reconquérir le pouvoir politique pour refuser les libertés qu'ils nous demandent aujourd'hui, c'est-à-dire pour continuer contre vous l'oppression d'autrefois. (Protestations à droite. — Applaudissements à Vextrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche)
Eh bien, M. Lintilhac n'a pas vu cela. (Hilarité générale et applaudissements)
M. Lintilhac. — Il ne faut pas me faire dire ce que je n'ai pas dit.
Pourquoi accabler l'Etat idéal démocratique de demain avec les crimes de l'Etat d'hier dont j'ai horreur autant que vous? C'est une solidarité que je repousse et que je n'ai jamais établie.
M. Clemenceau. — On peut toujours repousser toute solidarité avec le passé, mais je vous assure, mon cher collègue, qu'il ne dépend nullement de vous, de moi ni de personne ici, de dire ce que sera l'Etat de demain. (Très bien!)
M. Lintilhac. — Ce sera notre vertu de le faire bon. (Bruit)
M. Clemenceau. — Mais cela ne dépendra pas toujours de vous. Vous n'en aurez pas le pouvoir, et que pèsent les intentions? Ceci n'est d'ailleurs pas un dialogue, et je vous prie de me laisser continuer. Vous connaissez mes sentiments pour votre personne, mais je ne puis admettre votre thèse et j'ai bien le droit, je pense, de la contredire; vous n'avez pas encore le monol)ole de la leçon... (Vifs applaudissements)
M. Lintilhac. — Cependant, je ne peux pas me laisser prêter comme opinion ce que je n ai pas dit.
M. Clemenceau. — Je n'ai cité aucune parole de vous. Je montre l'aboutissant de votre thèse.
Dans tous les cas, laissez-moi parler; vous me répondrez, si vous voulez, quand j'aurai fini.
J'ai dit que la charité de l'évangile s'était traduite en violences sanglantes et j'ajoute qu'il en fut ainsi d'abord de notre belle devise révolutionnaire. Notre œuvre est aujourd'hui d'en faire la réalisation pacifique. Prenons garde qu'en cherchant cette réalisation dans l'omnipotence de l'Etat, nous n'aboutissions aux violences qu'a toujours produites cette omnipotence. C'est ce que M. Lintilhac n'a pas compris, à mon très grand regret.
Georges Clemenceau
Messieurs, il y a, dans une vieille chanson de mon pa} s, un paysan qui revient de Paris et qui raconte ses impressions. II n'a pas pu voir la ville, les maisons l'en ont empêché. (Rires)
Eh bien, il est arrivé à mon honorable collègue le phénomène inverse. (Nouveaux rires) L'État l'a empêché de voir les citoyens, la forêt l'a empêché de voir les arbres et, de fait, l'homme fut ignoré de toute l'antiquité, qui l'absorba dans la cité. Il fallut la Révolution française pour le découvrir et lui donner ses droits. C'est même ce qui nous oblige aujourd'hui à savoir que dans l'État il n'y a qu'une réalité, vivante, concrète, avec laquelle vous soyez tenu de procéder : l'homme, que nous voulons libre et juste. (Très bien! très bien!)
L'État que vous invoquez, je l'invoque avec vous, mais comme garantie suprême du développement humain par la justice et par le droit.
J'entends bien : vous rêvez l'État idéal. Ainsi Platon, ainsi Aristote, ainsi Thomas Morus, ainsi d'autres rêveurs. Vous rêvez l'État idéal ! Cet État, dans les livres, vous le faites aussi beau qu'il peut vous plaire ; mais nous sommes ici des hommes faibles, changeants , aux prises avec la réalité.
Croyez-vous que je n'aie jamais changé dans ma vie? Ce serait le plus grand mal que je pusse dire de moimême. (Très bien ! à gauche)
Et vous cherchez un dogme ! L'Église possède son dogme ; elle sait très bien pourquoi il lui faut le monopole de l'enseignement. M. Lucien Brun vous l'a dit tout à l'heure. Elle a son dogme à elle, il est écrit, il lui est venu du ciel ; elle veut le propager parmi nous, l'imposer aux hommes récalcitrants! Mais nous, où est notre
dogme? Que suis-je en mesure d'imposer comme vérité absolue à qui que ce soit ici? Je suis très fort si je puis convaincre, mais je suis déplorablement faible si je veux imposer, puisque je ne dispose pas des foudres de la providence.
Où est votre dogme ? Vous ne pouvez pas me répondre, parce que vous n'en avez pas, parce que vous ne pouvez pas en avoir ! Enfin, dans cet enseignement, il faudra bien que le professeur en chaire dise quelque chose. Il faudra bien qu'il prenne parti. Il faudra bien qu'il dise s'il approuve ou s'il blâme. Quand il arrivera à l'histoire de Tibère et quand il lui faudra raconter certain drame de Judée, quelle opinion aura-t-il ? Que dira-t-il? Est-ce que Jésus-Christ Sera Dieu ou homme seulement ?
Et quand on en viendra à ce grand phénomène du christianisme, qui encombre l'histoire, qui a été et est encore aujourd'hui au premier plan des pensées et des actes de la civilisation, comment le qualitiera-t-il ? Quelle opinion en donnera-t-il à ses élèves ?
M. Grémieux. — Mon cher collègue, avec ce systèmelà, vous allez jusqu'à nier le contrôle de l'État.
M. Clemenceau. — Mon cher collègue, je ne nie pas du tout le contrôle de l'État. Je montre que le monopole, dont vous êtes un partisan résolu, conduit à l'obligation d'avoir un dogme ; et ce dogme, je vous défie de le formuler.
Vous ne le formulerez pas ; c'est impossible. Et pour ne i)as me borner à une assertion, je prends un ou deux grands phénomènes historiques, et je vous montre l'im-
Georges Clemenceau
possibilité où vous êtes de prendre parti dans cet enseignement dont vous réclamez le monopole.
Quedirez-vous, je vous le demande, du catholicisme? Comment le jugerez-vous ? Quelle sera la formule qu'il faudra admettre pour être un bon élève, et être reçu aux examens avec des boules blanches dans un de ces collèges dont vous aurez le monopole ?
Et quand la Réforme arrivera, quand Luther se lèvera, comment jugerez-vous, après tous les hérésiarques qui sont morts sur le bûcher, l'hérésiarque réformateur qui les continue et leur donne une victoire ?
Vous ne pouvez pas ne pas en parler. Il faudra bien avoir une doctrine là-dessus, dire s'ils ont eu tort ou raison, si l'Église a bien fait de brûler Jean Huss ou si vous l'en blâmez.
Oui, quand vous aurez à parler de cette grande époque de la Réforme, comment ferez-vous ? Quel concile, — pardonnez-moi le mot, — quel concile de pions sera chargé de donner la formule infaillible d'un jour? (Rires approbatifs sur un grand nombre de bancs)
M. Charles Riou. — Ce sera le conseil des ministres.
M. Clemenceau. — Et quel moyen avez-vous de l'imposer ? Ah ! avant la Révolution française, la partie était belle pour les dominateurs ; on avait la seule puissance qu'il y eût dans le monde ; mais cette puissance, nos pères l'ont prise, l'ont broyée, l'ont réduite en poussière et l'ont jetée en liberté sur l'humanité tout entière ! Et c'est maintenant que vous cherchez à en rassembler quelques fragments épars pour en faire un minuscule bloc d'autorité contre lequel
donneront d'ensemble toutes les libertés que vous avez réalisées.
Folie ! (Murmures à V extrême gauche)
11 n'y a pas de plus grande erreur, il n'y a pas de plus grande faute.
Oui, vous protestez, vous dites : ce n'est pas ce que nous voulons faire I Qu'est-ce que le monopole, sinon cela, puisque vous avez certaines choses à enseigner, que vous voulez enseigner et que vous ne permettez pas d'en enseigner d'autres? Vos intentions sont bonnes : je vous montre où vos actes conduiraient. L'entreprise de contrainte est un terrible engrenage. Vous ne sauriez dire vous-mêmes où vous pourrez vous arrêter, et vous vous lancez dans cette aventure sans issue ^i^and vous n'avez même pas pu appliquer votre très modeste loi d'obligation ! Vous avez fait l'instruction obligatoire et vous n'avez pas pu l'appliquer.
Tous les ans on constate qu'un nombre très grand des conscrits qui arrivent sous les drapeaux ne savent même pas lire !
Un sénateur. — C'est vrai !
M. Clemenceau. — L'autre jour, j'entendais un de mes bons amis de ce côté-ci de l'Assemblée (Vorateur désigne la gauche) dire : Nous ne sommes pas bien révolutionnaires, nous ne demandons que le retour à la loi de 1808 ! (Sourires)
Oh non ! vous n'êtes pas bien révolutionnaires î Je vous trouve même assez réactionnaires ! (Rires)
La loi de 1808, c'est la loi de Napoléon ; c'est la loi du temps où Napoléon prononçait la parole qu'a si
Georges Clemenceau
opportunément rappelée M. Béraud : « Il n'y a rien que je ne puisse faire avec mes gendarmes et mes prêtres! »
Remplacez le mot « prêlres » par le mot « instituteurs » (Mouvements divers) et vous aurez l'idée de derrière la tête des partisans du monopole.
Messieurs, si vous {^uviez réussir, vous mettriez aux mains du suffrage universel, aux mains des majorités changeantes qui se succèdent dans les Assemblées, l'instrument de réaction le plus formidable qui ait encore été vu dans le monde, car la responsabilité en serait insaisissable, dispersée dans la foule anonyme.
Nous savons tous que le suffrage universel, instrument d'émancipation, n'a pas eu des débuts qu'on puisse qualifier de libérateurs. Qu'en serait-il d'un instrument qui ne peut servir qu'à une réaction effrénée aux mains d'une foule irresponsable !
C'est que tout se tient dans le monde. Il ne suffît pas d'employer le mot bloc, il faut le comprendre.
Napoléon avait une certaine suite dans les idées, quoi qu'on en dise. (Hilarité générale) Lui partout; la liberté nulle part. Où était la liberté de la presse dans ce temps-là? Où était la liberté de réunion ? Où était la liberté de conscience ?
L'Eglise avait été achetée par le Concordat, par la reconnaissance des frères de la doctrine chrétienne ; c'était contre l'idéologie, contre les républicains que se faisait le monopole.
Et la roue a tourné et vous voilà maîtres du pouvoir.
Il y a trente ans que vous êtes les maîtres, et, sous le régime de cette loi mauvaise, vos majorités ont toujours été en croissant ; un monarchiste, l'autre jour, vous disait : a Nous sommes trente dans cette Assem-
blée. » Vous l'avez donnée, cette liberté de la presse, dont Napoléon a eu peur, et vous êtes en train de donner, — vous la donnerez bientôt, j'en ai l'espérance, — la liberté de conscience.
Et vous voulez, dans cet édifice de libertés que vous êtes en train de construire, introduire tout à coup la partie d'autorité la plus violente, la plus arbitraire, la plus choquante pour toutes les consciences et pour tous les temps ! (Vive approbation sur divers bancs) Gela n'est pas possible. Vous pouvez le faire, on peut tout faire, surtout on peut toujours commettre une erreur ; le peuple est faillible aussi ; nous n'avons pas remplacé le pape par le peuple, et nous sommes tous faillibles.
Mais, lorsque nous nous sommes orientés vers la libération des hommes, des intelligences, nous n'avons pas le droit tout à coup de reculer épouvantés devant notre œuvre, et d'en appeler, comme des enfants qui ont peur, à une autorité protectrice dont nous serions les premières victimes. (Très bien ! très bien !)
Non ; nous avons fait confiance à la liberté, et nous devons continuer à lui faire confiance.
J'entends bien que ma parole n'a pas ici toute l'autorité qu'il faudrait pour faire réiîéchir quelques-uns de mes meilleurs amis. Cependant, dans la discussion même de cette loi Falloux, la bonne parole a été dite particulièrement par un homme que vous honorez tous, parole que je veux vous rappeler, parce qu'elle est de nature à vous faire hésiter tout au moins. Edgar Quinet, combattant la loi Falloux, disait : « On ne force pas le principe d'une société; lorsque la législation d'un peuple est conçue dans un esprit, on ne peut pas, impunément, mettre une loi particulière en contradiction avec les
GeoT'ges Clemenceau
autres ; ce serait arracher la pierre de fondation de la société pour s'en faire une arme d'occasion. »
Voilà la meilleure définition que Ton puisse donner du monopole et de la loi Thézard ; c'est une pierre que vous arrachez de la fondation républicaine pour vous en faire une arme d'occasion, sans calculer le dommage fait à rédiûce de la liberté ! La vérité, c'est que l'Église est un bloc d'autorité divine, que la monarchie est un amalgame d'autorité divine et d'autorité humaine, et que l'esprit humain, toujours croissant, a élargi la fissure entre ce qui est divin et ce qui est humain. Et pour vous, — que vous le vouliez ou non, — môme si vous deviez, à l'unanimité, renier votre principe ce soir, vous êtes un bloc de puissances libératrices qui devez un jour déterminer la justice par le développement de l'individu, sous la garantie de l'État ; sinon vous n'êtes rien que des esclaves révoltés qui voulez déplacer la tyrannie au lieu de l'éliminer. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs)
Le progrès ne peut pas résider dans une abstraction. Vous ne le trouverez tangible que dans l'individu : c'est l'homme qui est la mesure des progrès accomplis.
Le progrès est dans l'accroissement de son action libérée à mesure que la discipline qu'il peut s'imposer à lui-même lui permet d'en faire un usage plus équitable et plus utile pour ses concitoyens.
Autrement vous n'auriez fait que changer de maîtres : passer du joug de la personnalité royale au joug de l'impersonnalité de la foule et des majorités ; joug de pontificat, joug de roi, joug de majorité, joug toujours !
Si nous voulons nous délivrer nous-mêmes, il faut délivrer tout le monde.
C'est ainsi que l'avaient compris nos pères. J'ai cherché, moi aussi, quels pouvaient être les ancêtres de M. Lintilhac. (Hilarité)
M. Dominique Delahaye. — C'est Aristote !
M. Clemenceau. — Je n'en ai pas trouvé en dehors d'Aristote, ce qui n'est pas un titre suffisant pour des républicains.
La Révolution s'est prononcée sur la question de la liberté de l'enseignement. Elle a dit, à deux reprises : « L'enseignement est libre. »
M. Delpech. — Il n'y avait plus de congrégations !
M. Clemenceau. — Si vous voulez me laisser parler, vous verrez tout à l'heure ce que j'entends faire des congrégations.
Elle a dit : l'enseignement est libre. Et lorsque mon ami Leydet, tout à l'heure, objectait : « Il y avait le certificat de civisme », la réponse est, en vérité, trop facile.
La Révolution avait dit aussi, avait écrit sur les murailles : « Liberté, égalité, fraternité », et elle lui avait donné, par un reste d'éducation autoritaire catholique, le commentaire de la guillotine.
Il n'en est pas moins vrai que la Révolution française est le plus grand mouvement d'émancipation qui se soit produit dans le monde.
Ne regardez pas aux actes ; c'est une mêlée, c'est une bataille ; regardez aux idées qui ont universellement germé depuis lors et vous verrez que, sur la question d'enseignement comme sur le reste, la doctrine de
Georges Clemenceau
liberté a été formulée d'une façon éclatante : « L'enseignement est libre. »
Je ne parle pas de la Constitution de i83o et de la Constitution de 1848 qui l'a suivie. Toutes deux ont fait appel à la liberté d'enseignement, mais lorsque M. Béraud vous a cité les noms des hommes qui avaient combattu la loi Falloux, qui étaient tous de nos amis, les républicains Pascal Duprat, Crémieux, quand il nous a dit : Ces hommes se sont prononcés contre la loi Falloux, il a oublié de nous dire que tous, sans une seule exception, se sont prononcés pour la liberté d'enseignement, — je ne veux pas encombrer mon discours de citations ; je les ai là, il est inutile d'apporter la preuve puisque le fait ne peut pas être contesté, — tous ont été unanimes ; on n'a pas trouvé un seul républicain partisan du monopole, tous ont parlé en faveur de la liberté, jusqu'à ce « bon Ledru-Rollin », comme on dit, dont l'opinion ne me paraît point négligeable.
Je sais que la question a pris un aspect différent, d'après la forme que lui a donnée une fraction nouvelle du parti républicain : le parti socialiste, dont je ne parlerai qu'avec respect, parce que sa cause est grande, parce que ses revendications de justice sont nobles et qu'aucun homme ne peut s'en désintéresser. Je distinguerai la critique socialiste de la construction socialiste. La critique socialiste est nécessaire dans la République ; elle dénonce des iniquités intolérables que tous les républicains doivent réprouver.
Pour ce qui est de la construction d'avenir, lointain encore, sans doute, puisque le groupe socialiste, nombreux dans les Chambres, ne nous a pas encore présenté un projet de loi constituant, par exemple, la
propriété sur de nouvelles bases ; pour ce qui est de cette construction, dis-je, je ne puis guère la considérer, jusqu'à nouvel ordre, que comme une prophétie intéressante, qui peut suggérer des réflexions utiles, qui peut nous mettre sur la voie de réformes heureuses, mais que je dois écarter, pour le moment, de cette discussion.
Messieurs, le parti socialiste est aussi un parti élaliste ; il ne dit pas « l'État », il dit « la collectivité », mais^'est toujours la même religion.
Le parti socialiste invoque le secours de l'État pour déterminer une plus grande somme de justice. En cela, dans un très grand nombre de cas, dans la plupart de ceux qui ont été évoqués jusqu'ici, je suis avec lui et je lui apporte le concours de ma parole et de mon vote ; mais lorsqu'il s'élance dans l'avenir, lorsqu'il entend dès à présent formuler des lois générales auxquelles il nous propose de souscrire, je demande à réfléchir.
Un très grand orateur, qui est l'honneur de la tribune française, M. Jean Jaurès, s'est déclaré le partisan résolu du monopole. J'ai cherché à savoir comment cette conviction s'était formée daiiS son esprit ; et ma curiosité était d'autant plus grande que le chef de la doctrine collectiviste, Karl Marx, s'est prononcé de la façon la plus nette pour la liberté de l'enseignement ; il a écrit : « Une chose tout à fait à rejeter, c'est une éducation du peuple par l'État. » On ne peut pas être plus net.
M. Jaurès a exprimé à cet égard des opinions successives que je vous demande... (Mouvements et rires à droite)
Oh! je dis cela sans aucune ironie. Ce serait un
grand malheur si chacun de nous prétendait être en possession d'une opinion révélée. Pour ma part, j'ai eu un très grand nombre d'opinions successives et je suis de ceux qui ne le cachent point ; je trouve même là un argument contre le monopole d'État dans l'ordre de la pensée. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs)
Dans la Revue bleue, en 1897, dans un article sur la crise de l'enseignement, M. Jaurès écrit :
« 11 n'y a donc pas, il ne peut pas y avoir une solution particulière du problème de l'enseignement. Seule une crise sociale profonde le résoudra contre l'Église et pour la liberté. Quand il n'y aura plus d'intérêts de classe contraires aux intérêts de la science et aussi de la libre vérité, alors, mais alors seulement, la nation enseignante redeviendra maîtresse de l'éducation. »
C'est M. Jaurès qui a écrit cela le i3 mars 1897.
Vous le voyez, le monopole de l'État est ajourné à des temps qu'aucun de nous, si jeune qu'il puisse être, n'est destiné à voir.
Second point de vue. M. Jaurès dépose devant la commission présidée par M. Ribot :
« Il me paraît impossible de maintenir, avec l'état de division des esprits, des intérêts et des consciences, cette liberté de l'enseignement, sans aboutir ou à une guerre civile, sous la forme rétrograde, à une guerre religieuse, ou à une mainmise funeste de l'Église sur la nation. J'estime également impraticable en fait, avec le point d'appui insuffisant dont dispose aujourd'hui ridée laïque, avec la contradiction qui existe entre l'idée de l'État enseignant et l'idée de la famille possédant, d'établir le monopole de l'enseignement ; parce que l'État ne peut se charger de l'éducation de tous
qu'à la condition de se charger, dans une certaine mesure, de la vie de tous, et je ne vois pas l'État seul enseignant s'il n'est pas seul possédant. »
Enfin, dans un article de la Petite République d'il y a quelques jours, — i3 octobre 1908 :
« Peut-être les radicaux, qui demandent aujourd'hui, avec nous, le collectivisme de l'enseignement, seront-ils embarrassés un jour pour combattre le collectivisme de la production. »
Une terrible question vous est posée là. Quelle réponse allez-vous faire ? La conception de M. Jaurès est parfaitement logique. Que répondrez-vous lorsqu'il vous dira : « Vous avez livré l'esprit, comment refuseriez-vous le corps ? »
Pour ma part, je ne veux pas livrer l'esprit. Ce serait le recommencement de l'Eglise, ce serait un apprentissage de liberté à refaire contre un pape à mille têtes, insaisissable, indétrônable ; ce serait le plus grand danger que la République pût courir.
Messieurs, il y a une objection à laquelle on n'a jamais répondu et qui a cependant bien sa valeur : elle vient de cette majorité changeante que vous appelez l'Etat. L'État avait un sens déterminé au temps d'Aristote ; cela voulait dire le roi, qui ne change pas, qui se continue dans sa dynastie, qui reste quelque chose d'immuable.
Qu'est-ce que l'État avec le peuple, avec la volonté du peuple, qui change suivant l'impression du moment ?
Le monopole que vous demandez à créer, il existe dans un État qui n'est pas très loin de nous. Vous pouvez prendre l'Orient-Express pour aller à Vienne et,