‹ Discours pour la libertéChapitre 2 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

dans vingt-deux heures, vous aurez le plaisir de le voir fonctionner.

Ce monopole a une histoire qui n'est pas sans intérêt.

En 1848, emporté par le grand mouvement de réaction générale, l'empereur d'Autriche conclut avec le pape un concordat qui lui livra le monopole de l'enseignement primaire. Ce que fut ce monopole, je n'ai pas besoin de le décrire ; vous pouvez le deviner.

En 1870, la période libérale s'accentuant, l'empereur François-Joseph dénonce le concordat et fait le monopole de l'État. Il le fait sur la base où vous pourriez le faire vous-mêmes. Il s'agit de « donner à la jeunesse une éducation religieuse et morale ». C'est à peu près la formule de notre spiritualisme universitaire ; et si vous faites le monopole aujourd'hui, c'est la formule que vous serez vous-mêmes obligés de subir.

Ce monopole, les cléricaux le combattirent, comme ils le combattent ici aujourd'hui. Ils ne voulaient pas du monopole de l'État, ils voulaient du monopole du pape. Ils le combattirent avec une très grande énergie. Mais, à ce moment, c'était le libéralisme d'État qui sévissait et le monopole fut voté. Le chef des libéraux, Herbst, disait : « Nous n'avons fait que peu de choses avec les lois interconfessionnelles. Le progrès consiste en ce que nous avons fait ce peu sans le concours de Rome. »

Voilà le monopole des trois ordres de l'enseignement établi. Les cléricaux l'ont combattu ; ils sont la minorité. Et qu'arrive-t-il?

Il arrive que les cléricaux deviennent la majorité et qu'ils se servent du monopole d'État contre les libé-

raux. Il arrive qu'ils chassent les instituteurs libéraux. Il arrive qu'ils persécutent toute l'Université libérale. Et linalement le chef des antisémites cléricaux, le docteur Lueg-er, s'écrie : « Mais nous nous arrangeons très bien de cette loi. » (Rires)

L'école non confessionnelle est redevenue l'école confessionnelle, et ce sont les libéraux qui ont fait le monopole de l'Église.

Ne voyez-vous pas qu'il y a là un danger auquel il faut prendre garde. Vous savez très bien que votre majorité n'est pas éternelle, qu'elle est dans la dépendance des consultations populaires, qui modifieront la classification des partis dans des proportions qu'il nous est impossible aujourd'hui de déterminer.

Ce monopole, que sera-t-il ? Personne ne peut le dire ; personne ne peut le savoir. Quel usage en fera-t-on? M. Lintilhac disait très justement à un de nos collègues : « Si les républicains étaient en minorité, nous aurions autre chose à pleurer que le monopole ! »

Mais je ne veux pas pleurer! (Sourires) Je ne veux ])as être vaincu ! Je veux me placer sur un terrain où je sois inexpugnable, — et vous n'en trouverez pas d'autre que le droit de l'individu, parce que c'est une réalité tangible, parce que le problème des républiques est d'accroître cette réalité, de la faire toujours plus forte, toujours plus puissante, de faire l'homme toujours plus libre, toujours plus grand ! (Très bien !)

Et votre clergé universitaire, qu'est-il? qui le connaît?

Vous avez une loi, — je parle du système de l'autorisation recommandé par M. Thézard, — pour interdire aux cléricaux d'avoir des écoles privées. Ils n'auront

Georges Clemenceau

pas d'écoles libres, mais ils peuvent entrer dans l'Université ; elle leur est toute grande ouverte : vous avez fermé la petite porte, vous avez ouvert la grande î

M. de Lamarzelle. — Certainement ! *

M. Clemenceau. — M. Gourju l'a fort bien indiqué : vous exigez un billet de non confession pour fonder une école libre, et vous n'exigez rien de pareil pour entrer dans l'Université.

Votre Université est déjà assez cléricale; c'est, je crois, M. Béraud, qui parlait du pont d'or que beaucoup de professeurs ne demandaient qu'à franchir pour passer à l'enseignement congréganiste. Permettez-moi de vous dire que ce pont d'or ne sera pas suffisant. Je crois qu'il faudra établir plusieurs ponts, si pour repousser les cléricaux de l'école libre, vous les concentrez, vous les attirez dans votre Université !

Et puis, enfin, il y a un argument plus grave que tous les autres; votre école neutre, elle sera nécessairement empêtrée dans les conceptions bibliques, elle n'empêchera pas, elle ne pourra pas empêcher les questions de se poser dans la tête des enfants : Qui sommes-nous? Qu'est-ce que la terre, ce ciel, ces nuages, ces étoiles? D'où cela vient-il? D'où cela procède-t-ii? Où cela nous emmène-t-il?

Il y a un vieux livre qui a résolu toutes ces questions, c'est la Bible.

Un sénateur à gauche. — Ce n'est pas très scientifique !

M. Clemenceau. — Je le crois bien. 11 ne les a pas résolues dans le même sens que la science moderne.

Que ferez-vous? Ou vous prendrez parti contre ces conceptions, ou bien vous n'oserez répondre à aucune des questions qui assièg^ent le jeune esprit.

Et si vous faites la table rase dans l'intelligence de l'enfant, à quoi aboutirez-vous sinon à le préparer pour les leçons de l'Eglise? Car vous n'aurez pas fermé toutes les écoles, vous aurez laissé ouverte la plus redoutable, celle qui répond bien ou mal à toutes les questions, qui a la solution de tous les problèmes. Tous ces problèmes que vous n'aurez pas osé aborder, on ira en chercher la solution de l'autre côté de la rue. Il se trouvera que vous aurez travaillé contre vousmêmes.

Oh! je sais bien, il y a des initiatives de liberté qui pourraient proposer aux enfants, aux lieu et place des anciennes conceptions légendaires, les conceptions de la science moderne, il y aurait des écoles de raison et ces écoles de raison, c'est vous, hommes de raison, qui allez les fermer ! Se peut-il une aberration plus grande?

Vous avez peur du catholicisme qui expire sous les coups de la raison... (Protestations à droite)

M. de Lamarzelle. — Pas encore!

M. Clemenceau. — Et vous fermez les écoles de la raison!

Au moins l'ours de la fable tua la mouche avec l'homme! (Sourires) Vous, vous tuez le progrès de l'esprit humain dans l'enseignement, vous tuez l'homme, et non seulement vous laissez vivre la congrégation, mais vous lui donnez une force incommensurable, vous

Georges Clemenceau

lui mettez en main mi instrument nouveau d'autorité pour lui permettre de s'imposer !

Et ce n'est pas tout. Quand l'État est roi, la logique populaire se dit qu'il faut un homme pour l'incarner ; et à quelle heure se fera le raisonnement? A l'heure où vous aurez soulevé toutes les résistances par votre loi de monopole contre laquelle se révoltent les consciences individuelles. (Très bien! très bien! sur divers bancs) Est-ce une théorie que je fais? N'avons-nous pas \u, de nos jours, en France, ce mouvement si intéressant, si passionnant, des universités populaires? Et voilà ce que le monopole, comme première conquête de la liberté, va détruire! Il y a, je crois, une université socialiste en Belgique : vous la fermeriez si, demain, la Belgique faisait partie de la France ! Il y a des écoles sans Dieu, en Hollande : elles seraient fermées de vos mains, c'est-à-dire que vous iriez directement contre le but que vous vous proposez d'atteindre.

Et pourquoi? quelle raison nous en a-t-on donnée ici?

On repousse la liberté de l'enseignement, avec l'inspection si chère à notre collègue Fernand Crémieux, on ne veut pas de la liberté réglementée, contrôlée par l'inspection, parce que l'inspection est un leurre. Quand l'inspecteur se présente, un sourire du professeur / indique à l'enfant qu'il ne faut pas tenir compte de ce ' qu'il dit. C'est pour éviter ce sourire que vous vous mettez en révolte contre tous vos principes, contre toutes vos idées, que vous démolissez de vos mains l'édifice de la liberté que vos pères avaient construit au prix de tant de sacrificeé !

Et maintenant, il faut, après avoir fait la critique

d'autrui, que je subisse à mon tour la critique d' autrui.

Je suis pour la liberté. Ah! si la République était seulement vaincue, de quels applaudissements voua' couvririez mes paroles, mes chers amis, mais nous sommes vainqueurs, nous sommes détenteurs de l'autorité, et la liberté a contre elle l'état d'esprit que nous ont fait la décadence hellénique, — que je ferais bien remonter, pour ma part, au temps d'Aristote, (Sourires) — et la Rome païenne, abominable dans son autorité violente, et la Rome catholique, qui n'a fait qu'hériter de l'ambition, de la volonté de domination à tout prix de la Rome païenne.

M. Dominique Delahaye. — C'est contraire à toute la vérité historique, cela !

M. Clemenceau. — Voilà bien, mon cher collègue, ce qui prouve qu'il nous faut la liberté dans l'enseignement. (Rires approbatifs sur divers bancs)

Vous ne détenez pas l'histoire, moi non plus ; quand vous serez à la tribune, vous direz votre vérité historique; je dis la mienne comme je peux, fort mal, sans doute...

M. Dominique Delahaye. — Vous la dites très bien.

M. Clemenceau. — Mais veuillez reconnaître que je fais un très grand ellort, puisque j'ai le courage de' me séparer d'un certain nombre de mes amis pour chercher, connue doit le faire un vrai républicain, la justice et la liberté en dehors de tout esprit de parti.

Georges Clemenceau M. Dominique Deiahaye. — C'est admirable!

M. Clemenceau. — Pour moi, c'est une opinion très ancienne, à laquelle j'ai beaucoup réfléchi : je discerne toujours le vieil esprit romain dans l'Église romaine. L'Église s'est emparée non seulement de la capitale elle-même, mais des idées qui hantaient ses vieilles murailles. Elle les a faites siennes; s'il fallait développer ici cette pensée, — ce n'est pas le lieu, — je me ferais fort de vous démontrer que le véritable héritier des conceptions de la conquête romaine n'est autre que l'évêque de Rome, qui s'est fait César et a repris le rêve de la domination universelle.

Messieurs, nous sommes des hommes d'esprit latin. La poursuite de l'unité par le dieu, par le roi, par l'État nous hante : nous n'acceptons pas la diversité dans la liberté.

Au fond, la Révolution française a été d'abord un grand changement de terminologie avant que sonnât l'heure des réalités. Ce qui subsiste, ce sont deux systèmes de gouvernement dans l'ordre de la pensée : la coercition, qui diminue l'homme, la liberté, qui l'augmente. (Très bien! très bien!)

J'estime qu'aujourd'hui, au point où nous sommes arrivés, il ne suffit pas de maintenir le droit que nous avons reçu de nos anciens, de la Révolution française : il faut le développer; et quand je cherche à organiser le régime nouveau, je n'en trouve pas d'autre que le régime de la liberté d'enseignement qui, je l'ai dit en commençant, n'a jamais existé dans ce pays.

Oh! je le sais, on nous dit que ce régime est plein de dangers à cause des deux jeunesses.

Je ne veux pas m'étendre sur les deux jeunesses. Je prétends qu'il y a bien autre chose que deux jeunesses. Il y a deux sociétés, l'ancienne société théocratique d'autorité, et la société civile démocratique qui ne peut vivre que par la liberté.

Pour résoudre ce problème de l'unité qui l'obsède, notre honorable collègue M. Lintilhac conçoit une sorte de duel entre l'Eglise et l'Université.

Nous n'échappons à l'Église que pour tomber dans les bras de l'Etat, de l'Université. Si nous ne sommes pas écrasés par l'un, il faut que nous soyons écrasés par l'autre ; c'est la Révolution, la liberté qui l'exige.

Le tort de tous les professeurs, — c'est un tort bien naturel, — c'est de croire qu'ils fabriquent des hommes. (Rires approbatifs sur divers bancs)

Messieurs, en pareille matière, je suis pour la routine classique; je crois que le père et la mère y sont bien encore pour quelque chose. (Nouveaux rires)

J'entends dire tous les jours : « L'enfant est une cire molle, on le forme comme on veut. »

Non. L'hérédité et le milieu ont déterminé ces petits hommes qu'on vous envoie. Vous leur apprenez à apprendre. (Très bien ! très bien)

Mais vraiment, croyez-vous de bonne foi qu'un enfant, sur les bancs du collège, soit toujours en corrélation nécessaire, déterminée par son professeur, avec l'homme qu'il sera plus tard ? Gela serait bien inexact, en tous cas, pour tous ceux que j'ai connus. (Nouvelles marques d^ approbation)

M. Charles Riou. — Parfaitement.

M. Clemenceau. — Mon honorable collègue M. Riou

Georges Clemenceau

me dit « parfaitement ». Nous sortons tous les deux du lycée de Nantes. (Rires)

M. Le Prévost de Launay. — Et M. Combes du séminaire.

M. Clemenceau. — Et M. Combes du séminaire, et je l'en honore, parce qu'il a mis en valeur sa personnalité en se montrant supérieur aux professeurs qui, selon la doctrine de M. Lintilhac, auraient dû le déterminer à jamais. (Très bien! très bien! à gauche)

M. Lintilhac. — J'ai dit que les esprits supérieurs résistaient à la déformation par l'éducation.

M. Clemenceau. — Puisque vous m'interrompez, mon cher collègue, — et je vous en remercie, — vous me fournissez l'occasion de répondre à cette partie de votre argumentation,ce que j'aurais probablement négligé de faire.

Oui, vous avez dit que les esprits supérieurs résisteraient à vos efforts. J'en suis bien aise.

M. Lintilhac se contente de déterminer, de mettre en mouvement les esprits inférieurs. (Sourires)

Eh bien, moi, je suis bien plus ambitieux que vous ; oui, vous voulez faire marcher les moyens, les médiocres ; avec ceux-là vous voulez constituer un type moyen, faire une république de bons élèves, une république de bons fonctionnaires qui marcheront suivant la direction que vous leur aurez donnée. (Très bien! à gauche) Moi, je suis comme Diogène ; mais, plus ambitieux que lui, je cherche des hommes et je dis que vous ne pouvez pas en faire, de votre propre aveu.

Ah ! VOUS aiderez à les faire ! Ce n'est pas que je veuille protester contre l'action de l'enseignement, tout au contraire, — je la tiens pour infiniment précieuse, et personne n'est plus que moi prêt à lui rendre hommage, — mais les jeunes gens qui vous arrivent viennent avec des idées déterminées qu'ils acquièrent tous les jours dans leurs familles ; contre cela votre confrérie de professeurs est impuissante. J'ai dit que vous ne pouviez pas fermer la grande école de l'Église ; vous ne fermez pas davantage la grande école de la famille. (Très bien I très bien!) Vous n'empêchez pas l'enseignement du soir, vous n'empêchez pas que le père, dans l'esprit de l'enfant, qui ne demande qu'à se confier à ceux qui l'aiment, à ceux qu'il voit tous les jours s'intéresser à sa vie, ne puisse, d'un mot juste ou faux, barrer tout l'enseignement que vous aurez péniblement édifié dans votre journée. (Nouvelles marques d'approbation)

Messieurs, je le disais tout à l'heure, tout se tient. Vous avez fait la liberté de la presse, vous avez fait la liberté de réunion, vous ferez, j'en ai confiance, la liberté de conscience. Vous aurez le courage de faire la liberté de l'enseignement.

Quand on a commencé à faire la liberté, on n'est pas maître de s'arrêter en chemin. Faire la liberté, ce n'est pas seulement lui élever des statues, donner son nom à des places publiques, à des arbres, cela n'est rien. Il faut en faire une réalité vivante, car c'est elle seule qui peut gagner les esprits et les garder.

Cherchant à expliquer comment le monopole de l'Eglise et le monopole de l'État, confondus, avaient fait tes deux générations qui se sont heurtées dans la sanglante tragédie de la Révolution, vous nous avez

Georges Clemenceau

dit : « Il y avait alors Condorcet, il y avait Voltaire, il y avait Diderot ; » mais n'y sont-ils donc plus ? Ni Voltaire, ni Condorcet, ni Diderot n'ont cessé d'agir, je suppose ; leurs livres étaient interdits ; ils étaient brûlés: aujourd'hui ils sont partout et avec eux leurs fils, ceux qui les représentent authentiquement parmi nous.

Dans ceitte Assemblée, nous avons un homme que nous pouvons regarder comme l'un de leurs dignes successeurs, j'ai nommé Berthelot. Berthelot s'est prononcé sur cette question, ily a quelques jours, dans une réunion publique ; il a parlé ; il a parlé comme eussent parlé ces grands ancêtres ; il a dit la parole que nous attendions d'eux. Ecoutez !

« Cependant, messieurs, notre tradition, ne l'oublions jamais, est celle de la pensée libre. Dans notre enthousiasme pour la science et la raison, nous devons toujours maintenir ce principe fondamental qu'il s'agit de convaincre les hommes en nous appuyant imiquement sur leur adhésion volontaire, sans persécuter personne, sans jamais prétendre à l'infaillibilité, sans réclamer et imposer au nom de la raison le monopole de dogmes immuables. » (Très bien ! — Applaudissements sur un grand nombre de bancs)

Messieurs, je suis avec Berthelot.

Mais vous, quels sont vos répondants ? où sont les conseillers autorisés du monopole ? Vous vous jetez aveuglément dans une lutte dans laquelle la fatalité veut que vous soyez vaincus. Vous prétendez opposer les fils aux pères. Pouvez-vous penser que les pères ne se révolteront pas ? Pouvez-vous penser que les pères, que vous obligez d'envoyer leurs enfants à une. école dont ils désapprouvent l'enseignement, ne se met-

Iront pas en révolte, au foyer, contre cet enseignement? Ahî ils ne seront pas seuls. C'est alors que l'Église se présentera pour leur venir en aide. L'Eglise, que vous ne pouvez pas fermer, à laquelle vous êtes obligés, dans le système républicain, de laisser l'entière liberté de son enseignement, l'Église viendra au secours du père révolté, et le père et l'Église feront effort sur l'enfant; et cette conversion que la liberté vous eût donnée, vous la rendrez impossible.

Eh bien, moi, j'entrerai au foyer, tout seul avec la liberté, portes et fenêtres grandes ouvertes, et je dirai au père : « Voilà l'histoire de l'Église, elle est de massacres, de bûchers, de sang, de dragonnades, de persécutions, elle est de tyrannie. Et voici maintenant la République : elle est de liberté ! toutes les paroles peuvent arriver à toi et à ton enfant. » Car je veux conquérir le père avec l'enfant; et quand je lui aurai démontré la puissance de ce régime de liberté et sa supériorité sur le régime de coercition, le père sera conquis au libre examen. Quand il aura été conquis à la libre critique, il sera mien; ce sera un nouveau soldat de la liberté et un nouveau soldat de la République, et j'aurai fait la paix là où vous organisez la guerre.

Si vous voulez savoir ce que peut produire ce régime, regardez l'étonnante floraison des écoles aux États- Unis d'Amérique.

Ah î oui, je le sais, vous ferez un peuple d'automates avec des gestes machinés de démocratie. Mais pendant ce temps, les peuples chez qui l'initiative est en honneur, s'empareront du monde. (Vive approbation sur un grand nombre de bancs) Ils se répandront dans l'univers et ils y porteront les grandes idées de justice et

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de civilisation générale que nos aïeux avaient si glorieusement inaugurées. (Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs)

Je sais bien que les États-Unis ont trouvé table rase. Nous, nous avons trouvé la France occupée par l'Église et, à mesure que nous l'avons délogée de quelques-unes de ses positions, elle a reculé sans doute, mais elle a laissé des postes d'occupation dans toutes les positions stratégiques.

Et c'est ici qu'il faut que je m'explique, non plus sur le principe de la liberté, en faveur duquel je viens de parler, mais sur ce que j'appelle, — ne vous en déplaise, messieurs, (l'orateur se tourne vers la droite) — les garanties de la liberté contre le privilège.

Messieurs, je trouve devant moi une corporation internationale ayant pour chef un souverain étranger. L'honorable M. de Cuverville avait, dans une interruption, dénié au pape la qualité de souverain étranger. Fort heureusement, notre honorable collègue, M. le comte de Blois, a rétabli la véritable doctrine en affirmant, à cette tribune, que le pape était bien un souverain étranger.

M. l'amiral de Cuverville. — La véritable doctrine ? Je le conteste.

M. Clemenceau. — Vous le contesterez contre la réalité, puisque le pape est souverain, qu'il est étranger, et qu'il se proclame à la fois souverain temporel et spirituel.

M. l'amiral de Cuverville. — C'est un souverain temporel et dépossédé.

M. Clemenceau. — Il a beau être dépossédé, il est souverain. C'est lui qui le dit, et il doit le savoir mieux que vous. (Rires sur quelques bancs)

Je dis que nous trouvons devant nous les membres d'une corporation internationale soumis à un souverain étranger, véritable enclave de servitude romaine dans notre droit civil de liberté. C'est leur domination que nous avons refoulée. C'est sur eux, contre eux, que nous avons conquis nos libertés. Ils sont vaincus, mais réclament le maintien de leurs privilèges. La liberté d'un seul, c'est la domination ; le droit commun, c'est la liberté de tous. Quiconque réclame une liberté au delà de la commune liberté, réclame un privilège : c'est le cas de la congrégation.

Nous trouvons devant nous des hommes qui réclament un droit de privilège non pas pour les individus qui constituent cette corporation, mais pour la corporation elle-même, en vue d'une domination corporative... (Afouvement)

Ils réclament un privilège ; lequel?

Le privilège de fonder dans la société française une société qui a pour principe la négation des principes de la société française. (Très bien! très bien! à gauche)

Vous proclamez la liberté, ils y opposent l'obéissance, (Très bien! à gauche) l'obéissance à quoi? A autre chose que la loi, à quelque chose de contraire à la loi! Et cela pour la domination.

Vous proclamez la propriété individuelle; ils revendiquent l'appropriation non individuelle, la mainmorte, l'accumulation des capitaux comme instrument de domination.

Vous établissez, comme fondement de votre ordre

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social, la famille. Ils répudient la famille ! (Vifs applaudissements à gauche, protestations à droite)

M. Dominique Delahaye. — Ce n'est pas exact.

M. de Lamarzelle. — Nous vous répondrons.

M. Clemenceau. — Non, vous ne répondrez pas.

M. de Lamarzelle. — Je tâcherai.

M. Clemenceau. — Vous me direz que sentant l'étonnement qu'une pareille conception peut causer dans les esprits, ces gens s'attribuent, — faussement, — les titres de père et de mère : ce sont de faux pères, ce sont de fausses mères. (Vifs applaudissements à gauche)

Ils ne connaissent pas la force du lien de sang qui lie la chair à une autre chair; ils n'ont pas vu l'enfant naître, ils ne l'ont pas vu souffrir, ils ne l'ont pas suivi dans sa lutte misérable pour l'existence, ils n'ont rien de commun avec lui qu'une prétendue paternité spirituelle qui ne peut être indépendante de l'autre et qui se traduit trop souvent par des martyres, par des supplices comme au refuge de Tours. (Vifs applaudissements sur les m,êmes bancs à gauche)

Ils répudient la famille, les charges de la famille, les devoirs de la famille, et quand ils se sont créé une existence sans devoirs humains, il en profitent pour faire une concurrence mortelle aux ouvriers qui ont des enfants à faire vivre, à élever.

Ce sont des citoyens de la société romaine, enclavés dans notre société française issue de la Révolution; ce sont des sujets de la théocratie, en désaccord de principe avec les citoyens de la démocratie. Nous leur

offrons le droit commun, le droit civil français, la liberté commune, la même liberté qu'à tous les Français. Que peuvent-ils demander de plus ?

La liberté qui me suffit doit leur suffire. J'en suis fâché pour eux, mais je ne suis pas prêt à leur accorder un privilège. Ils prêchent des doctrines antisociales qui sont la négation delà société issue de la Révolution : je n'en ai pas peur, qu'ils les prêchent! Mais constituer dans l'État, par privilège, un Etat spécial qui surajoute à son privilège la liberté, non plus individuelle, mais d'une corporation en révolte contre la société elle-même, voilà ce que je ne puis tolérer, dans l'intérêt même de la commune liberté.

Je ne le puis tolérer, mais les congrégations, en fait, se sont audacieusement imposées, en dépit de la loi, et les gouvernants les ont subies et se sont faits leurs complices.

Ainsi ont coexisté sur notre territoire deux États, le français, le romain, qui se pénètrent, qui s'enchevêtrent, qui s'opposent en ennemie, pour l'attaque et pour la défense des droits civils de la Révolution française.

Notre solution de la difficulté est simple : c'est une solution de liberté. Je vous en prie, messieurs, ne l'oubliez pas, n'oubliez jamais que c'est la République qu'il s'agit de faire, et que notre but ne saurait être d'obtenir la victoire facile d'un jour sans lendemain.

Nous proposons de mettre la religion dans le domaine de la liberté, de supprimer tous ses organes de domination pour la mettre dans le domaine du droit commun. Nous proposons de placer le pouvoir politique dans le peuple français, non pas pour lui donner le pouvoir absolu des monarques disparus, mais pour lui

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permettre d'exercer sa puissance légitime sur lui-même en respectant, en garantissant les droits intangibles de l'individu.

C'est là, messieurs, le but vers lequel nous marchons: nous n'y sommes pas encore. Pour le moment, par le budget de l'État, par la fonctionnarisation du clergé, — je vous demande pardon du barbarisme, — nous faisons les frais de la guerre de Rome contre la République française. C'est avec cet état de choses que nous voulons en finir, quelques-uns de mes amis par l'autorité d'omnipotence qui se retournerait contre eux, moi, par la liberté, avec les garanties de liberté que j'ai indiquées.

Dans ma doctrine, l'établissement d'un seul droit commun pour tous donne à chacun la même arme pour l'exercice de la même liberté.

J'attendrai les protestations contre la légitimité d'un tel état de choses. Pour toutes les idées, libre carrière ; pour tous les hommes, le même droit; refus du privilège à quiconque veut ajouter le privilège au droit commun. En d'autres termes, une seule société, une seule loi, une seule catégorie de citoyens. Est-ce là ce que vous oserez appeler la tyrannie?

Messieurs, je vous demande pardon d'avoir parlé aussi longtemps; (Parlez! parlez!) j'ai, de bonne foi, essayé de suivre le ch emin de la raison et de l'idée républicaine à travers les incertitudes et la confusion de la discussion dans laquelle nous sommes engagés. Je ne sais pas si j'ai réussi; mon ambition est simplement de vous faire comprendre à quel point de vue je me suis placé. J' entends beaucoup de mes amis me dire : Vous êtes un esprit absolu. On est toujours l'esprit

absolu de quelqu'un. Cependant, je fais un grand eft'ort. Le discours que je viens de prononcer, comme celui que j'ai prononcé il y a quelques mois, je ne les aurais certainement pas faits au début de ma carrière dans le Parlement. J'ai regardé, j'ai appris, j'ai tâché de profiter des leçons qui me sont venues de toutes parts. Je ne dirai pas que je suis resté aussi ferme républicain que par le passé; à cet égard, je n'ai pas changé; il est impossible de concevoir^ un homme qui soit plus détaché de Rome que je ne le suis. (Sourires) J'en suis arrivé au point que je n'éprouve même pas le besoin de l'insulter.

Je crois que le problème est de séculariser mon pays, de le dégager de l'ancienne théocratie romaine. Je comprends que je ne puis le faire qu'à mesure que je suis capable d'obtenir l'assentiment de la majorité de mes concitoyens et je cherche à le faire dans une forme qui ne les heurte pas. Cette séparation de l'Eglise et de l'Etat que j'appelle, que je croyais ne jamais voir et que j'espère maintenant qu'il me sera donné de voir réaliser de mon vivant, j'entends qu'elle ait lieu dans des conditions de libéralisme telles que personne, qu'aucun des Français qui voudront aller à la messe ne puTsse se trouver dans l'impossibilité de le faire.

M. l'amiral de Cuverville. — Quand vous serez président du conseil!

M. Clemenceau. — Voulez-vous préciser votre interruption? Je ne la comprends pas, mon cher collègue. (Parlez ! parlez/)

Messieurs, vous êtes témoins que je ne veux choquer personne, que je vous explique en toute simplicité et

Georges Clemenceau

en toute franchise l'état d'esprit d'un homme qui a été dans les Assemblées pendant longtemps et qui, à l'heure où il approche du terme de sa carrière, cherche à concentrer son action sur un point vital de l'adversaire qu'il a trouvé devant lui, avec le désir de réussir, sans blesser les consciences, sans porter atteinte à ce qui est intangible chez moi, et ce que je reconnais intangible chez vous. Faisant ainsi, je cherche l'ordre ; je cherche l'ordre par la liberté; je cherche en même temps la justice ; je cherche Tordre dans la paix de justice et de liberté.

Et lorsque notre honorable collègue M. Thézard, dans cette discussion difficile, nous apporte le projet sur lequel nous délibérons en ce moment, je lui demande pardon de le dire, j'ai écouté son discours avec la plus grande attention, et j'ai le plus profond respect pour son opinion, mais je crois que, universitaire lui-même, il a prononcé d'un point de vue universitaire.

C'est toujours l'idée de ce malheureux duel entre l'Université et l'Église. Au delà de l'Université, au delà de l'Eglise, il y a les citoyens ; c'est à l'ensemble des citoyens que je pense. Le projet de M. Thézard a tous les inconvénients du monopole, et il y ajoute tous les dangers de la liberté. C'est l'omnipotence de l'État, corrigée par l'arbitraire, (Sourires) l'omnipotence de l'État, de l'État changeant. Qu'auriez-vous dit d'un Louis XIV qui aurait révoqué l'édit de Nantes un jour et persécuté les catholiques le lendemain ? C'eût été le gâchis. C'est le gâchis que vous nous préparez.

Votre principe de l'autorisation pourrait avoir une apparence de raison dans une monarchie, parce qu'il semble au moins qu'il y a une continuité de vue qui se

poursuit à travers les temps. Pour nous, nous ne voyons dans les majorités changeantes que des instruments pour pourvoir aux nécessités politiques du jour en continuant de respecter et garantir les droits de l'individu, proclamés par la Révolution française.

Qu'avez-vous fait, cependant? Vous êtes arrivés à nous proposer une solution bâtarde, philippotarde, si vous me permettez ce mot. (Sourires)

Ce n'est pas le monopole et c'est le monopole, cela dépend de quel coté vous regardez : Janus bifrons.

Quant au principe de la liberté, il a été défendu à cette tribune avec beaucoup d'éloquence par l'honorable M. Chaumié, et je n'ai pas la prétention de refaire l'excellent discours de notre ministre de l'instruction publique. Sans doute, je trouve qu'il y a des lacunes dans son projet ; je l'ai prouvé en déclarant que l'amendement de M. Girard avait toutes mes sympathies.

J'aurais voulu, je l'avoue, et je serais disposé à présenter un amendement dans ce sens, j'aurais voulu qu'il eût tenu compte de la proposition très intéressante laite par M. Combes, d'abord comme ministre en 1896, et reproduite par lui comme sénateur en 1898, sur les sanctions de l'enseignement secondaire, dont le rapporteur était notre ancien collègue M. Pozzi.

Ce projet de loi instituait un jury d'État qui faisait passer l'examen aux élèves des lycées et aux élèves de l'enseignement libre. J'aurais aimé beaucoup à retrouver dans le projet de M. Chaumié cette disposition jadis I)réconisée.

Je voudrais renforcer dans la mesure du possible les garanties proposées par l'honorable M. Chaumié. J'y tiens d'autant plus que je me trouve, à mon grand

Georges Clemenceau

regret, dans l'obligation de me séparer de mes amis. Je le regrette profondément. Moi, à qui on reproche d'avoir renversé tant de ministères, c'est justement quand je soutiens un ministère que je vois quelques-uns de mes amis, qui soutiennent le même ministère, se détacher de moi. (Hilarité générale)

M. Victor Leydet. — Vous nous avez donné de bonnes habitudes.

M. Clemenceau. — C'est une fatalité malheureuse que m'impose l'indépendance de ma pensée.

Tout en désirant très sincèrement le vote du projet de M. Chaumié, je rechercherai, dans la mesure de mes moyens, à obtenir le maximum de garanties efficaces que le Sénat voudra bien consentir.

Messieurs, il y a en cette affaire une question de méthode et, permettez-moi de le dire, bien que je n'aie aucune qualité pour la poser, une question de gouvernement. Notre but, je vous l'ai dit tout à l'heure, — il faut que cela soit bien entendu entre nous, — c'est la sécularisation de l'Etat. Faire descendre l'Église de son trône de domination pour la reléguer dans le domaine de la liberté, voilà notre but. Que reste-t-il à faire ?

Il reste à régler la question des congrégations, la question de la liberté de l'enseignement, et celle de la séparation de l'Église et de l'État.

Messieurs, ce programme, c'est celui du gouvernement qxie nous avons devant nous. Je n'ai pas l'habitude de flatter les gouvernements, cependant il me sera permis de dire que, dans cet ordre d'idées, aucun gouvernement, depuis la fondation de la République, n'a» fait davantage et n'a même fait autant. Je sais bien que

VOUS criez à la persécution, messieurs de la droite, mais aussi longtemps que votre persécution n'est pas une persécution, je ne redoute point vos cris. Nous avons commencé par refuser l'autorisation aux congrégations non autorisées et nous avons tiré de la loi de notre honorable collègue M. Waldeck-Rousseau tout ce qu'elle contenait, et même, si j'en crois M. Waldeck-Rousseau, un peu plus que ce qu'il s'était proposé de lui faire contenir. (Sourires) Ce n'est pas moi qui en ferai un reproche à M. Combes.

Une loi sur l'enseignement est en ce moment soumise aux délibérations du Sénat qui, je l'espère, en fera sortir la laïcisation générale de l'enseignement. A nous d'accomplir notre œuvre.

Enfin, je crois pouvoir dire que nous nous orientons vers la séparation de l'FJglise et de l'État. Je dis précisément que nous nous « orientons » pour ne pas blesser votre sentiment de la correction gouvernementale, mes chers collègues de la droite. Il faut dire les choses comme elles sont. Ce programme est celui du gouvernement actuel, et c'est pour cela que je soutiens ce gouvernement.

Or, je demande à mes amis de la gauche s'ils croient que c'est le moment, lorsque le gouvernement fait face résolument à nos adversaires, de l'abandonner en se livrant au plaisir, non pas inofTensif, de faire une manifestation d'aulorité réactionnaire?

Je ne le crois pas. Ah I je sais bien que l'honorable M. Lintilhac, le prenant d'un peu haut avec les républicains qui se permettent de rester attachés à la liberté, nous a dit que nous nous en repentirions, si nous ne votions pas la proposition de la commission. Mais de

Georges Clemenceau

quoi me repentirais-je ? Croyez-vous que la défaite serait capable de me faire repentir? Elle me rendrait encore plus ferme dans mes idées républicaines et me donnerait de nouvelles forces contre vous et contre tous ceux qui ne conçoivent la liberté que comme un changement de tyrannie.

Et puis, notre collègue encore nous a menacés d'une campagne électorale ! Eh bien, allez chercher les grenouilles républicaines qui demandent la royauté de l'Etat ! (Rires et applaudissements sur divers bancs)

M. Méric. — Vous n'êtes pas aimable pour vos amis.

M. Béraud, désignant la droite. — Ils sont contents !

M. Clemenceau. — Ah ! je ne sais pas s'ils sont contents ou non contents ; je ne m'occupe de rien que de servir la vérité, la liberté et la justice, suivant la mesure de mon intelligence ! (Marques d'approbation)

M. Méric. — Mais nous aussi !

M. Clemenceau. — Je ne vous apostrophe pas, et vous m'apostrophez, voilà la différence ! Quand vous monterez à cette tribune, je vous écouterai sans interruption, comme j'ai écouté M. Lintilhac.

Lorsque j'ai demandé la liberté de la presse, ces messieurs aussi (l'orateur désigne la droite) m'ont applaudi ; est-ce que c'était une raison pour refuser la liberté de la presse? Quand je demande la liberté de l'enseignement, ces messieurs aussi veulent bien m'applaudir : est-ce une raison pour refuser la liberté de l'enseignement ?

Laissez-moi donc le dire, je ne m'isole pas de vous;

(Vorateur désigne la gauche) malgré vous, je demeure solidaire de mon parti à condition qu'il représente nos idées ; et si mon parti abandonne, pour un moment, ces idées, je continuerai, fussé-je seul, à les défendre !

Un sénateur au centre. — C'est très courageux, ce que vous dites là I

M. Clemenceau. — Il n'y a aucun courage à cela.

Je ne prétends pas le moins du monde, mes chers collègues, faire le procès d'aucun de vous. Nous agissons avec la diversité de nos intelligences et suivant nos idées ; nous cherchons à nous convaincre et non point à nous faire peur, à nous terroriser en aucune façon. (Très bien ! très bien ! à gauche)

Vous allez me retrouver, tout à l'heure, ce que j'ai toujours été, ce que je suis à cette tribune; et vous savez très bien que je mourrai dans la foi républicaine. (Vive approbation à gauche)

M. Méric. — On ne suspecte pas votre bonne foi.

M. Clemenceau. — Alors, laissez-moi parler; j'aurai bientôt fini.

Messieurs, je sais qu'il y a des publicistes républicains, que j'estime et que j'aime, qui se sont jetés dans la cause du monopole ; — c'est Aristote qui disait: (Sourires) « J'aime Platon, mais j'aime mieux la vérité. » — Ils réfléchiront. Par leurs articles, par leurs discours, ils préparent le mouvement d'opinion qui doit aboutir à cette tribune. Nous sommes ici sous le regard du peuple français pour échanger des raisons, pour échanger des arguments, et c'est ce que j'ai essayé de faire,

Georges Clemenceau

en me détachant de toutes espèces de considérations d'ordre contraire.

Vous avez deux systèmes en présence : l'autorisation et la liberté; l'autorisation arbitraire, le caprice dont nul ne rendra compte, l'autorisation changeante qui variera avec les ministères. Est-il bien sûr que si notre collègue M. Méline était président du conseil, M. Thézard vous proposerait aujourd'hui le système de l'autorisation? Les ministères passent, et, avec eux, leurs idées. Il est élémentaire de le prévoir.

Je cherche à m'élever au-dessus de toutes ces considérations. Notre but est de séculariser l'État, et le gouvernement, de bonne foi, fait de son mieux à cette heure pour y arriver; mon devoir est de l'aider et je l'aide.

Je l'aide non pas en votant contre lui, mais en votant avec lui, en votant le projet du ministre de l'instruction publique, soutenu par le président du conseil, et en cherchant à l'améliorer dans la mesure de mes moyens par mes amendements.

J'aurais voulu que ces raisons déterminassent mes amis à abandonner le projet dans lequel ils se cantonnent pour faire, par un contraste singulier, une opposition intransigeante au gouvernement qu'ils ont la volonté de soutenir.

A gauche. — Mais non !

M. Clemenceau. — Il ne faut pas dire : « Mais non! »

M. Victor Leydet. — C'est une question de principe, voilà tout I

M. Clemenceau. — Tout à l'heure, plusieurs d'entre vous voteront contre le gouvernement qu'ils font profession de soutenir... (Bruit et interruptions à gauche)

Je répète : tout à l'heure, plusieurs d'entre vous voteront contre le gouvernement qu'ils font profession de soutenir, et je dis qu'ils auraient raison si ce gouvernement désertait l'idée de sécularisation; et je dis qu'ils auront tort, parce que le gouvernement, au lieu de déserter l'idée de sécularisation, s'efforce de la servir.

Messieurs, j'ai fini. Je vous demande pardon d'avoir occupé cette tribune si longtemps. (Non! non! — Parlez!)

Vous me rendrez cette justice, qu'en m'élevant audessus des considérations de groupes et d'amitiés, j'ai uniquement cherché à servir, dans la mesure de mes forces, l'idée républicaine. Cette idée, je la résume d'un mot.

Messieurs, le monde est à la force, le monde est aux conflits, aux luttes d'intérêts; mais, sous ces luttes sauvages d'appétits plus ou moins furieux, dans la profondeur des masses, une idée a surgi qui meut les hommes et les pousse à la conquête d'une société meilleure : c'est l'idée du droit humain, l'idée du droit de l'homme, de l'homme grandi en roi, en souveram, dont la souveraineté ne connaît de limites que la souveraineté des autres. C'est cette idée qui a changé la société depuis les temps anciens, qui en a fait ce qu'elle est aujourd'hui; c'est en elle qu'est la force de l'avenir; elle est notre palladium, c'est l'idée que nous ne devons jamais, quoi qu'il arrive, déserter.

Jamais, pour ma part, je ne permettrai qu'elle passe

Georges Clemenceau

de ce côté (la droite) de l'Assemblée. C'est avec elle qu'est la force de l'avenir. Nous avons été vainqueurs parce que nous l'avions avec nous, parce que nous détenions cette grande idée du droit où la justice et la liberté se rencontrent. On l'a invoquée contre nous; mais comme ce n'était que le déguisement d'une réalité de privilège, la force est restée de notre côté.

Nos pères ont fait, il y a cent ans passés, une révolution de droit dans le monde. Pour les continuer, nous ne pouvons que maintenir et développer la notion de droit qu'ils nous ont léguée; et comment développer le droit, si ce n'est par le développement de l'homme qui en est la substance? C'est pourquoi le mot d'ordre de cette civilisation moderne que la Révolution a fondée et que le Syllahus maudit, ne peut être, à travers toutes les incertitudes d'une si longue bataille, que de libérer, de grandir, d'accroître l'homme toujours. (Très bien! très bien! et applaudissements. — L'orateur, en retournant à sa place, reçoit les félicitations d^un grand nombre de ses collègues.)

Avant tout commentaire nous devons publier ici un article du Bloc, prem,ière année, numéro 3o, dimanche i8 août igoi , qui fait corps avec le discours que Von vient de lire; le Bloc était sous-intitulé gazette hebdomadaire :

Georges Clemenceau

CROIRE OU SAVOIR

Un fait récent a posé devant l'opinion républicaine la question de l'éducation religieuse des enfants. Le problème paraît être théoriquement fort aisé à résoudre, chaque chef de famille réclamant le droit d'élever sa jeune progéniture dans les idées qu'il tient pour vraies, soit qu'il les ait reçues, sans examen, des ancêtres, soit qu'un eft'ort d'esprit tout personnel lui ait fait des convictions particulières.

On a beaucoup écrit sur a le droit de l'enfant » et sur « le droit du père ». On ne peut nier qu'un moment arrive où les deux droits s'opposeront par la force des choses. L'heure vient fatalement d'une crise de l'autorité paternelle dans toute la famille. L'enfant a grandi, il éprouve plus ou moins obscurément le besoin de penser par lui-même et le concours des deux hérédités dont il sort lui fait une disposition personnelle à se différencier de parents dont la tendance invariable est de lui laisser une empreinte d'eux-mêmes. Après avoir tiré plus ou moins heureusement, chacun sur son bout de chaîne, une réciproque aftection induit le plus souvent les deux parties à composer. Les enfants doivent s'accommoder tant bien que mal d'un père façonné « aux idées d'autrefois », les pères se résignent à subir des enfants « sans expérience », qui s'aventurent dans le

Georges Clemenceau, — le Bloc du i8 août igoi

monde au gré de leurs fantaisies. On vit, on meurt, chacun ayant tort ou raison tour à tour, très fier quand l'occasion lui vient de dire à l'autre : « N'avais-je pas prédit ce qui est arrivé ? »

Dans le silence de l'éternité tout s'apaisera bientôt. Mais avant d'en arriver là le marmot qui vient de naître trouve à l'autorité de ceux qui le mirent au monde, sans autorisation préalable, une douceur extrême. Ce jour-là, n'ayant que des besoins physiques, et se trouvant hors d'état d'y pourvoir, le despotisme lui est doux de la main qui s'empresse à le satisfaire. Il le sollicite énergiquement de toutes ses facultés d'expression, et manifeste à tout propos son parfait contentement d'une sujétion où il réalise la plénitude actuelle de son être. Nulle discussion encore sur « le droit » de chacun. L'apparence absolue de ce mot, sous lequel ne se cache rien que la brutalité d'un fait qui s'impose, nous réserve bien des mécomptes, s'appliquant à une créature toujours en voie de changement.

L'enfant grandit, et, depuis le premier jour, toute son énergie de croissance tend à l'individualiser davantage, à le séparer de plus en plus de ses procréateurs en l'affranchissant peu à peu de la nécessité de leurs secours. Son droit à la vie physique lui paraît souverain. Il eu use, il en abuse avec une inconscience de jeune bête. Mais voici les symptômes d'une vie morale qui vont se produire. Vivre, c'est s'approprier le nécessaire et même le superflu. L'acte instinctif de l'enfant est de s'app-L-oprier toutes choses, sans se poser la question drs conséquences. Dès les premières lueurs de compréb'jnsion, le précepte intervient : «Une faut pas faire cela. » C'est l'apparition de la morale sous la

CROIRE OU SAVOIR

i'ornie d'un commandement dont l'explication n'est pas toujours convaincante. Une borne est posée provoquant moins le respect que le désir de passer au delà. Lentement, lentement, l'esprit s'ouvre au commerce du monde. L'univers soulève ses premiers voiles. Mille questions jaillissent des lèvres, appelant, en réponse, de vagues formules, provisoirement acceptables dans l'impossibilité de l'analyse. Jusque-là l'esprit des parents et l'esprit de l'enfant ne sont qu'un. Mais prochaine est l'épreuve.

Les deux maîtres

Il faut étudier. Il faut travailler. Il faut apprendre. Devant la jeunesse ingénue deux hommes se présentent. L'un pauvre, rébarbatif, souvent morose, montrant sur son visage les sillons douloureux de la vie, qui vient oll'rir, sans pouvoir se couvrir d'une autre autorité que d'honmies comme lui, le fruit de l'expérience accumulée des siècles sur tel ou tel point de la connaissance humaine. Pour le comprendre, l'enfant se voit requis de produire un douloureux effort d'intelligence, toujours plus grand, jusqu'à ce que le dégoût vienne de la tension rebutante dont nulle fin ne se découvre. Des livres consultés montrent bientôt que sur les questions soulevées l'humanité n'a pas toujours pensé de même. La science d'aujourd'hui n'est pas celle d'hier. Pourquoi la science de demain ne différerait-elle pas de celle d'aujourd'hui ? Tant de labeur ingrat pour s'assimiler des choses qui changent, présentent à tout moment des aspects inconnus ! Encore ne s'agit-il là que du « connaissable ».

Georges Clemenceau, — le Bloc du i8 août i goi

A l'imagination maintenant de construire les solutions les plus plaisantes, en même temps que les plus conformes à l'avantage utilitaire. Il en est peut-être comme a dit celui-ci, sinon il est possible que tout soit comme a dit celui-là. Depuis que l'homme pense, il a successivement émis toutes les hypothèses de science, de métaphysique, de rêve. Dans le tas, que chacun pense à sa convenance, se construise un paradis à sa mesure. Croyez ce qu'il vous plaira. Mais surtout que vos croyances ue soient pas pour choquer vos concitoyens. On vous pardonnerait de révoquer en doute ce qui est « démontrable », la théorie de la gravitation universelle, par exemple. Mais si votre « indémontrable » ne peut pas faire bon ménage avec celui ou ceux de vos concitoyens, il en résultera pour vous de grands ennuis.

L'enfant, bien entendu, ne peut se rendre compte de ces choses. Même s'il ne doit jamais les comprendre, il n'en sent pas moins, toutefois, que son pédagogue omniscient n'a pas réponse à tout, — loin de là, — et cela lui est une souffrance. Ce qu'il voudrait c'est que, pour chaque problème qui se présente on lui offrît une solution claire, simple, définitive, qui fût le dernier mot sur la matière. Le Magister dixit est né de ce besoin. Hélas ! Le maître dit, et quand il a dit, il reste, il restera toujours à dire. Dès que l'enfant l'a découvert, — et le phénomène s'accomplit en lui bien plus tôt qu'on ne pense, — il en éprouve une déconvenue extrême, un découragement dont sa paresse le console en le confinant dans le labeur strictement utilitaire.

C'est alors qu'à l'insuffisant pédagogue, — obligé de convenir que sa science est bornée, — succède le détenteur de la révélation suprême, tout doux, tout aimable,

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tout en vertus extérieures, satisfait de lui-même, révéré de tous, se vantant d'être supérieur à la vie. C'est l'homme qui ne connaît pas de question sans réponse, le maître des mystères, celui qui possède la clef de toutes choses. Ah! celui-là ne court point le risque de s'égarer en des recherches ardues d'expérimentation, d'analyse. Il n'usera point sa pensée à reculer, de si peu que ce soit, les limites de la connaissance, car il connaît tout de prime abord, son autorité étant, non pas d'un homme borné, mais du Dieu fabricateur du monde, de qui il a reçu le pouvoir. Il va dire à son tour, mais cette fois, il n'y a plus de contradiction possible. Sans une variation, tous ceux qui ont reçu le même mandat, diront les mêmes paroles, accompliront les mêmes rites, et, après avoir expliqué l'univers sans le secours d'aucune science, donneront sans difficultés la formule éternelle, absolue, de l'humanité sur la terre.

Et le merveilleux, c'est qu'ici il n'est plus besoin de se casser la tête pour comprendre. Il suffit de répéter les mots qu'on vous présente. On vous demande simplement de croire, phénomène ^ue la suggestion d'autrui suffît à produire chez les âmes faibles, tandis que chez les autres, l'effort de savoir exige, avec l'initiative, une persévérance obstinée dans les voies ardues de la connaissance. La foi, non la raison, voilà l'instrument de la destinée humaine, et, si vous en doutez, on aura recours à tous les arguments de la raison pour vous démontrer que les démonstrations de la raison sont vaines.

Ce seul point admis, tout devient lumière, en effet, pour le croyant. 11 a l'explication, la prévision de tout. Il n'a plus à rechercher sa voie, à se conduire. // est

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conduit. Pourvu qu'il prononce à l'heure marquée des paroles déterminées, pourvu qu'il accomplisse les rites prescrits, — car le Créateur souverain a cette étrange faiblesse d'avoir besoin de l'adoration de ses créatures, — sa vie, simplifiée, facilitée, s'acheminera, par des routes heureuses, vers des félicités non d'un jour, mais de l'éternité.

Quant aux manquements de simple moralité qui pourront intervenir, nous voyons chaque jour que c'est la moindre affaire. La confession, les prières, les jeûnes, les pénitences variées pourvoiront à votre salut, toute la hiérarchie sacrée ayant pouvoir de remettre vos fautes, et se dévouant même au service de vos intérêts ici-bas quand elle y trouve un avantage.

Est-il besoin de rappeler que si l'ordre de la nature est impuissant à vous procurer l'objet de vos désirs, l'Église fait en maints lieux un abondant commerce de miracles ?

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses !

Entre le prêtre, représentant de la puissance souveraine du monde, et le maître du modeste savoir humain, voilà l'enfant placé. Deux conceptions du monde sont aux prises pour la possession de sa naissante intelligence. Il faut faire un choix, semble-t-il, car elles apparaissent radicalement inconciliables. Notez que, dans la plupart des cas, les parents ont d'avance choisi pour l'enfant, par le baptême, comme leurs parents avaient choisi pour eux. La marque d'une doctrine est sur lui dès son premier vagissement.

Aux époques de foi, cette violence faite au nouveau-

CROIRE OU SAVOIR

né paraissait un élémentaire devoir. Tout s'ensuivait alors, selon l'ordre établi. L'instruction totale était religieuse, accessoirement complétée de quelques éléments de connaissance utiles pour la pratique de la vie. Cela avait un sens. Juste ou fausse, éternelle ou fragile, une harmonie sociale découlait d'une compréhension générale des choses.

Mais voici que ces rudiments méprisés de connaissance, toujours croissant, toujours empiétant sur le domaine de l'inconcevable, finissent par s'ordonner, par se développer en une immense floraison de savoir, produite dans l'investigation du monde, par l'élimination du procédé mental qui se résume en l'ancienne formule : croire. Et voici qu'en même temps les « croyances » n'apparaissent plus que comme les traditionnelles légendes d'un temps où l'homme était tenu d'interpréter, de résoudre provisoirement, d'inspiration, les grands problèmes de sa destinée que les progrès d'une enquête séculaire devaient lui permettre plus tard d'aborder expérimentalement.

Le conflit est fatal ; nul ne peut s'y soustraire. Conflit social qui se retrouvera à tous les carrefours de la vie publique et privée, mais nulle part ne s'accusera avec autant d'intensité qu'au foyer paternel, lorsque l'heure viendra pour chacun de transmettre à sa descendance l'héritage d'une mentalité ancestrale plus ou moins modifiée par un effort personnel de culture.

Questions d'intérêts

Et, chose inattendue, à y bien regarder, le conflit des croyances est le moindre. L'ordre établi ne change pas

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par la seule raison que les croyances décroissent. Les gestes du culte, — devenus purement réflexes, — se transmettent de génération en génération sans que personne ose s'interroger de trop près pour prendre la mesure exacte de sa foi. Un peu plus, un peu moins de sincérité dans les manifestations rituelles, la conscience profonde pourrait seule donner des précisions là-dessus, et l'on se garde précisément de lui poser la question d'une façon trop pressante. Les derniers siècles du paganisme nous montrent ce spectacle dans une aveuglante clarté.

De même l'affaiblissement de la foi chrétienne, de nos jours. Mieux encore, les actes extérieurs du culte redoublent d'intensité, les superstitions les plus grossières se répandent avec d'autant plus de facilité que la croyance intime faiblissant, l'esprit retourne inconsciemment à la matérialisation de la divinité, au fétichisme reçu des ancêtres. C'est que la croyance religieuse a été le point central autour duquel se sont cristallisés les traditions, les mœurs, les institutions, les lois, les intérêts constitutifs de la société. Le support disparu, traditions, mœurs, institutions, lois, intérêts, se prêtent un mutuel appui, subsistent en vertu de l'équiUbre ancien, et durent jusqu'à ce qu'une nouvelle doctrine, acceptable par tous, devienne un nouveau point de cristallisation sociale à son tour.

C'est le problème de notre temps. Beaucoup avaient pensé que la foi disparue entraînait à bref délai une reconstitution sociale nécessaire. Il apparaît aujourd'hui que le phénomène du renouveau ne se produit point comme par un coup de théâtre. Les traditions, les mœurs, les institutions, les lois, les intérêts, nés des

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anciennes croyances et soutenus par elles, soutiennent maintenant le culte extérieur, en retardent pour un temps la décomposition inévitable.

Les oligarchies du passé, qui n'eurent de raison d'être que par les croyances disparues, s'accrochent désespérément aux étais vermoulus de la construction croulante. Croire, croire, c'est le mot d'ordre de leur présent, comme ce fut celui de leur passé. Des âmes simples se rencontrent encore dans les rangs de ceux qui se dénomment chez nous « l'aristocratie », comme ce commandant de Bréon qui, après avoir demandé chaque jour la lumière d'en haut, acquitta Dreyfus malgré la formidable pression de l'esprit de classe. Il n'en est pas moins vrai que nos classes supérieures actuelles, — fort mêlées, — voient surtout dans la religion une puissante organisation de défense au profit des appétits satisfaits contre les appétits à satisfaire.

La bourgeoisie gouvernante s'est emparée du gouvernement grâce à sa promesse réitérée d'ouvrir les voies d'accès à l'ordre nouveau qui se prépare. Mais aussitôt installée au pouvoir, toutes les forces dupasse, — traditions, mœurs, lois, institutions, intérêts, — se présentent pour soutenir les maîtres du jour. Quel désintéressement prodigieux, quelle audace pour résister à la tentation de les approprier à son usage ? Les raisons ne manquent jamais, et la masse inorganisée, impuissante à constituer une force d'ensemble, cède, en dépit des révoltes partielles, à l'antique suprématie des choses qui sont.

Je ne dis rien du peuple parce qu'il est en devenir. JjCS prolétaires des grands centres industriels cherchent péniblement leur voie et ne l'ont pas encore trouvée. Les

Georges Clemenceau, — le Bloc du i8 août igoi

paysans de nos campagnes s'éveillent aux premiers rayons de lumière, mais sont plus lents à se mouvoir.

La liberté de l'éducation

Il va sans dire que l'état d'esprit impliqué par ces situations diverses se manifeste simultanément dans la vie publique et dans la vie privée. De la vie publique, il n'est pas besoin de parler. Les classes supérieures se dépensent en efforts pour attirer la foule aux lieux du culte. Elles y réussissent remarquablement, car il s'agit, pour ceux qui accourent, non de croire et de se comporter en conséquence, mais d'accomplir des rites en public et d'en recueillir le profit ici-bas.

Lorsque ces croyants de tout ordre, dont nul ne peut sonder les cœurs, cherchent à transmettre à leurs enfants les doctrines sur lesquelles se fonde leur vie, qui donc pourrait s'en étonner? Qui s'en plaindra et leur refusera les moyens de tenter de modeler leur descendance à leur image? Ici même j'ai réclamé pour eux cette liberté que leur refuse l'empirisme intolérant de notre bourgeoisie « libre-penseuse », et j'ai trouvé devant moi la contradiction d'hommes de la plus haute culture, lyriques champions d'un ordre nouveau, mais attardés dans les procédés du compelle intrare plus séduisants par leur simplicité que les chances lointaines d'une liberté déplaisante.

Les Chambres viennent précisément de voter une loi dont on a fait grand bruit et qui aboutit à ce résultat de violenter les gens pour qu'une doctrine, — toujours la même, — soit enseignée aux enfants par des moines d'un certain habit plutôt que d'un autre. C'est ce pro-

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dige d'absurdité qu'on ose nous présenter comme une victoire. Nombre de parlementaires vont plus loin encore dans cette voie, prétendant réserver les fonc* tions publiques aux hommes qui, au lieu d'avoir reçu l'enseignement scientifique et l'enseignement religieux en bloc, les auront reçus séparément, l'un dans l'école et l'autre dans l'Église. Le simple fait qu'on discute sérieusement de pareilles « réformes » montre où la politique dite républicaine en est arrivée.

Unité ou duplicité de renseignement

Quoi qu'il en soit, je note que les « hautes classes », conséquentes avec elles-mêmes, réclament l'unité d'enseignement, et quoique leur enseignement soit à l'opposé de celui que je rêve, il m'est impossible de ne pas reconnaître que leur principe est juste, tout enseignement digne de ce nom devant être un, par définition nécessaire.

Mais, de cela, précisément, notre bourgeoisie gouvernante ne peut s'accommoder. Réclamer pour ses enfants l'unité d'enseign ement positif, c'est à quoi elle ne songe guère. Elle a institué l'instruction neutre, qui ne dit ni oui ni non, — ou qui dit oui et non suivant le goût du maître, — sur les questions maîtresses qui dominent la vie, et laisse à chacun le soin d'aller se pourvoir ailleurs des réponses que tout esprit sincère ne peut faire autrement que déjuger urgentes. La même République, d'ailleurs, dont la Laïque est la grande conquête, entretient à grands frais le temple où un clergé, dûment salarié à cet effet, se charge de résoudre en quelques formules brèves tous les problèmes interdits au péda-

Georges Clemenceau, — le Bloc du i8 août igoi

gogue. Grâce à cet arrangement, où l'hypocrisie des époques de transition peut se développer tout à son aise, chacun de nous peut être libre-penseur ou croyant tour à tour, pour son compte ou pour celui de sa postérité. Laïque à la mairie, et dévot à l'Église au jour de son mariage, le bon bourgeois sceptique, qui ne croit ni à Dieu ni à diable, suivant la formule usitée, tient à donner à son enfant les deux enseignements contradictoires, pour lui laisser le soin de débrouiller plus tard qui de ces deux maîtres, l'un prêchant le croire et l'autre le savoir, lui a dit mensonge ou vérité.

Interrogez le père sur le démenti qu'il se donne ainsi à lui-même, il répondra qiie l'école laïque représente sa doctrine et que l'Église représente, pour l'enfant qui sera homme bientôt, un ensemble d'intérêts à ménager pour le succès de cette entreprise hasardeuse qu'on dénomme la vie. Et si le point de vue n'est pas de ceux dont on puisse tirer gloire, le raisonnement n'est que trop juste, ainsi que je l'ai fait voir tout à l'heure.

D'autres fois, le père, plus idéaliste, risquerait l'aventure d'un enseignement unique, tout de démonstration, mais la mère a reçu la tradition des pratiques cultuelles, et sans s'inquiéter trop de ce que son fils pourra croire un jour, elle n'aurait pas de tranquillité d'esprit si l'enfant n'accomplissait pas certains rites comme les autres. Elle sait faire valoir à propos la question d'intérêt. Le père cède pour avoir la paix, et par crainte aussi de porter la responsabilité d'une « position manquée » dans l'avenir. Voilà l'enfant entre les deux maîtres qui vont se disputer son intelligence, — le prêtre ayant tout l'avantage, — et le laisseont, tiraillé, fourbu, désorienté, découragé de connaître,

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se faire une philosophie pratique des seuls moyens de parvenir. Vienne le pesant rhéteur qui lui prêchera la faillite du savoir, l'Église sera là pour le recueillir.

La double pratique

Telle est la situation présente. Je ne m'en étonne pas. Je constate et j'explique dans la mesure de mes moyens. Tout le monde sait que ma constatation ne s'applique pas à l'universalité de la bourgeoisie gouvernante, et que quelques hommes se rencontrent pour donner à leurs enfants l'unité d'enseignement par la démonstration des connaissances positives. Ceux-là sont l'exception rare, car il faut réunir, pour faire front aux préjugés bourgeois, et la hauteur d'idéalisme et la force de caractère.

Aux prêcheurs d'idéal qui ont reculé dans celte entreprise où les attendaient leurs amis, je ne me sens point le droit de jeter l'anathème. Je préfère à Moïse, vouant à la mort les infidèles, la prêtresse Théano, qui refusa de maudire. Seulement je tiens à m'inscrire contre une distinction jugée importante par quelques-uns de mes amis. On nous a donné à entendre que ce n'était pas du tout la môme chose d'envoyer un enfant à l'école chez les moines, ou dans quelque collège de l'Université et de là au catéchisme de l'Eglise.

Pour moi, il m'est impossible de voir la différence. Oserait-on soutenir, sauf pour l'avantage de pouvoir argumenter, que le moine ou la nonne enseignent autre chose que le simple curé ? Clergé régulier, ou séculier, l'enseignement est identique : voilà ce qu'on ne peut nier de bonne foi. Dès lors quel avantage

Georges Clemenceau, — le Bloc du i8 août iQOi

d'avoir choisi le lycée pour son fils au lieu d'une maison de Jésuites, si, en fin de compte, ces élèves des deux maisons se doivent rejoindre au pied des mêmes autels? Quel avantage, sinon d'illusionner le public, peut-être, ou plus probablement de s'illusionner soi-même ?

Cela, j'avais à cœur de le dire, parce que l'immense majorité de notre bourgeoisie républicaine, faisant parade d' « anticléricalisme », trouve habile de se mettre en règle des deux parts en faisant succéder l'un à l'autre, dans l'esprit de sa progéniture, l'adoration de la Laïque et le culte suivant les rites du cléricalisme exécré. J'admets naturellement la pleine liberté de chacun en cette affaire. Mais il est temps, de dire que, réformateurs ou révolutionnaires, ceux qui ont recours à la double pratique, pourraient avant de réformer les autres et de remanier la société en tout ou en partie, donner l'exemple, et commencer l'expérience de l'ordre nouveau sur eux-mêmes.

Une société finit. Une société commence. Nous sommes au point de rencontre. En nos âmes se heurtent deux conceptions de la vie, chacune fondée sur un principe qui est la négation de l'autre. Croire on savoir. C'est à nous de choisir. Mais nos « classes dirigeantes » refusent de faire le choix. Elles décrètent, par pharisienne hypocrisie, un monstrueux accouplement des deux contradictoires. Il faut bien constater le fait, puisqu'il se dresse fastueusement devant nous. Il n'en est pas moins vrai que ceux là aujourd'hui contribuent plus efficacement que tous autres à détacher l'humanité de l'ancien ordre social, qui osent donner l'exemple de rompre eux-mêmes avec des mœurs de mensonge.

Le progrès humain, quoi (jue beaucoup puissent

CROIRE OU SAVOIR

croire, ne saurait résider dans la puissance d'une formule économique et sociale à dégager pour l'appliquer indistinctement aux hommes de toute culture.

L'amélioration de l'humanité est tout entière contenue dans cette culture elle-même qui permettra de choisir entre les formules proposées et fera l'adaptation des hommes au nouvel essai de vie supérieure.

La beauté d'agir

Ce sera le signe de l'évolution la plus belle, lorsque la majorité des hommes, choquée de la tartuferie qui se vante d'allier subtilement le savoir et le croire, en arrivera, dans l'ordre des connaissances positives, à ce besoin d'unité de pensée qui fit, dans le domaine des croyances, la force des premiers chrétiens. De là, viendra cette unité d'enseignement que nous préparons avec tant de peine, et, comme conséquence, la vie une ainsi que la voulurent les premières Églises, non plus en partie double telle que nous la promenons maintenant du confessionnal au laboratoire.

Ni les premiers chrétiens, ni le Christ, n'ont réalisé leur rêve. L'esprit de leur enseignement s'est envolé pour nous laisser un détritus de rites que les simples considèrent encore comme le christianisme lui-même.

L'amour des hommes, la charité, la solidarité sont des moyens. Le but, c'est un peu moins de mal sur la terre. Il faut trouver à ces leviers de l'esprit un point d'appui plus sûr que l'enfantine promesse des célestes séjours. Il faut découvrir de la vérité, sur l'univers et sur nous-mêmes, tout ce que nos facultés nous permettent d'en comprendre. Qu'importent les limites de

Georges Clemenceau, — le Bloc du i8 août igoi

l'esprit ? Savoir qu'on ne sait pas, c'est savoir encore, puisque c'est se connaître.

Nous en sommes au point à cette heure qu'un nombre suffisant d'idées sont éclaircies pour que les hommes de sincérité puissent régler sur une compréhension positive une conduite rationnelle de leur vie. Les premiers chrétiens, pour leur foi, se faisaient égorger dans le cirque. Les apôtres de la liberté de penser marchaient d'un pas ferme aux bûchers. On n'en demande pas tant, aujourd'hui, de nos librespenseurs. Qu'ils agissent simplement comme ils pensent, qu'ils osent affronter le préjugé social jusque dans leur famille, à l'exemple des premiers qui répudièrent les dieux de l'Olympe pour la foi nouvelle. Il n'en faut pas davantage. Si cette foi n'avait changé que les discours, l'Église ne serait pas née, l'Église n'aurait pas pu vivre.

Des paroles, des écrits, nous en avons outre mesure. Le talent de penser et de dire n'est pas ce qui nous fait défaut. C'est d'actes que nous avons besoin pour la leçon de caractère. L'homme capable d'agir a la satisfaction suprême d'agir donné tout son effort. Il est au-dessus des futiles récompenses humaines. Il est supérieur à la victoire elle-même. L'autre s'arrête à moitié chemin et ne peut manquer d'en souffrir. Beaucoup, qui ne sont pas sans fautes, prennent plaisir à lui jeter la pierre. J'aime mieux lui crier courage !

Georges Clemenceau

Dans ce débat poursuivi pour et contre la liberté de renseignement, les sénateurs n'avaient pas oublié, mais le public ne s'est pas assez rappelé que M. Lintilhac, ancien professeur de l'Université, aujourd'hui sénateur, avait occupé une situation politique personnelle importante auprès de M. Leygues, c'est-à-dire auprès du ministre sous qui furent commis les attentats les plus graves aux libertés du personnel enseignant. Nos anciens abonnés se rappellent que nous avons publié en temps utile tout un dossier, mémoires et dossiers pour les libertés du persomiel enseignant en France; mémoires et dossiers qui occupaient pour ainsi dire tout le quinzièm.e cahier de la deuxième série et que nous avons tenus à Jour dans plusieurs cahiers suivants; nous avons particulièrement publié alors tout un mémoires et dossiers du cas Hervé; aujourd'hui nous sommes particulièrement heureux de joindre au présent cahier de dossier un article de Hervé publié dans le Travailleur Socialiste de l'Yonne sur le cas Dimier; cet article vient en appoint, et mêm.e en couronnement aux mémoires et dossiers que nous avons publiés alors; il prend en outre un intérêt singulier au lendemain du jour où le même M. Lintilhac nous vantait, et m,enaçait de nous imposer les bienfaits d'un monopole politique parlementaire et gouvernemental.

Beaucoup de nos abonnés s'étaient demandé quelle attitude Hervé avait prise quand s'était présenté le cas Dimier; le cas Hervé avait tenu dans îios cahiers une si grande et, nous pouvons le dire, une si bonne place, que l'on voulait^ savoir si Hervé demandait pour un adversaire les libertés communes qu'il avait si hau-

LE DROIT DES FONCTIONNAIRES

tement et si fortement revendiquées pour lui-même; notons qu'en tout état de l'affaire Dimier, le cas Hervé gardait sa valeur propre ; et même si Hervé avait refusé pour M. Dimier, simplement avait négligé de demander pour M. Dimier les libertés communes qu'il avait revendiquées pour lui, le cas Hervé, l'ancien cas Hervé n'en conservait pas moins son ancienne valeur propre, intrinsèque. Juridique ; Hervé pouvait diminuer; son ancien cas ne pouvait pas diminuer; mais tout de même c'est avec un grand contentement intérieur que nous avons lu, dans l'article que nous reproduisons ci-après, que Hervé revendiquait pour un adversaire exactement les libertés communes qu'il avait revendiquées pour lui ; on n'attendait pas moins de son bon sens, de son sens droit, et d'une certaine rondeur et bonhomie de conscience qui avait beaucoup frappé tout le monde il y a deux et trois ans; il n'en est pas moins vrai que la reddition de la simple justice est devenue un événement si rare dans un pays déformé par les talions des partis politiques parlementaires qu'on éprouve une joie presque d'étonnement quand un de ces événements se réalise, — et qu'on retrouve un vieil ami exactement au point où l'on espérait qu'il passerait.

Le Travailleur Socialiste de l'Yonne, organe de la Fédération autonome des Travailleurs Socialistes du département, paraît le samedi matin. S'adresser pour la rédaction, les abonnements et les annonces à l'administrateur-gérant, rue du Puits -de -la- Chaîne, 32, Sens, et au citoyen Monneret, rue Sous-Murs, i8, Auxerre. L'article que nous reproduisons ci-après est l'article de tête, numéro daté du samedi iG mai igo3 :

Gustave Hervé

LE DROIT DES FONCTIONNAIRES

II ne faudrait pas que, dans son ardeur fort louable à poursuivre la lutte anticléricale, le parti républicain et à sa tête le parti socialiste se laissassent aller jusqu'à des mesures iniques et imbéciles.

Or, c'est à la fois une sottise et une iniquité que vient de commettre le ministre du commerce, Trouillot, ministre intérimaire de l'instruction publique, en frappant d'une suspension de cinq mois, M. Dimier, professeur de philosophie au lycée de Lille, coupable d'être allé, sans ostentation, faire une visite à des Pères maristes qui partaient à la suite des décrets Combes.

Pour être approuvé par l'unanimité de la presse du bloc, y compris la Petite République et l'Action, cette mesure n'en est ni plus juste, ni plus intelligente.

Que le parti catholique et conservateur demande ou approuve la révocation d'un fonctionnaire, à raison d'opinions politiques manifestées hors de son service, c'est son affaire: il est autoritaire par nature: de la liberté intellectuelle, des droits de l'individu, il s'est toujours autant soucié qu'un poisson d'une pomme, du moins quand l'arbitraire et la violence n'atteignaient cjue ses adversaires.

Mais que le parti démocratique en fasse autant, surtout que le parti socialiste le suive dans cette voie, c'est

Gustaçe Hervé y — samedi i6 mai igo3

là une méconnaissance de leurs principes et de leurs intérêts qui m'afflige et m'inquiète tout à la fois.

Cherchez bien, et au fond de toutes les explications données pour justifier de pareilles mesures, vous trouverez ce principe réactionnaire et bourgeois : « C'est l'État qui le paie ; l'État a le droit dé le chasser s'il fait mine de n'être pas de son avis. »

Le fonctionnaire est assimilé au domestique que l'on chasse quand il déplaît à son maître.

Encore nos républicains et nos socialistes de pacotille protesteraient-ils s'ils apprenaient qu'un patron a renvoyé un de ses ouvriers, qu'un maître a chassé un de ses laquais, parce que l'homme sous leur coupe aurait eu l'audace d'avoir une autre opinion politique que celui « qui le fait vivre » ? Ils ne seraient pas les derniers à crier à la violation de la liberté individuelle.

Mais du moment qu'il s'agit de l'État-Patron, et qu'ils se figurent être pour toujours ou pour longtemps les maîtres de cet État-Patron, ils se taisent, ou plutôt ils applaudissent à ses exécutions brutales.

Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, l'éducation du parti républicain est à refaire de fond en comble ; c'est à nos amis socialistes qu'incombe la tâche de rechercher cette mentalité déplorable.

11 faut qu'ils ne se lassent pas de répéter autour d'eux qu'un fonctionnaire, neuf fois sur dix, est entré au service de l'État parce qu'il lui fallait vivre, et qu'il n'est pas libre d'en sortir quand l'État lui déplaît, car le plus souvent il mourrait de faim sur les grandes routes : que le fonctionnaire, s'il est payé, est payé pour faire un service déterminé ; que son salaire n'est pas une aumône ; qu'en acceptant d'entrer dans un service

LE DROIT DES FONCTIONNAIRES

public, il a vendu sa force de travail, son talent, mais il n'a pas vendu sa conscience.

Le professeur Dimier était payé pour enseigner la philosophie à ses élèves. Si sous prétexte de philosophie il a enseigné de la théologie ; si, dans sa chaire, il a déformé les doctrines philosophiques qui lui déplaisent, le matérialisme ou l'évolutionnisme, par exemple, qu'on le frappe ; s'il a fait de la politique en classe, qu'on le traduise devant les tribunaux universitaires et qu'on l'expulse.

Mais le professeur Dimier, pas plus que le professeur Hervé, n'a abdiqué sa liberté de conscience, ni ses droits de citoyen, en prenant la robe universitaire ; si, sincèrement catholique, ayant eu recours au ministère des Pères maristes pour baptiser ses enfants, confesser sa femme, il croit devoir, à l'occasion du départ de ces Pères, leur faire une visite de politesse ou de gratitude, l'Etat n'a rien à y voir ; je dis même plus ; si, croyant devoir faire cette visite, le professeur Dimier ne l'avait pas faite par peur de déplaire à ses chefs, ce professeur eût été un goujat et un pleutre, en tout cas un éducateur indigne et un triste modèle pour ses élèves.

Que nos amis socialistes se rendent bien compte surtout qu'en applaudissant aujourd'hui à l'exécution d'un professeur catholique, ils se mettent dans l'impossibilité logique et morale de protester demain quand on frappera un professeur socialiste.

Et ce n'est pas seulement au lendemain qu'ils doivent songer, c'est au surlendemain, à l'avenir, à la cité collectiviste que nous voulons instaurer, et où tout le monde sera en quelque sorte fonctionnaire. Si nous ne voulons pas mériter l'accusation que nous adressent

Gustave Hervé, — samedi i6 mai iQo3

déjà nos adversaires de rêver un État-caserne, où il n'y aura plus de liberté pour personne, c'est à nous, dès maintenant, de prouver que nous savons concilier la qualité de fonctionnaire et la complète liberté individuelle, en dehors du service; c'est à nous de revendiquer pour les fonctionnaires, si ennemis qu'ils soient de nos propres idées et quelque douceur qu'on éprouve à frapper un adversaire, le droit, leur travail terminé, d'afficher n'importe quelle opinion religieuse ou politique, qu'elle plaise ou non au gouvernement. Hors de là, il n'y a qu'arbitraire et despotisme.

Gustave Hervé

Jeudi 3 décembre igo3. — Je lis dans l'Aurore de ce matin que le général André, ministre de la guerre, vient de donner Vordre à MM. Buret et Desemblanc, les survivants du drame d'Argoungou, de rejoindre leur corps avant le i5 décembre, pour les punir, cités en témoignage devant la cour d'assises de l'Yonne par M. Urbain Gohier, d'avoir apporté librement en témoignage le récit des événements sur qui portait le débat. Vordre ministériel aurait été envoyé le lendemain de l'acquittement. Les politiques parlementaires et le personnel gouvernemental, qui ont tant fait pour déshonorer l'affaire Dreyfus et le dreyfusisme, se croient-ils tenus, non seulement de m,ultiplier les abus, les injustices, mais de choisir, comme exprès, parmi ces abus, parmi ces injustices, exactement celles qui ont un caractère pour ainsi dire techniquement antidreyfusiste.

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