BERNARD-LAZARE ET TRARIEUX
qu'aucun de ceux qui combattirent auprès de lui, mais
après lui, ait salué cet homme admirable et simple.
Croyez, Monsieur le Sénateur, à mes sentiments les
plus distingués.
Fernand Bernard
Non je n'ai rien oublié. Seulement, mes articles ne sauraient être une distribution de prix. Il faut me contenter d'une phrase sommaire au cours d'un bref développement. Je sais tout ce qu'a fait Bernard-Lazare et je lui rends hommage. Il a parlé le premier, mais Zola a mis le monde en mouvement par un acte admirable qui est le vrai point de départ de l'affaire. Le colonel Picquart, Leblois, Scheurer- Kestner, ont bien eu aussi leur mot à dire dans cette histoire. Ni eux, ni aucun des leurs n'auraient eu l'idée de réclamer.
Un de nos abonnés relève la phrase du même article où. j'ai rappelé que je fus à peu près seul contre l'amnistie et me demande si j'ai oublié la double harangue de notre cher ami TrarieuiiÇ au Sénat, contre l'amnistie. Bien loin de là, assurément. Trarieux a combattu le bon combat partout et toujours, et d'autres avec lui. Je lui envoie de grand cœur mon salut affectueux. Mon honorable correspondant voudra bien m'excuser au même titre que M. Fernand Bernard. Le métier de journaliste exige souvent qu'on présente un ensemble de faits en raccourci. Quand j'ai écrit la phrase en question, je pensais d'abord, je l'avoue, à ceux qui nous abandonnèrent et que je ne voulais pas relater. J'inscrivis au passage mon impression de cette journée, et ma pensée suivit son cours. Trarieux, s'il m'a lu, n'a pas douté de ma grande joie à lui rendre justice pour l'héroïsme tranquille et la tenace revendication de droit dont il nous a donné le magnifique exemple.
Je ne prévoyais pan que dans un cahier que nous voulions réserver presque tout entier au beau discours de Clemenceau pour la liberté de l'enseignement, au
cinquième cahier de la cinquième série
dossier des beaux articles de M. Clemenceau pour la liberté de l'enseignement et pour les libertés internationales, au catalogue analytique sommaire du Bloc, et à quelques commentaires, je n'attendais pas qu'au moment où M. Clemenceau lutte si utilement pour les libertés communes, j'aurais, sur un article de lui, à intervenir personnellement; mais la mort a un droit devant qui nous devons incliner la courtoisie même et le respect dû aux vivants.
Je me reporte à l'article de M. Clemenceau à qui répond M. Fernand Bernard ; c'est le grand article intitulé des Faux! des Faux! publié dans Z'^urore du mardi premier décembre, c'est-à-dire dans le premier numéro de V Aurore qui parut sur six pages et qui fut vendu un sou à Paris, en Seine, et en Seine-et-Oise ; nous pouvons penser que ce numéro fut l'objet d'un lancement sérieux ; nous avons presque tous collaboré à ce lancement, dans la mesure de nos moyens; ce grand article était aussi le premier article de M. Clemenceau sur la nouvelle demande en revision introduite par M. Dreyfus auprès des pouvoirs publics ; la note de l'Havas annonçant que le garde des sceaux avait saisi la commission instituée au ministère de la justice avait été publiée dans les journaux, et en particulier dans V Aurore, du dimanche 29 novembre; l'article de M. Clemenceau du même dimanche 29 était sur Vappel à la conscience humaine du Bureau Socialiste International contre les lynchages des noirs dans l'Amérique du Nord et portait ensuite le texte de ce manifeste: l'article de M. Clemenceau du lendemain lundi 3o, Vidée Jait son chemin, portait sur la séparation de l'Église et de l'État ; l'article du surlendemain
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mardi premier décembre fut le premier article de M. Clemenceau sur le dernier recommencement de l'affaire; ce fut un article extrêmement vigoureux; extrêmement important ; nous le publierons ici même si ce recommencement de l'affaire est sérieux et si ainsi nous sommes conduits à en constituer un dossier.
C'est dans cet article que nous avons lu la phrase incriminée : Gloire éternelle à Zola pour avoir poussé le premier cri de réveil I A sa voix, la vérité se mit en marche sous les huées de la bande monacale, — et plus loin : Derrière Emile Zola, quelques hommes se trouvèrent, pour refuser de se rendre. La magistrature, V Université, l'armée même apportèrent un contingent faible par le nombre, mais d'une puissance victorieuse par l'invincible impulsion de l'idée.
A première vue, au premier sursaut, et pour qui sait un peu ce que fut dans la réalité de l'histoire la réalité des événements, la profondeur et la passion des sentiments, la hauteur et la tenue de l'idée, la réalité des actes surtout qui ont constitué ce que nous nommons aujourd'hui l'affaire Dreyfus et qui éternellement sera nommé l'affaire Dreyfus, rien ne peut produire un aussi extrême ag-acement, et, ce qui est beaucoup plus grave que l'agacement, rien ne peut produire une aussi extrême indignation que cette primauté injustement attribuée à Zola; totale. Mon Dieu nous savons tous que ce sont les musiques militaires qui gagnent les batailles, et que la grosse caisse, en particulier, fait plus que l'artillerie pour effondrer les carrés ; nous savons cela; c'est la croyance commune, universelle, et, pour prononcer le mot sacré, c'est la foi démocratique ; on l'enseigne des heures innombrables dans les
cinquième cahier de la cinquième série
écoles innombrables; cela réussit auprès des élèves, auprès des foules, auprès des troupes, auprès des électeurs ; partout on enseigne à tout venant que le pas de charge, que les tambours et clairons battant et sonnant la charge faisaient la conquête, et le gain des batailles ; mais entre nous enfin, hors de la politique, hors des manifestations scolaires, hors des élections, n'allonsnous pas savoir que toute victoire et que toute bataille, que tout travail réside aux volontés constantes et fidèles des hommes, aux pertinacités des peuples et des races, aux intensités cérébrales, aux longévités volontaires intelligentes ; n'allons - nous pas savoir distinguer de l'éloquence et de ses foudres, de la représentation, de la manifestation, de la musique et du retentissement, des cymbales et des rangées de tambours la haute et froide maîtrise, l'intelligente et rare volonté, le génie même, car c'est lui; sommes-nous tombés si bas dans la défiguration politique parlementaire que nous ne sachions plus distinguer des Mirabeau et des Danton, des Jaurès et des paroliers, l'ardente et froide volonté géniale d'un Richelieu, d'un Robespierre, et d'un Saint-Just.
Non pas que j'en aie à M. Clemenceau; lui-même entraîné dans l'affaire et depuis lors y marchant librement de son pas, lui-même emporté dans le prodigieux tourbillonnement, dans l'ardente action de cette affaire unique, il a pu sincèrement oublier comme elle avait commencé; remontant les souvenirs de sa mémoire, il a pu s'arrêter lui-même ébloui au foudroyant r accuse de Zola; c'est à ce coup de foudre que s'arrête généralement aujourd'hui la foule des dreyfusistes, — puisque il y a, hélas, une foule des drey-
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fusisles; — mais un homme comme Clemenceau, que son goût de la réalité doit pousser justement à rechercher les causes antérieures dans les événements de l'histoire et dans les actes, parce que dans l'immense majorité des faits et des résultats elles sont les vraies causes, un homme comme Clemenceau dont le talent oratoire est violemment ennemi de la redondance, n'aime que les foudres sèches, un homme comme Clemenceau se devait à lui-même de retrouver au delà de ce J'accuse éblouissant l'action unique, déterminante, fondamentale, originaire de Bernard- Lazare.
II ne s'agit nullement d'en avoir à M. Clemenceau; un article de journal est forcément un raccourci; et n©us avons trop admiré les infatigables, clairs et longuement brefs articles quotidiens que le même Clemenceau écrivait dans la même Aurore au cœur de l'affaire pour aujourd'hui récriminer contre les exigences de cette forme ; tout ce que nous regrettons, c'est qu'ayant un nom à donner, sans chercher à savoir et sans considérer, littéralement sans réfléchir, ce ne soit pas le nom de Bernard-Lazare qui soit sorti de sa plume comme le nom de l'initiateur, qui de lui-même soit sorti, qui ait jailli; c'esf exactement là tout ce que nous regrettons; nous ne faisons aucun reproche; aucune récrimination; aucun grief; le caractère même de Bernard-Lazare nous l'interdit; nous manifestons seulement un regret.
11 ne s'agit nullement d'en avoir à M. Clemenceau; M. Clemenceau n'a jamais caché l'estime qu'il avait de Bernard-Lazare; Bernard-Lazare n'a jamais caché l'estime qu'il avait de M. Clemenceau; quand M. Clemen- L ceau suspendit puis cessa la publication du Bloc^ je
cinquième cahier de la cinquième série
demandai à Bernard-Lazare de vouloir bien faire auprès de lui les démarches nécessaires pour assurer aux cahiers la continuation administrative du Bloc, c'est-à-dire, sommairement parlant et mutations faites, pour effectuer dès lors l'opération que nous pouvons enfin réaliser aujourd'hui, et dans ce cahier même; Bernard-Lazare ne me parla jamais de Clemenceau que dans les termes d'une estime entière; Clemenceau n'a jamais eu à classer Bernard-Lazare parmi les mauvais dreyfusistes ; Bernard-Lazare n'a jamais eu à classer Clemenceau parmi les mauvais dreyfusistes ; les douloureux débats qui se sont produits parmi les drej'fusistes ne se sont pas produits entre eux deux.
Il ne s'agit ici que d'une évaluation d'histoire.
Il ne s'agit nullement d'en avoir à M. Clemenceau; il est parfaitement vrai, comme lui-même l'indique dans sa réponse à M. Fernand Bernard, que ce n'est nullement, que ce n'est absolument pas contre la mémoire de Bernard-Lazare qu'il éprouvait le besoin de remonter jusqu'à la mémoire de Zola; oui, quand il a écrit la phrase en question, il pensait d'abord à ceux qui nous abandonnèrent et qu'il ne voulait pas relater ; il inscrivit au passage son impression de cette journée, et sa pensée suivit son cours ; aussi n'est-ce pas pour exercer une revendication que totalement inconnu de lui, mais dans un cahier qui premièrement lui revenait presque tout entier, je me suis permis d'intervenir personnellement; c'est au contraire pour son gouvernement personnel que je le prie de vouloir bien considérer qu'il y a dans cette affaire Dreyfus plusieurs couches d'événements, plusieurs strates d'action, plusieurs ordres de responsabilités parmi les dreyfusistes, et peut-être
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plusieurs ordres de responsabilités parmi les antidreyfusistes, où je mets les indifférents ; le nombre de ces ordres peut croître si l'affaire passe par de nouvelles phases ; mais il ne peut pas diminuer.
11 ne s'agit ici que d'une évaluation d'histoire; mais il s'agit d'une évaluation d'histoire à laquelle nous tenons absolument.
Commençant par la fin, au moins par la lin provisoire, par la dernière fin que jusqu'ici nous connaissions, les dreyfusistes qui, de concert avec le gouvernement et avec certains antidreyfusistes, ont fait ou, ce qui moralement et pragmatiquement revient au même, ont laissé faire, ont accepté l'amnistie, et non seulement cette amnistie particulière de l'affaire Dreyfus, mais toute l'amnistie de tout le dreyfusisme même, forment un ordre tel que tous ceux qui ont fait, laissé faire ou accepté l'amnistie ou quelque amnistie sont dans cet ordre et que tous ceux qui n'ont ni fait, ni laissé faire, ni accepté aucune amnistie ne sont pas dans cet ordre, et que tous ceux qui ne sont pas dans cet ordre ont raison sur et contre tous ceux qui sont dans cet ordre; et à l'égard de l'affaire, et généralement à l'égard de toute l'action ; ainsi tous ceux qui sont dans cet ordre sont assurés d'avoir tort; mais tous ceux qui sont hors de cet ordre ne sont pas assurés d'avoir raison ; avoir été de quelque manière pour l'amnistie est une condition suffisante pour avoir tort ; avoir été de quelque manière contre l'amnistie est une condition nécessaire mais non pas suffisante pour avoir raison. De ce que Zola fut vigoureusement, obstinément contre l'amnistie particulière de l'affaire Dreyfus, il ne suit nullement que Zola ait été l'initiateur, le
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fabricateur et le premier auteur de l'affaire Drej'fus ; avoir été pour l'amnistie a malheureusement conféré un très grand nombre de vices; avoir été contre l'amnistie n'a pu suffire à conférer toutes les vertus ; la profonde amitié que Clemenceau a pu vouer, que nous avons pu vouer à Zola pour sa résistance opiniâtre à l'amnistie, amitié sans cesse rehaussée par le spectacle de tant de défections et de tant de lâchetés, la profonde reconnaissance que nous avons tous pu vouer à la mémoire de Zola ne peut justement retentir sur les commencements de l'affaire. Zola et Bernard- Lazare appartiennent l'un et l'autre, parmi les dreyfusistes, à l'ordre de ceux qui ont résolument combattu l'amnistie; Clemenceau appartient éminemment à cet ordre; nous en sommes nous-mêmes, à notre rang; tous ensemble nous avons raison, à cet égard, sur et contre tous ceux qui ont préconisé l'amnistie; mais entre nous, si d'autres débats s'émeuvent, qui nous départagera? dans cet ordre que nous avons reconnu, et qui se définit l'ordre de tous ceux qui ont résolument repoussé, résolument combattu l'amnistie particulière de l'affaire Dreyfus, de nouveaux débats ne vont-ils pas tailler de nouveaux ordres différents?
Je continuerai cette communication, si Je le puis, dans un prochain cahier. J'y joindrai les quelques notes que Je voulais mettre en commentaires au cahier même de M. Clemenceau, et, s'il y a lieu, quelques notes sur le recommencement de Vaffaire.