D'ABORD, IL FAUT ÊTRE
Une parole malheureuse de M. de Pressensé a déchaîné un orage à la Chambre. Le député de Lyon ne veut point de revanche pour l' Alsace-Lorraine, et parce qu'il n'en veut point, il n'admet pas que personne puisse sentir autrement que lui-même à cet égard. Cet effort de pensée est vraiment un peu court, et nul ne doit s'étonner des protestations qui sont venues de toutes parts.
Je laisse de côté les nationalistes, dont le jeu ordinaire est de reconquérir les provinces perdues par des effets de facile éloquence, et les clérico-modérés qui, ne pouvant se hausser au pouvoir par la vertu de leurs idées, profitent de toute occasion pour s'offrir aux portefeuilles tant regrettés. Je ne considère que la masse des Français dans leurs dispositions à l'égard de l'Alsace-Lorraine. Si M. de Pressensé a cru exprimer leur opinion, il a vraiment commis l'erreur la moins pardon nable. En cette délicate matière, je m'en tiens, jusqu'à nouvel ordre, à la doctrine de Gambetta : n'en parler jamais, y penser toujours. Mais, s'il faut en parler, — et cela, en effet, arrive quelquefois, — encore devonsnous être attentifs à ne le faire, sous les yeux du conquérant étranger, que pour montrer l'unité du sentiment national sans lequel il n'est point de peuple digne de ce nom. Cette considération, à mon avis, doit dominer toutes les autres, car, pour opérer la rénovation sociale que rêve M. de Pressensé, il faut être et pouvoir demeurer une nation d'abord.
Georges Clemenceau
Ce n'est pas parce que les nationalistes, faute de posséder les idées fondamentales d'un parti, exploitent et dénaturent un sentiment légitime, que nous devons abdiquer en notre âme toutes les conceptions, toutes les émotions constitutives d'une collectivité pensante, cimentée par les joies et les misères des grands drames de l'histoire. Le progrès humain s'est fait jusqu'à nos jours par groupes nationaux, par patries. Je vois bien que l'évolution de justice dégage lentement la notion idéale de patrie des scories d'iniquité sous lesquelles la violence des hommes l'a si longtemps ensevelie. Je vois bien que le sentiment de la fraternité humaine, proclamé par notre Révolution, s'accroît en nous chaque jour. Mais avant qu'un progrès, d'abord purement verbal, s'accompagne d'actes réellement meilleurs, qui sait de quelles convulsions, de quelles catastrophes sanglantes l'heureuse évolution sera troublée?
On a tout dit sur la folie des armements à outrance. M. de Pressensé croit-il qu'il dépend de nous d'en faire sortir des scènes de bergerie ? Si nous désarmons seuls, n'est-ce pas nous livrer? Le désarmement à deux n'a pas de sens. Quel signe entrevoit-il de l'unanimité? Pressensé, qui s'était engagé pendant la guerre, a vu la France gisant éparse sous le talon de l'étranger, et n'ayant plus, pour signe de ralliement, que le drapeau tenu par Gambetta. Prend-il son parti de revoir un nouveau démembrement où, cette fois, notre génie national lui-même pourrait sombrer ? Peut-on rayer de l'histoire présente ce qui est, et dire : Le démembrement de la France est non existant? Croit-il que le sentiment de la dignité personnelle soit moins nécessaire à la collectivité qu'à l'individu? Hommes ou peuples peuvent-ils