D ABORD, IL FAUT ETRE
vivre sans honneur? La France peut-elle feindre de ne pas entendre les cris d'appel des enfants arrachés de ses entrailles? Qui nous respectera, si nous ne nous respectons pas d'abord?
M. de Pressensé veut la paix? Moi, de même, et tous les Français aussi certainement. Nul doute que notre démocratie soit moins disposée que jamais à se jeter, tête perdue, dans une aventure belliqueuse. Cependant notre désir n'est rien sans des dispositions correspondantes au delà de nos frontières. Livrés à leurs réflexions, les peuples sont moins enclins qu'autrefois aux entreprises de violence, — lorsqu'elles paraissent dangereuses. Est-ce une raison pour les leur montrer sans danger? Et puis, l'opinion des peuples compte-t-elle toujours pour quelque chose en pareil cas? Qui donc en France songeait à la guerre trois semaines avant le coup de folie de Napoléon III? Peut-on croire que les socialistes allemands pourraient tenir tête à Guillaume II, si la fantaisie lui venait quelque jour de recommencer son « inoubliable grand-père »?
Il ne suffit pas de bêler la paix. Ceux qui veulent fonder la paix sociale sur la pleine reconnaissance du droit humain, comment peuvent-ils nous recommander une paix entre nations qui aurait pour fondement la méconnaissance du droit primordial des hommes à s'appartenir? La contradiction est si monstrueuse que je ne puis comprendre comment elle n'a pas arrêté net la formule choquante sur les lèvres de M. de Pressensé. Aujourd'hui vous rayez, de votre autorité, la question de l'Alsace-Lorraine. Vous allez jusqu'à contester aux Français le droit même d'y avoir pensé. Que Guillaume II fasse un pas en avant. Demain il nous faudra,
selon vous, oublier la Champag-ne, la Bourgogne, que sais-je pncore? Où nous sera-t-il permis de nous arrêter pour garder quelque chose encore du sentiment français? A quelle colline, à quel ruisseau limitez-vous la France irréductible? Et vous qui souvent réclamez la légitimité de la révolte devant la violence faite au droit des personnes, dites-moi comment vous conciliez cette attitude avec l'ordre de lâche soumission devant la violence faite au droit de la collectivité?
L'élimination de la force dans les rapports humains est le plus noble rêve. L'avons-nous réalisé entre Français? Pas encore. Je crains bien qu'il ne soit encore plus difficile de le réaliser entre des peuples que tant d'intérêts opposés, tant de malentendus séparent. Pourquoi ne pas commencer par chercher la solution des difficultés existantes, au lieu de poser de grands primcipes généraux pour ne les point appliquer, comme MM. Delcassé et d'Estournelles, qui instituent l'arbitrage, — dont nous disposions déjà avant eux, — pour de minuscules questions de justice de paix, et laissent à la violence des armes la solution des dissentiments périlleux, comme devant. Ministre et député sont très fiers de cette belle œuvre et ne perdent aucune occasion de se célébrer eux-mêmes. Regardons-les faire la roue, pour l'amusement de la galerie. Cependant, « tenons notre poudre sèche », comme dit l'autre.
Georges Clemenceau
L'Aurore du Jeudi 26 novembre publiait la réponse de M. Francis de Pressensé :