DOSSIER
UNE RÉPONSE
Nous avons reçu de M. Francis de Pressensé la lettre suivante, que nous insérons avec empressement :
Paris, le 25 novembre 1908
Mon cher Clemenceau,
Je peux négliger les attaques plus ou moins violentes ou perfides des nationalistes et des crypto-nationalistes à l'occasion de la parole que j'ai prononcée lundi à la Chambre, qui n'était que le raccourci, — naturellement brutal, — d'un discours applaudi le vendredi par toute la gauche, et qui m'a valu, — comme à ceux qui protestèrent en juillet 1870 contre la guerre, — les fureurs de la droite et les foudres des radicaux : à vous, je veux répondre, parce qu'il ne me plaît pas d'oublier qu'à vos côtés, en butte aux mêmes reproches, j'ai livré un grand combat.
Et d'abord permettez-moi de vous remercier d'avoir, en indiquant d'un mot ce qu'à dix-sept ans, en 1870, j'ai fait pendant la guerre, écarté la monstrueuse calomnie à laquelle se livrent, contre le patriotisme de ceux qui ne pensent pas comrÀe eux sur la politique internationale, des hommes dont beaucoup ne prêchent la
Francis de Pressensé
guerre que pour autrui et s'abstiennent avec soin de courir le moindre risque pour la patrie. C'est un grossier et très ordinaire sophisme nationaliste que de prétendre que, de ne pas concevoir le rôle de la France comme ces messieurs, c'est manquer à son devoir envers la patrie. En vérité, sur ce terrain de l'accomplissement d'une obligation sacrée, ce n'est pas nous, socialistes, j'ose le dire, qui avons à redouter la comparaison avec les plus bruyants des exploiteurs du chauvinisme.
Ceci dit, je regrette que, faute de vous reporter à VOfficiel, vous ayez, — involontairement, j'en suis sûr, — faussé ma pensée et mutilé ma déclaration. Vous dites que, d'après moi, il faut passer l'éponge sur la question d'Alsace et de Lorraine et se résigner d'avance à la perte de la Champagne et de la Bourgogne. J'ai déjà quelquefois trouvé cet argument employé contre moi : c'était sous la plume des scribes de la Patrie française , au cours de notre lutte pour la justice. — Or, si vous aviez bien voulu lire le texte intégral de mes paroles, vous y auriez vu : « La France, qui ne reconnaît pas les atteintes portées au droit des peuples, ne doit pas s'hypnotiser comme elle l'a fait trop longtemps dans la perspective d'une revanche dont personne ne veut et que personne n'a jamais voulue. » — Cette formule dit toute ma pensée. Oui, il y a eu en 1870, il y a encore une atteinte au droit des peuples : on a disposé, de par la force, du sort d'une population ; malgré elle. Contre cet attentat, la conscience proteste, et elle le fait d'autant plus efficacement qu'elle répudie toute idée de recours aux mêmes moyens et que ce n'est pas au Dieu des batailles qu'elle demande, avec la restauration pure et simple du droit de l' Alsace-Lorraine sur elle-
UNE REPONSE
même, la solution d'un douloureux conflit. — Quant à la revanche, ce n'est pas seulement l'idée impie et sacrilège que seule une guerre peut réparer ce qu'une guerre a fait (et cela seul suffirait à nous enfermer éternellement dans im cycle de guerres sans fin, engendrées les unes des autres); c'est la notion brutale et stupide de la loi du talion appliquée aux relations des peuples ; Œil pour œil, dent pour dent : tu as répondu à léna par Sedan, je répondrai à Sedan par un nouvel léna, — et ainsi de suite. — Je ne crois pas qu'une grande démocratie doive attendre des jeux de la force et du hasard la réparation des attentats au droit. Permettez-moi d'ajouter que la France, dont, notoirement, la force matérielle ne s'accroît pas proportionnellement à celle de l'étranger, a moins encore que toute autre nation intérêt à remettre, au mépris de ses principes, la cause de son droit à l'arbitrage des armes. Et c(>la est si vrai que nul parmi ceux qui invoquent la revanche n'a jamais songé, je ne dis pas à en provoquer, mais même à en saisir les occasions ; chaque fois que la guerre a surgi à l'horizon, tout le monde a tout fait pour en exorciser le spectre. L'alliance russe ellemême, nul ne l'ignore, a été contractée en réalité, non pour préparer la revanche, mais pour consolider le statu quo et garantir Vuti possidetis.
Donc, en fait, nul ne veut, nul n'a jamais voulu de la revanche, de l'appel aux armes. Mais tout le monde a feint de la vouloir. Et cette fiction a eu pour conséquence, d'abord de nous engager et de nous retenir dans la voie des armements à outrance, enfin et surtout d'organiser notre politique intérieure et extérieure autour d'un mensonge.
Francis de Pressensé
C'est en représentant notre armée comme toujours à la veille d'entrer en campagne pour réparer les désastres de 1870 que l'on a créé l'état d'esprit nationaliste, la Ligue des Patriotes et celle de la Patrie française, déchaîné le militarisme, avec le culte de la caste militaire, le maintien des conseils de guerre, tout le cortège de crimes et de folies dont V Affaire nous a donné l'effrayant et écœurant spectacle. C'est ce mensonge qui a pesé sur nos affaires étrangères, en faisant accroire à la foule naïve que la Sainte Russie nous apportait la revanche dans le creux de la main du tsar et que nous n'avions donc rien à lui demander et tout à lui donner en échange.
Quant à moi, au risque d'être, non seulement outragé par les nationalistes, mais aussi mal compris et mal jugé par des hommes comme vous, j'ai la conviction, en combattant la revanche, de servir et la cause de la France, et celle de cette Alsace et de cette Lorraine qu'il ne s'agit pas de reconquérir de force, mais auxquelles nous voulons rendre le droit inaliénable des peuples sur eux-mêmes.
Je n'ajoute qu'un mot : si je croyais que la revanche est vraiment la forme nécessaire du patriotisme, je me couperais la main plutôt que de parler, même vaguement, de désarmement et de paix ; je me garderais comme d'un crime de combattre le militarisme, sans lequel une grande guerre heureuse ne se conçoit même pas, et je me rangerais docilement derrière M. Paul Déroulède, seul champion logique de la vraie doctrine. Il n'est qu'une politique qui me semble inintelUgible : c'est celle de ceux qui, tout en répétant, — en bêlant, puisque le mot est de vous, — les formules de tolstoïsme
UNE REPONSE
pacifiste et christicole, professent la nécessité, — non des revendications imprescriptibles de la conscience, — mais de la revanche brutale, du talion barbare. Et je m'étonne que des hommes qui ont eu, eux aussi, à souffrir des calomnies du chauvinisme imbécile, viennent grossir, même une heure, le chœur des patriotes professionnels contre des socialistes coupables de croire que la justice ne se fait pas à coup d'injustices et que la paix ne sortira pas de la guerre.
Croyez, je vous prie, mon cher Clemenceau, à mes sentiments dévoués.
Francis de Pressensé, Député du Rhône
L'Aurore du vendredi 2 y novembre publiait V article suivant de M. Clemenceau :
Georges Clemenceau
CONTRE LA RÉSIGNATION
J'ai lu avec l'attention qu'elle mérite la réponse de Pressensé. Si j'avais mis en doute l'amour du député de Lyon pour sa patrie, je lui en exprimerais bien volontiers mes regrets. Mais je n'ai rien dit ni insinué qui pût conduire à cette conclusion. Il s'agit entre nous de savoir comment l'amour des Français pour leur pays peut et doit le plus heureusement se manifester. Làdessus je ne puis que constater notre désaccord.
Pressensé allègue que, dans la phrase même à laquelle je refuse mon adhésion, il a protesté contre « les atteintes portées au droit des peuples ». Gérault- Richard, de même, qui appuie la réponse de Pressensé, me demande si la belle protestation de Jaurès est venue à ma connaissance. Oui, certes, je reconnais que Jaurès et Pressensé ont protesté formellement. La différence entre eux et moi, c'est que, lorsqu'ils ont protesté, ils se croient en règle avec eux-mêmes et avec la France, et, passant à d'autres sujets de conversation, prétendent nous interdire toute préoccupation de rentrer dans notre droit, de notre propre effort, si jamais la chance nous en est offerte par la destinée. C'est à cela que, pour ma part, je ne souscrirai jamais.
La protestation de l'impuissance aux abois a tout
CONTRE LA RESIGNATION
justement la valeur d'une parole au vent. La protestation d'un homme ou d'un peuple qui veut survivre à sa défaite, — loin d'être l'ultime convulsion d'une défaillance suprême, — doit apparaître comme le premier sursaut d'une énergie révoltée. C'est en quoi ma protestation diffère profondément de celle de Pressensé. Ou plutôt je ne proteste pas, je n'ai pas besoin de protester si ma protestation ne doit être qu'une procédure verbale pour me soumettre, tête basse, à la brutalité d'un dominateur. Je ne proteste pas, je ne me dépense pas en paroles vaines. Silencieusement, méthodiquement, je tends l'effort de ma pensée, de mes actes, vers les réparations de l'avenir. Pressensé veut les attendre de la paix. Personne plus que moi n'en serait heureux. Mais je considère l'état de l'Europe, et partout je découvre d'immenses préparatifs, — dans des proportions inconnues jusqu'ici, — pour d'autres entreprises que de pacification, et force m'est bien d'accepter une situation qu'il ne dépend pas de moi de changer.
Je ne consens pas à affaiblir mon pays. Je prétends, au contraire, accroître sa force militaire, non pas par le « militarisme », auquel mon contradicteur prétend me condamner (car le militarisme des armées de parade nous a précisément fait Sedan), mais par un meilleur emploi de nos hommes et de notre puissance budgétaire dont nos grands chefs galonnés, depuis le retour de Sedan, n'ont fait qu'organiser le gaspillage en maintenant les abus qui sont une source éternelle de faiblesse pour l'armée. Je veux l'armée contrôlée, critiquée, disciplinée, incessamment rappelée à ses devoirs, que trop de chefs oublient, non l'armée des pronunciamientos à la façon de M. Déroulède, ou de la justice
Georges Clemenceau
par ordre, selon les Billot, les Mercier. Je veux l'armée forte, par l'organisation rationnelle, par le travail, par l'élan des vertus civiques et des ardeurs guerrières dont notre Révolution donna l'admirable spectacle et que je me reprocherais d'affaiblir par un mot imprudent qui pourrait décourager les uns, désorienter les autres. C'est pourquoi lorsque Pressensé croit triompher de moi en ne me laissant de choix qu'entre lui-même et M. Déroulède, il me permettra de répondre en prenant modestement place parmi la presque universalité des Français, qui ne veulent point la guerre, qui ne feront rien pour la provoquer, mais qui entendent que la France demeure prête pour les redoutables éventualités que la plus élémentaire prudence commande de prévoir.
Je ne crois pas que Pressensé puisse trouver une phrase écrite ou parlée où j'aie prêché « la revanche », car j'ai toujours pensé qu'il y avait mieux à faire. Cela ne m'a pas empêché d'avoir toujours présente à l'esprit la fatalité d'un retour du droit vaincu. Pressensé n'a envisagé que l'hypothèse d'un duel entre l'Allemagne et la France. Les questions de politique extérieure lui sont trop familières pour qu'il ne sache pas qu'une solidarité d'intérêts, terriblement enchevêtrés, pourra mettre quelque jour en présence des coalitions diversement formées. Ne croit-il donc pas qu'un tel jour, — dont il ne dépend ni de lui ni de moi de provoquer ou d'arrêter la venue, — doive nous trouver en disposition de revendiquer notre droit? Pour moi, je n'hésite pas à répondre par l'affirmative. Est-il d'avis, au contraire, que notre devoir, alors, sera de nous croiser les bras et de laisser se former en Europe une puissance mon-
CONTRE LA RESIGNATION
strueuse de domination militaire dont nous serons, sans avoir même eu l'honneur d'une résistance, les sujets asservis? Eschine voulait qu'Athènes se soumît au Macédonien. Pressensé condamnerait-il donc Démosthène? Athènes fut vaincue. Au moins elle avait lutté, elle n'avait pas abdiqué l'honneur de son nom, la dignité de son caractère. Et son effort ne fut pas perdu, puisque la révolte, dont elle a donné l'exemple jusque dans sa décadence, fait partie de ce noble patrimoine d'humanité où nous puisons encore des forces d'impulsion vers un avenir meilleur.
Oui, j'ai eu à souffrir, comme vous dites, du chauvinisme imbécile, et je suis fier, autant que jamais, d'avoir mérité ses outrages, et Pressensé, dès demain, me trouvera prêt à recommencer. Mais quel homme serais-je si des considérations de personnes pouvaient m'influencer dans un pareil débat? Il è'agit, non de moi, mais de la patrie que je cherche à servir à mon rang, dans la conviction que tout effort désintéressé lui sera finalement profitable. Ce sentiment est celui de Pressensé, j'en suis sûr. Il croit servir la France mieux que moi en subissant avec résignation la violence faite au droit, après une protestation pro forma dont il n'entend tirer aucune conséquence. Moi, je dis que le droit vaincu n'est jamais vaincu tant qu'il y a, pour le représenter, des hommes qui ne se résignent pas. Je dis que la paix, voulue de Pressensé, comme de moi-même, ne se fonde, pas plus dans l'ordre social que dans l'ordre international, sur la violence de l'iniquité. J'ai sollicité la contradiction de Pressensé sur ce point, je ne l'ai pas obtenue. J'ai demandé à Pressensé pourquoi il admettait la révolte de l'opprimé dans l'ordre social et non
Georges Clemenceau
dans l'ordre international. Il ne m'a pas répondu. J'ai demandé à Pressensé où serait la limite de sa protestation passive, s'il se révolterait pour la Champagne, la Bourgogne, l'Ile de France. Il ne m'a pas répondu.
La Pologne est écrasée, démembrée. Pressensé lui permet la protestation résignée, mais qu'elle n'essaye pas de revivre ! Les Danois arrachés de leur patrie par la Prusse pourront se dépenser en protestations éloquentes, non essayer de se reconquérir. Les Arméniens, les Macédoniens, — après quelles tueries ! — se révoltent contre l'oppresseur, et Pressensé lui-même propose que la France vienne à leur secours par une procédure diplomatique qu'il dépend de la volonté du sultan de faire aboutir à la guerre. Et nous, ces mêmes Français qu'on pousse à l'action pour la Macédoine ou l'Arménie, nous n'aurions qu'à demeurer passivement inertes lorsqu'il s'agit de l'Alsace-Lorraine ! Lafayette ira rejoindre Washington combattant pour l'indépendance, nous tirerons le canon à Navarin pour la Grèce, la France versera son sang pour aider à la délivrance de l'Italie, mais s'il n'est question que de deux provinces françaises, on ne nous permettra point de prévoir que cet incident puisse avoir dans l'avenir une répercussion militaire. Car il faut que « quelqu'un commence » à se résigner, et si, en « commençant », nous ne faisons que nous offrir à de nouvelles violences, nous continuerons de donner cours à notre résignation, ornée d'une rhétorique de protestation.
Eh bien, cette politique, je n'en suis pas, je n'en puis pas être, parce qu'elle ne me paraît pas pouvoir aboutir à autre chose qu'à l'établissement d'une vaste hégémonie militaire du peuple ou des peuples qui ne se
CONTRE LA RESIGNATION
résigneront pas. Dans le monde où nous vivons, le droit, sans l'appui de la force, n'est qu'un cri de vaincu. Je le regrette autant que Pressensé, mais je ne puis changer ni l'homme, ni l'histoire, pas plus celle d'hier que celle de demain. Aux Polonais, aux Danois, aux Italiens « non rachetés », aux Grecs, aux Bulgares, aux Arméniens, Pressensé pourra prêcher la résignation de l'Évangile. Ils ne se soumettront pas, et les Français pas davantage. Et je les loue hautement de cette virile fierté.
Georges Clemenceau
L'Aurore du samedi 28 novembre publiait l'article suivant de M. Clemenceau :
YI
Georges Clemenceau
LA PAIX
Après la visite du roi d'Angleterre à Paris, le voyage des parlementaires anglais achève de révéler un notable et très heureux changement dans la disposition des esprits des deux côtés de la Manche. Le banquet du Grand Hôtel, où se sont rencontrés de nombreux membres des deux parlements, — et non des moindres, — met le sceau à cette cordiale entente des personnes qui doit précéder celle des gouvernements.
Les Français ne voyagent pas et vivent dans le dédain de la géographie. C'est un de leurs grands défauts, car, dans l'impossibilité de toute comparaison, il leur est aussi difficile de se connaître eux-mêmes que de porter un jugement équitable, en connaissance de cause, sur les peuples voisins. Et comme les Français eux-mêmes, délivrés de la monarchie, ont pris possession de leur propre gouvernement, on conçoit que la mentalité qui dérive d'un tel état de choses ne va pas sans d'assez grands périls.
Les Anglais, eux, parcourent toute la terre, visitent toutes les mers, tous les continents, et s'installent même partout où ils trouvent leur chance. Ils connaissent certainement la planète mieux qu'aucun autre peuple du monde. Si j'avais besoin d'un renseignement sur la partie la plus ignorée du globe, c'est à Londres
LA PAIX
assurément que je Tirais chercher. La France est un chemin naturel au départ de tous ces voyageurs. Ils y passent, ils la visitent, quelques-uns même s'y arrêtent. Le spectacle de nos villes les retient un moment, et l'on en rencontre qui, après un séjour plus ou moins prolongé, se donnent la peine d'écrire sur nos mœurs. Cet effort de l'Anglais sur la France est assurément supérieur à celui du Français sur l'Angleterre. Et pourtant la différence des conceptions est telle, que je suis enclin à croire quelquefois que c'est précisément sur l'état d'esprit des Français que les habitants de la Grande-Bretagne ont le moins de notions précises. Ils viennent en France, soit pour traverser le pays, soit pour se reposer de leurs travaux dans un isolement salutaire, soit pour vivre entre eux dans le dessein d'échanger des pensées sur notre compte sans se mêler à notre vie.
Il faut dire que l'accès du foyer français est incroyablement fermé. En Angleterre, aux États-Unis, la moindre carte de recommandation vous ouvre la maison, vous met en relations cordiales avec toute la famille. En France, pour une lettre apportée d'un ami, on échangera des visites, enguirlandées de toutes les formules de la courtoisie, on consacrera une journée, une soirée au voyageur, et puis bonsoir. Il n'est pas très aisé, dans ces conditions, de se pénétrer réciproquement, de se connaître. Quand les Français se seront décidés à sortir de chez eux pour voir le monde, je ne doute pas qu'il n'en résulte un accroissement, plutôt tardif, de leurs qualités hospitalières.
En attendant ce jour lointain, tous ceux de nos compatriotes qui ne s'hypnotisent pas aux souvenirs de la
Georges Clemenceau
guerre de Cent Ans s'estimeront heureux qu'une noble caravane de parlementaires anglais aient répondu avec tant d'empressement à l'appel d'amitié qui leur vint, il y a quelques mois, d'un certain nombre de nos députés et de nos sénateurs. N'est-il pas du commun avantage que des représentants autorisés des deux peuples, — ceux-là mêmes qui prennent une part directe au gouvernement de leur pays, — échangent leurs impressions, comparent leurs sentiments, se sollicitent réciproquement l'esprit sur les différentes questions à l'ordre du jour? Cette partie àe l'œuvre de M. d'Estournelles de Constant est particulièrement digne de louanges.
La réception des parlementaires anglais à Paris n'a certainement pas été au-dessous de la réception des parlementaires français à Londres. Nous leur avons offert le dessus du panier. M. le président du conseil a prononcé d'excellentes paroles sur l'arbitrage. M. Berthelot, en un remarquable discours, a formulé la condamnation historique de l'impérialisme, ce qui, dans les circonstances actuelles, est fort loin d'être négligeable. Ce m'est un plaisir tout particulier de citer le passage où se trouve exposée, en un puissant raccourci, la situation européenne :
Messieurs, L'état de l'Europe est, en vérité, déplorable. Depuis que les événements de i865 à 1870 ont déchaîné de nouveau le vieux droit de la force et de la conquête sur les capitaux acquis par le travail et, ce qui est plus cruel, sur le sol et sur les habitants de différents États, chaque nation s'est sentie menacée et chacune s'est armée jusqu'aux dents, sur terre et sur mer, grossissant ses efforts jusqu'à l'épuisé^ ment des finances et stérilisant l'énergie de ses jeunes con-
LA PAIX
citoyens, dans la fleur de leur âge et de leur activité, pour la consacrer au service militaire. Nous nous sommes mis ainsi hors d'état de réaliser ces rapides progrès de richesse et de bien-être général que nos frères d'Amérique, exempts de semblables charges, accomplissent sous nos yeux. Mais ce n'est encore là que le moindre danger. Qui ne frémit à la moindre pensée de l'heure où l'infatuation d'un souverain ou bien l'orgueil blessé d'une nationalité égoïste déchaînerait toutes ces armées, toutes ces flottes, les unes contre les autres. L'opinion publique recule devant l'horreur d'une semblable catastrophe, et c'est là peut-être aujourd'hui la garantie la plus sûre contre son accomplissement.
En attendant, chaque nation s'eflbrce de se couvrir par des alliances, des ententes, des amitiés préservatrices. La France s'est alliée à la Russie et fortifiée par l'amitié de l'Angleterre et de l'Italie ; l'Allemagne s'est alliée à l'Autriche et à l'Italie, à l'aide de traités qui semblent impliquer une sorte de protectorat. La Russie s'est alliée à la France et elle a conservé en même temps la pratique de ses ententes traditionnelles avec l'Allemagne.
Au milieu de cet entrelacement de liaisons diverses par leur nature et par leur enchaînement, il devient heureusement bien diflicile à tout gouvernement isolé de provoquer une grande conflagration. Elle tend à être arrêtée dès l'origine par la menace des contre-coups sur les alliés et amis, communs actuellement à l'agresseur et à l'attaqué. L'opinion publique, aujourd'hui si puissante chez les peuples civilisés, ne permettrait d'ailleurs que bien diflicilement d'agir, même à ceux qui pourraient se prévaloir d'un isolement qui les soustrairait à tout engagement formel pour accomplir un semblable attentat contre les volontés de l'humanité.
Certes, il ne faudrait pas 'interpréter notre amour de la paix comme une abdication de nos sentiments d'honneur et de dignité nationale. Dans l'Europe de l'avenir, telle que nous la rêvons, le désarmement ne saurait être le témoignage unilatéral de l'humiliation d'une nation isolée : poui' être accepté, il doit être universel.
lOI VI.
Georges Clemenceau
Jaurès, en coquetterie d'éloquence, s'est piqué d'offrir à nos hôtes le régal d'une envolée de lyrisme comme il n'en est pas de plus belle. Ce qui ne l'a pas empêché de dire une parole politique nécessaire en déclarant que le rapprochement anglo-français, dépourvu d'arrière-pensée, ne se faisait contre personne au monde. Ce fut une belle journée pour la paix. Tâchons de lui faire un lendemain.
Georges Clemenceau
P. S. — Cependant, le tsar, initiateur de la conférence d'arbitrage et d'une proposition de réduction des armements, s'emparait (sans arbitrage et sans désarmement) de la Mandchourie. Ce n'est pas, non plus, par l'arbitrage et le désarmement que lord Curzon opère au Thibet. Beaucoup de marge encore de l'intention au fait ! . . .
Le Bloc, première année, numéro 47' c?a^e du dimanche i5 décembre iQoi, avait publié l'article suivant, qui fait partie intégrante de ce dossier :
Georges Clemenceau
PRO DOMO
Jaurès ne me répond pas sur les trente millions des moines. En revanche, bien qu'il ait notablement évolué depuis lors, il lui vient rétrospectivement une envie de prendre la défense de la politique de Jules Ferry contre l'opposition radicale de ce temps et en particulier contre le signataire de ces lignes.
Jaurès ne traite pas de la politique d'empirisme opportuniste à l'intérieur. 11 la défendait alors comme il la défend aujourd'hui, aidant de tout son pouvoir à la pratiquer sous la direction de M. Waldeck-Rousseau.
C'est la politique extérieure de Jules Ferry que Jaurès se reproche de n'avoir pas défendue alors avec assez d'énergie. Depuis ce temps, il est devenu socialiste révolutionnaire, et ce n'est pas moi qui m'étonnerai jamais d'un développement de mentalité qui l'honore. Seulement, jecrois apercevoir que si son idéal a changé, sa conception de pratique est demeurée la même. Je ne le lui reproche pas davantage, car je sais qu'on ne pourra trouver sous ses paroles aucune vue d'intérêt particulier puisqu'il cherche uniquement l'avantage de ses idées. Cela rend la discussion bien facile entre nous puisqu'il ne s'y mêle aucune question de personnes.
Il pourra croire, à la vérité, que, consciemment ou
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Georges Clemenceau, — i5 décembre igoi
non, j'éprouve quelque ennui à reconnaître mes fautes. Il commettra une assez grande méprise si telle est sa pensée. Je vois que pour donner à sa politique une unité qui est hors du débat il tient à mettre du socialisme jusque dans sa « modération » de jadis, — semblable par tant de points à sa « Révolution » d'aujourd'hui. Je ne contesterai point là-dessus. Pour moi, je serais désolé si quarante ans d'expérience ne m'avaient rien appris. Je n'ai pas changé d'idéal, mais je me glorifie d'avoir modifié mes conceptions politiques sur un grand nombre de points. Il n'aurait donc nul effort à me demander pour obtenir de moi la confession de mes erreurs. La seule condition nécessaire est dans l'assentiment de mon intelligence, et l'argumentation de Jaurès est bien loin d'avoir produit ce résultat.
Le rapprochement de la France et de TAllemagne
Le point de départ de l'affaire est un discours de M. Massabuau dans lequel ce député nationaliste a loué M. Jules Ferry à la tribune, d'avoir voulu l'alliance franco-allemande. D'anciens revanchards professionnels que nous les avons connus, les nationalistes en sont venus là, et M. Déroulé de lui-même, après avoir mis l'honneur de son «patriotisme» à saccager les brasseries où se débitait la bière allemande, a tranquillement ajourné aux ultimes calendes le retour de l'Alsace-Lorraine à la patrie française, — jadis point central et unique raison d'être de son programme d'action. M. Charles Ferry a cru devoir protester contre l'assertion de M. Massabuau, et affirmer, — ce qui est la vérité, —
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PRO DOMO
que son frère était resté fidèle à l'Alsace-Lorraine française. Or, c'est cette déclaration précisément qui a suscité le curieux commentaire de Jaurès, où je me trouve courtoisement pris à partie :
Pourquoi donc, écrit Jaurès, M. Charles Ferry proies let-il si fort contre ceux qui prêtent à son frère l'idée d'un rapprochement avec l'Allemag-ne ? Ce sera au contraire, un titre d'honneur pour Jules Ferry d'avoir compris que les allures fanfaronnes étaient sans dignité et qu'il fallait pratiquer avec l'Allemagne une politique de paix sans intrigue et sans arrière-pensée.
Ce texte surprendra tous ceux qui ont cru voir une assez g^rande distance entre une politique de simple dignité et « les allures fanfaronnes » de professionnels de la « revanche ». Gomment Jaurès peut-il penser que ce soit « un titre d'honneur» pour Jules Ferry d'avoir imploré le secours de Bismarck contre la Chine, acte où nous vîmes une atteinte à la politique de fierté nationale préconisée parnousà l'égard de l'empire allemand? Comment encore peut-il concilier l'allégation que Jules Ferry fut exempt d'à arrière-pensée » dans sa politique de rapprochement de la France et de l'Allemagne avec cette constatation « qu'il ne s'élevait pas au-dessus de la politique de « revanche » ?
Par l'effet de son mirifique « socialisme», qui n'est pas sans rencontrer des critiques sévères jusque dans son propre parti, Jaurès, lui, plane à cette hauteur, et des sommets de la pensée humaine il lance une condamnation universelle sur les malheureux empêtrés dans les marécages du patriotisme vulgaire. Il me sera permis d'en appeler, car le jugement me paraît, en vérité, trop sommaire.
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Georges Clemenceau, — i5 décembre igoi
Jaurès, qui reproche à M. Massabuau de n'avoir pas le sentiment des nuances, trouve commode, pour exécuter les radicaux de i885, de ne pas distinguer entre le patriotisme pur et simple et «le patriotisme de théâtre», « les allures fanfaronnes », le « chauvinisme aveugle », « les vantardises dangereuses», etc., etc. Jules Ferry a dit à Jaurès : « Il ne faut pas faire avec l'Allemagne la politique du poing dans la poche.» « Et il avait bien raison, ajoute Jaurès, une attitude de mauvaise humeur sournoise et de bouderie impuissante était indigne de la France. » Qui donc a jamais demandé rien de pareil au gouvernement français ? Il est trop facile, vraiment, de prêter à ses adversaires, pour les confondre, des sentiments qui ne furent jamais leurs. L'écrivain socialiste lui-même pourrait découvrir une notable différence entre une « attitude de mauvaise humeur sournoise » et le fait d'aller humblement demander l'appui du chancelier de fer pour tenir la Chine en échec afln de pouvoir faire subir aux Tonkinois, par le secours de l'Allemagne, le sort même que nous avions éprouvé des Allemands.
Socialistes de gouvernement et radicaux
Jaurès rappelle la fameuse dépêche du livre jaune qui dénonçait l'attitude humiliée du gouvernement français au regard du chancelier de fer, et parlant des huées dont les radicaux l'accueillirent (devant lesquelles il regrette de n'avoir pas défendu Jules Ferry) il n'aperçoit dans la répudiation d'un acte de mendicité politique qui blessait au plus vif toute fierté française qu'un « orage nationaliste venant de la gauche ». Tout
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PRO DOMO
ce qu'il y peut voir c'est une préparation du boulangisme. «Je n'aimais pas, ajoute-t-il, la méthode agressive et destructive de l'extrême gauche, qui devait conduire à des mouvements césariens ou au néant. » Dans la bouche de M. Méline ou de M. Waldeck-Rousseau, cette phrase aurait un sens. Sous la plume de Jaurès, « destructeur » (?) de la société bourgeoise, je suis obligé de constater qu'elle semble de rhétorique pure. Peut-être cette réponse classique des opportunistes aux radicaux lui sera-t-elle revenue en mémoire telle qu'il l'entendait alors formuler chaque jour par ses compagnons de bourgeoisie conservatrice. Il la trouvait logique alors. L'habitude est cause qu'elle lui a semblé, même après un si grand changement de point de vue, n'avoir rien perdu de sa valeur.
Ou bien encore se plaît-il à transposer l'argument de son ancienne doctrine modérée au socialisme constructeur qu'il professe actuellement. Quand il nous reproche de détruire sans remplacer, (on croirait entendre Thiers ou Dufaure), il expliquera sans doute que son blâme vise notre impuissance à nous élever jusqu'à « l'affirmation socialiste ». Nous avions tort contre Jaurès quand il était bourgeois parce que nous n'étions pas alors, ce qu'il n'était pas plus que nous : révolutionnaires. L'aventure est plaisante, mais elle le paraît bien davantage si Jaurès prend sérieusement pour une affirmation politique la proclamation d'une espérance. L'induction marxiste, quoiqu'on puisse dire, n'est encore qu'à l'état de prophétie, et si Jaurès cède à l'innocente manie de tous les prophètes qui se croient de vision supérieure au reste des humains, il ne s'ensuit pas du tout que la France soit prête à le suivre, et je le
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vois si combattu dans son propre parti que je me demande s'il peut croire vraiment qu'il suffise d'affirmer pour avoir droit au titre de constructeur.
Les hommes qui se sont montrés plus modestes, et, ne se sentant pas de taille à refaire la société, bien qu'il soit toujours aisé de se proclamer novateur, se bornaient à recommander aux modérés, amis de Jaurès (qui ne voulurent pas les entendre), les solutions politiques et sociales de la Révolution française aux lieu et place des solutions monarchiques que Jules Ferry, comme Waldeck-Rousseau aujourd'hui, s'attachait à maintenir, ne méritent peut-être pas tant de dédain de la part de celui qui les juge aujourd'hui trop timides mais pourrait leur témoigner plus d'indulgence en songeant qu'il leur trouvait trop d'audace naguère.
Ne se moqueraient-ils pas tout simplement de nous, quelques-uns de ces édificateurs sublimes qui nous rayent de leurs papiers comme simples « destructeurs » et se contentent, avec l'aide de Jaurès, quand ils sont au pouvoir, de radicaliser très humblement, avec des atténuations d'opportunisme admirées de tous les connaisseurs. J'ai souvent demandé ce que le « socialiste » Millerand avait fait comme ministre que le plus modeste radical n'eût pu faire. On ne m'a jamais répondu, et pour cause.
Quant à l'accusation produite contre la politique radicale par Jaurès, de conduire « à des mouvements césariens ou au néant », je n'y puis voir qu'un retour inconscient à la phraséologie opportuniste qui lui fut chère. Comment ceux qui furent maintenus dans l'opposition par une entente inconstitutionnelle de la présidence et des politiciens opportunistes pourraient-ils être respon-
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sables de la situation politique créée apparemment'par ceux qui occupaient les postes d'action gouvernementale. Dans ce beau raisonnement ce seraient les hommes dont on n'a pas voulu suivre les avis qui porteraient le poids des réalités politiques qu'ils condamnèrent et dont nous subissons les conséquences. L'anarchie des esprits qui a produit le réveil du césarisme viendrait, non de ce que les républicains au pouvoir se sont cantonnés dans les institutions de la monarchie au lieu de revenir à l'organisation de la Révolution française, mais de ce que des républicains leur ont signalé le péril d'annoncer chaque jour la République et de ne pas la faire.
Est-ce le socialiste Jaurès sous la plume de qui une telle argumentation se rencontre "} Lui qui veut simplement révolutionner le monde, ne comprend-il pas que les « réformes sociales », quelles qu'elles soient, ne pourront germer et fructifier que dans le bon milieu de culture produit par le fonctionnement régulier des institutions politiques de justice et de liberté? Ne voit-il pas que le désappointement des électeurs, qui attendaient une ère de réformes et ne l'ont pas vue venir, est imputable à ceux qui ont refusé les réformes, non à ceux qui les ont demandées ? Or, ce désappointement, il n'a pas le droit de l'ignorer, est ce qui a produit le mouvement césarien. Et lorsqu'il essaye de laver ses chers opportunistes de la faute qui les condamne, que fait-il lui-même sinon de s'employer à maintenir le mal dont nous souffrons en détournant le pays des hommes qui peuvent ouvrir la voie aux transformations sociales de l'avenir. Que fait-il sinon de nous laisser en proie, d'une part, aux politiciens qui refusent de substituer les tra-
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ditions républicaines aux traditions de la monarchie (voir le discours de M. Waldeck-Rousseau sur la nécessité de faire avancer 3o millions aux Chinois par les contribuables, — discours approuvé par Jaurès), et d'autre part, aux socialistes qui annoncent, — de bonne foi sans doute, — un état économique nouveau qu'ils ne sont pas en mesure de réaliser ? Quoi de plus propre à perpétuer dans le pays le désordre mental qui ne montre de salut que dans la dictature ?
La politique coloniale et ses conséquences
L'un des grands ressorts de l'opportunisme pour détourner le pays des réformes intérieures fut les expéditions lointaines engagées successivement au petit bonheur, (i) auxquelles on a voulu donner, par la dénomination de « politique coloniale », une apparence de conception d'ensemble. Comment ces entreprises ont
(1) Il n'y a jamais eu aucun plan de politique coloniale. En théorie, après la guerre, tout le monde était pour « la politique de recueillement », et ceux-là mêmes qui se laissèrent engager dans l'aventure tonkinoise ne formulaient pas d'autre doctrine à la tribune.
A propos d'un article de M. de Broglie, dans la Revue des Deux Mondes, j'écrivais dans le Journal, à la date du 9 juillet 189G :
« A l'heure même où M. Challemel-Lacour déclarait au nom du gouvernement que la <( concentration de nos forces est la première tt condition de notre sécurité », et « qu'il ne nous est pas permis de a songer d une conquête du Tonkin qui ne présenterait pas de grandes H difficultés, mais qui serait absolument stérile », nous nous lancions — pour nous arrêter, nul ne peut prévoir où — dans les aventures coloniales qui aboutissaient à « disséminer sur des points épars du « monde les ressources de toute nature qu'un intérêt supérieurnous « fait la loi de concentrer sur un seul. »
Et je citais ce passage de l'article de M. de Broglie :
« Je ne demande pas s'il est résulté pour nous de cette expansion, ou plutôt de cette enflure de puissance si largement dessinée sur le
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été conçues et exécutées, je ne veux pas le redire. S'il plaît à Jaurès d'oublier ce que le Soudan, le Tonkin et Madagascar nous ont coûté en hommes et en argent, c'est son affaire. Pour quel avantage, il serait bien embarrassé de le dire.
Il écrit, à la vérité, la phrase suivante : « Jules Ferry ne pouvait pas engager la France au Tonkin et à Madagascar et l'exposer en Europe à un conflit avec M. de Bismarck. En ce sens, la politique coloniale de la France a servi, dans cette période incertaine, la paix de V Europe. » Qu'est-ce à dire ? La République, nouvellement proclamée, n'avait-elle donc d'autre occupation concevable, aussitôt les républicains au pouvoir, que de se ruer sur l'Allemagne, avec qui elle ne pouvait songer à mesurer ses forces, ou de se venger sur les hommes noirs ou jaunes (par la seule raison qu'elle était plus forte qu'eux) du mal que lui avaient fait les Allemands et qu'elle se trouvait hors d'état de leur rendre ? Jamais je n'aurais attendu de Jaurès un pareil argument.
Pour nous, à ce moment, le besoin le plus urgent était la réforme intérieure. Ferry se proposant, avant tout, de détourner l'attention publique de la réforme intérieure, sa politique avait un sens. Mais Jaurès !
papier, une force et une ressource qui puisse suppléer à un degré quelconque à celles qui nous ont été enlevées. Ce serait se moquer (le faire une telle question, et l'ironie en telle matière serait inconvenante. Les plus satisfaits ne peuvent prétendre même à préciser le jour où l'on pourra tirer de nos possessions nouvelles, soit une recrue pour notre armée, soit une recette pour notre budget.
(( ... Or, est-il vraiment chimérique de supposer qu'une guerre éclalc en Europe, ({ui menacerait peut-être de deux côtés à la fois une frontière dont une face, au moins, est devenue si peu sûre, et rendrait nécessaire de garder sous la main la totalité de nos forces ? Ne se reprochera-t-on pas alors, d'en avoir égrené même des parcelles à toutes les extrémités du monde à la fois ? »
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Jaurès î... Jaurès qui se félicite d'un effroyable massacre d'hommes jaunes et noirs accompli par nous (au prix de quelle démoralisation militaire) pour leur prendre leur patrie, à l'heure même où nous protestions le plus haut contre le droit de tous les Français à la patrie française ! Jaurès proclamant que Jules Ferry « a eu le courage de rompre avec le chauvinisme tapageur et superficiel », quand c'est Jules Ferry lui-même qui a été le premier rénovateur du militarisme en donnant aux panachards des occasions faciles de se mettre en posture de héros vainqueurs. Jaurès accusant les radicaux d'avoir combattu la politique coloniale par des « appels chauvins », quand il lui suffirait de lire à V Officiel la discussion dont il parle pour découvrir que c'est contre nous-mêmes que sévissaient désespérément toutes les passions chauvines qu'il met à notre compte !
Peut-il ignorer que Georges Périn, protagoniste dans ce grand combat, que moi-même avec tous mes amis, Camille Pelletan en tête, étions chaque jour traités de mauvais patriotes, outragés en pleine Chambre comme n'ayant pas le sentiment de « l'honneur national » et des devoirs qu'il impose ? Admirable rencontre, ce fut précisément pour répondre à cette accusation, Venue d'un des plus grands seigneurs de l'opportunisme, Eugène Spuller, que je fus amené, — pour ma défense, — à parler à la Chambre de la dépêche dont la lecture, et non la rédaction, contriste si fort aujourd'hui même le Jaurès actuel, compagnon politique de Millerand et de Waldeck-Rousseau.
Au moment où je constatais (séance du 24 décembre i885) que le peuple français se laissait trop souvent mener avec des mots et des déclamations de
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chauvinisme, M. Spuller m'interrompait superbement pour dire : « En France l'honneur n'a jamais été un mot. » C'est alors, alors seulement, que réduit à prouver que ma conception de ^honneur national n'était pas inférieure à celle de M. Spuller, je me vis obligé de faire allusion à la dépêche du livre jaune où M. Jules Ferry implorait « le précieux concours » de M. le prince de Bismarck.
Cette dépêche, je ne voulais pas la lire. M. Jules Ferry lui-même m'invita à le faire, parlant de son banc avec mon autorisation expresse. Jaurès écrit: ce II essaya en vain de s'expliquer^ de son banc, il fat acculé sous Vorage nationaliste qui venait de gauche ». J'en suis fâché pour Jaurès, mais cette description est d'invention pure. Jules Ferry demanda à parler de son banc. Ce fut seulement pour me prier de lire la dépêche. Et le document lu, après une explication sommaire, il demanda la parole, et fut inscrit pour me répondre. Seulement quand son tour de parole arriva, (y oxvXq Journal officiel du 25 décembre, page 3g i) M. Jules Ferry ne se présentant pas à la tribune, MM. Paul de Cassagnac et de Baudry-d'Asson lui rappelèrent à deux reprises qu'il avait demandé la parole, sans pouvoir obtenir de lui un mot d'explication. On voit combien l'interprétation de Jaurès est loin de la vérité.
Faut-il ajouter pour ma défense, que dès le mois de novembre {Voir la séance du '2 y novembre) ]e, moniTsà?, comment la politique coloniale jious entraînerait à réclamer ce le concours » (le mot est à V Officiel) de M. de Bismarck. « 11 est un ennemi dangereux, disaisje. 11 peut être un ami plus dangereux encore. » Et après
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avoir rappelé qu'il nous avait montré Tunis au Congrès de Berlin pour nous brouiller avec l'Italie et faire sa Triplice contre nous, j'ajoutais :
Peut-être nous a-t-il fait plus de mal dans la paix que dans la guerre. Dans la guerre, il y avait le sentiment de la communauté d'efforts pour résister à l'envahisseur; après la défaite, le sentiment commun du relèvement par le travail, le désintéressement, le sacrifice. La dignité du vaincu était intacte parce que le droit demeurait intact, grâce aux efforts du parti républicain !
Dans la paix, l'incertitude de l'avenir, l'instabilité, le sentiment que tout l'édifice de la paix dépend d'un caprice impossible à prévoir, les tentations de la politique de proie, le mauvais exemple de tous ceux qui se ruent vers la puissance et vers la force, ont agi sur les peuples, sur les gouvernements. Vous le savez bien ! De là l'énervement, les divisions, l'impuissance, les appétits éveillés : le voisin prend, on veut prendre ; d'où l'affaiblissement du sens moral, le droit sacrifié, la politique nationale dénaturée.
On s'est trouvé ainsi, sans s'en être aperçu, sans jamais y avoir pensé un seul instant, avoir compromis ce qu'il fallait sauvegarder par dessus tout dans le pays, à savoir la dignité, l'indépendance, l'honneur national. Voilà la conséquence d'une première faute.
Voilà le danger de l'abandon de la politique de recueillement. Ah ! je reconnais que vous n'avez pas pu faire autrement du jour où vous êtes entré dans la politique d'action au dehors. Du jour où désertant l'Europe, vous vous êtes jeté sur l'Afrique, sur l'Asie, vous étiez condamné à subir, en Europe, le concours, la protection auxquels vous ne pouviez vous soustraire.
La « politique coloniale » l'emporta. Le sort en fut jeté. Ainsi les grandes réformes urgentes furent ajournées, si bien qu'à quinze ans de là elles attendent toujours.
La réforme militaire, qui eût changé l'esprit monar-
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chiste et clérical des grands chefs de l'armée en appropriant notre instrument de défense à l'organisation républicaine. Je n'ai pas besoin de rappeler que le maintien de l'État-Major de la Jésuitière, si remarquablement inférieur à sa tâche en 1870, nous a donné r affaire Dreyfus dont l'effet fut de nous mettre devant l'Europe en misérable posture.
La réforme administrative qui, à l'organisation despotique de l'an VIII, devait d'abord substituer l'organisation de liberté républicaine.^
La réforme religieuse que Jaurès, avec MM. Waldeck- Rousseau et Millerand, entreprend d'accomplir par lés moyens où échoua la monarchie, tandis qu'on écarte la seule solution de justice et de liberté qui donna sept ans de paix cultuelle à la France jusqu'au concordat de 1801 : la laïcisation complète de l'État.
La réforme financière, dont l'urgence est attestée par l'aggravation démesurée des impôts qui écrasent les travailleurs, c'est-à-dire notre production d'ensemble, en même temps qu'ils paralysent la prolificité de la France. Aux dépenses nécessaires du nouvel outillage s'ajoutent encore tous les abus de la monarchie, comme le prouve trop bien la pitoyable attitude du général André, dans l'alfaire des émoluments illégitimes qu'il maintient à l'immonde Billot, sans comprendre, toute autre question écartée, que son premier devoir est d'arrêter partout le gaspillage. Nous sommes le pays du monde le plus chargé d'impôts, nous sommes le pays du monde où l'impôt est le plus mal réparti, et l'organisation financière de la monarchie est énergiquemcnt défendue i)ar les « républicains de gouvernement ». Cependant, nul n'ignore que nous sommes au
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bout de notre capacité contributive et que la continuation du système actuel prépare une catastrophe dont on ne saurait mesurer les conséquences.
La réforme économique d'un système qui ajoute à l'énormité des impôts d'État, légitimes dans leur principe, l'énormité scandaleuse des impôts payés aux particuliers, qui, par les droits de protection ou les primes (trois cent millions, rien que pour les sucres), renchérissent dans des proportions inacceptables les denrées nécessaires à la vie.
Les réformes sociales enfin, non pas avec toute l'ampleur souhaitée de Jaurès et de nous-même assurément, mais encore très acceptables si l'on voit ce qui s'est fait dans l'empire allemand pour la protection du travail, et la sécurité du travailleur par le moyen des assurances. Nous y venons lentement.
Et quand on nous présente, pour grande amorce électorale, une loi sur les retraites ouvrières, quel est l'obstacle, ô Jaurès ! sinon la difficulté de trouver la somme nécessaire. Lorsque vous faites cette constatation douloureuse, ne vous arrive-t-il pas, en bon socialiste souffrant des misères du peuple, de regretter le milliard et demi, pris aux contribuables pour faire mourir par milliers nos Français de la fièvre, en massacrant leurs frères d'Afrique ou d'Asie? Ne serait-ce pas mieux que de glorifier Jules Ferry pour ce haut fait?
Peut-être l'argument sentimental ne vous touche-t-il pas. Un jour, il émut la Chambre, lorsque ce même Frédéric Passy, qui vient de recevoir le prix Nobel pour la propagande de la paix, prit noblement, à la tribune française, la défense de ces Asiatiques sur qui nous
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n'avons d'autre droit que le droit du plus fort. Il rappela aux représentants du peuple conquérant, inventeur des « droits de l'homme », que ces Jaunes étaient des hommes comme nous, qu'ils avaient des femmes, des enfants comme nous, des foyers qui leur étaient chers, comme nous, une patrie à laquelle ils étaient attachés, comme nous, et le même droit à la vie, et le même droit à la justice. Sur tous les bancs les applaudissements éclatèrent. Puis, cet hommage rendu à l'idéal, la République gouvernementale reprit par le fer et le feu son développement de conquête. Jaurès, devenu socialiste, a-t-il donc oublié la belle leçon qui passa sur lui sans l'atteindre, au temps où il rendait son culte à « la République bourgeoise ? »
Un milliard pour le Tonkin seul, cinq cent millions pour le Soudan, Madagascar, le Congo, le Dahomey, la Côte-d'I voire, (i) quelle charge supplémentaire, sans parler du sang qu'ils ont fourni, pour ces travailleurs de l'usine et des champs qui font si légitimement aujourd'hui l'objet de votre principal souci!
Un placement de père de famille ! disait Jules Ferry,
(1) Je ne dis rien de l'Algérie qui ne nous a pas coûté jusqu'ici moins de cinq milliards. « Nous avons dépensé cinq milliards dans notre colonie algérienne », disait le Temps, dans son numéro du 30 septembre dernier, et le même journal constatait aussitôt que, dans cette colonie payée si cher, l'élément français allait être bientôt submergé par l'élément étranger. Le dernier recensement (1896) donne au premier 258.000 âmes contre 296.000 au second.
Dans ces dernières années, le chiffre du Budget colonial a été de 80 millions environ. (81 au budget de 1899), auxquels il faut ajouter toujours une dizaine de millions de crédits supplémentaires.
Dans la discussion du Budget de 1899, Pelletan, rapporteur général, disait :
« Votre budget colonial est une anomalie si extraordinaire, qu'il dépasse non seulement le budget du peuple qui dépense le plus après vous pour ses colonies, mais encore les dépenses accumulées
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hors d'état de comprendre, faut-il croire, que la véritable conquête aujourd'hui, est de commerce, non de guerre, et que les expéditions guerrières, par le surcroît de dépenses qu'elles entraînent, élèvent le prix de la main-d'œuvre, chargent la production, et ferment ainsi les débouchés qu'on se proposait d'ouvrir.
Jaurès espère-t-il qu'il lui sera donné de voir, avant de mourir, l'amortissement des milliards dépensés, qu'il faut bien attendre apparemment avant de parler des bénéfices du placement père de famille ? Hélas ! on ne peut pas même parler d'amortir quand nous augmentons chaque jour nos dépenses coloniales, pour le plus grand profit du commerce anglais et allemand, (i) •
La question de la revanche
Ma réponse ne serait pas complète si je ne m'expliquais franchement avec Jaurès, sur la question qu'il soulève incidemment dans l'article auquel je réponds, mais qu'il a franchement précisée dans un article sub-
et additionnées de tous les peuples qui ont des colonies. Vous dépensez, à vous seuls, plus que le reste du monde, et près du double pour vos colonies... »
(Séance du 17 janvier 1899)
Pour Madagascar seulement le budget de 1901 a prévu une dépense de 30 millions. Le premier budget établi, après la conquête, était de 10 millions seulement. Voilà le « progrès ».
Un soldat au Soudan coûte annuellement 1.500 francs, chiffre déjà considéré comme formidable. A Madagascar 1.725, chiffre donné par M. Le Myre de Vilers dans son dernier rapport.
(1) Notre « succès commercial » à Madagascar est uniquement dû jusqu'ici aux tarifs prohibitionnistes qui ferment purement et simplement la porte à la concurrence étrangère. Est-ce un signe de force ou de faiblesse de la France, selon Jaurès ?
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séquent de la Petite République. Je veux parler de la « revanche ».
Jaurès écrit :
Surtout rien ne pourra abolir, rien ne pourra rayer de l'ordre du jour de la France cette question vitale : Voulons- .nous être un peuple de guerre ou un peuple de paix ? Et la grandeur de notre pays exige-t-elle qu'il retrouve, même par la force, les frontières perdues en 1870 ? Ou exige-t-elle au contraire qu'il répudie définitivement toute pensée d'agression militaire et qu'il propose à l'Europe le désarmement simultané des nations ? Est-ce à la politique de la revanche ou à la politique de la paix que nous devions nous rallier? Voilà, encore une fois, le problème qui nous presse et qu'aucune habileté n'éludera, qu'aucune brutalité ne supprimera.
C'est en vain que les timides et les prétendus hommes d'État croient échapper au problème en réservant l'avenir. Ecoutez-les : « Non, ils ne veulent pas la guerre; non, ils ne veulent pas de provocations; mais il faut que le pays de France maintienne ouvertes ses revendications, qu'il se tienne prêt à saisir les occasions favorables que lui apportera l'histoire. » Ainsi, ils rusent avec leur propre conscience et avec leur propre pensée. Ainsi, ils essayent de se dérober aux responsabilités. Vaine tactique ! car cette politique d'attente, c'est, au fond, la politique de revanche, mais timide et sournoise.
Dire qu'on réserve l'avenir, c'est dire qu'on déclarera la guerre à l'Allemagne le jour où les circonstances permettront d'espérer le succès. C'est donc prolonger l'état de paix armée et d'universelle défiance. C'est imposer à la France et à l'Europe le fardeau des armements continus; c'est fournir à Guillaume II et à ses hobereaux le prétexte, ou un des j)rétextes dont ils ont besoin, pour maintenir le militarisme prussien contre la démocratie allemande et le socialisme allemand. C'est donc assumer toutes les charges et tous les périls de la politique de guerre sans se donner au moins l'espérance d'un prom^)! dénouement. C'est la pire de toutes les solutions équivoques, épuisante et éner-
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vante. C'est l'attente à demi humiliée, à demi fanfaronne où notre pays a usé depuis trente ans une large part de sa force matérielle et de sa force morale.
...Ils (les treize membres du conseil supérieur de l'instruction publique qui ont voté contre le retrait d'emploi dans l'affaire Hervé) ne se sont pas laissé émouvoir en une question où charlatans et dévots de patriotisme créent si aisément des malentendus par l'indignation factice des uns, par le préjugé fanatique des autres. En cette question de la patrie et de l'armée, dont on veut faire une idée réservée, un sanctuaire impénétrable, une enceinte de mystère et de terreur dont l'ombre barbare protégerait au loin la violence, le meurtre et la ruse, ils ont maintenu les droits de la liberté, c'est-à-dire les droits de l'esprit, l'esprit n'étant que la liberté.
...Le patriotisme à forme militaire est devenu une sorte de religion, et la « revanche » un rite mystérieux et sacré qui devait s'accomplir un jour dans les profondeurs de l'avenir.
...Si les lecteurs de la Petite République me le permettent et me prêtent une attention assez soutenue, je voudrais m'expliquer ici, pour nos amis et pour nos adversaires, sur notre conception de la patrie, sur le rôle de la France d'aujourd'hui et de demain, sur la politique de revanche, sur le désarmement, ses conditions et ses moyens, et aussi sur l'organisation provisoire de notre force défensive jusqu'au jour, que nous pouvons faire prochain, de la paix générale et certaine.
J'ai cru devoir faire cette longue citation pour ne pas m'exposer à trahir la pensée de Jaurès. Puisqu'il annonce son intention de donner bientôt à ces grands problèmes le plein des développements qu'ils lui paraissent comporter, je ne ferai, à son exemple, que prendre position à mon tour, et j'attendrai pour une plus complète discussion qu'il nous ait exposé l'ensemble de sa thèse.
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Je découvre d'abord qu'il s'obstine à confondre les simples patriotes français, dont j'ai la prétention d'être, avec les sectateurs de « la religion de la revanche » dont les « appels chauvins », loin d'ajouter à notre force, nous mettent devant l'Europe railleuse en attitude de fanfaronnade impuissante. Jaurès m'accordera, je pense, que mon langage n'a jamais prêté à cette interprétation. Les chefs du « nationalisme » pourraient me servir de caution à cet égard. Je ne suis pas davantage de ceux « qui rusent avec leur propre conscience, avec leur propre pensée ». Je suis sûr de chercher la vérité en parfait désintéressement d'esprit, mais aussi, je n'en fais point mystère, avec une spéciale appréhension de l'erreur, en une matière où le raisonnement fautif peut avoir de si graves conséquences.
Je hais la guerre d'une haine que je ne crois pas inférieure à celle de Jaurès, mais je crois qu'il ne dépend pas de nous, comme il paraît le croire, de décréter la paix universelle demain. Tout ce que nous savons de l'histoire nous montre le genre humain livré à l'arbitrage de la force, et je crois bien que dans la Salente future les lois décrétées par les prophètes du socialisme eux-mêmes auront pour ultima ratio une contrainte organisée. Eh bien ! vraiment peut-on croire, quand nous n'entrevoyons pas encore de moyen théorique de supprimer la force dans le monde, quand Jaurès lui-même en est à féliciter Jules Ferry de l'écrasement des hommes jaunes par les soldats de la République française, que l'esprit humain, façonné par un nombre incommensurable de siècles, se transformera
du jour au lendemain, pour diriger son activité dans
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un sens directement contraire, par la seule raison qu'on lui aura montré la supériorité de la paix sur la guerre ? Hélas ! le courant d'atavisme, jusqu'à ce jour irréductible, ne peut se remonter par la seule puissance de la raison pure. Combien moindre l'effort demandé aux anticatholiques pour se séparer de la religion romaine ! La plupart cependant n'y peuvent réussir. « L'inconscient », par sa redoutable inertie, résiste trop longtemps aux efforts de la volonté.
Il ne peut dépendre de nous, quels que soient nos paroles et nos actes, de changer l'état de l'Europe, ni même, — sinon après un temps qui échappe au calcul, — sa mentalité. Encore nos dispositions pacifiques pourraient-elles nous exposer à de tels périls, que Jaurès lui-même est obligé de se résoudre « provisoirement » à la constitution d'une force « défensive ». Agissons dès aujourd'hui, pense-t-il, le temps fera son œuvre. Ainsi je pense. Mais avant d'agir, je demande à me rendre compte de toutes les données du problème.
Or, j'aperçois d'abord que tout le progrès humain s'est fait par un développement de « patries », et bien que je puisse concevoir un jour où toutes ces patries se fondront, bien que je puisse même souhaiter ardemment la venue de ce jour et vouloir y contribuer dans la mesure de mes moyens, il faut être simplement aveugle pour croire que les hommes d'aujourd'hui s'orientent de ce côté. Jaurès m'épargnera sans doute une démonstration trop facile.
La constatation faite, je considère ma patrie et celles qui l'entourent, et je les juge, dans ce sentiment supérieur au nationalisme étroit, que la France est
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encore nécessaire à l'humanité. Alors je trouve que la France ne vit pas seulement d'économie sociale, mais qu'une conception de sa fierté, de sa dignité, incompatible avec la soumission avilie à la force, est fatalement constitutive de son être, avec l'accompagnement inévitable d'une sentimentalité correspondante. Eh bien, je le demande à Jaurès en toute sincérité, quand nous entendons, de l'autre côté des Vosges, chaque jour, les plaintes des Français qui furent arrachés par la force de la mère-patrie et qui sont opprimés, comme Français, dans leur liberté de penser, de dire, de vouloir, que devons-nous répondre, nous qui n'avons pas pu conjurer ce malheur, à nos fils frémissant du désir de secourir leurs frères sous la botte de l'oppresseur? Que répondra Jaurès? Et s'il propose aux Français de se résigner chrétiennement, que ne dit-il dès à présent aux Boers de demander l'aman à l'Angleterre, aux Polonais de présenter leurs enfants aux fouetteurs de Guillaume II, aux Finlandais de s'aplatir sous le talon du Tsar, à la faiblesse partout de se rendre à la force en implorant merci?
Afin de lui donner tous ses avantages contre moi, je lui déclare franchement qu'en ce qui me concerne j'ai déjà fait la réponse, le jour où conduisant mon fils, encore enfant, en Suisse pour lui faire apprendre l'allemand, je lui montrai l'Alsace en lui disant que c'était ime terre française, en dépit des soldats allemands, et que son devoir était de donner un jour son sang, s'il était nécessaire, pour refaire la patrie démembrée. Que chacun enseigne ses enfants à sa manière...
J'entends bien que Jaurès alléguera : « En ce cas,
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qui commencera l'œuvre de paix? » Je réponds : Tous ceux qui s'acharnent à démontrer que le droit est supérieur à la force brutale, et que nous devons nous mettre, pour cette raison, en mesure de le défendre. Si Jaurès n'est pas de cet avis, qu'est-ce donc qui l'empêche de se rendre à la prédication évangélique de Tolstoï et de commencer par licencier son armée « provisoire » de défense? Il sait bien qu'il aboutit, par là aussi, à perpétuer la violence, car il ne peut ignorer à quelles larges interprétations se prête le droit de « défense ».
Pour moi, qui ne crois mériter aucune des épithètes malsonnantes dont Jaurès accable les Français qui n'ont point oublié l'Alsace-Lorraine, j'estime que c'est à ceux qui ont fait le mal de le réparer, pour l'œuvre de paix universelle, que je suis capable de rêver aussi bien que mon contradicteur. Que n'emploie-t-il son éloquence à éveiller la conscience des oppresseurs, à leur faire honte de leurs méfaits, au lieu de s'en prendre aux victimes pour leur prêcher le renoncement à tout ce qui fait la dignité de l'âme humaine? Il est trop contraire à la vérité de nous représenter comme embusqués, au coin d'un bois, pour guetter « sournoisement » l'innocente Germanie. Depuis 187 1,1' Allemagne a le pied sur nous : ce n'est pas la même chose. Kn dépit de Jaurès, je vis et je mourrai. Français et républicain socialiste, dans l'espoir de la délivrance.
Georges Clemenceau