Encyclopédie : « les
j système de connaissances qu'il est permis * de réduire : à des règles positives, invariables et indépendantes 1 du caprice ou de l'opinion, et il serait permis de dire en ce sens, que plusieurs de nos sciences sont des arts,;étant envisagées par leur côté pratique! Mais comme il y a des règles pour les opérations de l'esprit ou de l'âme, il y en a aussi pour celles du corps, c'est-à-dire pour celles qui bornées aux corps extérieurs, n'ont besoin que de la main seule pour être exécutées. De là la distinction des arts en libéraux et en mécaniques, et la supériorité qu'on accorde aux premiers sur les seconds. Cette supériorité est sans doute injuste à plusieurs égards. Néanmoins parmi les préjugés, tout ridicules qu'ils peuvent être, il n'en est point qui n'ait sa raison, ou pour parler plus exactement, son origine ; et la philosophie souvent impuissante pour corriger les abus, peut au moins en démêler la source. La force du corps ayant été le premier principe qui a rendu inutile le droit que tous les hommes avaient d'être égaux, les plus faibles, dont le nombre est toujours le plus grand, se sont joints ensemble pour la réprimer. Ils ont donc établi par le secours des lois et des différentes sortes de gouvernements, une inégalité de convention dont la force a cessé d'être le principe. Cette dernière inégalité étant bien affermie, les hommes en se réunissant avec raison pour la conserver, n'ont pas laissé de réclamer secrètement contre elle par ce désir de supériorité que rien n'a pu détruire en eux. Ils ont
1. Encyclopédie : « qu'il est possible de réduire ». Même texte dans l'édition de 1759.
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dont elle serait capable. Qu'on jette lesyeux sur les prodiges des aveugles-nés, et des sourds et muets de naissance ; on verra ce que peuvent produire les ressorts de Tesprit, pour peu qu'ils soient vifs et mis en action par des difficultés à vaincre.
Cependant la facilité de rendre et de recevoir des idées par un commerce mutuel, ayant aussi de son côté des avantages incontestables, il n'est pas surprenant que les hommes aient cherché de plus en plus à augmenter cette facilité. Pour cela, ils ont commencé par réduire les signes aux mots, parce qu'ils sont, pour ainsi dire, les symboles que l'on a le plus aisément sous la main. De plus, l'ordre de la généralion des mots a suivi l'ordre des opérations de l'esprit : après les individus, on a nommé les qualités sensibles, qui, sans exister par elles-mêmes, existent dans ces individus, et sont communes à plusieurs : peu à peu l'on est enûn venu à ces termes abstraits, dont les uns servent à lier ensemble les idées, d'autres à désigner les propriétés générales des corps, d'autres à exprinier dès notons miceînent spirituelles. Tous ces termes que \es^ e^xfênts sont si longtemps à apprendre, ont coûté sans doute encore plus de temps à trouver. Enfin réduisant l'usage des mots en préceptes, on a formé la Grammaire, que l'on peut regarder comme une des branches de la Logique. |*' Eclairée par une Métaphysique fine et déliée, elle démêle les nuances des idées, apprend à distinguer ces nuances par des signes différents, donne des règles pour faire de ces signes l'usage le^)>U^ avantageux, découvre souvent, par cet esprit philosophique <ïui remonte à la source de tout, les raisons du choix
servent. La découverte de la bou ssole n'est pasjnoins avantageuse au genre humain, que ne le serait à^ physique Texplication des propriétés de cette aiguille. Ènûn, à considérer en lui-même le principe de la •distinction dont nous parlons, combien de savants prétendus dont la science n'est proprement qu'un art i mécanique? et quelle différence réelle y a-t-il entre une tête remplie de faits sans ordre, sans usage et •sans liaison, et l'instinct d'un artisan réduit à l'exécution machinale?
Le mépris qu'on a pour les arts mécaniques semble avoir influé jusqu'à un certain point sur leurs * inventeurs mêmes. Les noms de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que l'histoire de ses destructeurs, c'est-à-dire des conquérants, n'est ignorée de personne. Cependant c'est peut-être chez les artisans qu'il faut aller chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit, <le sa patience et de ses ressources. J'avoue que la plupart des arts n'ont été inventés que peu à peu, et qu'il a fallu une assez longue suite de siècles pour porter les montres, par exemple, au point de perfection où nous les voyons. Mais n'en est-il pas de même des sciences? Combien de découvertes qui ont immortalisé leurs * auteurs, avaient été préparées par les travaux des siècles précédents, souvent même amenées à leur maturité, au point de ne demander plus qu'un pas à faire? Et pour ne point sortir de l'horlogerie, pourquoi ceux à qui nous devons la fusée
1. Encyclopédie : « sur les inventeurs mêmes ». Même texte dans rédition de 1739.