‹ Discours préliminaire de l'encyclopédie (volume 2)Chapitre 60 sur 87 · Encyclopédie : « que /'on a · texte numérisé non relu

Encyclopédie : « que /'on a

ne saurait tirer l'or d'une mine sans en faire sortir en même temps beaucoup de matières viles ou moins précieuses; ils auraient fait comme nous la séparation, s'ils étaient venus plus tard. L'érudition était donc nécessaire pour nous conduire aux belles-lettres. En effet, il ne fallut pas se livrer longtemps à la lecture des anciens, pour se convaincre que dans ces ouvrages mêmes où Ton ne cherchait que des faits ou des mots, il y avait mieux à apprendre. On aperçut bientôt les beautés que leurs auteurs y avaient répandues; car si les hommes, comme nous l'avons dit plus haut, ont besoin d'être avertis du vrai, en récompense ils n'ont besoin que de l'être. L'admiration qu'on avait eue jusqu'alors pour les anciens ne pouvait être plus vive : mais elle commença à devenir plus juste. Cependant elle était encore bien loin d'être raisonnable. On crut qu'on ne pouvait les imiter qu'en les copiant servilement, et qu'il n'était possible de bien dire que dans leur langue. On ne pensait pas (jue l'étude des mots est une espèce d'inconvénient passager, nécessaire pour faciliter l'étude des choses,, mais qu'elle devient un mal réel, quand elle retarde celte étude * ; qu'ainsi on aurait dû se borner à se ^ndre familiers les auteurs grecs et romains, pour profiter de ce- qu'ils avaient pensé de meilleur; et que le travail auquel il fallait se livrer pour écrire dans leur langue, était autant de perdu pour l'avancement de la raison. On ne voyait pas d'ailleurs, que s'il y a dans les anciens un grand nombre de beautés de

l'Encyclopédie : « quand elle la retarde ». Même texte dans l'édition de 1759.

naître. Si nous plaçons la raison avant rimagination, cet ordre nous paraît bien fondé et conforme au progrès naturel des opérations de l'esprit : rimagination est une faculté créatrice ; et Tesprit, avant que de songer à créer, commence par raisonner sur ca qu'il voit et ce qu'il connaît. Un autre motif qui doit déterminer à placer la raison avant Timagination, c'est que dans cette dernière faculté de Tâme, les deux autres se trouvent réunies jusqu'à un certain point, et que la raison s'y joint à la mémoire. L'esprit ne crée et n'imagine des objets qu'en tant qu'ils sont semblables à ceux qu'il a connus par des idées directes et par des sensations : plus il s'éloigne de ces objets, plus les êtres qu'il forme sont bizarres et peu agréables. Ainsi dans l'imitation de la Nature, l'invention même est assujettie à certaines règles; et ce sont ces règles qui forment principalement la partie philosophique des Beaux- Arts, jusqu'à présent assez imparfaite, parce qu'elle ne peut être l'ouvrage que du génie, et que le génie aime mieux créer que discuter.

Enfin, si on examine les progrès de la raison dans ses opérations successives, on se convaincra encore qu'elle doit précéder l'imagination dans l'ordre de nos facultés; puisque la raison, par les dernières opérations qu'elle fait sur les objets, conduit en quelque sorte à l'imagination : car ces opérations n^ consistent qu'à créer, pour ainsi dire, des êtres généraux, qui séparés de leur sujet par abstraction, ne sont plus du ressort immédiat de nos sens. Aussi 1* Métaphysique et la Géométrie sont, de toutes 1^^ sciences qui appartiennent à la raison, celles où

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perdait rien de ses avantages; qu'il acquérait même celui d'être plus facilement saisi du commun des hommes, et qu'il n'y avait aucun mérite à dire des choses communes ou ridicules dans quelque langue que ce fût, et à plus forte raison dans celles qu'on devait parler le plus mal. Les gens de lettres pensèrent donc à perfectionner les langues vulgaires; ils cherchèrent d abord à dire dans ces langues ce que les anciens avaient dit dans les leurs. Cependant, par une suite du préjugé dont on avait eu tant de peine à se défaire, au lieu d'enrichir la langue française, on commença par la défigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hérissé de grec et de latin : mais heureusement il la rendit assez méconnaissable pour qu'elle en devînt ridicule. Bientôt on * sentit qu'il fallait transporter dans notre langue les beautés et non les mots des langues anciennes. Réglée et perfectionnée par le goût, elle acquit assez promptement une infinité de tours et d'expressions heureuses. Enfin on ne se borna plus à copier les Romains et les Grecs, ou naême à les imiter; on tâcha de les surpasser, s'il était possible, et de penser d'après soi. Ainsi Fimagiûation des modernes renaquit peu à peu de celle des ^ciens; et l'on vit éclore presque en même temps ^us les chefs-d'œuvre du dernier siècle, en élo- <lueiice, en histoire, en poésie, et dans les diff'érents genres de littérature.

Malherbe, nourri de la lecture des excellents poètes ^ïe l'antiquité, et prenant comme eux la nature pour ïiiodèle, répandit le premier dans notre poésie une

i. Encyclopédie : « l'on ». Mùme texte dans rédition de 1759.

harmonie et des beautés auparavant inconnues. Balzac, aujourd'hui trop méprisé, donna à notre prose de la noblesse et du nombre. Les écrivains du Port-Royal continuèrent ce que Balzac avait commencé; ils y ajoutèrent cette précision, cet heureux choix des termes, et cette pureté qui ont conservé jusqu'à présent à la plupart de leurs ouvrages un air moderne, et qui les distinguent d'un grand nombre de livres surannés, écrits dans le même temps. Comeille, après avoir sacrifié pendant quelques années au mauvais goût dans lacarrièredramatique, s'en affranchit enfin, découvrit par la force de son génie, bien plus que par la lecture, les lois du théâtre, et les exposa dans ses Discours admirables sur la tragédie, dans ses Réflexions sur chacune de ses pièces, mais principalement dans ses pièces mêmes. Racinet s'ouvrant une autre route, lit paraître sur le théâtre une passion que les anciens n'y avaient guère connuCr et développant les ressorts du cœur humain, joignit à une élégance et une vérité continues quelques traitsde sublime. Despréaiuc dans son Art poétique s^ rendit l'égal d'Horace en Timitant. Molière, par ^^ peinture fine des ridicules et des mœurs de son temp^»" laissa bien loin derrière lui la comédie ancienne. I^* Fontaine fit presque oublier Esope et Phèdre, ^ Bossuet alla se placer à côté de Démosthène.

Les beaux-arts sont tellement unis avec les belte^^ lettres, que le même goût qui cultive les unes, pori^ aussi à perfectionner les autres. Dans le même temp^ que notre littérature s'enrichissait par tant de beaU-^ ouvrages, Poussin faisait ses tableaux, et Puget s^^ statues; Le Sueur peignait le cloître des Chartreuse*

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lesquels elle s'exerce, ayant quelques propriétés générales, comme Texistence, la possibilité, la durée; Texamen de ces propriétés forme d'abord cette branche de la philosophie, dont toutes les autres empruntent en partie leurs principes : on la nomme l'Ontologie ou science de l'être, ou Métaphysique générale. Nous descendons de là aux différents êtres particuliers, et les divisions que fournit la science de ces différents êtres sont formées sur le même plan que celle de rilistoire.

La science de Dieu appelée Théologie a deux branches : la Théologie naturelle n'a de connaissance de Dieu que celle que produit la raison seule, connaissance qui n'est pas d'une fort grande étendue; la Théologie révélée tire de l'histoire sacrée une connaissance beaucoup plus parfaite de cet Être. De cette même Théologie révélée, résulte la science des esprits créés. Nous avons cru encore ici devoir nous écarter de notre auteur. Il nous semble que la science, considérée comme appartenant à la raison, ne doit point être divisée comme elle l'a été par lui en Théologie et en Philosophie ; car la Théologie révélée n'est iutre chose que la raison appliquée aux faits révélés : on peut dire qu'elle tient à l'Histoire par les dogmes qu'elle enseigne, et à la Philosophie par les conséquences qu'elle tire de ces dogmes. Ainsi séparer la Théologie de la Philosophie, ce serait arracher du tfonc un rejeton qui de lui-même y est uni. Il semble aussi que la science des esprits appartient bien plus ^ûtimement à la Théologie révélée, qu'à la Théologie ûalurelle.

La première partie de la science de l'homme est

celle de Tâme; et cette science a pour but, ou la connaissance spéculative de Tâme humaine, ou celle de ses opérations. La connaissance spéculative de l'âme dérive en partie de la Théologie naturelle, et en partie de la Théologie révélée, et s'appelle Pneumatologie ou Métaphysique particulière. La connaissance de ses opérations se subdivise en deux branches, ces opérations pouvant avoir pour objet, ou la découverte de la vérité, ou la pratique de la vertu. La découverte de la vérité, qui est le but de la Logique, produit Tart de la transmettre aux autres; ainsi, Tusage que nous faisons de la Logique est en partie pour notre propre avantage, en partie pour celui des êtres semblables à nous; les règles de la Morale se rapportent moins à Thomme isolé, et le supposent nécessairement en société avec les autres hommes.

La science de la Nature n'est autre que celle des corps. Mais les corps ayant des propriétés générales qui leur sont communes, telles que Timpénétrabilité, la mobilité et l'étendue, c'est encore par l'étude de ces propriétés, que la science de la nature doit commencer : elles ont, pour ainsi dire, un côté purement intellectuel par lequel elles ouvrent un champ iïfl" mense aux spéculations de l'esprit, et un côre matériel et sensible par lequel on peut les mesurer. La spéculation intellectuelle appartient à la Physique générale, qui n'est proprement que la métaphy* sique des corps; et la mesure est l'objet des mathématiques , dont les divisions s'étendent presque ^ l'infini.

Ces deux sciences conduisent à la Physique particulière, qui étudie les corps en eux-mêmes, et qui

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e que nous devons à Tltalie; c'est d'elle que nous uvons reçu les sciences, qui depuis ont fructifié si abondamment dans toute l'Europe ; c'est à elle surtout que nous devons les beaux-arts et le bon goût, dont elle nous a fourni un grand nombre de modèles inimitables.

Pendant que les arts et les belles-lettres étaient en honneur, il s'en fallait beaucoup que la philosophie fille même progrès, du moins dans chaque nation prise en corps; elle n'a reparu que beaucoup plus lard. Ce n'est pas qu'au fond il soit plus aisé d'exceller dans les belles-lettres que dans la philosophie; la «upériorité en tout genre est également difficile à atteindre. Mais la lecture des anciens devait contribuer plus promptement à l'avancement des belleslettres et du bon goût qu'à celui des sciences naturelles. Les beautés littéraires n'ont pas besoin d'être vues longtemps pour être senties; et comme les hommes sentent avant que de penser, ils doivent par la même raison juger ce qu'ils sentent avant de juger ^ qu'ils pensent. D'ailleurs, les anciens n'étaient pas à beaucoup près aussi * parfaits comme philosophes que comme écrivains. En effet, quoique dans l'ordre ^e nos idées les premières opérations de la raison précèdent les premiers efforts de l'imagination, celle- % quand elle a fait les premiers pas, va beaucoup plus vite que l'autre : elle a l'avantage de travailler sur des objets qu'elle enfante; au lieu que la raison forcée de se borner à ceux qu'elle a devant elle, et ^e s'arrêter à chaque instant, ne s'épuise que trop

t* Encyclopédie : « si parfaits «.

souvent en recherches infructueuses. L'univers el les réflexions sont le premier livre des vrais philosophes, et les anciens l'avaient sans doute étudié : il était donc nécessaire de faire comme eux; on ne pouvait suppléer à cette étude par celle de leurs ouvrages, dont la plupart avaient été détruits, et dont un petit nombre, mutilés par le temps, ne pouvait nous donner sur une matière si vaste * que des notions fort incertaines et fort altérées.

La scolastique qui composait toute la science prétendue des siècles d'ignorance, nuisait encore aux progrès de la vraie philosophie dans ce premier siècle de lumière. On était persuadé depuis un temps, pour ainsi dire, immémorial, qu'on possédait dans toute sa pureté la doctrine d'Aristote, commentée par les Arabes, et altérée par mille additions absurdes ou puériles ; et on ne pensait pas même à s'assurer si cette philosophie barbare était réellement celle de ce grand homme, tant on avait conçu de respect pour les anciens. C'est ainsi qu'une foule de peuples, nés et affermis dans leurs erreurs par l'éducation, se croient d'autant plijfs sincèrement dans le chemin de la vérité, qu'il ne 4eur est même jamais venu en pensée de former sur cela le moindre doute. Aussii dans le temps que plusieurs écrivains, rivaux des orateurs et des poètes grecs, marchaient à côté de leurs modèles, ou peut-être même les surpassaient, la pb^" losophie grecque, quoique fort imparfaite, n'était p*^ même bien connue.

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