Encyclopédie : « avant de rendre
DE l'encyclopédie 77
[u'ils n'en soient avertis. Ce n'est pas que ces temps lalheureux aient été plus stériles que d'autres en ;énies rares; la nature est toujours la même : mais [ue pouvaient faire ces grands hommes, semés de oin à loin comme ils le sont toujours , occupés Tobjets différents, et abandonnés sans culture à leurs seules lumières? Les idées qu'on acquiert par la lecture et par la société *, sont le germe de presque toutes les découvertes. C'est un air que l'on respire sans y penser, et auquel on doit la vie; et les hommes dont nous parlons étaient privés d'un tel secours. Us ressemblaient aux premiers créateurs des sciences
et des arts, que leurs illustres successeurs ont fait oublier, et qui précédés par ceux-ci, les auraient fait oublier de même. Celui qui trouva le premier les roues et les pignons, eût inventé les montres dans ttn autre siècle ; et Gerbert placé au temps d'Archinaède l'aurait peut-être égalé.
Cependant la plupart des beaux esprits de ces temps ténébreux se faisaient appeler poètes ou philosophes. Que leur en coûtait-il en effet pour usurper deux titres dont on se pare à si peu de frais, et qu'on se flatte toujours de ne guère devoir à des lumières ewipruntées? Ils croyaient qu'il était inutile de chercher les * modèles de la poésie dans les ouvrages des fi^s et des Romains, dont la langue ne se parlait Pliis; et ils prenaient pour la véritable philosophie <ïes anciens une tradition barbare qui la défigurait. ^ poésie se réduisait pour eux à un mécanisme
*• Encyclopédie : • et la société ^- Encyclopédie : • des ».
appliqués tous, comme de concert, à satisfaire les besoins les plus pressants; mais quand ils en sont venus aux connaissances moins absolument nécessaires, ils ont dû se les partager, et y avancer chacun de son côté à peu près d'un pas égal. Ainsi plusieurs sciences ont été, pour ainsi dire, contemporaines; mais dans Tordre historique des progrès de l'esprit, on ne peut les embrasser que successivement.
Il n'en est. pas de même de Tordre encyclopédique de nos connaissances. Ce dernier consiste à les rassembler dans le plus petit espace possible, et à placer, pour ainsi dire, le philosophe au-dessus de ce vaste labyrinthe dans un point de vue fort élevé d'où il puisse apercevoir à la fois les sciences et les arts principaux; voir d'un coup d'œil les objets de ses spéculations, et les opérations qu'il peut faire sur ces objets; distinguer les branches générales des connaissances humaines, les points qui les séparent ou qui les unissent; et entrevoir même quelquefois les routes secrètes qui les rapprochent. C'est une espèce de mappemonde qui doit montrer les principaux pays, leur position et leur dépendance mutuelle, le chemin en ligne droite qu'il y a de Tun à l'autre; chemin souvent coupé par mille obstacles, qui ne peuvent être conniM dans chaque pays que des habitants ou des voyageurs, et qui ne sauraient être montrés que dans de« cartes particulières fort détaillées. Ces cartes partieu lières seront les différents articles de l'Encyclopédie et l'Arbre ou Système figuré en sera la mappemon4e
Mais comme dans les cartes générales du globe qb nous habitons, les objets sont plus ou moins rappn chés, et présentent un coup d'oeil différent selon 1
point de vue où l'œil est placé par le géographe qui construit la carte, de même la forme de Tarbre encyclopédique dépendra du point de vue où Ton se mettra pour envisager Tunivers littéraire. On peut donc imaginer autant de systèmes différents de la connaissance humaine que de mappemondes de différentes projections; et chacun de ces systèmes pourra môme avoir, à Texclusion des autres, quelque avantage particulier. 11 n'est guère desavants qui ne placent volontiers au centre de toutes les sciences celle dont ils s'occupent, à peu près comme les premiers hommes se plaçaient au centre du monde, persuadés que l'univers était fait pour eux. La prétention de plusieurs de ces savants, envisagée d'un œil philosophique, trouverait peut-être, même hors de Tamour-propre, d'assez bonnes raisons pour se justifier.
Quoi qu'il en soit, celui de tous les arbres encyclopédiques qui offrirait le plus grand nombre de liaisons et de rapports entre les sciences, mériterait sans doute d'être préféré. Mais peut-on se flatter de le saisir? La nature, nous ne saurions trop le répéter, n'est composée que d'individus qui sont l'objet primitif de nos sensations et de nos perceptions directes. Nous remaj'quons à la vérité dans ces individus, des propriétés communes par lesquelles nous les comparons, et des propriétés dissemblables par lesquelles nous les discernons ; et ces propriétés désignées par des noms abstraits, nous ont conduits à former différentes classes où ces objets ont été placés. Mais souvent tel objet qui par une ou plusieurs de ses propriétés a été placé dans une classe, tient à une autre classe par d'autres propriétés, et aurait pu tout aussi
étendue; et souvent au lieu d'y apprendre ce que Fon ignorait, on ne parvient à force d'étude qu'à désapprendre ce qu'on croyait savoir. C'est pourquoi, à mérite fort inégal, un érudit doit être beaucoup plus vain qu'un philosophe, et peut-être qu'un poète : car Tesprit qui invente est toujours mécontent de ses progrès, parce qu'il voit au delà; et les plus grands génies trouvent souvent dans leui* amour-propre même un juge secret, mais sévère, que TapprobatioD des autres fait taire pour quelques instants, mais qu'elle ne parvient jamais à corrompre. On ne doit donc pas s'étonner que les savants dont nous parlons missent tant de gloire à jouir d'une science hérissée, souvent ridicule, et quelquefois barbare.
Il est vrai que notre siècle qui se croit destiné à changer les lois en tout genre, et à faire justice, ne pense pas fort avantageusement de ces hommes autrefois si célèbres. C'est une espèce de mérite aujourd'hui que d'en faire peu de cas; et c'est même un mérite que bien des gens se contentent d'avoir. B semble que par le mépris qu'on a ' pour ces savants, on cherche à les punir de l'estime outrée qu'ils faisaient d'eux-mêmes, ou du suffrage peu éclairé d^ leurs contemporains, et qu'en foulant aux pieds ce* idoles, on veuille en faire oublier jusqu'aux noms- Mais tout excès est injuste. Jouissons plutôt av.ec reconnaissance du travail de ces hommes laborieu^^- Pour nous mettre à portée d'extraire des ouvrag^^ des anciens tout ce qui pouvait nous être utile, il ^ fallu qu'ils en tirassent aussi ce qui ne Tétait pas; o^