‹ Discours préliminaire de l'encyclopédie (volume 2)Chapitre 64 sur 87 · Encyclopédie : « que /'on a · texte numérisé non relu

Encyclopédie : « que /'on a

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Ae ce grand homme, qu'après avoir eu des sectateurs sans nombre, il est presque réduit à des apologistes. Use trompa sans doute en admettant les idées innées : mais s'il eût retenu de la secte péripatéticienne la seule vérité qu'elle enseignait sur l'origine des idées par les sens, peut-être les erreurs, qui déshonoraient celte vérité par leur alliage, auraient été plus difficiles à déraciner. Descartes a osé du moins montrer aux bons esprits à secouer le joug de la scolastique, de ropinion, de Tautorité, en un mot des préjugés et de la barbarie; et par cette révolte dont nous recueillons aujourd'hui les fruits *, il a rendu à la philosophie un senice plus essentiel peut-être que tous ceux qu'elle doit à ses illustres successeurs. On peut le regarder <îomme un chef de conjurés, qui a eu le courage de s'élever le premier contre une puissance despotique €t arbitraire, et qui en préparant une révolution éclatante, a jeté les fondements d'un gouvernement plus juste et plus heureux qu'il n'a pu voir établi. S'il a fini par croire tout expliquer, il a du moins commencé par douter de tout; et les armes dont nous nous servons pour le combattre ne lui en appartiennent pas moins, parce que nous les tournons contre lui. D'ailleurs, quand les opinions absurdes sont invétérées, on est quelquefois forcé, pour désabuser le genre humain, de les remplacer par d'autres erreurs, lorsqu'on ne peut mieux faire. L'incertitude et la vanilé de l'esprit sont telles qu'il a toujours besoin

*• Encyclopédie : « les fruits, la philosophie a reçu de lui un *fnice plus difficile peut-être à rendre que tous ceux qu'elle ^'oil à 868 illustres successeurs. » Même texte dans rédition <le 1-59.

style perdues pour nous, il doit y avoir aussi par la même raison bien des défauts qui échappent, et que Ton court risque de copier comme des beautés; qu'enfin tout ce qu'on pourrait espérer par Tusage servile de la langue des anciens, ce serait de se faire un style bizarrement assorti d'une infinité de styles différents, très correct et admirable même pour nos modernes, mais que Cicéron ou Virgile auraient trouvé ridicule. C'est ainsi que nous ririons d'un ouvrage écrit en notre langue, et dans lequel Fauteur aurait rassemblé des phrases de Bossuet, de La Fontaine, de La Bruyère et de Racine, persuadé avec raison que chacun de ces écrivains en particulier est un excellent modèle.

Ce préjugé des premiers savants a produit dans le xvi° siècle une foule de poètes, d'orateurs et d'historiens latins, dont les ouvrages, il faut l'avouer, tirent trop souvent leur principal mérite d'une latinité dont nous ne pouvons guère juger. On peut en comparer quelques-uns aux harangues de la plupart de nos rhéteurs, qui vides de choses, et semblables à des corps sans substance, n'auraient besoin que d'être mises en français pour n'être lues de personne.

Les gens de lettres sont enfin revenus peu à pe de cette espèce de manie. Il y a apparence qu'oie doit leur changement, du moins en partie, à la pro — tection des grands, qui sont bien aises d'être savants* à condition de le devenir sans peine, et qui veuleiL 1 pouvoir juger sans étude d'un ouvrage d'esprit, pou^:a prix des bienfaits qu'ils promettent à l'auteur, ou d- ^ l'amitié dont ils croient l'honorer. On commença ^ sentir que le beau, pour être en langue vulgaire, ib. ^

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perdait rien de ses avantages ; qu'il acquérait même celui (i*être plus facilement saisi du commun des hommes, et qu'il n'y avait aucun mérite à dire des choses communes ou ridicules dans quelque langue que ce fût, et à plus forte raison dans celles qu'on devait parler le plus mal. Les gens de lettres pensèrent donc à perfectionner les langues vulgaires; ils cherchèrent d abord à dire dans ces langues ce que les anciens avaient dit dans les leurs. Cependant, par une suite du préjugé dont on avait eu tant de peine à se défaire, au lieu d'enrichir la langue française, on commença par la défigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hérissé de grec et de latin : mais heureusement il la rendit assez méconnaissable pour qu'elle en devînt ridicule. Bientôt on * sentit qu'il fallait transporter dans notre langue les beautés et non les mots des langues anciennes. Réglée et perfectionnée par le goût, elle acquit assez promptement une infinité de tours et d'expressions heureuses. Enfin on ne se borna plus à copier les Romains et les Grecs, ou Diême k les imiter; on tâcha de les surpasser, s'il était possible, et de penser d'après soi. Ainsi Timaginalion des modernes renaquit peu à peu de celle des anciens; et l'on vit éclore presque en même temps ^us les chefs-d'œuvre du dernier siècle, en éloquence, en histoire, en poésie, et dans les difi'érents genres de littérature.

Malherbe, nourri de la lecture des excellents poètes ^e l'antiquité, et prenant comme eux la nature pour ''Modèle, répandit le premier dans notre poésie une

!• Encyclopédie : « i'on ». Môme texte dans rédition de 1759.

102 DISCOURS PRÉUMINAIRE

vention des lunettes en appartiendrait-elle moins l ses auteurs, quand même quelques anciens n'auraieni pas cru impossible que nous étendissions un jour la sphère de notre vue?

D'autres savants croient faire à Newton un reproche beaucoup plus fondé, en Taccusant d'avoir ramené dans la physique les qualités occultes des scolastiques et des anciens philosophes. Mais les savants dont nous parlons sont-ils bien sûrs que ces deux mots, vides de sens chez les scolastiques et destinés à marquer un être dont ils croyaient avoir l'idée, fussent autre chose chez les anciens philosophes que l'expression modeste de leur ignorance? Newton qui avait étudié la nature, ne se flattait pas d'en savoir plus qu'eux sur la cause première qui produit les phénomènes; mais il n'employa pas le même langage, pour ne pas révolter des contemporains qui n'auraient pas manqué d'y attacher une autre idée que lui. 11 se contenta de prouver que les tourbillons de Descartes ne pouvaient rendre raison du mouvement des planètes ; que les phénomènes, et les lois de la mécanique s'unissaient pour les renverser; qu'il y a une force par laquelle les planètes tendent les unes vers leî autres, et dont le principe nous est entièremeni inconnu. Il ne rejeta point l'impulsion; il se bornai demander qu'on s'en servît plus heureusement qu'oi n'avait fait jusqu'alors pour expliquer les mouvement des planètes : ses désirs n'ont point encore été remplis, et ne le seront peut-être de longtemps. Aprèi tout, quel mal aurait-il fait à la philosophie, en nou! donnant lieu de penser que la matière peut avoir dei propriétés que nous ne lui soupçonnions pas, et ei

DE l'encyclopédie So-

Le Brun les batailles d'Alexandre; enfin Quiait, créateur d'un nouveau genre, s'assurait Timrtalité par ses poèmes lyriques, et Iiulli donnait otre musique naissante ses premiers traits *. l faut avouer pourtant * que la renaissance de la nlure et de la sculpture avait été beaucoup plus ide que celle de la poésie et de la musique; et la >on n'en est pas difficile à apercevoir. Dès qu'on amença à étudier les ouvrages des anciens cd t genre, les chefs-d'œuvre antiques qui avaient appé en assez grand nombre à la superstition à la barbarie, frappèrent bientôt les yeux desistes éclairés; on ne pouvait imiter les Praxitèle es Phidias qu'en faisant exactement comme eux ; le talent n'avait besoin que de bien voir : aussi phaël et Michel- Ange ne furent pas longtemps^ s porter leur art à un point de perfection qu'on point encore passé depuis. En général, l'objet de •einture et de la sculpture étant plus du ressort sens, ces arts ne pouvaient manquer de précéder )Oésie, parce que les sens ont dû être plus promplent affectés des beautés sensibles et palpables statues anciennes, que l'imagination n a dû aperoir les beautés intellectuelles et fugitives des iens écrivains. D'ailleurs, quand elle a commencé es découvrir, l'imitation de ces mêmes beautés, parfaite par sa servitude et par la langue étran-^ e dont elle se servait, n'a pu manquer de nuire

Encyclopédie ; « enfin Lulli, créateur cVun chant propre à "e langue, rendait par sa musique aux poèmes de Quinault ■Mortalité qu'elle en recevait » .

• Encyclopédie : « 11 (diui pourtant avouer ».

aux progrès de rimagination même. Qu'on suppo! pour un moment nos peintres et nos sculpteurs privi de Tavantage qu'ils avaient de mettre en œuvre même matière que les anciens : s'ils eussent, comn nos littérateurs, perdu beaucoup de temps à reche: cher et à imiter mal cette matière, au lieu de songe à en employer une autre, pour imiter les ouvrage mêmes qui faisaient l'objet de leur admiration, i auraient fait sans doute un chemin beaucoup moir rapide, et en seraient encore à trouvier le marbre.

A l'égard de la musique, elle a dû arriver beai <îoup plus tard à un certain degré de perfeclioi parce que c'est un art que les modernes ont él obligés de créer. Le temps a détruit tous les modèle que les anciens avaient pu nous laisser en ce genr •et leurs écrivains, du moins ceux qui nous resten ne nous ont transmis sur ce sujet que des connai sances très obscures, ou des histoires plus propr à nous étonner qu'à nous instruire. Aussi plusiei] de nos savants, poussés peut-être par une espè •d'amour de propriété, ont prétendu que nous avo porté cet art beaucoup plus loin que les Grecs; pi tention que le défaut de monuments rend aussi di cile à appuyer qu'à détruire, et qui ne peut ê qu'assez faiblement combattue par les prodiges vr ou supposés de la musique ancienne. Peut-être serj il permis de conjecturer avec quelque vraisemblan que cette musique était tout à fait différente de liôtre ; et que si l'ancienne était supérieure par la n , lodie, l'harmonie donne à la moderne des avantag Nous serions injustes, si à l'occasion du détail nous venons d'entrer, nous ne reconnaissions po

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physicien et même de grand métaphysicien est encore assez commun dans notre siècle; car nous aimons h tout prodiguer : mais qu'il y a peu de personnes véritablement dignes de ce nom! Combien y en a-t-il qui ne le méritent que par le malheureux talent d'obscurcir avec beaucoup de subtilité des idées claires, et de préférer dans les notions qu'ils se forment l'extraordinaire au vrai, qui est toujours simple? Il ne faut pas s'étonner après cela si la plupart de ceux qu'on appelle métaphysiciens font si peu de cas les uns des autres. Je ne doute point que ce titre ne soit bientôt une injure pour nos bons esprits, comme le nom de sophiste, qui pourtant signifie sage^ avili en Grèce par ceux qui le portaient, fut rejeté par les vrais philosophes.

Concluons de toute cette histoire, que l'Angleterre nous doit la naissance de cette philosophie que nous avons reçue d'elle. Il y a peut-être plus loin des formes substantielles aux tourbillons, que des tourbillons à la gravitation universelle ; comme il y a peut- ^tre un plus grand intervalle entre l'algèbre pure et ridée de l'appliquer à la géométrie, qu'entre le petit triangle de Barro-w et le calcul différentiel.

Tels sont les principaux génies que l'esprit humain doit regarder comme ses maîtres, et à qui la Grèce eût élevé des statues, quand même elle eût été obligée pour leur faire place, d'abattre celles de quelques conquérants.

Les bornes de ce Discours préliminaire nous empêchent de parler de plusieurs philosophes illustres, qui sans se proposer des vues aussi grandes que ceux dont nous venons de faire mention, n'ont pas laissé

par leurs travaux de contribuer beaucoup à ravance ment des sciences, et ont pour ainsi dire levé un coii du voile qui nous cachait la vérité. De ce nombre sont : Galilée, à qui la géographie doit tant pour ses découvertes astronomiques, et la mécanique pour sa théorie de Taccélération ; Harvey, que la découverte de la circulation du sang rendra immortel ; Huyghens, que nous avons déjà nommé, et qui par des ouvrages pleins de force et de génie, a si bien mérité de la géométrie et de la physique ; Pascal, auteur d'un traité sur la cycloïde, qu'on doit regarder comme un prodige de sagacité et de pénétration, et d'un traité de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de l'air, qui nous a ouvert une science nouvelle : génie universel et sublime, dont les talents ne pourraient être trop regrettés par la philosophie, si la religion n'en avait pas profité ; Malebranche, qui a si bien démêlé les erreurs des sens, et qui a connu celles de l'imagination, comme s'il n'avait pas été souvent trompé par la sienne; Boyle, le père de la physique expérimentale; plusieurs autres enfin, parmi lesquels doivent être comptés avec distinction les Vesale, les Sydenham, les Boerhaave, et une infinité d'analomistcs et de physiciens célèbres.

Entre ces grands hommes il en est un, dont la philosophie, aujourd'hui fort accueillie et fort combattue dans le Nord de l'Europe, nous oblige à ne le point passer sous silence; c'est l'illustre Iieibnitz. Quand il n'aurait pour lui que la gloire, ou même que le soupçon d'avoir partagé avec Newton l'invention du calcul différentiel, il mériterait à ce titre une mention honorable. Mais c'est principalement par sa meta-

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Tant de préjugés qu'une admiration aveugle pour l'antiquité contribuait à entretenir, semblaient se fortifier encore par Tabus qu'osaient faire quelques théologiens de la soumission des peuples *. Oh avait permis aux poètes de chanter dans leurs ouvrages les divinités du paganisme, parce qu'on était persuadéavec raison que les noms de ces divinités ne pouvaient plus être qu'un jeu dont on n'avait rien à craindre. Si d'un côté la religion des anciens qui animait tout, ouvrait un vaste champ à l'imagination des beaux esprits; de l'autre, les principes en étaient trop absurdes, pour qu'on appréhendât de voir ressusciter Jupiter et Pluton par quelque secte de novateurs. Mais l'on craignait, ou l'on paraissait craindre les coups qu'une raison aveugle pouvait porter au christianisme : comment ne voyait-on pas qu'il n'avait point à redouter une attaque aussi faible? Envoyé du ciel aux hommes, la vénération si juste et si ancienne îueles peuples lui témoignaient, avait été garantiepour toujours par les promesses de Dieu même. D ailleurs, quelque absurde qu'une religion puisse être ' (l'eproche que l'impiété seule peut faire à la nôtre), : ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent : lors même qu'ils enseignent la vérité, ils se contentent de la montrer sans forcer personne à la conïiaître '; un tel pouvoir n'appartient qu'à l'Être tout-

!• Encyclopédie : « qu'osaient faire de la soumission des peu- P*e« quelques théologiens peu no^nbreux^ mais puissants. Je dis V^u nombreux, car je suis bien éloigné d*étendre à un corps \ ^fpectable et très éclairé une accusation qui se borne à quel- \ 9^S'Uns de ses membres ». Même texte dans l'édition de 1759.

2. Encyclopédie : « à la reconnaître >♦. Même texte dans Pédi- "On de 1759.

puissant : ce sont les hommes inspirés qui éclairent le peuple, et les enthousiastes qui Tégarent. Le frein qu'on est obligé de mettre à la licence de ces derniers ne doit point nuire à celte liberté si nécessaire à la vraie philosophie, et dont la religion peut tirer les plus grands avantages. Si le christianisme ajoute à la philosophie les lumières qui lui manquent, s'il n'appartient qu'à la grâce de soumettre les incrédules, c'est à la philosophie qu'il est réservé de les réduire au silence ; et pour assurer le triomphe de la foi, les théologiens dont nous parlons n'avaient qu'à faire usage des armes qu'on aurait voulu employer contre elle.

Mais parmi ces mêmes hommes, quelques-uns avaient un intérêt beaucoup plus réel de s'opposer à l'avancement de la philosophie. Faussement persuadés que la croyance des peuples est d'autant plus ferme, qu'on l'exerce sur plus d'objets différents, ils ne se contentaient pas d'exiger pour nos mystères la soumission qu'ils méritent, ils cherchaient à ériger en dogmes leurs opinions particulières; et c'étaient ces opinions mêmes, bien plus que les dogmes, qu'ils voulaient mettre en sûreté. Par là ils auraient porté à la religion le coup le plus terrible, si elle eût été l'ouvrage des hommes; car il était à craindre (p^ leurs opinions étant une fois reconnues pour fausses» le peuple qui ne discerne rien, ne traitât de la mêm^ manière les vérités avec lesquelles on avait voulu le^ confondre.

D'autres théologiens de meilleure foi, mais aus^* dangereux, se joignaient à ces premiers par d'autre^ motifs. Quoique la religion soit uniquement destiné^

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à régler nos mœurs et notre foi, ils la croyaient faite pour nous éclairer aussi sur le système du monde, c'est-à-dire sur ces matières que le Tout-Puissant a expressément^ abandonnées à nos disputes. Ils ne faisaient pas réflexion que les livres sacrés et les ouvrages des Pères, faits pour montrer au peuple comme aux philosophes ce qu'il faut pratiquer et croire, ne devaient point sur les questions indifi'érentes parler un autre langage que le peuple. Cependant le despotisme théologique ou le préjugé l'emporta. Un tribunal devenu puissant dans le midi de rEurope, dans les Indes, dans le Nouveau-Monde, mais que la foi n'ordonne point de croire, ni la charité d'approuver, ou plutôt que la religion réprouve, quoique occupé par ses ministres *, et dont la France ii'a pu s'accoutumer encore à prononcer le nom sans effroi, condamna un célèbre astronome pour avoir soutenu le mouvement de la terre, et le déclara hérétique; à peu près comme le pape Zacharie avait , condamné quelques siècles auparavant un évoque, ^* pour n'avoir pas pensé comme saint Augustin sur les antipodes, et pour avoir deviné leur existence six <îenis ans avant que Christophe Colomb les découvrît. C'est ainsi que l'abus de l'autorité spirituelle réunie ^la temporelle forçait la raison au silence; et peu s'en fallut qu'on ne défendit au genre humain de penser.

Pendant que des adversaires peu instruits ou ^malintentionnés faisaient ouvertement la guerre à la

1. Encyclopédie : « ni la charité d'approuver et dont la France ^f^pu s'accoutumer encore >• .

philosophie, elle se réfugiait, pour ainsi dire, dans les ouvrages de quelques grands hommes, qui sans avoir Tambition dangereuse d'arracher le bandeau des yeux de leurs contemporains, préparaient de loin dans Tombre et le silence la lumière dont le monde devait être éclairé peu à peu et par degrés insensibles.

A la tête de ces illustres personnages doit être placé rimmortel chancelier d'Angleterre, François Bacon, dont les ouvrages si justement estimés, et plus estimés pourtant qu'ils ne sont connus, méritent encore plus notre lecture que nos éloges. A considérer les vues saines et étendues de ce grand homme, la multitude d'objets sur lesquels son esprit s'est porté, la hardiesse de son style qui réunit partout les plus sublimes images avec la précision la plus rigoureuse, on serait tenté de le regarder comme le plus grand, le plus universel et le plus éloquent des philosophes. Bacon, né dans le sein de la nuit la plus profonde, sentit que la philosophie n'était pas encore, quoique bien des gens sans doute se flattassent d'y exceller; car plus un siècle est grossier, plus il se croit instruit de tout ce qu'il peut savoir. Il commença donc par envisager d'une vue générale les divers objets de toutes les sciences naturelles; il partagea ces sciences 1 en différentes branches, dont il fit Té numération la , plus exacte qu'il lui fut possible; il examina ce que l'on savait déjà sur chacun de ces objets, et fit 1® catalogue immense de ce qui restait à découvrir * c'est le but de son admirable ouvrage De la dignité ^^ de l'accroissement des connaissances humaines, Dansso"^ Nouvel Organe des sciences ^ il perfectionne les va^^

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qu'il avait données dans le premier ouvrage; il les porte plus loin, et fait connaître la nécessité de la ' physique expérimentale, à laquelle on ne pensait point encore. Ennemi des systèmes, il n'envisage la philosophie que comme cette partie de nos connaissances, qui doit contribuer à nous rendre meilleurs ou plus heureux : il semble la borner k la science des choses utiles, et recommande partout Tétude de la nature. Ses autres écrits sont formés sur le même plan; tout, jusqu'à leurs titres, y annonce Thomme de génie, l'esprit qui voit en grand. 11 y recueille des faits, il y compare des expériences, il en indique un grand nombre à faire; il invite les savants à étudier €l à perfectionner les arts, qu'il regarde comme la partie la plus relevée et la plus essentielle de la science humaine : il expose avec une simplicité noble «e« conjectures et ses pensées sur les différents objets dignes d'intéresser les hommes; et il eût pu dire, comme ce vieillard de Térence, que rien de ce qui louche l'humanité ne lui était étranger. Science de la ï^ature, morale, politique, économique, tout semble ^voir été du ressort de cet esprit lumineux et profond; et l'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou 4es richesses qu'il répand sur tous les sujets qu'il traite, ou de la dignité avec laquelle il en parle. Ses wils ne peuvent être mieux comparés qu'à ceux d*Hippocrate sur la médecine; et ils ne seraient ni Daoins admirés, ni moins lus, si la culture de l'esprit ^tait aussi chère aux hommes * que la conservation

!• Encyclopédie : « au genre humain ». Mûine texte dans ^'édition de 1759.

de la santé. Mais il n'y a que les chefs de secte en tout genre dont les ouvrages puissent avoir un certain éclat; Bacon n'a pas été du nombre, et la forme de sa philosophie s'y opposait : elle était trop sage pour étonner personne. La scolastique qui dominait de son temps, ne pouvait être renversée que par des opinions hardies et nouvelles; et il n'y a pas d'apparence qu'un philosophe qui se contente de dire aux hommes : Voilà le peu que vous avez appris^ voici ce qui vous reste à chercher^ soit destiné à faire beaucoup de bruit parmi ses contemporains. Nous oserions même faire quelque reproche au chancelier Bacon d'avoir été peut-être trop timide, si nous ne savions avec quelle retenue, et pour ainsi dire, avec quelle superstition, on doit juger un génie si sublime. Quoiqu'il avoue que les scolastiques ont énervé les sciences par leurs questions minutieuses, et que l'esprit doit sacrifier l'étude des êtres généraux à celle des objets particuliers, il semble pourtant par l'emploi fréquent qu'il fait des termes de l'école, quelquefois même par celui des principes scolastiques, et par des divisions et subdivisions dont l'usage était alors fort à la mode, avoir marqué un peu trop de ménagement ou de déférence pour le goût dominant de son siècle. Ce grand homme, après avoir brisé tant de fers, était encore retenu par quelques chaînes qu'il ne pouvait' ou n'osait rompre.

Nous déclarons ici que nous devons principalemeo*' au chancelier Bacon l'arbre encyclopédique dont nott^ avons déjà parlé *, et que l'on trouvera à la fin de c^

1. Encyclopédie : « dont nous avons déjà parlé fort au long ••'

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Discours. Nous en avions fait Taveu en plusieurs r-y endroits du Prospectus\ nous y revenons encore, et nous ne manquerons aucune occasion de le répéter. Cependant nous n'avons pas cru devoir suivre de point en point le grand homme que nous reconnaissons ici pour notre maître. Si nous n'avons pas placé, comme lui, la raison après l'imagination, c'est que nous avons suivi dans le système encyclopédique l'ordre métaphysique des opérations de l'esprit, plutôt que Tordre historique de ses progrès depuis la renaissance des lettres, ordre que l'illustre chancelier d'Angleterre avait peut-être en vue jusqu'à un certain point, lorsqu'il faisait, comme il le dit, le cens et le dénombrement des connaissances humaines. D'ailleurs le plan de Bacon étant différent du nôtre, et les sciences ayant fait depuis de grands progrès^ on ne doit pas être surpris que nous ayons pris quelquefois une route différente.

Ainsi, outre les changements que nous avons faits^ dans l'ordre de la distribution générale, et dont nous avons déjà exposé les raisons, nous avons à certains égards poussé les divisions plus loin, surtout dans la partie de mathématique et de physique particulière ; d'un autre côté, nous nous sommes abstenus d'étendre au même point que lui, la division de certaines^ sciences dont il suit jusqu'aux derniers rameaux. Ces rameaux qui doivent proprement entrer dans le corps de notre Encyclopédie, n'auraient fait, à ce que Û0U8 croyons, que charger assez inutilement le sys- ^me général. On trouvera immédiatement après notre iïbre encyclopédique celui du philosophe anglais; c'est le moyen le plus court et le plus facile de faire

stance de la philosophie, étaient la partie qu'il fallait surtout proscrire. Il chercha dans ces abstractions et dans Tabus des signes les causes principales de nos erreurs, et les y trouva. Pour connaître notre âme, ses idées et ses affections, il n'étudia point les livres, parce qu'ils l'auraient mal instruit : il se contenta de descendre profondément en lui-même; et après s'être, pour ainsi dire, contemplé longtemps, il ne fit dans son traité de V Entendement humain que présenter aux hommes le miroir dans lequel il s'était vu. En un mot il réduisit la métaphysique à ce qu'elle doit être en effet, la physique expérimentale de l'àme; espèce de physique très différente de celle des corps, non seulement par son objet, mais par la .manière de l'envisager. Dans celle-ci on peut découvrir, et on découvre souvent des phénomènes inconnus; dans l'autre, les faits aussi anciens que le monde existent également dans tous les hommes : tant pis pour qui croit en voir de nouveaux. La métaphysique raisonnable ne peut consister, comme la physique expérimentale, qu'à rassembler avec soin tous ces faits, à les réduire en un corps, à expliquer les uns par les autres, en distinguant ceux qui doivent tenir le premier rang et servir comme de base. En un mol les principes de la métaphysique, aussi simples que les axiomes, sont les mêmes pour les philosophes et pour le peuple. Mais lé peu de progrès que celte science a fait depuis si longtemps, montre combien il est rare d'appliquer heureusement ces principes, soit par la difficulté que renferme un pareil travail, soit peut-être aussi par l'impatience naturelle qui empêche de s'y borner. Cependant le titre de meta-

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physicien et même de grand métaphysicien est encore assez commun dans notre siècle ; car nous aimons à tout prodiguer : mais qu'il y a peu de personnes véritablement dignes de ce nom! Combien y en a-t-il qui ne le méritent que par le malheureux talent d'obscurcir avec beaucoup de subtilité des idées claires, et de préférer dans les notions qu'ils se forment l'extraordinaire au vrai, qui est toujours simple? Il ne faut pas s'étonner après cela si la plupart de ceux qu'on appelle métaphysiciens font si peu de cas les uns des autres. Je ne doute point que ce titre ne soit bientôt une injure pour nos bons esprits, comme le nom de sophiste, qui pourtant signifie sage^ avili en Grèce par ceux qui le portaient, fut rejeté par les vrais philosophes.

Concluons de toute cette histoire, que l'Angleterre nous doit la naissance de cette philosophie que nous avons reçue d'elle. Il y a peut-être plus loin des formes substantielles aux tourbillons, que des tourbillons à la gravitation universelle; comme il y a peutêtre un plus grand intervalle entre l'algèbre pure et l'idée de l'appliquer à la géométrie, qu'entre le petit triangle de Barro-w et le calcul différentiel.

Tels sont les principaux génies que l'esprit humain doit regarder comme ses maîtres, et k qui la Grèce eût élevé des statues, quand même elle eût été obligée pour leur faire place, d'abattre celles de quelques conquérants.

Les bornes de ce Discours préliminaire nous empêchent de parler de plusieurs philosophes illustres, qui sans se proposer des vues aussi grandes que ceux dont nous venons de faire mention, n'ont pas laissé

ces tourbillons devenus aujourd'hui presque ridicules, on conviendra, j'ose le dire, qu'on ne pouvait alors imaginer rien de mieux *. Les observations astronomiques qui ont servi à les détruire étaient encore imparfaites, ou peu constatées; rien n'était plus naturel que de supposer un fluide qui transportât les planètes; il n'y avait qu'une longue suite de phénomènes, de raisonnements et de calculs, et par conséquent une longue suite d'années, qui pût faire renoncera une théorie si séduisante. Elle avait d'ailleurs

i l'avantage singulier de rendre raison de la gravitation des corps par la force centrifuge du tourbillon même : et je ne crains point d'avancer que cette explication de la pesanteur est une des plus belles et des plus ingénieuses hypothèses que la philosophie ait

. jamais imaginées. Aussi a-t-il fallu pour l'abandonner, que les physiciens aient été entraînés comme malgré eux par la théorie des forces centrales, et par des expériences faites longtemps après. Reconnaissons donc que Descartes, forcé de créer une physique toute nouvelle, n'a pu la créer meilleure; qu'il a fallu, pour ainsi dire, passer par les tourbillons pour arriver au vrai système du monde ; et que s'il s'est trompé sur les lois du mouvement, il a du moins deviné le premier qu'il devait y en avoir.

Sa métaphysique, aussi ingénieuse et aussi nouvelle que sa physique, a eu le même sort à peu près; et c'est aussi à peu près par les mêmes raisons qu'on peut la justifier; car telle est aujourd'hui la fortune

1. Encyclopédie : « imaginer mieux ». Même texte dans Véàilion de 1759.

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de ce grand homme, qu'après avoir eu des sectateurs sans nombre, il est presque réduit à des apologistes. Il se trompa sans doute en admettant les idées innées : mais s*il eût retenu de la secte péripatéticienne la seule vérité qu'elle enseignait sur Forigine des idées par les sens, peut-être les erreurs, qui déshonoraient cette vérité par leur alliage, auraient été plus difficiles à déraciner. Descartes a osé du moins montrer aux bons esprits à secouer le joug de la scolastique, de l'opinion, de l'autorité, en un mot des préjugés et de labarbarie; et par cette révolte dont nous recueillons aujourd'hui les fruits *, il a rendu à la philosophie un service plus essentiel peut-être que tous ceux qu'elle doit à ses illustres successeurs. On peut le regarder <îomme un chef de conjurés, qui a eu le courage de s'élever le premier contre une puissance despotique €t arbitraire, et qui en préparant une révolution éclatante, a jeté les fondements d'un gouvernement plus juste et plus heureux qu'il n'a pu voir établi. S'il a fini par croire tout expliquer, il a du moins <^mmencé par douter de tout; et les armes dont nous ûous servons pour le combattre ne lui en appartienïient pas moins, parce que nous les tournons contre lui. D'ailleurs, quand les opinions absurdes sont invétérées, on est quelquefois forcé, pour désabuser le genre humain, de les remplacer par d'autres erreurs, lorsqu'on ne peut mieux faire. L'incertitude et la Vanité de l'esprit sont telles qu'il a toujours besoin

*• Encyclopédie : « les fruits, la philosophie a reçu de lui un *^ice plus difficile peut-être à rendre que tous ceux qu'elle ^joit à ses illustres successeurs. » Même texte dans Tédition <^e 1759.

Nous finirons par une observation qui ne paraîtra pas surprenante à des philosophes. Ce n'est guère de leur vivant que les grands hommes dont nous venons de parler ont changé la face des sciences. Nous avons déjà vu pourquoi Bacon n'a point été chef de secte; deux raisons se joignent à celle que nous en avons apportée. Ce grand philosophe a écrit plusieurs de ses ouvrages dans une retraite à laquelle ses ennemis l'avaient forcé, et le mal qu'ils avaient fait à l'homme d'État n'a pu manquer de nuire à l'auteur. D'ailleurs, uniquement occupé d'être utile, il a peut-être embrassé trop de matières, pour que ses contemporains dussent se laisser éclairer à la fois sur un si grand nombre d'objets. On ne permet guère aux grands génies d'en savoir tant; on veut bien apprendre quelque chose d'eux sur un sujet borné; mais on ne veut pas être obligé à réformer toutes ses idées sur les leurs. C'est en partie pour cette raison que les ouvrages de Descartes ont essuyé en France après sa mort plus de persécution que leur auteur n'en avait souffert en Hollande pendant sa vie : ce n'a été qu'avec beaucoup de peine que les écoles ont enfin osé admettre une physique qu'elles s'imaginaient être contraire à celle de Moïse. Newton, il est vrai, a trouvé dans ses contemporains moins de contradiction ; soit que les découvertes géométriques par lesquelles il s'annonça, et dont on ne pouvait lui disputer ni la propriété, ni la réalité, eussent accoutumé à l'admiration pour lui, et à lui rendre des hommages qui n'étaient ni trop subits, ni trop forcés; soit que par sa supériorité il imposât silence à l'envie; soit enfin, ce qui paraît plus difficile à croire, qu'il eût

DE L'ENCYCLOPÉDIE dOl

sieurs siècles. Créateur d'une optique toute nouvelle, il fit connaître la lumière aux hommes en la décomposant. Ce que nous pourrions ajouter à Téloge de ce grand philosophe, serait fort au-dessous du témoignage universel qu'on rend aujourd'hui à ses découvertes presque innombrables, et à son génie tout à la fois étendu, juste et profond. En enrichissant la philosophie par une grande quantité de biens réels, il a mérité sans doute toute sa reconnaissance; mais il a peut-être plus fait pour elle en lui apprenant à être sage, et à contenir dans de justes bornes cette espèce d'audace que les circonstances avaient forcé Descartes à lui donner. Sa Théorie du Monde (car je ne veux pas dire son système) est aujourd'hui si généralement reçue, qu'on commence à disputer à l'auteur Thonneur de l'invention, parce qu'on accuse d'abord les ï grands hommes de se tromper, et qu'on finit par les traiter de plagiaires. Je laisse à ceux qui trouvent • tout dans les ouvrages des anciens, le plaisir de découvrir dans ces ouvrages la gravitation des planètes, quand elle n'y serait pas; mais en supposant même que les Grecs en aient eu l'idée, ce qui n'était chez eux qu'un système hasardé et romanesque, est devenu une démonstration dans les mains de Newton : cette démonstration qui n'appartient qu'à lui, fait le mérite réel de sa découverte ; et l'attraction sans un tel ^ppui serait une hypothèse comme tant d'autres. Si Vieique écrivain célèbre s'avisait de prédire aujourd'hui sans aucune preuve qu'on parviendra un jour à. faire de l'or, nos descendants auraient-ils droit 80US ce prétexte de vouloir ôter la gloire du grand oeuvre à un chimiste qui en viendrait à bout? Et l'in-

102 DISCOURS PRÉUMINÂIRE

venlion des lunettes en appartiendrait-elle moins à ses auteurs, quand même quelques anciens n'auraient pas cru impossible que nous étendissions un jour la sphère de notre vue?

D'autres savants croient faire à Newton un reproche beaucoup plus fondé, en Taccusant d'avoir ramené dans la physique les qualités occultes des scolastiques et des anciens philosophes. Mais les savants dont nous parlons sont-ils bien sûrs que ces deux mots, vides de sens chez les scolastiques et destinés à marquer un être dont ils croyaient avoir l'idée, fussent autre chose chez les anciens philosophes que l'expression modeste de leur ignorance? Newton qui avait étudié la nature, ne se flattait pas d'en savoir plus qu'eux sur la cause première qui produit les phénomènes; mais il n'employa pas le même langage, pour ne pas révolter des contemporains qui n'auraient pas manqué d'y attacher une autre idée que lui. Il se contenta de prouver que les tourbillons de Descartes ne pouvaient rendre raison du mouvement des planètes ; que les phénomènes, et les lois de la mécanique s'unissaient pour les renverser; qu'il y a une force par laquelle les planètes tendent les unes vers les autres, et dont le principe nous est entièrement inconnu. Il ne rejeta point l'impulsion ; il se borna à demander qu'on s'en servît plus heureusement qu'on n'avait fait jusqu'alors pour expliquer les mouvements des planètes : ses désirs n'ont point encore été remplis, et ne le seront peut-être de longtemps. Après tout, quel mal aurait-il fait à la philosophie, en nous donnant lieu de penser que la matière peut avoir des propriétés que nous ne lui soupçonnions pas, et en.

DE l'encyclopédie 103

nous désabusant de la confiance ridicule où nous sommes de les connaître toutes?

A l'égard de la métaphysique, il paraît que Newton ne l'avait pas entièrement négligée. Il était trop grand philosophe pour ne pas sentir qu'elle est la base de nos connaissances, et qu'il faut chercher dans elle seule des notions nettes et exactes de tout : il paraît même, par les ouvrages de ce profond géomètre, qu'il était parvenu à se faire de telles notions sur les principaux objets qui l'avaient occupé. Cependant, soit qu'il fût peu content lui-même des progrès qu'il avait faits à d'autres égards dans la métaphysique, soit qu'il crût difficile de donner au genre humain des lumières bien satisfaisantes ou bien étendues sur une science trop souvent incertaine et conlentieuse, soit enfin qu'il craignît qu'à l'ombre de son autorité on n'abusât de sa métaphysique comme on avait abusé de celle de Descartes pour soutenir des opinions dangereuses ou erronées, il s'abstint presque absolument d'en parler dans ceux de ses écrits qui sont les plus connus; et on ne peut guère apprendre ce qu'il pensait sur les différents objets de cette ^ience, que dans les ouvrages de ses disciples. Ainsi comme il n'a causé sur ce point aucune révolution, nous nous abstiendrons de le considérer de «e côté-là.

Ce que Newton n'avait osé, ou n'aurait peut-être pu faire, Locke l'entreprit et l'exécuta avec succès. ^n peut dire qu'il créa la métaphysique à peu près ^omme Newton avait créé la physique. 11 conçut que ^^8 abstractions et les questions ridicules qu'on avait • jusqu'alors agitées, et qui avaient fait comme la sub-

h-T^ii

104 DISCOURS PRÉUMINÂIRE

stance de la philosophie, étaient la partie qu'il fallai surtout proscrire. Il chercha dans ces abstractions el dans Tabus des signes les causes principales de nos erreurs, et les y trouva. Pour connaître notre âme, ses idées et ses affections, il n'étudia point les livres, parce qu'ils l'auraient mal instruit : il se contenta de descendre profondément en lui-même; et après s'être, pour ainsi dire, contemplé longtemps, il ne fit dans son traité cte V Entendement humain que présenter aux hommes le miroir dans lequel il s'était vu. En un / mot il réduisit la métaphysique à ce qu'elle doit être ^! en effet, la physique expérimentale de l'àme; espèce de physique très différente de celle des corps, non seulement par son objet, mais par la manière de l'envisager. Dans celle-ci on peut découvrir, et on découvre souvent des phénomènes inconnus; dans l'autre, les faits aussi anciens que le monde existent également dans tous les hommes : tant pis pour qui croit en voir de nouveaux. La métaphysique raisonnable ne peut consister, comme la physique expérimentale, qu'à rassembler avec soin tous ces faits, à les réduire en un corps, à expliquer les uns par les autres, en distinguant ceux qui doivent tenir le premier rang et servir comme de base. En un mot les principes de la métaphysique, aussi simples que les axiomes, sont les mêmes pour les philosophes et pour le peuple. Mais lé peu de progrès que cette science a fait depuis si longtemps, montre combien il est rare d'appliquer heureusement ces principes, soit par la difficulté que renferme un pareil travail, soit peut-être aussi par l'impatience naturelle qui empêche de s'y borner. Cependant le titre de meta-

DE l'encyclopédie 105

physicien et même de grand métaphysicien est encore assez commun dans notre siècle ; car nous aimons à tout prodiguer : mais qu'il y a peu de personnes véritablement dignes de ce nom! Combien y en a-t-il qui ne le méritent que par le malheureux talent d'obscurcir avec beaucoup de subtilité des idées claires, et de préférer dans les notions qu'ils se forment l'extraordinaire au vrai, qui est toujours simple? Il ae faut pas s'étonner après cela si la plupart de ceux juon appelle métaphysiciens font si peu de cas les ms des autres. Je ne doute point que ce titre ne soit )ientôt une injure pour nos bons esprits, comme le lom de sophiste, qui pourtant signifie sage^ avili en îrèce par ceux qui le portaient, fut rejeté par les îrm philosophes.

Concluons de toute cette histoire, que l'Angleterre lous doit la naissance de cette philosophie que nous ivons reçue d'elle. Il y a peut-être plus loin des ormes substantielles aux tourbillons, que des tourillons à la gravitation universelle ; comme il y a peut- Itre un plus grand intervalle entre l'algèbre pure et 'idée de l'appliquer à la géométrie, qu'entre le petit riangle de Barro"w et le calcul différentiel.

Tels sont les principaux génies que l'esprit humain ioit regarder comme ses maîtres, et k qui la Grèce îût élevé des statues, quand même elle eût été obligée pour leur faire place, d'abattre celles de quelques W)nquérants.

Les bornes de ce Discours préliminaire nous empêchent de parler de plusieurs philosophes illustres, qui sans se proposer des vues aussi grandes que ceux dont nous venons de faire mention, n'ont pas laissé

par leurs travaux de contribuer beaucoup à Tavancement des sciences, et ont pour ainsi dire levé un coin du voile qui nous cachait la vérité. De ce nombre sont : Galilée, à qui la géographie doit tant pour ses découvertes astronomiques, et la mécanique pour sa théorie de Taccélération ; Harvey, que la découverte de la circulation du sang rendra immortel ; Huy^lieiis, que nous avons déjà nommé, et qui par des ouvrages pleins de force et de génie, a si bien mérité de la géométrie et de la physique; Pascal, auteur d'un traité sur la cycloïde, qu'on doit regarder comme un prodige de sagacité et de pénétration, et d'un traité de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de l'air, qui nous a ouvert une science nouvelle : génie universel et sublime, dont les talents ne pourraient être trop regrettés par la philosophie, si la religion n'en avait pas profité; Malebranche, quia si bien démêlé les erreurs des sens, et qui a connu celles de l'imagination, comme s'il n'avait pas été souvent trompé par la sienne; Boyle, le père de la physique expérimentale; plusieurs autres enfin, parmi lesquels doivent être comptés avec distinction les Vesale, les Sydenham, les Boerhaave, et une inûnité d'anatomistes et de physiciens célèbres.

Entre ces grands hommes il en est un, dont la philosophie, aujourd'hui fort accueillie et fort combattue dans le Nord de l'Europe, nous oblige à ne le point passer sous silence; c'est l'illustre Iieibnitz. Quand il n'aurait pour lui que la gloire, ou même que le soupçon d'avoir partagé avec Newton l'invention du calcul différentiel, il mériterait à ce titre une mention honorable. Mais c'est principalement par sa meta-

DE l'encyclopédie 107

physique que nous voulons Tenvisager. Comme Descartes, il semble avoir reconnu rinsuffisance de toutes les solutions qui avaient été données jusqu'à lui des questions les plus élevées, sur l'union du corps et de l'âme, sur la Providence, sur la nature de la matière; il paraît même avoir eu l'avantage d'exposer avec plus de force que personne les difficultés qu'on peut proposer sur ces questions; mais moins sage que Locke et Newton, il ne s'est pas contenté de former des doutes, il a cherché à les dissiper, et de ce côté-là il n'a peut-être pas été plus heureux que Descartes. Son principe de la raison suffisante, très beau et très vrai en lui-même, ne paraît pas devoir être fort utile à des êtres aussi peu éclairés que nous le sommes sur les raisons premières de toutes choses; ses monades prouvent tout au plus qu'il a vu mieux que personne qu'on ne peut se former une idée nette de la matière, mais elles ne paraissent pas faites pour la donner; son harmonie préétablie semble n'ajouter qu'une difficulté de plus à l'opinion de Descartes sur Tunion du corps et de l'âme; enfin son système de Voptimisme est peut-être dangereux par le prétendu avantage qu'il a d'expliquer tout. Ce grand homme paraît avoir porté dans la métaphysique plus de sagacité que de lumière; mais de quelque manière qu'on pense sur cet article, on ne peut lui refuser Vadmiration que méritent la grandeur de ses vues en tout genre, l'étendue prodigieuse de ses connaissances, et surtout l'esprit philosophique par lequel il a su les éclairer *.

1. Encyclopédie : La phrase : « Ce grand homme.,, par lequel ^U«u Us éclairer • n'est pas dans l'Encyclopédie. »

Nous finirons par une observation qui ne paraîtra pas surprenante à des philosophes. Ce n'est guère de leur vivant que les grands hommes dont nous venons de parler ont changé la face des sciences. Nous avons déjà vu pourquoi Bacon n'a point été chef de secte; deux raisons se joignent à celle que nous en avons apportée. Ce grand philosophe a écrit plusieurs de ses ouvrages dans une retraite à laquelle ses ennemis l'avaient forcé, et le mal qu'ils avaient fait à l'homme d'État n'a pu manquer de nuire à l'auteur. D'ailleurs, uniquement occupé d'être utile, il a peut-être embrassé trop de matières, pour que ses contemporains dussent se laisser éclairer à la fois sur un si grand nombre d'objets. On ne permet guère aux grands génies d'en savoir tant; on veut bien apprendre quelque chose d'eux sur un sujet borné; mais on ne veut pas être obligé à réformer toutes ses idées sur les leurs. C'est en partie pour cette raison que les ouvrages de Descartes ont essuyé en France après sa mort plus de persécution que leur auteur n'en avait souffert en Hollande pendant sa vie : ce n'a été qu'avec beaucoup de peine que les écoles ont enfin osé admettre une physique qu'elles s'imaginaient être contraire à celle de Moïse. Newton, il est vrai, a trouvé dans ses contemporains moins de contradiction; soit que les découvertes géométriques par lesquelles il s'annonça, et dont on ne pouvait lui disputer ni la propriété, ni la réalité, eussent accoutumé à l'admiration pour lui, et à lui rendre des hommages qui n'étaient ni trop subits, ni trop forcés ; soit que par sa supériorité il imposât silence à l'envie; soit enfin, ce qui paraît plus difficile à croire, qu'il eût

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affaire à une nation moins injuste que les autres. Il a eu l'avantage singulier de voir sa philosophie généralement reçue en Angleterre de son vivant, et d'avoir tous ses compatriotes pour partisans et pour admirateurs. Cependant il s'en fallait bien que le reste de l'Europe fît alors le même accueil à ses ouvrages. Non seulement ils étaient inconnus en France, mais la philosophie scolastique y dominait encore, lorsque Newton avait déjà renversé la physique cartésienne; elles tourbillons étaient détruits avant que nous songeassions à les adopter. Nous avons été aussi longtemps à les soutenir qu'à les recevoir. Il ne faut qu'où- | TO nos livres, pour voir avec surprise qu'il n'y a pas encore trente * ans qu'on a commencé en France à renoncer au cartésianisme. Le premier qui ait osé ^ parmi nous se déclarer ouvertement newtonien, est l'auteur du Discours sur la figure des astres, qui joint à des connaissances géométriques très étendues, cet esprit philosophique avec lequel elles ne se trouvent pas toujours, et ce talent d'écrire auquel on ne croira plus qu'elles nuisent, quand on aura lu ses ouvrages. X. de Maupertiiis a cru qu'on pouvait être bon ôloyen, sans adopter aveuglément la physique de son pays; et pour attaquer cette physique, il a eu besoin d'un courage dont on doit lui savoir gré. En effet notre nation, singulièrement avide de nouveautés dans \ les matières de goût, est au contraire en matière de * science très attachée aux opinions anciennes. Deux dispositions si contraires en apparence ont leur principe dans plusieurs causes, et surtout dans cette

l'Encyclopédie : « vingt ans >.

DISCOURS PRiL. DE l'eNCYCL. 7

(ilO) DISCOURS PRÉLIMINAIRE

ardeur de jouir qui semble constituer notre caractère. Tout ce qui est du ressort du sentiment n'est pas fait pour être longtemps cherché, et cesse d*être agréable, dès qu'il ne se présente pas tout d'un coup; mais aussi Tardeur avec laquelle nous nous y livrons s'épuise bientôt; et l'âme dégoûtée aussitôt que remplie, vole vers un nouvel objet qu'elle abandonnera de même. Au contraire, ce n'est qu'à force de méditation que l'esprit parvient à ce qu'il cherche : mais par cette raison il veut jouir aussi longtemps qu'il a cherché, surtout lorsqu'il ne s'agit que d'une philosophie hypothétique et conjecturale *, beaucoup plus riante que des calculs et des combinaisons exactes. Les physiciens attachés à leurs théories, avec le même zèle et par les mêmes motifs que les artisans à leurs pratiques, ont sur ce point beaucoup plus de ressemblance avec le peuple qu'ils ne s'imaginent. Respectons toujours Descartes; mais abandonnons sans peine des opinions qu'il eût combattues lui-même un siècle plus tard. Surtout ne confondons point sa cause avec celle de ses sectateurs. Le génie qu'il a montré en cherchant dans la nuit la plus sombre une route nouvelle, quoique trompeuse, n'était qu'à lui : ceux qui Font osé suivre les premiers dans les ténèbres.ont au moins marqué du courage; mais il n'y a plus de gloire à s'égarer sur ses traces depuis que la lumière est venue. Parmi le peu de savants qui défendent encore sa doctrine, il eût désavoué lui-même ceux qui n') tiennent que par un attachement servile à ce qu ik ont appris dans leur enfance, ou par je ne sais quft

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