‹ Discours préliminaire de l'encyclopédie (volume 2)Chapitre 86 sur 87 · HISTORIQUES, SCIENTIFIQUES, LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

HISTORIQUES, SCIENTIFIQUES, LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES

Note 1, p. 5. — Le succès du Discours préliminaire a été encore constaté par d'Alembert, p. 8, et dans une lettre à M"« du Deffand : « Il me semble que la Préface réussit : j'en suis fort aise, surtout h, cause de l'ouvrage, auquel les persécutions des jésuites m'ont vivement intéressé. » Les louanges, dit la Harpe, furent prodiguées à ce beau Discours. Et lui-même, converti et ennemi des philosophes, place d'Alembert à côté de Pascal et de BulTon : « Trois hommes, dit-il, ont véritablement réuni le génie de la science et le talent d'écrire, Pascal, qui devina les mathématiques et y fut inventeur, tout en faisant les Provinciales et ses immortelles Pensées] BulTon, qui a décrit avec éloquence la nature animale qu'il étudiait en observateur, quoiqu'il ne l'ait pas toujours bien observée, et le géomètre créateur à qui nous devons le Discours préliminaire <Je l'Encyclopédie » (Philosophie du XVHV" siècle, Dijon, 1821, ^' I> p. 124). Et après avoir rappelé le vers de Gilbert qui se piquait d'audace et non de justice :

// se croit un grand homme et fit une Préface,

*1 montre que le Discours préliminaire est un ouvrage et un bel ouvrage, régulier et noble, construit par une main ferme et ^^re, dont toutes les proportions sont justes, les ornements

choisis et qui suffirait pour assurer à son auteur une réputation d'écrivain et d^homme de lettres, d'un esprit juste et étendu, d'un goût sage et d'un style pur. Sans s'élever jusqu'au sublime, la méthode est sans pesanteur et la précision sans sécheresse, les jugements y sont sans passion. Un des adversaires de d'Alembert parle du Discours comme d'un « morceau de génie où brille un savoir exquis, revêtu de toutes les grâces du style; où Ton voit un esprit noble, élevé, vraiment philosophique ». De nos jours, on a parfois maltraité le Discours préliminaire (cf. n. 2), mais des écrivains non suspects de partialité en ont fait un grand éloge : « Le Discours, dit excellemment M. Brunel {Les Philosophes et VAcadémie française, Paris, Hachette, 1884, p. 36), était du meilleur aloi, ferme, grave et modéré. Les droits de la raison y étaient revendiqués sans ambages, et pourtant sans forfanterie; une place y était faite, en dehors de la science, à une religion révélée; Descartes y était critiqué dans ses théories physiques et métaphysiques, non dans sa méthode; la philosophie y était même vantée avec mesure, enfermée dans ses justes limites, reconnue capable d'excès, d'empiétement sur le domaine du cœur et de l'imagination. Ainsi ce Discours, en exposant l'essentiel de la doctrine, ne disait rien de trop, n'offrait aucune matière à la censure, fermait la bouche à toute interprétation maligne, et commandait l'approbation de tout juge impartial. »

NoTB 2, p. 5-8. Les critiques adressées au Discours prélimitwire. — Elles sont littéraires et d'Alembert ne croit pas nécessaire d'y répondre; elles sont exposées p. 5 et 6 (cf. note 35 pour la rhétorique des collèges, n. 60 pour les écrivains latins modernes, n. 73 pour Virgile). Il en est d'autres, p. 6 et 7, beaucoup plus graves, qui lui ont été faites par les Nouvelles ecclésiastiques, le Journal janséniste « pour qui Pascal devrait être une assez grande autorité ». A ce journaliste « plus malintentionné qu'orthodoxe », d'Alembert répondit dans deux passages de l'Encyclopédie qu'il reproduit en note à la Préface du 3* volume. 11 parle des Nouvelles comme « d'un journal sans

! aveu » qui assure que les Académies sont peuplées d'incrédules, parce qu'on n'y croit ï)as aux miracles de Saint-Médard, . qu'on n'y a point de convulsions et qu'on n'y prophétise pas la venue d'Élie, etc., etc. Il se sert de termes analogues, dans la Destruction des jésuites : « Le gazetier janséniste, excité seulement par le fanatisme et par la haine, car ce satirique imbécile n'en sait pas plus long, a reproché aux Jésuites de poursuivre dans les jansénistes un fantôme d'hérésie, et de ne pas

' courre sus aux philosophes, qui deviennent de jour en jour,

selon lui, plus nombreux et plus Insolents. » D*Àlembert men- ( lionne en outre {Préface du 3* volume) une critique insérée dans le Journal des Savants et désavouée par les journalistes, sur la demande qu'il avait adressée lui-même h Malesherbes. Les critiques de cette espèce répondent, en suivant l'ordre où elles sont rappelées, aux pages 20, 21,22 — 16 (note 13) — 34, 35 — 67, 68 — 56,57. Sur le reproche d'irréligion que d'Alembert estime immérité h son égard, cf. n. 26.

Enfin d'Alembert (p. 7) répond à ceux qui ont prétendu que le plan de son ouvrage lui a été fourni par Bacon. C'est ce que le P. Berthier, dans le Journal de Trévoux, insinuait déjà après avoir lu le Prospectus, le système figuré des connaissances humaines et l'explication de cette table, que Diderot avait fait paraître en novembre 1750.

On a quelquefois de nos jours jugé très sévèrement le Discours préliminaire : « La Préface, dit Papillon {Histoire de la philosophie moderne, II, p. 81), est un ouvrage peu sincère et très surfait, peu sincère parce que d'Alembert y dit beaucoup de choses qu'il ne pensait pas, et très surfait, parce qu'il ne s'y trouve rien d'original comme idée ou comme réflexion, et que comme style, d'Alembert a écrit des pages bien supérieures, entre autres les Éloges des membres de l'Académie française, qui sont des chefs-d'œuvre d'habileté, de goût et de fine critique, en même temps que des morceaux fort instructifs au point de vue de l'histoire littéraire. »

De son côté, M. Joseph Bertrand {D'Alembert, Paris, Hachette, 1889, p. 79) s'exprime ainsi : « D'Alembert s'élève contre le géomètre qui, en présence d'une belle œuvre de l'esprit demandait : qu'est-ce que cela prouve? Je me contenterais, ajoute-t-il, de demander qu'est-ce que cela apprend? Cette question adressée à la Préface de l'Encyclopédie resterait sans réponse. » Nous avons essayé dans notre Introduction de montrer que, pour la forme et pour le fond, on n'a pas eu tort de mettre le Discours préliminaire entre les mains des étudiants.

Dans la Préface du 3" volume (p. 2) d'Alembert rappelle que « l'envie eut recours à un petit nombre d'expressions équivoques... auxquelles il eût été facile et juste d'attacher un autre sens... tirées d'ouvrages approuvés et figurant dans des articles qui ne sont ni de lui ni de Diderot ». Mais il répond bien plus aux critiques de l'Encyclopédie qu'à ceux du Discours préliminaire. Ce qui est dit (p. 4, note) « du plus puissant de nos rois • a rapport à l'ouvrage imprimé par ordre de Louis XIV (Traité des Droits de la reine sur différents états de la monarchie <f Espagne) : « La loi fondamentale de l'État forme une

liaison réciproque et éternelle... par une espèce de contrat qui destine le souverain à régner et les peuples à obéir • (p. 258 du tome I de Téd. de 1763).

Note 3, p. 9. — D*Alembert écrit à d'Argenson (V. 14) pour s'excuser d'oser lui dédier cet ouvrage sans lui en avoir demandé la permission : « ou sa modestie n'aurait pas accepté cet hommage, ou elle aurait interdit tout éloge. » Quand d'Argenson eut quitté le ministère, d'Alembert lui dédia en 1752 VEssai d'une nouvelle théorie de la résistance des fluides, puis une nouvelle édition de son Traité de Dynamique (IV, p. 358 et 366).

Note 4, p. 12. Nous avions fait expressément la même décla ration dans le corps du Prospectus. — Réponse au Journal de Trévoux (Diderot, Paris, Brière, 1821, I, p. 47), cf. n. 2, et p. 133. « Chacun de nos collègues a fait un Dictionnaire de la partie dont il s'est chargé et nous avons réuni tous ces Dictionnaires ensemble » (p. 135). « La seule opération dans notre travail qui suppose quelque intelligence, consiste à remplir les vides qui séparent deux sciences ou deux arts et à renouer la chaîne dans les occasions où nos collègues se sont reposés les uns sur les autres. » D'Alembert parie de même dans la Préface au troisième volume de l'Encyclopédie : « Notre fonction d'éditeurs consiste uniquement à mettre en ordre et à publier les articles que nous ont fournis nos collègues; à suppléer ceux qui n'ont point été faits, parce qu'ils étaient communs à des sciences différentes, à refondre quelquefois en un seul les articles qui ont été faits sur le même sujet par différentes personnes, désignées toutes en ce cas à la fin de l'article. »» A ce rôle d'éditeurs, il faut joindre celui d'auteurs. A la fin du Discours, d'Alembert indique (p. 151-158) ce que Diderot et lui-même ont fourni à l'Encyclopédie. Parmi les articles que d'Alembert, en dehors des mathématiques et de la physique générale, écrivit pour les sept premiers volumes, il faut surtout citer l'article Collège, vive critique de l'éducation donnée par l'Université, et Genève, qui provoqua les réclamations des pasteurs genevois, comme la Lettre à d^Alembert sur les Spectacles de J.-J. Rousseau. Quant à Diderot, il donna près de 1000 articles sur les arts mécaniques et traita de philosophie, de morale, d'esthétique, d'histoire de la philosophie, etc. (art. Autorité, Aristotélisme, Beau, Encyclopédie, Epicurisme, Immortalité, etc.).

Note 5, p. 12. « Vouvrage comme Encyclopédie. »» — Diderot fait, dans le Prospectus, une brève mention des Encyclopédies qui parurent avant le xvn* siècle et qui ne satisfirent point Leibnitz (p. 128). Il expose ensuite les défauts et les mérites de

TEncyclopédie de Ghambers (p. 129-131), les raisons qui s'opposaient à ce qu'on en fît une traduction pure et simple, enfin ce qui en a été conservé par lui et ses collaborateurs. 11 répond à ceux qui ont prétendu que cet ouvrage était impossible, en citant Bacon : de impossibilitate ita statuo; ea omnia possibilia, et prxstabilia censenda, quse ah aliquibus perfici possunt, iicet non a quibusvis; et quae a multis conjunctim, licet non ab uno; et quas in successione sseculorum, licet non eodem afpo; et denique qu« multorum cura et sumptu, licet non opibus et indtistria singulorum. (De augm. scient, lib. II, cap. i.)

Sur les ouvrages antérieurs à celui de Diderot et d'Alembert, on peut consulter la Grande Encyclopédie (au mot Encyclopédie), Il convient d'y comprendre des œuvres qui ne portent ÎMis ce nom, depuis les Noces de Mercure et de la Philologie de Martianus Gapella et le de Universo de Raban Maur, jusqu'aux Sommes de théologie et de philosophie esquissées par Abélard et à celles qui ont illustré saint Thomas d'Aquin, au Spéculum majus de Vincent de Beauvais et à VOpus majus de Roger Bacon. En étudiant chronologiquement ces ouvrages, on pourrait faire une histoire curieuse de la spéculation, où l'on montrerait quels domaines ont été spécialement explorés aux dif> férentes époques et quelles connaissances, mises au premier plan, ont été le centre autour duquel se sont groupées toutes les autres.

NoTB 6, p. 13. Le premier pas que nous ayons à faire,., jusqu'à f origine et à la génération de nos idées... il ne saurait être déplacé en tête d'un Dictionnaire raisonné des connaissances humaines. — Les idées et la façon même dont elles sont exprimées rappellent VEssai sur Vorigine des connaissances humaines de Condillac (p. 7) : « Il faut remonter à l'origine de nos idées, en développer la génération, les suivre jusqu'aux limites que la nature leur a prescrites, etc. » Voyez ce que d'Alembert dit du Traité des Systèmes (p. 116) et la note 23.

Note 7, p. 14. Division de toutes nos connaissances en directes il en réfléchies. — Dans le second livre de V Essai sur V entendement taam, Locke suppose qu'au commencement l'âme est une table rase, vide de tous caractères, sans aucune idée... L'expérience, dit-il, est le fondement de toutes nos connaissances; toutes nos idées nous viennent de la sensation, qui fournit à l'esprit les idées des qualités sensibles, et de la réflexion qui fournit à l'entendement les idées de ses propres opérations. 11 semble gue les mots « directes et réfléchies », qui impliquent une opposition familière à l'optique et indiquée d'ailleurs par ce qui suit : « trouvant ouvertes toutes les portes de notre âme, y entrent

sans résistance et sans effort », ap[>artiennent au géomètre d'Alembert.

Note 8, p. 14. C'est à nos sensations que nous devons toutes nos idées... axiome pour les scolas tiques... (p. 99) axiome péripatéticien. — La plupart des philosophes du xvm* siècle admettent que toutes nos idées viennent des sensations, que les scolastiques ont pensé de même et n*ont fait en cela que suivre Aristote. C'est <*.e que soutiennent également Voltaire, La Mettrie, Helvétius, Condillac et son école, Garât, Degérando, Cabanis, etc. On trouve, il est vrai, dans le Traité de Vâme un certain nombre de textes qui, pris à part, pourraient faire considérer Aristote «omme un précurseur de Locke : il y compare même l'âme à un feuillet où il n'y a rien actuellement d'écrit (III, H), et comme on traduisit le mot grec •^^cL^\3.%-ziioy par le mot latin tahuk, Aristote devint le père de la théorie de la table rase. Mais il est impossible d'interpréter en ce sens sa doctrine, quand on tient compte de tous les textes. L'intellect passif ne saurait sans une image former ses conceptions; mais il n'en est pas de môme de l'intellect actif, qui seul est impassible et pur. {De anim., III, 5.) Voyez Ueberweg, Grundriss der Geschichie der Philosophie, I, 201; Ritter et Preller, Historia philosophie qrxcx et romande, 309; Waddington, Psychologie d' Aristote, etc. Quant aux scolastiques, le nihil est in intellectu quod non prius fucrit in sensu, n'est nullement identique à la formule de Locke et de nos philosophes du xviiio siècle. Avant le xm* siècle, ils ne s'occupent guère de l'origine de nos idées; à partir de cette époque l'attention qu'ils accordent aux commentateurs arabes, héritiers des néo-platoniciens, en ferait bien plutôt des précurseurs de Descartes et de Leibnitz. Les cartésiens furent combattus par les orthodoxes à cause de leurs affinités, réelles ou imaginaires, avec les jansénistes et les calvinistes, et firent condamner les idées innées. Les jésuites, dont l'influence fut si grande jusqu'au milieu du xvm* siècle, enseignèrent et firent adopter la doctrine qui tire toutes nos connaissances des sensations : le P. Buffier est un des premiers partisans de Locke. Quand La Mettrie eut uni cette doctrine au matérialisme, elle devint suspecte aux orthodoxes; ils la condamnèrent, chez l'abbé de Prades, en môme temps que des tendances déistes. Bn vain on invoqua l'approbation que les jésuites de Trévoux avaient donnée à V Essai sur V origine des connaissances humaines, on cita les meilleurs professeurs de TUniversité de Paris, qui dictaient ce système dans leurs cours. Les jésuites furent à leur tour accusés de favoriser le matérialisme et l'athéisme. Les jansénistes eurent, outre ce que leur avait

fourni Pascal, une arme nouvelle pour les faire condamner : les jésuites, disent-ils, ont des points communs avec les Encyclopédistes, « par lesquels une société a été formée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir la corruption des mœurs » (Omer de Pleury). La théorie de Locke, qui par ce côté continue Hobbes et Gassendi, a été combattue par Leibnitz dans les Nouveaux Essais. Reprise par Hume, elle a été critiquée par Kant. Enfin avec Stuart Mill et Spencer, elle a pris de nos jours une forme qui la rapproche en plus d*un point de la doctrine adverse.

Note 9, p. 15, 1. i. Le système des idées innées conserve encore (quelques partisans. — Parmi ces partisans, il faut citer des cartésiens. Le P. Boursier, auteur de VAction de Dieu sur les créatures, traité dans lequel on prouve la Prémotion physique (1713), docteur en Sorbonne et janséniste, se rattache à Descartes, à Malebranche et il est loué par Voltaire. Le P. Roche, oratorien, combat Locke et Condillac, dans son Traité de la nature de Pâme, avec la métaphysique de Malebranche. L*abbé Genest met en vers la philosophie de Descartes (1716) ; le P. André, persécuté pour son attachement à Malebranche, compose des Discours sur le Beau qu'admire Diderot. D'Aguesseau applique le cartésianisme à la jurisprudence, et refuse à Voltaire un pri- i vilège pour les Éléments de la philosophie de Newton. Mairan, | le disciple célèbre de Malebranche, cherche après Fontenelle, auquel il succède comme secrétaire de l'Académie des sciences, h. défendre les fondements de la physique de Descartes. Le P. Paulian tente de concilier Newton et Descartes ; le cardinal Grerdil expose encore la physique cartésienne, tandis que le cardinal de Polignac combat l'épicuréisme, dans V Anti-Lucrèce, avec des armes cartésiennes. Jean Terrasson, dont d'Alembert fait réloge, défend Descartes contre Newton, soutient avec Fontenelle que les œuvres de l'esprit humain obéissent à la loi de perfectibilité, et développe ainsi une des doctrines cartésiennes qui ont obtenu le plus de succès au xvin* siècle. L'abbé de Pons, l'ami de la Motte, a été considéré par Sainte-Beuve comme an premier essai et un diminutif de parfait condillacien, comme un idéologue à la façon de Sicard et de Volney. Kéranflech, vanté par Villers, expose, dans un Essai sur la raison (1765), des idées cartésiennes et malebranchistes ; l'abbé de Lignac combat Locke et Condillac, BufTon et Helvétius; toutefois il corrige Malebranche par Locke pour fonder le vrai système des idées. A ces cartésiens il faudra bientôt joindre les orthodoxes qui condamneront l'abbé de Prades (cf. note 7). Voir P. Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne.

Note 10, p. 14. « Les formes substantielles ou les qualités occultes. * — D*Alemberl, p. i02, examine le reproche que certains savants font à Newton d'avoir ramené les qualités occultes des scolastiques et des anciens philosophes. Vides de sens pour les premiers, elles lui semblent n'avoir été chez les anciens que l'expression modeste de leur ignorance. En ce sens, d'AIembert admettrait volontiers des qualités occultes. Voltaire va plus loin : « On s'est moqué fort longtemps des qualités occultes; on doit se moquer de ceux qui n'y croient pas. Répétons cent fois que tout principe, tout premier ressort de quelque œuvre que ce puisse être du grand Démiourgos, est occulte et caché pour jamais aux mortels » (Dict. ph.). Mais ce n'est pas en sceptiques que les scolastiques parlaient de qualités occultes : « Les aristotéliciens, dit Newton dans son Optique, ont donné le nom de qualités occultés non à des qualités manifestes, mais à des qualités qu'ils supposent être cachées dans les corps et être les causes inconnues d'effets manifestes, telles que seraient les causes de la pesanteur, des attractions magnétiques et électriques et des fermentations, si nous supposions que ces forces et actions procédassent de qualités qui nous fussent inconnues et qui ne pussent jamais être découvertes. Ces sortes de qualités occultes arrêtent les progrès de la philosophie naturelle... Dire que chaque espèce de choses est douée d'une qualité occulte spécifique par laquelle elle agit et produit des effets sensibles, c'est ne rien dire du tout; mais déduire des phénomènes de la nature deux ou trois principes généraux de mouvement et nous expliquer ensuite comment les propriétés et les actions de toutes les choses corporelles découlent de ces principes, ce serait faire un progrès considérable dans la philosophie. » Il faudrait, pour être exact, chercher ce qu'étaient les qualités occultes pour chacun '; de ceux qui les ont invoquées et non les critiquer ou les j admettre d'après l'opinion déraisonnable ou raisonnable que * plus tard on s'en fait. Il en est de même des foi^mes substantielles. Descartes s'en moque : « Je souscris ici volontiers au sentiment de M. le Recteur qui dit qu'il ne faut pas chasser sans sujet de leur ancien domaine de pauvres innocents, c'està-dire de ces êtres qu'on appelle formes substantielles ou qualités réelles. » Mais quand il les définit, il est singulièrement vague : « Par les formes substantielles on entend une certaine substance jointe à la matière et qui compose avec elle un certain tout purement corporel qui n'existe pas moins que la matière. >» La forme substantielle est chez Âristote une chose fort intelligible, sinon une chose sur laquelle on puisse avoir

des idées absolument précises (Métaphysique, VII, 4; VIII, 4, etc.); c'est, dans l'être et opposée à la matière, la forme de ce qui est en soi et par soi. Ainsi elle s'oppose à la forme accidentelle. En considérant les diverses espèces d'êtres, en se préoccupant surtout de l'immortalité de l'âme humaine, formeA substantielle du corps, les scolastiques étaient arrivés à divi- \ ser les formes et à subdiviser les formes substantielles ellesmêmes de façons fort diverses. Mais leurs divisions et leurs distinctions sont loin d'être toujours sans fondement, au point de vue métaphysique, sinon au point de vue scientifique. On a condamné en bloc la scolastique comme on condamnait le moyen âge. Nous essayons de montrer dans notre Introduction, que souvent on jugeait fort mal à tous points de vue et que, presque toujours, on ignorait le moyen âge, au temps de Descartes et de d'Alembert. On peut voir, dans la Revue philosophique (mars 1892 et avril 1893), en quoi les travaux récents sur le néo-thomisme et la scolastique ont contribué à rétablir la vérité sur l'importance philosophique et scientifique^ du moyen âge.

Note il, p. 15. Pourquoi supposer que nous ayons des notions purement intellectuelles, si nous n'avons besoin pour les former que de réfléchir sur nos sensations? — Locke, qui a consacré le premier livre de son Essai h établir qu'il n'y a point de principes innés pour la spéculation ou pour la pratique, écrit au début : « Si j'avais afl'aire à des lecteurs dégagés de tout préjugé, je n'aurais pour les convaincre de la fausseté de cette supposition, qu'à leur montrer que les hommes peuvent acquérir toutes les connaissances qu'ils ont, par le simple usage de leurs facultés naturelles, sans le secours d'aucune impression innée et qu'ils peuvent arriver à une entière certitude de certaines choses, sans avoir besoin d'aucune de ces notions naturelles ou de ces principes innés ». Dans le Traité des systèmes (p. 94), Gondillac dit : « Locke a employé tout le premier livre de son Essai à combattre les idées innées. Ses raisons, pour la plupart, me paraissent bonnes; mais il me semble qu'il ne prend pas la voie la plus courte pour dissiper cette erreur. Pour moi, j'ai cru devoir me borner à en montrer l'origine. Si j'avais voulu l'attaquer avec d'autres armes, je n'aurais presque pu les prendre que dans Locke; j'aime mieux renvoyer le lecteur à ce philosophe. » On s'aperçoit des progrès de la doctrine : d'Alembert fait, sans même en prévenir le lecteur, ce que Locke avait cru insuffisant pour les siens. Nous nous bornerons à rappeler que cette théorie des idées innées, si facilement réfutée par Locke, n'est pas celle de Des-

cartes. On Ta souvent remarqué; mais quelque nom qu'on lui donne, il y a chez Locke et ses modernes successeurs une tendance à tout expliquer par Texpérience, qui les distingue de Descartes, de Leibnitz et de Kant.

Note 12, p. 15, 1. 21. « La première chose que nos sensations nous apprennent, c'est notre existence, » — D'Alembert, qui ayait eu pour maître de philosophie un « cartésien à outrance », transforme le Je pense, donc je suis, en je sens, donc je suis. Le xvnf siècle continue lexvii* (Cf. Taine, les Origines de la France contemporaine, Ancien Régime, III, 1; F. Picavet, les Idéologues, Introduction).

Note 13, p. 15, 1. 17. « Vexistence du monde extérieur. » Cf. ?• 19 : * La communication réciproque des hommes, jointe à laressemblance que nous apercevons entre nos sensations et celles de nos semblables, contnbue peut-être à justifier le penchant invincible que nous avons à supposer l'existence de tous les objets qui nous frappent, » — On sait quelles difficultés avait soulevées Descartes, dans les Méditations, sur Texistence et la nature du monde extérieur. On a pu dire (Georges Lyon, Tldéalisme en Angleterre au xvin' siècle, p. 34) qu'une telle manière de démontrer la réalité du monde matériel équivaut bien plutôt à la compromettre sans retour. Pour Malebranche, il fait appel à la Bible : la foi lui apprend que Dieu a créé le ciel et la terre; il y a des corps, cela est démontré en toute rigueur, la foi supposée. Avec Berkeley, on arrive à l'idéalisme, pour lequel il n'y a plus de corps, mais des esprits et des idées [esse est percipere aut percipi). Dans les Éléments de philosophie, d'Alembert, qui connaît Berkeley comme Descartes et Malebranche, réduit la question de l'existence des objets extérieurs à trois autres : 1° Gomment concluons-nous de nos sensations l'existence de ces objets? 2» Cette conclusion est-elle démonstrative? 3® Enfin et comment parvenons-nous par ces sensations à nous former une idée des corps et de l'étendue? La première a pour objet une vérité de fait, et la solution en est susceptible de toute l'évidence possible : quand une partie de notre corps en touche une autre, notre sensation est double; elle est simple et sans réplique si nous touchons un corps étranger. En voilà assez pour distinguer le nous et pour reconnaître d'abord en général la différence de ce qui est nôtre d'avec ce qui ne l'est pas.

Mais la conclusion ainsi obtenue est-elle démonstrative? Les philosophes, tout en convenant que notre penchant à juger do l'existence des corps est invincible, sont partagés sur ce point. Ceux qui affirment prétendent que Dieu nous trompe*

rait, si nos sensations ne nous représentaient que des êtres fantastiques. Mais ils tombent dans deux inconvénients : 1° ilsprouvent une vérité directe et primitive par une vérité réfléchie, tandis que toutes les écoles de philosophie cherchent dans l'existence des corps les preuves les plus solides de inexistence de Dieu; 2* il suffit de penser, pour ne pas croire que Dieu nous trompe, qu'il est assez puissant pour exciter en nous des sensations, sans qu'il y ait rien au dehors qui lui Serve à les produire. La seule réponse raisonnable qu'on puisse Opposer aux sceptiques est celle-ci. Les mêmes efl'ets naissent des mêmes causes ; or supposant, pour un moment, l'existence des corps, les sensations qu'ils nous feraient éprouver ne pourraient être ni plus vives, ni plus constantes, ni plus uniformes que celles que nous avons; donc nous devons supposer ( que les corps existent (même argument dans notre texte,. , p. 16).

Enfin la troisième question a des difficultés encore plus réelles et même insolubles en un certain sens. La sensation qui nous fait connaître l'étendue est aussi incompréhensible que l'étendue même, et nous devons nous résoudre à ignorer si l'être que Qous appelons matière est semblable à l'idée que nous nous în formons. Il ne nous importe pas d'ailleurs de pénétrer dans l'essencet des corps, pourvu que nous puissions déduire des propriétés que nous regardons comme primitives les propriétés secondaires, et que le système général des phénomènes, toujours uniforme et continu, ne nous présente nulle part de contradiction.

Cette solution toute positive, qui ne s'inspire pas de Turgot [Dict. ph, de Franck, art. d'Alembert), puisqu'elle se trouve plus qu'en germe dans le Discours préliminaire, antérieur à .'art. EXISTENCE, suffit au savant, qui n'a pas à se prononcer între les idéalistes et les réalistes. On remarquera les mots Cause, p. 16, 1. 14, et aucun rapport, 1. 17 et 18, qui expliquent l'objection et la réponse rappelées p. 6, 1. 33, 35 (note 2).

Note 14, p. 17. « Ces philosophes dont parle Montaigne. » — « Et quant aux philosophes, les voulez-vous faire juges des droicts d'un procez, des actions d'un homme? Ils en sont bien prestsl Ils cherchent encores s'il y a vie, s'il y a mouvement, si l'homme 5st aultre chose qu'un bœuf ; que c'est qu'agir et souffrir, quelles 3estes ce sont que lois et justice » (I, ch. xxiv).

Note 15, p. 18, 1. 1-10. Les philosophes auraient mieux connu lotre nature, sHls s'étaient contentés de borner à Vexemption de fa douleur le souverain bien de la vie présente. — Épicure définissait le plaisir, l'absence de douleur, inspiré, ce semble, par

l*ataraxie des pyrrhoniens et la métriopathie, recommandée par ces derniers à ceux qui ne pouvaient atteindre Tataraxie. Montaigne dit {Essais, livre II, ch. xii) : « Notre bien-être, ce n'est que la privation d*être mal », et Locke (II, ch. xxi) : « Ce qui détermine la volonté à agir, n'est pas le plus grand bien, comme on le suppose ordinairement, mais plutôt quelque malaise (uneasiness) actuel et pour Tordinaire, celui qui est le plus pressant ». Quant à ceux qui soutenaient que la douleur n'est point un mal, on sait qu'il s'agit djss stoïciens. C'était, <|uoi qu'en disent Descartes, Pascal, Bossuet et d'Alembert, une grande et belle doctrine que celle pour laquelle la souffrance ne doit point diminuer l'homme, puisqu'elle n'affecte en rien sa valeur morale.

Note 16, p. 19, 1. 8-12. « La communication des idées, rinvention des signes, Vorigine dus sociétés, la formation des langues. » — Locke (111, 1) écrit : « Dieu ayant fait l'homme pour être une créature sociable, non seulement lui a inspiré le désir et l'a mis dans la nécessité de vivre avec ceux de son espèce, mais de plus lui a donné la faculté de parler, pour que ce fût le grand instrument et le lien commun de cette société. C'est pourquoi l'homme a naturellement ses organes propres à former des sons articulés ou mots,... peut se servir de ces sons comme des signes de conception intérieure;... puis comme des termes généraux par où un seul mot est le signe d'une multitude d'existences particulières. » Gondillac (Essai sur Vorigine, II, p. 3), tout en admettant que Dieu a enseigné le langage aux hommes, suppose deux enfants de l'un et de l'autre sexe, égarés dans des déserts avant de connaître aucun signe, afin d'expliquer comment la chose aurait pu se faire parrfes mxtyens naturels, jyhiQmbert n'a recours qu'à ces derniers et ne fait plus intervenir Dieu. La séparation se fait entre la science et la théologie. Dans les Éléments, il va même plus loin et soutient que la religion n'a eu aucune part à la formation des sociétés.

Cf., p. 40-47, ce que d'Alembert dit de la science de la communication des idées, de la logique et de la grammaire; cf. note 33. — Sur « l'existence de tous les objets qui nous frappent », p. 19, 1. 23-24, cf. note 13;

Note 17, p. 20, l.|8. « Ce droit barbare dHnégalité, appelé loi du plus fort » (cf. p. 3, n.); p. 20, 1. 17-21, Origine de l'idée du juste et de Vinjuste... la loi naturelle. — Selon d'Alembert, tous les membres de la société ont les mêmes droits, mais les plus forts oppriment les plus faibles qui trouvent cette conduite injuste. Pourquoi ont-ils les mêmes droits? D'Alembert ne le dit pas expressément; mais cela semble résulter de ce qu'ils

ont même forme, mêmes perceptions, mêmes besoins et même intérêt à les satisfaire (p. 19, 20). Dans VEssai sur les gens de lettres, il est plus explicite : tous les hommes sont égaux par le droit de la nature; le principe de cette égalité se trouve dans le besoin qu'ils ont les uns des autres et dans la nécessité où ils sont de vivre en société. C'est donc sur la nature de rhomme, au sens positif du mot, qu'il fonde le droit, la justice et la loi naturelle, d'où dérivent les premières lois humaines (p. 21). Quand Socrate discutant avec Hippias (Mém., IV, 4, 14), quand Antigone, dans Sophocle, parlaient de lois non écrites, c'est à la divinité qu'ils les rapportaient. De même les Stoïciens fondaient l'égalité des hommes, par laquelle ils justifiaient la condamnation de l'esclavage, sur la présence en chacun d'une portion de l'éther divin. Les chrétiens disaient que J.-G. est mort pour les sauver tous. D'Alembert laisse de côté les raisons religieuses ou métaphysiques et n'emploie que des raisons d'ordre positif : pour la plupart de ses contemporains, pour Voltaire lui-même, il affaiblit ainsi sa thèse. Pour nous, il a le mérite d'avoir un des premiers voulu faire une morale indépendante, capable de diriger ceux que ne satisfont ni les religions ni les métaphysiques. Sans doute il est facile de faire des objections à d'Alembert et à ceux qui l'ont suivi, mais on ne peut nier qu'ils aient fait en ce sens œuvre utile. D'Alembert laisse à la religion l'homme considéré en lui-même et occupé de faire son salut; la morale conduira l'homme dans la société, qui doit sa naissance à des motiTs purement humains, et lui apprendra les devoirs de l'homme (lois naturelles et générales, écrites ou non écrites) dans la société générale, ceux des législateurs, des Etats, des citoyens, du philosophe (Étémeniê de philosophie, VIII).

On remarquera que d'Alembert soutient contre Locke et contre Montaigne l'universalité des principes de la morale {le cri de la nature retentit chez les peuples même les plus sauvages). Il s'en explique dans les Éléments (éd. Belin, I, 206) : « Je craindrais, dit-il, que cette différence (pour la manière de penser des hommes et des nations sur certaines vérités de morale), qui n'est que trop vraie, ne conduisît certains esprits peu attentifs à regarder ces vérités comme douteuses.... Il est des objets / sur lesquels le philosophe doit éviter de donner même occasion ' à des sophismes. » Ainsi d'Alembert estime que Locke a dit vrai, mais, comme dans d'autres cas, la vérité peut être nuisible et d'Alembert parle comme Voltaire {La Loi naturelle, Correspondance avec le prince royal de Prusse), qui « défie le plus déterminé menteur, parmi les voyageurs, de dire qu'il y

machines et on a fait soi-même de mauvais ouvrages pour a.pprendre aux autres comment on en fait de bons. On a suivi, pour chaque art, une méthode déterminée. On a donné 600 planches avec explication et renvois. En résumé, on a traité des sciences et des arts sans en supposer une connaissance préliminaire, de manière à ce que Touvrage tienne lieu de bibliothèque dans tous les genres à un homme du monde, et dans tous les genres, excepté le sien, à un savant de profession (p. 143-149).

Conclusion.

D*Alembert parle des auteurs : il a fait les articles de mathématique et de physique générale. Diderot a fait beaucoup plus; il a donné la description des métiers; il a suppléé, daas les différentes parties, un nombre prodigieux d'articles qo.^ manquaient et a apporté à tous le même soin qu*à rarticl^ Art, qui a eu un si grand succès. Cette collection se pré" sente avec tout ce qui peut intéresser pour elle. Les auteur^ n'attendent que la satisfaction d'avoir bien mérité de la patrie (p. 149).

De même on comparera les pages 29-32, où il est question de Torigine des sciences physico-mathématiques, aux pages 68-6^ où il s'agit de la division de la science de la nature. D*une façon générale, on rapprochera les diverses parties de l'arbre encyclopédique, de l'exposition métaphysique de l'origine et de la liaison des sciences, comme de l'explication détaillée du système des connaissances humaines et de la table qui y est jointe. On se rendra ainsi un compte plus exact des idées de d'Alembert, de celles qui lui sont communes avec Diderot et Bacon, comme de ce qui lui appartient en propre (cf. notes 2, 4, 5, 40, 49, 74, etc.).

Note 22, p. 28. — L'éloge de l'algèbre, p. 29, celui de l'astronomie, p. 30-32, l'indication de la méthode à suivre en physique montrent en d'Alembert un disciple de Newton et de Descartes- On comprend mieux la raison des jugements qu'il porte (cfn. 77, 81, etc.).

Note 23, p. 30, 1. 20-22. Vesprit systématique et Vesprit desystème. — Cf. ce que d'Alembert dit de Gondillac et du Traité des Systèmes (p. 116), comme son projet de renfermer dans un système qui soit un les branches infiniment variées de la science humaine (p. 13, 1. 21), du système des idées innées (p. 14, 1. 27), du système général du monde (p. 31, 1. 22), du système général des sciences et des arts (p. 58, 1. 13), du système de nos connaissances (p. 59, 1. 23), des systèmes différents de la connaissance humaine (p. 61, 1. 5), du système des connaissances directes (p. 63, 1. 12), du système figuré qui est à la tête de l'ouvrage (p. 71, 72, 74), du système encyclopédique (p. 95, 1. 8), du vrai système du monde (p. 98, 1. 23), de la théorie qu'il ne veut pas nommer système du monde (p. 101, 1. 13 et 14), etc. On se convaincra que d'Alembert emploie ce mot en des sens fort différents. Pour saisir dans chaque passage ce qu'il veut dire, il faut tenir compte du contexte et consulter le Traité des Systèmes de Gondillac, reproduit presque en entier et textuellement dans l'Encyclopédie : « Il est évident, dit celui-ci, qu'on ne peut qu'improprement appeler systèmes les ouvrages où Pon prétend - expliquer la nature par le moyen de quelques principes abstraits... Nous ne pouvons faire de vrais systèmes que dans les cas où nous avons assez d'observations pour saisir l'enchaînement des phénomènes. »

Note 24, p. 32. Les géomètres abusent de Vapplication de f algèbre à la physique... On a voulu réduire en calcul jusqu'à tort de guérir. — C'est à Descartes, selon Sprengel (Histoire de la médecine, traduction Jourdan, V, p. 132), qu'on doit en grande partie l'union de la médecine avec les mathématiques : « Quand

choisis et qui suffirait pour assurer à son auteur une réputation d'écrivain et d*homme de lettres, d*un esprit juste et étendu, d'un goût sage et d'un style pur. Sans s'élever jusqu'au sublime, la méthode est sans pesanteur et la précision sans sécheresse, les jugements y sont sans passion. Un des adversaires de d'Alembert parle du Discours comme d'un « morceau de génie où brille un savoir exquis, revêtu de toutes les grâces du style; où l'on voit un esprit noble, élevé, vraiment philosophique ». De nos jours, on a parfois maltraité le Discours préliminaire (cf. n. 2), mais des écrivains non suspects de partialité en ont fait un grand éloge : « Le Discours, dit excellemment M. Brunel {Les Philosophes et VAcadémie française, Paris, Hachette, 1884, p. 36), était du meilleur aloi, ferme, grave et modéré. Les droits de la raison y étaient revendiqués sans ambages, et pourtant sans forfanterie; une place y était faite, en dehors de la science, à une religion révélée; Descartes y était critiqué dans ses théories physiques et métaphysiques, non dans sa méthode; la philosophie y était même vantée avec mesure, enfermée dans ses justes limites, reconnue capable d'excès, d'empiétement sur le domaine du cœur et de l'imagination. Ainsi ce Discours, en exposant l'essentiel de la doctrine, ne disait rien de trop, n'offrait aucune matière à la censure, fermait la bouche à toute interprétation maligne, et commandait l'approbation de tout juge impartial. «•

Note 2, p. 5-8. Les critiques adressées au Discours préliminaire. — Elles sont littéraires et d'Alembert ne croit pas nécessaire d'y répondre; elles sont exposées p. 5 et 6 (cf. note 35 pour la rhétorique des collèges, n. 60 pour les écrivains latins modernes, n. 73 pour Virgile). Il en est d'autres, p. 6 et 7, beaucoup plus graves, qui lui ont été faites par les Nouveli^i ecclésiastiques, le Journal janséniste « pour qui Pascal devrait être une assez grande autorité «». A ce journaliste « plus malintentionné qu'orthodoxe », d'Alembert répondit dans deux passages de V Encyclopédie qu'il reproduit en note à la Préface du 3* volume. Il parle des Nouvelles comme « d'un journal sans I aveu » qui assure que les Académies sont peuplées d'incréj dules, parce qu'on n'y croit pas aux miracles de Saint-Médar<l? i qu'on n'y a point de convulsions et qu'on n'y prophétise p^ la venue d'Élie, etc., etc. Il se sert de termes analogues, da-^^ la Destruction des jésuites : « Le gazetier janséniste, excité s^^" lement par le fanatisme et par la haine, car ce satirique iial^' cile n'en sait pas plus long, a reproché aux Jésuites de po^^' suivre dans les jansénistes un fantôme d'hérésie, et de ne f*^ l courre sus aux philosophes, qui deviennent de jour en jo*'^'

tribué à l'avancement des sciences (n. 82). Les idées exposées sur Tusage des mathématiques dans la physique terrestre (p. 30-32), sont la reproduction parfois littérale de VExposition du traité de l'équilibre et du mouvement des fluides (1744).

Note 25, p. 33-39. Les deux limites entre lesquelles sont concentrées presque toutes les connaissances certaines accordées à nos lumières naturelles. — A une extrémité, la métaphysique et la morale. Dans la métaphysique (p. 34, 35), la génération des idées et leur développement est une science susceptible de toute la perfection qui doit la rendre complète {Eléments^ éd. Belin, I, p. 136). Ailleurs la métaphysique nous offre peu de vérités clairement connues, une obscurité impénétrable dans celles dont nous ne pouvons douter et même une opposition très forte. C'est un grand pays, dont une petite partie est riche et bien connue, mais confine de tous côtés à de vastes déserts, où l'on trouve seulement de distance en distance quelques mauvais gîtes prêts à s'écrouler sur ceux qui s'y réfugient. Sur l'existence du monde extérieur (éd. Belin, I, p. 181, cf. notre note 13), d'Alembert se borne à donner une réponse plus positive que métaphysique; sur l'union du corps et de l'âme, l'inégalité des esprits, sur la distinction entre l'homme et l'animal, l'intelligence suprême a mis un voile que nous voudrions en vain arracher {Eléments, I, p. 187). Il est incontestable que la matière ne forme point en nous le principe pensant (I, p. 186), mais nous ne connaissons pas la nature de l'homme (p. 34, 1. 16, et Éléments, 1, 187). Il a fallu que Dieu se manifestât directement aux hommes, pour leur faire connaître évidemment son existence, vérité qu'ils portaient tous audedans d'eux-mêmes, mais que les uns n'y avaient pas reconnue et que les autres n'y voyaient qu'à travers un nuage. La preuve tirée du consentement des peuples ne pouvait avoir toute sa force avant l'Évangile (1, p. 188). La révélation seule peut répondre à certaines difficultés : la misère de l'homme ne parait pas devoir être l'ouvrage d'un être infiniment bon et juste; les désordres de l'univers dans l'ordre moral, l'inégalité monstrueuse en apparence dans la distribution des biens et des maux; le triomphe trop fréquent du vice sur la vertu; la difficulté de supposer qu'un être infiniment puissant et infiniment sage n'ait pas créé le meilleur des mondes possibles, et l'impossibilité de concevoir que ce monde, tel qu'il est, soit le meilleur que Dieu pût créer; enfin l'incompatibilité apparente de la science de Dieu, de sa sagesse et de sa toutepuissance, avec la liberté de l'homme. Il est évident qu'il y a un Être éternel; il est différent du monde dont l'arrangement

liaison réciproque et éternelle... par une espèce de contrai qui destine le souverain à régner et les peuples à obéir » (p. 258 du tome I de Téd. de 1763).

Note 3, p. 9. — D'Alembert écrit à d'Argenson (V. 14) pour s'excuser d'oser lui dédier cet ouvrage sans lui en avoir demandé la permission : « ou sa modestie n'aurait pas accepté cet hommage, ou elle aurait interdit tout éloge. » Quand d'Argenson eut quitté le ministère, d'Alembert lui dédia en 1152 V Essai (Tune nouvelle théorie de la résistance des fluides, puis une nouvelle édition de son Traité de Dynamique (IV, p. 358 et 366).

Note 4, p. 12. Nous avions fait expressément la même décla ration dans le corps du Prospectus. — Réponse au Journal de Trévoux (Diderot, Paris, Brière, 1821, I, p. 47), cf. n. 2, et p. 133. * Chacun de nos collègues a fait un Dictionnaire de la partie dont il s'est chargé et nous avons réuni tous ces Dictionnaires ensemble » (p. 135). « La seule opération dans notre travail qui suppose quelque intelligence, consiste à remplir les vides qui séparent deux sciences ou deux arts et à renouer la chaîne dans les occasions où nos collègues se sont reposés les uns sur les autres. » D'Alembert parle de même dans la Préface au troisième volume de l'Encyclopédie : « Notre fonction d'éditeurs consiste uniquement à mettre en ordre et à publier les articles que nous ont fournis nos collègues; à suppléer ceux qui n'ont point été faits, parce qu'ils étaient communs à des sciences différentes, à refondre quelquefois en un seul les articles qui ont été faits sur le même sujet par différentes personnes, désignées toutes en ce cas à la fin de l'article. » A ce rôle d'éditeurs, il faut joindre celui d'auteurs. A la fin du Discours, d'Alembert indique (p. 151-158) ce que Diderot et lui-même ont fourni à l'Encyclopédie. Parmi les articles que d'Alembert, en dehors des mathématiques et de la physique générale, écrivit pour les sept premiers volumes, il faut surtout citer l'article Collège^ vive critique de l'éducation donnée par l'Université, et Genève, qui provoqua les réclamations des pasteurs genevois, comme la Lettre à d^Alembert sur les Spectacles de J.-J. Rousseau. Quant à Diderot, il donna près de 1000 articles sur les arts mécaniques et traita de philosophie, de morale, d'esthétique, d'histoire de la philosophie, etc. (art. Autorité, Aristotélisme, Beau, Encyclopédie, Epicurisme, Immortalité, etc.).

Note 5, p. 12. « Vouvrage comme Encyclopédie. » — Diderot fait, dans le Prospectus, une brève mention des Encyclopédies qui parurent avant le xvii® siècle et qui ne satisfirent point Leibnitz (p. 128). Il expose ensuite les défauts et les mérites de

ordre supérieur au système encyclopédique des connaissances humaines. — p. 66, 1. 3. C'est la révélation qui nous apprend Texistence des esprits créés — . p. 67. La théologie révélée, qui lient à l'histoire et à la philosophie, ne saurait être séparée de cette dernière. — p. 68. C'est de la théologie, naturelle ou révélée, que dérive la connaissance spéculative de l'âme. — p. 78, 1. 8. A propos du moyen âge, il signale les ravages de la superstition. — p. 89-92. En parlant des théologiens qui craignaient les coups d'une raison aveugle, qui voulaient ériger en dogmes leurs opinions particulières ou qui croyaient la religion faite pour nous éclairer sur le système du monde, il montre le christianisme ajoutant à la philosophie les lumières qui lui manquent, et la philosophie réduisant les incrédules au silence. — p. 96, 1. 22 et p. 106, 1. 16. A propos de Descartes et de Pascal, il est question des ministres qui peut-être ne croyaient pas l'existence de Dieu et de la religion. Sur la position prise par d'Alembert à l'égard du christianisme, voir notre Introduction.

Note 27, p. 35-36. « C'est à la simplicité de leur objet qu'elles sont principalement redevables de leur certitude,., et parait vouioir leur échapper, » — Ces deux pages remarquables sur la certitude des mathématiques sont la reproduction littérale des deux premières pages de l'Introduction au Traité de Dynamique, qui, publié en 1743, plaça son auteur au nombre des premiers géomètres de l'Europe. On y trouve en partie le prin-j dpe sur lequel repose la classification d'A. Comte. 1

NoTB 27 bis, p. 37. « Les axiomes. » — Sur le peu de fécondité des axiomes, d'Alembert revient encore dans les Éléments de philosophie (1, éd. Belin, p. 131). Là aussi il insiste sur les définitions auxquelles on ne saurait donner trop de soin. (I, p. 270.)

Note 28, p. 38. « L'enchaînement de plusieurs vérités géométriques.., des traductions plus ou moins différentes et plus ou moins compliquées de la même proposition. » — C'est en développant cette façon de voir que Condillac a écrit la Langue des Calculs et Laromiguière , les Paradoxes de Condillac. Ce que d'Alembert dit, avec les réserves convenables, des théorèmes géométriques, Condillac et son disciple retendent à toutes les sciences. Cf. notre Philosophie de Condillac en tête de la première partie du Traité des Sensations, p. xc à xcm, et nos Idéologues, p. 532 à 536, p. 364-366.

Note 29, p. 39. « L'Univers, pour qui saurait Vembrasser iun seul point de vue, ne serait... qu'un fait unique et une i/rande vérité. » Cette phrase nous montre, dans toute sa netteté,

sans résistance et sans effort », appartiennent au géomètre d'Alembert.

Note 8, p. 14. Cest à nos sensations que nous devons toutes nos idées... axiome pour les scolai tiques... (p. 99) axiome péripatéticien. — La plupart des philosophes du xyiii* siècle admettent que toutes nos idées viennent des sensations, que les scolastiques ont pensé de même et n'ont fait en cela que suivre Aristote. C'est <'e que soutiennent également Voltaire, La Mettrie, Helvétius, €ondillac et son école, Garât, Degérando, Cabanis, etc. On trouve, il est vrai, dans le Traité de Vdme un certain nombre de textes qui, pris à part, pourraient faire considérer Aristote comme un précurseur de Locke : il y compare même l'âme à un feuillet où il n'y a rien actuellement d'écrit (III, 11), et comme on traduisit le mot grec YpajijjiatEîov par le mot latin tahuk, Aristote devint le père de la théorie de la table rase. Mais il est impossible d'interpréter en ce sens sa doctrine, quand on tient compte de tous les textes. L'intellect passif ne saurait sans une image former ses conceptions ; mais il n'en est pas de même de l'intellect actif, qui seul est impassible et pur. {De anim., III, 5.) Voyez Ueberweg, Grundriss der Geschiekte der Philosophie, I, 201; Ritter et Preller, Historia philosophis grxcx et romanœ, 309; Waddington, Psychologie d Aristote, etc. Quant aux scolastiques, le nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensUy n'est nullement identique à la formule de Locke et de nos philosophes du xvine siècle. Avant le xiu* siècle, ils ne s'occupent guère de l'origine de nos idées; à partir de cette époque l'attention qu'ils accordent aux commentateurs arabes, héritiers des néo-platoniciens, en ferait bien plutôt des précurseurs de Descartes et de Leibnitz. Les cartésiens furent combattus par les orthodoxes à cause de leurs affinités, réelles ou imaginaires, avec les jansénistes et les calvinistes, et firent condamner les idées innées. Les jésuites, dont l'influence fut si grande jusqu'au milieu du xvm* siècle, enseignèrent et firent adopter la doctrine qui tire toutes nos connaissances des sensations : le P. Buffier est un des premiers partisans de Locke. Quand La Mettrie eut uni cette doctrine au matérialisme, elle devint suspecte aux orthodoxes; ils la condamnèrent, chez l'abbé de Prades, en même temps que des tendances déistes. Bn vain on invoqua l'approbation que les jésuites de Trévoux avaient donnée à VE.ssai sur V origine des connaissances humaines, on cita les meilleurs professeurs de l'Université de Paris, qui dictaient ce système dans leurs cours. Les jésuites furent à leur tour accusés de favoriser le matérialisme et l'athéisme. Les jansénistes eurent, outre ce que leur avait

sur les avettgles à V usage de ceux qui voient^ et la Lettre sur les sourds-muets à rusage de ceux qui parlent et entendent yenaient de paraître. L*ouvrage si remarquable du président de Brosses sur la Formation mécanique des langues et les principes physiques de Vétymologie ne parut qu'en 1765. L'étude historique des langues, Tobservation des enfants, ont de nos jours substitué aux conjectures et aux suppositions dont se contentait en général le xviii* siècle, des données positives, comparables en partie à celles que fournissent les sciences naturelles. VChngine du langage de M. Paul Regnaud, les Races et les Langues de M. André Lefèvre, les travaux les plus récents en cette matière, suffiraient à le montrer. Sur les recherches philologiques des successeurs des Encyclopédistes, Destutt de Tracy, Degérando, Thurot, on peut consulter nos Idéologues,

Note 34, p. 41. « On doit les orateurs à Vart. » — D'Alcmbert jait allusion à la maxime célèbre : « nascuntur poetse^ fiunt oraiores », qu'on justifie d'ordinaire par l'exemple de Démosthène. 11 est évident que la nature et l'art contribuent à former l'orateur, comme le poète. On avait fait aux règles une trop large place : le xvii*, le xvra* et le xix* siècle ont insisté sur l'importance de l'élément trop sacrifié. D'Alembert parle comme Descartes, Pascal et Voltaire.

« J'estimais fort l'éloquence, dit le premier (Discours de la Méthode, I), et j'étais amoureux de la poésie; mais je pensais que l'une et l'autre étaient des dons de l'esprit plutôt que des fruits de l'étude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort et qui digèrent le mieux leurs pensées, afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas-breton et qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique; et ceux qui ont les inventions les plus agréables et qui les savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur, ne laisseraient pas d'être les meilleurs poètes encore que l'art poétique leur fût inconnu. " Pascal dit de même, en songeant à ceux qui ne juraient que par les règles : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence, la vraie morale se moque de la morale... Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher » (art. VII, 34).

Voltaire (art. Éloquence, Dict. ph.) dit, en faisant la part de la nature et de l'art : « L'éloquence est née avant les règles de la rhétorique... La nature rend les hommes éloquents dans les grands intérêts et dans les {zrandes passions... La nature fait donc l'éloquence et si on a dit que les poètes naissent et que les orateurs se forment, on l'a dit quand l'éloquence a été

NoTB 10, p. 14. « Les formes substantielles ou les qualités occultes. » — D'Alembert, p. 102, examine le reproche que certains savants font à Newton d'avoir ramené les qualités occultes des scolastiques et des anciens philosophes. Vides de sens pour les premiers, elles lui semblent n'avoir été chez les anciens que l'expression modeste de leur ignorance. En ce sens, d'Alembert admettrait volontiers des qualités occultes. Voltaire va plus loin : « On s'est moqué fort longtemps des qualités occultes; on doit se moquer de ceux qui n'y croient pas. Répétons cent fois que tout principe, tout premier ressort de quelque œuvre que ce puisse être du grand Démiourgos, est occulte et caché pour jamais aux mortels » (Dict. ph.). Mais ce n'est pas en sceptiques que les scolastiques parlaient de qualités occultes : « Les aristotéliciens, dit Newton dans son Optique, ont donné le nom de qualités occultés non à des qualités manifestes, mais à des qualités qu'ils supposent être cachées dans les corps et être les causes inconnues d'effets manifestes, telles que seraient les causes de la pesanteur, des attractions magnétiques et électriques et des fermentations, si nous supposions que ces forces et actions procédassent de qualités qui nous fussent inconnues et qui ne pussent jamais être découvertes. Ces sortes de qualités occultes arrêtent les progrès de la philosophie naturelle... Dire que chaque espèce de choses est douée d'une qualité occulte spécifique par laquelle elle agit et produit des effets sensibles, c'est ne rien dire du tout; mais déduire des phénomènes de la nature deux ou trois principes généraux de mouvement et nous expliquer ensuite comment les propriétés et les actions de toutes les choses corporelles découlent de ces principes, ce serait faire un progrès considérable dans la philosophie. » Il faudrait, pour être exact, chercher ce qu'étaient les qualités occultes pour chacun de ceux qui les ont invoquées et non les critiquer ou les admettre d'après l'opinion déraisonnable ou raisonnable que plus tard on s'en fait. Il en est de même des fot^mes substantielles. Descartes s'en moque : « Je souscris ici volontiers au sentiment de M. le Recteur qui dit qu'il ne faut pas chasser sans sujet de leur ancien domaine de pauvres innocents, c'està-dire de ces êtres qu'on appelle formes substantielles ou qualités réelles. » Mais quand il les définit, il est singulièrement vague : « Par les formes substantielles on entend une certaine substance jointe à la matière et qui compose avec elle un certain tout purement corporel qui n'existe pas moins que la matière. » La forme substantielle est chez Aristote une chose fort intelligible, sinon une chose sur laquelle on puisse avoir

est nécessaire pour atteindre le but poursuivi par Descartes lui-même.

Note 37, p. 46. « La politique, » — Remarquer que la politique est pour d'Alembert subordonnée à la morale. Aussi fait-il entrer dans celle-ci les devoirs des législateurs, des états et du citoyen (Éléments de philosophie). La morale d'ailleurs est pour d*Alembert à peu près une sociologie (Cf. Introduction et notes 17 et 25).

Note 38, p. 47. « L'imitation de la nature. » — A la page suivante, il s*agit de Timitation « de la belle nature ». Il faut se rappeler le rôle que joue la nature au xvin* siècle. Le xvii* siècle, a dit Villemain, s'occupe surtout de l'homme, le xviii* fait étudier la nature par ses savants; ses philosophes la célèbrent, ses poètes et ses prosateurs la chantent et la décrivent. Tout ce que dit d*Alembert des beaux-arts ne repose ni sur leur histoire ni sur leur psychologie. Diderot, en cette matière, est plus original. Toutefois sur la musique, d'Alembert exprime des idées ingénieuses : il ne faut pas oublier qu'il a fait un éloge enthousiaste de Rameau, p. i22, un des prédécesseurs de Wagner. {Son ouvrage sur la Liberté de la musique est fort intéressant : il dénote tout à la fois un bon juge et un historien capable d'apprécier les efforts tentés alors pour faire entrer la musique dans une voie nouvelle.

Note 39, p. 51, 1. 17 sqq. — Gomme d'Alembert, Auguste Comte remarque que tous les travaux humains {Philosophie positive, 2* leçon) sont ou de spéculation ou d'action; mais il considère uniquement les connaissances théoriques. Même, dans cellesci, il laisse de côté les sciences particulières et ne s'attache qu'aux générales. Ainsi il lui est possible, en limitant son objet, d'arriver à une classification plus exacte. Il commence d'ailleurs, comme son prédécesseur, par les phénomènes les plus généraux ou les plus simples; mais s'il va ensuite jusqu'aux phénomènes les plus particuliers, il tient compte de leur complexité de plus en plus grande. Cf. n. 27.

Note 40, p. 51 à 55. Définition de Vart, distinction des arts en libéraux et en mécaniques, mépris injuste pour ces derniers ; — p. 143 à 149, la manière dont on a traité des arts mécaniques (Diderot) — p. 157, le succès de Vart. Art et les critiques de ceux qui l'ont trouvé trop raisonné et trop métaphysique. — En comparant ce que dit d'Alembert, dans le Discours préliminaire, à ce que dit Diderot dans l'article Art, on verra quelle différence il y a entre l'un et l'autre! D'Alembert invoque des raisons scientifiques ou philosophiques pour expliquer la supériorité accordée aux arts libéraux et pour montrer que l'utilité

Tataraxie des pyrrhoniens et la métriopathie, recommandée par ces derniers à ceux qui ne pouvaient atteindre Tataraxie. Montaigne dit {Essais, livre II, ch. xii) : « Notre bien-être, ce n'est que la privation d'être mal », et Locke (II, ch. xxi) : « Ce qui détermine la volonté à agir, n'est pas le plus grand bien, comme on le suppose ordinairement, mais plutôt quelque malaise (uneasiness) actuel et pour l'ordinaire, celui qui est le plus pressant ». Quant à ceux qui soutenaient que la douleur n'est point un mal, on sait qu'il s'agit d£s stoïciens. C'était, (|uoi qu'en disent Descartes, Pascal, Bossuet et d'Alembert, une grande et belle doctrine que celle pour laquelle la souffrance ne doit point diminuer l'homme, puisqu'elle n'affecte en rien sa valeur morale.

Note 16, p. 19, 1. 8-12. « La communication des idées, Vinventien des signes, l'origine des sociétés, la formation des langues. » — Locke (III, 1) écrit : « Dieu ayant fait l'homme pour être une créature sociable, non seulement lui a inspiré le désir et l'a mis dans la nécessité de vivre avec ceux de son espèce, mais de plus lui a donné la faculté de parler, pour que ce fût le grand instrument et le lien commun de cette société. C'est pourquoi l'homme a naturellement ses organes propres à former des sons articulés ou mots,... peut se servir de ces sons comme des signes de conception intérieure;... puis comme des termes généraux par où un seul mot est le signe d'une multitude d'existences particulières. » Gondillac (Essai sur Vorigine, II, p. 3), tout en admettant que Dieu a enseigné le langage aux hommes, suppose deux enfants de l'un et de l'autre sexe, égarés dans des déserts avant de connaître aucun signe, afin d'expliquer comment la chose aurait pu se faire par des moyens naturels. D'Alembert n'a recours qu'à ces derniers et ne fait plus intervenir Dieu. La séparation se fait entre la science et la théologie. Dans les Eléments, il va même plus loin et soutient que la religion n'a eu aucune part à la formation des sociétés.

Cf., p. 40-47, ce que d'Alembert dit de la science de la communication des idées, de la logique et de la grammaire; cf. note 33. — Sur « l'existence de tous les objets gui nous frappent », p. 19, 1. 23-24, cf. note 13:

Note 17, p. 20, l.| 8. « Ce droit barbare dHnégalité, appelé loi du plus fort » (cf. p. 3, n.); p. 20, 1. 17-21, Origine de l'idée du juste et de l'injuste.,, la loi naturelle. — Selon d'Alembert, tous les membres de la société ont les mêmes droits, mais les plus forts oppriment les plus faibles qui trouvent cette conduite injuste. Pourquoi ont-ils les mêmes droits? D'Alembert ne le dit pas expressément; mais cela semble résulter de ce qu'ils

ont même forme, mêmes perceptions, mêmes besoins et même intérêt à les satisfaire (p. 19, 20). Dans V Essai sur les gens de lettres, il est plus explicite : tous les hommes sont égaux par Je droit de la nature; le principe de cette égalité se trouve ^ans le besoin qu'ils ont les uns des autres et dans la nécessité où ils sont de vivre en société. C'est donc sur la nature de ï'homme, au sens positif du mot, qu'il fonde le droit, la justice et la loi naturelle, d'où dérivent les premières lois humaines (p. 21). Quand Socrate discutant avec Hippias (Mém., IV, 4, 14), 9uand Antigone, dans Sophocle, parlaient de lois non écrites, c'est à la divinité qu'ils les rapportaient. De même les Stoïciens fondaient l'égalité des hommes, par laquelle ils justifiaient la condamnation de l'esclavage, sur la présence en chacun d'une portion de l'éther divin. Les chrétiens disaient que J.-G. est mort pour les sauver tous. D'Alembert laisse de côté les raisons religieuses ou métaphysiques et n'emploie que des raisons d'ordre positif : pour la plupart de ses contemporains, pour Voltaire lui-même, il affaiblit ainsi sa thèse. Pour nous, il a le mérite d'avoir un des premiers voulu faire une morale indépendante, capable de diriger ceux que ne satisfont ni les religions ni les métaphysiques. Sans doute il est facile de faire des objections à d'Alembert et à ceux qui l'ont suivi, mais on ne peut nier qu'ils aient fait en ce sens œuvre utile. D'Alembert laisse à la religion l'homme considéré en lui-même et occupé de faire son salut; la morale conduira l'homme dans la société, qui doit sa naissance à des motifs purement humains, et lui apprendra les devoirs de l'homme (lois naturelles et générales, écrites ou non écrites) dans la société générale, ceux des législateurs, des Etats, des citoyens, du philosophe (Éléments de philosophie, VIII).

On remarquera que d'Alembert soutient contre Locke et contre Montaigne l'universalité des principes de la morale (le cri de la nature retentit chez les peuples même les plus sauvages). Il s'en explique dans les Éléments (éd. Belin, I, 206) : « Je craindrais, dit-il, que cette différence (pour la manière de penser des hommes et des nations sur certaines vérités de morale), qui n'est que trop vraie, ne conduisît certains esprits peu attentifs à regarder ces vérités comme douteuses.... Il est des objets sur lesquels le philosophe doit éviter de donner même occasion 31 des sophismes. » Ainsi d'Alembert estime que Locke a dit vrai, mais, comme dans d'autres cas, la vérité peut être nuisible et d'Alembert parle comme Voltaire (La Loi naturelle. Correspondance avec le prince royal de Prusse), qui « défie le plus déterminé menteur, parmi les voyageurs, de dire qu'il y

ait une peuplade, une famille où il soit permis de manquera sa parole.

Note 18, p. 21-22. — Cf. p. 47, 1. 4 : « /a loi naturelle antérieure à toutes les conventions particulières et première loi des peuples ». D'Alembert, comme Descartes, distingue Tâme et le corps, constate leur union, puis passe à Dieu. Sur la certitude de ces connaissances, cf. p. 33, 35 et note 25.

Note 19, p. 24, 1. 18. — Remarquer le passage où d'Alembert explique, par la nécessité et par Vamusement, Tétude que nous faisons de la nature. C'est par l'utilité qu'elle nous procure qu'il rend compte de la naissance de la physique : aussi est-il assez embarrassé pour montrer comment on en est venu à l'étude désintéressée. Avec Frédéric II, il va même jusqu'à accorder que la géométrie transcendante « n'est souvent qu'un luxe de savants oisifs * (29 janvier 1768). La difficulté est de même ordre que celle qui consiste à faire entrer dans la morale de l'intérêt le dévouement, la charité, le sacrifice. Aristote explique beaucoup plus aisément l'apparition de la science en affirmant que tous les hommes ont naturellement le désir de savoir... que connaître et savoir, dans le seul but de connaître et de savoir, est par excellence le caractère de la science et ce qu'il y a de plus scientifique {Métaph., I, 1). De ce point de vue on comprend en effet que les hommes aient pu s'adonner aux recherches métaphysiques et théologiques avant d'avoir, par la science positive, tiré de la nature tout ce qu'elle peut fournir pour la satisfaction de leurs besoins. Mais celui auquel se place d'Alembert nous montre pourquoi il réhabilite les arts mécaniques (note 40).

Note 20, p. 25, 1. 13 sqq. — Sur ce que d'Alembert dit ici de l'espace considéré comme lieu des corps, il s'écarte des cartésiens qui regardent l'étendue et la matière comme une même chose (cf. éd. Belin, I, 1, p. 393. Sur les lois de Véquilibré), Mais ici encore il se dispense d'examiner la question métaphysique et ne cherche qu'à assurer la valeur de ses recherches scientifiques. Dans les Éléments de philosophie, il déclare, après avoir essayé de montrer que l'espace n'est qu'une simple capacité, propre à recevoir l'étendue impénétrable, que cette discussion est absolument étrangère et inutile à la mécanique. On peut rattacher cette question à la philosophie des mathématiques, sans admettre qu'elle soit inutile h la mécanique. {Pierre Laloi et F. Picavet, Philosophie pratique. Colin, p. 198.)

Note 21, p. 26. — On rapprochera ce qui est dit de l'origine de la géométrie, de la comparaison entre la métaphysique, la géométrie, et la poésie (p. 64, 65).

De même on comparera les pages 29-32, où il est question de l'origine des sciences physico-mathématiques, aux pages ôS-ôO* où il s'agit de la division de la science de la nature. D'une façon générale, on rapprochera les diverses parties de l'arbre encyclopédique, de l'exposition métaphysique de l'origine et de la liaison des sciences, comme de l'explication détaillée du système des connaissances humaines et de la table qui y est jointe. On se rendra ainsi un compte plus exact des idées de d'Alembert, de celles qui lui sont communes avec Diderot et Bacon, comme de ce qui lui appartient en propre (cf. notes 2, 4, 5, 40, 49, 74, etc.).

Note 22, p. 28. — L'éloge de l'algèbre, p. 29, celui de l'astronomie, p. 30-32, l'indication de la méthode à suivre en physique montrent en d'Alembert un disciple de Newton et de Descartes* On comprend mieux la raison des jugements qu'il porte (cf* n. 77, 81, etc.).

Note 23, p. 30, 1. 20-22. Uesprit systématique et Vesprit desystème. — Cf. ce que d'Alembert dit de Gondillac et du Traité des Systèmes (p. 116), comme son projet de renfermer dans un système qui soit iin les branches infiniment variées de la science humaine (p. 13, 1. 21), du système des idées innées^ (p. 14, 1. 27), du système général du monde (p. 31, 1. 22), du système général des sciences et des arts (p. 58, 1. 13), du système de nos connaissances (p. 59, 1. 23), des systèmes différents de la connaissance humaine (p. 61, 1. 5), du ^y^/éme des connaissances directes (p. 63, 1. 12), du système figuré qui est à la tête de Touvrage (p. 71, 72, 74), du système encyclopédique (p. 95, 1. 8), du vrai système du monde (p. 98, 1. 23), de la théorie qu'il ne veut pas nommer système du monde (p. 101, 1. 13 et 14), etc. On se convaincra que d'Alembert igmploie ce mot en des sens fort difîérents. Pour saisir dans chaque passage ce qu'il veut dire, il faut tenir compte du contexte et consulter le Traité des Systèmes de Gondillac, reproduit presque en entier et textuellement dans l'Encyclopédie : « Il est évident, dit celui-ci, qu'on ne peut qu'improprement appeler systèmes les ouvrages où l'on prétend expliquer la nature par le moyen de quelques principes abstraits... Nous ne pouvons faire de vrais systèmes que dans les cas où nous avons assez d'observations pour saisir l'enchaînement des phénomènes. »

Note 24, p. 32. Les géomètres abusent de V application de- ^algèbre à la physique... On a voulu réduire en calcul jusqu^à l'art de guérir. — C'est à Descartes, selon Sprengel (Histoire de la médecine, traduction Jourdan, V, p. 132), qu'on doit en grande partie l'union de la médecine avec les mathématiques : « Quand

on explique tous les changements et phénomènes des corps par la figure et le mouvement des atomes, alors la physiologie devient réellement une partie des mathématiques, car les lois du mouvement de ces atomes sont aussi susceptibles d'être déterminées et calculées que celles des mouvements de toute autre machine », Les iatro-mécaniciens, comme d'ailleurs les animistes, sont des disciples de Descartes. Parmi les premiers figurent Borelli, dont les recherches sur les mouvements des animaux ont été reprises, avec des instruments plus perfectionnés et une méthode plus expérimentale, par M. Marey; Willis, qui accorde une place importante aux esprits animaux et qui le premier donne du cerveau une description méthodique et complète. Les iatro-chimistes ne sont qu'une des divisions des iatro-mécaniciens. Parmi eux on peut citer Sylvius, pour qui les liquides de l'économie animale sont presque exclusivement le siège des transformations physiologiques. Dans les humeurs se produisent l'ensemble des phénomènes chimiques dont résulte la vie; par leur altération chimique apparaissent les maladies : Vhumorisme se répandit en Hollande et en Allemagne. Puis Boerhaave (1668-1738) fut le chef , d'une école, dit Auguste Comte (III, p. 450), qui, « entreprenant une opération philosophique alors prématurée, fut entraînée i par un sentiment exagéré et même vicieux de la subordina- I tion nécessaire de la biologie envers les parties antérieures et j plus simples de la philosophie naturelle, à ne concevoir d'autre 1 moyen de rendre enfin positive l'étude de la vie, que sa fusion, ( à titre de simple appendice, dans le système général de la i physique inorganique». C'est Boerhaave qui explique les phénomènes et les causes de la vie par les lois de l'hydraulique et de la statique (p. 33, 1. 6)", qui y ramène les causes de la santé et de la maladie. Le corps humain est une machine composée d'un nombre infini de vaisseaux de différents ordres remplis chacun d'une liqueur proportionnée : il y a santé quand les efforts réciproques des liqueurs et des solides se font équilibre, il y a maladie surtout quand les liqueurs dévient dans des vaisseaux qui ne leur sont point destinés. Le nom de Boerhaave appartient à l'histoire de la botanique par sa subdivision des monocotylédones et dicotylédones de Tournefort en gymnospermes et en angiospermes (plantes à graines nues et plantes à graines entourées d'enveloppes constituant le fruit); à l'histoire de la chimie, par des expériences analogues à celles de Haies sur la distillation des produits végétaux et les fluides élastiques qui s'en dégagent. D'Alembert a placé Boerhaave (p. 106) parmi les philosophes illustres qui ont con-

tribué à l'avancement des sciences (n. 82). Les idées exposées sur l'usage des mathématiques dans la physique terrestre (p. 30-32), sont la reproduction parfois littérale de VExposition du traité de V équilibre et du mouvement des fluides (1744). Note 25, p. 33-39. Les deux limites entre lesquelles sont concentrées presque toutes les connaissances certaines accordées à nos lumières naturelles. — A une extrémité, la métaphysique et la morale. Dans la métaphysique (p. 34, 35), la génération des idées et leur développement est une science susceptible de toute la perfection qui doit la rendre complète (Éléments, éd. fielin, I, p. 136). Ailleurs la métaphysique nous ofTre peu de vérités clairement connues, une obscurité impénétrable dans celles dont nous ne pouvons douter et même une opposition très forte. C'est un grand pays, dont une petite partie est riche et bien connue, mais confine de tous côtés à de vastes déserts, où l'on trouve seulement de distance en distance quelques mauvais gîtes prêts à s'écrouler sur ceux qui s'y réfugient. Sur l'existence du monde extérieur (éd. Belin, I, p. 181, cf. notre note 13), d'Alembert se borne à donner une réponse plus positive que métaphysique; sur l'union du corps et de l'âme, l'inégalité des esprits, sur la distinction entre l'homme et l'animal, l'intelligence suprême a mis un voile que nous voudrions en vain arracher (Eléments, I, p. 187). Il est incontestable que la matière ne forme point en nous le principe pensant (I, p. 186), mais nous ne connaissons pas la nature de l'homme (p. 34, 1. 16, ei Éléments, 1, 187). Il a fallu que Dieu se manifestât directement aux hommes, pour leur faire connaître Widemment son existence, vérité qu'ils portaient tous auledans d'eux-mêmes, mais que les uns n'y avaient pas reconnue ît que les autres n'y voyaient qu'à travers un nuage. La preuve tirée du consentement des peuples ne pouvait avoir :oute sa force avant l'Évangile (I, p. 188). La révélation seule >eut répondre à certaines difficultés : la misère de l'homme le parait pas devoir être l'ouvrage d'un être infiniment bon ït juste; les désordres de l'univers dans l'ordre moral, l'inégalité monstrueuse en apparence dans la distribution des 3iens et des maux; le triomphe trop fréquent du vice sur la rertu; la difficulté de supposer qu'un être infiniment puissant ît infiniment sage n'ait pas créé le meilleur des mondes possibles, et l'impossibilité de concevoir que ce monde, tel qu'il est, soit le meilleur que Dieu pût créer; enfin l'incompatibilité apparente de la science de Dieu, de sa sagesse et de sa toutepuissance, avec la liberté de l'homme. 11 est évident qu'il y a un Être éternel; il est différent du monde dont l'arrangement

physique ne peut être l'ouvrage d'une matière brute et sans intelligence. Quant aux objections, on les résout avec les dogmes, ou l'on fait voir qu'il y en a de plus fortes dans le système de l'éternité et de la nécessité de la matière. Enfin on ne cherche l'existence de Dieu que dans les lois admirables de ia nature./ Pour l'immortalité de l'âme, la vertu, souvent malheureuse en ce monde, exige de la justice de Dieu des récompenses après la mort, et la révélation nous apprend pourquoi il ne nous les accorde pas en cette vie. (Cf. Introduction, Sur Dieu, cf. p. 67, 1. 14; sur l'âme, p. 68, 1. 3 sqq.)

La morale est peut-être la plus complète des sciences, pour les vérités qui en sont les principes et quant à l'enchaînement de ces vérités : une seule vérité de fait, incontestable, le besoin mutuel que les hommes ont les uns des autres et les devoirs réciproques que ce besoin leur impose; toutes les règles de la morale en dérivent par un enchaînement nécessaire (I, 137).

A l'autre extrémité, l'algèbre, la géométrie, la mécanique, sont seules marquées au sceau de l'évidence (p. 35), encore cela n'est-il vrai rigoureusement que de l'algèbre. D'Alembert oublie même de mentionner l'arithmétique, qu'il comprend sans doute dans l'algèbre, l'arithmétique générale.

Entre les deux termes, "métaphysique et morale d'un côté, algèbre, géométrie et mécanique de l'autre, se trouve l'intervalle immense où les sciences, appuyées sur des principes physiques, n'ont qu'une certitude d'expérience ou même de pure supposition, p. 35, 1. 23-24. Au premier rang viennent les sciences physico-mathématiques, qui tiennent de bien près par leur certitude aux vérités géométriques, p. 32, 1. 10; puis vient la physique générale et expérimentale et l'histoire naturelle.

Quant aux connaissances relatives à celles-là (p. 39-47), logique, grammaire, éloquence, histoire, chronologie et géographie, politique, elles ont une certitude proportionnée à leur éloignement des mathématiques pures.

Note 26, p. 34-35. Nécessité d'une religion -révélée. — On rapprochera les différents passages où d'Alembert a mentionné la religion. — p. 1, 2. En parlant des Réflexions sur l'abus de la antique en matière de religion, il condamne également le fanatisme de la superstition et celui de l'impiété et soutient qu'on n'a pu tirer une seule proposition répréhensible de ses ouvrages. — p. 4, n. Il est question des calomniateurs imbéciles par qui la religion serait déshonorée, si elle pouvait l'être. — p. 7. 11 répond à ses critiques, que la religion chrétienne est d'un

>rdre supérieur au système encyclopédique des connaissances lumaines. — p. 66, 1. 3. C'est la révélation qui nous apprend 'existence des esprits créés — . p. 67. La théologie révélée, qui Lient à Phistoire et à la philosophie, ne saurait être séparée de cette dernière. — p. 68. C'est de la théologie, naturelle ou révélée, que dérive la connaissance spéculative de l'âme. — p. 78, 1. 8. A propos du moyen âge, il signale les ravages de la superstition. — p. 89-92. En pariant des théologiens qui craignaient les coups d'une raison aveugle, qui voulaient ériger en dogmes leurs opinions particulières ou qui croyaient la religion faite pour nous éclairer sur le système du monde, il montre le christianisme ajoutant à la philosophie les lumières qui lui manquent, et la philosophie réduisant les incrédules au silence. — p. 96, 1. 22 et p. 106, 1. 16. A propos de Descartes et de Pascal, il est question des ministres qui peut-être ne croyaient pas l'existence de Dieu et de la religion. Sur la position prise par d'Alembert à l'égard du christianisme, voir notre Introduction.

Note 27, p. 35-36. « C^est à la simplicité de leur objet qu^elles sont principalement 7*edevables de leur certitude... et parait vouloir leur échapper. » — Ces deux pages remarquables sur la certitude des mathématiques sont la reproduction littérale des deux premières pages de l'Introduction au Traité de Dynamique, qui, publié en 1743, plaça son auteur au nombre des premiers géomètres de l'Europe. On y trouve en partie le prin-j îipe sur lequel repose la classification d'A. Comte. I

Note 27 bis, p. 37. « Les axiomes. » — Sur le peu de féconlité des axiomes, d'Alembert revient encore dans les Éléments ie philosophie (I, éd. Belin, p. 131). Là aussi il insiste sur les iéfinitions auxquelles on ne saurait donner trop de soin. I, p. 270.)

Note 28, p. 38. « ^enchaînement de plusieurs vérités géonétriques... des traductions plus ou moins différentes et plus ou noins compliquées de la même proposition. •> — C'est en dévelop- [>ant cette façon de voir que Condillac a écrit la Langue des Calculs et Laromiguière , les Paimdoxes de Condillac. Ce que l'Alembert dit, avec les réserves convenables, des théorèmes géométriques, Condillac et son disciple retendent à toutes les sciences. Cf. notre Philosophie de Condillac en tête de la première partie du Traité des Sensations, p. xc à xcm, et nos Idéologues, p. 532 h 536, p. 364-366.

Note 29, p. 39. « L'Univers, pour qui saurait rembrasser dPun seul point de vue, ne serait... qu'un fait unique et une grande vérité. » Cette phrase nous montre, dans toute sa netteté,

le talent de l'écrivain qui exprime avec une incomparable précision des idées grandes et neuves (n. 27, 25). Elle rappelle Paxiome éternel de Taine, les Philosophes ckissiques : * kw suprême sommet des choses, au plus haut de Péther lumiDeux et inaccessible, se prononce l'axiome éternel et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose, par ses ondulations inépuisables, l'immensité de l'Univers ».

Note 30, p. 40-42. « La logique» » — Dans les Éléments de philosophie, d^Alemberi ramène l'art du raisonnement à la comparaison des idées. Après avoir remarquîé qu'il serait à souhaiter qu'on n'employât jamais que des démonstrations rigoureuses, il souhaite qu'on comprenne dans la logique un art de conjecturer. On s'en servirait dans la plupart des sciences telles que la physique, la médecine, la jurisprudence et l'histoire, lorsque sans être ni éclairés, ni convaincus, nous sommes forcés d'agir et de raisonner comme si nous l'étions. Ainsi on apprendrait à ne pas confondre avec le vrai rigoureux ce qui est simplement probable, à saisir dans le vraisemblable même les nuances qui séparent ce qui l'est davantage d'avec ce qui l'est moins. C'est une des tentatives les plus originales pour remplacer l'ancienne logique par une logique adaptée aux recherches expérimentales.

Note 31, p. 41. « Il n'y a presque point de science ou d^art dont on ne piît à la rigueur et avec une bonne logique instruire Vesprit le plus borné. » — Il est logique, quand on fait naître toutes nos connaissances des sensations, d'accorder une grande part à l'éducation. La Mettrie termine ainsi son Histoire naturelle de rame : « Point de sens, point d'idées, peu de sens, peu d'idées, peu d'éducation, peu d'idées ». Helvétius soutient que l'éducation seule fait l'inégalité des esprits et qu'il y a des méthodes sûres pour former des hommes de génie. D'Alerabert se rapprocherait plutôt de Descartes qui, au début du Discours de la méthode, attribue à chacun la même quantité de bon sens ou de raison et voit, dans la méthode seule, la cause de nos progrès plus ou moins rapides.

Note 32, p. 41, 1. 29. « La lenteur... des opérations de l'esprit. » — Les recherches sur la durée des actes psychiques forment aujourd'hui une partie importante de la psycho-physique. Voir surtout la Psychologie allemande de M. Ribot, ch. vni.

Note 33, p. 42-44. « La formation des langues » (cf. p. 19» note 16). — D'Alembert semble résumer très brièvement la seconde partie de VEssai sur l'origine des connaissances humaines de Condillac. Les « prodiges des aveugles-nés et des sourdsmuets de naissance » font aussi songer à Diderot, dont la Lettre

grâce, sur les cinq propositions », que la Grammaire générale et raisonnée, Texcellente Logique, les Racines grecques, de savantes Grammaires pour les langues grecque, latine, italienne et espagnole... par le style mâle et correct dans lequel ils étaient écrits, ont le plus contribué, après les Provinciales, à la perfection de la langue. Port-Royal a été jugé de même par Destutt de Tracy, dans la remarquable Introduction à sa Logique. Sur Port-Royal, il faut surtout consulter Sainte-Beuve.

D'Alembert est grand admirateur des Provinciales : « Pascal, dit-il, a deviné la langue et la plaisanterie... Ce livre, écrit il y a plus de cent ans, semble avoir été écrit d'hier... Elles seront éternellement regardées comme un modèle de goût et de style. » — n estime moins les Pensées : « Bien inférieures aux Provinciales, elles vivront peut-être plus longtemps, parce qu'il y a tout lieu de croire, quoi qu'en dise l'humble société, que le christianisme durera plus longtemps qu'elle. » (Destruction des jésuites, U, i, p. 35.) — On sait que, depuis le Génie du Christianisme, les Pensées ont été mises au premier plan dans l'œuvre littéraire de Pascal. On remplirait une bibliothèque avec les travaux qui ont été consacrés en notre siècle à l'apologiste du christianisme. Voyez Havet, Pensées de Pascal, et Droz, le Scepticisme de Pascal. D'Alembert juge, comme Voltaire, des Provinciales et des Pensées. L'un et l'autre d'ailleurs firent plus grand cas des réflexions ou des réfutations que Gondorcet joignit aux Pensées, que des Pensées elles-mêmes. Occupés à lutter contre le catholicisme, ils n'étaient guère disposés à parler impartialement de son apologiste. Ajoutons qu'avant Cousin, Feugère et Havet, on ne pouvait apprécier toute la hardiesse et la valeur littéraire des Pensées. Pour le savant, d'Alembert est peut-être trop libéral : il faudrait reporter à Descartes, en ce qui concerne la pesanteur, une partie des éloges donnés à Pascal.

NoTB 65, p. 84. Corneille et Racine. — Sur Corneille et Racine, d'Alembert adopte à peu près l'opinion de Voltaire, qui faisait de son Commentaire, une critique presque continue de Corneille et se refusait à commenter Racine, parce qu'il faudrait, disait-il, mettre au bas de toutes les pages : •« beau, admirable, sublime ». D'Alembert ne tarit pas sur l'éloge de Racine : « Racine, Despréaux, mais aussi Voltaire, sont nos trois grands maîtres en poésie » (Éloge de Despréaux), Ailleurs il l'appelle « le dieu de l'art des vers ». Mais quelquefois il préfère Voltaire à Racine lui-même : « Vos pièces seules ont du mouvement et de l'intérêt, et ce qui vaut bien cela, de la philosophie, non pas de la philosophie froide et parlière, mais de la philosophie en action... Corneille disserte. Racine converse et vous nous remuerez »

(31 octobre 1761). Ailleurs il juge à la façon d'un de nos contemporains : « Il n'y a presque personne aux pièces de Corneille et médiocrement à celles de Racine » (10 octobre 1761). « Voltaire, dit-il encore dans VEloge de Crébillon, est plus souvent représenté et Test avec plus de succès ». La vue de la « salle de spectacle » suffit pour se prononcer sur la valeur des pièces. On aime mieux l'entendre dire, dans V Apologie de l'étude : « Tant pis pour vous si Corneille et Bossuet ne vous ont pas élevé l'âme, si Racine ne vous a pas arraché des larmes, si Molière ne vous a pas paru le plus grand peintre du cœur humain, si vous ne savez pas Quinault et La Fontaine par cœur. »

Note 66, p. 84. Despréaux. — D'Alembert a écrit un Éloge de Boileau, pour lequel il a utilisé des anecdotes que lui avait contées Falconet. C'est un homme de génie, le fondateur et le chef de l'école poétique française, à qui un disciple tel que Racine eût suffi pour être immortel ; notre grand maître en poésie avec Racine et Voltaire. Toutefois il lui manquait la « sensibilité », et c'est ce qui fait qu'il méconnut La Fontaine et Quinault. Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, voit surtout aussi dans Boileau l'auteur des Épi très et de VArt poétique.

Note 67, p. 84. Molière. — Voltaire parlait de Molière « législateur des bienséances du monde ». D'Alembert en vint h admirer plus et mieux Molière comme La Fontaine (note 68). C'est le plus grand peintre du cœur humain (note 65). Par sa connaissance des hommes et du cœur humain, comme Corneille, par la force du raisonnement, il était grand philosophe ou fait pour l'être {Dialogue entre la poésie et la philosophie). Il hésite entre le Misanthrope, ce chef-d'œuvre de notre théâtre comique, et le Tartufe qui lui est peut-être supérieur par la vivacité de l'action, par les situations théâtrales, par la variété et la vérité des caractères (Lettre à Jean-Jacques Rousseau). Même il se met en désaccord avec la Bruyère et Fénelon ; il l'estime « beaucoup plus correct qu'on ne le pense communément » {Sur l'harmonie des langues). Il l'étudié de près et trouve « sa prose toute pleine de vers d'une plus petite mesure, entremêlés et sans rime » {Réflexions sur Vélocution oratoire).

Note 68, p. 84. La Fontainp. — On s'étonne du « presque ». Il semble que d'Alembert suit Voltaire : « La Fontaine, bien moins châtié dans son style, bien moins correct dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes. » Par la suite, d'Alembert juge tout autrement. « Les Fables de La Fontaine, dit-il dans les Observations sur Vart de traduire (IV, 32), sont l'ouvrage peut-

être le plus original que la langue française a produit. » — « Racine et La Fontaine, écrit-il dans les Réflexions sur la poésie, plairont toujours dans tous les temps et dans tous les &ges. L*un est le poète du cœur, l'autre est celui de Tesprit et de la raison. • — « La Fontaine {Dialogue entre la poésie ei la philosophie) a donné à la langue un tour naïf et original. » — « C'est parce que Boileau manquait de sensibilité {Éloge de Despréaux) qu'il méconnut Quinault... et La Fontaine, sinon le plus grand, au moins le plus singulièrement original..., celui que la nature aura le plus de peine à refaire. » D'Alembert, on le voit, admire la Fontaine comme les critiques du xix" siècle, plutôt qu'à la façon de ses contemporains (cf. note 67).

Note 69, p. 84. Bossuet. — D'Alembert a écrit VÉloge de Bossuet. Il apprécie avec bonheur les sermons : « Ce sont plutôt les esquisses d'un grand maître que des tableaux terminés ; ils n'en sont que plus précieux pour ceux qui aiment à voir, dans ces dessins heurtés et rapides, les traits hardis d'une touche libre et fière et la première sève de l'enthousiasme créateur ». Le Discours sur r histoire universelle est la « grande esquisse d'un génie aussi vaste que profond ». Mais quoiqu'il l'appelle « un prélat citoyen », il affirme que les ouvrages de Fénelon, remplis et comme pénétrés à chaque page de ces principes de bienfaisance, de tolérance et de charité qui intéressent tous les hommes, toutes les nations et tous les âges, resteront plus longtemps que ceux de Bossuet {Éloge de Fénelon, Discours du 25 août 1771 à l'Académie française). Toutefois Bossuet est assuré de l'immortalité : « C'est Homère, dit d'Alembert dans VÊloge de Jean Terrasson, qu'il faut comparer à Milton, Démosthène à Bossuet, Tacite à Guichardin ou peut-être à personne, Sénèque à Montaigne, Archimède à Newton, Aristote à Descartes, Platon et Lucrèce au chancelier Bacon, et pour lors le procès des anciens et des modernes ne sera plus si facile à juger ». — Sur Bossuet et Fénelon, que le xvin* siècle considérait volontiers comme un allié (cf. VÉloge du dernier par la Harpe), on trouvera d'utiles indications dans le Fénelon de M. Paul Janet (les Grands Écrivains de la France, Paris, Hachette).

Note 70, p. 84-85. Poussin, Pcget, Le Sueur, Le Brun, Quinault, LuLu, Raphaël, Michel-Ange. — Voltaire cite, dans le Siècle de Louis XIV, Lulli, le Poussin, Le Sueur, qui n'eut d'autre maître que lui-même. Le Brun, qui égala les Italiens dans le dessin et dans la composition, Santerre, Lemoine ; il parle des élèves qui vont à Rome « dessiner les antiques et étudier Raphaël et Michel-Ange ». C'est, dit-il, principalement dans la

bien supérieure des derniers compense sufGsamment le travail que les premiers exigent de Tesprit et la difficulté d'y exceller. Dider ot (origine des sciences et des arts, spéculation et pratique dun art, distribution des arts en libéraux et en mécaniques, but des arts en général, projet d*un traité général des arts mécaniques, ordre qu'il faudrait suivre dans un pareil traité, de la géométrie des arts, de la langue des arts, de la ■ supériorité d^une manufacture sur une autre), qui expose tant • d'idées justes et profondes, est volontiers violent et agressjT | « La supériorité accordée aux arts libéraux est un pr^ugé qui À tend à remplir les villes d'orgueilleux raisonneurs et de com- j[ templateurs inutiles, et les campagnes de petits tyrans igno- i rants, oisifs et dédaigneux... Qu'il sorte du sein des académies .quelque homme qui descende dans les ateliers, qui y recueille i les phénomènes des arts, et qui les expose dans un ouvrage ^ qui détermine les artistes à lire, les philosophes à penser uti- ^ lement et les grands à faire enfin un usage utile de leur auto- \ rite et de leurs récompenses, etc. » L'éloge des arts méca- ) niques, la nécessité pour l'enfant de savoir un métier « qui j l'élève à l'état d'homme » {Emile, livre III), rappellent Diderot, i et aussi l'abbé de Saint-Pierre, qui faisait apprendre à des enfants sans parents « un métier utile et solide... d'une nécessité indispensable, devant subsister toujours » {d^Alembert^ Éloge de Saint-Pierre). On a soutenu que Rousseau devait à Diderot l'idée développée par lui avec tant d'éloquence dans son premier Discours. En réalité, Rousseau est peu original, si Ton ne tient compte que de l'invention des idées; il l'est, comme tous les orateurs de génie (cf., p. 124-125, le jugement qu'en porte d'Alembert), par la forme passionnée qu'il leur donne. Parmi ceux chez lesquels il puise, il faut placer au premier rang Buffon, Voltaire et Diderot.

On sait combien, depuis Diderot et d'Alembert, la façon ordinaire de juger est devenue différente. On a mis fort souvent les arts mécaniques au premier rang et il a été plus d'une fois nécessaire de justifier le travail intellectuel (Pierre Laloi et F, Picavet, Philosophie pratique, p. 258-260). Sur Texplication donnée au préjugé p. 52, 1. 14 sqq., cf. note 17.

Note 41, p. 54-55. — La fusëe est un petit cône, cannelé en spirale, autour duquel s'enroule la chaîne d'une montre qu'on monte ; Véchappement est le mécanisme par lequel la dernière roue de la machine transmet au balancier ou au pendule Faction du poids ou du ressort; c'est lui qui arrête le mouvement du rouage pendant que le balancier achève une oscillation, qui modère et régularise le mouvement. En inventant l'échappe-

erreurs philosophiques aux dogmes de la religion ». Sur Tlnquisition cf. Llorente, Histoire critique de l'Inquisition d*Espag^ie depuis son établissement jusqu'au règne de Ferdinand VII, traduct. Pellier, 4 vol., Paris, 4817-1818 ; Lea, A history of the inquisition of the middle âges, New- York, 1888, in-8 ; voyez en outre les travaux récents de Douais, de Molinier, de Tanon. — D'Alembert rapproche de la condamnation de Galilée (cf. Th.-H, Martin, Galilée) celle de Virgile par le pape Zacharie (cf. p. 6, 1. 1-3). On peut voir, dans la Revue des questions scientifiques (octobre 1882, p. 478), un article de Gilbert^ le pape Zacharie et les antipodes. Virgile était un moine bénédictin et irlandais qui plus tard devint évêque de Salzbourg. Saint Augustin (de Civil, Dei, lib. XVI, cap. ix) avait écrit que, quand même la terre serait ronde, il ne suit pas qu'il y ait des hommes de l'autre côté. On trouvera dans Aligne (Patrologie latine, t. 89, col. 946- 947) une lettre de Zacharie à Boniface : Virgile, en raison de la doctrine « perverse et inique » par laquelle il affirme qu'il y a sous terre « un autre monde et d'autres hommes », a été interdit (saceî'dotii honore privatum). Il n'était pas encore évêque : de là l'objection rapportée (p. 6).

Note 74, p. 92-96. Bacon. — Quand on lit l'éloge que d'Alembert fait de Bacon, on est disposé à croire qu'il n'a pas dû s'écarter d'un maître par lui si haut placé. Selon l'Avertissement (p. 7), on avait insinué que le plan de son ouvrage lui avait été fourni par ceux de Bacon (cf. n. 2). Contre cette assertion du P. Berthier, d'Alembert proteste avec énergie (p. 7 et 8) après Diderot. Partout il reconnaît qu'il doit quelque chose à Bacon, p. 62, p. 94-96; mais partout aussi il maintient son originalité, p. 62, 95. Diderot (p. 130, 170 sqq.) parle comme d'Alembert. C'est au lecteur, disent-ils, à comparer les deux classifications. Les grands progrès réalisés dans les sciences sont une des raisons qui leur semblent surtout provoquer les changements. Ce que dit en outre d'Alembert de Bacon : « Il recommande V étude de la nature... il expose ses conjectures et ses pensées... il fait un emploi fréquent des termes... des principes scolastiqifes... retenu encore par quelques chaînes... » montre qu'il a modifié Bacon, pour marquer les progrès des sciences et s'éloigner de la scolastique. D'abord d'Alembert justifie, à la façon de Locke et de Condillac, la classification en histoire, philosophie, beaux-arts (p. 63-64). Puis il place la raison avant l'imagination, en homme qui appartient au siècle des lumières (p. 64, 95). En outre, la philosophie, en un siècle où elle domine tout (p. 112), remplace la science que Bacon plaçait la première et divisait en philosophie et en théologie inspirée; elle comprend,

celui-ci nous donne la connaissance de l'univers : le microcosm s'opposait ainsi au macrocosme. Quand Copernic fît tourner la terre autour du soleil, on crut que c'en était fait de la primauté de l'homme, et on le combattit comme un hérétique qui niait le soin particulier que Dieu a pris de sa créature privilégiée.

Note 46, p. 62-63. « Cette foule de naturalistes qu'un philosophe moderne a eu tant de -raison de censurer, » — Buffon a condamné les classifications, les nomenclatures et critiqué vivement Tournefort et Linné : « Il n'existe, dit-il, réellement dans la nature que des individus (cf. note 44), et les genres, les ordres, et les classes n'existent que dans notre imagination. La nature ne peut pas se prêter totalement à ces divisions, puisqu'elle passe d'une espèce à une autre espèce et souvent d'un genre à un autre par des nuances imperceptibles, de sorte qu'il se trouve un grand nombre d'espèces moyennes et d'objets mi-partis, qu'on ne sait où placer et qui dérangent nécessairement le projet du système général. » On sait que Bufîon refusa de laisser entrer au Jardin du Roi la méthode et la nomenclature de Linné, que les noms donnés par ce dernier aux plantes ne purent être inscrits que sous la tablette destinée à les étiqueter. Diderot, en 1754, dans les Pensées sur l'interprétation de la nature, s'attaque de même à Linné et aux méthodistes. Il ne faut pas cependant croire qu'il n'y a que de « l'arbitraire» dans une pareille division ; sans doute les classifications sont essentiellement provisoires et perfectibles ; mais celles de Guvier et de Jussieu sont appuyées sur des caractères tout autres que ceux auxquels Linné faisait appel. A coup sûr, on ne saurait y voir, après les travaux de Darwin et de ses continuateurs, des nomenclatures naturelles, au sens où l'entendaient Guvier et ses contemporains, mais on ne peut considérer comme purement artificielle une classification qui coordonne les caractères différents et les subordonne tous à la constitution du système nerveux, en s'assurant par l'expérience, aussi bien que par l'observation, qu'elle a saisi leur importance respective.

Note 47, p. 63. — On remarquera la distinction classique des deux imaginations : l'une, imagination reproductrice ou mémoire imaginative, qui n'est autre chose que la mémoire même des objets sensibles; l'autre, Vimagination créatrice, qui est le talent de créer en imitant. Rien n'est plus difficile à définir que cette faculté créatrice : on en a fait quelquefois le produit du milieu, d'une névrose. La Philosophie de Vart de Taine offre une des explications les plus intéressantes qui aient été tentées.

avec raison que Bacon « ne possédait point le génie des sciences...; qu'il ne donne point d'exemple d'emploi de la méthode... ; et que ces méthodes ne changèrent point la marche des sciences ». On sait quelles discussions ont été soulevées à propos de Bacon : Joseph de Maistre Ta rendu responsable de la Révolution; Liebig Ta jugé sévèrement au nom de la science. 11 a été étudié plus récemment par MM. Lévôque (Revue ph., 1877), Pierre Janet (thèse latine, Bacon et les Alchimistes), Adam, Barthélémy Saint-Hilaire, Fowler, EUis, Brochard (Revue ph., avril 1891), etc.

Note 75, p. 97. Viètb. — François Viète, né en 1540 à Fontenay en Poitou, mort à Paris en 1603, fut conseiller au parlement de Rennes, maître des requêtes à Paris. Il suivit à Tours le Parlement (1589) et partagea son temps entre sa charge et rétude des mathématiques. Nous nous bornerons à rappeler qu'il déchiffra, pour Henri IV, des dépêches espagnoles dont la lecture supposait, selon Philippe II et ses conseillers, l'emploi de la sorcellerie; qu'il résolut en quelques instants une équation proposée par Adrien Romain à tous les mathématiciens du monde; qu'il réfuta avec raison la prétendue quadrature du cercle de Scaliger, mais qu'il fut moins heureux en attaquant le calendrier préparé pour Grégoire Xlll par Clavius et Lilius. C'est surtout comme fondateur de l'algèbre que Viète appartient à l'histoire des sciences : comme Copernic et comme Galilée, il s'appuya sur les anciens pour aller plus loin qu'ils n'avaient été eux-mêmes. Jusque-là l'inconnue était seule représentée par des signes ©, ©, (^ (1", 2" ou 3* puissance), R (de res, chose). Viète représenta toutes les quantités par des lettres et les soumit, sous cette forme, à toutes les opérations qu'on exécute sur les nombres : c'est ce dont traitent l'Introduction à l'analyse (Isagoge in artem analyticam) et les Notes {Ad logisticen speciosam notée priores), qui firent donner à l'algèbre le nom de logistique spécieuse. Puis dans deux traités sur les équations (de JEquationum recognitione et etnendatione), il montre comment on peut les transformer et faire sur leurs racines les quatre opérations. Enfin il essaya de donner (de Numerosa potestatum ad exegesim resolutione) une méthode générale pour résoudre les équations de tous les degrés : en extrayant la racine des équations, considérées comme des puissances incomplètes, on a une valeur approximative de l'inconnue. D'après Montucla, Viète aurait découvert la loi selon laquelle croissent ou décroissent les sinus ou les cordes des arcs multiples ou sous-multiples. Ainsi il a remarqué que la inite des termes d'un binôme, a db 6, élevé à une puissance

qu'un même corps... Ce qu'il dit ici et p. 126 des changements et additions qui ont paru convenables à Tun et à l'autre, comme les rapprochements que nous avons faits (note 21) entre le Discours et le Prospectus, expliqueront à nos lecteurs pourquoi c'eût été mutiler et déformer l'œuvre de d'Alembert que d'en donner seulement les réflexions et les vues générales, qui se terminent avec l'histoire des sciences (p. 126).

Note 50, p. 70. — On remarquera que d'Alembert, comme tous les hommes du xviii* siècle, fait une part trop grande à la réflexion. Cela vient de ce qu'il tire toutes nos idées des sen- \ sations, avec Locke, mais aussi de ce qu'il juge, avec Descaries, que nous avons conscience de tout ce que nous pensons. Nous I croyons aujourd'hui que la réflexion est une addition à la I spontanéité, qui ne se trouve pas toujours avec elle. Les langues sont formées spontanément par les peuples, et il faut une réflexion très savante pour dégager les règles qui ont présidé à leur formation. De même les œuvres poétiques ou artistiques sont des produits de la spontanéité, et le poète n'arrive pas ^ la conscience claire des idées qui ont guidé son travail. Les î théories psychologiques et physiologiques sur l'hérédité, l'association, l'inconscient, comme l'étude plus approfondie des ^ ^^ "^ œuvres d'art, sont venues modifier profondément les conceptions esthétiques. Ce que dit d'Alembert est vrai en partie de Théocrite, d'André Chénier et en général des poètes savants.

Note 51, p. 70-71. —-D'Alembert distingue les érudits, les philosophes et les beaux esprits, et après avoir rappelé qu'ils font assez peu de cas les uns des autres, il leur conseille à tous de reconnaître le besoin réciproque qu'ils ont de leurs travaux et les secours qu'ils en tirent. — C'est une idée sur laquelle d'Alembert revient sans cesse dans ses Éloges et à laquelle il a consacré V Essai sur la société des gens de lettres et des grands^ sur la réputation, sur les Mécènes et sur les récompenses littéraires. Il faut remarquer que d'Alembert réhabilite les érudits. Ailleurs (p. 70), il constate que le xvm" siècle ne pense pas fort avantageusement de ces hommes autrefois si célèbres : il trouve que c'est une injustice et qu'il faut plutôt jouir avec reconnaissance du travail de ces hommes laborieux. Puis (p. 112) il indique que le mépris que nos pères avaient eu pour la philosophie est retombé sur l'érudition. « C'est, dit-il, être ignorant ou présomptueux de croire que nous n'ayons plus aucun avantage à tirer de l'étude et de la lecture des anciens. » Et dans les pages qui suivent, il réclame l'usage du latin dans les ouvrages de philosophie, dont la clarté et la précision doivent faire tout le mérite et qui n'ont besoin que d'une langue uni-

rerselle et de convention. Dans VApologie de l'étude, d'Alem- Dert qualifie de même ce mépris injuste pour Térudition « qui aourrit et fait vivre toutes les autres parties de la littérature, depuis le bel esprit jusqu'au philosophe »• ; il y compare les érudils aux cultivateurs d'un État policé. Dans Vllarmonie des langues, il insiste encore pour qu'on écrive en latin les ouvrages de science, géométrie, physique, médecine, érudition môme.

Note 52, p. 73, 1. 6. « Les raisona qui ont fait préférer Vordre alphabétique. » — Elleis sont indiquées dons le Prospectus, p. 133 sqq.

NoTB 53, p. 75, 1. 26. « L'histoire des sciences est naturellement liée à celle du petit nombre de grands génies dont les mvragesont contribué à répandre la lumière parmi les hommes, » — Le Prospectus explique cette liaison naturelle : l'histoire les sciences et des arts excite le génie à s'ouvrir des routes gnorées (p. 139-140). On voit pourquoi l'histoire condamnée >ar les Cartésiens rentre dans le domaine scientifique, cf.

lote 36.

Note 54, p. 76, 1. 7. « La renaissance des lettres »; — 1. 20 et !7, « Vintervalle de douze siècles d*ignorance ». — D'Alembert emble considérer comme incontestable que les anciens ont réé des chefs-d'œuvre dans les arts et travaillé utilement à •avancement des sciences; puis que, pendant douze siècles, il

a eu une ignorance presque complète; enfin que le moyen ge ÇL été suivi d'une renaissance par laquelle la lumière a eparu. Sur les anciens, d'Alembert juge assez exactement; sur e moyen âge, il se trompe du tout au tout et partant aussi ur la Renaissance (cf. notes 55, 56, 57, 58, 71).

Note 55, p. 77, 1. 17. « Gerbert, » — Dans les Éléments de philoophie, d'Alembert fait mention de « quelques génies supérieurs |ui, abandonnant cette méthode vague et obscure de philosopher, laissaient les mots pour les choses, et cherchaient dans eur sagacité et dans l'élude de la nature des connaissances »lus réelles. Le moine Bacon, trop peu connu et trop peu lu .ujourd'hui, doit être mis au nombre de ces esprits du premier irdre; dans le sein de la plus profonde ignorance, il sut par a force de son génie, s'élever au-dessus de son siècle et le aisser bien loin derrière lui; aussi fut-il persécuté par ses jonfrères et regardé par le peuple comme un magicien, à peu )rès comme Gerbert l'avait été près de trois siècles auparavant pour ses inventions mécaniques, avec cette différence ^ue Gerbert devint pape et que Bacon resta moine et maltieureux. » D'Alembert ne connaît guère, on le voit, que les noms de Roger Bacon et de Gerbert; sur le premier, on peut

consulter le travail de M. Emile Charles; sur le second, O/Zertf, Œuvres de Gerbert; Julien Havet, Lettres de Gerbert et Revue internationale de l^ Enseignement supérieur, 15 avril 1893. Sur les hommes de génie, cf. note 47.

Note 56, p. 78, 1. 24. — Sur les questions soulevées pendant la première période de la scolastique, cf. Revue internationale de renseignement, 15 avril 1893. On verra que toutes ne portaient pas sur des êtres abstraits et métaphysiques, mais qu'elles touchaient aux conditions d'existence des hommes de cette époque.

Note 57, p. 78, 1. 16. « Une de ces Révolutions qui font prendre à la terre une face nouvelle, » — Sur les assertions incomplètes et parfois inexactes de d'Alembert, cf. notre Introduction, 11 faut remarquer que d'Alembert mentionne la prise de Constantinople, l'invention de l'imprimerie, les Médicis et François I". Au début des Eléments de philosophie, il donne comme cause de cette révolution, la prise de Constantinople et la Réforme. Dans l'Éloge de Louis Cousin, le traducteur des historiens byzantins, d'Alembert ne semble voir dans Tempire grec que superstitions, crimes, atrocité, ineptie. Mais VEssai sur les gens de lettres donne quelques indications nouvelles : « Charles V... fit quelques efforts pour ranimer dans ses États le goût des sciences... Le mouvement imprimé subsista, quoique faiblement jusqu'à François P', qui donna aux esprits engourdis et languissants une nouvelle impulsion... Le penchant naturel des courtisans pour l'ignorance se trouva plus à Taise sous les rois qui suivirent... Enfin Louis XIV parut et Festime qu'il témoigna pour les gens de lettres donna bientôt le ton à une nation accoutumée à le recevoir de ses maîtres. » Sur cette question, comme pour l'histoire littéraire, d'Alembert semble avoir acquis, par ses études ultérieures, des idées moins inexactes et plus compréhensives (cf. notes 68, 84).

Note 58, p. 79, 1. 15. « Cette foule d^érudits, » — Pétrarque et Boccace ont fait naître l'humanisme à Florence. L'Académie établie en cette ville compte, parmi ses membres, Marsile Ficin et les platoniciens qui entrent en lutte avec les disciples d'Aristote, Poggio et Valla, se distinguent parmi les latinistes (cf. Burckhart, Die Cultur der Renaissance in Italien, traduction française par Schmitt; Gebhart, Esquisse d'une histoire delà Renaissance en Italie; de l'Italie, Essais de critique de l'his^ toire; la Renaissance italienne et la philosophie de l'histoire; Perrens, Histoire de Florence depuis la domination des Médicis jusqu'à la chute de la République). Sur la façon dont d'Alembert juge les érudits, cf. note 51.

avancé^ etc. Par contre, Descartes y est loué à peu près comme iL le sera dans le Discours (n. 77). Enfin le Système du monde met en regard Descartes (n. 77) et Newton « entre les mains de qui la gravitation universelle a cessé d*être une hypothèse, par son accord admirable avec les observations astronomiques les plus délicates et les plus singulières ». Il explique la genèse du système de l'attraction : « Newton ne s'est élevé si haut que par Tusage heureux qu'il a su faire de quelques principes trouvés avant lui... Il n'y avait qu'un pas de la méthode de Barrow pour les tangentes, au calcul des fluxions ; la théorie des forces centrifuges dans le cercle, trouvée par Huyghens et rapprochée de la théorie des développées du même auteur, qui réduit toutes les courbes à des portions d'arc de cercle, conduit immédiatement et comme nécessairement à la théorie générale des forces centrales sur lesquelles le système du monde est appuyé... Newton a fait le premier ces deux pas importants. » Dans son Discours de réception à l'Académie française. Descartes et Newton sont associés comme « les deux législateurs de l'art de penser, éloquents lorsqu'ils parlent de Dieu, du temps, de l'espace. « Les Éléments de philosophie présentent Newton comme montrant le premier ce que ses prédécesseurs n'ayaient fait qu'entrevoir, l'art d'introduire la géométrie dans la physique, et de former, en réunissant l'expérience au calcul, une science exacte, profonde, lumineuse et nouvelle,... aussi grand par ses expériences d'optique que par son système du monde..., ouvrant de tous côtés une carrière immense et sûre. »

On sait qu'on doit à Newton : 1» le calcul des fluxions, devenu plus tard le calcul différentiel, que Leibnitz trouva aussi par une méthode différente; 2° la gravitation universelle; 3° la décomposition du spectre solaire en ses couleurs élémentaires et fondamentales.

Sur le premier point. Newton continue Descartes et l'applica-

tion de l'algèbre à la géométrie. Fermât, le véritable précurseur de la découverte du calcul différentiel et intégral, par sa

lieu d'un médaillon), comme créateur de notre poésie lyrique. • — Pour Malherbe comme pour J.-B. Rousseau (n. 92), il faut se rappeler, si Ton veut comprendre les jugements des critiques antérieurs au xix* siècle, qu'ils n'ont pas vu la magniûque éclosion de poésie lyrique, à laquelle ont assisté nos contemporains, et qu'ils n'avaient pas, des lyriques grecs, la connaissance précise ou la compréhension, plus vive que nous en avons acquise.

Sur Malherbe, on a institué récemment des discussions et publié quelques documents qu'il faut consulter avant d'accepter ou de réformer le jugement traditionnel. Cf. F. Brunetière, r Évolution des genres dans V histoire de la littérature, I, 2* leçon, Hachette, 1890; A. Gasté, la Jeunesse de Malherbe, Caen, 1890; G. Allais, Malherbe; Brunot, la Doctrine de Malherbe", Louis Arnould, Anecdotes inédites sur Malherbe; M. Souriau, la Versification de Malherbe, Poitiers, 1892 ; G. Allais (Rev. de l'Enseignement secondaire et supérieur, 1892, n" 24; 1893, n" 16); Ch. Dejob (Revue int. de l'Enseignement, 15 mai 1892).

Note 63, p. 84. Balzac. — Selon La Bruyère, Ronsard et Balzac ont eu , chacun dans leur genre, assez de bon et de mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et en prose. C'est à peu près ce que dit Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV i « Balzac en ce temps-là donnait du nombre et de l'harmonie à la prose. Il est vrai que ses lettres étaient des harangues ampoulées... Avec tous ces défauts, il charmait l'oreille. L'éloquence a tant de pouvoir sur les hommes, qu'on admira Balzac pour avoir trouvé cette petite partie de l'art, ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix harmonieux des paroles et même pour l'avoir employée souvent hors de sa place. >• — M. Gazier {Petite histoire de la littérature française. Colin) rappelle que Bossuet lui reprochait d'avoir peu de pensées et le compare à Malherbe : « Tous deux, dit-il, aspiraient à la perfection, mais le génie leur a fait défaut ». Il convient pourtant de mentionner une lettre de Balzac (VI et CX), où il témoigne pour la « campagne >• une admiration assez rare au xvn* siècle, qui permet de le rapprocher de La Fontaine et de M"* de Sévigné, et les belles pages où il parle des conquérants en termes qui font songer à Bossuet.

Note 64, p. 84-106. Port-Royal, Pascal. — D'Alemberl élevé par des jansénistes, a des premiers fait l'éloge littéraire du Port-Royal, dont Voltaire ne parlait pas à ce point de vue dans le Siècle de Louis XI V. Dans la Destruction des Jésuites, où il est pourtant fort occupé de frapper sur les jansénistes, il écrit, en regrettant que les solitaires aient perdu tant d'esprit et de temps « à des controverses ridicules sur le libre arbitre et la

ur les cinq propositions », que la Grammaire générale nnée, Pexcellente Logique, les Racines grecques, de 5 Grammaires pour les langues grecque, latine, italienne ;nole... par le style mâle et correct dans lequel ils étaient ►nt le plus contribué, après les Provinciales, à la perle la langue. Port-Royal a été jugé de même par Destutt y, dans la remarquable Introduction à sa Logique. Sur fal, il faut surtout consulter Sainte-Beuve, nbert est grand admirateur des Provinciales : « Pascal, deviné la langue et la plaisanterie... Ce livre, écrit il y a lent ans, semble avoir été écrit d'hier... Elles seront éterit regardées comme un modèle de goût et de style. » — ! moins les Pensées : « Bien inférieures aux Provinciales, ront peut-être plus longtemps, parce qu'il y a tout lieu î, quoi qu'en dise l'humble société, que le christianisme >lus longtemps qu'elle. » (Destruction des jésuites, II, i, — On sait que, depuis le Génie du Christianisme, les

ont été mises au premier plan dans l'oeuvre littéraire .1. On remplirait une bibliothèque avec les travaux qui onsacrés en notre siècle à l'apologiste du christianisme. lavet , Pensées de Pascal, et Droz, le Scepticisme de yAlembert juge, comme Voltaire, des Provinciales et sées. L'un et l'autre d'ailleurs firent plus grand cas exions ou des réfutations que Gondorcet joignit aux

que des Pensées elles-mêmes. Occupés à lutter contre licisme, ils n'étaient guère disposés à parler impartiale son apologiste. Ajoutons qu'avant Cousin, Feugère , on ne pouvait apprécier toute la hardiesse et la valeur ; des Pensées. Pour le savant, d'Alembert est peut-être irai : il faudrait reporter à Descartes, en ce qui con-

pesanteur, une partie des éloges donnés à PascaL 5, p. 84. Corneille et Racine. — Sur Corneille et Racine, îrt adopte à peu près l'opinion de Voltaire, qui faisait ommentaire, une critique presque continue de Corneille sait à commenter Racine, parce qu'il faudrait, disait-il, 1 bas de toutes les pages : « beau, admirable, sublime ». ;rt ne tarit pas sur l'éloge de Racine : « Racine, Desmais aussi Voltaire, sont nos trois grands maîtres en

{Éloge de Despréaux). Ailleurs il l'appelle « le dieu es vers ». Mais quelquefois il préfère Voltaire à Racine ! : « Vos pièces seules ont du mouvement et de l'inté-

qui vaut bien cela, de la philosophie, non pas de la lie froide et parlîère, mais de la philosophie en action...

disserte, Racine converse et vous nous remuerez »

(31 octobre 1761). Ailleurs il juge à la façon d'un de nos contemporains : « Il n'y a presque personne aux pièces de Corneille et médiocrement à celles de Racine «• (10 octobre 1761). « Voltaire, dit-il encore dans VEloge de Crébillon^ est plus souvent représenté et l'est avec plus de succès ». La vue de la « salle de spectacle » suffit pour se prononcer sur la valeur des pièces. On aime mieux l'entendre dire, dans V Apologie de l'étude : « Tant pis pour vous si Corneille et Bossuet ne vous ont pas élevé l'âme, si Racine ne vous a pas arraché des larmes, si Molière ne vous a pas paru le plus grand peintre du cœur humain, si vous ne savez pas Quinault et La Fontaine par cœur. »

Note 66, p. 84. Despréaux. — D'Alembert a écrit un Éloge de Boileau, pour lequel il a utilisé des anecdotes que lui avait contées Falconet. C'est un homme de génie, le fondateur et le chef de l'école poétique française, à qui un disciple tel que Racine eût suffi pour être immortel ; notre grand maître en poésie avec Racine et Voltaire. Toutefois il lui manquait la « sensibilité », et c'est ce qui fait qu'il méconnut La Fontaine et Quinault. Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, voit surtout aussi dans Boileau l'auteur des Épitres et de VArt poétique.

Note 67, p. 84. Molière. — Voltaire parlait de Molière « législateur des bienséances du monde ». D'Alembert en vint à admirer plus et mieux Molière comme La Fontaine (note 68). C'est le plus grand peintre du cœur humain (note 65). Par sa connaissance des hommes et du cœur humain, comme Corneille, par la force du raisonnement, il était grand philosophe ou fait pour l'être {Dialogue entre la poésie et la philosophie). Il hésite entre le Misanthrope, ce chef-d'œuvre de notre théâtre comique, et le Tartufe qui lui est peut-être supérieur par la vivacité de l'action, par les situations théâtrales, par la variété et la vérité des caractères (Lettre à Jean-Jacques Rousseau). Même il se met en désaccord avec la Bruyère et Fénelon ; il l'estime « beaucoup plus correct qu'on ne le pense communément » {Sur Vharmonie des langues), 11 l'étudié de près et trouve « sa prose toute pleine de vers d'une plus petite mesure, entremêlés et sans rime » {Réflexions sur Vélocution oratoire).

Note 68, p. 84. La Fontaine. — On s'étonne du « presque ». Il semble que d'Alembert suit Voltaire : « La Fontaine, bien moins châtié dans son style, bien moins correct dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes. » Par la suite, d'Alembert juge tout autrement. « Les Fables de La Fontaine, dit-il dans les Observations sur fart de traduire (IV, 32), sont l'ouvrage peut-

être le plus original que la langue française a produit. » — « Racine et La Fontaine, écrit-il dans les Réflexions sut* la poésie, plairont toujours dans tous les temps et dans tous les Âges. L'un est le poète du cœur, l'autre est celui de l'esprit et de la raison. » — « La Fontaine (Dialogue entre la poésie et la philosophie) a donné à la langue un tour naïf et original. » — « C'est parce que Boileau manquait de sensibilité (Éloge de Despréaux) qu'il méconnut Quinault... et La Fontaine, sinon le plus grand, au moins le plus singulièrement original..., celui que la nature aura le plus de peine à refaire. *> D'Alembert, on le voit, admire la Fontaine comme les critiques du xix" siècle, plutôt qu'à la façon de ses contemporains (cf. note 67).

Note 69, p. 84. Bossuet. — D'Alembert a écrit VÉloge de Bossuet, 11 apprécie avec bonheur les sermons : « Ce sont plutôt les esquisses d'un grand maître que des tableaux terminés; ils n'en sont que plus précieux pour ceux qui aiment à voir, dans ces dessins heurtés et rapides, les traits hardis d'une touche libre et fière et la première sève de l'enthousiasme créateur ». Le Discours sur l'histoire universelle est la « grande esquisse d'un génie aussi vaste que profond ». Mais quoiqu'il l'appelle « un prélat citoyen », il affirme que les ouvrages de Fénelon, remplis et comme pénétrés à chaque page de ces principes de bienfaisance, de tolérance et de charité qui intéressent tous les hommes, toutes les nations et tous les Âges, resteront plus longtemps que ceux de Bossuet (Éloge de Fénelon, Discours du 25 août 1771 à l'Académie française). Toutefois Bossuet est assuré de l'immortalité : « C'est Homère, dit d'Alembert dans VÊloge de Jean Terrasson, qu'il faut comparer à Milton, Démosthène à Bossuet, Tacite à Guichardin ou peut-être à personne, Sénèque à Montaigne, Archimède à Newton, Aristote à Descartes, Platon et Lucrèce au chancelier Bacon, et pour lors le procès des anciens et des modernes ne sera plus si facile à juger ». — Sur Bossuet et Fénelon, que le xviu» siècle considérait volontiers comme un allié (cf. VÉloge du dernier par la Harpe), on trouvera d'utiles indications dans le Fénelon de M. Paul Janet (les Grands Écrivains de la France, Paris, Hachette).

Note 70, p. 84-85. Poussin, Pdget, Le Sueub, Le Brun, Quinault, LuLU, Rapiiael, Michel-Ange. — Voltaire cite, dans le Siècle de Louis XIV, LuUi, le Poussin, Le Sueur, qui n'eut d'autre maître que lui-même. Le Brun, qui égala les Italiens dans le dessin et dans la composition, Santerre, Lemoine ; il parle des élèves qui vont à Rome « dessiner les antiques et étudier Raphaël et Michel- Ange ». C'est, dit-il, principalement dans la

sculpture que nous avons excellé: mais on n'a pas moins réussi dans les médailles et Tart de graver les pierres précieuses. On remarquera que d*Àlembert ne cite ni Claude Lorrain, ni les Champaigne, ni Simon Vouet, ni Mansart, ni Girardon, ni Claude Perrault. Il semble ignorer l'art flamand de Rubens et de Téniers, espagnol de Velasquez et de Murillo, hollandais de Rembrandt, de Gérard Dow, de Hobbéma. On ne considère encore guère au xvm« siècle, en dehors de Diderot, que les artistes dont la manière classique concorde avec les tendances littéraires. (Cf. Introduction.) — Quant à Quinault, on sait que c'est par Voltaire qu'on est revenu à l'admirer, malgré les critiques qu'en avait faites Boileau.

Note 71, p. 87, 1. 2. « Ce que nous devons à Vltalie. » — Il faudrait distinguer à ce point de vue les lettres, les arts et les sciences, et ne pas dire de l'ensemble ce qui est vrai surtout de l'humanisme (cf. notes 57, 58, 75).

Note 72, p. 88. « La scolas tique nuisait encore aux progrès de la vraie philosophie. * — Sur la scolastique, d'Alembert, qui d'ailleurs ignore le moyen âge ou plutôt n'y voit que la superstition, l'ignorance et l'esclavage, ne varie pas (cf., p. 14, l'axiome des scolasliques, les formes substantielles, notes 8 et 10; p. 76-77, les douze siècles d'ignorance, note 54; p. 94, Bacon l'a trop ménagée; p. 99, Descartes a montré aux bons esprits à secouer le joug de la scolastique, etc.). Dans la Dest7'uction des jésuites en France, il la considère comme la lie et le rebut de la vraie philosophie; il parle de « l'atrocité scolastique » et de tous « les théologiens de parti qui ne crient à la persécution que quand elle s'exerce sur eux >•.

Dans les Éléments de philosophie^ il se montre aussi sévère et aussi injuste : toutefois il fait exception, non plus seulement pour Gerbert (n. 55), mais pour Roger Bacon et un « petit nombre de grands génies » qui laissaient les mots pour les choses. D'Alembert a toutefois raison de dire qu'on ne connaissait pas dans toute sa pureté la philosophie d'Aristote. La première période de la scolastique avait fait entrer, dans les cadres d'une logique péripatéticienne, une métaphysique néo-platonicienne ; la seconde modifia Aristote pour l'adapter au christianisme, le compléta souvent encore par ses commentateurs néoplatoniciens et lui attribua des ouvrages de l'école d'Alexandrie, comme la Théologie, le Livre des Causes, etc. Pomponace put faire échec à la scolastique en présentant dans toute son exactitude les théories péripatéticiennes.

Note 73, p. 91. « Un tribunal devenu puissant. » — Voltaire écrit : « L'inquisition d'Italie, d'Espagne, de Portugal, avait lié les

erreurs philosophiques aux dogmes de la religion ». Sur Plnquisition cf. Llorente, Histoire critique de Tlnquisition d'Espagne depuis son établissement jusqu'au règne de Ferdinand VII, traduct. Pellier, 4 vol., Paris, i 817-1818 ; Lea, Ahistory of the inquisition of the middle âges, New- York, 1888, in-8 ; voyez en outre les travaux récents de Douais, de Molinier, de Tanon. — D'Alembert rapproche de la condamnation de Galilée (cf. Th.-H. Martin, Galilée) celle de Virgile par le pape Zacharie (cf. p. 6, 1. 1-3). On peut voir, dans la Revue des questions scientifiques (octobre 1882, p. 478), un article de Gilbert, le pape Zacharie et les antipodes. Virgile était un moine bénédictin et irlandais qui plus tard devint évêque de Salzbourg. Saint Augustin (de Civil, Deiy lib. XVI, cap. ix) avait écrit que, quand même la terre serait ronde, il ne suit pas qu'il y ait des hommes de l'autre côté. On trouvera dans Migne (Patrologie latine, t. 89, col. 946- 947) une lettre de Zacharie à Boniface : Virgile, en raison de la doctrine « perverse et inique » par laquelle il affirme qu'il y a sous terre « un autre monde et d'autres hommes », a été interdit (sacerdotii honore privatum). Il n'était pas encore évêque : de là l'objection rapportée (p. 6).

Note 74, p. 92-96. Bacon. — Quand on lit l'éloge que d'Alembert fait de Bacon, on est disposé à croire qu'il n'a pas dû 3'écarter d'un maître par lui si haut placé. Selon l'Avertissement (p. 7), on avait insinué que le plan de son ouvrage lui ivait été fourni par ceux de Bacon (cf. n. 2). Contre cette assertion du P. Berthier, d'Alembert proteste avec énergie (p. 7 et 8) iprès Diderot. Partout il reconnaît qu'il doit quelque chose à Bacon, p. 62, p. 94-96; mais partout aussi il maintient son ori- ^nalité, p. 62, 95. Diderot (p. 130, 170 sqq.) parle comme l'Alembert. C'est au lecteur, disent-ils, à comparer les deux classifications. Les grands progrès réalisés dans les sciences jont une des raisons qui leur semblent surtout provoquer les changements. Ce que dit en outre d'Alembert de Bacon : u 11 recommande V étude de la nature,., il expose ses conjectures et tes pensées... il fait un emploi fréquent des termes... des prinripes scolastiques... retenu encore par quelques chaînes... » montre |u'il a modifié Bacon, pour marquer les progrès des sciences ît s'éloigner de la scolastique. D'abord d'Alembert justifie, à la açon de Locke et de Gondillac, la classification en histoire, )hilosophic, beaux-arts (p. 63-64). Puis il place la raison avant 'imagination, en homme qui appartient au siècle des lumières p. 64, 95). En outre, la philosophie, en un siècle où elle domine 'ont (p. 112), remplace la science que Bacon plaçait la première ît divisait en philosophie et en théologie inspirée; elle comprend,

avec Voniologie, la science de Dieu, celle de Thomme et celle de la nature (p. 67) : « Séparer la théologie de la philosophie, ce serait arracher du tronc un rejeton qui de lui-même y est uni ». Ce seul passage expliquerait pourquoi les théologiens furent hostiles à l'Encyclopédie et quelle distance il y a entre d'Alembert et Bacon.

D'Alembert place ensuite l'histoire civile avant l'histoire naturelle (p. 66); il passe rapidement sur l'histoire sacrée et l'histoire civile, pour faire une part plus large à l'histoire de la nature, surtout à celle des métiers : l'énumération de ceuxci, comme la façon dont il en est parlé (n. 40), prouve que l'étude de la nature prend pour les savants comme pour les littérateurs une importance de plus en plus grande (n. 38). En parcourant ce qui concerne l'imagination, placée à la suite de la philosophie, on songe qu'une science nouvelle est en train de naître, l'esthétique, à laquelle Diderot donnera, par ses Salons, une impulsion puissante. Mais c'est surtout pour les mathématiques et la physique particulière que d'Alembert a poussé plus loin les divisions (p. 171). La science de la nature, placée sur le même plan que celle de Dieu et celle de l'homme, est divisée en mathématiques, physique générale et physique particulière. Les mathématiques sont pures, mixtes ou physico-mathématiques. Ces trois séries comprennent à leur tour: 1° géométrie élémentaire et transcendante; arithmétique numérique et algèbre, élémentaire ou infinitésimale, différentielle et intégrale; 2° mécanique, statique et dynamique, astronomie géométrique, cosmographie, etc. (cf. le Système figuré). Quant à la physique particulière, elle renferme la zoologie (anatomie simple ou comparée, physiologie, médecine avec les divisions de Boerhaave, n. 82 et p. 177, etc.), l'astronomie physique, la météorologie, la cosmologie, la botanique, la minéralogie, la chimie, etc., etc. Ne suffit-il pas de citer ou de rappeler ces passages pour montrer que d'Alembert est bien plus notre contemporain que celui de Bacon?

Si l'on consulte les autres ouvrages de d'Alembert, on voit qu'avant 1751, il ne connaissait pas Bacon. Diderot (p. 176), qui avait fait de Bacon un grand éloge dans le Prospectus et qui l'a loué si souvent dans ses articles, semble l'avoir fait admirer à d'Alembert. C'est ce qu'indiquent les expressions « plus estimés qu'ils ne sont connus », fort inexactes si l'on songe que Bacon a été cité par Descartes, Gassendi, Spinoza, Bayle, Malebranche, Voltaire, Gondillac, etc., et qu'il a été traduit au xvn* siècle. Voltaire dit plus exactement : « Bacon avait montré de loin la route qu'on pouvait tenir ». Condorcet fait remarquer

avec raison que Bacon « ne possédait point le génie des sciences...; qu'il ne donne point d'exemple d'emploi de la méthode... ; et que ces méthodes ne changèrent point la marche des sciences ». On sait quelles discussions ont été soulevées à propos de Bacon : Joseph de Maistre Ta rendu responsable de la Révolution; Liebig Ta jugé sévèrement au nom de la science. 11 a été étudié plus récemment par MM. Lévôque (Revue ph.^ 1877), Pierre Janet (thèse latine, Bacon et les Alchimistes), Adam, Barthélémy Saint-Hilaire, Fowler, EUis, Brochard {Revue ph., avril 1891), etc.

Note 75, p. 97. Viètb. — François Viète, né en 1540 à Fontenay en Poitou, mort à Paris en 1603, fut conseiller au parlement de Rennes, maître des requêtes à Paris. Il suivit à Tours le Parlement (1589) et partagea son temps entre sa charge et l'étude des mathématiques. Nous nous bornerons à rappeler qu'il déchiffra, pour Henri IV, des dépêches espagnoles dont la lecture supposait, selon Philippe II et ses conseillers, l'emploi de la sorcellerie; qu'il résolut en quelques instants une équation proposée par Adrien Romain à tous les mathématiciens du monde; qu'il réfuta avec raison la prétendue quadrature du cercle de Scaliger, mais qu'il fut moins heureux en attaquant le calendrier préparé pour Grégoire XIII par Clavius et Lilius. C'est surtout comme fondateur de l'algèbre que Viète appartient à l'histoire des sciences : comme Copernic et comme Galilée, il s'appuya sur les anciens pour aller plus loin qu'ils n'avaient été eux-mêmes. Jusque-là l'inconnue était seule représentée par des signes ©, ©, (D (1", 2' ou 3* puissance), R (de res, chose). Viète représenta toutes les quantités par des lettres et les soumit, sous cette forme, à toutes les opérations qu'on exécute sur les nombres : c'est ce dont traitent l'Introduction à l'analyse (Isagoge in artem analyticam) et les Notes (Ad logisticen speciosam notée priores), qui firent donner à l'algèbre le nom de logistique spécieuse. Puis dans deux traités sur les équations {de JEquationum recognitione et emendatione), il montre comment on peut les transformer et faire sur leurs racines les quatre opérations. Enfm il essaya de donner {de Numerosa potestatum ad exegesim resolutione) une méthode générale pour résoudre les équations de tous les degrés : en extrayant la racine des équations, considérées comme des puissances incomplètes, on a une valeur approximative de l'inconnue. D'après Montucla, Viète aurait découvert la loi selon laquelle croissent ou décroissent les sinus ou les cordes des arcs multiples ou sous-multiples. Ainsi il a remarqué que la suite des termes d'un binôme, a ±: 6, élevé à une puissance

quelconque, est celle de toutes les proportionnelles continues depuis la puissance semblable de a, jusqu'à celle de 6; il n'y avait qu'un pas à faire pour arriver au célèbre binôme de Newton. Selon Montucla encore, il aurait le premier exprimé l'aire d'une courbe par une suite infinie de termes. En résumé, la géométrie analytique se trouve en germe chez Viète, qui a contribué ainsi à fournir à Descartes les éléments de sa méthode.

L'algèbre a-t-elle été créée en quelque manière par les Italiens (p. 97, 1. 1)? On doit chercher les premiers linéaments de l'algèbre chez Diophante (Arithmétique). Les Arabes ont développé et continué les recherches de Diophante; Alkhowarezmi, au IX* siècle, écrit des Éléments d'algèbre; Thébit ben Korrah, à peu près à la même époque, et d'autres auteurs comme Alkhàyyâmi, ont peut-être, selon Montucla etChasles, Sédillotet Woepke, eu l'idée d'appliquer l'algèbre à la géométrie. C'est Léonard de Pise qui introduisit, au début du xur siècle, l'arithmétique et l'algèbre des Arabes en Occident. Puis Luca di Borgo, l'ami de Léonard de Vinci, traite de l'algèbre comme de la géométrie et de l'arithmétique. Toutefois les Allemands Purbach et Regiomontanus ont précédé les Italiens Gartaglia, Cardan et Maurolycus. Avant Viète, on peut encore citer, en France, Jean Butéon, Oronce Fine, Jacques Peletier et le célèbre Pierre Ramus. L'assertion de d'Alembert est donc inexacte en partie (cf. sur l'Italie, n. 58).

Note 76, p. 96. La Philosophie. — Sur le sens du mot cf. p. 112 à 117, p. 47, p. 67. On remarquera que la définition de d'Alembert, « la science de Dieu, de l'homme et de la nature », reproduite dans le Dictionnaire philosophique de Franck, a été critiquée par M. Ribot (Préface de la Psychologie anglaise) qui, à bien d'autres égards, est un continuateur de d'Alembert et des philosophes du xviir siècle.

Note 77, p. 96-100. Descartes. — D'Alembert fait un très grand cas de Descartes. Ce qui l'attire surtout, c'est le géomètre incomparable qui a rendu possibles, par ses découvertes, les « plus profondes recherches » dans les sciences physicomathématiques, comme dans la géométrie sublime. C'est que d'Alembert est, comme Descartes, partisan de la déduction et du calcul dans les sciences de la nature : il n'a recours à l'expérience qu'autant qu'il le faut pour alimenter la déduction. Sans doute il la recommande et sait gré à Bacon d'avoir montre la nécessité de la physique expérimentale. Mais il a soin de placer, avant la physique expérimentale (p. 32), les sciences physico-mathématiques, qui « déduisent quelquefois

l'une seule et unique observation, un grand nombre de conséquences qui tiennent de bien près, par leur certitude, aux mérités géométriques ». Et plus loin il montre que si Tesprit le système, éclairé par l'observation de la nature, peut entreroir les causes des phénomènes, c'est au calcul à assurer pour iinsi dire l'existence de ces causes (p. 117).

11 faut remarquer encore que d'Alembert estime beaucoup le philosophe, c'est-à-dire le physicien, peut-être aussi grand, sinon aussi heureux que le géomètre; qu'il trouve l'hypothèse les tourbillons, « une des plus belles et des plus ingénieuses » que l'on ait jamais imaginées. Il ne faut pas s'en étonner : d'Alembert est un continuateur de Descartes^ mais du Descartes qui réduit au mécanisme le monde de la matière. Et plus loin il ne verra dans Newton lui-même (p. 105) qu'un continuateur de Descartes, plus heureux, mais non plus grand. Rappelons enfin qu'en métaphysique, d'Alembert suit encore Descartes, sans se montrer aussi assuré des résultats qu'il obtient (note 18). Aussi d'Alembert n'a-t-il pas eu besoin qu'on lui révélât le mérite de Descartes. Dans les Recherches sur la précession des équinoxes (1749), il écrivait : « Le système de Descartes.... est un feu qui a brillé dans la nuit la plus profonde, et à cet égard il doit être regardé comme un monument du génie de son inventeur. Les sciences et l'esprit humain ont les plus grandes obligations à ce philosophe; ses erreurs mêmes étaient au-dessus de son siècle et n'ont été que trop longtemps audessus du nôtre. » De même on lit dans le Discours préliminaire ou Analyse des recherches sur différents points importants du système du monde : « Descartes est proprement le premier qui ait traité du système du monde avec quelque soin et quelque étendue. Ce grand philosophe, dans un temps où les observations astronomiques, la mécanique et la géométrie étaient encore très imparfaites, imagina, pour expliquer les mouvetnents des planètes, l'ingénieuse et célèbre hypothèse des tourbillons. » Enfin dans les Éléments de philosophie, d'Alemt>ert répète ce qu'il a dit dans ses œuvres antérieures : « Desîarles, ce philosophe à qui les sciences et l'esprit humain ont :ant d'obligation, dont les erreurs mêmes étaient au-dessus de ion siècle et n'ont été que trop longtemps au-dessus du nôtre, est proprement le premier qui ait traité du système du monde ivec quelque soin et quelque étendue. Dans un temps où les >bservations astronomiques, la mécanique et la géométrie étaient encore très imparfaites, il imagina pour expliquer les nouvements des planètes, l'ingénieux et célèbre système des ourbillons... La philosophie ancienne et moderne n'a peut-

être rien imaginé de plus simple en apparence et de plus naturel que cette hypothèse. »

Dans la philosophie de Descartes, il y a deux parties : l'une qui reproduit sur l'âme et Dieu des théories qui rappellent saint Anselme. C'est la partie caduque du système, ou si l'on veut, celle qui n'est pas réellement originale. L'autre est sa théorie du mécanisme, qui, débarrassée des tourbillons, développée par Newton, d'Alembert, Laplace, semble prendre une place de plus en plus grande dans la science moderne. Mais il ne faut pas oublier, comme M. Fouillée (Descartes, Collect. des Grands Écrivains de la France, Paris, Hachette), qu'il y a dans Descartes des doctrines qui n'ont rien à voir avec la science moderne : ce sont celles-là que combat d'Alembert.

Sur l'application de l'algèbre à la géométrie, qui est tout aussi bien une application de la géométrie h. l'algèbre ou plutôt même une mathématique universelle, on peut consulter : A. Comte, Cours de philosophie positive, 12' leçon; Mouchol, la Réforme cartésienne ; Liard, Descartes, etc.

Note 78. Newton, p. 100 à 103; le Newtonianisme, p. 108 à 111. — D'Alembert a toujours manifesté pour Newton l'admiration la plus vive. Dans Vlntroduction au Traité de dynamique (1743), utilisée pour une autre partie du Discours (note 27), on voit déjà un lecteur assidu de Newton. L'Exposition du Traité de l équilibre et du mouvement des fluides (1744), reproduite aussi en partie dans le Discours, le donne comme ayant été incontestablement le plus grand physicien de son siècle et comme le modèle qu'il faut se proposer pour faire des progrès dans cette science. Aussi d'Alembert y expose la méthode de Newton pour ne rien omettre de ce qui peut rendre sa théorie plus intéressante et plus générale. De même il y examine le système des tourbillons cartésiens, qui n'a « presque plus de sectateurs parmi les physiciens ». Vlntroduction et Analyse des trois parties composant les réflexions sur la cause générale des vents (1746) contient encore l'éloge de Newton, qui a découvert la nature de la force que le soleil et la lune exercent tant sur la mer que sur l'atmosphère. U Introduction aux Recherches sur la précession des équinoxes (1749), dont la première page est entrée mot pour mot dans le Discours (n. 88), présente quelques objections aux résultats obtenus par Newton, mais avec combien de précaution ! J'oserais,,» si je ne savais avec quelle retenue et pour ainsi dire avec quelle superstition on doit juger les gjvinds hommes (cf. p. 94, 1. iZ-i^).,„ Est-il surprenant qu'un philosophe, à qui nous devons tant de découvertes, ait laissé quelques pas à faire dans la camh'e immense où il a tant

avancé^ etc. Par contre, Descartes y est loué à peu près comme il le sera dans le Discours (n. 77). Enfin le Système du monde met en regard Descartes (n. 77) et Newton « entre les mains de qui la gravitation universelle a cessé d'être une hypothèse, par son accord admirable avec les observations astronomiques les plus délicates et les plus singulières ». Il explique la genèse du système de l'attraction : « Newton ne s'est élevé si haut que par l'usage heureux qu'il a su faire de quelques principes trouvés avant lui... Il n'y avait qu'un pas de la méthode de Barrow pour les tangentes, au calcul des fluxions ; la théorie des forces centrifuges dans le cercle, trouvée par Huyghens et rapprochée de la théorie des développées du même auteur, qui réduit toutes les courbes à des portions d'arc de cercle, conduit immédiatement et comme nécessairement à la théorie générale des forces centrales sur lesquelles le système du monde est appuyé... Newton a fait le premier ces deux pas importants. » Dans son Discours de réception à l'Académie française, Descartes et Newton sont associés comme « les deux législateurs de l'art de penser, éloquents lorsqu'ils parlent de Dieu, du temps, de l'espace. « Les Éléments de philosophie présentent Newton comme montrant le premier ce que ses prédécesseurs n'avaient fait qu'entrevoir, l'art d'introduire la géométrie dans la physique, et de former, en réunissant l'expérience au calcul, une science exacte, profonde, lumineuse et nouvelle,... aussi grand par ses expériences d'optique que par son système du monde..., ouvrant de tous côtés une carrière immense et sûre. »

On sait qu'on doit à Newton : !• le calcul des fluxions, devenu plus tard le calcul différentiel, que Leibnitz trouva aussi par une méthode différente; 2° la gravitation universelle; 3° la décomposition du spectre solaire en ses couleurs élémentaires et fondamentales.

Sur le premier point, Newton continue Descartes et l'applica-

lion de l'algèbre à la géométrie, Fermât, le véritable précurseur de la découverte du calcul différentiel et intégral, par sa

méthode de maximis et minimisy même Pascal, Wallis et son Arithmétique des infinis (1656), enfin Barrow (p. 105, 1. 23). Celui-ci (1630-1677) fut le maître de Newton. 11 simplifia la méthode de Fermât en considérant un petit triangle formé par la dilTérence de deux ordonnées infiniment proches, par leur distance et le côté infiniment petit de la courbe (B ba).

Pour la gravitation universelle. Newton s*est inspiré des travaux de Descartes, de Copernic et de Kepler, de Galilée et de Huyghens; enfin il n'est arrivé à rétablir par le calcul, qu'avec la mesure, par Picard, de la distance comprise entre les parallèles d'Amiens et de Malvoisine. Pour Descartes et Huyghens, d'Alembert s'est montré assez juste. Pour Kepler (p. 100, 1. 24) et pour Galilée (p. 106, 1.4), d'Alembert n'a pas fait suffisamment apprécier leurs découvertes : c'est que le premier était un mystique et un observateur; le second était plus observateur que mathématicien.

Kepler (1571-1630), professeur de mathématiques et aide de Tycho-Brahé, puis astronome de l'empereur et obligé pour vivre de faire des almanachs et de tirer des horoscopes, tient au passé par ses conceptions théologiques et métaphysiques. Avant la création du monde, il n'y avait d'autre nombre que la Trinité ou Dieu lui-même. Le monde est double, mobile et immobile. Dans le monde immobile, il y a trois éléments, les étoiles fixes et l'éther intermédiaire, qui correspondent au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Le monde mobile comprend six planètes, parce qu'il n'y a, comme l'a montré Platon dans le Timée, que sixjsolides réguliers; elles tournent autour du Soleil qui distribue le mouvement comme le Père répand l'Esprit. Par leurs intervalles, elles rappellent les dimensions des cinq polyèdres réguliers, c'est-à-dire composés de figures égales formant entre elles des angles égaux. Ces hypothèses, qui n'ont rien de scientifique, l'ont conduit à des affirmations que la science s'est appropriées. Ainsi ce qu'il dit de la pesanteur est presque identique à ce que Newton dira de la gravitation : Si deux pierres étaient voisines l'une de l'autre et en dehors de la sphère d'attraction d'un troisième corps de même nature, elles s'attireraient l'une et l'autre en radson directe de leurs masses. Si la lune et la terre n'étaient pas retenues dans leurs orbites respectives par une force vitale ou par quelque autre force équipollente, la terre monterait vers la lune, la lune descendrait vers la terre et elles se réuniraient, en supposant que leur matière soit homogène. Si la terre cessait d'attirer les eaux, tout l'Océan s'élèverait vers la lune pour faire corps avec elle. La sphère d'attraction de la lune s'étend jusqu'à la

terre et entraine les eaux vers la zone torride. La puissante action de la marée, qui produit les dunes et les syrtes, les érosions des continents^ d'où naissent d'innombrables îles comme celles du golfe du Mexique, et d'une façon générale la configuration de la surface terrestre, fait mieux ressortir la force d'attraction de la lune, à plus forte raison celle de la terre à laquelle n'échappe rien de ce qui est substance matérielle. Il y a parenté entre les phénomènes célestes et les phénomènes terrestres : les variations de distance des planètes au Soleil, l'accélération de leur mouvement révolutif à mesure qu'elles approchent de l'astre central et leur ralentissement à mesure qu'elles s'en éloignent, sont des conséquences de la force d'attraction. Les vitesses, dont on observe les plus grands écarts au périgée et à l'apogée, sont à peu près en raison inverse du carré des distances.

La gloire véritable de Kepler, c'est d'avoir découvert par l'observation de Mars les lois célèbres qui portent son nom : !• toutes les planètes décrivent des ellipses dont le soleil occupe un des foyers; 2« les rayons vecteurs décrivent dans le même temps des aires égales ; 3° les carrés des temps des révolutions des planètes sont proportionnels aux cubes des grands axes de leurs orbites.

Quant à Galilée, Gondorcet le plaçait déjà à côté de Bacon et de Descartes, en montrant qu'il avait enseigné, par son exemple, à connaître la nature avec une méthode sûre et féconde. On ne saurait lui faire une place trop granjle dans l'histoire des sciences et de la philosophie scientifique. Descartes avait mêlé les hypothèses injustifiées aux résultats les plus incontestables, en donnant une égale adhésion aux uns et aux autres. Bacon avait recommandé l'expérience sans la pratiquer. Galilée fit, en observant, des découvertes d'une importance capitale et apprit à ses contemporains que c'était à l'observation de décider sans appel entre les systèmes. En 1609 il applique la lunette astronomique à l'observation des corps célestes. Successivement il découvre les montagnes de la lune; il trouve des étoiles nouvelles et voit dans la voie lactée « une poussière d'étoiles »; puis il aperçoit 4 satellites de Jupiter (1610) et entrevoit confusément l'anneau de Saturne; ensuite il constate que Vénus a des phases comme la lune (1610) et enfin il découvre les taches du soleil (1611). Ainsi se trouvait confirmée l'hypothèse de Copernic ou étaient ruinés les systèmes qui faisaient de la terre le centre de l'univers et considéraient les cieux comme incorruptibles ; ainsi reculaient à l'infini les limites de l'univers où la terre n'apparaissait plus que comme un point.

En mathématiques, il imagine le calcul des indivisibles et s*occupe du calcul des probabilités. En mécanique, il découvre les lois de la chute des corps, qui sont le fondement de la dynamique et celles du mouvement pendulaire : il ouvre ainsi, comme le dit Lagrange, une carrière immense à ses successeurs. Peutêtre enfin a-t-il le premier songé à remplacer, par la pesanteur atmosphérique, Phorreur du vide pour expliquer Tascension des liquides dans les tubes.

Sur la gravitation des planètes (p. iOl, 1. 20) attribuée aux anciens (cf. Éléments de philosophie, I, p. 320), d*Alembert parle d'Empédocle et renvoie aux Mémoires de ^Académie des belleslettres, t. 18, p. 97. Il a grand'raison de distinguer une hypothèse gratuite d'une démonstration.

En optique, Newton a été précédé par Gilbert, Maurolycus, J.-B. Porta, Descartes, Grimaldi et Yossius, par Hooke qui avait développé la théorie des ondulations de la lumière, en germe chez Descartes, de manière à entrevoir la théorie des interférences, par Huyghens qui avait surtout étudié la double réfraction. « L'optique de Newton, dit Fontenelle, fournit un excellent modèle de l'art de se conduire dans la philosophie expérimentale. » On sait qu'il se refusait à fsdre une place aux hypothèses — comprises comme celles que condamne d'Alembert — dans la philosophie expérimentale et qu'il recommandait encore, en ce sens, à la physique, de le préserver de la métaphysique.

Newton, président de la Société royale pendant vingt-trois ans, garde, puis maître de la Monnaie, avec un traitement considérable, siégea au Parlement comme représentant de l'université de Cambridge et fut fait chevalier par la reine; il fut enterré à Westminster (p. 109, 1. 1 sqq.). Très attaché h l'église anglicane, il lisait assidûment la Bible, comme Locke d'ailleurs (voyez Marion, Locke, sa vie et ses œuvres); même il commenta l'Apocalypse et n'eut pas besoin de demander à la métaphysique des solutions que la religion lui fournissait (p. 103, 1. 1 à 23). Son disciple Clarke a soutenu, contre Leibnitz, l'argument célèbre par lequel il concluait Dieu des idées de temps et d'espace.

Pour l'introduction du newtonianisme en France, d'Alembert cite Maupertuis (p. 103). C'est en 1732 que parut le Discours sur la figure des astres. En 1736, Maupertuis partait pour la Suède et vérifiait, dans son expédition scientifique, la conjecture de Newton. Pendant quelques semaines, les salons ne s'occupèrent que de Maupertuis: mais on y parla bientôt d'autre chose et Maupertuis, qui se crut méconnu, se rendit à Cirey; puis il accepta en 1740 la présidence de l'Académie de Berlin. Reçu à

TAcadémie française, il se fixa à Beriin. où il retrouva des admirateurs enthousiastes : on le comparait à Leiboitz pour TinTention, à Fontenelle pour le style. En 1749, il publia son Estai de philosophie morale, on il affirme, avant Schopenhauer et même avant Voltaire et Candide, que la somme des maux surpasse celle des biens. Son Système de la Sature (1731) fut com> battu par Diderot : les éléments ont été doués par Dieu, selon Maupertuis, d'une propriété analogue à ce que nous appelons en nous désir, aversion, mémoire, en un mot intelligence^ et -< s'unissent, s'arrangent pour remplir les vues du Créateur. VEssai de cosmologie (1752) brouilla Maupertuis avec Voltaire r | le principe de la moindre action, que Koenig revendiquait pour Leibnitz, résume, selon Maupertuis, la façon dont se produisent .' les changements dans la nature. Les Lettres parurent peu de temps avant la Diatribe du docteur Akakia, qui fit rire toute l'Europe aux dépens de Maupertuis; une doctrine idéaliste y était exposée, qui n'était pas sans originalité. Maupertuis a en outre laissé un Éloge de Montesquieu, un Discours sur la ma^ mère d^écrire et de lire la vie des grands hommes, etc. ; il a semé dans son œuvre des vues ingénieuses et profondes, qui ont inspiré Voltaire, Robinet, Buffon et Helvétîus, Kant et Bentham^ Biran et Schopenhauer.

Voltaire a publié en 1741 des Éléments de la philosophie de Newton : « C'est le premier, dit-il dans le Siècle de Louis XIV, qui ait démontré la grande loi de la nature par laquelle tous les éléments de la matière s'attirent réciproquement... c'est le premier qui ait vu la lumière; avant lui on ne la connaissait pas. »■

Note 79, Locie, p. 103, 104, 112. — On voit que d'Alembert ne connaît guère Locke. L'éloge qu'il en fait est toutefois moins hyperbolique que celui de Voltaire : « Depuis Platon jusqu'à lui, il n'y a rien... 11 a seul développé l'entendement humain dans un livre où il n'y a que des vérités et, ce qui rend l'ouvrage parfait, toutes ces vérités sont claires. » L'influence de Locke s'est exercée par l'Essai sur l'entendement (origine et génération de nos idées, p. 13, Voltaire, Condillac, après Buffier, Dumarsais, etc.), par les Essais sur le gouvernement civil (Voltaire, Montesquieu, Rousseau), par les idées sur la tolérance (Voltaire, Turgot, etc.), par les Pensées sur Péducaiion (Rousseau), etc. On lira avec profit le Locke de M. Marion. Quant à ce que dit d'Alembert « il réduisit la métaphysique à n'être que la physique expérimentale de l'âme >• (104, 1. 11), que Locke fut oublié longtemps pour Rohault et Régis (112, 1. 2), on voit qu'il ne l'avait pas lu comme il avait lu Descartes et Newton.

Note 80, p. 105, 1. 8. « Le vrai qui est toujours simple, • — On reconnaît un admirateur de Descartes et un mathématicien. La vérité est rarement simple dans les sciences qui ont pour objet la connaissance de la nature. Auguste Comte a fait reposer sa classification des sciences, sur la complexité croissante des phénomènes étudiés.

Note 81, p. 105, 1. 16,17. « VAnglet^iTe nous doit la naissance de cette philosophie, » — D'Alembert ne l'a montré que pour Newton, par rapport à Descartes. Il eût pu rendre sa démonstration plus convaincante, en insistant sur ce que Bacon doit à Montaigne et à Rabelais, sur ce que Locke doit à Montaigne, à Gassendi, à Bayle, voire à Descartes. D'Alembert s'oppose à Voltaire : « C'est surtout en philosophie que les Anglais ont été les maîtres des autres nations ». Il répète ce que Voltaire disait lui-même après La Bruyère : « Les Anglais se sont enrichis plus d'une fois à nos dépens ». En réalité la science n'est le patrimoine d'aucun pays : la France, l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, la Suède, le Danemark, ont tour à tour contribué à ses progrès.

Note 82, p. 106. Galilée (n. 78), Harvey, Huyghens, Pascal (n. 64), Malebranchb, Boylb, Vesale, Sydenham, Bobrhaave, Leib-

NITZ.

Harvey (1578-1657) étudia cinq ans à Padoue sous Fabrice d'Aquapendente, qui avait découvert les valvules des veines. Ses expériences commencèrent en 1619; le résultat en fut publié en 1628, dans un livre qui traitait du mouvement du cœur et du sang chez les animaux. Descartes exposa les découvertes de Harvey dans le Discours de la méthode en 1637. Le Malade imaginaire et f Arrêt burlesque prouvent que la circulation du sang eut longtemps des adversaires. Harvey détruisit les anciens systèmes sur la génération en affirmant, après de nombreuses expériences, que tout vivant vient d'un œuf.

Huyghens, né à la Haye en 1629, eut parmi ses maitres Schooten, qui lui fit étudier avec soin la Géométrie de Descartes, dont il avait donné, en 1649, une édition avec un commentaire étendu. Le nom de H. appartient à l'histoire des mathématiques, de l'astronomie, de la physique. Dès 1655, avec un télescope de sa fabrication, il découvre que Saturne est entouré d'une bande lumineuse et affirme que c'est un anneau mince, plan, n'adhérant nulle part et incliné sur l'écliptique. Galilée avait cru d'abord que Saturne était formé de deux satellites et avait renoncé à s'en occuper dès 1612. Hévélius, Roberval, Cassini et bien d'autres avaient cherché à fixer le Protée céleste. Du premier coup, H. se plaçait au rang des maitres. La même

année, il aperçoit un satellite de Saturne (Titan). S'il laisse à Cassini la gloire de découvrir les autres, ce n*est pas pour avoir cru que le nombre des planètes secondaires ne saurait être inférieuifà celui des planètes principales, c'est qu'avec ses instruments, îl ne lui était pas possible de les apercevoir.

En 1656 il publie un mémoire sur le calcul des probabilités, qui continue les recherches de Pascal et de Fermât. La même année il invente les horloges à pendule et demande aux États généraux de Hollande un brevet pour son invention (1657). Appelé par Colbert à l'Académie des sciences (1666), il dédie à Louis XIV son Rorologium oscillatorium (1673), qui n'a que dix pages*îlet mérite d'être placé entre la Méthode de Descartes et les Principes de Newton : « 11 est, dit M. Ghasles, l'introduction indispensable (de ce dernier ouvrage), que Newton eût dû créer si le génie de Huyghens ne l'avait prévenu ». Dans un premier chapitre, il décrit les horloges à pendule qui, pour la première fois, donnaient une mesure exacte du temps. Après que Galilée eut démontré l'isochronisme des oscillations du pendule, les astronomes renoncèrent aux clepsydres et aux sabliers : un aide comptait les oscillations d'une chaînette portant un poids et mise en mouvement par la main. Huyghens prit une tige de fer au bas de laquelle un poids était suspendu et qui, par le haut, communiquait un mouvement à un régulateur, c'est-^-dire à un essieu portant deux palettes qui laissent passer, à chaque oscillation, une dent de la roue avec laquelle elles s'engrènent. Les roues se meuvent comme le pendule, et les dents de la première, pressant les palettes, rendent au pendule à peu près/autant de mouvement qu'il en perd à cause du frottement et de la résistance de l'air. 11 n'y a plus besoin d'aide, ni pour compter les vibrations, ni pour mettre le pendule en mouvement. Ainsi H. donnait aux physiciens et aux chimistes, comme aux astronomes, un instrument d'une importance capitale.

Dans le second chapitre. De la descente des graves, H. complète la découverte de Galilée sur l'accélération des corps par la pesanteur, et montre que la cycloïde, étudiée par Pascal, est la courbe tautochrone dans le vide. Le troisième contient la théorie des développées, où il établit que l'ellipse, la cycloïde, la parabole et une infinité d'autres courbes sont rectifîables. Le quatrième donne la solution complète du problème des centres d^oscillation qui, proposé par le P. Mersenne, avait occupé les géomètres les plus habiles. Enfin dans le cinquième, H. présente une théorie générale de la force centrifuge dans le mouvement circulaire : c'est en appliquant cette théorie au

mouvement de la terre et à celui de la lune, que Newton découvrit la gravitation de Tune et de Tautre. De même, en la rapprochant de celle des développées, il aurait pu avant Newtoo démontrer à priori les lois de Kepler (cf. n. 78).

Malebramchb n'est guère, pour d'Alembert, qu'un brillant écrivain qui a donné l'exemple de la manière dont on doit traiter des matières philosophiques. Il faut voir en lui le métaphysicien qui a reproduit bon nombre de théories néo-platoniciennes, en se réclamant bien souvent de Descartes ; le savant dont, comme géomètre et physicien, Fontenelle écrivit l'Éloge; le physiologiste dont on a souvent signalé l'originalité {Henry et Léchalas, Revue ph.). Cf. Rech. de la vérité, I, ch. 6; VI, ch. 4; Entretiens sur la métaphysique, X, 2, 3,4, 6 ; XI, 6 et 9.

BoYLE (n. 97). — « Boyle, dit Voltaire, passa sa vie à faire des expériences. » — « Tout le monde, dit Locke (Essai, I, 65), ne peut pas espérer d'être un Boyle ou un Sydenham. » — C'est lui qui fonda la réunion d'où sortit la Société royale de Londres : il faut, disait-il, mettre tous ses soins à faire des expériences, à recueillir des observations, sans chercher à établir aucune théorie. Ses recherches ont porté sur l'élasticité de l'air et le vide. Le premier il trouve le moyen d'engendrer et de recueillir un gaz; en distillant le bois, il recueille du vinaigre et de l'esprit de bois; il prépare des acides minéraux; en étudiant le froid et la chaleur, il découvre les mélanges frigorifiques. Il examine les phénomènes de la vie animale et établit que l'air est nécessaire pour la respiration : « Il faudrait un volume, a-t-on dit avec raison, pour rtsumer tout ce qu'il y a de nouveau et d'intéressant dans ses nombreux Mémoires, où parait constamment l'industrie la plus ingénieuse et la plus heureuse. »

Vesale fut le créateur de l'anatomie humaine. Son livre, De corporis humani fabrica, parut en même temps que l'ouvrage célèbre de Copernic {De revolutionibus orbium cœlestium) en 1543, quelques années après le Pantagruel et le Gargantua de Rabelais.

Sydenham fut l'ami de Locke, qui écrivit la préface d'un de ses ouvrages. Il recommande l'emploi de l'expérience en médecine et tient grand compte des rapports des maladies avec les états de l'atmosphère et les saisons : le tableau fidèle de la succession des symptômes des constitutions épidémiques, aux diverses époques, et des traitements qui ont réussi est la meilleure école du médecin, une école bien préférable aux doctrines qui prétendent connaître les causes des maladies elles-mêmes. « La pratique de Sydenham, dit Cabanis, fit une

NOTES 24i

véritable révolution dans la médecine. Ce fut le triomphe... d*un observateur qui pénètre avec sagacité, fouille avec sagesse et s'appuie toujours sur une méthode sûre... Aucun médecin ne mérita mieux, à cet égard, le titre de régénérateur. » (Cf. Marion, Locke.)

BoERHAAVE (cf. H. 24). — G'cst la classification de Boerhaave qui a été suivie pour la médecine (p. 177). Fontenelle a fait son Éloge : Les Institutions de médecine et les Aphorismes de Boerhaave, dit-il, ont été traduits même en arabe.

Leibnitz (cf. p. 128). — Les premières lignes que d'Alembert consacre à Leibnitz montrent que le mathématicien ne saurait « passer sous silence » celui qui a inventé le calcul différentiel (n. 78). Ce qu'il dit de sa métaphysique rappelle le scepticisme dont il a été question (n. 25). Leibnitz s'est occupé de droit, de mathématiques et de théologie, de philosophie et de politique, d^histoire et de philologie, même de chimie. Le jugement de d'Alembert eût été inexact s'il n'y avait pas ajouté la dernière phrase, qui ne figure pas dans l'Encyclopédie. Peut-être faut-il tenir compte, ici encore comme pour Bacon, de l'influence de Diderot (p. 128), dont l'art. Leibnitz témoigne de l'admiration la plus vive: * Il fait à lui seul autant d'honneur à l'Allemagne que Platon, Aristote et Archimède ensemble à la Grèce ». On peut consulter, parmi les nombreuses études qui ont été consacrées à Leibnitz, son éloge par Fontenelle, une notice sur sa vie par M. Marion en tête des Essais de Théodicée, Paris, Belin, et les éditions de la Monadologie et des Nouveaux Essais (avant-propos et livre premier, par M. Boutroux).

Note 83, p. 113. « Les jeunes gens, les jeunes géomètres, » — Cf. Taine, Les philosophes classiques au iix* siècle en France^ p. IV : « Ce livre n'est point fait pour les personnages établis. Je souhaiterais persuader mon lecteur, et mon lecteur ne doit pas avoir trente ans. Passé cet âge, les opinions sont faites;... de vingt à vingt-huit ans, beaucoup de jeunes gens pensent; leur esprit, neuf et libre encore, peut s'éprendre des idées générales. N'ayant ni métier ni ménage, m soucis d'argentjni souci des places, ils se livrent à la logique^ et ne s'inquiètent que de la vérité. C'est la démonstration qui les touche, non l'agrément ou la convenance; pour admettre une opinion il suffit qu'elle soit prouvée. »

Note 84, p. 112, 1. 2. « Rohault et Reois. » — Rohault était l'ami et le gendre de Clerselier. Il fit dans sa maison des conférences publiques qui eurent un grand succès. Son Traité de physique en eut plus encore. Nos libraires, dit Glerseliery

tâchent partout de le contrefaire; dans les pays étrangers, il slmprime publiquement et déjà on l'a traduit en plusieurs langues. Annoté par Antoine Legrand, traduit en latin et en ■anglais par S. Glarke, il resta classique dans plusieurs universités jusqu'au temps de Newton (Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, I, ch. 24). Boileau le fait figurer parmi les novateurs dans son Arrêt burlesque-, Leibnitzlui fait une place îi part parmi les disciples de Descartes. Ses Entretiens de philosophie ont surtout pour objet de défendre le cartésianisme, en désarmant les scolastiques, les péripatéticiens et les théologiens auxquels il présente une explication particulière de l'eucharistie. La lecture de sop œuvre ne pouvait donc guère remplacer celle de Locke. Son disciple Sylvain Régis, dont Fontenelle a écrit VEloge, enseigna, sur l'avis de Rohault et de la société cartésienne de Paris, la philosophie de Descartes à Toulouse, puis à Montpellier, enfin h Paris. Son Système de philosophie est une explication universelle, dont sont exceptées seulement, comme chez Descartes, la religion et la politique. Sur la question des idées innées, il semble, comme le dit M. Bouillier, s'écarter de Descartes pour se rapprocher de Gassendi. « C'est sans fondement, dit-il, que les philosophes modernes assurent qu'il y a des choses dans l'entendement qui n'ont pas passé par les sens, puisqu'il n'y a rien, non seulement dans l'entendement, mais même dans l'âme, qui n'ait passé par les sens, médiatement ou immédiatement. >♦ L'empirisme de Régis fut combattu par des malebranchistes, entre autres par le P. André. Régis n'est donc pas, lui non plus, un auteur qu'on s'attendrait à voir opposer à Locke.

Note 85, p. 115. « Un écrivain respectable... qui ont cru poovoiR l'imiter. » — Dans l'éloge de la Motte, d'Alembert lui compare Fontenelle : « Fontenelle, dit-il, a solidement assuré sa gloire par son immortelle Uistoii'e de l'Académie des sciences, et surtout par ses Éloges si intéressants, pleins d'une raison si fine et si profonde, qui font aimer et respecter les lettres, qui inspirent aux génies naissants la plus noble émulation et qui feront passer le nom de l'auteur à la postérité, avec celui de la compagnie célèbre dont il a été le digne organe, et des grands hommes dont il s'est rendu l'égal en devenant leur panégyriste ». — H le critique d'ailleurs avec infiniment de raison : « Les termes familiers qu'il emploie avec afl'ectation n'ont pas la même excuse que dans Bossuet ou Racine. 11 semble que ce philosophe, en préférant l'expression familière à l'expression noble pour exprimer une grande idée, se propose d'égaler, en quelque manière, ce qui est petit à ce qui est grand et de mettre, pour

ainsi dire, sur la même lifrne, c^ que les hommes admirent et ce qu^ils dédaignent. - — FonteneÛe est encore loué à propos de l'abbé de Choisy (TU, !,35). Dans les Réflexions sur les Êlôff^ académiques^ d'AJembert soutient que « les réflexions philoso> phiques sont Fâme et la substance de ce genre d\*CTits », et il ajoute que c'est en cela que Fontenelle a surtout excellé et que c'est par là qu'il fera princijmlement époque dans l'histoire de la philosophie. Si Ton peut lui reprocher de légers défauts, ajoute-t-il, c'est quelquefois trop de familiarité dans le style, quelquefois trop de recherche et de raffinement dans les idées; ici une sorte d'affectation à montrer en petit les grandes choses, là quelques détails puérils* peu dignes de la gravité d*un ouvrage philosophique. Voilà en quoi nos faiseurs d'éloges ont cherché à lui ressembler,... sans en imiter la précision, la lumière et l'élégance... ■ Fontenelle (1657-1757) avait été, de son vivant, placé par Voltaire à côté des grands hommes du siècle de Louis XIV. En 1752 il publiait encore une Théorie des tourbillons cartésiens où il combattait Newton. Ses œuvres principales sont un Parallèle des anciens et des modernes, des Dialogues des morts, des Entreliens sur la pluralité des mondes^ une Histoire des oracles, des Poésies pastorales, enfin une Histoire de l'Académie des sciences, dans laquelle entrent les Extraits des mémoires lus dans les assemblées de l'Académie et les Éloges des académiciens morts dans l'année.

Note 86, p. 115, 116. Buffon. — BufTon avait déjà publié (p. 151) trois volumes (1749) de son Histoire naturelle^ qui avaient eu trois éditions rapides. Il avait donné auparavant une traduction du Calcul des fluxions de Newton et de la Statique des végétaux de Haies. Le 4^ volume parut en 1753; en 1767 paraissait le dernier des 15 volumes de VHisloit^e des quadrupèdes ; puis de 1778 à 1783, VHistoire naturelle dos oiseaux en 9 volumes, avec Guéneau de Montbeillard, Bexon et Sonnini de Mononcourt pour collaborateurs; de 1783 à 1787, VHistoire des îïiitif^raux; enfin, à partir de 1777, des Suppléments dans lesquels se trouvent les Époques de la nature, son chef-d'uuivre» disait-il. Reçu à l'Académie française le 25 aoiU 1753, il traita du Style dans son discours de réception. Sainte-Beuve a bien vu (Port-Royal, III, p. 332) que le plus grand réfutatour de Pascal au xviu* siècle, c'est BufTon. 11 aurait donc dû compler parmi les collaborateurs de rEncyclopcdie. De fait, dans l'Avertissement du second volume, les éditeurs écrivaient : « Nous ne pouvons trop nous hâter de publier que M. de BufTon nous a donné, pour un des volumes qui suivront celui-ci, l'article iVa/wre ; article d'autant plus important qu'il a pour objet un

terme assez vague, souvent employé, mais bien peu défini, dont les philosophes mêmes n'abusent que trop, et qui demande, pour être développé et présenté sous ses différentes faces, toute la sagacité, la justesse et Télévation que M. de Buffon fait paraître dans les sujets qu'il traite *. Mais l'article Nature^ imprimé au tome XI (1765), n'est pas de Buffon €t a peu d'importance. On comprend que ceux qui n'ont consulté que le tome II aient présenté Buffon comme un collaborateur de Diderot et de d'Alembert ; tandis que ceux qui ont examiné les articles imprimés ont nié qu'il en eût fait aucun. Pourquoi Buffon ne donna-t-il pas l'article promis? On sait que l'Encyclopédie devint bien- vite suspecte au pouvoir : Turgot cessa d'y collaborer, tout en restant l'ami de d'Alembert; Buffon, intendant du Jardin du Roi, ne pouvait pas plus que lui, écrire dans un ouvrage accusé de « vouloir détruire la religion et la morale >•, surtout quand il avait lui-même été censuré par la Sorbonne en 1750. Ajoutez à cela qu'il se brouillait avec Voltaire, qu'il arrivait même à entrer en lutte ouverte avec d'Alembert pour l'élection de Gondorcet, et qu'enfin il « affectait de respecter tout ce qui est respectable... et observait régulièrement à Montbard les pratiques du culte », Cf. Flourens^ Buffon, sa vie et ses œuvres ; Sainte-Beuve, Lundis, IV. (On verra, avec ce dernier, ce qui justifie l'admiration de d'Alembert et les termes dont il se sert.) En fait, Buffon est pour les Encyclopédistes un allié qui ne se compromet pas, mais d'autant plus utile qu'il apparaît quelquefois comme leur adversaire.

Note 87, p. 116. Vabbé de Condillac (cf. n. 6, 11, 23, 28). - Condillac avait déjà donné VEssai sur Vorigine des connaissances humaines (1746), pour lequel Diderot lui avait trouvé un éditeur, le Traité des Systèmes (1749), qui eut un succès considérable, et que Diderot et d'Alembert mirent à profit pour le Discours préliminaire et l'Encyclopédie. Il travaillait alors au Traité des Sensations (1754), pour lequel on l'accusa d'avoir plagié Buffon et Diderot. (Cf. notre édition du Traité des Sensations, Delàgrave.) Dans le Traité des animaux, il attaqua Buffon avec vivacité. Puis il fut précepteur du prince de Parme (1758-1768), entra à l'Académie française, fit imprimer le Commerce et le gouvernement considérés relativement Vun à l'autre (1775) et son Cours d^ Etudes, une Logique, et mourut en laissant inachevée la Langue des calculs (1780). On peut consulter sur Condillac notre Philosophie de Condillac (édit. du Traité des Sensations) et nos Idéologues. M. Dewaule (Condillac, Paris, Alcan) l'a rapproché récemment des philosophes contemporains d'Angleterre.

Note 88, p. 116, 117. « V esprit de système est dans la phy-

te et de rCen faire jamais, » — Reproduction littérale de

iremière page de V Introduction aux Recherches sur la pré' ion des équinoxes (1749).

OTE 89, p. 118. L'esprit philosophique,., est nuisible aux 'es-Lettres. — Il faut lire sur ce sujet la Harpe. 11 rapporte « hérésies littéraires » de Fontenelle, de la Motte, de Tru- -, de Duclos, de Condillac, de Bufîon, de Montesquieu, etc., , condamnant la poésie au profit de la prose, furent com- , tus par J.-B. Rousssau et Voltaire (Cours de littérature^ m, 1821, t. XIV, p. 310 à 409). D'Alembert écrit lui-même ( is ses Réflexions sur la poésie : « Voici, ce me semble, la loi \ Dureuse mais juste, que notre siècle impose aux poètes, il 1 reconnaît plus pour bon en vers que ce qu'il trouverait ellent en prose ». — Dans les Réflexions sur l'usage et l^aàics la philosophie en matière de goût, il revendique pour la losophie tout ce qui appartient à notre manière de sentir, ame à notre manière de concevoir, mais il veut que « la son donne au génie une liberté entière ».

loTE 90, p. 118, 1. 29 sqq. Je ne sais quelle métaphysique cœur qui s'est emparée de nos théâtres. — C'est à Marivaux î songe d'Alembert. Il en a fait un Éloge plus long que ceux Despréaux, Massillon, Bossuet et de plusieurs autres acadéîiens qui lui furent très supérieurs. 11 distingue en lui l'auteur imatique et l'auteur de romans. « Cette éternelle surprise de nour, sujet unique de ses comédies, est la principale critique il ait essuyée sur le fond de ses pièces... Le style, peu naturel iffecté, a essuyé plus de critiques encore... Ses romans, supé-\ urs à ses comédies, par l'intérêt, par les situations, par le | i moral... ont surtout le mérite... d'offrir des peintures s variées, plus générales, plus dignes du pinceau d'un phi- )phe... Il ne se croyait pas inférieur à Molière... Il lisait ses Tages avec une perfection peu commune... non devant des liteurs que sa métaphysique trouvait déjà peu favorables... ite sa métaphysique ne paraissait alors qu'une vapeur )erceptible. » D'Alembert juge encore à peu près comme taire. Sur Marivaux, on consultera le travail si complet de Larroumet.

foTE 91, p. ii9. L'infériorité du XVIW siècle en littérature. C'est ce qu'ont soutenu Chateaubriand, dans le Génie du nstianisme, et Nisard, dans VHistoire de la littérature frange. Mais d'Alembert écrivait en 1750; il eût parlé tout diffé- Qment et on pourrait aujourd'hui, quoi qu'en disent bon mbre de nos critiques contemporains, soutenir la même îse.

Note 92, p. 120. Un poète célèbre. — Sur J.-B. Rousseau, d^Alembert pense à peu près comme Voltaire. « Il fit des odes plus belles (que la Motte), plus yariées, plus remplies d'images... Ses épigrammes sont mieux trayaillées que celles de Marot. Il réussit moins bien dans... les épitres morales... Il pouvait compter parmi ses malheurs celui de n'avoir plus de critiques sévères. » — Dans TÉloge de la Motte, d'Alembert est plus dur : « Ses anciennes productions... sont certainement d'un grand poète, mais on y trouve plus de correction que de grâce, plus d'harmonie que de pensées, plus d'énergie que de sentiment, elles sont le contraire de celles de la Motte, c'est-à-dire fortes de style et faibles de choses. L'ode et l'épigramme, tant satiriques qu'ordurières... sont les genres où il a le mieux réussi. Et voilà l'auteur que la basse littérature de nos jours... ne rougit pas de mettre au-dessus de la Henriadey de âO tragédies ou comédies restées au théâtre et dignes rivales de celles de Corneille et de Racine, de cent pièces fugitives charmantes, pleines de philosophie, de grâce et de gaieté, en un mot d'un poète dans lequel on trouve toutes les beautés, tous les genres et tous les tons... Le nom du grand Rousseau, dit très bien la Harpe, fut donné par l'envie, souvent aussi bête que la vanité. » (Cf. n, 62.) Voyez encore VÉloge de Trublet.

Note 93, p. 120. Deux hommes illustres, — Voltaire et Grébillon. Dans l'Éloge de Grébillon, d'Alembert nous explique pourquoi il laisse ici à la postérité le soin de décider entre lui et Voltaire : - La cabale imagina et fit passer cette formule, Corneille grand, Racine tendre, Grébillon tragique... 11 ne restait plus de place pour un quatrième. Tel écrivain qui eût osé, nous ne dirons pas préférer l'auteur de Mahomet à celui d'Atrée, mais seulement les placer sur la même ligne, eût été sûr de se voir décrié par cette faction redoutable et par les échos qu'elle avait à ses ordres. » Tout cet Éloge est à lire, ainsi que le Théâtre de Crébiilon par la Harpe (t. Xll du Cours de littérature). L'admiration de d'Alembert pour Voltaire va sans cesse grandissant, comme on peut le voir dans ses oeuvres et dans sa correspondance. A cette époque Voltaire avait publié œdipe (1718), la Henriade (1723 et 1728), Marianne (1724), Brutus (1730), Histoire de Charles XII et le Temple du goût (1731), Zaïre (1732), Adélaïde Duguesclin et les Lettres philosophiques (1734), la Mort de César (1735), Alzire et l'Enfant prodigue (1736), Mahomet et les Éléments de la philosophie de Newton (1741), Mérope (1743), Sémiramis (1748), Nanine (1749), le Siècle de Louis XIV, etc. On peut dire qu'il n'avait

encore fait connaître à ses contemporains qu'une partie de ce qui pour nous constitue son originalité.

Note 94, p. 121. « Un écrivain judicieux. » — L'épithète parait un peu maigre pour Montesquieu. L'addition signalée par notre note 1 a été faite « parce qu'il le mérite et parce qu'il est persécuté » (Lettre du 4 sept. 1752). D'Alembert a écrit un Eloge de Montesquieu, qu'il a fait suivre d'une analyse de l'Esprit des Lois. Sur Montesquieu, on consultera M. Paul Janet, Histoire de la science politique, et la bibliographie qu'il y a jointe; Albert Sorel, Montesquieu (Les Grands Écrivains de la France), et Sainte-Beuve dont il convient de recommander plus que jamais la lecture.

Sur I'histoire (p. 121, 1, 21 sqq.), on consultera la Corresponiance de d'Alembert (22 sept. 1752, 11 oct. 1753). Il y parle de VAbrégé chronologique du président Hénault, qui n'a pas véritablement contribué aux progrès des lettres et des sciences et qui est inférieur à celui de Macquer, inférieur lui-même à celui de deux bénédictins qu'il se contente de nommer. Il faut citer encore Vertot et son Histoire des révolutions romaines (1719), et les ouvrages de Voltaire et de Montesquieu.

Note 95, p. 121. « La comédie a acquis un nouveau genre. » — S'agit-il de Marivaux? dont il a été question plus haut (n. 90). U ne le semble pas. Il est plus vraisemblable que d'Alembert Veut parler de la comédie larmoyante et de Nivelle de la Chaussée, l'auteur de la Fausse antipathie, du Préjugé à la fnode, de Mélanide et de VÈcole des Mères (1744); cf. Gazier, Histoire de la littérature française, Paris, Colin. Le Fils naturel (1757), le Père de Famille (1758), par lesquels Diderot inaugura Ui tragédie bourgeoise, sont postérieurs au Discours préliminaire, comme le Philosophe sans le savoir de Sedaine (1765).

Note 96, p. 122. « Les beaux-arts... Rameau... la base fonda- «lenia/e. » — D'Alembert est plus bref encore pour le xyu!** siècle que pour le xvn* (n. 70), en ce qui concerne les beaux-arts. Watteau, dès la Régence, montre la révolution qui s'est faite dans les mœurs et les croyances ; Boucher est le peintre des amours. On aura bientôt Chardin et Greuze, sur qui Diderot écrira tant de belles pages supérieures peut-être aux œuvres qui les ont provoquées. La musique (n. 38) est en progrès. Rameau (1683-1764) donna successivement Hlppolyte et Aricie (1733), fc» Indes galantes (1735), Castor et Pollux (1737), Dardahus (1739), le Temple de la Gloire (1745), Zoroastre (1749), Acanthe etCéphise (1751). Dans le ballet de Platée (1749), il introduisit un chœur de grenouilles. Il donna à l'harmonie la couleur et ta profondeur, il développa les forces expressives de l'orchestre

et créa Touverture. Gluck subit son influence, et on a pu le placer à côté de Bach et de Hœndel. Dans son ouvrage sur la génération harmonique, il établit qu'on ne peut apprécier un son, qu'autant qu'il est assez soutenu pour faire entendre ses harmoniques ; que la voix ne peut entonner plusieurs sons de suite, faisant entre eux des intervalles déterminés, si elle n'est guidée par une baqp fondamentale; qu'il n'y a point de b^se fondamentale qui puisse donner une succession par quart^de tons. D'Alembert, quoi qu'on ait dit {René de Récy, Rameau et les Encyclopédistes, Revue des Deux Mondes, juillet 4886), n'a jamais varié dans son admiration pour Rameau : il va même, dans les Éléments de philosophie, jusqu'à l'appeler le Descartes de la musique.

Note 97, p. 424. « L'Obscurité se terminera par un nouveau siècle de lumière. » — D'Alembert a vu juste : la Révolution française a été suivie d'une période où les lettres, les sciences et les arts ont pris un merveilleux essor. A remarquer les mots « révolution si redoutable » et « anarchie très funeste par ellemême ».

Note 98, p. 424-125. « Rousseau. » — Cf. notes 40, 41 et p. 155. Rousseau attaqua d'Alembert dans la Lettre sur les spectacles^ à propos de l'article Genève. La Lettre à J.-J. Rousseau est une réponse spirituelle et pleine de sens. D'Alembert a jugé de même avec une grande impartialité la Nouvelle Héloîse et l'Emile. La façon dont il se conduisit avec Rousseau, aigri et malade, lui fait honneur (cf. Introduction).

Note 99, p. 429. « Les auteurs célèbres en tout genre dont nous avons parlé dans ce discours et leurs illustres disciples ...» —Le Prospectus, rédige par Diderot, porte : Descartes, Boyle, Huyghens, Newton, Leibnitz, les Bernouilli, Locke, Bayle, Pascal, Corneille, Racine, Bourdaloue, Bossuet, etc., ou n'existaient pas, ou n'avaient pas écrit. — Il faut remarquer le nom de Bayle, qui ne figure pas dans le DwcoMr^jore/iminazre, et auquel s'applique certainement la phrase qui précède ; « les lois de la saine critique étaient entièrement ignorées ». — Pourquoi le nom de Bayle ne figure-t-il pas dans le Discours? D'Alembert l'admire beaucoup : « Les Journaux de Bayle, écrit-il dans VÉloge de Louis Cousin, se lisent encore au bout de cent ans •. 11 le rapproche, dans V Apologie de Vétude, de Newton, dans la Desiruction des Jésuites, de Descartes, de Viète, de Newton, et l'appelle un grand homme (IV, 27, et II, 4, 404). Mais dans une lettre à Frédéric II du 3 novembre 1764, il met Bayle et Gassendi audessous de Leibnitz et de Descartes, parce que « ni Gassendi ni Bayle n'ont fait dans les sciences de ces découvertes qui carac-

térisent l'homme de génie, au lieu que Descaries a inventé Tapplication de l'algèbre à la géométrie et Leibnitz le calcul différentiel. Ces deux grands hommes ont moins bien raisonné que Bayle et Gassendi... comme métaphysiciens... C'étaient des esprits créateurs, Bayle et Gassendi sont des esprits excellents. » Toutefois il les place l'un et l'autre au-dessus de Malebranche, qu'il mentionne parmi les philosophes illustres (p. 106). Après Malebranche, d'Alembert cite Boyle, le père de la physique expérimentale. Un éditeur (1821, Belin) a mis Bayle au lieu de Boyle que portent toutes les éditions ; un autre (Delagrave, 1893) a relevé « l'erreur singulière » de d'Alembert. D'Alembert ne s'est pas trompé (note 82), mais il a oublié Bayle, vraisemblablement parce qu'il n'était pas mathématicien (cf. art. Bayle de la Grande Encyclopédie et Brunetière, Rev, des Deux Mondes , 1~ août 1892).

Note 100, p. 130. « La traduction entière du Chambers nous a passé sous les yeux. » — Chambers Ephràim, Gyclopœdia or an universal Dictionary of arts and sciences, 2 vol. in-fol., Dublin, 1742. La traduction en avait été entreprise par l'Anglais Mills {Journal de Trévoux^ mai 1745), aidé d'un Allemand, Sellius. Le libraire Le Breton s'adressa ensuite à l'abbé Gua de Malves, puis à Diderot qui avait traduit le Dictionnaire universel de médecine.

Note 101, p. 131. « Les éloges qui furent donnés ilya6 ans. » — II s'agit du journal de Trévoux (mai 1745), reproduit en partie par d'Alembert dans la Préface au 3* volume de l'Ency- ^opédie.

Note 102, p. 141. Formet (1711-1797). — Secrétaire perpétuel <le l'Académie de Berlin, pasteur, professeur de rhétorique, puis <le philosophie, Formey a écrit sur tous les sujets. Collaborateur de la Bibliothèque germanique de Beausobre, il rédigea une Nouvelle Bibliothèque get*manique et une Bibliothèque impartiale. En laissant de côté ses Sermons et ses Traductions, il faut citer ses Éloges des Académiciens de Berlin, sa France littéraire ou Dictionnaire des auteurs français vivants, un Recueil de pièces sur les affaires de Vélection du roi de Pologne, une Mistoire de la succession de Berg et Juliers, des Elementa philosophie, seu Medulla Wolfiana, et la Belle Wolfienne, avec deux lettres philosophiques, Vune sur l'immortalité de l'âme, Vautre sur V harmonie préétablie, un Abrégé du droit de la nature et des gens. Adversaire des philosophes dès 1762, Formey écrit VAnti-Èmile et VÉmile chrétien, où il reproduisait, tronquait et combattait Rousseau, les Souvenirs d'un citoyen, où il maltraite eu outre Voltaire et d'Alembert. Dans ses Mélanges philoso-

phiques, il traite du sommeil et des songes, de la conadeoi de la perfection, du système du vrai bonheur, des coatteofl tions. Enfin son Histoire abrégée de la philosophie, où il nmm Brucker, et sa Logique des vraisemblances complètent Ik lis! non de tous les ouvrages de Formey, mais de ceux dontl contenu ou le titre présente encore quelque intérêt.

Note 103, p. 444 sqq. * On n^a presque rien écrit surksàri mécaniques. » — L'Encyclopédie ne fournit d'indications Bar k auteurs dont parle Diderot, ni à Tart. Art (Section dès art mécaniques), ni au mot Mécanique. Le Manuel du Ubttilbt^ Brunet ne relève pas les livres sur les arts mécaniques waU rieurs à 1750. La Bibliothèque Nationale possède te -DE tionnaire des arts et des sciences de M. D. C, de rAcÉdémi française, nouvelle édition, Paris, 1732, 2 vol. in-foL, St M cription des arts et métiers par TAcadémie des sciences^'PnÉ 1761, 113 cahiers in-folio.

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