‹ Discours préliminaire de l'EncyclopédieChapitre 15 sur 73 · Editions de 1759 et de · texte numérisé non relu

Editions de 1759 et de

AVERTISSEMENT

certain Virgile (eveque, pretre ou sacristain) comme un fort m^charit homme, pour avoir eu raison maigre le pape Zacharie; qu’on pretende que plusieurs theologiens" de I’Eglise romaine n’ont pas fait des efforts reiteres pour eriger en dogmes des opinions absurdes et pernicieuses (telles que celles de I’infaillibilite du pape, et de son pouvoir sur le temporel des rois) ; qu’on me reproche enfin jusqu’aux eloges que j’ai donnes a quelques grands homines de'' notre siecle, dont la plupart n’ont avec moi aucune liaison, et que I’intrigne, I’ignorance ou I’imbecillile s’efforcent de decrier ou de noircir? Quand le Discours preliminaire de I’Encyclopedie n’aurait d’aulre merite que d’avoir celebre ces auteurs illustres, ce merite sera de quclquc valeur aux yeux de la posterite, si les faiblcs productions de ma plume parviennent jusqu’a elle. Elle me saura gre d’avoir eule courage d’etre juste, malgi'e I’envie, la cabale, les petits talents, leurs panegyristes, et leurs Mccenes.

On m’a fait d’autres reproches beaucoup plus graves ; leur importance ne me permet pas de les taire, mais aussi leur injustice me dispense d’en parlor sur le ton d’une apologie serieuse. En effet que repondre a un critique qui m’accuse d’avoir cherche dans la formation de la societe, plutot que dans des hypotheses arbitraires, non I'essence, mais les notions du bien et du mal ; de n’avoir pas examine comment un homme ne et abandonne dans une ilc desertc se formerait les idees de vertu et de vice , e’est-a-dire comment nn etre romanesque s’instruirait de ses devoirs Clivers des dtres inconnus ; d’avoir pense d’apres I’experience, I’histoire el la raison, que la notion des vices el des vertus morales a precede dans les pai'ens la connaissance du vrai Dieu; d’avoir dispense I’homme de ses devoirs envers I’Elre supreme, quoique je parle a plusieurs reprises de ces devoirs ; d’avoir regarde les corps comme cause efficicnie de nos sensations, quoique j’aie dit expressement qu’ils n’ont avec nos sensations aucun rapport-, d’avoir cm que la spirilualile de I’ame et I’existence de Dieu elaienldes verites assez claires pour ne demander que des preuves tres

AVERTISSEMENT

couiies ; c'e n’avoir point parle asssz au long do la religion chrclienne, dont jc pouvais meme me dispenser de parler absoliiment, puisqu'elle est d’un ordre superieur au sysleme encyclopedique des connaissances humaines; d’avoir degrade la religion naturelle, en avancantque la connaissance ({ii’elle nous donne de Dieu et de nos devoirs est fort irnpar- 1‘aite; d’avoir degrade en meme temps la revelation, pour avoir accorde aux theologians la faculte de raisonner; d’avoir enfin adrnis avec M. Pascal (qui devrait pourtant etre une grande autorite pour mon adversaire) des verites qui sans etre opposees vont les unes au coeur, et les autres a I’esprit? Telles sont les objections que n’a pas rougi de me faire un journaliste plus orthodoxe peut-etre que logicien, mais certainement plus malintentionne qu’orthodoxe. Pour y repondre, il suffit de les exposer, et de dire a ma nation ce que disait au peuple romain cet agriculteur accuse de malefice ; veneficia mea, qiiirites, hsec sunt.

11 faut avouer quo si dans le siecle ou nous sommes, le ton d’irreligion ne coute rien a quelques ecrivains , le reproche d’irreligion ne coute rien a quelques autres. Soyez Chretien, pourrait-on dire a ces derniers, mais a condition que voLis le serez assez pourne pas accuser trop legerement VOS freres de ne le point etre.

11 ne me reste plus qu’un mot a dire sur cet ouvrage. Quelques personnes ont affecte de repandre, a la verite sourdement, et sans preuves, que le plan m’en avait ete 1‘ourni par les ouvrages du chancelier Bacon. Un court eclaircissement sur cette imputation mettra le lecteur en etat d’en juger. Ce discours a deux parties :1a premiere a pour objet la genealogie des sciences, et la seconde est I’histoire philosophique des progres de I’esprit humain depuis la renaissance des lettres. Dans cette derniere partie il n’y a pas un seul mot qui appartienne au grand homme dont on m’accuse d’etre le copiste. L’exposition et le detail de I’ordre genealogique des sciences et des arts, qui compose presque en entier la premiere partie, ^’appartient pas davantage a Bacon. J’ai seiilement emprunte, vers la fin de

AVEUTISSEMENT

('die premiere partie, quelques-unes de ses idees, en tres petit nombre, sur I’ordre encyclopedique des connaissances humaines, qu’ilne fautpas confondre, comme jel’ai prouve, avcc la genealogie des sciences ; a ces idees que Bacon in’a Iburnies, et donl je n’ai point dissimule que je lui elais redevable, j’en ai joint beaucoup d’auti'es que jc crois m’(3tre propres, et qui sont relatives a ce meme ordre encyclopcdique. Ainsi le pen que j’ai tire du chancelicr d’Anglelcrre est renferme dans quelques lignes de ce Discours, comme il est aise de s’en convaincre en jetant les yeux sur I’ai lu'e encyclopedique de Bacon et, ce qu’il ne faut pas oiiblier, j’ai eu soin d’avertir expressement de ce pen (pie jc lui duis. Voila a quoi so reduit lepretendu plagiat qu’ou me repi oclie : mais ce Discours a eu le bonheur de rtiussir; il fallal t bien tacher de me To ter.

1. Get arbre du chancelier Bacon est imprlme a la fin du Discours. Nous invitons le lecteur a faire la comparaison. 11 ne faut pas confondre avec le Discours prtiliminaire de rGncvclopedie, le systeme figure qui est a la lin, et qu’on a reconnu expressdmcnt etre tire en grande partie du chancelicr Bacon, ({uoiqu’il s’y Irouvc encore des dinV'rences considerables.

AVEUTISSEMENT

A Momeigneur le comte d'Argenson

Ministre et secretaire d'Etat de la guerre

Monseigneur,

L’autorite suffil a un Ministre pour lui attirer rhomrnagc avcLiglc ct suspect des courtisans;mais ellene pcutricnsnr lo sullVagc du public, des etrangers, et de la poslerile. C’esL a la nation eclairee des gens de lettres et surtout a la nation libre et desinteressee des philosophes, que Vous devez, Monseigneur, I’estime generale, si flatteuse pour qui sail 1 enser, pai’be qu’on ne I’obtient que de ceux qui penscnt. C’est a eux qu'il appartient de celebrer, sans s’avilir par des motifs meprisables, la consideration distinguee quo Vous marquez pour les talents ; consideration qui leur rend prccieux un homme d’Etat, quand il sait, comme Vous, leur faire sentir que ce n’est point par vanite, mais pour euxmemos qu'il les honore. Puisse, Monseigneur, cet ouvrago, auquel plusieurs savants et artistes celebrcsont bien vonlu concourir avec nous, et que nous Vous presentons en leur nom, etre un monument durable de la reconnaissance que los Lettres Vous doivent, et qu’elles cherchent a Vous temoigner. Les siecles futurs, si notre Encyclopedie a le bonheur d’y parvenir, parleront avec eloge de la protection (pic Vous lui avez accordee des sa naissance, moins sans doute, pour ce qu’elle est aujourd’hui, qu’en favour de cc qu’clle peut devenir un jour. Nous sommes avec unprofond I'espect,

Alonseigneur,

Vos tres humbles et tres obeissants - serviteurs.

Diderot et d’Alembert.

i. Cette d^dicace se trouve en tete de I’Encycloptidie avanl le Discoui's prciliminaire; elle ne figure ni dans I’edilion de ITo'.i ni dans celle de 1763.

UE

L’ENCYGLOPEDIE'

L’Encyclopedie que nous presentons au public, est, comme son litre I’annonce, I’ouyrage d’une societe de gens de lettres. Nous croirions 'pouvoir assurer, si nous n’etions pas du nombre, qu’ils sont tous avantageusement connus on digues de I’etre. Mais sans vouloir prevenir un jiigement qu’il n’appartienl qti’aux savants de porter, il est au moins de notre devoir d’ecarter avant toutes choses Tobjection la plus capable de nuire au succes d’une si grande entreprise. Nous declarons done que nous n’avons point eu latemerite de nous charger seuls d’un poids

1. Le litre est — clans VEncyclopedie on Dictionnaire raisonne des sciences, des arts et des metiers, par une societe de gens de lettres, mis en ordre et piiblie par M. Diderot, de V Academic royale des Sciences et des Belles-Lettres de Prusse, et quant a \a partie mathematique , par M. d’Alembert, de V Academic royale des sciences de Paris, de celle de Prusse, et de la Socidtd royale de Londres, 1. 1, Paris, 175 1 , avec approbation et privilege du Roi — Discours preliminaire des ^diteurs.

r2 DISCOURS PRELIMINAIRE

si siiperieur ^ nos forces, et que notre fonction d’6dileurs consisle principalement k mettre en ordre des materiaux dont la parlie la plus considerable nous a ele entierement fournie. Nous avions fait expressement la meme declaration dans le corps du Prospectus ’ ; mais elle aurait peut-etre dd se trouver k la tete. Par cette precaution, nous eussions apparemment repondu d’avance a une foule de gens du inonde, et meme k quelques gens de lettres, qui nous ont demande comment deux personnes pouvaient Iraiter de toutes les sciences et de tons les arts, et qui neanmoins avaient jete sans doute les yeux sur le Prospectus^ puisqu’ils ont bien voulu I’lionorer de leurs 61oges. Ainsi, le seul moyen d’empecher sans retour leur objection de reparaitre, c’est d’employer, comme nous faisons ici, les premieres lignes de noire ouvrage k la detruire. Ce debut est done uniquement destine k ceux de nos lecteurs qui ne jugeront pas a oropos d’aller plus loin. Nous devons aux autres uu detail beaucoup plus etendu sur I’execution de TEncyclopedie ; ils le trouveront dans la suite de ce Discours mais ce detail si important par sa nature et par sa matifere, demande k 6tre precede de quelques reflexions philosophiques.

vL’ouvrage® que nous commengons (et que nous desirous de finir) a deux objets : comme Encyclopedic^ il doit exposer autant qu’il est possible, Pordre

Ce Prospectus a public au mois de novembre 1750. (Note de d’Alembert.)

2. Encyclop6die : « avec les noms de chacun de nos collogues ».

3. Encyclop4die : « L’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui le premier volume a deux objets. »

pt renchainement des connaissances humaines; comme Biclionnaire raisonne des sciences^ des arts cl . des metiers, il doit contenir sur chaque science el -sur chaque art, soit liberal, soit mecanique, des ' principes generaux qui en sont la base, et les details les plus essentials qui en font le corps et la substance. Ces deux points de vue, d'Encyclopedie et de Dictionnaire raisonne, formeront done le plan et la division de notre Discours preliminaire. Nous allons les envisager, les suivre I’un apr^s I’autre, et rendre compte des moyens par lesquels on a t^che de satisfaire k ce double objet.

Pour peu qu’on ait reflechi sur la liaison que les decouvertes ont entre elles, il est facile de s’apercevoir que les sciences et les arts se pretent mutuellement des secours, et qu’il y a par consequent une cliaine qui les unit. Mais s’il est souvent difficile de reduire k un petit nombre de regies ou de notions generates, chaque science ou chaque art en particulier, il ne Pest pas moins de renfermer dans ^ un systeme qui soit un, les branches infiniment variees de la science humaine.

Le premier pas que nous ayons faire dans cette recherche, est d’examiner, qu’on nous permette ce terme, la genealogie et la filiation de nos connaissances, les causes qui ont dh les faire naitre et les caracteres qui les distinguent; en un mot, de remonter jusqu’a I’origine et ^ la generation de nos idees. Independamment des secours que nous tirerons de

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