Encyclopedie : « si parfaits
souvent en recherches infructueuses. L’univers et les reflexions sont le premier livre des vrais pliilosophes, el les anciens I’avaient sans doute etudie : il etait done necessaire de faire cornmeeux; on ne pouvail suppleer ^ celLe etude parcelle de leiirs ouvrages, dont la plupart avaient ete delruits, et dont im petit nombre, mutiles par le temps, ne pouvail nous donner sur line matiere si'vaste ’ que des notions fort incertaines etfort alterees.
La scolastique qui composait toute la science prejendue des siecles d’ignorance, nuisait encore aux progres de la vraiephilosophie dans ce premier siecle (le lumiere. On etait persuade depuis un temps, pour ainsi dire, immemorial, qu’on possedait dans toute sa purete la doctrine d’Aristote, commentee par les Arabes, et alteree par mille additions absurdes ou pueriles; et on ne pensait pas meme a s’assurer si cette philosophie barbare etait reellement celle de ce grand homme, tant on avail congu de respect pour les anciens. G’est ainsi qu’une foule de peoples, nes et affermis dans leurs erreurs par I’education, se croient d’autant plus sincerement dans le chemin de la verite, qu’il ne leur est meme jamais venu en pensee de former sur cela le moindre doute. Aussi, dans le temps que plusieurs ecrivains, rivaux des orateurs et des poetes grecs, marchaient a cbt(3 de leurs modeles, ou peut-etre meme les surpassaient, la pliilosOphie grecque, quoiquefort imparfaite, n’etait pas meme bien connue.
Encyclopedie: « a u.9si vasle ». M6me texte dans I’edition de 1759.
DE L’ENCYCLOPfeDIE
Tant de pr^jiiges qu’une admit*ation aveugle pour I’antiquite contribuait entretenir, semblaient se fortifier encore par Tabus qii’osaientfaire quelques tbeologiens de la soumission des peuples b On avail permis aux poetes de chanter dansleurs ouvrages les divinites du paganisme, parce qu’on etait persuade avec raison que les noms de ces divinites ne pouvaient plus etre qu’un jeu dont on n’avait rien a craindre. Si d’un c6te la religion des anciens qui apimait tout, ouvrait un vaste champ a Timagination des beaux esprits; de Tautre, les principes en etaient trop absurdes, pour qu’on apprehendal de voir ressusciter Jupiter et Pluton par quelque secte de novateurs. Mais Ton craignait, ou Ton paraissait craindre les coups qiTune raison aveugle pouvait porter au christianisme : comment ne voyait-on pasqu’il n’avait point a redouter une attaque aussi faible? Envoye du ciel aux hommes, la veneration si juste et si ancienne que les peuples lui temoignaient, avait ete garantie pour toujours par les promesses de Dieu meme. D’ailleurs, quelque absurde qu’une religion puisse etre (reproche que Timpiele seule pent faire a la n6tre), ce ne sont jamais les philosophes qui la detruisent : lors meme qu’ils enseignent la verite, ils se conlentent de la montrer sans forcer personne a la connaitre un tel pouvoir n’appartient qu’a Tliitre tout-
■ ]. Encyclopedie : « qu’osaient faire de la soumission des pcuples quelques theoloqiens peu nombreux, mais puissants. Je dis peu nombreux, car je suis bien eloiqne d'etendre a. un corps respectable el tr^s eclaire une accusation qui se borne d quelques-uns de ses membres ». Meme texte dans I’edition de 1739.
2. Encyclopedie : « la reconnaitre ». Mfime texte dans Tedition de 1759.
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puissant ; cg sont les liommes inspires qui eciairent j le peuple, el les enthoiisiasles qui 1 egarent. Le fiein qu’on est oblige de meltre k la licence de cesderniers j nc doit point nuire a celte liberte si necessaire a la ' vraie pbilosophie, et dont la religion pent tiror les plus grands avantages. Si le christianisnie ajoute ^ la philosopliie les lumi^res qui lui manquent, s’il n’ap- , parlient qu’^i la grace de soumettre les incredules, c’est a la pbilosophie qu’il est reserve de les reduire au silence; et pour assurer le trioinphe de la foi, les theologiens dont nous parlous n’avaient qu’^, faire usage des armes qu’on aurait voulii employer centre j
elle. I
Mais parmi ces memes hommes, quelques-uns j avaient un interet beaucoup plus reel de s’opposer b ^ I’avancement de la pbilosophie. Faussement persuades que la croyance des peoples est d’autant plus ; Ferine, qu’on I’exerce sur plus d’objets difFerents, ils j ne se contentaient jias d’exiger pour nos* myst^res la ! soumission qu'ils meritent, ils cherebaient h eriger i en dogmes leurs opinions particulieres; et e’etaient ! ces opinions monies, bien plus que les dogmes, qu’ils voulaient mettre en sbrete. Par lb ils auraient porle b la religion le coup le plus terrible, si elle ebt ele Touvrage des homines; car il elait b craindre que leurs opinions etant une fois reconnues pour fausses, le peuple qui ne discerne rien, ne traitbt de la meme maniere les verites avec lesquelles on avait voulu les confondre.
D’autres theologiens de meilleure foi, mais aussi dangereux, se joignaient b ces premiers par d’autres mptil'srOuoique la religion soit uniquement destinee
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k regler nos mceurs et notre fbi, ils la croyaient faite pour nous eclairer aussi sur le sysleme du monde, c’est-ti-dire sur ces mali^res que le Tout-PuissanL a expressement abandonnees ^ nos disputes. Ils ne faisaieiit pas reflexion que les livres sacres el les ouvrages des Peres, fails pour montrer au people comme aux philosophes ce qii’il faut praliquer el croire, ne devaient point sur les questions indiflerentesparler un autre langage que le peuple. Cependant le despotisme tlieologique ou le prejug(5 I’emporla. Un tribunal devenu puissant dans le midi de PEurope, dans les Indes, dans le Nouveau-Monde, mais que la foi n’ordonne point de croire, ni la clia-
Irite d’approuver, ou plutot que la religion reprouve, - quoique occupy par ses ministres \ et dont la France I n’a pu s’accoutumer encore a prononcer le nom sans effroi, condamna un cel^bre astronome pour avoir soutenu le mouvement de la terre, el le declara heretique; h peu pres comme le pape Zacharie avail condamne quelques siecles auparavant un eveque, pour n'avoir pas pense comme saint Augustin sur les antipodes, et pour avoir devin6 leur existence six cents ans avant que Cliristophe Colomb les decouvrit. C’est ainsi que Tabus de Tautorite spirituelle reunie a la temporelle forgait la raison au silence; et peu s’en fallut qu’on ne defendlt au genre humain de ,\ penser.
Pendant que des adversaires peu inslruits ou malintentionn^s faisaient ouvertement la guerre ii la
1 Encyclopedie : « ni la charite d'approuver ei donl la France n'a pu s' accoulumev encore » .
philosophie, elle se refugiait, pour ainsi dire, dans les ouvrages de quelques grands hommes, qui sans avoir I’ambition dangereuse d’arracher le bandeau des yeux de leurs contemporains, preparaient de loin dans Tombre et le silence la lumiere dont le monde devait etre eclaire peu k peu et par degres insensibles. %
A la tete'de ces illustres personnages doit etre place rimmortel chancelier d’Angleterre, Francois Bacon, dont les ouvrages si justement estimes, et plus estimes pourtant qu’ils ne sont connus, meriteni, encore plus notre lecture quenos eloges. A considerer les vues saines et etendues de ce grand homme, la multitude d’objets sur lesquels son esprit s’est p'orte, la hardiesse de son style qui reunit partout les plus sublimes images avec la precision la plus rigoureuse-, on serait tente de le regarder comme le plus grand, le plus universel etle plus eloquent des philosophes. Bacon, ne dans le sein de la nuit la plus profonde, sentit que la philosophie n’^lait pas encore, quoique bien des gens sans doute se flattassent d’y exceller; car plus un si^cle est grossier, plus il se croit instriiit de tout ce qu’il peut savoir. II commenga done par envisager d’une vue generale les divers objets de toutes les s'ciences naturelles; il partageaces sciences en differentes branches, dont il fit remuneration la plus exacte qu’il lui fut possible; il exaniina ce que I’on savait deja sur chacun de ces objets, et lit le catalogue immense de ce qui restait k decouvrir : c’estle but de son admirable ouvrage De la dignUe el de V accroissement des connaissances humaines. Dans son ^ouvel Organe des sciences, il perfectionne les vues
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K qu’il avait donnees dans le premier ouvrage; il les porle plus loin, et fait connaitre la necessite de la wr physique experimentale, h laquelle on ne pensait point encore. Enneini des systemes, il n’envisage la ^ philosophie que comme cette partie de nos connais-
i sauces, qui doit contribuer h nous rendre meilleurs - ou plus heureux : il semble la burner k la science des choses utiles, et recommande partout I’etude de la nature. Ses autres ecrits sont formes sur le meme ^ plan; tout, jusqu’h, leurs titres, y annonce Thomme t; de genie, I’esprit qui voil^ en grand. 11 y recueille des
f faits, il y compare des experiences, il en indique un
I grand nombre a faire; il invite les savants ^ etudier • et a perfectionner les arts, qu’il regarde comme la L. partie la plus relevee et la plus essentielle de la ' science humaine : il expose avec une simplicite noble ses conjectures et ses pensees sur les differents objets dignes d’interesser les hommes; et il edt pu dire, ^ comme ce vieillard de Terence, que rien de ce qui touche riiumanite nelui etait etranger. Science de la r nature, morale, politique, economique, tout semble avoir ete du ressort de cet esprit lumineux et profond; et Ton ne sait ce qu’on doit le plus admirer, ou ■ des ricliesses qu’il repand sur tous les sujets qu’il ^ traite, ou de la dignite avec laquelle il en parle. Ses
p ecrits ne peuvent etre mieux compares qu’h, ceux
’ d’Hippocrate sur la medecine; et ils ne seraient ni moins admires, ni moins lus, si la culture de I’esprit ^ etait aussi chere aux hommes ^ que la conservation
^ 1. Encyclopedie : « au genre humain ». Meme texte dans
- I’edition de 1759.
tie la sante. Mais il n’y a que les chefs de secte on tout genre dont les ouvrages puissent avoir un cerlaiu eclat; Bacon n’a pas ete du nombre, et la forme de sa philosophie s’y opposait : elle etait trop sage pour etonner persoime. La scolastique qui dominait de son temps, ne pouvait 6tre renversee que par des opinions hardies et nouvelles; et il n’y a pas d’apparence qu’un philosophe qui se contente de dire aux hommes ; Voild le peu que vous avez appris^ void ce qui vous reste d chercher^ soit destine a faire beaucoup de bruit parmi ses contemporains. Nous oserions memo faire quelque reproche au chancelier Bacon d’avoir ete peut-ctre trop timide, si nous ne savions avec quelle retenue, et pour ainsi dire, avec quelle superstition, on doit juger un genie si sublime. Quoiqu’il avoue que les scolastiques ontenerve les sciences par leurs questions minutieuses, et que I’esprit doit sacrilier I’etiide des etres generaux a celle des objets particuliers, il semble pourtant par I’emploi frequent, qu’il fait des termes de I’ecole, quelquefois mcune par celui des principes scolastiques, et par des divisions et subdivisions dont I’usage etait alors fort k la mode, avoir marque un peu trop de menagement ou de deference pour le goht dominant de son sibcle. Ce grand homme, apres avoir brise tant de fors, etait encore retenu par quelques chaines qu’il ne pouvait ou n’osait rompre.
Nous declarons ici que nous devons principalement au chancelier Bacon I’arbre eucyclopedique dont nous avons deja parle *, et que Ton trouvera a la fin de ce
1. Encyclopedie : « dont nou.«i avons deja parle fort au long •.
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. Discours. Nous en avioiis fait Taveu en plusieurs endroits du Prospectus] nous y revenons encore, et ■ nous ne manquerons aucune occasion de le repeter. - Cependant nous n'avons pas cru devoir siiivre de point en point le grand homme que nous reconnaissons ici pour notre maitre. Si nous n’avons pas place, comme lui, la raison apres I’iniagination, c’est que nous avons suivi dans le systeme encyclopedique I’ordre metaphysiqiie des operations de I’esprit, plutdtque I’ordre liistorique de ses progres depuis la renaissance des lettres, ordre que Fillustre chancelier ; d’Angleterre avait peut-etre'en vue jusqu’a un certain point, lorsqu’il faisait, comme il le dit, le cens et le denombrement des connaissances humaines. D’ailleurs le plan de Bacon etant different du n6tre, et les .sciences ayant fait depuis de grands progres, on ne doit pas etre surpris que nous ayons pris quelr," quefois une route differente.
^ Ainsi, outre les changements que nous avons fails % dans I’ordre de la distribution generate, et d^nt nous ; avons deja expose les raisons, nous avons a certains : egards pousse les divisions plus loin, surtout dans la
* partie de mathematique et de physique particuliere;
d’un autre cdte, nous nous sommes abstenus d’etendre L au meme point que lui, la division de certaines , sciences dont il suit jusqu’aux derniers rameaux. Ges rameaux qui doivent proprement^entrer dans le corps de notre Encyclopedia, n’auraient fait, a ce que ' nous croyons, que charger assez inutilement le sys- . teme general- On trouveraimmediatement apres notre ' arbre encyclopedique celui du philosophe anglais; c’est le moyen le plus court et le plus facile de faire
DISCOUHS PR^LIMINAlKE
distinguer ce qui nous appartient d’avec ce que nous avons, emprunte de lui.
All chancelier Bacon succeda I’illustre Descartes. Get homme rare dont la fortune a tant varie cn moins d’un si6cle, avail tout ce qu’il fallait pour changer la face de la philosophie : une imagination forte, un esprit tres consequent, des connaissances puiseesdans lui-memeplus que dans les livres, beaucoup de courage pour combattre les prejugesles plus generalement regus, et aucune espece de dependance qui le forgM a les menager. Aussi eprouva-t-il de son vivant meme ce qui arrive pour I’ordinaire a tout homme qui prend un ascendant trop marque sur les autres. II fit quelques enthousiastes, et eut beaucoup d’ennemis. Soil qu’il connht sa nation ou qu’il s’en defi^tseulement, il s’etait refugie dans un pays entierement libre pour y mediter plus k son aise. Quoiqu’il pensM beaucoup moins a faire des disciples qu’a les meriter, la persecution alia le chercher dans sa retraite; et la vie cachee qu’il menaitneput I’y soustraire. Malgre toute la sagacite qu’il avail employee pour prouver I’existence de Dieu, il fut accuse de la nier par des ministres qui peut-etre ne la croyaient pas. Tourmente et calomnie par des etrangers, et assez mat accueilli de ses compatriotes, il allamourir en Suede, bien eloigne sans doule de s’attendre au succes brillant que ses opinions auraient un jour.
On pent considerer Descartes comme gepmhtre ou comme philosophe, Les mathematiques, dont il semble avoir fait assez peu de cas, font neanmoins aujourd’hui la partie la plus solide et la moins contestee de sa gloire. L’algebre, creee en quelque ma-
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niere par les Italiens, et prodigieusement augmentee par iiotre illiistre Viete, a reQu entre les mains de Descartes de noiiveaux accroissernents. Un des plus cousiderables est saMethode des indeterminees, arlilice tres ingenieux et tres subtil, qu’ona su appliquer depuisaun grand nombre de recherches. Mais ce qui a SLirtout immortalise le nom de ce grand homme, c’est I’application qu’il a su faire de I’algebre a la geometrie, idee des plus vastes et des plus heureuses que I’esprit humain ait jamais eues, et qui sera toujours la clef des plus profondes recherches, non seulement dans la geometrie sublime, mais dans toutes les sciences physico-mathematiques.
Comme philosophe, il a peut-etre ete aussi grand, mais il n’a pas ete si heureux. La geometrie qui par la nature de son objet doit toujours gagner sans perdre, ne pouvait manquer, etant maniee par un aussi grand genie, de faire des progres tres sensibles etapparents pour tout le monde. La philosophic se trouvait dans un etat bien different, tout y etait a commencer : et que ne cohtent point les premiers pas en tout genre? Le merite de les faire dispense de celui d’en faire de grands. Si Descartes qui nous a ouvert la route, n’y a pas ete aussi loin que ses sectateurs le croient, il s’en faut beaucoup que les sciences lui doivent aussi peu que le pretendent ses adversaires. Sa methode seule aurait suffi pour le rendre immortel; sa Dioptrique est la plus grande el la plus belle application qu’on eht faite encore de la geometrie ^ la physique; on voit enlin dans ses OLivrages meme les moins lus maintenant, briller parlout le genie inventeur. Si on juge sans partialite
ces tourbillonsdevenus aujourd’huipresque ridicules, on conviendra, j’ose le dire, qu’on ne poiivait alors imagine!' rien de mieux Les observations astronoiniques qui ont servi a les detruire etaient encore irnparfailes, ou peu constatees; rien n’etait plus naiiirel que de supposer un fluide qui transport^i les planetes; il n’y avail qu’une longue suite de phenomenes, de raisonnements et de calculs, et par consequent une longue suite d’annees, qui put faire renoncera une theorie si seduisante. Elle avail d’ailleurs I’avantage singulier.de rendre raison de la gravitation des corps par la force centrifuge du tourbillon meme : etje ne crains point d’avancer que cette explication de la pesanteur est une des plus belles et des plus ingenieuses hypotheses que la philosophie ait jamais imaginees. Aussi a-t-il fallu pour I’abandonner, que les physiciens aient ete entraines comme malgre eux par la theorie des forces centrales, et par des experiences faites longtempsapres. Reconnaissonsdonc que Descartes, force de creer une physique toute nouvelle, n’a pu la creer meilleure; qu’il a fallu, pour ainsi dire, passer par les tourbillons pour arriver au vrai systeme du monde; et que s’il s’est trompe sur les lois du mouvement, il a du moins devine le premier qu’il devait y en avoir.
Sa metuphysique, aussi ingenieuse et aussi nouvelle que »a physique, a eu le m6me sort a peu pres; et c’est aussi k peu pr^s par les m^mes raisons qu’on pent la justifier; car telle est aujourd’hui la fortune
1. Encyclopddie : « imaginer mieux ».M6me texte dans I’edilion de 1759. "■
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de ce grand hoiiime, qu’apres avoir eu des sectaleurs sans nombre, il est presque reduit a des apologisLes. 11 se trompa sans doute en admettant les idees innees ; mais s’il edt retenu de la secle peripateticienne la seule verite qu’elle enseignait sur Torigine des idees par les sens, peut-etre les erreurs, qui deshonoraient cette verite par leur alliage, auraient ete plus difliciles a deraciner. Descartes a ose du moins montrer aux bons esprits k secouer le joug de la scolastique, de I’opinion, de I’antorite, en iin mot des prejuges et de labarbarie; et par cette revolte dont nous recueillons aujourd’hui les fruits il a rendu k la philosopbie un service plus essentiel peut-6tre que tous ceux qu’elle doit ^ ses illustres successeurs. On pent le regafder comme un chef de conjures, qui a eu le courage de s’elever le premier centre une puissance despotique et arbitraire, et qui en preparant une revolution eclatante, a jete les'fondements d’un gouvernement plus juste et plus lieureux qu’il n’a pu voir etabli. S’il a fini par croire tout expliquer, il a du moins commence par douter de tout; etlesarmes dont nous nous servons pour le combattre ne lui en appartiennent pas moins, parce que nous les tournons centre lui. D’ailleurs, quand les opinions absurdes sent inveterees, on est quelquefois force, pour desabuser le genre humain, de les remplacer par d’autres erreurs, lorsqu’on ne pent mieux faire. L’incertitude et la vanite de I’esprit sent telles qu’il a toujours besoin
1. Encyclopedic : « les fruits, la philosophie a regu de lui un service plus difficile peul-itre d rendre que tous ceux qu’elle doit a ses illustres successeurs. » Meine texte dans I’edition de 1759.
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d une opinion ^ laquelle il se fixe : c est un enfant ^ qui il faut presenter un jouet pour lui enlever une arme dangereuse; il quitlera de lui-m^me ce jouet quand le temps de la raison sera venu. En donnant ainsi le change aux philosophes, ou h ceux qui croient fetre, on leur apprend du moins a se defier de leurs lumi^res, et cette disposition est le premier pas vers la verite. Aussi Descartes a-t-il ete persecute de son vivant, comme s’il fdt venu I’apporter aux hommes.
Newton, a qui la route avait ete preparee par Huygliens, parut enfin, et donna a la philosophie une forme qu’elle semble devoir conserver. Ce grand genie vit qu’il etait temps de bannir de la physique les conjectures et les hypotheses vagues, ou du moins de ne les donner que pour ce qii’elles valaient, et que cette science devait etre uniquement soumise aux experiences et a la geometrie *. C’est peut-etre dans cette vue qu’il commenga par inventer le calcul de I’infini et la methode des suites, dont les usages si etendus dans la geometrie mtune, le sont encore davantage pour determiner les effets compliques que foil observe dans la nature, oh tout semble s’executer par des especes de progressions inlinies. Les experiences de la pesanteur, et les observations de Kepler, firent decouvrir an philosophe anglais la force qui retient les planetes dans leurs orbites. 11 enseigna tout ensemble et h distinguer les causes de leurs mouvements, et h les calculer avec une exaclitude qu’on n’aurait pu exiger que du travail de plu-