‹ Discours préliminaire de l'EncyclopédieChapitre 39 sur 73 · Encyclopedic : « que /'on a · texte numérisé non relu

Encyclopedic : « que /'on a

DE l’encyclopedie ' 81

ne saurail lirer Tor ci’une mine sans en faire sortir en ineme temps beaucoup de matieres viles on moins precieuses; ils auraient fait comme nous la separation, s’ils etaient venus plus tard. L’erudition etait done necessaire pour nous conduire aux belles-lettres.

En elTet, il ne fallut pas se livrer longtemps a la lecture des anciens, pour se convaincre que dans ces ouvrages monies ob Ton ne clierchait que des faits ou des mots, il y avait mieux k apprendre. On apergut bientdt les beautes que leurs auteurs y avaient repandues; car si les hommes, comme nous I’avons dit plus haut, ont besoin d’etre avertis du vrai, en recompense ils n’ont besoin que de I’etre. L’admiration qu’on avait eue jusqu’alors pour les anciens ne poLivait 6tre plus vive : mais elle commenga ^ devenir plus juste. Cependant elle etait encore bien loin d’etre raisonnable. On crut qu’on ne pouvait les imiter qu’en les copiant servilement, et qu’iln’etait possible de bien dire que dans leur langue. On ne pensait pas que I’etude des mots est une espece d’inconvenient passager, necessaire pqur faciliter I’etude deschoses, mais qu’elle devient un mal reel, quand elle retarde cette etude qu’ainsi on aurait dd se borner a se rendre familiers les auteurs grecs et remains, pour profiter de ce qu’ils avaient pense de meilleur; et que le travail auquel il fallait se livrer pour ecrire dans leur langue, etait autant de perdu pour I’avancemert de la raison. On ne voyait pas d’ailleurs, que s’il y a dans les anciens un grand nombre de beautes de

1. Encyclopcclie :« ([uand elle la retarde ». Meme texte dans redition de 1759.

UISCOURS PRELIMINAIRE

style perdu es pour nous, il doit y avoir aussi par la meme raison bien des defauts qui echappent, et que I’on court risque de copier comrne des beautes; qu’enfin tout ce qu’on pourrait esperer par I’usage servile de la langue des anciens, ce serait de se faire un style bizarrement assort! d’une infinite' de styles dilTerents, tres correct et admirable meme pour nos modernes, mais que Ciceron ou Virgile auraient trouve ridicule. G’est ainsi que nous ririons d’un ouvrage ecrit en notre langue, et dans lequel I’auteur aurait rassemble des phrases de Bossuet, de La Fontaine, de La Bruy ere et de Racine, persuade avec raison que chacun de ces ^crivains en particulier est un excellent modele.

Ce prejugedes premiers savants a produit dans le xvF siecle une foule de poetes, d’orateurs et d’historiens latins, dontles ouvrages, il taut Favouer, tirent trop souvent leur principal merile d’une latinite dont nous ne pouvons guere juger. On pent en comparer quelques-uns aux harangues de la phipart de nos rheleurs, qui vides de choses, et seml)lables a des corps sans substance, n’auraient l)esoin que d’etre mises en fran(jais pour n’^tre lues de personne.

Les gens de lettres sont entin revenus pen h peu de cetle espece de manie. 11 y a apparence qu’on doit leur changement, du moins en partie, h la protection des grands, qui sont bien aises d’etre savants, a condition de le devenir sans peine, et qui veulent pouvoir juger sans etude d’un ouvrage d’esprit, pour prix des bienfaits qu’ils promettent h I’auteur, ou de I’amiti^ dont ils croient I’honorer. On commenga a sentir que le beau, pour 6tre en langue vulgaire, ne

pprduil rien de ses avantages; qu’il acquerait m6rne celui d’etre plus facilement saisi du commun des hommes, et qii’il n’y avail aucun m^rite ci dire des choses communes. ou ridicules dans quelque langue que ce fiU, et a plus forte raison darts cedes qu’on devait parler le plus mal. Les gens de lettres penserent done a perfectionner les langues vulgaires; ils clierclierent d'abord ^ dire dans ces langues ce que les anciens avaient dit dans les leurs. Cependant, par une suite du prejuge dont on avail eu tant de peine k se defaire, au lieu d’enrichir la langue frangaise, on commenga par la defigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, heriss6 de grec et de latin : mais heureusement il la rendit assez meconnaissable pour qu’elle en devint ridicule. Bientrtt on * sentit qu’il fallait transporter dans notre langue les beautes et non les mots des langues anciennes. R6glee et perfectionnee par.le gofit, elle acquit assez promptement une infinite de tours et d’expressions heureuses. Enfm on ne se borna plus a copier les Remains et les Grecs, ou meme a les imiter; on t^cha de les surpasser, s’il etait possible, et de penser d’apres soi. Ainsi I’imagination des modernes renaquit peu ti peu de celle des anciens; et Ton vit eclore presque en m^me temps tons les chefs-d’oeuvre du dernier si^cle, en eloquence, en histoire, en poesie, et dans les differents genres de litterature.

Malherbe, nourri de la lecture des excellents poetes de I’anliquite, et prenant comme eiix la nature pour module, repandit le premier dans notre poesie une

l. Encyclop6die : « Von », Mfime texte dans I’^dition de 1759.

harmonie et des beautes auparavant inconnues. Balzac, aujourd’lnii trop meprise, donna k notre prose de la noblesse et du nombre. Les ecrivains du Port-Royal continii^rent ce qiie Balzac avail commence; ils y ajouterenl cetle precision, cet heureux choix des termes, et cette piirete qui ont conserve jusqu’ti present k la plupart de leurs ouvrages un air moderne, et qui les distinguent d’un grand nombre de livressiirannes, ecrits dansle meme temps. Corneille, apres avoir sacrifie pendant quelques annees au mauvais godt dans la carrieredramatique, s’en affranchit enfin, decouvrit par la force de son genie, bien plus que par la lecture, les lois du the^itre, et les exposa dans ses Discours admirables sur la tragedie, dans ses Reflexions sur chacune de ses pieces, mais principalement dans ses pieces m#mes. Racine, s’ouvrant une autre route, fit paraitre sur le theatre line passion que les anciens n’y avaienl guere connue, et developpant les ressorts du coeur humain, joignit k une elegance etune verite continues quelques traits de sublime. Despreaux dans son Art poetique se rendit I’egal d’Horace en rimitant. Moliere, par la peinture fine des ridicules et des moeurs de son temps, laissa bien loin derriere lui la comedie ancienne. La Fontaine fit presque oublier Esope et Phedre, et Bossuet alia se placer k c6te de Demostlii^ne.

Les beaux-arts sont tellemenl unis avec les belleslettres, que le m^me goiU qui cultive les unes, porte aussi k perfectionner les autres. Dans le meme temps que notre litt^rature s’enrichissait par tant de beaux ouvrages, Poussin faisait ses tableaux, et Puget ses statues; T.e Sueur peignait le cloitre des Ghartreux,

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et Le Brun les batailles d’Alexandre; enfin Quinault, createur d’un nouveau genre, s’assurait I’inimortalite par ses poemes lyriques, et Lulli donnait

notre musique naissanle ses premiers traits b

II faut avouer pourtant ^ que la renaissance de la peinture et de la sculpture avait ete beaucoup plus rapide que cello de la poesie et de la musique; et la raison n’®n est pas difficile a apercevoir. Des qu’on commenga h etudier les ouvrages des anciens en tout genre, les chefs-d’oeuvre antiques qui avaient echappe en assez grand nombre a la superstition et a la barbarie, frapperent bientdt les yeux des artistes eclaires; on ne pouvait imiter les Praxitele et les Phidias qu’en faisant exactement comme eux; et le talent n’avait besoin que de bien voir : aussi Raphael et Michel- Ange ne furent pas longtemps sans porter leur art h un point de perfection qu’on n’a point encore passe depuis. En general, I’objet de la peinture et de la sculpture etant plus du ressort des sens, ces arts ne pouvaient manquer de preceder la poesie, parce que les sens ont di\ 6tre plus promptement affectes des beautes sensibles et palpables des statues anciennes, que I’imagination n’a dh apercevoir les beautes intellectuelles et fugitives des anciens ecrivains. D’ailleurs, quand elle a commence h les decouvrir, I’imitation de ces memos beautes imparfaite par sa servitude et par la langue 6trang^re dont elle se servait, n’a pu manquer de nuire

1. Encyclopedie : « enfin Lulli, crealeur d’un chant propre d noire langue, rendait par sa musique aux poemes de Quinault I'immortalite qu’elle en recevait ».

2, Encyclopedie : « 11 faut pourtanl avouer ».

aux progr^s de rimagination m6me. Qu'on suppose pour un moment nos peintres et nos sculpteurs prives de I’avantage qu'ils avaienl de metlre en oeuvre la ineme matiere que les anciens : s’ils eussent, comme nos litterateurs, perdu beaucoup de temps a rechercher et a imiter mal cette matiere, au lieu de songer ti en employer une autre, pour imiter les ouvrages memes qui faisaient I’objet de leur admiration, ils auraient fait sans doute un chemin beaucoup moins rapide, et en seraient encore a trouver le marbre.

A regard de la musique, elle a dfi arriver beaucoup plus tard a un certain degr6 de perfection, parce que c’est un art que les modernes ont ete obliges de creer. Le temps a detruit tous les modeles que les anciens avaient pu nous laisser en ce genre, et leurs ecrivains, du moins ceux qui nous restent, ne nous ont transmis sur ce sujet que des connaissances tres obscures, ou des histoires plus propres a nous etonner qu’a nous instruire. Aussi plusieurs de nos savants, pousses peut-etre par une esp^ce d’amour de propriete, ont pretendu que nous avons porte cet art beaucoup plus loiu que les Grecs; pretention que le defaut de mqjuiinents rend aussi ditficile a appuyer qu’A detruire, et qui ne pent etre ([idassez faiblement combattue par les prodiges vrais ou supposes de la musique ancienne. Peut-6tre seraitil permisde conjecturer avec quelque vraisemblance, ([lie cette musique etait tout h fait ditf^rente de la ndtre ; et que si I’ancienne etait superieure par la melodic, 1 harmonic donne ^ la moderne des avantages.

Nous serions injustes, si I’occasion du detail oil nous venons d’entrer, nous ne reconnaissious point

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ce qiie nous elevens IMtalie; e’esl d’elle qiie nous avons reQu les sciences, qui depuis out fructifie si abondamment dans loute I’Europe; e’est a elle sur- Lout que nous devons les beaux-arts et le bon goiM, dont elle nous a fourni un grand nombre de modeles iniinitables.

Pendant que les arts et les belles-lettres ^talent en honneur, il s’en fallait beaucoup que la philosopliie fit le meme progres, du moins dans chaque nation prise en corps; elle n’a reparu que 'beaucoup plus tard. Ce n’est pas qu’au fond ilsoit plusaise d’exceller dans les belles-lettres que dans la philosopliie; la superiorile en tout genre est egalement difficile k atteindre. Mais la lecture des anciens devait contribuer plus promptement a I’avancement des belleslettres et du bon goht qu’a celui des sciences naturelles. Les beautes litteraires n’ont pas besoin d’etre vues longtemps pour 6tre senties; et comme les hommes sentent avant que de penser, ils doivent par la meme raison juger ce qu’ils sentent avant de juger ce qu’ils pensent. D’ailleurs, les anciens n’etaient pas a beaucoup prt^s aussi ^ parfaits comme pliilosoplics que comme ecrivains, En elTet, quoique dans I’ordre de nos idees les premieres operations de la raison precedent les premiers efforts de I’imagination, celleci, quand elle a fait les premiers pas, va beaucoup plus vile que I’autre : elle a I’avantage de trava, filer sur des objets qu’elle enfante; aii lieu que la raison forcee de se bonier a ceux qu’elle a devant elle, el de s’arr6ter ci chaque instant, ne s’epuise que trop

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