Discours prononce a la grande Assemblee tenue a Levis
J'ai l'honneur de vous adresser une copie du discours que j'ai prononcé à Lévis le 10 du courant. Avant de quitter la capitale, j'ai voulu faire entendre une protestation énergique contre le coup d'état politique du 2 Mars. Sur cet événement malheureux, qui met en question l'existence même du gouvernement responsable dans notre pays, je demande le jugement de tous les citoyens qui ont encore quelque respect pour nos institutions parlementaires, sans acception d'hommes ou de partis.
Je ne crois pas avoir démérité des électeurs dn Comté de Terrebonne depuis que j'ai l'honneur de les représenter au Parlement, mais je me serais cru indigne de leur confiance en n'élevant pas hautement la voix en faveur de leurs plus chers intérêts politiques, les droits de la représentation populaire.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur,
Votre serviteur humble et dêvouér
Montréal, 18 Mars 1878.
DISCOURS DE L'HOK. M. CHAPLEAU Prononcé à la grande Assemblée tenue à Lévis Dimanche, 10 Mars.
Messieurs,
Plusieurs fois déjà, vous m'avez appelé à vos assemblées politiques, et en recevant hier une nouvelle invitation de votre part, je me suis dit que j'étais en dette envers vous : j'ai oublié le mauvais état de ma santé, qui, par malheur, m'a trop souvent empêché de répondre aux désirs de mes amis lorsqu'ils me conviaient à prendre part à leurs luttes, et je me suis décidé à venir aujourd'hui vous prêter mon concours.
Je ne regrette qu'une chose, messieurs, c'est de ne pas être à la hauteur des circonstances. Plusieurs d'entre vous ont lu dans les journaux des choses très, flatteuses sur mon compte, et peut-êire devrais-je vous avouer que j'ai été, plus que vous, empre.-sé à prêter l'oreille à ces flatteries ; cependant, je vous assure que je me sens bien inférieur à la cause que j'ai à défendre. C'est la liberté du peuple qui est en jeu. Il s'agit de savoir si le peuple sera gouverné par un seul homme, ou bien si le peuple se gouvernera lui-même ; il s'agit de savoir si la volonté d'un seul sera substituée à la volonté de tous; il s'agit de savoir, en un mot, si le lieutenant-gouverneur règne ou gouverne. Je prétends, au nom du parti conservateur, dont je mêlais gloire d'être en ce moment le représentant au milieu de vous, que les principes de la constitution anglaise, le gouvernement responsable existe encore chez nous ; que les grandes luttes qui ont fait l'honneur 3e notre nationalité, depuis les temps de Bédard jusqu'à ceux de Cartier, n'ont pas été pou.i suivies en pure perte, et que le contrôle légitime du peuple sur ses propres affaires est encore un droit sacré, quelque soit l'homme qui ose y porter atteinte.
11 y a quelques jours, j'avais l'honneur d'être un des conseillers du chef de l'état. Je devais cet honneur - à la confiance du peuple exprimée par la voie de ses représentants. Le cabinet DeBoucherville pouvait compter sur les deux tiers des votes dans l'assemblée législative. Tout à coup, je me vois renvoyé des conseils du chef de l'état. Pourquoi ? Avais-je perdu la confiance du peuple ? Non. Avais-je forfait à mon devoir? Personne ne le prétend. J'étais congédié par la volonté, .par l'acte absolu du Lieutenant-Gouverneur. La seule et unique question qui vous sera soumise est donc desavoir qui a le droit de faire et de défaire les ministères ; le gouverneur ou le peuple.
Aussi, je vous prie d'oublier jusqu'au nom des anciens ministres. Je viens de vous dire que j'ai été congédié; oubliez cela ; l'amitié dont vous m'honorez ne doit pas avoir part au jugement que vous avez à porter. Oubliez les noms de M. DeBoucherville, de M. Angers et de tous leurs collègues ; ne me demandez pas quel peut être notre intérêt personnel dans ce combat ; ne rapetissez pas la question jusqu'à notre taille ; ne songez qu'à une chose, aux grands principes du droit constitutionnel dont vous avez à faire l'abandon ou la revendication Fussions-nous de grands coupab!es,fussions-nous concussionnaires,
voleurs, la question n'en resterait pas moins la même. Il n'y a qu'un juge des ministères, c'est vous, le peuple, et vous avez droit de maintenir au pouvoir qui vous voulez. C'est là la vraie question.
Chaque page de l'histoire du Canada est vivante des combats livrés pour obtenir des autorités anglaises la consécration de ce principe de gouvernement. Le liberié n'a pas toujours régné dans notre pays ; il a fallu du temps et du courage pour l'établir. Je vois devant moi des enfants et des vieillards ; les vieillards ont été les témoins des luttes pour la liberté, et les enfants voient, sans doute, avec étonuement et surprise le commencement d'une agitation inusitée ; les uns et les autres ont aujourd'hui un intérêt commun, les vieillards celui de conserver le fruit de tant de travaux, les enfants, celui de conserver l'héritage de leurs pères. Est-ce que je me fais bien comprendre, messieurs ? Est-ce que ma voix arrive jusqu'à votre emur ? Pénétré-telle jusqu'à ce repli où l'honneur et la lieité du citoyen libre ont leur siège ? Gui, je le pense. Je vous demande de revend iquer la première de vos libertés politiques, de maintenir le gouvernement responsable chez vous, en un mot, si vous voulez bien me permettre cette comparaison, d'affirmer votre Credo politique rniiine le prêtre vous demande, au pied des autels, de réciter votre; Ci-cdo religieux, et je proclame d'avance qu'il ne se trouvera pas, parmi vous, un seul renégat.
Je m'empresse ici de iaire pne déclaration que m'impose un grand principe conservateur. Le coullit arhi"l semble être engage entre les députés, d'une part, et le Lieutenant-Gouverneur, de l'autre. Il n'en est pas ainsi ; la lutte se fait entre le parti cous uvateur et le parti soidisant libéral. Le cabinet DeBoucherville a été mis à la porte — c'est le mot — par le Lient Gouverneur, mais ce dernier n'est p;is justifiable du peuple ; il est un chef d'état suivant le droit parlementaire anglais, c'est-à-dire qu'il règne mais ne gouverne [tas, que sa responsabilité est toujours couverte par celle1 de ses avise urs, la couronne ne pouvant avoir tort. Ceux qui ont l'ait le mal, ceux qui ont porté une main criminelle sur le premier de nos droits, ce sont les nouveaux ministres qui, du moment qu'ils ont été nommés, sont devenus responsables de tous les actes, sans exception, accomplis parle Lieutenant-Gouverneur depuis l'heure où le cabinet DeBoucherville a cessé d'exister. C'est un principe absolu qu'il ne peut y avoir d'interruption dans la responsabilité ministérielle, et c'est pour cela que l'acceptation d'un portefeuille a un elfet rétroactif en matière de responsabilité. Monsieur Joly a été assermenté vendredi à midi ; eh bien ! il est responsable du renvoi du cabinet DeBoucherville et de tout ce qu'a fait le Lieutenant Gouverneur depuis l'instant de ce renvoi. Je sais bien que le député chargé d'annoncer à la chambre la formation du nouveau cabinet, a prétendu le contraire, mais je suis persuadé qu'il rougit maintenant d'avoir soutenu une telle hérésie, une prétention aussi manifestement contraire aux premières vérités du catéchisme politique.
Qu'il soit donc bien compris que je ne m'attaque pas à lapersonna du Lieutenant-Gouverneur, mais aux ministres responsables de ses actes, qui sont les seuls accusés que vous avez à juger. Conservateurs, respectons l'autorité, rerpectons la constitution ; partisans du principe
fédératif de nos institutions, conservons, au lieu de le détruire, le prestige qni s'attache la position du chef d'une province indépendante.
Son Excellence l'Hon. Luc Letellier de St. Just est complètement hors de cause ; le coupable, c'est M. Joly, c'est le nouveau ministère. Le conspirateur, celui qui s'est adressé à Ottawa pour ourdir ce complot contre les immunités populaires, c'est encore M. Joly ; c'est lui qui est sensé être allé s'aboucher avec George Brown à Montréal pour prendre de ce grand ami de notre province le secret de notre bonheur politique ; c'est lui qui est allé chercher des inspirations auprès de M. MacKenzie pour trouver le moyen d'escamoter le pouvoir à Québec. Vous avez lu dans les faits divers des journaux que Son Excellence' avait voyagé de Québec à Montréal et à Ottawa. Pour moi, j'ignore cela, la constitution ne me permet pas de le savoir; mais ce que je sais-très-bien, c'est qu'il y a des ministres responsables dans cette province et qu'ils sont appelés à rendre compte des conseils insensés ou criminels qu'ils ont donnés à Son Excellence.
Quels sont les faits ? Les voici, tels que je les trouve dans les documents officiels soumis à la chambre et qui sont maintenant du domaine public.
Le 26 février, à 4.30 P. M., le cabinet DeBoucherville a reçu unelettre de Son Excellence demandant les raisons qui avaient engagé le gouvernement à soumettre à la législature le bill pour contraindre* les villes de Québec et de Montréal, ainsi que trois ou quatre autres' municipalités, à payer le montant de leur souscription pour le* chemin de fer de Québec à Ottawa. Dans cette lettre, le Lieutenant- Gouverneur se plaint aussi de ce qu'une mesure créant un nouvel impôt " avait été proposée à la législature sans avoir été soumise à la'
considération préalable du Lieutenant-Gouverneur."
Le 27 février, au matin, le premier-ministre portait lui-même à Spencer Wood la réponse du cabinet au Lieutenant-Gouverneur.
Cette réponse dit que la loi du chemin de fer trouvait sa justifica • tion dans le refus des municipalités de payer leurs souscriptions. Ces souscriptions, on le sait, se montaient, pour les seules villes de Montréal et de Québec, au chiffre énorme de près d'un million et demi, u A défaut de cette somme," disait le premier-ministre, u les travaux " auraient été suspendus, l'intérêt de l'argent déjà dépensé sur le cheu min — plus de sept millions de piastres — aurait éié perdu, et le gouu vernement aurait été obligé de contracter un nouvel emprunt et, par u conséquent, de faire peser une charge injuste sur des municipalités- " qui n'avaient pris aucun, engagement et ne devaient retirer aucun u avantage immédiat de la construction de cevchemin."
Le premier-ministre justifie ensuite sa conduite envers le Lieutenant-Gouverneur et les chambres, et termine par ces paroles :
" Je prie Votre Excellence de croire que je n'ai jamais eu l'intention de m'arroger Me droit de faire passer des mesures sans avoir son approbation, et que dans la cir- « constance actuelle, ayant eu occasion de parler avec Elle de la loi concernant le chew min de fer provincial et n'ayant pas re<;u l'ordre de la suspendre, je n'ai pas cru que « Votre Excellence venait dans cette mesure aucune intention de méconnaître ses prô- „ rogatives que personne plus que moi n'est dispos» a respecter et à soutenir."
Après lui avoir remis cette lettre, le premier ministre eut une conversation avec le Lieutenant-Gouverneur, qui reconnut alors la bonne foi de l'Hon. M. DeBoucherville et de ses collègues au sujet des mesures en question, et termina en disant " que la seule difficulté qui restait •" était la question du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et u Occidental, et qu'il donnerait une réponse le lendemain, 2b février."
Le lendemain, le premier-ministre retourna à Spencer Wood pour porter les documents que le Lieutenant-Gouverneur lui avait demandés. Une nouvelle conversation s'ensuivit, et en partant M. DeBoucherville dit : u Si je comprends bien, vous hésitez nour savoir si ■" vous sanctionnerez le bill du chemin de fer de Québec, Montiéal, u Ottawa et Occidental ou le réserverez." Le Lientenant-Gouveineur répondit : " C'est cela."
Jusque-là, nous pensions que le seul résultat du malentendu qui paraissait avoir existé entre le premier-ministre et le chef de l'Exécutif, serait la demande par ce dernier de réserver, pour la considération du Gouverneur Général, le bill du chemin de fer. Nous ne pensions pas que la volonté des deux chambres, si explicitement exprimée dans les -discussions qui avaient eu lieu depuis le 29 janvier dernier, serait ainsi méconnue et méprisée. Aussi, ce fut avec un sentiment pénible de surprise que le 2 mars, nous reçûmes le Mémoire officiel du Lieutenant- Gouverneur, démettant M. DeBoucherville de sa position de premierministre, et renvoyant par là même tous les membres de son cabinet.
Ce document, messieurs^ 'formera une des pages les plus tristes de l'histoire politique de notre pays. Je dois déclarer sincèrement que je regrette qu'elle soit signée par un homme de ma nationalité, et je plains de toute mon âme ceux qui ont avisé le Lieutenanl-Gouverneur -en cette circonstance.
Dans ce mémoire, le Lieutenant-Gouverneur reconnaît de nou veau la parfaite bonne foi de M. DeBoucherville ; il exonère tout particulièrement les honorables MM. Angers et Church, qu'il admet n'avoir u rien fait sciemment qui ne fût conforme aux devoirs de leur office."
Après avoir discuté longuement les circonstances dans lesquelles 1-e premier-ministre avait fait soumettre à la législature les deux lois -du chemin de fer et du nouvel impôt, il termine ainsi :
■■" Le Lieutenant-Go%-erneur, après avoir mûrement délibéré, ne peut accepter 4 l'avis de M. le premier-ministre au sujet de la sanction à donner au bill du chemin de " fer intitulé : " Acte concernant le chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Oc- " cidental.
M Pour toutes ces causes, le Lt.-Gouverneur ne saurait clore ce mémoire sans exu primer le regret qu'il éprouve à l'idée de ne pouvoir continuer à le maintenir dans " sa position à rencontre des droits et des privilèges de la Couronne."
En présence de cette démission formelle, le premier-ministre, M. de Boucherville, écrivit de suite la lettre suivante qu'il remit luimême au Lieutenant-Gouverneur à Spencer Wood :
A Son Excellence le Lieutenant-Gouverneur delà Province de Québec,
Excellence,
J'ai l'honneur d'accuser réception de votre mémoire dans lequel vous concluez ne pouvoir me maintenir dans ma position de premier-ministre. Il ne me reste d'autre devoir à remplir que de me soumettre au renvoi d'office que Votre Excellence m'a si-
gnifiê, tout en protestant de mon profond respect pour les droits et privilèges de la Couronne et de mon dévouement aux intérêts de notre province. J'ai l'honneur d'être,
De Votre Excellence, etc.,