‹ Discours prononce a la grande Assemblee tenue a LevisChapitre 2 sur 2 · C. B. DE BotTCHERVILLE · texte numérisé non relu

C. B. DE BotTCHERVILLE

Voilà dans sa nudité officielle ce coup cTEiat unique dans notre histoire. Aux plus mauvais jours des Graig et des Metcalfe, rien ne s'est vu de semblable. C'est qu'alors les aviseurs de ces gouverneurs absolus possédaient au moins la science politique et diplomatique ;: mais quand on sait que les documents à l'allure. césarienne que je viens de vous lire, ont été inspirés par des hommes qui professent un libéralisme avancé, on est tenté de se demander si c'est la mauvaise foi ou l'ignorance qui a prédominé dans leurs conseils.

Vous voyez, donc, messieurs, que nous n'avons pas résigné. En langage officiel, cc nous n'avons pas été continués dans notre position " ; en langue ordinaire, nous avons été congédiés, mis à la porte-

Maintenant je pose cette question : d'après le droit parlementaire anglais, le chef de l'Etat a-t-il aujourd'hui le droit de congédier un cabinet qui possède évidemment la confiance des représentants élus du peuple ? Je réponds : Non.

Je n'ai pas l'intention, messieurs, de faire ici de l'érudition, mais je me permettrai de vous lire quelques citations d'un auteur qui fait autorité en pareille matière. Je lis dans Bagehot sur la L&nsticutwn anglaise :

f< Dans le cas où il s'agit de démissionner un ministre qui plait au parlement ou " de dissoudre ce Parlement en faisant appel au peuple, le pouvoir de recourir à ces •'• mesures graves n'est pas de ceux qu'en général un monarque héréditaire, quel qu'il " soit, est a même d'exercer avantageusement.

" Ainsi ce pouvoir, s'il n'a pas disparu complètement, est presqu'entièrement sorti li des usages constitutionnels. Rien ne paraîtrait plus étonnant au peuple anglais qu'un " coup d'Etat au moyen duquel la reine détruirait soudainement un ministère quia ;' pour lui la confiance d'une majorité parlementaire. Ce pouvoir appartient, en théo- " rie, à la r'eine, cela n'est pas douteux, mais il est tellement tombé en désuétude, que " si la reine voulait l'exercer, on serait aussi effrayé qu'à la nouvelle d'une éruption vol- " canique dans Primrose Hill

" Un roi d'Angleterre ne saurait dissoudre le Parlement contre la volonté et contre " l'intérêt d'un ministère qui est au pouvoir. Sans doute le roi pourra renvoyer un sem- " blable ministère, et le remplacer par une autre administration dont il prendra l'avis " pour dissoudre les chambres ; mais, même avec ces précautions, en agir ainsi à l'égard u d'un ministère qui aurait une forte majorité dans le Parlement, ce serait foire un coup " de tête presqu'impossible à supposer. On n'imagine pas que la reine Victoria elle- " même, malgré la popularité et le respect dont elle est environnée à un plus haut de- " gré peut-être que tous ses prédécesseurs, se permette jamais de recourir à une pareil- " le mesure. Que penserait-on s'il lui arrivait soudain de tenir ce raisonnement : Les " whigs sont en majorité dans le Parlement actuel, mais je crois que le pays est favora- « ble au ministère tory ; je vais renvoyer mon ministère, puis dissoudre le Parlement « pour voir si le pays n'élirait pas un Parlement contraire aux idées dominantes du " Parlement actuel ? .Que penserait-on ? Aucun Anglais ne peut rêrer a une catas- " trophc de cette nature et qui lui semble appartenir aux phénomènes d'un mond^ tout « différent de celui qu'il habite !

» Dans la pratique, le souverain se croit obligé, en Angleterre, de suivre l'avis du '• ministère; que la Chambre des Communes veut maintenir au pouvoir. Toute préroga- ■ tive contraire n ce principe est tombée en désuétude. Un souverain peut accorder et « accord.; en effet à un ministère la possibilité de renouveler par un appel aux élecy teurs la majorité qui lui fait défaut dans la chambre des Communes; niais frapper par « derrière, pour ainsi dire, et égorger au moyen d'un appel au pays, pris pour complice.

« le ministère que 80uti< ut un Parlement en pleine existence, voilà une éventualité qui:

" n'entre plus aujourd'hui clans 'es calculs, bien qu'autrefois il y ait eu des faits de cet-

» te sorte à. enregistrer dans nos annales i

M Actuellement la reine ne petit guère refuser à an ministre que la majorité abani' donne dans le Parlement, le droit de dissoudre l;i chambre des Communes ; elle ne le e peut pas plus qu'elle ne pt ut, sans le consi nteim nt du premier-ministre, dissoudra << un Parlement où le premier-ministe a la m;i jorité."

Voulez-vous une autorité p'us connu»; île vous tous ? Je. veux parler de nôtre Gouverneur-(iéneral, si populaire et si aimé. Lord Duit'erin. Voici comment il s'exprimait (Mi ro1$, dans un banquet qui lui était oiïért à H.ilil'ax, au milieu des discussions .provoquées parTaU'aire du Pacifique, alors qu'on lui d» 'mandait de Ù&ti&mm S6B minislres :

" Messieurs, je. conif)rends trop bien mon devoir pour laisser surprendre mon jult''- " ment ou mes sympathies par l'esprit de partisannerie. Lorsque je cause avec vos " hommes puhlics, il ne m. irrive presque jamais de demander à qiiel parti politique il- " }:ppartiennent ; je ne vois en eux que des personnes s'élevant. chacune selon son méprit*', en servant son pays. Ma seule étoile polahv, mon s. ul truide dans 1 accomplis- " sèment de nus d< voirs et dans mes relations officielles ayec Les hommes publics, c'est " le Parlement du Canada. (Applaud.) Le fait est que ie suppçgje que je suis le seul " au Canada dont la foi en la sagesse et l'infaillibilité du Parlement soit inébranlable. * (Rires prolongés.) Chacun de v.wis m- croit au Parlement qu'autant que le Parlement " vote selon ses désirs et ses convictions (Applaudisst ne nu et rires). M-oi.ni- ssit urs, je " crois au parlement sans m'oecupcr (lequel coté il vote, et ne donne ma confiance " qu'aux seuls hommes que la volonté lihre du Parlement confédéré du Canada me " donne comme conseillers responsables ( Applaudissements). Qu'ils soient les chefs " d'un parti ou d'un autre, peu importé'; c'est là un fait Indifférent au gouv» -rneur-géné- " rai (Applaudissements ) tant que le patbment h* maintient au pouvoir.il est " obligé de leur donner une confiance illimitée, de s'en rapporter à leur avis et à leur " loyauté, et de les aider franchement il • Bes conseils (Applaudissements). S'il arrive " que dans les vicissitudes des luttes de partis, ils sont r« -mplac es par d'autres (rires), il '• accueille leurs successeurs avec la même bienveillance et la même considération "(Applaudissements). S'il a formé des liens d'amitié personne lie. il est lihre de les conserver (Ecoutez !). Comme tout être raisonnahle, il ne pétri s'empô lier d'avoir ses " opinions sur le mérite des dilférents partis (Ecoutez ! Ecoutez !). Mais ce sont là des " faits du domaine spéculatif, abstrait et n'ayant aucun effet pratique sur ses relations " officielles (Applaudissements). Comme chef d'un Etat constitutionnel, engagé dans u l'administration du gouvernement parlementaire, il n'a pas d'amis politiques, encore " moins a-t-ii besoin d'ennemis politiques (Applaudissements).

Mais pourquoi tant de citations ? pourquoi insister sur un point de doctrine absolument élémentaire ? N'est-il pas triste, en 1878, quarante ans après la conquête du gouvernement responsable dans le pays, c'est-à-dire après quarante ans de luttes plus ou moins violentes, d'être encore obligé de discuter pour faire admettre le grand principe de la souveraineté parlementaire. A qui devons-nous cet état de choses ? Quels sont ceux qui osent ainsi déchirer le code des libertés populaires ? C'est le parti qui s'appelle libéral. Quelle immense dérision! quelle profanation d'un tilre porté par des hommes qui, au milieu de leurs erreurs, avaient au moins le mérite de paraître aimer sincèrement la liberté ! Ah ! je comprends qu'un grand nombre de personnes sincères soient décidées à rejeter ce titre Je sais qu'il y a dans cette ville des hommes de coeur qui ont exprimé hautement leur détermination de briser avec imparti qui n'a de libéral q.ue le nom, et cette scission dont vous êtes témoins n'est que le commencement d'une réaction terrible qui va éclater dans toute la province.

Je vous ai rappelé quel est le droit constitutionnel. Allons plus loin : demandons-nous s'il existe un prétexte qui ait pu autoriser un«

déviation de la règle ordinaire. Et qui prendron?-nous pour juge? £e sera le Lieutenant-Gouverneur lui-même. Voici comment s'exprime Son Excellence dans sa lettre du 1er mars :

« Le Lieutenant-Gouverneur, prenant en considération ce qui lui a été communiqué verbalement (le 27 février) par M. le Premier-Ministre, et prenant aussi en considération la lettre que le Premier-Ministre lui a alors remise, est prêt à admettre qu'il n'y a pas eu intention, chez M. le Premier-Ministre, de méconnaître les prérogatives de la -couronne, et qu'il n'y a eu de sa part qu'une erreur de bonne foi dans l'interprétation iqu'il a donnée aux paroles du Lieutenant-Gouverneur, dans l'entretien qu'ils ont eu le 16 février courant, paroles qui ne comportent point le sens d'autorisation que le Premier y a attaché.

u Avec cette interprétation, et les instructions qui ont été, en conséquence, données par le Premier aux honorables MM. Angers et Church, ces messieurs n'ont rien fait sciemment qui ne fût point conforme aux devoirs de leur office. . ...

" Le Lieutenant-Gouverneur croit devoir faire observer que, dans son mémoire du 25 février courant, il n'a, en aucune façon, exprimé l'opinion qu'il croyait que M. le Premier ait jamais eu l'intention de s'arroger le droit de faire passer des mesures sans avoir son approbation ni de méconnaître les prérogatives du représentant de la Couronne. "

Voilà donc, d'une part, des autorités qui prouvent que le Lieutenant-Gouverneur n'avait pas droit de démettre ses ministres possédant encore la confiance de la chambre, et, d'autre part, le témoignage du Lieutenant-Gouverneur lui-môme sur la bonne foi de ses ministres. Je conviens que la bonne foi n'exclut pas l'erreur, et j'irai même jusqu'à supposer un instant que nous nous sommes trompés. Eh bien ! il me semble que, môme dans ce cas, nous avionr droit à plus d'égards de la part du chef de l'état. Les auteurs qui ont écrit sur le droit constitutionel appellent le chef du cabinet " le premier ami " du souverain. Or, lorsque cette ami a pour premier mérite sa bonne foi, et pour second mérite l'appui des deux tiers de la repiésentation nationale, le souverain doit y réfléchir avant de briser une pareille amitié.

Mais, au fait, quels sont nos torts?

Le premier, tel que le formule le Lieutenant-Gouverneur dans son

Mémoire, c'est :

" Que l'on a mis le lieut.-gouverneur, sans intention malveillante, mais de fait, <" dans une position fausse, en l'exposant à un conflit avec les volontés de la Législau ture, qu'il reconnaît toujours être souveraine, lorsque ses volontés sont exprimées par * toutes les voies constitutionnelles. "

Or, cette faute n'en est pas une. Nous sommes en chambre, nous rotions dans le cabinet les représentants légitimes du peuple : s'il y a eu conflit entre la volonté du Lieutenant-Gouverneur et la volonté du peuple exprimée par nous, c'est que le Lieutenant-Gouverneur la bien voulu. Ce dernier n'a pas pour mission d'imposer ses volontés au parlement; c'est le peuple qui, lui, a le droit incontestable de faire prévaloir ses volontés dans la législation. Il ne devrait y avoir jamais de conflit entre le chef de l'état et le peuple, mais s'il en surgit, c'est au chef de l'état à se soumettre.

Est-ce que je proclame ici une doctrine révolutionnaire ? Est-ce que j'exagère les droits du peuple ? Non, messieurs, et mon titre de cols nvateur suffirait seul à éloigner ce soupçon de l'esprit de mes adversaires. Mais je connais l'histoire d'Angleterre, je sais que présentement le souverain anglais régne aussi glorieusement que jamais, mais gouverne

moins que jamais, et je ne demande qu'une chose, c'est que dans noire pays, c'est-à-dire sur le sol d'Amérique, au milieu d'une société démocratique, où les gouvernants, grands et petits, sont issus du sein du peuple, on ne s'exagère pas les prérogatives de la Couronne plus que ne le fait la Reine d'Angleterre qui, elle, a hérité ses droits d'une tradition séculaire. Or, Sa Majesté la Reine Victoria, qui règne depuis quarante-un ans, n'a jamais exercé le droit de veto.

Au reste messieurs, s'il m'était permis de mettre M. le Sénateur Letellier de St. Just en contradiction avec le Lieutenant-Gouverneur actuel de la Province de Québec, voici les paroles que je citerais, paroles prononcées par lui-même au Parlement d'Ottawa le 13 août 1873.

« La prérogative royale ne saurait être employée dans le but de gêner les libertés « populaires ; au contraire, cette prérogative doit obéir aux événements et doit s'exer- " cor dans l'intérêt du peuple régulièrement représenté. S'il en était autrement, il fan- « drait autant se dispenser du Parlement et forcer le peuple, à coups de bâton, à obéir au commandement de la couronne, sans aucun respect pour la représentation nationa- - le."

Cette citation vous prouve encore une fois ce que je vous disais tout à l'heure, que les conseillers actuels du Lieutenant-Gouverneur ne connaissent pas l'histoire politique de leur pays.

On nous fait un autre reproche ; je le trouve formulé en ces termes dans le Mémoire :

11 Le Lieutenant-Gouverneur, après avoir mûrement délibéré, ne peut accepter l'a- " vis de M. le premier-ministre au sujet de la sanction a donner au bill du chemin de -" fer intitulé " Acte concernant le chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occi- " dental."

Pour toute réponse, il me suffira de constater : 1. Que le cabinet de Boucherville n'a jamais conseillé Son Excellence sur ce sujet, pour la bonne raison qu'il a été congédié avant d'en avoir l'occasion ; 2. Que si cette occasion lui avait été offerte, le cabinet de Boucherville aurait conseillé à Son Excellence de déférer la sanction de cette loi au Gouverneur-Général, comme notre constitution lui en accorde le droit ; il aurait suivant les termes des explications ministérielles insérées dans les Votes et Délibérations de la séance de vendredi, 8 courant, u recommandé qu'elle fût réservée pour la décision du Gouverneur-Général."

Et le Lieutenant Gouverneur n'a-t-il pas constaté la même chose lorsque M. de Boucherville lui disait : a Si je comprends bien Votre " Excellence, la seule difficulté qui reste maintenant est de savoir si rt vous sanctionnerez ou réserverez ce bill," et que Son Excellence ré- " pondait : u C'est cela."

De deux choses l'une : ou le Lieutenant-Gouverneur se proposait de réserver ce bill, et, dans ce cas, il était disposé à accepter le conseil de ses ministres, ce qui était une raison de les maintenir au pouvoir, au lieu de les en chasser ; ou bien il voulait imposer son veto à cette mesure, et, dans ce cas, il se serait donné à lui-même un démenti formel, lorsque, le jour de la prorogation, il a simplement réservé le bill pour la considération des autorités fédérales.

Autre grief. On nous reproche d'avoir autorisé

¥ Des dépenses énormes occasionnées par des subsides très-considérables à plusieurs " chemins de fer, alors que la Province était chargée de la construction de la grande

" voie ferrée; de Québec à Ottawa, laquelle devait primer les attires, et cela lorsque l'é- I " tat de nos finances nous forçait à des emprunts disproportionnés avec nos revenus.'1

Ce reproche est puéril, et j'oserais dire, fortement entaché de ridicule. Les dépenses dont il est ici question sont relatives aux chemins de fer du sud, c'est à-dire le Lévis et Kennébcc, le Québec-Central, et Ylnternalional, soit pour le passé, soit pour l'avenir. Quant au passé, le Lieutenant-Gouverneur a sanctionné lui-même cette mesure l'année dernière ; quant à l'avenir, il a sanctionné hier même une loi qui, après tout, n'est que la continuation de la législation de l'an dernier au sujet de ces chemins' de fer.

On se demande par quel procédé de logique on est arrivé, après nous avoir reproché cette législation et en avoir fait un motif de notre renvoi d'office, à sanctionner cette même loi purement et simplement. Peut être s'est-on aperçu au dernier moment que cette législation n'imposait à la province aucune dépense additionelle et qu'elle ne faisait qu'autoriser, sousune forme nouvelle, le service de la subvention attribuée à ces chemins de fer par une loi antérieure.

Un autre grief non moins sérieux, c'est " l'augmentation des salaires du service civil. " Mais où donc les conseillers de son Excellence avaient-ils la tête, lorsqu'ils lui dictaient ce singulier réquisitoire ? Tout à l'heure je discutais les premiers éléments du catéchisme politique et je m'étonnais que les nouveaux ministres les eussent ignorés ; m'en voilà rendu à leur rappeler Tes Statuts de Tan dernier, en vertu desquels cette augmentation devenait obligatoire cette année. Cette loi n'était du reste que le corrollaire d'un autre Statut qui oblige chaque employé du service civil à verser cinq pour cent de son salaire dans un fonds de retraite.

D'ailleurs, je me demande en vertu de quel droit on a pu conseiller à Son Excellence de s'ingérer dans les détails infimes du service civil, lorsque les chmibres, auxquelles le détail de ces dépenses est communiqué, d'après la loi, clans les quinze premiers jours de la session,, n'avaient entendu aucune plainte à ce sujet. Le chef de l'Etat doit être au-dessus de pareilles misères, car lorsque ses conseillers l'entraînent sur ce terrain, ne l'exposent-ils pas à des représailles désagréables et offensantes pour sa dignité personnelle. Que dirait-on, par exemple, si quelqu'un s'avisait de le chicaner sur le service de Spencer Wood? Le Lieutenant-Gouverneur fait aussi à son Premier-Ministre le reproche général de ne pas avoir suivi ses recommandations sur les diverses questions de législation et d'administration qui so sont présentées depuis l'an dernier. Je trouve exhorbitant que l'on ait conseillé à Son Excellence de faire cette critique, qui est la négation formelle du gouvernement responsable. Comment/ l'on sait que le Lieut.-Gouverneur a été choisi parmi les hommes qui ont servi dans les rangs de la politique active, qu'il est sorti tout chaud des luttes acharnées de 1873 ; et l'on voudrait que cet homme fut l'inspirateur et le guide absolu de la politique provinciale ? Autant vaudrait dire que le parti dominant dans les chambres fié la législature de Québec devrait forcément se plier aux idées, aux préférences, pour ne pas dire aux caprices, de l'Homme qui nous serait envové tous les cinq ans par le cabinet fédéral !

Etant donné les sympa thies politiques bien connues de l'ancien sénateur, haùfait-o'n pas ïû plutôt onseil'er au nouveau Lieutenant- Gouverneur la léserve la plus prudente dans toutes les qtjésjiofis sur "lesquelles son parti politique s'était prononcé ? Croit-on tfufe »<• s'i ra un enseignement salutaire pour le peuple et un tilre au ivsp-ct pour l'autorité, que de voir chacune des pret.'iitioiis d'un parti se/ reproduire aussi fidèlement dans le réquisitoire du chef de l'état chassant un ministère soutenu par la majorité des représentants et de la chambre haute ?

Quelle différence entre celte attitude et les grands pfmcjpéa énoncés par les hommes d'état anglais ! Le Comte (Je Grey, écrivant à un gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, lui reeummandait la neutralité dans les luttes politiques de cette province, et lui disait :

" Je recommando ce mode d'action, afin qu'il soit bien notoire qye tout transfert du "pouvoir politique d'un parti à 1'autiv, n'est pas le résultat d'un de vos actete, mais Le rè- " sultat des vu'ux exprimés par le peuple même. J'attache a ceci une grande importance. et je vous donne en eonséque née instruction de m- point chang» r votre Cons, il Mxécu- " tif tant qu'il ne sera pas parfait* m»nt t lair qu'il ne peut, avec toute l'assistance qu'il est "en droit d'attendre de vous, administrer le gouv» -rnement de la province d'une nia- " nière satisfaisante et commander la confiance de la Législature. "

Le même comte de Grey, appréciant l'intervention de Lord Melcalfe renvoyant son cabinet en U*48, s'exprimait ainsi :

« L'effet de cette intervention frit de le mettre eu hostilité directe avec un des " grands partis qui divisaient la colonie. Uien que, pour le muim m. il eût réussi à for- " mer une administration, comme le parti dans les bras duquel jl s'était jeté, n'avait li qu'une faible majorité, dans la ehambre, l'avaiita- • qui! avait obtenu se trouvait chè- " rement acheté par le fait que l'opposition en parlement n'était.pas dirigée seulement " contre les conseillers du gouverneur, mais contre !,• gouverneur lui-même, et contre " le gouvernement anglais dont il était le représentant.

" Mais. ce n'est pas tout , le gouverneur, par sa rupture avec un parti, se trouvait « placé beaucoup plus qu'il ne l'eût désiré, à la merci de l'autre parti qui le soutenait, " et perdait touto autorité d'empêcher les éearts de modération que pourraient faire " ceux avec l'aide desquels il était forcé d'administrer."

C'est aussi l'avis de May.

" Comme le souverain qu'il représente, le Gouverneur se tient à l'écart et au-des- " sus des partis, et il gouverne par des conseillers constitutionnels qui ont acquis de " l'ascendant dans la législature. 11 laisse les partis rivaux se livrer bataille entre eux ; " et, en admettant le parti le plus fort dans ses conseils, il met le pouvoir exécutif en " harmonie avec les sentiments populaires."

Ces idées ne sont pas, d'ailleurs, applicables au représentant du. souverain seulement. En parlant d'un souverain constitutionnel, un auteur distingué, Hearn, nous dit :

" Dans les matières de législation générale, le roi, quelles que soient ses vues per- " sonnelles, ne consulte que les vœux, tout erronés qu'il les croit, de ses sujets, quand " ces vœux ont été formés en connaissance de cause et clairement exprimés par la " chambré des Communes."

Et comme dit quelque part Bagehot :

P Un roi de bon sens et de sagacité dira à ses ministres : " Sur vous retombe la " responsabilité de ces mesures. Ce que vous jugerez le mieux, il faudra le faire ; et je " lui donnerai mon support effectif. Mais pour telle et telle raison, votre mesure est " mauvaise, et telle autre chose est préférable. Je ne m'y oppose pas, parce que c'est. " mon devoir de ne pas m'y opposer ; mais je vous avertis."

C'est ainsi que George IV se contentait d'exprimer sa répulsion pour ses ministres en termes quelquefois peu mesurés ; mais, comme on le faisait remarquer alors, " le roi aime mieux donner des conseils à ses ministres que de les renvoyer."

Messieurs, pourquoi citer fcmt d'autorités ? Pourquoi aller fouiller dans les annales du peuple anglais, ce peuple modèle de tous les gouvernements constitutionnels ? On ne trouvera nulle part de précédent pour excuser l'acte que l'on vient de commettre.

Ce que l'on a voulu faire ici, ce que l'on a fait, n'est ni plus ni moins que l'escamotage du pouvoir par des ambitieux impuissants à arriver par les voies constitutionnelles. Le peuple n'était pas avec ces hommes, 1a représentation nationale les repoussait; alors ils ont trompé le représentant de l'autorité pour s'emparer d'un pouvoir qu'ils ne pouvaient mériter. Les clefs du pouvoir appartiennent au premierministre à qui le souverain les donne, sur la manifestation de la volonté du peuple. Ces clefs du pouvoir, le premier ministre doit les remettre au souverain lorsque la confiance publique fait défaut à son. cabinet. Le souverain lui-même peut les lui demander, lorsque la représentation populaire en exprime le désir ; mais, dans aucun cas, il ne peut les lui arracher, les lui voler, disons le mot. C'est ce que l'on a fait pour nous ; mais que l'on prenne garde, les conséquences seront terribles quand le peuple viendra revendiquer sa souveraineté législative. Alors on pourra dire avec autant de vérité qu'on le disait, il y a ^quelques mois, en Europe, qu'il faudra u se soumettre ou se démettre."

11 est vrai qu'à défaut de moralité, on a voulu avoir de l'habileté, de la finesse. Avec la dissolution du parlement, on va jeter au peuple un appât que l'on croit sans doute irrésistible. On lui dit, à ce peuple que l'on sait bon e\ crédule, que c'est pour son bien que cet événement a lieu ; que c'est dans son intérêt que l'on viole ainsi la constitution ; •que c'est pour l'exempter d'être lourdement taxé que l'on a chassé un ministère prévaricateur. La taxe ! voilà l'appât que l'on attache à l'hameçon pour y faire mordre le vulgaire. Cet appât est bien choisi, si Ton croit que le peuple de cette province n'est composé que de badauds ; mais on se trompe ; les électeurs sont assez intelligents pour ne pas se laisser prendre à une amorce aussi grossière.

Regardons les choses en face. Quelle est donc cette taxe que l'on .parait redouter si fort? Voyons d'abord si l'imposition d'une taxe était nécessaire, et examinons ensuite si cette taxe est aussi lourde qn'on voudrait le faire croire ; demandons-nous enfin si le bouleversement que l'on fait subir à la province, les dépenses extraordinaires qui en résulteront, ne coûteront pas plus cher que l'impôt dont on nous effraie. Je ne parle pa« du coup fatal porté aux institutions politiques qui nous sont si chères; cela ne s'estime pas à prix d'argent chez un peuple qui a du cœur.

La taxe en question est devenue nécessaire par suite des grands travaux que le gouvernement a entrepris ou qu'il a encouragés pendant ces dernières années, et cela, à la demande de tous les hommes politiques, pans exception de parti. Plus de sept millions ont été requis pouf le chemin de fer provincial sur la rive nord, et près de deux millions de piastres comme prime d'encouragement aux entreprises particulières du môme genre au sud du Saint-Laurent. Ces grandes entre-

prises ne sont pas encore terminées ; quelques-unes ont môme besoin de secours nouveaux pour ê're menées à bonne fin. Voudrait-on comme on la si maladroitement conseillé au Lieutenant-Gouverneur crue ces secours leurs fussent refusés? Voudriez-vouscela, vous surtout gui avez lait de si grands sacrifices pour une de ces entreprises ? Voùlezvous que l'Etat ferme ses coffres et, sous le prétexte spécieux d'une économie mesquine, qu'il laisse en péril cette œuvre nationale ? Non l et ce n est pas l'impôt de quinze centinsqui vous ferait renoncer à cette belle entreprise.

Cette taxe porte sur les contrats dont la valeur dépasse la somme de deux cents piastres, mais seulement sur l'excéd-int de ces deux centpiastres. Ainsi, une transaction de $300 paierait 15 centins de droit les premières deux cents piastres étant toujours exemptes. Çt puis IesVéstaments, les contrats de mariages, les donations entre-vifs en Iiene directe, ne tombaient pas sous le coup de cette'loi.

Calculons\m instant ; il y a plus de 700 paroisses dans la provint de vuebec. Cette taxe, d'après les calculs 1rs plus exacts, devait rapporter environ SI /o, 000. De ce montant, les deux tiers, ou à peu près posaient sur les .banquiers, courtiers, agents de change, agents d'immeubles et spéculateurs de toute sorte; c'est-à-dire, sur la classe que la taxe n atteint presque jamais. Et encore cette taxe n'était-elle nue temporaire ; elle ne devait durer que jusqu'à l'issue favorable de l'arbitrage des deux provinces qui va se décider bientôt en Angleterre et fusqu a ce que le chemin de fer provincial nous donne les revenus Que nous en espérons Voilà à quoi se réduit ce grand épouvantai! pour lequel on viole nos libertés représentatives et l'on jette la province dans une agitation dont on ne saurait prévoir les conséquences.

Voici une session violemment interrompue et dont une grande partie de 1 ouvrage sera a recommencer. Je n'exagère pas en portant cette dépense au chiflre de $40,000, ; puis les élections générales, dont le coût officiel ne peut être de moins de $35,000 ; ajoutez à cela l'interruption inévitable dans le fonctionnement des départements publics par l'installation de ministres nouveaux et inexpérimentés; ajoutez encore la perte de temps et les dépenses nécessaires que cause aux citoyens individuellement 1 événement d'une élection générale : mettez ces dernières dépenses et cette perte de temps au cbiffre minime de 650 par paroisse et dites-moi s'il n'y a pas là une perte sèche au moins égale a la taxe dont on vous effraie et qui eût été employée fructueusement, sans les haines, les desordres et les scandales inhérents aux agitations poii- Udues comme celles dont nous allons être témoins.

nPrtaEln0a1Sn,aVO,1Spa?COmpté^ ce ^ui Pourtant sera la plus lourde perte pour la province, les intérêts que chaque jour accumule sur le captai engage dans nos entreprises de chemins de fer, dont l'exécution va être nécessairement retardée par le coup de main que des ambitieux et des envieux viennent d'exécuter. Neuf millions de piastres ïnîpm gnF6Sfr CGS entrePrises- Supposez un retard de trois mois

ms fe?Hp b'â V°US amViZ aU J0U Chiffre de $135,M0 ; et je ne parle nen Atl ^ ^eS mdlI\ect? ca"sé* &* ces retards 'qui reculeront:

tovaux Un an' a CaUSe SaiS°n mauvaise> achèvement de ces

Il est bien permis d'avoir des aspirations politiques; mais quand il fan paver cePpnx pour les réaliser on a bien le droit de dire que cette ambition dépasse la folie et touche au crime

Et n'allez pas nous dire que nous sommes la cause d ou. les de c»aWt en ne nous soumettant pas au nouveau régime au ministère sastl tfi," 1 "dans les sièges qu'on nous a dérobés. Les hommes de

«ax "=S'« lâ»»lé u.riem.ut.ire, g «oi-l» «»)» 1» re,Po,„.b,l,t. de "* otfvoùïuu.rléd'iiuuô». Demaudei donc, meneur., £çffife{j3

S«mSSs! taxe de quelque valeur que nous ayons est la LeTs aubères et- celle des procédures judiciaires. Ceux qui ai- Zt fboireet ceux qui aimeut à plaider sont ceux qui portent prèscrue tout le fardeau des impôts dans cette province.

Si vous ajoutez à cela un léger droit pour payer les frarij , <Tenr£

USUTvou8 uarlais tantôt d'un leurre à l'aide duquel on essaiera de

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l'administration." . 4

Vnilà le nroeramme éternel des gouvernements qui n en ont pas

la graine de charlatan, espérant qu'il poussera des ^ pg

r»n Wii vim à. l'œuvre ces gouvernements de îctrancnemem, u o On les a vus a i «m» t«l,b 87 . k voit cncore aujour

hommes, les avait baptisés, avant de les chasser, du nom de " gouvernement de bouts de chandelle." Leur économie, en effet, n'avait consisté qu'à retrancher quelques centaines de piastres à nos institutions de charité, et cà jeter sur le pavé quelques messagers ou employés sans fortune et sans protection. Le gouvernement inauguré à Ottawa en 1874, s'est aussi affublé do cette défroque usée de " l'économie et du retranchement." Quel a été le résultat de ce grand programme ? Plus de trois millions de taxes nouvelles, plusieurs centaines d'emplovés additionels, et un déficit énorme augmentant tons les jours.

Et le gouvernement qu'on voudrait imposer aujourd'hui à la province ne serait que le pâle reflet de ses aînés de 1863 et de 1874. Rien de large dans les vues politiques de ces hommes ; rien qui puisse cou duire un pays dans les voies sûres du progrès. De la contradiction, du dénigrement et du charlatanisme ; voilà où commence et où finit leur décalogue politique.

Ne les a-t-on pas vus l'autre jour, lorgne la Chambre d'Assemblée se levaft indignée pour protester contre la violation de ses droits, ne les a-t-on pas vus répondre à ces élans superbes de l'indépendance parlementaire par des exceptions à la forme, des points de routine, des questions d'ordre ? Et quand la chambre fut appelée à venir s'entendre congédier au milieu d'une session inachevée, un des leurs était encore debout, les yeux fixés sur la pendule, parlant contre le temps pour étouffer la dernière protestation de la chambra.

Souvenez-vous de cette parole d'un profond politique : " Où finissent les grandes questions coinunMic.Mit les petits partis," et ne permettez pas au petit parti rouge fie faire disparaître dans ses mesquineries dans sa politique de bouts de chandrllr, lu gravité du p-obleme soulevé par l'escamotage du pouvoir, si audarieusemeiit pratiqué par ses chefs Il n'est pas ici question d'une misérable taxé de quinze sous, ni du salaire de quelques pauvres employés, ni des dépenses d'un commissaire <le chemin de fer, ni même d'un tracé du chemin : ce sont là de petites choses bien dignes d'un parti qui n'a jamais eu clans le pavs d'autres point d'appui que le préjugé, ce préjugé vulgaire qui ne vit que ■de petitesses ; mais il s'agit de choses autrement grandes et sérieuses. Comme je vous le disais en commençant— et je finirai par la même pensée— c'est la liberté du peuple qui est violée, c'est le premier de nos droits qui est menacé. Qu'importe après tout, certaines fautes d'admmistration ? Elles sont toujours réparables^ lorsque la représenta-

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le. Que devient le principe que " le peuple gouverne," s'il est permis à un seul homme d'enlever le gouvernement des mains auxquelles le peuple lavait confié ? l

A tout prix, sauvez ce principe du naufrage ! Qu'il soit pour nous un point de ralliement ! Oublions, un jour au moins, nos divisions locales, nos querelles de clocher, pour nous unir autour du drapeau de la constitution. Que nos cœurs grandisse*!; avec les circonstances, et ne craignons pas de demander à notre passé, à ce passé plein de généreuses luttes, des inspirations pour nous guider dans le combat nouveau

que l'on nous force d'accepter. Le premier qui ait réclamé la responsabilité ministérielle dans ce pays est celui que l'on a appelé le grand- Bédard, et celui qui a le plus fait pour introniser chez nous ce régime d$ la liberté est aussi un des nôtres, Lafontaine, aidé de ses nobles amis, Morin et Baldwin. Et vous rappellerai-je le nom de Cartier, continuateur de ce grand œuvre, hier encore notre chef, le vrai type du politique Conservateur, prudent et actif, adversaire des démagogues autant que défenseur fidèle des libertés constitutionnelles ? Voilà quels étaient nos guides dans le passé, quels doivent être nos modules dans le présent

Messieurs, j'oublie un nom, celui de Papineau,

Lui, le puissant tribun que la foule en démence Saluait tous les jours d'une clameur immense.

Sa voix, sa grande voix aux sublimes colères, Sa voix qui déchaînait sur les flots populaires Tant de sarcasme amer et d'éclats triomphants, Sa voix qui, des tyrans déconcertant l'audace, Quarante ans proclama les droits de notre race,

Vous connaissez cette poésie, dont l'auteur est votre propre député/ aux Communes d'Ottawa, et je lui demande à lui-même, comment Papineau a-t-il mérité d'être ainsi chanté par une voix libérale, si ce n'est, en luttant corps à corps durant la moitié de sa vie contre des gouverneurs de province, despotes au petit pied qui ne se contentaient pas de régner, mais qui voulaient aussi gouverner à leur guise.

Dans cette lutte, Papineau a bien mérité de la patrie, et, malgré les fautes de sa vie, son souvenir vivra comme celui d'un grand cham?pion des libertés populaires.

Plût à Dieu que le parti libéral qu'il a fondé respectât ses enseignements! Que dirait donc Papineau, lui, l'expulsé ,des gouverneurs, s'il voyait maintenant ses héritiers devenus les défenseurs et les complices del'expulsion de ceux en qui le peuple avait confiance? Que dirait-il ? 11 ferait entendre un de ces accents terribles dont l'écho est venu jusqu'à nous, et s'écrierait :

u Faites taire la voix de Spencer Wood, et laissez parler la grandevoix du peuple ! "

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