‹ Discours prononcé au nom de la Faculté de médecineChapitre 1 sur 2 · Discours prononcé au nom de la Faculté de médecine · texte numérisé non relu

Discours prononcé au nom de la Faculté de médecine

Dans le courant du mois dernier, M. Laugier était encore au milieu de nous, remplissant le matin ses fonctions de professeur de clinique et prenant part pendant le jour à nos

conseils ou à nos actes scolaires.

Le 8 janvier, il faisait à l’Académie des sciences une lecture pleine d’intérêt; douze jours après, à l’Hôtel-Dieu, il pratiquait d’une main sûre une des plus grandes opérations.

En voyant à l’œuvre ce vénérable doyen de la chirurgie, plein de vie, et semblant porter sans effort le poids de soixante-treize années, personne n’eût pensé à une prochaine

catastrophe. L’intelligence était entière, la physionomie naturelle, les sens intacts, la démarche assurée; nulle trace d’infirmités. Le temps avait respecté le fourreau comme la lame et n’avait imprimé sur ce beau visage ni rides profondes ni stigmate quelconque de sénilité.

Depuis quelques jours seulement, M. Laugier accusait quelques troubles dyspeptiques et un peu de faiblesse; une légère pâleur trahissait vaguement un malaise caché; mais, à plusieurs reprises, les années précédentes, nous l’avions vu tourmenté par des manifestations arthritiques passagères : aussi, lorsqu’il consentit à prendre quelque repos, nous le laissâmes s’éloigner sans concevoir d’inquiétude, convaincus que nous étions de son prochain retour.

Il devait en être autrement.

Depuis plusieurs années une maladie générale, le diabète, minait sourdement cette nature si robuste en apparence ; elle s’était singulièrement aggravée pendant la longue période du siège, dont notre collègue, malgré son âge, avait bravement accepté la fatigue, les périls, les privations et aussi les cruelles angoisses.

Non content de conduire son immense service à l’Hôtel- Dieu, il soignait encore ses blessés à l’hôtel du Louvre et dans les ambulances de la ville.

Nommé par le gouvernement du 4 septembre membre du Conseil de l’Assistance publique, il prit sa part de la lourde tâche qui consistait à assurer le service hospitalier dans ces jours de détresse.

A la surface, il paraissait ferme, calme, rassuré ; pourtant il était dévoré d’inquiétude sur le sort de son fils qui courait la campagne avec son ambulance, et souffrait peut-être plus

encore des désastres inouïs de la France, qu’il avait vue si longtemps puissante et prospère.

Lors de la capitulation, il était à bout de force et de courage. Le 7 mars, il sortit de Paris ; lorsqu’il y rentra, il parut remis de ses émotions, de ses fatigues, et reprit aussitôt le cours habituel de ses travaux.

Jeudi dernier, la Faculté apprit avec la plus douloureuse surprise que M. Laugier avait succombé le matin même; elle me confia le pieux devoir de lui adresser en son nom les derniers adieux.

Stanislas Laugier naquit le 28 janvier 1799 ; il sortait d’une ancienne et honorable famille de Paris; son père, professeur de chimie au Muséum, directeur de l’École de pharmacie, membre de l’Académie de médecine, était allié ou parent des Fourcroy et des Arago. C’est dans cette atmosphère élevée que grandit le jeune homme à qui la nature avait d’ailleurs prodigué ses dons les plus précieux.

Il aimait passionnément les sciences et en particulier l’astronomie, il se prépara donc à l’École polytechnique, mais une fièvre typhoïde l’empêcha d’y entrer; alors il se tourna vers les études médicales et les commença seulement après sa vingtième année révolue ; il regagna vite le temps perdu sous la direction de Fouquier et surtout de Dupuytren dont il fut l’élève pendant quatre ans.

En 1825, il obtenait la médaille d’or; en 1829, gagnait au concours une place d’agrégé, et en 1831 entraitau Bureau central. L’Académie de médecine lui ouvrait ses rangs en i844, devant plus tard l’appeler à l’honneur de la présidence. Enfin, la Faculté de médecine le recevait en mars t848 professeur de clinique chirurgicale.

Ce n’était point sans peine que M. Laugier avait parcouru ces étapes successives de la carrière scientifique.

En ce temps-là, tous les grades se gagnaient au grand jour, à la suite de concours publics restés célèbres et qui, s’ils ne représentaient pas toujours la justice, barraient du moins la route aux personnalités impuissantes ou vulgaires. C’est seulement le quatrième de ces concours qui ouvrit à M. Laugier les portes de l’École.

Vers i83o, il avait débuté dans la littérature médicale en recommandant un procédé opératoire nouveau pour guérir la fistule lacrymale. Bientôt après, il attachait son nom à une variété rare de hernie crurale. Chargé d’un service important à l’hôpital Beaujon, où il assistait fréquemment Marjolin, il y recueillit des matériaux nombreux. Il les utilisa sous le titre modeste de Bulletin chirurgical, un recueil périodique où il réunissait aux faits de sa pratique une analyse des principales productions chirurgicales de l’époque. Les observations originales étaient fort intéressantes, la critique juste, sérieuse, modérée, tout en restant ferme. Cette œuvre utile fut interrompue par la préparation successive de deux concours (i 84 i-i 84 a) ; elle ne fut point reprise et ce fut grand dommage, car le jeune chirurgien y montrait des qualités éminentes : instruction solide, jugement droit, aptitudes remarquables pour l’observation et la pratique.

On retrouve dans les deux petits volumes du Bulletin chirurgical bon nombre d’idées originales, d’aperçus ingénieux et d’appréciations pleines de justesse, qui classèrent désormais le rédacteur parmi les hommes distingués de son époque.

Parmi les thèses de concours

écrites par M. Laugier, il

faut signaler celle qui traite des cals difformes, et puis une autre de i84t, qui a pour titre les Lésions traumatiques de la moelle épinière.

Pour tout autre que M. Laugier, l'avénement au professorat aurait été le couronnement de la carrière, c’était à la fois un théâtre et une tribune. Mais un dernier fleuron restait à conquérir, M. Laugier avait rêvé de s’asseoir à l’Institutaux côtés d’hommes illustres, dans le commerce desquels il avait vécu et qui l’avaient toujours honoré de leur amitié et soutenu de leur crédit.

Moins porté vers la pratique militante que vers la science spéculative, plus heureux de travailler en silence que de briller en public, il ne rechercha ni les succès de la chaire, ni les grandes luttes de la tribune, mais poursuivit avec une rare persévérance sa compétition à l’Académie des sciences. C'est donc dans les actes de la célèbre compagnie qu’il faut surtout chercher les principales productions de M. Laugier; en 1839 il y portait un de ses plus intéressants travaux. Il signalait comme signe nouveau des fractures du crâne Fécoulement d’un liquide séreux par l’oreille. Il donnait de ce curieux phénomène une explication fautive, il est vrai, mais gardait le mérite d’avoir découvert à nouveau un symptôme dont la mention enfouie dans un vieux livre n’a été retrouvée que plus tard.

En x84o, nouvelle communication sur un signe propre à faire reconnaître Finlestin dans la hernie étranglée; en 1854- * 855, deux mémoires d’un intérêt majeur sur le développement et la structure des bourgeons charnus et sur les lésions dont ils peuvent être atteints. La clinique et l’expérimentation sont tour à tour invoquées dans cette œuvre re-

marquable. Au reste, M. Laugier étudiait depuis bien longtemps cette question des plaies, si vieille et toujours si neuve, si vaste enfin que ni l’Académie de chirurgie, ni Hunter, ni Delpech, n’avaient pu l’épuiser.

Dix ans auparavant, le 28 octobre 1844, il avait proposé un mode de pansement nouveau. L’appareil en était bien simple, une feuille de baudruche et une solution de gomme arabique en faisaient tous les frais; mais la doctrine cachée sous ces humbles dehors était grande et féconde ; grande, car elle suscita de nombreuses réclamations de priorité à peu près sans base ; féconde, car elle marque l’époque initiale des progrès incessants que le problème fait encore de nos jours. Les communications ultérieures de M. Laugier n’ont pas toutes la même portée. Dans un certain nombre d’entre elles, il ne s’agit que d’opérations plus ou moins rares couronnées de succès. Quelques-unes cependant renferment des idées originales qui ne sont pas sans valeur. Telles sont les notes sur le traitement de la gangrène par l’oxygène, sur l’origine et le mode d’accroissement de l’hématocèle rétro-utérine et sur la localisation de la commotion cérébrale.

L’Académie des sciences n’est point habituée à ce que les médecins travaillent aussi longtemps et aussi spécialement pour elle ; elle remarqua sans doute l’assiduité et le zèle de M. Laugier et l'en récompensa le 17 février i8/j8, en lui donnant au premier tour de scrutin quarante de ses voix.

L’heure n’estpas venue déjuger en dernier ressort l’œuvre de M. Laugier, et de montrer la place qu’elle lui assigne parmi ses contemporains et ses émules ; dès à présent toutefois on peut indiquer la voie qu’il a cru devoir suivre et les tendances qui l’ont guidé.

Si l'on excepte les hommes de génie qui sortent hardiment des sentiers battus et s’élancent dans les régions inexplorées, la plupart des travailleurs prennent un modèle et s’enrôlent sous la bannière d’un maître vivant ou mort. M. Laugier remonta jusqu'au siècle dernier pour choisir le sien ; il professait pour J.-L. Petit un véritable culte auquel nous devons d’avoir entendu, il y a quelques années à peine, l’éloge de ce grand chirurgien dans le vaste amphithéâtre de la Faculté. Cet intéressant anachronisme explique la direction que M. Laugier a donnée à ses travaux. Il s’est adonné surtout à l’observation clinique et à la recherche patiente des menus détails. L’inféodation à un maître présente des avantages et des inconvénients, elle est utile quand elle conduit à compléter l’œuvre inachevée de ce maître ; elle est nuisible quand elle vous enchaîne au passé et vous laisse indifférent pour le présent et l’avenir. J.-L. Petit fut sans contredit l’observateur le plus sagace et le clinicien le plus parfait de son époque. Mais, avant M. Laugier, il eut bien des disciples et bien des imitateurs qui n’avaient laissé dans le champ moissonné que de rares et maigres épis. M. Laugier s’était donc condamné lui-même à une stérilité relative ; certes il n’était point hostile aux idées nouvelles, mais il les laissait se développer à côté de lui sans leur prêter le secours de son talent, et comme par nature le progrès est au moins présomptueux sinon même ingrat, il dépassa sans tourner la tête le professeur de l’Hôtel-Dieu. M. Laugier eut encore le malheur de s’isoler dans le travail ; nous avons déjà dit qu’il semblait fuir la discussion et les conflits ardents de la tribune. Sa timidité, sa simplicité, sa modestie, lui faisaient éviter la lutte où il aurait brillé tout comme un autre, ne

fût-ce que par son bon sens remarquable et sa vaste expérience. A force de redouter le bruit, il a fait régner le silence autour de lui.

M. Laugier n’était pas orateur dans le sens littéraire du mot, et cependant sa parole était correcte et facile ; il n’était ni fougueux, ni passionné, ni capable d’entraîner le public, mais en science, ces qualités ne sont pas indispensables, et, pour convaincre, il suffit seulement d’avoir raison, de supporter la controverse et d’opposer avec calme la vérité à l’erreur.

On jugera M. Laugier comme écrivain par ses thèses de concours, par les articles classiques insérés dans le Répertoire des sciences médicales en 3o volumes et dans le Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. C’est surtout dans l’éloge de J.-L. Petit qu’il a montré comment il savait manier la plume. Le succès de ce morceau littéraire fut légitime, et ceux-là n’en seront pas surpris qui sauront qu’à ses moments perdus M. Laugier était un poète élégant.

C’est à l’hôpital surtout que se révélaient toutes ses aptitudes : diagnostic remarquablement sûr, pronostic rarement en défaut, appréciation rigoureuse des indications, connaissance approfondie et raisonnée des ressources opératoires, dextérité manuelle que l’âge même n’avait guère amoindrie, tout contribuait à faire de M. Laugier un clinicien consommé, humain, sage, prudent, essentiellement conservateur et

La thérapeutique chirurgicale lui doit quelques procédés ingénieux et d’utiles innovations. J’y range : l’opération de la cataracte par aspiration, la saignée locale des os enflammés et des fongosités synoviales; son procédé anaplastique

délicat pour le symblépharon, et une application heureuse de la cautérisation à la cure de II anus ombilical.

C’est qu’à l’hôpital aussi M. Laugier était chercheur; il le fut jusqu’au dernier moment. Cela suffirait pour le justifier du reproche d’apathie qui lui fut quelquefois adressé. Non, il ne fut jamais paresseux. 11 travaillait à ses heures, irrégulièrement sans doute, mais il travaillait. Pendant le siège de Paris il observait des blessures par armes de guerre, prenant des notes, et, le 2 janvier 1871, au fort de la lutte et alors que les esprits n’étaient guère disposés à l’étude, il discutait avec le général Morin les effets que les projectiles produisent

A peine M. Laugier avait-il repris son service à l’Hôtei- Dieu qu’une nouvelle occasion se présenta de mettre en relief cette constante tendance à la recherche. Un cas d’anus contre nature fut reçu dans ses salles ; il offrait des dispositions insolites qui mettaient en défaut tous les procédés opératoires connus. Ces difficultés, loin de décourager notre collègue, excitèrent vivement sa curiosité et ses instincts de novateur. Il médita sans cesse et finit par imaginer un procédé aussi hardi qu’ingénieux dont il communiqua la description à l’Institut dans la séance du 8 janvier 1872.

Il était tout radieux d’avoir conçu une opération nouvelle et d’en avoir mené à bien l’exécution malaisée. Le 19 janvier il cessait d’aller à l’hôpital, mais se préoccupait continuellement de son opéré. Celui-ci, malgré les soins les plus attentifs etlorsque toutfaisait présager la guérison, succomba aux suites d’une maladie nosocomiale. M. Laugier en fut très-péniblement affecté. Toutes ses espérances s’évanouissaient; le plan opératoire, si ingénieusement conçu, n’avait

Page 1