Discours prononcé
Qu’il ine soit permis d’offrir sur la tombe de notre illustre confrère un tribut de reconnaissance nationale, au nom de l’industrie française et des classes laborieuses dont il fut le bienfaiteur.
Jean-Antoine Chaptal, comte de Chanteloup, naquit, en 1756, à Nozaret, département de la Lozère.
Ses premières et brillantes études au collège de Rodez auraient décidé pour la littérature sa vocation et ses succès ultérieurs, si les sciences ne l’avaient entraîné par un attrait plus séduisant encore.
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C’est dans la célèbre école de Montpellier, la Salerne française, qu’il étudia la médecine, et, comme notions accessoires, l’histoire naturelle et la chimie : il montra surtout pour cette dernière science les dispositions les plus heureuses.
Après avoir pris tous ses degrés, il vint habiter quatre années la capitale; bientôt il y conquit et justifia l’amitié des plus célèbres écrivains dans les lettres et les sciences, les Delille, les Fontanes, les Roucher, les Cabanis.
C’est à la fois par leur exemple et leurs préceptes qu’il apprit l’art heureux, rare dans tous les temps, plus rare encore à cette époque, d’exprimer dans un style noble sans enflure, simple avec élégance, et profond avec clarté, les vérités les plus abstraites de la science, et les détails les plus arides de leurs applications aux arts.
Les premiers essais du jeune Chaptal, et surtout la thèse brillante qu’il avait soutenue pour obtenir le doctorat , avaient laissé de si profonds souvenirs dans l’esprit de ses compatriotes du Midi , que, quatre années plus tard , les Etats du Languedoc instituèrent, à son insu, pour la lui confier, une chaire de chimie dans l’école de Montpellier.
M. Chaptal avait reçu de la nature un organe flexible et sonore, une physionomie expressive, un regard spirituel et puissant (*) , en un mot , tout ce qui contribue par le langage d’action au succès physique du professeur ; l’art qu’il avait acquis d’exprimer heureusement ses pensées comme écrivain,
(*) L’admirable portrait peint par notre célèbre confrère M. Gros, fera vivre ces traits , ce regard et cette expression , dignes d’être transmis à la postérité.
amena promptement l’art plus difficile encore de s’exprimer avec une perfection soutenue, dans l’improvisation d’un cours oral. Tels furent les cléments d’un succès qui popularisa, chez toutes les classes éclairées du Midi de la France, une étude abandonnée jusqu’alors aux seuls adeptes de la médecine et de la pharmacie.
Le résumé de ce cours fut publié sous le titre d’Eléments de Chimie, ouvrage remarquable pour l’époque de sa publication, puisqu’il précéda de deux ans l’œuvre immortelle de Lavoisier, et qu’il présenta pour la première fois le système complet des découvertes nouvelles expliquées dans le langage de la nouvelle nomenclature. Cet ouvrage, répandu bientôt dans les écoles de France, fut traduit dans toutes les langues et professé chez tous les peuples de l’Europe.
Un pareil succès, malgré son éclat , ne pouvait suffire aux vues à la fois philosophiques et patriotiques de l’auteur. Le caractère le plus marqué du talent de M. Chaptal , était de transporter sans cesse les vérités découvertes par la science, du domaine idéal des abstractions au positif des applications usuelles. La science ne lui paraissait créée que pour accroître les moyens d’ajouter au bien-être de l’espèce humaine.
Il dirigea donc tout ce qu’il possédait de connaissances dans les sciences naturelles, et surtout dans la chimie, vers le perfectionnement , vers l’invention des arts utiles. La fortune même le servit dans ce dessein. Il venait d’hériter de 3oo,ooo fr. ; au lieu d’en jouir dans un repos séducteur pour tant d’autres, mais sans charmes pour lui, cette opulence ne fut à ses yeux qu’un instrument de travail qui devait procurer à son pays natal une prospérité nouvelle. Il établit à Montpellier de vastes fabriques où , par des procédés nou-
veaux, il sut procurer à la France des produits quelle avait jusqu’alors tirés de l’étranger, et put obtenir, par une industrie savante, des combinaisons dont la nature avait jusqu’alors gardé le secret.
Recommandé par le double succès de la théorie et de la pratique , Chaptal devint en quelque sorte , au milieu de ses concitoyens, le dictateur des arts utiles. Les Etats du Languedoc, fiers à juste titre du talent supérieur qu’ils avaient su deviner et mettre à sa place, n’administraient plus l’agriculture, les fabriques et le commerce, que d’après les conseils de Chaptal. Dans une époque où la noblesse conférait à ses élus une prééminence et des privilèges sociaux trop souvent accordés à l’intrigue, à la, faveur, on vit les députés des Etats demander, obtenir d’honorables titres pour le savant promoteur de l’industrie du Midi : titres flatteurs seulement en ce qu’ils étaient librement sollicités par les représentants d’un peuple , pour reconnaître et proclamer les services d’un citoyen que ses travaux ennoblissaient mieux que des parchemins.
Remarquons ce discernement, cet esprit d’équité, cette patriotique reconnaissance qui caractérisaient les actes d’une administration représentative : ils présageaient des bienfaits plus précieux encore pour l epoque, déjà voisine, où la France entière posséderait une représentation nationale , image agrandie de l’institution qui, depuis plusieurs siècles, avait produit et vivifié la prospérité du Languedoc. Aussi, Chaptal ne salua pas seulement les premières lueurs de la révolution française comme l’aurore d’un beau jour long-temps désiré; la gratitude et l’espérance se partagèrent ses idées sur l’avenir de la patrie. En même temps, il apprenait que
les pays libres savent aussi rendre de dignes hommages aux talents supérieurs annoncés au loin par la renommée.
Déjà la célébrité de Chaptal ne s’arrêtait plus aux bornes de notre continent ; elle avait franchi l’Atlantique. Lorsque les Etats-Unis d’Amérique, ayant conquis leur indépendance et fondé sur des bases définitives leur immortelle confédération, purent s’occuper des arts paisibles qui font fleurir les états, en multipliant la richesse , en propageant le bien-être chez toutes les classes du peuple, Washington, sans doute inspiré par Franklin , écrivit trois fois à Chaptal, pour l’inviter à venir dans les Etats-Unis appliquer la plus féconde des sciences aux arts naissants du nouveau monde affranchi.
« Comme président du congrès, écrivait Washington, je « ne puis rien promettre au nom de la nation ; comme parti- « culier , je puis vous assurer quelle se fera un devoir de rec( connaître vos services. »
L’Espagne même , si peu favorable aux progrès de l’esprit humain, à la propagation des sciences positives, 11e pouvait cependant fermer les yeux sur les succès éclatants des applications aux arts , succès obtenus pour ainsi dire aux portes de cet état. Le roi de cette contrée fit offrir au jeune chimiste un premier don de deux cent mille francs , et trentesix mille francs de pension annuelle, s’il voulait transporter au-delà des Pyrénées les industries qu’il avait créées pour le Languedoc.
Plus tard encore, en 1793, aux jours où l’opulence et les talents réunis mettaient surtout leur possesseur en péril, la reine de Naples fit offrir à Chaptal un asile dans son royaume.
En acceptant de telles offres, Chaptal aurait perdu la far
* culte de rendre de nouveaux services à sa patrie ; il n’aperçut que cette perte, et pour l’eviter, il sacrifia sans hésitation, sans regrets , les trésors, le refuge, le salut qu’on lui présentait.
Dans la même année 1793, où Naples lui proposait cet asile et ces faveurs , le terrible gouvernement qui nous ré- , gissait alors la hache à la main , demandait à Chaptal de prendre la direction des ateliers qu’on voulait improviser : le soupçon attendait la réussite, et la mort l’insuccès. Mais la France était attaquée par l’Europe entière; nos défenseurs héroïques allaient manquer d’armes, de projectiles et de poudre, et bientôt n’auraient pas pu rendre la mort que l’étranger portait dans nos rangs; Chaptal ne vit que le danger de la patrie : il mit sa tête et son génie aux ordres des décemvirs qui commandaient au nom de la défense nationale.
Lorsqu’il arriva dans la capitale, il trouva tout ce que là France avait de savants illustres prêts à partager avec lui le travail des ateliers patriotiques.
Chaptal, Berthollet, Monge! amis immortels, qui désormais allez être réunis dans une même enceinte, au séjour des tombeaux, comme vous le fûtes aux jours du péril de la France , dans les ateliers que vous avez créés pour la victoire, ah! les perfectionnements, les inventions, les applications nouvelles qu’enfantèrent alors votre talent patriotique compteront à jamais parmi vos plus illustres travaux : toujours le cœur des Français en gardera la mémoire !
Par les efforts de Chaptal, en peu de mois, cette France qui ne fabriquait de la poudre qu’avec des matières d’emprunt, et par des moyens aussi lents qu’imparfaits, eut fa-
brique trente-cinq millions de poudre ou de salpêtre (i), c’est-à-dire assez pour lancer à l’ennemi , sous forme de projectiles, autant de fer que la France en produisait alors dans une année. La confection, la fonte, le forage et l’ajustage des
armes et des projectiles marchaient de pair avec cette immense fabrication.
Voilà les miracles qu’a produits le génie des sciences appliquées aux arts, pour la liberté, le salut et l’immortalité de la patrie.
Que si les étrangers, oubliant ces grands souvenirs, voulaient tenter de nouveau ce que peut l’irruption des peuples esclaves pour écraser un seul peuple affranchi, ô patrie, tu n’oublierais pas le dévouement des hommes consacrés à la science; tu retrouverais encore les miracles de leur puissante activité pour suffire à l’apprêt des victoires qu’alors il te faudrait remporter !
De tels services accomplis, Chaptai obtint pour récompense de revenir à Montpellier réorganiser l’école de médecine , et d’y professer de nouveau la science qui venait d’acquérir un titre de plus à l’admiration des Français.
Bientôt fut réalisée la sublime pensée de Monge : l’École Polytechnique fut instituée pour donner à la France de jeunes officiers qui comprissent et qui perpétuassent le bienfait des sciences appliquées aux arts des travaux publics. Chaptai fut appelé pour professer les applications de la chimie , à côté des Berthollet, des Vauquelin , des Guyton et des Fourcroi.
(i) Ces fabrications s’opéraient principalement dans les grands ateliers de Grenelle , dont Chaptai était directeur.
L’Institut national , créé lors de l’absence de Chaptal , s’empressa de l’admettre parmi ses membres résidents, dès que le célèbre chimiste fut fixé dans la capitale.
Les sciences physiques et mathématiques, appliquées d’abord aux progrès des arts de la guerre, s’appliquaient ensuite avec le même zèle aux arts de la paix ; elles commençaient la rénovation de l’industrie nationale.
Dès 1798, quatre ans après le règne et les destructions de la terreur, cette industrie pouvait déjà présenter ses produits à l’admiration publique. Tel fut l’objet de la première exposition, qui date de cette époque.
Les plus habiles fabricants apportèrent leurs produits les plus parfaits et les plus utiles, les plus simples, ou les plus élégants , ou les plus beaux. Chaptal , placé de droit au nombre des juges, fut rapporteur du concours.
Depuis son retour à Paris, Chaptal avait fondé près de cette ville de grandes manufactures , à l’imitation de celles qu’il avait créées à Montpellier : lui-même eût mérité la médaille d’or pour les produits de ses ateliers , s’il n’avait pas été juge. Le suffrage public lui décerna le prix dont il s’était privé lui-même pour devenir l’aristarque de ses émules , et l’apologiste de ses rivaux.
Il avait obtenu par ses travaux la fortune et la gloire; il avait passé les jours du crime sans s’attirer un ennemi , et sans persécuter personne : le repos, la paix, le bonheur, semblaient être les titres et les droits du reste de sa carrière. Mais
une révolution nouvelle s’apprêtait pour la France et pour lui. Déjà le directoire, affaibli par ses violences, avili par ses passions, succombait sous la tentative hardie d’un guerrier, que la destinée réservait pour enchaîner la patrie avec les fers de la gloire.
Le héros sut gouverner d’abord au nom de la liberté ; mais enchaînée par un pouvoir masqué sous l’aspect de l’ordre, et conduisant par degrés à la domination d’un seul. Il lui fallait captiver les cœurs afin d’asservir les âmes; il voulut rendre, avant tout, la société prospère, et par là, capable d’un sacrifice plus soudain et plus étendu : celui de l’indépendance politique.
Il chercha des instruments illustres pour la partie bienfaisante de ses projets. Il jeta les yeux sur Chaptal,et lui confia, comme essai, l’instruction nationale. Alors le savant proposa l’un des plans les plus sages pour améliorer et pour compléter le système des écoles, depuis l’enseignement primaire jusqu’à l’enseignement spécial aux professions les plus élevées.
On put voir, dans les développements qu’il soumit au Gonseil-d’état , combien étaient déplorables et profondes les lacunes que nos gouvernements, républicains ou monarchiques, avaient laissé subsister dans l’instruction populaire.
Chaptal s’appliqua surtout à proposer les institutions qui devaient répandre parmi les citoyens les connaissances utiles aux arts. Plusieurs des établissements dont il présenta le projet furent fondés par la suite; quelques-uns le furent par lui-même, et, pour les autres, il eut au moins l’honneur de la conception première.
C’est aussi comme membre du Gonseil-d’état que Chaptal ' fut choisi pour défendre, devant le Tribunat et le Corps législatif, le projet de circonscription et d’administration des départements, des arrondissements et des communes.
Ces vastes travaux ne pouvaient suffire à l’activité du savant administrateur. Il fit paraître, à la même époque, son Essai