‹ Discours prononcé le 6 octobre 1907 à l'inauguration du monument élevé à Amiens à la mémoire deChapitre 1 sur 10 · M. GEORGES CLEMENCEAU · texte numérisé non relu

M. GEORGES CLEMENCEAU

Messieurs, dans la ville républicaine d*Amiens, devant ce monument, témoignage de la reconnaissance publique, je dois à la fortune d'une charge passagère l'honneur de prendre la parole, au nom du Gouvernement de la République, pour rendre hommage à la mémoire de René Goblet. Comme sa devancière d'Athènes, notre démocratie est prompte aux jugements d'exaltation, plus prompte encore aux sentences de blâme. De là peut- être, sur les places de nos cités, cette floraison de statues, qui semble attester, parfois, le tardif besoin d'un règlement de comptes. Quand la mort a désarmé la haine, apaisé Tenvie, éteint jusqu'aux défiances des camaraderies inquiètes, la justice, d'un pied lent, se met en chemin, et quelque jour se lève l'heure des récompenses superflues.

L'homme qu'il plaît justement à votre ville, à notre

République d'honorer ici ne fut point de ceux qui attendent des services rendus une rémunéralion de biens, d'honneurs ou de gloire. S'il prodigua généreusenient tout de lui-même dans l'action de chaque jour, s'il mit un juste orgueil à réclamer sa part de solidarité républicaine aussi bien danb le domaine des idées que dans les luttes pour l'idée, s'il sut goûter le charme du plus fidèle commerce d'amitié avec rhomme éminent dont le nom demeure indissolublement associé à celui de Gambetta dans les fastes de la défense nationale, si une heureuse destinée lui donna, pour parcourir le rude chemin de la vie, la compagne la plus digne de lui faire le foyer de refuge où, dans la source profonde d'une affection sans cesse éveillée, vint se retremper l'inlassable énergie d'un cœur toujours ardent à quelque nouveau devoir, s'il lui fut donné de connaître ainsi la plus douce collaboration d'espérances et de dévouement, s'il ne rechercha d'autres satisfactions que le témoignage d'une conscience scrupuleusement délicate, gardienne sévère d'une ombrageuse dignité, il. ne demanda, il n'attendit jamais rien de son parti, que les moyens de s'employer au service de tous, c'est-à-dire le droit de se dévouer toujours.

Au cours d'une longue vie politique, pas un acte qui procède d'un calcul personnel. Dans tous les ordres de son activité, René.Goblet ne conçut qu'une règle : déterminer le devoir, et, l'ayant clairement vu, à tous risques l'accomplir.

Périlleuse épreuve du caractère et de la volonté ! Car les généralisations les plus hautes, les plus séduisantes pour l'esprit qui se lance à la conquête aventureuse des formules de droit humain, ne sont que

pur néant si ceux-là mêmes qui en réclament avec raison l'avantage se trouvent hors d'état de dompter ce qui subsiste traditionnellement en eux des passions de révolte pour maîtriser leur fougue, discipliner leur pensée, régler leur activité selon la mélhode rigoureuse qui seule leur permettra Texercice bienfaisant' des droits nouveaux. D'où Thomme public qui se propose de collaborer à une évolution décisive des sociétés humaines a pour tâche première d'adapter les textes législatifs du jour aux capacités d'action légale nées de l'opposition naturelle des mœurs ancestrales et d'un légitime besoin de changement. Quelle tentation pour les uns de paraître sublimes à bon compte en abusant les foules aux mirages des formules absolues ! Quelle facilité pour les autres d'arguer que telle partie de lanation paraît insuffisamment disposée au rôle qui suppose l'homme préparé par une forte culture au gouvernement de soi!

Entre ces deux directions contraires, électeurs, Parlement, gouvernement doivent choisir la juste voie pour l'évolution permanente de justice et de liberté dans la paix* de civilisation, sans prêter l'oreille aux rhéteurs de la démagogie préparant, par leurs prédications de subversion totale, le retour offensif des partis de réaction, sans écouter davantage les maniaques de la conservation à outrance favorisant le désordre d'en bas pour amener le coup de force d'en haut qui nous replongerait au plus profond des misères dont le démembrement de la France fut le couronnement.

Puisqu'il n'est pas de société où l'évolution des esprits puisse s'accomplir d'ensemble, c'est donc toujours une minorité qui d'abord établit doctrinale-

ment le droit pour le conquérir bientôt sur les détenteurs de la puissance et se transformer en une majorité capable de vivre le droit organisé. Et comme cette éducation laborieu^^e ne peut résulter que de la pratique môme des droits conquis, Thomme de gouvernement, loin de prendre peur aux premiers tâtonnements, aux premières fautes de Tinexpérience, doit accepter résolument le devoir de guider toute bonne volonté, d'aider toute faiblesse, de réprimer toute violence en imposant à tous le respect de la liberté de chacun. Cela au risque d'être méconnu souvent par ceux-là mêmes dont il souhaiterait de conquérir le suffrage, outragé, vilipendé par les doctrinaires de la révolution sociale ou de la conservation systématique, abandonné par le reflux des foules hésitantes en proie aux oscillations des enthousiasmes et des réprobations prématurés.

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