RENÉ GOBLET
N*est-ce pas notre histoire de tous les jours? Et ne vous souvient-il pas. Messieurs, que vous avez infligé, vous-mêmes, plus d'un échec à Thomme en Thonneur de qui vous érigez ce monument? Il ne semblait pas qu'il en eût gardé le souvenir. Nous, pour l'enseignement de tous, nous n'avons pas le droit d'oublier. Dites-le hautement, c'est un acte de réparation que vous accomplissez aujourd'hui, non envers Texcellent patriote et le ferme républicain que ne pouvait atteindre un verdict d'erreur, mais envers vousmêmes, qui vous honorez en réclamant comme vôtre
. dans la mort le bon Français qu'une vie droite et haute ne suffit pas toujours à préserver des funestes méprises de ses concitoyens.
Quelle claire unité dans l'histoire de cette pensée !
La famille de Goblet est de vieille souche bourgeoise avec des apports de noblesse , ce qui faisait dire à la bisaïeule de notre ami, à propos de sa particule : a Noubliez jamais, mon fils, que la principale noblesse existe dans nos sentiments et notre conduite, et qu'il est honteux d'être d'une famille, illustre si nos procédés nous montrent dans le cas de faire demander qui nous sommes. Nos procédés nobles doivent prouver la dignité du sang de qui nous tenons Il vie. »
N'est-ce pas tout le thème cornélien de Géronte à Dorante,
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert, Oh le sang Ta donné, le vice aussi le perd.
Et Goblet de noter après la citation qu'il rapporte :
« A V exemple de ma bisaïeule^ nous avons toujours
eu pour prinHpal souci l'honnew rf'? noty^e nom. »
De cette fière parole, toute une vie se peut déduire,
Les succès de collège semblaient désigner le jeune
René Goblet pour l'enseignement. Mais sourd aux
conseils de ses maîtres les plus autorisés, le brillant
élève du lycée de Douai opta pour l'élude du droit.
Il s'engageait ainsi, sans y avoir pensé, sur le grand
chemin de la politique où ni triomphes ni déboires ne
devaient lui être ménagés. Aussi suscitait-il déjà les
défiances de son père, partisan convaincu de la
monarchie constitutionnelle, en qui les nouveautés —
déjà anciennes — de la Révolution française provo-
quaient des mouvements de crainte dont il ne faisait point mystère.
Au lendemain d'un de ses examens de droit, René Goblet affrontait innocemment, pour avoir voulu regarder une révolution de trop près, la fusillade qui suivit le fameux coup de pistolet du boulevard, au coin de la rue des Capucines, le 23 février 1848 « J'étais naturellement partisan delà réforme électorale, remarque-t-il en Fes noies quotidiennes inédites; cependant, cette Aîhute inattendue de la royauté m'apparut d'abord comme un bouleversement plein de menaces. » Et plus loin : « J'avais le sentiment de V inégalité des conditions et de l'injustice sociale^ mais mes instincts démocratiques n'avaient pas encore été jusqu'à me faire concevoir la possibilité de la République. Au bout de quelques jours, mes sentiments se modifièrent. Le spectacle du peuple si calme, si sage et si raisonnable dans l'exercice de sa liberté reconquise; le langage enflammé des journaux que le mouvement des idées faisait éclore chaque jour ; les premiers actes du Gouvernement provisoire ; l'établissement du suffrage universel; l'abolition de l'esclavage, tout cela m'eut bien vite gagné à la République, et je lui suis toujours resté fidèle. » Il indiquait ainsi d'un trait l'orientation définitive de son esprit.
Mais la terrible épreuve allait venir. Le coup d'Etat remettait en question toute l'œuvre fondamentale de la Révolution française. C'était le triomphe sanglant de la grande entreprise contre-révolutionnaire au profit de la célèbre « incapacité méconnue » dont le compte dans l'histoire de France se solde par cet effroyable bilan : l'invasion, douze milliards de dettes et la perte de deux provinces.
Goblet, champion du droit, garda le culte de la liberté morte, de la justice voilée. A en juger par l'apparente soumission du suffrage universel, il put croire que sa génération était irrémédiablement condamnée. Comment soulever jamais la dalle funèbre de la République au tombeau? Hélas! on ne pouvait prévoir. l'affreuse expiation.
Goblet ne s'inquiéta point de savoir quel succès attendait ses efforts. Il se leva tout droit contre le régime odieux et dénonça sans relâche les lois violées, la conscience humaine outragée, toutes les formes de cynique oppression où se délectait la fureur de l'esprit réactionnaire. Son père avait voté non. Le loyal conservateur eût. rougi d'apport*er le concours d'une complicité muette à l'entreprise de violence contre les lois, contre la patrie.
Ce qui nous restait de liberté trouva son refuge au barreau. Comme en un asile inviolable, Goblet s'enferma dans la forteresse du droit. Il savait que tout droit concédé, si strictement mesuré qu'il soit, emporte, par le seul enchaînement logique des choses, la reconnaissance plus ou moins tardive d'un nouveau droit plus étendu. Et il annonçait, selon la doctrine de la Révolution française, que la reconstitution de la démocratie républicaine devait tout entière surgir à nouveau de la simple proclamation des droits de l'individu. N'est-ce pas ce qui apparut plus tard aux esprits clairvoyants quand du prétoire surgirent tant de voix éloquentes pour flétrir l'autocratie triomphante, revendiquer le droit imprescriptible des consciences et réveiller dans quelques grandes âmes les énergies dormantes de la liberté?
Goblel plaida, el le succès de sa parole aussi claire
sss
qu'élégante s'affirma dès le premier jour. Il ne me fut point donné de l'entendre au palais. Mais il n'y avait pas deux hommes en lui, et, à la tribune comme à la barre, ce ne pouvait être, ce ne fut jamais qu'une conscience en action. Qui de nous pourrait oublier cette forme alerte et ce visage de bienveillante franchise, où resplendissait la lumière d'un grand feu intérieur? « Petit et fort, écrit-il plaisamment, tel fut mon signalement au jour de ma naissance. Sur le second point comme sur le premier, il me semble que je ne l'ai point démenti. »
Nul, en effet, ne s'éloigna davantage du type classique des hommes du Nord. Toujours vibrant, toujours curieux de vérité, toujours prêt à la démonstration lumineuse, il vivait, sous les yeux de tous, les nobles inquiétudes d'une âme incapable de trouver le repos ailleurs que dans la pleine satisfî^ction du vrai. On ne le pouvait cependan t soupçon ner du Midi, faute d'emphase et de redondance. La voix Jeune, chaude, heureusement timbrée, s'emparait de l'auditeur par l'argument de simplicité, de clarté, et ne le lâchait plus. C'était une raison droite et forte qui s'imposait. Le corps l^ien campé, sans apprêt, le geste sobre, contenu, soutenaient la pensée vivante sans jamais l'emporter hors de la mesure, qui est le principe et la règle de l'art.
On a irrévérencieusement attribué à Gladstone cet aveu que sur trois mille discours enteûdus dans sa vie, trois ou quatre peut-être avaient pu changer son opinion, mais pas un seul son vote au Parlement. La discipline des partis est moins forte chez nous qu'en Angleterre, au grand dommage de la stabilité ministérielle. En revanche, le député se trouve plus libre de s'abandonner sans remords à la force intrinsèque
d'une argumenlalion. Si jamais orateur a pu changer Topinion de ses adversaires et même — qui sait? — les votes parfois, je ne crains pas de dire que ce fut votre député. La persuasion, voilà la caractéristique de son éloquence. Il persuadait par la force de sa méthode, par Tabondance et Tingéniosilé de sa démonstralion, par le probe magnétisme de sa conviction. Et, malgré ?on dédain des artifices oratoires, pour cela même peut-être, peu de dchalers ont souvent causé plus d'embarras à leurs contradicteurs. Croyez-en quelqu'un qui ne fut pas toujours de son avis.
Bâtonnier de l'ordre des avocats en un temps où une telle élection élait un acte caractérisé d'opposition aussi bien que la consécration d'un talent universellement respecté, Goblet n'avait jamais toléré qu'on séparât en lui l'homme public du professionnel à la barre. Sa vie, une, se fondait sur ce principe unique : l'amour, le respect, la défense du droit. Ainsi sentait et pensait cette génération de « rêveurs » dont parlent irrévérencieusement parfois quelques jeunes gens qui bénéficient avec trop .de nonchalance aujourd'hui de l'âpre effort de leurs devanciers.
Le régime de terreur n'avait pu se maintenir indé* Uniment. Mais s'il avait laissé le levain de révolte dans les âmes fortement trempées, la masse, sous le talon de fer, demeurait écrasée, et les cœurs résolus devaient aiTronter d'abord le flot désespérant des timidités, des lâches peurs, de tous les bas sentiments qu'une avilissante servitude fait éclore dans notre faible humanité. Par ses dons naturels, par l'aulorité de sa haute conscience, Goblet était Thomme de toutes les grandes tâches. Celle qui s'offrait à lui tentait son jeune cou-
rage. Il s'y donna tout entier et, dès que le parti républicain commença de se reconstituer dans la Somme, Tavocat renommé du barreau d'Amiens se trouva le chef naturel de tous ceux qui prétendaient détruire la dictature mortelle née d'un crime public, pour ramener la France libérée aux glorieuses traditions de la Révolution française, dont réternelie gloire sera d'avoir été pour l'humanité tout entière le clairon de la liberté.
Il suffit de rappeler les campagnes de Goblet, sous Tempire, contre les candidatures officielles que la réaction, à bout de ressources, devait tenter de ressusciter au 16 mai. Les préfets de « l'ordre moral » se heurtèrent à des républicains conscients de leurs droits et armés pour la lutte par la pratique des premières libertés républicaines. Sous le régime impérial, quiconque ne se soumettait pas au maître se voyait traité en malfaiteur public, menacé dans sçs moyens d'existence, traqué de toutes parts, persécuté jusque dans ses parents, jusque dans ses amis! C'était autre chose, vraiment, que de rencontrer, comme on se plaint qu'il arrive aujourd'hui, les mauvaises dispositions d'un préfet de la République envers les ennemis de l'ordre républicain.
Toute l'opposition libérale donna d'ensemble contre les ennemis des « libertés nécessaires », et lorsqu'en J869 Jules Simon se présenta à Amiens, Goblet fut au premier rang de ceux qui, en compagnie de Frédéric Petit, soutinrent avec autant d'énergie que de talent l'éloquent défenseur de la politique radicale. Avec Frédéric Petit, il fonda Le Progrès de la Somme, et, bien que Jules Simon, élu dans la Gironde et dans la Seine, n'obtînt que 3.000 voix contre iC.OOO à Amiens, le
déparlement de la Somme avait fait le pas décisif vers la libération fiévreusement attendue.