‹ Discours prononcé le 6 octobre 1907 à l'inauguration du monument élevé à Amiens à la mémoire deChapitre 10 sur 10 · BOURGEOIS · texte numérisé non relu

BOURGEOIS

Et puisque j ose ici parler avec une entière franchise, pourquoi hésiterais-je à accepter pour Goblet celte qualification de bourgeois, dont tant de pauvres esprits croiront lui faire injure? Pour tous ceux à qui la commodité de se classer sous une étiquette banale épargne le labeur d'une doctrine personnelle, ce mot de bourgeois, comme celui de noble jadis, implique fâcheusement l'idée d'un égoïsme d'oligarchie. En ce sens, il n'est pas niable qu'il y a des pharisiens dans le monde

— aide la bourgeoisie comme dans tous les mondes où la tendance à Thypertrophie du moi se manifeste en proportion de la puissance. Mais de ce qu'on rencontre de mauvais bourgeois, comme on a vu des nobles au-dessous de leur rôle, ou de détestables prolétaires — surtout si Ton donne ce titre à certaips parasites bourgeois du prolétariat — qu'en peut-on légitimement conclure, je ne dis pas contre une classe» mais contre une catégorie, plus ou moins vaguement déterminée, d'individus?

En dépit du mal que se donnent quelques-uns pour faire revivre les classes dans l'intention avouée de-leur porter le coup de mort, les classes d'ancien régime se sont pénétrées de telle sorte qu'on n'en saurait plus retrouver les frontières mouvantes. 11 y a, sans doute, des coalitions d'intérêts contre lesquelles l'État doit se garder pour prévenir la mainmise de quelques-uns sur les droits intangibles de tous et de chacun. Pour l'organisation comme pour l'accroissement de ces droits, ce qui manque surtout, c'est une culture générale qui mette tous les citoyens en état de vivre pratiquement le régime du droit égalitaire sans plus s'embarrasser des déclamations subversives. C'est l'œuvre urgente du temps présent pour le maintien de la paix sociale dans la liberté.

Lorsque la masse populaire aura conquis, par l'achèvement de son éducation, la possibilité de pratiquer selon son propre jugement tout le plein de ses droits légaux, elle décidera souverainement pour elle-même, n'accordant plus qu'une ironique attention aux doctrinaires dogmatiques si prompts à l'excommunication de ceux qui prétendent vivre avant de philosopher.

A ces excommunications où s'exaltent les joies de

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l'ignorance, il n'est pas de titre plus valable aujourd'hui que la qualification de bourgeois. Le mot ne désigne pluH guère que Tavanlagc d'un^î éducation créatrice d'autoritô. L<> crime de naître bourgeois, (îoblet Tavait commis: il faut en faire laveu. J'ignore dans quelle mesure la conscience lui fut donnée de cette tare. Gomme chacun de nous, il dut bientôt constater qu'on est toujours le bourgois de quelqu'un, et nous avons vu qu'il no voulut connaître de ses avantages sociaux que la contre- partie de dévouement à la cause de tous. Il ne m'appartient point de dire si, mémo en Utopie, riiuroanité future pourra se passer de dirigeants. Aucun groupe humain, jusqu'ici, n'a pu se soustraire à la nécessité première d'une direction plus ou moins heureusement choisie. La noblesse française, qui, du fait de nos rois autant que de son propre fait, a si remarquablement échoué dans son rôle de classe dirigeante, n'en eut pas moins, à l'heure solennelle de la Révolution commençante, des porte-paroles dignes de leur haute mission. Si notre Tiers État a pu méconnaître sa fonction historique en certaines circonstances, il demeure manifeste qu'un immense effort de bourgeoisie a contribué, pour une part prédominante, i\ amener les masses populaires au point notable d'éinancipatiou où elles sont aujourd'hui parvenues, et nous prétendons, nous, héritiers de cette tradition, y rest(»r immuablement fidèles. N'est-ce pas révoltante injustice de ne vouloir connaître que l'égoïste résistance des uns, pour passer de parti pris fous silence les nobles initiatives, les mouvements généreux des autres? N'est-ce pas pire encore de retourner en dérision, contre ceux qui livrent encore de quotidiennes batailles pour la libération des esprits et

rémancipation totale des travailleurs, la qualification ■ m/^me où s'atteste leur désinléressemenl?

Ne nous arrêtons pas à ces sottes querelles. D'où que le hasard nous envoie, unissons-nous, travailleurs de toutes dénominations, pour Faccomplisse-, ment de la grande tâche qui fut l'orgueil de nos pères : Toeuvre immense de la réformation sociale courageusement commencée, qui ne pourrait aboutir sans le désintéressement des uns, sans la sagesse des autres.. Et, au lieu d'attendre puérilement le témoignage d«^ gratitude qui ne vient au mieux — Goblet nous en est témoin — qu'après la mort, ne nous défendons pas trop contre la folie d'aller même, si la chance nous en est offerte, un pou au delà du devoir. Quelle vie, mieux que celle de Goblet, serait propre à nous inspirer l'ambition qui lui parut si naturelle, et qui, son exemple aidant, ne doit pas être au-dessus de notre courage?

Concitoyens d'Amiens, gardez ce monument qui dit une belle vie. Et vous, jeunes gens de France, à qui peut arriver l'écho de ma parole, travaillez, comprenez, espérez, montrez-vous capables de vouloir et d'agir. Pénétrez- vous surtout de cette pensée que si René Goblet fut un rare exemple de virilité, c'est qu'il y eut en lui un idéaliste complété d'un homme d'action. *Nos aïeux ont conquis pour nous le droit de penser que ce pourrait être la définition du Français.

Paris. — L. Marbihkux, imprimeur, 1, rue Cassette. — 17606. ■ .

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