Discours prononcé
L'étude qui suit reproduit, à peu de différences près, un article que j'ai publié, au lendemain de la découverte d'Acraephiae, dans le Bulletin de Correspondance hellénique (i). Toutefois cet article, destiné à faire connaître sans retard au public savant les nouveaux documents historiques que je rapportais de Béotie, avait été rédigé un peu hâtivement, dans l'instant de mon retour de Grèce en France, sans le secours de tous les livres qui m'étaient nécessaires (2). Il contenait quelques inexactitudes que j'ai tenté d'effacer aujourd'hui. La date de l'acte de Corinthe, en particulier, n'était pas fixée avec une rigueur suffisante. J'espère être arrivé maintenant à des conclusions
(1) Bull, de Corr. hclléii., XII, p. 510 et suivantes.
(2) Il m'avait été impossible notamment de me procurer à Athènes les beaux travaux de Sievers et de M. H.Schiller : Studieit ^iir Gcscbichl<: der roiii. Kaiser; — Geschichle dei roin. Kaiicrreicbi unl,-r der Regierung des. Nero.
DISCOURS DE NERON
plus précises, grâce à une étude plus attentive des textes, grâce aussi aux renseignements que je dois à la science obligeante de M. Théodore Mommsen. L'illustre maître a bien voulu m'écrire deux fois pour répondre à mes questions et pour me communiquer ses propres observations. Je prends la liberté de lui adresser ici l'expression de ma respectueuse reconnaissance. Je prie aussi M. Gaston Boissier. membre de l'Institut, et M. Foucart, Directeur de l'École française d'Athènes, qui, tous deux, ont daigné foire connaître à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres les résultats de mon heureuse exploration à Acraephiae, de vouloir bien agréer à nouveau mes très vifs remercîments.
Lyon, K- 10 février 18S9.
DISCOURS DE NÉRON
La petite église de Saint-Georges à Kardit:(a (Acracphiae), bâtie sur la pente nord des rocliers de Kriaria, en avant des derniers prolongements du mont Ptoon vers l'occident, tout près du rivage oriental du Copaïs, occupe peut-être, comme on Ta supposé (i), l'emplacement d'un ancien temple de Dionysos. Elle est construite, en grande partie, avec des matériaux antiques; ses murs sont tout remplis d'inscriptions et de débris sculptés. On a déchiffré depuis longtemps la plupart de ces inscriptions : deux d'entre elles, fort longues, ont un intérêt particulier. Elles sont gravées l'une et l'autre en l'honneur d'un riche habitant d'Acraephiae, Epaminondas, bienfaiteur de la cité au premier siècle de l'Empire (2). — J'ai publié récemment, dans le Bulletin, une nouvelle édition, plus exacte et plus complète que la copie d'Ulrichs, du plus important de ces deux textes : celui qui contient, entre autres documents, une lettre de l'empereur Gains (3).
Au mois de septembre dernier, comme j'achevais, à Pcrdico-yrvsi, l'exploration du sanctuaire d'Apollon Ptoos, j'eus occasion de visiter à nouveau, et de très près, l'église de Karditza. Dans le mur de gauche, à peu de distance du marbre qui porte la lettre de Gaïus, j'avais, auparavant déjà, remarqué une
(1) Ulrichs, Reiseii, 1, p. 243.
(2) C. /. G., 1625; Keil, Inscr. Boeoiic, XXXI; Ulrichs, Reisen, 1, p. 249-253,
(3) Bull, de Corr. hdién., XII, p. 303 et suivantes.
DISCOURS DE NERON
stèle, couchée en long de gauche à droite, portant quelques caractères. Mais les dernières lignes seules apparaissaient, la stèle étant couverte presque entière par un contre-fort épais adossé à la muraille de l'église. Les lettres, en outre, remplies de chaux et de mortier, restaient tout-à-fait indistinctes; je connais peu d'inscriptions dont l'aspect fût, à première vue, plus décourageant etplusrébarbatif. Je résolus cependant de faire arracher du contre-fort de l'église les deux ou trois blocs qui masquaient, à sa partie supérieure, la surface de la stèle; le marbre dégagé, j'entrepris, dans la position la plus incommode, le déchiffrement de l'inscription; il m'a coijté trois jours d'un labeur assidu; j'en suis payé aujourd'hui. Tout le monde appréciera l'importance historique des documents publiés ici.
La stèle, d'un marbre gris-bleu, mesure en long, r',30; en large, o'",54; une bordure plate, large de o'",05, l'entoure du côté gauche. Le marbre étant encastré dans un mur, l'épaisseur de la tranche demeure inconnue. La gravure est médiocre ; les caractères, sans profondeur, sans grande régularité, ressemblent exactement à ceux des deux inscriptions gravées en l'honneur d'Epaminondas d'Acraephiae.
Voici le texte (i) :
aç zs y où eùuecEÎa; à[jx]etli«<j9at ÔeAuv r/ï'v evye- 5 U Kof/tvSov Tn npo zeaaâpuiv xaXavjcôv ce-
(1) La planche insérée à la fin de la brochure reproduit l'inscription en fac-similé.
DISCOURS DE NERON
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DISCOURS DE NERON
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5 T x.ula eî^ Tcv TO'J y.vplo'j 2eoa(7rcîi [Nipwvo; oiz:y?j'
EÏvat oi £v àvavoaov) to 'j/v-'j-iffas; rrapa tj tm Ad t^j 2o) r/îpi £v r/j xycpx kv azr}:!) y.xl iv t&ï ispw w3 \\-:^,?.tûv^ zoû riTcoici;.
Les lacunes, on le voit, sont rares. La plupart des mots absents ont été effacés avec intention et très profondément grattés et raclés. Presque partout le nom de Néron doit être rétabli, et c'est par pure inadvertance que ce nom deux fois a été conservé : aux lignes 27 et 31.
DISCOURS DE NERON
A la ligne 26, du côté gauche, manquent douze ou treize lettres; j'ai restitué, d'après le sens évident de la phrase [Nc-pwv ôè p.ovcçJ èmxpy/.m. Il peut paraître surprenant que le mot inoffensif ,u:vc,- ait été martelé ; mais on remarque ailleurs que le manoeuvre chargé du martelage s'est acquitté de sa besogne avec une rare inintelligence. C'est ainsi que le mot •/^fy.oôv a disparu de la ligne 5 i , sans autre explication peut-être qu'une confusion, bien singulière, avec Nî'pwv; c'est ainsi encore qu'à l'extrémité de la ligne 53, le mot gravé après [Nrpcovo?], fort anodin sans doute, a été soigneusement effacé; tandis qu'un sot oubli a maintenu, je l'ai dit, aux lignes 27 et 31, le seul mot condamné, le nom de Néron (1). — Cinq ou six lettres sont volontairement supprimées à la ligne 41 ; cinq ou six à la ligne 49; huit ou neuf à l'extrémité de la ligne 5 i ; j'ai rétabli, avec certitude, je crois, en ces différents endroits [N=-pwv] (1. 41); [NipwviJ (1. 49); [NÉpcovoç le] (1. 51), mots qui remplissent exactement les vides. 11 est plus difficile, à la ligne 52, de remplacer les dix ou onze lettres absentes; j'ai songé naturellement à rétablir là le génitif ^acSe'.vr.i, qui désignerait Poppée, mais ce mot serait trop court (2); la forme Uonv:oû(xç 1acs'tv/)ç ou IxS'cvn;, par contre, tiendrait trop de place. On peut admettre qu'il s'agit là de Statilia Messalina^ épousée par Néron en 66, bien qu'il ne soit fait mention nulle part ailleurs, à ma connaissance, des honneurs divins qu'elle aurait reçus de son vivant ; on sait du moins que des villes grecques frappèrent des médailles à son effigie (^); j'ai donc restitué: [Meac-aX'V/i^]. A l'extrémité de la ligne 55, la lacune est de quatorze lettres environ : le mot JSépwcç doit, sans doute aucun, être rétabli en premier lieu; après venait un mot fort court, de sept lettres au plus, à l'accusatif, dépendant de l'article rcv; j'avoue n'avoir pu retrouver ce
(i) La restitution [Nspuv Se [jiovo:], à la ligne 26, me semble prcférable à celle que j'ai proposée ailleurs (B. C. H., XU, p. 515) : [NIpwv &ï ôXtjv tt-.v èuafX"»'']- ^"^ "i'"' suggérée par cette phrase
du décret d'Acraephlae : e'ç xai (jiovo; cpiXÉXXïiv 7Evr'(iEvoç [Néptov] x. t. X. (1. 39-'1°-4')' '-^ décret
suit, en effet, mot à mot la déclaration impériale. iH. iWommsen m'écrit qu'il proposer.iit volontiers : [NIpwv SHO.ï'jSio;] iTtxo-xeJav. Je serais pourtant surpris, je l'avoue, que dans un discours d'apparat Néron se fût astreint si scrupuleusement à respecter le langage de la nomenclature officielle. Tant de correction s'accorderait mal avec le style emphatique de la déclaration. Au reste, dans les proclamations de ses victoires agonistiques, Néron se faisait appeler seulement Nepwv KaXaa? (Dio, LXIll, 14).
(2) Pour le même motif, on doit écarter le nom de la Divci CUiiidi.t Àiis:usl.i (T.icit., Âmi., XV, 2-)), fille de Poppée.
(}) Eckhel, D. N., VI, p. 287-288.
8 DISCOURSDENÉRON
mot; la restitution [clxov], à laquelle j'ai pensé, ne me satisfait pas assez pour que je la propose sans réserves (i).
Les abus de l'iotacisme (2) et l'emploi de la diphtongue « au lieu de l'i simple (3), n'ont rien qui doive surprendre. Les inscriptions d'Acraephiae gravées vers la même époque, en fournissent de nombreux exemples (4).
L'inscription tout entière se décompose très simplement en trois documents distincts :
1(1. 1-6) Édit adressé par l'Empereur Néron à tous les habitants de la Grèce : ordre d'avoir à se réunir, le 28 novembre [67] à Corinthe;
II (1. 9-26) Texte officiel du discours prononcé par Néron, à Corinthe, à la date indiquée;
III (I. 27-58) Décret en l'honneur de Néron, voté par la ville d'Acraephiae, sur la proposition d'Epaminondas, grand prêtre à vie des Augustes et de Néron .
Voici la traduction de ces trois documents:
I. Édit de l'Empereur Cacsar : — sv Comme j'entends récompenser l'Hellade, la plus noble des nations, de l'affection et de la piété qu'elle me témoigne, j'ordonne aux habitants de cette province d'être présents, en aussi grand nombre que possible, à Corinthe, le quatrième jour avant les Kalendes de décembre. •>>
II. La foule s'étant réunie, l'Empereur a fait dans l'assemblée cette proclamation :
(i) Voyez cependant : Papen of tbc /Imeiican School at Athciis, 1 (i8Sj), p. 50, n" XXVI, I. 21 (Serment des habitants d'Assosà l'avènement de Gaïus), et Bull, de Coir. hcllcii., XI, p. 307, 1. 12, pour les formules analogues.
(2) L. 4, itapïvat; 1. 5, !;; 1. 14, àvicrqjopJav ; 1. 31, É7tiS/i.
(3) L. 4, ÈTtapxeia;; 1. 9, ùiiEÎv; 1. 50, o-jvxaOeiSpijovTa;; 1. 54, Teipuiv.
(4) C. /. G., 16215; Bull, de Corr. kfllèii., XII, p. 306. — Meister, Griccb. Dijh-klc, I, p. 229.
DISCOURSDENÉRON 9
NN Bien inattendue de vous, Hellènes, — encore que de mon grand cœur on puisse tout espérer — est la grâce que je vous accorde; grâce si merveilleuse que vous ne pouviez même l'implorer. Vous tous, habitant l'Achaïe ou la terre jusqu'ici nommée Péloponnèse, Hellènes, recevez, avec l'exemption de tout tribut, cette liberté que, même aux temps les plus fortunés de votre histoire, vous n'avez pas possédée tous ensemble, car toujours vous fûtes esclaves ou de l'étranger ou les uns des autres. Ah! que n'ai-je pu, alors que fleurissait l'Hellade, donner ce cours à mes bontés : un plus grand nombre d'hommes eût joui de ma faveur ! Certes j'ai droit de m'irriter contre le temps envieux qui, par avance, voulut amoindrir la grandeur d'un tel bienfait. En ce jour, pourtant, ce n'est pas la pitié, c'est l'affection seule qui me fait généreux envers vous. Et je rends grâces à vos dieux, ces dieux dont, sur terre et sur mer, toujours, j'éprouvai la protection vigilante, de m'avoir donné l'occasion d'être si grandement bienfaisant. Des villes ont pu recevoir d'autres princes leur liberté, [Néron seul la rend à toute une] province. ^^
III. « Le grand-prêtre perpétuel des Augustes et de Néron Claudius Caesar Auguste, Epaminondas, fils d'Epaminondas, a dit que la proposition suivante était par lui soumise à l'approbation du Conseil et du Peuple. — Considérant que le maître du monde entier, Néron, Empereur très grand, désigné (sic) comme tribun du peuple pour la treizième fois, père de la patrie, Soleil nouveau qui illumine les Hellènes, a résolu d'être le bienfaiteur de l'Hellade; — qu'il rend grâces et hommage à nos dieux, toujours présents à ses côtés pour le protéger et le conserver ; — que l'éternel privilège de notre pays et de notre sol, la liberté, ravie jadis aux Hellènes, l'Empereur très grand, entre tous les hommes de tous les temps seul et unique philhellène, [Néron] Zeus Libérateur nous l'a rendue, gracieusement octroyée, et nous a rétablis dans l'ancienne intégrité de notre autonomie et de notre indépendance ; — qu'à une faveur si grande et si imprévue il a joint encore, par surcroît, l'exemption des tributs qu'aucun Auguste, avant lui, n'avait pleinement accordée; — à ces causes, plaise aux magistrats, aux synèdres, au peuple de décider : en premier lieu,
DISCOURS DE NÉRON
qu'on fera immédiatement les consécrations suivantes : sur l'autel proche de (celui de)Zeus Sauveur on mettra cette dédicace : « A [Néron] Zeus Libérateur, \s à toute éternité ^•>; et l'on placera, dans le sanctuaire d'Apollon Ptoos, près (des images) de nos dieux nationaux, les statues de [Néron] Zeus Libérateur et de la déesï^e Augusta [Messalina (?)], afin que, par ces cérémonies, notre ville, elle aussi, donne des preuves manifestes de sa vénération et de sa piété envers notre maître Auguste [Néron et sa maison (?)]; en second lieu, qu'on déposera dans l'agora, près de (l'autel de) Zeus Sauveur, une copie de ce décret gravée sur une stèle, et une autre dans le sanctuaire d'Apollon Ptoos. s>
La mascarade triomphale qui termine et résume le règne de Néron — ce beau voyage funambulesque d'Achaïe, où la gloire du César décadent rayonne dans une apothéose de féerie — nous est connue par les anciens auteurs. Suétone et Dion l'ont racontée (i); Plutarque et Pausanias, le pseudo-Lucien et Philostrate, d'autres encore, en ont parlé (2). Mais les dates exactes jusqu'à présent font un peu défaut: on sait seulement que l'Empereur débarqua en Grèce dans l'été ou dans l'automne de l'année 66, qu'il en partit à la fin de l'année 67 ou dans les premiers jours de 68 (3). Les documents que je publie
(1) Suet., Ncro, 19, 22-24; Dio, LXIII, 8-19.
(2) Plut., Flamin., XII, 8; Pausan., VII, 17, 3-4 et pass.; Lucian., Ncro., 2-10; Philostr., K(<. Apollon., IV, 24, 47; V, 7, 8, 19, 41 ; Plin., N. H., IV, 22; pour l'indication complète des textes, voir Hertzberg, Gesch. Griccheiihiids uulerder Hcn scha/t der Rômer, II, p. 104 et suivantes; Schiller, Cesch . des rom. Kaiserreichs tinter der Rcgicrung des Nao, p. 245 et suivantes; Sievers, Studien ^ur Cescb. der rom. Kaiser, p. 127 et suivantes.
(?) Voir, pour la date du retour : Tillemont, Hist. des Eiiip., \, p. 320; Clinton, Fasti Romani, ad an. 67; Momnisen, Hermès, II, p. m; Sievers, p. 127, n" 10; Hertzberg, II, p. n8; Schiller, p. 2^8, n» 2. Le texte de Joscphe {Bell. Jtid., III, 10, 10) établit qu'en septembre 67 Néron résidait encore en Grèce.
DISCOURS DE NERON
aujourd'hui fournissent heureusement, comme on va le voir, des renseignements nouveaux.
La déclaration de Corinthe, qui affranchit l'Achaïe, doit avoir précédé de peu de temps le retour de Néron. Suétone l'indique nettement: «. Dccedens deinde proviuciam iiuiversam libertate doiiavit(\) •>> ; et la plupart des historiens modernes s'accordent sur ce point (2). 11 suit de là que l'Achaïe fut déclarée libre à la fin de l'année 67 ; et partant c'est à cette année 67 qu'on doit, selon toute évidence, reporter la date du 28 novembre (1. 5-6 : r/j v:pô reaacipùiv xa/av(3o3v or/.spcpiMv), qui fixe le jour de l'acte de Corinthe. Un décret proconsulaire de la Sardaigne (3) montre que dans cette province, donnée au sénat pour compenser la perte de l'Achaïe, les proconsuls ont succédé aux procurateurs au cours et vers la fin de l'année 67, et dès lors confirme encore indirectement la date admise ici pour l'affranchissement de la Grèce.
Aussi bien, le décret honorifique voté par les citoyens d'Acraephiae contient une indication précise d'année. Aux lignes 32-33, Néron porte le titre suivant:
S-/]lj.apyr/.-?içi'^ova'iaiT:à zplçy.ixl oé/.axov àmèsdeiyy.évoi. Cette mention de la XUl" puissance tribunicienne concorde-t-elle avec nos précédentes conclusions? En d'autres termes, le 28 novembre 67, Néron excrçait-il, pour la treizième fois, la puissance tribunicienne? — Avant toute réponse, deux observations sont ici nécessaires.
1° Le chiffre XllI (w irA; y.al ùé-Kix-Lcv) mérite-t-il pleine confiance? L'indication est-elle exacte ou la peut-on supposer fautive? La question ne se poserait pas, sans la présence aussi insolite qu'incorrecte, du mot àm-jeSeiyaivoç, dcsigiialiis. Ce mot, comme M. Mommsen veut bien me le faire remarquer, ne s'est jamais trouvé joint à la mention des puissances tribuniciennes et n'a pas de sens
(1) Suet., Ni-ro, =4.
(2) Tillemont (1, p. 315) semble avoir mal compris la phrase de Suétone qu'il interprète ainsi : « En rroctant des jeux oljin^qucs, etc. » (Cf. Sievers, p. 133, n. 47). — Sur l'époque de la déclaration : Clinton, FeisU Romani, ad an. 67 ; IVtommsen, Hernies, II, p. m ; Hertzberg, II, p. 1 12 ; Schiller, p. 256; IVlarquardt, Rom. Staaisverwaltung, I, p. 249. C'est à tort, je crois, que M. H. Schiller a récemm'ent (Geseh. der ràm. Kaiscr^eit, 1, p. 335) fait remonter à l'année 66 l'acte de Corinthe.
(3") C. /. L. X, 7852 et pp. 777 et 813. Ce rapprochement m'a été indiqué par M. Mommsen.
DISCOURS DE NERON
ici(i). Sa présence atteste chez les rédacteurs du décret, du moins chez le lapicide, une ignorance singulière de la constitution impériale et du formulaire officiel. Toutefois, il serait bien dangereux de prétendre tirer de cette erreur, si grossière soit-elle, des conclusions critiques trop négatives. La bévue commise sur ce point particulier, m'écrit M. Mommsen, n'autorise aucunement à rejeter le chiffre donné par le décret. Nous devons, quant à présent et sans scrupule, conserver et retenir comme authentique et exacte l'indication de la Xlir puissance tribunicienne.
2° Une autre question se pose : il va de soi que le décret voté à la demande d'Epaminondas est postérieur à la déclaration de Corinthe; peut-on croire qu'entre la déclaration et le vote du décret un temps assez long se soit écoulé
pour que la notation chronologique dyi[j.ccf,x'y.-nç l^ovalai; xo zfik y.al oinazov
s'applique seulement à l'époque du décret et non plus à l'époque de l'acte impérial? Pour ma part, je ne le pense pas. Néron n'était pas homme à qui l'on fît attendre les actions de grâces; la reconnaissance des Grecs se manifesta sans longs délais ; la Béotie, aussi bien, est proche de Corinthe, et la déclararation, sitôt publiée, y fut connue et applaudie; Epaminondas, en particulier, ne dut pas volontiers laisser languir son zèle de courtisan pressé (2). Les deux documents, partant, peuvent être considérés comme presque contemporains, le second ayant succédé immédiatement au premier. On admettra, dès lors, que Néron, quand il prononça le discours de Corinthe, comme lorsque fut rédigé et voté le décret de remercîment, était en possession, pour la treizième fois, de la puissance tribunicienne.
A quelle année nous ramène maintenant cette Xlir puissance tribunicienne? Le problème est compliqué ; rien de plus difficile — on le sait — que de dresser rigoureusement la liste chronologique des puissances tribuniciennes de
(1) J'ai supposé un instant que, dans ce passage de l'inscription, le mot ûuato; pouvait avoir été omis par la négligence du graveur. Mais, sans compter que les deux consuls ordinaires, au début de l'année 68, sont Ti. Catius SUius Italiens et M. Galerius Trachalus Turpilianus et que Néron, par suite, n'a vraisemblablement pas porté le titre de Cos. des., en 67, comment expliquer après le mot ànoSeSEiYiiivo; l'omission de toute indication numérique? On devrait lire là tô TtéfiTiTov, s'il s'agissait du consulat.
(2) D'ailleurs, comme on va le voir, la mention de la Xlll= puissance tribunicienne n'est plus possible après le 3 décembre 67, terme extrême.
DISCOURS DE N ÉRON I3
Néron. Toutefois, M. Mommsen a démontré (i) et me rappelle obligeamment que, dans ce calcul, trois points de départ peuvent être admis avec une égale certitude, de telle sorte que la liste se laisse établir par trois procédés différents. — 1° Comme date initiale de la première puissance, on peut prendre le jour officiel de l'avènement de l'Empereur : soit le 13 octobre 54(2). — 2° On peut choisir tout aussi bien pour premier repère le jour où les comices ont déféré à Néron la puissance tribunicienne: soit le 4 décembre 54 (3). — 3" L'Empereur, lui-même, en 60, paraît avoir introduit, dans la supputation de ses années de règne, une réforme d'un effet rétroactif, dont le résultat fut celui-ci : la période comprise entre le 13 octobre et le 9 décembre 54 fut considérée comme équivalente à la durée de la première puissance tribunicienne. De là, l'existence, pour chaque puissance tribunicienne, d'un troisième et nouveau terme légal : le 9 décembre (4).
Selon le premier système, la XIÏV puissance tribunicienne durerait du 13 octobre 66 au 12 octobre 67 : partant, le 28 novembre 67, Néron serait dans l'exercice de sa XIV puissance, ce qui ne peut se concilier avec le texte du décret d'Acraephiae; — le troisième système conduit à un résultat analogue, la XlIP puissance tribunicienne durant,, dans ce systèiiie, du 10 décembre 65 au 9 décembre 66, et la XW% par suite, du 10 décembre 66 au 9 décembre 67 ; — le second système seul donne une réponse satisfiiisante, puisqu'il fait commencer au 4 décembre 66 et finir au 3 décembre 67 la XIII' puissance tribunicienne.
Nous devons adopter ce mode de calcul — tous trois ayant été également en usage — qui maintient pour la déclaration de Corinthe la date tout d'abord indiquée.
En dernière analyse, il demeure donc acquis : i ° que l'Achaïe a été affranchie le 28 novembre 67; 2° que Néron n'est parti pour l'Italie qu'après cette époque.
(t) Rom. Staatsrecht, II', p. 798, n. 1.
(2) Henzen, Hermès, II, p. 47; Mommsen, Rom. Slaatsrecht, IP, p. 875, ii» 2.
(3) Henzen, Hermès, II, p. 48; Mommsen, /. /.
(4) Mommsen, Rom. Staatsrecht, IP, p. 798, n» 1.
DISCOURS DE NERON
Est-ce maintenant à l'occasion des jeux de l'Isthme que Néron réunit les Grecs à Corinlhe ? A vrai dire, ni dans la circulaire du prince, ni dans son discours, il n'est dit un seul mot de ces jeux; mais les affirmations de Suétone et de Plutarque sont formelles : « 'Ev Koph9w...'lad[j.'.oi-j àyouhav toùç "ËWYjvaç shvOipo-Ji àf?,y.€v (i). » — « Qiiûe bénéficia, e medio stadio, Isthmiorum die... pronunciavit ip.) . ^^ — On admettra, partant, ou bien que les fêtes isthmiques furent retardées, cette année-là, jusqu'à la fin de novembre ; le fait n'aurait rien de surprenant: Néron en usait à sa guise avec les règlements qui fixaient la célébration et le programme des jeux (3); — ou que ces fêtes étaient de celles que Néron fit célébrer à deux reprises dans le cours d'une seule année (4).
Les motifs qui décidèrent Néron à rendre la liberté aux Grecs apparaissent fort clairs quand on a lu la circulaire par où débute l'inscription ; c'est l'expression d'une joie reconnaissante : la Grèce a bien mérité de César; une récompense lui est due; la liberté sera cette récompense. — Et certes, durant ce séjour d'Achaïe qu'il prolongeait malgré les rappels pressants d'Hélios, Néron avait le droit de s'épanouir dans sa vanité satisfute. Les Grecs, dont les instances avaient décidé le voyage (5), ne mentaient pas à sa confiance; ils se montraient bien, comme lui-même l'avait dit (6), dignes de le comprendre et de le goûter. Complaisante ingénieuse, l'Achaïe s'assouplissait à tous les caprices du maître; à travers la plupart des villes, il avait pu promener, sans soulever un murmure, son insolente saturnale. La province, conviée aux noces du prince et de Sporus, loin de se révolter, souhaitait des enfants aux époux (7); la « voix céleste » était écoutée, elle avait trouvé des admira-
(i) Plut., Flamin., XI!, 8.
(2) Suet., Nero, 24, s./.
(3) Suet., Nero, 23; cf. L.ician., hicro, 9; Philostr., Vit. Apollon., V, 7.
(4) Suet., Ni-ro, 23 : « quibusdam etiani iteratis ». — Cf. Heitzberg, 11, p. 112, n" 35.
(5) Suet., Nero, 22.
(6) Suet., Nero, 22.
(7) Dio, LXIII, 13. Cette anecdote, comme d'autres auxquelles je ferai allusion plus loin, est, je le sais, révoquée en doute par quelques historiens, notamment par Sievers (p. 130) et Schiller (p, 251-252). Mais je dois dire que leurs objections, peu concluantes, me touchent médiocrement. La critique de Schiller, dont je ne méconnais du reste ni la vigueur, ni la finesse, plaide surtout la cause du sens commun; elle écarte résolument l'invraisemblable. Je crains que ce procédé, très légitime ailleurs, ne s'applique fort mal au règne de Ncron. Il faudrait reconnaître qu'au temps dont il s'agit l'invraisem-
DISCOURS DE NERON
teurs(i), des critiques indulgents, pas trop de railleurs; au théâtre, ce n'était pas seulement la claque des Aiigiistaiii, enrôlés tout exprès, mais la foule entière, qui fêtait César d'acclamations enthousiastes (2). Les Grecs, en effet, sceptiques rassis, éternels badauds, tout en maudissant les violences qu'elles traînaient avec elles, s'amusaient aux ftntaisies de Néron; les indignations, un peu trop oratoires, d'un Dion Cassius (3), ne doivent pas ici faire illusion; ce sont surtout des sentiments romains qu'elles expriment : le dégoût du sujet loyal dont le cœur se soulève, voyant son souverain s'avilir et se ravaler; mais les Grecs n'avaient guère de ces pudeurs, sv Beaucoup des énormités qu'on reproche à Néron n'avaient toute leur gravité qu'au point de vue des mœurs romaines et de la sévère tenue à laquelle on avait été habitué jusque-là (4). » Dans le spectacle nouveau où s'étalait la folie du prince, l'amour-propre hellénique, si habile à se flatter, trouvait peut-être encore de quoi se satisfaire. A tout prendre, pour grotesque qu'il fût, l'impérial cabotin, affamé de victoires olympiques, enragé de jalousie contre les anciens lauréats, rendait aux arts de la Grèce son hommage fanatique et passionné ; quand, débutant penaud ou jouant la peur, il tremblait devant les mastigophores, implorait les agonothètes, pâlissait, perdait la tête à chaque bévue commise en scène, ou s'astreignait stupidement à toutes les exigences des concours (5), c'est encore l'Hellade qu'il glorifiait à sa manière, patrie des grands athlètes et des divins chanteurs.
blable était la règle ; jamais peut-être la morale et la logique naturelles n'ont subi de telles entorses; un si rude vent de folie agitait les pauvres cervelles humaines que tout peut être admis comme possible de ce qui ressemble à l'impossible.
(1) Lucian., Ncro, 6.
(2) Dio, LXIII, 10: « xa't taÛTa |;.évtoi ixâvTa oï te âXXoi TtâvTeç, xx'i ol ovp'.<TiwTo(i dpoôvTEç ïçepov, licijvouv »
(3) Dio, LXIII, 9.
(4) Renan, L'/tntechrist, p. i;8.
(5) Dio, LXIII, 0; Suet., Nero, 23, 24.
l6 DISCOURS DE NÉRON
Flamininus, en 196, avait chargé un héraut de transmettre aux peuples la proclamation de l'indépendance hellénique (i); Plutarque note, peut-être comme une nouveauté singulière, que Néron, àCorinthe, voulut en personne haranguer la foule (2); Suétone avait foit la même remarque (3). Les informations des deux écrivains étaient exactes, comme en témoignent les lignes 7 et 8 de l'inscription : « Ttpoie-fw-n'yev Tx-ùm-/eypxiJ.y.êvx\>. — Néron n'avait garde de priver le monde d'une seule occasion d'entendre la « voix céleste ».
En quel lieu fut prononcé le discours ? A la tribune, dans l'agora, comme le veut Plutarque (4)? Au milieu du stade, comme le raconte Suétone (5)? Les textes nouveaux n'apportent pas de réponse à cette question. Tout au plus, en s'autorisant des mots èv h.ylrtn'tocil. 7), employés plus ordinairement pour désigner une assemblée tenue dans la forme politique, admettra-t-on que la version de Plutarque est la plus vraisemblable.
Aucun ancien écrivain n'a pris soin d'analyser la déclaration d'indépendance.— Dion n'en parle même pas. — Suétone ne paraît pas avoir eu sous les yeux le texte officiel ; il commet, en effet, une légère erreur. Selon lui (6)^ Néron, en même temps qu'il proclame la liberté de l'Hellade, décerne solennellement le droit de cité romaine aux agonothètes et leur accorde de riches gratifications. Dans le discours authentique, nous ne trouvons pas trace de ces dernières fliveurs (7). Sans doute, Suétone confond ici Corinthe et
(1) Plut., Flanwi., Xll, 8.
(2) Plut., FUmiii., ibid.
(3) Suet., Nero, 24.
(4) Plut., Fhmiii., XII, 8.
(5) Suet., Nero, 24.
(6) Suet., ;. /.
(7) Ce passage du discours pourrait, à la vérité, avoir été retranché dans l'édition destinée à être publiée et gravée sur les stèles.
DISCOURS DE NÉRON
Olympie ; c'est à Olympie, Dion nous l'npprend (i), que Néron reconnaissant fit aux Hellnnodiques don de 250.000 drachmes. — Plutarque résume en deu.x mots la déclaration impériale (2) : « toù? "EXA/^va; kh-j'jipojç /.al aùroviycvç àfnKS'j ». C'est une phrase un peu brève et qui pourrait laisser place à l'équivoque. On s'est demandé (3) si la Grèce affranchie par Néron était soumise encore à l'autorité du gouverneur de Macédoine, ou si elle avait reconquis, dans leur plénitude, ses antiques libertés. Plus d'hésitations aujourd'hui : le texte est clair. L'indépendance de l'Hellade, à partir du 28 novembre 67 jusqu'au jour où Vespasien rétablit l'ancienne sujétion, paraît entière et absolue ; elle entraîne comme conséquences naturelles l'autonomie, d'une part (1. 43); d'autre part, une complète immunité de tributs (1. 14; 44-45). La Grèce, désormais, en principe, est de plein droit dans une situation privilégiée comparable à celle de l'Italie (4).
11 importait encore à l'histoire de connaître ce que, seul, nous révèle le monument d'Acraephiae : le style et l'éloquence du grand Empereur. — On posera peut-être cette question : le discours est-il l'œuvre de Néron luimême? Une réponse catégorique est malaisée ; j'incline pourtant, et très décidément, vers l'affirmative. Dans sa jeunesse, mal doué pour la parole, attiré surtout vers les succès poétiques, Néron, souvent, a pu se contenter de réciter les tirades empruntées à la faconde complaisante de Sénèque (5). Mais plus tard, quand il prétendit à la suprême maîtrise dans tous les arts, l'éloquence ne fut pas négligée. A Naples, dans les jeux Néroniens, créés à l'imitation des jeux helléniques, il institua un concours oratoire et se fit décerner la couronne (6). Les historiens nous apprennent qu'il parlait volontiers le grec (7). — A Corinthe, aussi bien, il s'agissait d'adresser au peuple une
(1) Dio, LXllI, 14. S'agit-il de drachmes, de deniers ou de sesterces, le texte ne le dit pas.
(2) Plut., Flainii!., XII, S. Cf. Plin., N. H., IV, 22; Pausan., VII, 17, 3; Pliilostr., K/ï. Apollon., V, 41, 1.
(3) Voir Hertzberg, II, p. 1 13 et n" 38; Schiller, p. 256 et n° 3.
(4) C'est ainsi qu'en avait déjà jugé Mommsen, Rom. Gesch., V, p. 239-240.
(5) Tacit., Àim., XIII, 3. — Teuffel (G^'jri. dcr roin. Liter.itur, p. 639, n" 10) admet que les discours de Néron mentionnés par Suétone (Nero, 7) avaient tous été composés par Sénèque. Pure hypothèse.
(6) Tacit., Ann., XIV, 21 ; Suct., Nero, 12; cf. Suet., Ncro, 10 : « declamavit ssepius publice »
(7) Suet., Nero, 7 : « pro Rhodiis atque lliensibus grœce verba fecit ». Cf. Suet., Nero, 20.— Schiller, p. 564.
DISCOURS DE NERON
simple proclamation, non un discours en règle; si médiocre orateur qu'on suppose Néron, la tâche était facile. Mais il y a plus: qu'on lise le texte de près, qu'on fasse sonner les mots, on ne se méprendra guère sur l'auteur.
Ce qui frappe dès l'abord, quand on parcourt ces dix-huit lignes, c'est, plus encore que le style précieux et sentimental à faux, l'emphase égoïste dont elles sont pleines : l'Empereur récite un dithyrambe à sa gloire et se chante à lui-même un cantique d'actions de grâces; il s'attendrit sur son grand cœur, s'émerveille de ses bontés. Pour les qualifier dignement il lui faut un luxe redondant de beaux adjectifs tapageurs. Toute cette prose est gonflée d'ampoules à en crever. On croit voir s'étaler la passion qui fit tout Néron — rage d'étonner, d'éblouir et d'éclipser, par le mal, par le bien, toujours par l'imprévu, appétit de faire grand et nouveau — ressort unique qui provoqua tous les soubresauts de son génie d'artiste dépravé : «omnium aemulîts qui quoquo modo aiiimum vulgi moverent (i); — iiicrcdihilium cupitor {2) ». Aujourd'hui qu'il lui plaît d'être bienfaisant, il le sera comme nul ne sut l'être ; il faut qu'à l'annonce de ses faveurs les peuples se pâment, comme tout à l'heure aux chants de la voix céleste. La phrase larmoyante où Néron accuse le temps d'avoir décimé la Grèce, exprime, au fond, tout simplement, un sentiment fort analogue au dépit de l'acteur trouvant la salle dégarnie et les spectateurs clairsemés. Et la raison vraie de son accès soudain de générosité, ce désir surexcité de demeurer dans l'histoire un personnage hors de pair, écrasant tout autour de lui, trônant du haut d'une grandeur sans égale, éclate avec une franchise presque enfantine dans les derniers mots : «D'autres souverains, dans le passé, ont libéré des villes, [Néron seul toute une] province. »
Ici comme ailleurs manque, en effet, au César artiste ce qui lui manqua toujours: le tact et l'esprit. 11 pèche maladroitement par cynisme naïf. C'est une sottise que la phrase dévote, où le prince, le plus franchement impie qui
(1) Suet., Nern, 55.
(2) Tacit., ^»H., XV, 42.
DISCOURS DE NÉRON
fut jamais(i), bénit les dieux de l'Hellade et loue leur providence toujours occupée de son salut. Vraiment, si les dieux s'étaient montrés pour Néron de si dévoués protecteurs, il les récompensait d'étrange manière. Les historiens, à la vérité, parlent de ses dévotions à l'autel de Zeus Kassios (2), des offrandes qu'il consacra dans l'Héraion d'Argos et dans le temple de Zeus Olympien (3), d'un cadeau de cent mille drachmes que valut de sa part à la Pythie delphique une réponse faite à propos (4) : mais la liste des sacrilèges dépasse de beaucoup celle des actes de piété.
S'il oubliait tout, ce grand enfant terrible, étourdi dans l'ardent tourbillon de ses caprices, ses auditeurs pouvaient avoir meilleure mémoire; ils devaient se rappeler Secundus Carrinas, « pourvoyeur de statues pour la Maison Dorée », mettant à sac les grands sanctuaires, enlevant à Delphes cinq cents offrandes (5), et tout récemment, pendant le voyage même de l'Empereur, Sporus et Crispinilla renouvelant les mêmes pillages (6). N'était-ce pas vers ce temps que les images saintes des anciens vainqueurs étaient détruites dans les hiérons, par ordre du César périodonique (7), le territoire sacré de Cirrha volé à Apollon Delphien et donné aux soldats, le sanctuaire prophétique violé, souillé de cadavres, condamné au silence (8)? Venant du parricide qui, selon la légende bientôt populaire, avait craint de rencontrer dans Athènes les Erinnyes vengeresses et redouté l'approche des mystères d'Eleusis (9), c'était une inutile et pauvre forfanterie de compromettre le ciel en faisant des dieux les complices de sa fortune.
Et bien d'autres mots encore, dans ce discours de Corinthe, ont dû froisser durement les oreilles des Grecs. Malgré l'évident parti-pris qu'a l'orateur de se faire aimable, malgré ses efforts pour jouer son personnage de
(1) Suet., Ncro, 56 : « religionum usque quaque conteniptor ».
(2) Suet., Ncro, 22.
(3) Pausan., II, 17, 6; V, 12, 8. Cf. DioChrys., Or., XXI, 6. — Heitzberg, II, p. m, n. 31.
(4) Dio, LXIII, 14.
(5) Pausan., X, 7, 1 ; sur ce fait particulier, et, en général, sur les vols commis par Néron ou p.ir ses agents en Achaïe, voir Hertzberg, II, p. 98 et suivantes; Schiller, p. 247 et suivantes.
(6) Dio, LXIII, 12.
(7) Suet., Ncro, 24; Dio, LXIII, 8.
(8) Dio, LXIII, 14; Lucian., Nero, 10.
(9) Dio, LXIII, 14; Suet., Nero, 34.
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bon prince et de dieu clément, malgré la flatterie de cette épithète « nation noble entre toutes (1. 2)», dont il honore la Grèce, bien qu'il répète complaisamment, sans doute par gracieuseté pure, les noms d'Hellade et d'Hellènes, au lieu des termes officiels d'Achaïe et d'Achéens, bien qu'il paraisse accorder, d ans une phrase fort obscure, un souvenir respectueux à l'antiquité du Péloponnèse (i), la brutalité impériale, çà et ]h, se réveille avec des paroles rudes. Néron, bienfaiteur dur, dans sa manie d'exalter ses bontés, humilie étrangement ceux qu'il oblige. 11 enveloppe ses grâces de vérités cruelles. Pour faire comprendre aux Grecs quelle faveur inouïe il leur accorde, il laisse entendre que jamais ils n'auraient osé réclamer leur indépendance; et c'est presque déjà 1 âpre langage de Vespasien : « Les Grecs ont désappris la liberté (2). » Un peu plus loin, en quatre mots, à la romaine, d'une raideur et d'une précision terribles — car il voit juste à ses heures et trouve le trait qui perce — il a dénoncé toutes les hontes de l'histoire hellénique : « Toujours vous fûtes esclaves ou de l'étranger ou les uns des autres (1. 16). » Enfin, sentis ou joués, les regrets donnés au passé accusent trop les misères du présent; on voit trop que Néron, plus sceptique qu'on ne croirait, n'a pas été la dupe du beau décor étalé sous ses yeux au cours de son voyage; il a vu, illuminé d'un rayon de vérité, la décadence épuisée de la Grèce; et rien n'est triste comme la phrase gauchement bienveillante où il assure les Hellènes que ce n'est pas la pitié — ils en étaient donc dignes? — qui inspire ses bontés.
(1) L. 12-1 1 : a navT£; r,l T/iv 'A/ïiïv Sïi fO'' Êm; vjv Jlà onhv/ r,<jo'/ xïtoixoùvtei; ... » — Rien de moins explicite que ce passage. M. Mominsen m'écrit qu'il croit voir ici un m.ilentendu de Néron qui confond et embrouille les ternies du langage officiel {'\y/J.ix'/) avec les réminiscences littéraires (lltÀoTtiivvïiffov). 11 est évident, en effet, que la distinction faite ici entre l'Achaïe et le pays « appelé encore Péloponnèse » ne peut avoir aucune signification politique. Le Péloponnèse n'entre pas dans la nomenclature impériale. Peut-être Néron veut-il simplement dire qu'une partie de l'Achaïe a gardé son ancien nom d'île de Pélops et se conforme-t-il ainsi à l'usage populaire, qui, par abus, appelait maintenant de préférence 'Axotîa la Grèce continentale, en l'opposant à la péninsule. Une autre hypothèse serait séduisante : la proclamation de l'indépendance hellénique remonte à peu prés au même temps que la tentative pour percer l'isthme de Corinthe. Néron, qui rêvait de tout faire dater de son règne et d'imposer son nom à toutes choses, a-t-il médité de changer le nom du Péloponnèse, une fois l'isthme percé, et de l'appeler NipMvo; vr,(jo{î Le ëojç vOv s'expliquerait alors fort bien comme une allusion à ce projet futur. — On se rappellera que la ville de Patrae porta le nom de Neroniana.
(2) Pausan., VII, 17, 4.
DISCOURS DE NERON
L'auteur du décret en l'honneur de Néron, Epaminondas, est connu. A n'en pas douter, c'est le riche citoyen d'Acraephiae, dont les bienfaits sans nombre, loués en un verbiage si prolixe, remplissent deux inscriptions précédemment découvertes dans l'église de Karditza (i). En 37, lors de l'avènement de Gaïus, il avait pris part, de son plein gré, à l'ambassade déléguée par les Panhellènes pour féliciter le nouveau souverain (2); en 67, il exerçait, sans doute, à Acraephiae, la charge de grand prêtre des Augustes et de Néron; bon courtisan sous tous les règnes, de langue bavarde, d'échiné docile.
il dut être homme d'esprit, maître en l'art des flatteries savantes, encore que piteux orateur et assez cruellement empêtré dans ses phrases (3). Pour plaire au César lettré son procédé est adroit ; les premiers considérants du décret qu'il propose s'inspirent en toute fidélité des tirades de Néron et reproduisent sagement les mots à effet du discours de Corinthe; la phrase pieuse, où sont vantées les relations cordiales de César et de l'Olympe, s'y retrouve amplifiée, sans qu'il semble en avoir coûté beaucoup à la conscience d'Epaminondas, personnage sacerdotal; le titre nouveau, fort heureusement amené, de « philhellène » devait toucher le prince au point sensible; ses bienfaits sont loués enfin dans les termes qui pouvaient le mieux lui plaire : un parallèle très clair s'établit entre la conduite de Néron et celle de ses prédécesseurs; — ce n'est pas à eux que reste l'avantage.
(1) C. /. G., 1625 ; Keil, Inscr. boeotic, XXXI, et Bull, de Corr. helléii., XII, p. 305.
(2) Bull, de Corr. helUii., l. /., I. i, 3 et suivantes.
(3) Je ne crois pas que le lapicide puisse être rendu responsable de la rédaction du décret si péniblement alambiquée. Aux lignes 40-44, le style est à la fois redondant et plat. Au reste, la langue des flagorneries officielles s'appauvrissait singulièrement en ce temps; l'expression pompeuse: <• èniXân- <)/a? Toîj "E'/ÎTiTiv » (I. 34) a déjà servi pour Caligula, dans une autre inscription d'Acraephiae : Bull, de Corr. belléit., XII, p. 307, 1. 60. Elle devient vers cette époque d'un usage courant en parlant des Césars.
DISCOURS DE N ERON
Quant aux honneurs décernés à l'Empereur, ils consistent en un nouveau genre d'apothéose ; libérateur de l'Hellade, Néron désormais personnifiera pour les Hellènes le Zeus Libérateur ; le culte qu'on lui rendra se confondra avec celui voué au dieu. Cette adoration du prince sous le vocable nouveau de Z£v;"Ehv5épio;, paraît s'être, à l'époque, fort répandue dans tout le monde grec ; des médailles de Corinthe, de Patrae, de Magnésie du Sipyle (i), en portent témoignage ; on en rapprochera une dédicace découverte à Athènes (2).
Dans ces honneurs suprêmes accordés si prodiguement à l'un des plus baroques tyrans qu'ait subis le monde, les moralistes peuvent simplement constater un nouveau symptôme de l'universel abaissement des consciences. Peut-être est-il plus équitable et plus conforme au vraie d croire que dans la reconnaissance des Grecs tout n'était pas mensonge et que leur enthousiasme ne fut pas seulement une peur déguisée. Les Grecs, quand il s'agit des choses de la patrie, ont toujours eu le don merveilleux de l'illusion facile et tenace; l'amour-propre national est si fort en eux qu'il transfigure et divinise les plus tristes réalités. Dans cette liberté douteuse et précaire, née par hasard d'un caprice bienfaisant de Néron, ils purent, de très bonne foi, saluer le renouveau des prospérités anciennes ; ils n'en sentirent guère, pas plus peut-être que Néron lui-même, le ridicule et l'inanité. Les mots avaient gardé leur prestige sur les âmes. Liberté, autonomie, paroles magiques encore, si usées qu'elles parussent ; elles éveillaient toujours au fond des cœurs de fières résonnances, elles ressuscitaient tout un monde de grandes visions, souvenirs de l'histoire glorifiés par la légende. Dans un élan de ferveur candide, des croyants aux destinées éternelles de la patrie s'imaginèrent que, tirée du néant par un coup de baguette, la Grèce renaîtrait du jour au lendemain (3). — Ce qui le prouve, c'est le cri de colère et de douleur qui s'élève
(i) Eckliel, D. N., Il, p. 242etsuiv-, 256-258; VI, p. 272-273, 278; Mioniiet, 11, p. 102. Cf. pbrh. d. k. d. Arch. liisliiiits, 188S, p. 2Sj.