Discours prononcés à l'inauguration de la statue élevée à la mémoire de Chevreul le jeudi juillet 1901
Au jour où le Muséum élève à la mémoire d’Eugène Chevreul, dans ce jardin où il vécut, travailla et mourut, la belle statue de marbre qui fait si bien revivre ses traits de centenaire, l’Académie des Sciences ne pouvait manquer d’apporter l’hommage de son souvenir à celui qui fut pendant 63 années l’un de ses membres les plus illustres.
Ceux qui l’ont connu se rappelleront toujours ce grand vieillard aux longs cheveux blancs comme emportés au
vent, à la figure souriante, aux allures d’une politesse un peu magistrale, à la parole volontiers sententieuse, dont la conversation s’émaiilait tour à tour des noms des hommes les plus célèbres de la fin du XVIIIe siècle, ses maîtres ou ses amis familiers : Proust, Haüy, Bertholet, Cuvier, de Humboldt, Gay-Lussac... et tant d’autres! En l’entendant causer on revivait avec lui un autre âge ; c’était comme une évocation. Il s’oubliait; on oubliait le temps présent... « Vous pouvez », me disait-il, un jour, sans trop me surprendre; « vous pouvez avoir une entière confiance en Monsieur Vauquelin, mais défiez-vous de Monsieur Fourcroy. »
Chevreul n’avait pas toujours eu cent ans. En 1868, lorsque je lui fus présenté par Wurtz, il était en pleine sève; vingt-six années lui restaient encore à vivre. Il venait de quitter le fauteuil de président de l’Académie des Sciences, qu’il avait eu déjà l’honneur d’occuper une première fois en 1 83g . Avec ses 83 ans à peine, il entreprenait d’écrire Y Histoire des connaissances chimiques. Ah ! il ne craignait pas de remonter aux sources, car il commençait à Tubalcaïn et arrivait au Tome II à la chimie des Chinois au temps de Confucius, lorsqu’un éditeur, évidemment sans convictions, refusa malencontreusement de passer au troisième volume. Le complément de l’ouvrage resta manuscrit.
Il composait aussi, vers ce même temps, son Traité de la méthode a 'posteriori expérimentale , dont il aimait à exposer les principes, un peu longuement peut-être, à ses visiteurs du dimanche. Pour ma part, je me laissais volontiers bercer à ces conversations monologuées, qui, dans la
bouche de ce chimiste philosophe, s’émaillaient des vues les plus inattendues et souvenl les plus profondes sur l’état d’âme des grands initiateurs de la civilisation humaine.
Chevreul était de leur famille. Lorsqu’en i8o3, quittant sa ville d’Angers à 17 ans, il commençait dans le laboratoire de Vauquelin, au Jardin des plantes médicinales , l’étude de la chimie de ces temps lointains, rien dans notre science n’était encore fixé au point de vue des lois, des familles ou des espèces. Proust venait laborieusement d’établir, contre Bertholet, l’invariabilité de composition de quelques principes minéraux définis par leur forme cristalline et leurs propriétés; maison ignorait encore L'isomorphisme et l’isomérie. Quant aux matières issues des êtres vivants, on essayait bien de former des groupes naturels avec les graisses, les huiles, les essences, les sucres, les amidons, les albuminoïdes, etc., mais on ne savait si les différences de composition qu’on observait, entre les corps ainsi rapprochés suivant leurs évidentes analogies, tenaient à des impuretés secondaires, ou bien si ces substances sorties du mystérieux laboratoire de la vie, n’échappaient point, en vertu de cette origine même, à la loi encore en suspens des proportions définies.
Abordant en 1812 l’examen des matières grasses naturelles, Chevreul, dans un travail admirable de critique, de précision et de méthode, établit qu’elles sont toutes constituées par des mélanges de principes semblables entre eux, mais distincts, aptes à être séparés par les dissolvants neutres, et obéissant chacun à la loi de Proust. Dans presque tous ces corps, il reconnaît une base commune qu’il nomme glycérine, base qui en s’unissant à divers acides gras
forme les differentes espèces de ce groupe des graisses et des huiles fixes. Ces principes gras, il les rapproche aussitôt des quelques éthers alors connus, et généralisant, il définit l’espèce chimique une collection d’êtres identiques par la nature, la proportion et T arrangement cle leurs éléments . C’est donc aux deux savants angevins, Proust et Chevreul, que nous devons en chimie la notion primordiale de l’espèce, ce solide fondement de tous les progrès passés et de ceux qui suivront.
On parle volontiers, et avec raison, des Recherches chimiques de Chevreul sur les corps gras ; de ses Études sur la teinture ; sur les moyens de définir et de nommer les couleurs. On cite souvent sa Loi du contraste simultané... Mais qui connaît pour l’avoir lu son Traité de la baguette divinatoire , du pendule explorateur et des tables tournantes^ C’ est un de ses plus curieux ouvrages. Devant le phénomène psychologique surprenant qui de i8Ô2 à i856 sévit sur l’Europe et l’Amérique, tout entières emportées, à la suite de quelques faits bizarres mal interprétés, vers la poursuite du merveilleux et du magique, Chevreul; avec la saine raison du philosophe qui sait lire le livre de la nature, recherche les causes des erreurs de l’esprit humain et arrive à analyser non plus la matière pondérable, mais les éléments mobiles de la pensée et des actes inconscients. Il essaye de montrer comment l’esprit marche vers la vérité ou s’en détourne, dans le domaine de l’expérience et de la raison aussi bien que dans celui du sentiment et de l’intangible, et il écrit:
« L’homme avec ses facultés si excessivement bornées se trouve en toute chose qu’il doit connaître entre l’écueil de
l’extrême crédulité et celui de l’extrême doute... Mais tout ce qui tend à le soustraire à l'empire de la raison rie dure pas. La durée n’appartient qu’à ce qui est vrai et conséquemment juste et dans l’intérêt, prochain ou éloigné, de la Société. Évitez donc l’erreur si vous voulez hâter la marche de la civilisation. Or, si je dis croyez à ce qui est du domaine de la tradition religieuse, j’ajoute raisonnez avant d’admettre comme vrai ce qui est en dehors de cette tradition. »
Il me paraît que le fond de sa pensée était la séparation absolue de ces deux domaines : Celui des faits matériels, accessibles à la mesure, passibles de la méthode expérimentale et fournissant ses axiomes et ses points d’appui inébranlables à la raison pure, et le monde du sentiment, de l’idéale justice et de l’idéale beauté, monde mystérieux où disparaissent à la fois l’espace, le temps, le poids, le nombre et la mesure et où la raison perd à la fois ses points de repère, ses moyens et ses droits.
La longue vie de Michel-Eugène Chevreul s’est ainsi; tour à tour, passée à essayer de pénétrer les secrets de la matière brute et ceux de l’esprit de l’homme qui l’observe et l’assujettit peu à peu à ses fins. Uniquement préoccupé du culte de la vérité et des méthodes qui aident à la conquérir, Chevreul ne cessa de faire bénéficier l’Académie des Sciences, à laquelle il appartenait depuis 1826, de l’éclat de ses découvertes, du fruit de ses patientes observations etdes vues de son esprit de philosophe expérimentateur. Le Destin semblait l’oublier et, peu à peu, il était devenu le doyen vénéré de toutes les Académies du Monde, et comme il aimait à dire, le plus vieil étudiant de France.
Par ses conceptions profondes sur les causes physicochimiques qui, en vertu de leur action immédiate nécessaire, assurent le fonctionnement des êtres vivants, Chevreul avait été le précurseur, d’ailleurs méconnu, de la théorie du déterminisme de Claude Bernard. Dès 1823, l’Académie de Médecine avait tenu à honneur de se l’adjoindre. On y appréciait son urbanité, son savoir universel, l’originalité profonde de ses vues sur les choses de la vie ; on écoutait volontiers ce précurseur de la chimie physiologique de notre temps. Aussi, la savante Société de la rue des Saints-Pères est-elle aujourd’hui tout heureuse de participer à cette fête et de s’unir ici à l’Académie des Sci ences pour apporter à son tour au vieux savant français l’hommage pieux de son souvenir.