‹ Discours prononcés à l'inauguration de la statue élevée à la mémoire de Chevreul le jeudi juillet 1901Chapitre 2 sur 2 · M. EDMOND PERRIER · texte numérisé non relu

M. EDMOND PERRIER

MEMBRE DE l’ INSTITUT

DIRECTEUR DU MUSÉUM d’hISTOIRE NATURELLE

Mesdames, Messieurs,

Dans la cour d’honneur du Muséum, sur l’emplacement qu’occupaient vers 1877 les Laboratoires de zoologie et qui fut aussi le siège de l’administration, nous allons saluer tout à l’heure la statue qui ressuscite, pour ainsi dire, le grand vieillard dont l’Europe entière fêtait, il y a quinze ans, la centième année. Grâce à un habile artiste, M. Fagel, il renaît avec sa physionomie de centenaire, tout illuminée de science souriante, sur une pelouse qui semblait l’attendre et qu’encadrent les bâtiments illustrés pendant près de soixante ans par sa glorieuse existence : la maison où s’est écoulée presque toute sa vie scientifique et où il a rendu le dernier soupir; la direction où il a présidé jusqu’en i883 l’assemblée de ses collègues ; l’amphithéâtre où nous sommes et qui était

à la fois le laboratoire d’où sont sorties ses plus belles découvertes et le Heu où il les exposait parmi les plus hautes considérations philosophiques, sans qu’on l’ait vu défaillir uu seul jour, alors que son âge avait déjà dépassé le siècle.

Primitivement, la belle œuvre de M. Fagel ne nous était pas destinée. C’est un présent qu’ont bien voulu nous faire, sur la proposition de M. le directeur Chandèze, nos éminents collèguesdu Conservatoire des arts et métiers; nous ne saurions trop les en remercier. Si pour un instant la statue s’animait, marchait et parlait, nul ne s’en étonnerait. Nos mains saisiraient sans surprise celle que tend le vieux maître; lui-même, rétrouvant autour de lui tout ce qu’il aimait, croirait simplement avoir dormi quelques semaines; il renouerait le fil interrompu d’une de ces longues conversations que beaucoup d’entre nous ont connues et dont le marbre consacre en quelque sorte le souvenir; il reprendrait sa cornue pour nous faire découvrir par l’odorat dans quelques plumes d’albatros l’acide avique des guanos; ou bien, ramassant la pirouette complémentaire pieusement déposée à ses pieds, il la mettrait en mouvement et proposerait une fois de plus, avec malice, à notre œil incertain, ces énigmes de nuances que les candidats à l’Institut ne déchiffraient jamais qu’en tremblant. Peut-être profiterait-il de cette résurrection momentanée pour nous retenir passé midi ; mais au moment de reprendre ses traits de pierre, enchanté d’avoir eu si peu de peine à revivre, il se tournerait vers M. Fagel et lui déclarerait, au nom de la méthode a posteriori expérimentale, que sa statue est parfaitement réussie.

Le fait même de sa résurrection ne l’étonnerait pas

outre mesure ; il se bornerait à analyser scrupuleusement le phénomène et à en noter toutes les circonstances, comme il fit une nuit qu’ayant travaillé fort tard, il vit la porte de son cabinet barrée par une sorte de fantôme; sans s’effrayer il prit le signalement du fantôme, une sorte de tronc de cône, dit-il, surmonté d’une sphère, tira sa montre pour constater l’heure de l’apparition et se dirigea, afin de gagner sa chambre à coucher, vers la porte où se tenait l’étrange forme qu’il dut frôler en passant. Cette belle assurance scientifique ne l’abandonna même pas lorsque plus tard il apprit, qu’à l’heure précise de sa vision, un de ses amis qu’il ne savait pas malade était mort, et lui avait légué sa bibliothèque.

Chevreul avait, en effet, cette qualité par excellence de l’homme de science de ne s’étonner de rien, mais de tout observer et de tout soumettre au contrôle de l’expérimentation. C’est cette méthode, à proprement parler la méthode scientifique, qu’il appellait là méthode a posteriori ou méthode expérimentale , et qu’il opposait à la méthode des théologiens et des philosophes ou méthode a priori , comme il opposait la philosophie naturelle fille de l’expérience et du libre examen à quelque chose qu’il ne nomme pas, mais qui paraît bien être, dans son esprit, ce qu’on appelait de son temps la philosophie sans épithète, celle du XVIIIe siècle notamment.

« Lorsque l’antiquité et le moyen âge, dit-il (i), s’occupèrent des connaissances du ressort de la philosophie

(1) E. Chevreul, Delà baguette divinatoire, etc., 1854. — Introduction,

naturelle, mais qui n’appartiennent point au ressort des mathématiques pures, ces connaissances furent envisagées, en quelque sorte, à l’instar des choses religieuses. Le maître les donnait à des élèves soumis, comme des articles de foi, conformément à la Méthode a priori. Celle-ci repose donc sur le principe d’autorité ; elle commande la soumission de l’esprit, et la foi est une condition pour celui qui veut apprendre.

« I.a philosophie naturelle n’a été en progrès qu’après l’époque où la méthode a priori fut remplacée par la méthode a posteriori dont la base est le libre examen. Elle date de Galilée qui eut la gloire impérissable de joindre l’exemple au précepte. Moins ambitieuse que la méthode a priori, elle ne part pas de la cause première pour établir comme conséquence les effets ou phénomènes qu’il s’agit d’expliquer, mais elle remonte du phénomène à sa cause immédiate. Avec son principe de libre examen, elle vit de la discussion non de vaines paroles, mais d’arguments puisés dans l’observation des faits naturels. »

C’est elle, suivant lui, c’est la méthode scientifique seule qui, établit ce qu’il faut admettre comme vérité ou rejeter comme erreur, lorsqu’il s’agit du monde visible. La connaissance de la vérité est d’un intérêt trop grand, d’une importance trop capitale pour qu’il puisse être apporté la moindre entrave au libre examen, et Chevreul n’hésite pas à le proclamer : « La philosophie naturelle reposant en entier sur des principes qu’on démontre par le raisonnement n’est liée dans ses recherches et son libre examen par aucun article de foi. Tout y est du domaine

de la discussion et d’une discussion parfaitement libre ; le progrès de la science l’exige (i). »

Quiconque se rappelle l’état d’esprit de notre pays en i854, trouvera particulièrement courageux l’homme qui osait revendiquer une telle liberté, même en limitant au monde visible le champ d’action de la philosophie naturelle . L 'a posteriori était bien loin d’avoir, à cette époque, limité les ambitions de Va priori. Si les sciences mathématiques et les sciences physiques s’étaient à peu près affranchies de sa domination, il n’en était pas de même, tant s’en faut, des sciences naturelles. Le domaine de la Vie demeurait un admirable terrain pour la défense des vieilles méthodes : puisqu’on ne savait rien de l’origine des êtres vivants il fallait bien se résigner à accepter, à croire ; il n’était pas vraisemblable qu’aucune observation, qu’aucune expérience décisive vînt de sitôt prendre la tradition en défaut. Ghevreul put assister à la défense désespérée de ce dernier refuge de Va priori., lorsque vers i85g, il commença à être entamé par la théorie de l’évolution et des transformations continues des formes vivantes. Les forteresses en étaient si bien gardées que Ghevreul lui-même faillit un moment se trouver parmi leurs défenseurs et que par une singulière ironie, comme pour affirmer une fois de plus la puissance d’inertie de l’esprit humain, conservatrice des superstitions, elles sont encore occupées, défendues, restaurées, armées, par ceux-là mêmes qui prétendent le plus hautement les avoir rasées, mais se bornent à les badigeonner selon leur goût.

(1) Chevreul, De la baguette divinatoire, etc. — Introduction, p. 9.

C’est l’éternelle illusion des hommes qui ayant trouvé plus commode à l’éveil de leur intelligence de rêver que d’observer, de deviner que de démontrer, ont fini par se persuader que la première opération, sans doute parce qu’elle est plus ancienne, est plus noble que la seconde. Et c’est pourquoi tant de naturalistes croient encore pouvoir se soustraire aux lois rigoureuses de coordination des phénomènes auxquels se soumettent si docilement et si heureusement les autres savants, et considèrent leurs conceptions particulières comme suffisantes pour tenir lieu de toute recherche d’un enchaînement logique des causes et des effets. A ceux qui pensent ainsi, Chevreul ne manque pas de dire :

« En parlant de l’esprit et de son activité, ils lui attribuent avec raison la faculté de se connaître par la réflexion de discerner le bien du mal, de définir le juste et le beau, mais ils se trompent en dédaignant, avec affectation même, la matière qu’ils considèrent comme quelque chose d’absolument passif dont l’étude est sans importance réelle pour la connaissance du monde. A leurs yeux donc, l’esprit est tout et la matière rien ; le premier représente la force, le mouvement, la vie, l’intelligence; la seconde l’immobilité, la mort, le néant. La contemplation de l’esprit élève celui qui s’y livre, tandis que l’étude de la matière et de ses propriétés abaisse celui qui s’en occupe... Mais que devient l’esprit qui, faisant abstraction de la matière, se complaît en lui-même sans tenir compte des réalités du monde visible ? En proie à la rêverie, le merveilleux, le surnaturel seulement le touchent ; absorbé dans la contemplation du monde invisible, il est le jouet perpétuel d’illusions et de

fantômes que lui crée une imagination en dehors de la raison, et qui, se succédant les uns aux autres avec la rapidité des rêves d’un fiévreux, ont souvent la folie pour terme. »

Quelle leçon pour la pratique de la vie ! Quel sujet de méditations pour les hommes qui ont la lourde charge de régler l’éducation de la jeunesse dans un pays aussi prompt à s’émouvoir que le nôtre, hanté de si grands desseins et si disposé à se considérer, faute peut-être de contrepoids à ses rêves, comme chargé d’illuminer le monde du rayonnement de sa pensée ! Ou plutôt la fréquentation par trop exclusive de ces sublimes ignorants qu’étaient les Anciens, à laquelle sont voués par ce qu’on dit être « la haute culture » les jeunes gens de notre bourgeoisie, ne serait-elle pas 4’auteur responsable de ce prétendu « tempérament français » ?

Je ne sais ce qu’en penserait Chevreul ; il fut la preuve, toutefois, qu’on peut vivre plus d’un siècle et s’élever jusqu’aux plus hautes régions de la pensée en procédant tout autrement.

Sa vie et son œuvre scientifique ne font qu’un, au point que sa longévité même n’est peut-être qu’une partie et non la moins intéressante de cette œuvre.

Soit qu’il se livrât à ses belles recherches sur la composition des corps d’origine organique, soit qu’il enlevât de haute lutte au domaine du surnaturel les tables tournantes, frappantes ou parlantes, le pendule explorateur qui dans l’antiquité prédisait l’avènement des empereurs romains avant de sonner indiscrètement l’âge des belles contre les parois d’une coupe, ou la baguette divinatoire qui découvrait les sources, racontait le passé, prévoyait

l’avenir et maniée par les enchanteurs et les fées suscitait toutes les métamorphoses ; soit qu’il procédât à cette minutieuse enquête sur nos facultés sensitives qui le conduisit à la découverte des lois du contraste des couleurs, soit, enfin, qu’il eût à s’observer lui-même, à peser et à diriger ses propres actions, Chevreul avait constamment présents à l’esprit les préceptes de la méthode a posteriori expérimentale.

A analyser tous les événements de sa vie pour en découvrir les causes et en mesurer les effets, à noter sans cesse, parmi ses actes, ceux que leurs conséquences fâ-> cheuses pour les autres ou pour soi-même caractérisent comme des fautes, ceux dont les suites heureuses font des actes louables, à accommoder le mieux possible sa conduite selon l’expérience volontairement acquise par une application quotidienne, l’homme de science gagne peu à peu une possession de soi-même, une résignation au mal, une retenue dans la joie qui le mettent à l’abri des secousses auxquelles succombent si souvent les hommes d’imagina-^ tion pour qui les poètes et les romanciers quêtent nos sympathies et nos larmes. Peut-être faut-il voir, dans cette sorte de sobriété morale, la cause indirecte de la longévité dont au Muséum même tant de savants illustres ont eu le privilège envié. Adolphe Brongniart, Delafosse, Decaisne, Antoine-César Becquerel, Henri Milne Edwards Frémy, des Cloiseaux, Daubrée, de Quatrefages, Émile Blanchard n’ont pas égalé Chevreul, mais ont sensiblement dépassé la limite d’âge que la loi protectrice des jeunes impatiences impose depuis quelque temps aux « doyens des étudiants ».

Les hommes qui s’abandonnent sans contrainte à tous les emportements des passions, nées d’impressions jamais contrôlées, auraient bien tort, d’ailleurs, de prendre cette quiétude de l’homme de science pour une égoïste insensibilité. La même discipline qui contient les forces et les garde en réserve lorsqu’il est inutile de les mettre en ligne, les déchaîne au contraire et stimule leur élan dans les moments critiques; Chevreul en donna l’admirable preuve dans deux circonstances mémorables.

Gomme un organisme vigoureux et puissant, soumis à une fâcheuse hygiène, le Muséum est sujet à des crises périodiques qui semblent le mettre à deux doigts de sa perte; il en est sorti jusqu’ici plus robuste et plus florissant' bien qu’on ne lui aitappliqué qu’une médecine symptomatique et que ses conditions hygiéniques demandent encore d’assez sérieuses améliorations. La première et la plus grave de ces crises éclata en 1 858 . Tout à coup, la presse impériale répandit le bruit que le Muséum était un repaire d’abus sans nom. Une commission d’enquête fut nommée pour examiner la gestion fantaisiste dont treize membres de Tlnstituts’étaient, disait-on, rendus coupables. La commission mena les choses de telle façon qu’un de ses membres le plus en vue, le colonel Farré, aide de camp de l’Empereur, après avoir entendu la lecture du rapport qui clôturait ses opérations, ne put retenir ses protestations et quitta la séance, en refusant d’approuver par sa signature cette œuvre de passion. Sur les déclarations de Chevreul, l’Empereur ordonna de classer l’affaire. A la suite d’une interpellation venue fort à propos, elle fut reprise cependant, d’une façon tout inopinée, le 19 juin 1862,

à la tribune de la Chambre des députés, par le général Allard, conseiller d’État, Commissaire du gouvernement près le Corps législatif, auteur du rapport de 1 858 . La cinglante réponse de Chevreul fut une page toute vibrante de fière et haute moralité : « Attaquer des hommes en leur absence, dans un lieu où la défense leur est interdite, est-ce là du courage? Est-ce de la justice de la part d’un Conseiller d’État? Est-il conforme aux règles de l’Administration qu’un Commissaire du gouvernement vienne parler sur un sujet absolument étranger à ce qu’il a mission de traiter à la tribune publique? Est-il conforme à la hiérarchie administrative de venir, de son autorité privée, attaquer les membres d’une Administration que le gouvernement n’a point mis en cause (i)? » Il s’agissait, en somme, de déterminer la suppression de la constitution républicaine donnée au Muséum, par la Convention, le io juin 1793, et de mettre à sa tête, comme au temps de Buffon, une sorte de surintendant. L’énergie de Chevreul ht échouer la combinaison. Du feu de la bataille il est cependant resté quelque fumée, et l’on rencontre encore de par le monde des personnages bien informés, renseignés sur tous les dessous, qui parlent d’un air entendu des mystérieux greniers du Muséum où pourrissent les admirables collections deQuoy et Gaimard ou celles de Victor Jaquemont.

En 1870, ce fut une épreuve d’un autre genre que tra-

(1) Réfutation par M. E. Chevreul des allégations contre l’Administration du Muséum d’histoire naturelle proférées à la tribune du Corps législatif dans la séance du 19 juin 1862.

versa le Muséum. Jadis, l’artillerie française du futur maréchal Vaillant avait bombardé Rome en respectant soigneusement les monuments de la Ville éternelle qui sont ceux de la civilisation ; durant le siège de ParisT l’artillerie allemande couvrit de ses obus le jardin des Plantes. Il en tomba sur les galeries de zoologie, sur les serres, sur la maison de Cuvier, alors habitée par les deux Milne Edwards; deux éclatèrent à l’endroit même où s’élève aujourd’hui la statue que nous inaugurons (i). Les professeurs du Muséum n’avaient pas cessé de se rendre quotidiennement à leur laboratoire et j’entends encore mon chef, le savant et plus que septuagénaire Deshayes, tout couvert des décombres de son cabinet qu’un de ces projectiles venait de saccager, averti que le suivant tomberait, ce qu’il lit, probablement à la même place, sans souci du danger que lui ferait courir cette seconde explosion, me donner l’ordre de faire recueillir et mettre en lieu sûr les débris de ses chères coquilles fossiles du bassin de Paris qui avaient été particulièrement maltraitées. Ghevreul était là ; âgé de quatre-vingt-quatre ans, il avait tenu, malgré les objurgations de ses collègues, à demeurer à son poste durant le siège. Il publiait même, non sans coquetterie, dans les Comptes rendus de l’Académie des Sciences, des notes sur l’applicalion de la méthode a 'posteriori expérimentale aux sciences morales et politiques, sur l’aérostation, sur les propriétés nutritives des plantes citées par E. Deraisne comme pouvant être cultivées pendant le siège, sur l’emploi proposé par Frémy,de la gélatine des os dans

(1) En tout quatre-vingt-sept.

l’alimentation ou bien Sur une erreur de raisonnement très fréquente dans les sciences du ressort de la philosophie naturelle qui concernent le concret; c’élaient les Distractions d’un membre de l' Académie des Sciences de T Institut de France, directeur du Muséum d'histoire naturelle, lorsque le roi de Prusse Guillaume Ier assiégeait Paris. Entre temps, il faisait faire une gerbe des fleurs mourantes de nos serres éventrées par les obus, et l’adressait à Richard Wallace, le bienfaiteur des pauvres de Paris.

Tant de calme et de sérénité au milieu d’événements si tragiques, un tel dédain de la mort tranquillement attendue dans un cabinet de travail témoignent d’une vaillance morale que Plutarque eût sans aucun doute remarquée. Lors du bombardement du Muséum, Chevreul retrouva ses indignations de 1862. 11 lui sembla qu’un sacrilège venait d’être commis, qu’une autre bibliothèque d’Alexandrie avait failli être brûlée, comme aurait dit Geoffroy Saint-Hilaire. Il protesta devant l’Académie des Sciences, dans des termes que l’on peut, sans lieu commun, qualifier de lapidaires, car ils furent gravés sur deux plaques de marbre qu’un vicaire de la Madeleine, plus tard évêque, M. l’abbé Lamazou, voulait faire poser à ses frais aux deux entrées principales du Muséum. Il y a quelques semaines le marbrier chargé de ce travail a fait don au Muséum d’une de ces plaques, douloureux souvenir discrètement gardé, d’un fait malheureusement historique.

Il ne reste plus de trace de ces traverses. Comme le Faust de Gœthe, le Muséum d’histoire naturelle a perdu, grâce à la bienveillance des pouvoirs publics, cet air de petit vieillard miséreux qui autorisait contre lui toutes

les entreprises. Jadis, dans les galeries de zoologie qu’il avait singulièrement agrandies, Buffon put contempler sa statue, qui s’y trouve encore, et sur le socle de laquelle ses admirateurs avaient fait inscrire cette orgueilleuse devise : majestati Naturæ par ingenium. En 1886, Chevreul put aussi voir sa statue dressée, cette fois, dans un magnifique palais destiné à remplacer les galeries de Buffon, véritable temple d’Isîs, que M. Liard a si justement appelé le Louvre de la Science. Les orateurs d’alors léguaient avec confiance cette statue qu’ils croyaient définitivement fixée au Muséum « à l’admiration et au respect de la postérité ». C’est, paraît-il, le sort des statues de ne pouvoir demeurer en place; la statue du Centenaire a émigré à Angers, le palais reste, et Chevreul, sans aucun doute, serait fier des riches collections qui y sont déjà à l’étroit; il admirerait aussi nos vastes serres, veuves malheureusement de leur chef, et les lumineuses galeries d’anatomie comparée, de paléontologie et d’anthropologie qui tendent à rejoindre les galeries que fit construire M. Thiers et où resplendit ce joyau qu’est récemment devenue notre collection de minéralogie. Il applaudirait à cette régénération matérielle, si rapide, d’un établissement qui, même lorsqu’il n'était fait que de masures, n’a cessé d’être un foyer d’idées, qui a créé l’histoire naturelle générale avec Buffon, la cristallographie avec Haüy, la botanique systématique avec Lamarck, les de Jussieu et Adolphe Brongniart, l’anatomie comparée et la paléontologie avec Cuvier, la tératologie avec les Geoffroy Saint-Hilaire, l’entomologie avec Latreille, l’anthropologie avec de Quatrefages, qui avec Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et Serres a donné ses

lois fondamentales à la morphologie et à l’embryogénie, qui, avec Lamarck, a renouvelé notre conception même du monde vivant, qui a inscrit sur son livre d’or les noms de Gay-Lussac, Dumas, Becquerel, de Blainville, Flourens, Claude Bernard, Milne Edwards et qui compte parmi nos maîtres immédiats tant de savants illustres et respectés. Elle n’est pas terminée, cette régénération, mais elle s’accomplira, car si le Muséum a quelque raison de feuilleter avec orgueil les parchemins de sa haute et déjà lointaine noblesse, il n’oublie pas cette loi pour la première fois proclamée chez lui par Lamarck, que le travail est la condition première du progrès dans toutes les œuvres de la vie, et il travaille avec une ardeur toujours croissante.

Dépôt sans pareil de toutes les productions du Globe, il n’est pas seulement la métropole, le temple saint où devraient s’initier et venir se retremper sans cesse les naturalistes et les philosophes de la France entière, il se doit à tous ceux qui parcourent le monde pour en mieux connaître les productions, à tous ceux qui rêvent de conquérir au loin, sous les plis de notre drapeau, la fortune ou la gloire. Comme Chevreul, initiateur de tant d’industries créatrices de tant de richesses, il ne demande pour cela que les moyens d'accomplir dans la paix, pour le bien du pays, sa féconde mission.

Le nombre des amis venus aujourd’hui pour fêter le souvenir de Chevreul qui fut si longtemps la personnification du Muséum, nous est un sûr garant que ces moyens ne lui manqueront pas; qu’il me soit permis de remercier tous ceux qui l’aiment au nom de cette grande maison, de remercier les ministres, les corps savants, le Conseil

général de la Seine, le Conseil municipal de Paris, les Sociétés d’encouragement à l’industrie, la presse, qui ont bien voulu se faire représenter ici, et d’adresser notre salut respectueux aux descendants du vieux maître qui assistent à cette fête et lui apportent comme un rayon de son âme vénérée.

Caris. — Typographie de Firmin-Didot et Cié, impr. de l'Institut, rue Jacob 56. — 41140

Page 1