Discours prononcés à l'installation de M. Jacques Zündel, professeur de littérature grecque, et de M. Edouard Secretan, professeur de droit pénal, à l'Académie de Lausanne, le 12 mars 1841
Dans l’état actuel de notre canton et de ses établissemens d’instruction supérieure, une installation comme celle qui nous rassemble est toujours un événement. En effet, à chaque nomination d’un professeur ordinaire s’agrandit le cercle de l’enseignement académique régulier, s’enracine parmi nous une branche spéciale de science, et se consolide davantage, au profit et à l’honneur du canton de Vaud , notre institution rajeunie. L’intérêt de l’installation que nous solennisons dans ce jour est plus que doublé, et parce que l’A-
cadémie s’enrichit à la fois de deux membres auxquels je dois souhaiter de sa part la bienvenue, et par la circonstance qu’enfin , dans scs délibérations, l’importante faculté de droit sera représentée.
Si nous éprouvons une vive joie de voir les sciences mathématiques et celles qui ont pour objet les phénomènes de la nature physique prendre au milieu de nous un nouvel essor et se cultiver à de plus difficiles degrés par une cause qu’un organe de l’Académie n'a pas le droit de dire, n’éprouverons-nous pas une satisfaction plus profonde à la vue des développemens que reçoivent les études morales, celles qui se groupent autour de la vie spirituelle de l'homme? Parmi les êtres dont la main de Dieu a peuplé notre univers , le premier rang n’apparlient-il pas à celui qui fut créé en âme vivante? Les choses ont été faites à son usage, et non son âme à l’usage des choses. Pour ne le considérer à celte heure que sous le point de vue scientifique, l’homme, bien différent du reste de notre monde, n’est pas uniquement un objet de la science, mais seul il comprend la science.
Aussi n’est-il aucun sujet de recherches et de méditations qui égale en élévation, en étendue
et en diversité la nature et l'activité de l'âme humaine.
Et quelles branches importantes de cette immense étude de l’homme moral vous êtes appelés à diriger parmi nous , MM. nos bien chers collègues !
Déjà l’humanité avait gravement parcouru dans l’Orient une de ses phases , lorsque la plus jeune des familles, fatiguée peut-être du luxe de son premier séjour , des pompes qui pesaient à son adolescence et des lenteurs qui enchaînaient l’essor de son énergie native, chercha sous un lointain climat un air plus libre et une activité plus rapide. Avez-vous admiré sur les bords de nos glaciers celte fleur d’un bleu céleste, à qui le cœur des pâtres, souvent plus rapproché de Dieu que la science , a donné le nom de fleur du ciel ?
Elle ne vit que dans l’air pur de ces régions et se meurt dans le nôtre ; elle n’ouvre son calice qu’au soleil des hautes Alpes ; là seulement elle éclot belle et délicate entre les rochers , comme la prière entre les aspérités de la vie. De même on n’a pu voir que sur une terre préparée à dessein par la tendresse de la nature, diversifiée par mille accidents favorables à l'épanouissement de la vie humaine
dans une athmosphère dont les haleines caressent l'âme sans l'amollir , sous un ciel inspirateur, entre les flots d’une mer diaprée d’îles ou sur ses rivages dentelés, grandir et s'embellir la tribu juvénile chez qui l'amour de la beauté et l’amour de la liberté , double principe de l’activité des sens et de l’esprit, de l’équilibre de toutes les forces et de la plénitude d’une existence idéale, se concentrent, à l’égal des rayons de la lumière , dans un étincelant foyer. A cette famille les siècles ont conservé comme un titre d’honneur le nom de peuple grec. Sous l’influence de son caractère originel, le culte de la beauté uni à la fierté de l’héro'isme , la passion de l’indépendance et le mouvement qu’elle imprime, enfin l’harmonie de tous les élémens combinés avec une variété de proportions , richesse de la nature, se montrent dans la religion de la nation grecque et dans ses plaisirs, dans ses combats et dans ses chants, dans ses drames, ses luttes oratoires, son architecture et ses fêtes.
Chez elle la poésie, l’art, l’éloquence, la philosophie ont parcouru les phases d’un développement organique , dont personne n’exposera la loi avec une plus ingénieuse vérité
que vous, monsieur et cher collègue, qui avez pénétré dans la vie intime de la Grèce.
A toutes les époques, à tous les degrés de l’existence intellectuelle et nationale desGrecs, nous voyons les forces mystérieuses de leur nature affluer vers ces deux pôles qui s’attirent, l’amour de la beauté, l’amour de la liberté, et s’en échapper en vives étincelles pour électriser le cœur de l’homme. Depuis qu’Homère peignit l’esprit natif de la liberté grecque dans la belle multiplicité d’une vie exempte d’entraves; depuis que le chant souverain de Pindare ennoblit la force en la soumettant à de hautes pensées civilisatrices , et que dans les créations grandioses du génie d'Eschyle on reconnut l’enthousiasme du patriote qui avait défendu l’indépendance de son pays à Marathon, à Salamine et à Platée, la littérature et les beaux-arts de la Grèce ont continué d’obéir à leur double impulsion originelle. Même quand la poésie ou la sculpture oubliaient la liberté politique ou franchissaient les limites du domaine du beau , elles élevaient l’intelligence à cette liberté plus haute, à cette liberté humaine, dont la conscience se réveille à la contemplation de l’idéal réalisé , triomphe de la pensée sur la matière
ou de l’intérieur sur l’extérieur, comme s'exprime une philosophie récente*. L’âme de l’artiste ou du poète et l’âme du peuple respiraient un air pur et libre quand le ciseau du statuaire apparaissait fidèle encore aux formes nobles et belles en créant les furies, quand ce respect de la beauté tempérait l’expression de la douleur, quand la loi suprême de la beauté recevait du démocrate Aristophane un hommage de contraste dans la carricature de la figure humaine.
L’ensemble harmonique des traits que nous venons de rappeler forme de l’histoire , de la littérature et des arts de l’ancienne Grèce le cercle le mieux arrondi que présente une existence nationale. La Grèce antique , brillant phénomène , semble se détacher si bien de tout ce qui n’est pas elle, que l’on croit s’enfermer avec délice dans la sphère isolée de son étude. Et toutefois il n’en est rien, Après leur éclat et leur décadence la Grèce et sa littérature poursuivent leur course; elles envoient leurs orateurs dans les chaires chrétiennes et leurs sophistes dans les conciles. La liberté, son héroïsme et ses chants, au
1 M r Cousin, dans un cours de philosophie inédit.
lieu de mourir sous le joug des Turcs, se réfugient derrière des rochers ou se cachent dans des cavernes. Un beau jour , après un long sommeil , les échos de la Livadie et de la Morée entendent les accens réveillés de la liberté grecque , comme Philoctète les accens de la langue maternelle , w tpArarov cptovrjfwt *; et les Klephtes redeviennent citoyens, le brûlot de Canaris égale la flotte de Thémistocle, etBotzaris, la gloire de Léonidas. Toujours les chants populaires de la Grèce moderne s’inspirent de l’esprit de la Grèce antique, et, en jouant sur les rivage de Cérigo, les jeunes habitantes de l’île semblent sentir qu’elles foulent le sol de Cythère.
A l’étude de l’histoire et de l’esprit des Grecs, ainsi allongée de quinze ou seize siècles, la science de notre époque ajoute des investigations de linguistique : tour-à-tour le savant remonte jusqu'à l’antiquité primordiale de la langue sacrée de l’Inde , pour chercher dans le sanskrit les origines de l’idiome d’Homère, et descend jusqu’aux patois de la Provence et du Languedoc et à nos termes les plus vulgaires, afin d'y découvrir,
* Sophoclis Philoctèle*, v. Î34.
to
sans exagération de système, les traces de la présence des Grecs dans nos contrées occidentales et du règne éphémère de la langue des Français dans Athènes et à Constantinople ; ou encore il recherche les rapports originels des deux races celtes et de la race grecque dans leur commun berceau placé sur les bords du Gange ou aux pieds de l’Himalaya.
C’est ainsi qu’une science morale limitée, semble-t-il, par son objet et ses contours devient immense et se lie plus intimement à la marche générale des destinées humaines.
Mais du moins, M r le professeur, en continuant les savans travaux dont le résultat a montré chez vous une sympathie si vive pour l’esprit et la vie des Grecs, vous avez à considérer l'humanité sous une face pleine de splendeur.
Combien paraît lugubre auprès d’une tâche pareille celle que vous avez choisie, vous, Monsieur, qui dévouez vos veilles et vos jours à l’étude et à l’enseignement du droit pénal! La prison , les fers, les coups, l’art savant de la torture , la roue et l’échafaud ; derrière ces symboles, les plaies purulentes de la société, les maladies habituelles ou capricieuses de
l'âme humaine, les rugissemens du crime endurci ou son silence, plus farouche encore, les cris du désespoir et les affres d'une mort ignominieuse , la barbarie de la démoralisation et la société souvent plus barbare que ceux qu’elle punit ; des lois dictées par la soif du sang , et la justice usurpant les fureurs de la vengeance; quel spectacle que celui dont l'esprit se repose à la vue d’une maison pénitentiaire et aux gémissemens d’une âme repentante !
Par quels chemins longs et tortueux , marqués des pas d'innombrables victimes , vous arrivez, comme on arrive toujours, après les erremens de la société, à la haute région où commence à poindre la double lumière de l'humanité et du bon sens! Toutefois ce serait manquer de justice envers la science que vous professez, Monsieur notre bien cher collègue, que de s’arrêter à ce voile sombre qui la couvre et qui n'est pas encore la science ellemême. Plus avant que ces dehors frappans de la culpabilité, des châtimens , du supplice, dans le cœur des lois pénales et de la justice criminelle, dans l’idée première de cet organisme , la science reconnaît, sous des apparences diverses et parfois trompeuses, non
seulement le besoin de protéger l'ordre social, mais le reflet de la justice éternelle dans la justice humaine, mais le principe de cette loi suprême de notre vie qui implante dans le germe du mal le germe de la punition. Ici déjà , la science , qui peut, au besoin , se trouver satisfaite, quand elle assure à la société quelques garanties de plus, et qu’elle lui épargne des injustices on d'inutiles rigueurs, se repose et s’épanouit dans une sphère plus vaste, dans un air moins comprimé. Mais combien elle s’élève et devient même douce et attrayante lorsque, cultivée, je ne dis pas dans un pays où sont institués les dehors de l’Eglise chrétienne , mais sous l’influence de l’esprit du christianisme, la charité la pénètre et l'amène plu$ près de la vraie justice en l'attendrissant ! Que la science l’avoue ou ne l’avoue pas , peu importe , c’est grâce aux progrès de la charité chrétienne , dont l’action s’étend et se diversifie chaque jour, que le régime des prisons s’est adouci, que les lois abjurent la barbarie, que les juges n’ont plus devant les yeux des coupables uniquement, mais des hommes , qu’ils aspirent à obtenir, non le châtiment seul , mais le repentir et la régénération : sous l'empire des idées chré-
tiennes, la société passe du régime de la vengeance à celui de la justice combinée avec la charité.
Ainsi, Monsieur et cher collègue, au lieu de condoléances , nous vous offrirons à vous aussi des félicitations sincères sur la belle et noble science vers laquelle votre goût et votre talent philosophique vous entraînent, dans l’intérêt de l’ordre social comme dans celui de vos jeunes concitoyens. Vous aussi pouvez puiser à la source la plus haute et la plus pure d’où descendent ces eaux qui fécondent dans toutes les directions le champ de la science de l’homme. Le sujet de vos méditations se rattache tout entier à Thisloire générale du genre humain, même la procédure pénale, l’un des symptômes de l'état de civilisation des peuples. Ce caractère se retrouve plus évidemment encore dans deux branches dont l’enseignement provisoire se convertira pour vous, Monsieur, nous aimons à le penser, en enseignement définitif, l’histoire du droit et la philosophie du droit , car par cette philosophie on n’entend plus le système d’un droit imaginaire fondé autrefois sur l'hypothèse d’une société primitive à laquelle il n’a manqué que des lois et des citoyens. Ce qui la constitue au
sens de notre époque , c’est la recherche des lois générales de la société humaine dont les faits du droit positif sont la révélation. L’idée qui se meut invisible au milieu de la société et s’incarne dans la loi, voilà la matière d’une si haute philosophie ; la dégager de son enveloppe , la tirer de dessous des apparences décevantes et des accidens bizarres , voilà la tâche du juriste philosophe. Professeur à principes élevés, vous jetterez dans l’instruction de nos futurs jurisconsultes ces semences de pensées vastes et généreuses qui, en se remuant au fond des âmes , empêchent la pratique d’en dessécher la sève et de les ossifier.
Pour divergentes que paraissent les deux branches que vous professez, Messieurs mes collègues, elles convergent donc, comme toutes les études morales vers l’histoire de l’humanité, seulement elles en montrent des aspects différens. Par là se manifeste entr’elles ce contact qu’élargit chaque jour l’état actuel des sciences. Deux choses composent essentiellement leur progrès, d’abord les découvertes qui enrichissent chacune d’elles et le perfectionnement de leur organisme, ensuite le plus de précision et l’extension des rapports des sciences entr’elles. A cet égard
les diverses études morales semblent aujourd'hui marcher plus unies sous un même étendard. On comprend toujours mieux en littérature, en philosophie, en histoire, en politique , en droit , en théologie, qu’il n’y a pas de faits isolés ou insignifians, que les faits sont l'expression des lois , que les lois, liées en système, sont l’expression complexe d’une pensée primitive de l’Auteur des choses. Diverses en apparence, soit dans le monde physique, soit dans le monde moral , elles se rapprochent et se résolvent en une puissante unité: l’électricité, le magnétisme, la chaleur, la lumière apparaissent comme des transformations du même principe ; la théologie et la philosophie s’avancent parallèlement sous une impulsion commune; l’histoire des idiomes devient l’histoire des races, et pour comprendre scientifiquement la langue que parlent nos nourrices, nous devons chercher des lumières dans cet Orient d’où sortirent les grandes migrations des peuples.
A leur point de départ les sciences, faibles encore, se confondent : le médecin ou le prêtre consulte les astres et guérit par des chants ou des enchantemens; le poète, à son tour ,est moraliste et législateur, ou, comme
Homère, il est tout ; les oracles dictent des lois politiques, Rome s’en souvient encore.
La différence est alors entre l’homme qui ne sait guère et l’homme qui sait plusieurs choses, voilà le savant. Aux yeux des Grecs primitifs le savant est un Dieu déguisé, aux yeux du moyen âge un magicien inspiré par le diable, quelquefois même un peu son parent.
Arrive la philosophie : son ferment produit dans la science un travail intérieur de ségrégation. Survient l’analyse : modeste d’abord, à la fin superbe, elle sépare les domaines scientifiques et munit même leurs frontières de remparts. Une philosophie et une science plus hautes rapprochent de nouveau, sans les confondre pourtant, des provinces distinctes mais unies, on l’entrevoit un peu mieux de nos jours ; toutefois ce qu’aperçoivent nos yeux si faibles n’est sans doute qu’un sillon du champ que la raison et le travail étendront aux regards de l’avenir.
Puissent nos cœurs avoir une vue plus sûre lorsqu’ils croient découvrir dans un contact mieux avéré l’origine d’une fraternité des sciences! Toujours plus nécessaires les unes aux autres, enchaînées par une analogie croissante dans leur esprit et leur marche,
elles comprendront enfin que les rivalités jalouses les font dévier de leur but autant qu’elles les déshonorent, et que leurs inimitiés s’exercent aux dépens du règne de la vérité. Espérons , Messieurs , puisque nous découvrons des liens si intimes entre des offices scientifiques si distans , que l’afiection qui unit personnellement tous les membres de notre Académie, l’affection mutuelle qui vous unit à vos disciples , accourus pleins de joie dans cette enceinte, étendra de plus en plus son empire sur les sciences elles mêmes et sur l'esprit dans lequel, au milieu de nous, on les cultivera , espérons que ce pays verra dans son domaine scientifique circonscrit , mais d’un sol fertile , à la place de la guerre civile des sciences ou des lettres, régner la paix, une paix sans timidité, sans mollesse et sans langueur, une paix mère du travail et des pensées généreuses, la paix dont Dieu bénit la science qui l’honore.
DE
M. JACQUES ZÜNDEL ,
M. LE CONSEILLEE D’ÉTAT, M. LE VICE-PRÉSIDENT ET MM. LES MEMBRES DU CONSEIL D’INSTRUCTION PUBLIQUE, M. LE RECTEUR ET MM. LES MEMBRES DE L'ACADÉMIE , M. LE DIRECTEUR ET MM. LES INSTITUTEURS, MM. LES ÉTUDIANS ET LES AUDITEURS.
Deux fois au moins la société humaine salue cordialement chacun de ses membres : d’abord quand ils entrent et une seconde fois quand ils sortent. Les mots naissance et mort font singulièrement vibrer la sympathie de tous, et tel qui aura traversé toute la vie ignoré, isolé aura trouvé du moins un sourire de salut à son berceau et quelques larmes à sa tombe.
L’heure présente , Messieurs , et l’intérêt que
vous me portez en ce moment où je franchis le seuil de ma carrière a quelque chose d’analogue n'importe avec lequel de ces deux momens. Permettez donc qu’à haute voix je vous rende* votre muette salutation. Oui, je vous salue d’abord, vous tous comme peuple étranger au mien, ce gouvernement large et hospitalier, cette Académie à la pensée généreuse et riche en glorieux souvenirs. Salut à vous surtout MM. les Etudians, vous qui les premiers avez formé autour de moi un rempart, vous, qui me rappelez déjà tant d’heures d’un riche et touchant souvenir, vous qui devez remplacer pour moi tant d’amis perdus ou abandonnés. Il m’est doux de penser , que moi qui naguères ne savais pas encore dans quel pays je devais arrêter mes pas, dans quelle langue je m’exprimerais, dans quelle condition je devais vivre, je me vois maintenant entouré de tant d’amis, de collègues, d’élèves qui dans un idiome étranger me font entendre des accents fraternels et qui m’ont appris à dire : je ne suis pourtant pas sorti de ma patrie.
. Une carrière, je dis mieux une vie s'ouvre devant moi. Cependant est-ce que c’est bien commencer à vivre que de descendre chez ceux
qui ne sont plus? que de se faire l’interprète d’un peuple dont le dernier cri a expiré il y a deux mille ans? que de s’assimiler à une multitude d’existences qui n’ont d’autre unité entr’ellcs que celle d’avoir péri ensemble? je le sais bien : â la fin on résume toute l'activité d’un homme dans un seul mot, mot que la postérité écrit sur la pierre de son sépulcre. Mon nom ne s’effacera-t-il pas à l’instant sur cette terrible pierre de touche, si dans la cendre de ces antiques autels je ne puis allumer un flambeau digne de briller aujourd’hui encore et capable d’éclairer les pas de quelques-uns? Certes si les Grecs ne nous ont pas légué quelque germe de vie éternelle ils ne méritent pas qu'un vivant s’occupe d’eux une minute.
Les nations aussi, Messieurs, font comparaître devant leur tribunal les peuples qui ont vécu et elles les jugent selon les pas qu’ils ont fait faire à l’humanité vers son affranchissement du mal, vers son bien suprême.
On a prononcé la sentence des Romains, ce peuple de rois qui a formulé à jamais la raison d’état et le droit ; on a prononcé celle des Juifs qui négligeant leur glorieuse destinée se sont réduits à garder le cadavre de leur loi qu’ils n’ont pas comprise, mais dont — véri-
tables archivistes du genre humain — ils ont compté toutes les lettres sans en avoir perdu une seule. Devant ce tribunal les Allemands d’aujourd’hui répondront : nous avons cherché le bien suprême dans les voies les plus ardues de la pensée; les Français diront: nous l’avons cherché dans les cruelles tentatives d’une politique expérimentale ; mais les Grecs, les anciens Grecs que diront-ils? Nous avons joué, nous nous sommes amusés, mais dans nos songes nous avons entrevu le bien suprême et nous vous en avons laissé l’image. Oui, Messieurs, figurez-vous un peuple marchant à la tête des autres en éclaireur dans le grand voyage à travers le désert, figurez-vous qu’il eût vu en mirage la terre promise, qu’il eût pris ce fantôme pour une réalité, qu’il se fût arrêté, établi dans le désert, comme si tous les ennemis étaient vaincus et qu’ainsi, par une singulière anticipation , il eût pendant toute son existence présenté le spectacle d’un peuple heureux : et vous connaîtrez le rôle des Grecs dans l’histoire.
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En effet rien de plus facile que de condamner l’obstination avec laquelle ces éternels enfans, comme les appelait le prêtre d’Egypte, s’efforçaient à ne pas voir le côté sérieux de la vie. Leur langue ment franchement toutes les fois qu’elle y touche. Ils disaient EtywvÆeç pour Amrpevi&ç, ils appelaient le bon côté ce qu’ils craignaient comme étant le mauvais côté : àpÆmpoç eùco vofxoç et la mort, le roi des épouvantemensplus encore pour eux que pour nous c’était IIAo»5tcov c’était Xapwv c’est-à-dire le roi des richesses et des plaisirs. Us ne voulaient pas de malheureux parmi eux : l’enfant infirme n’avait pas le droit de vivre, l'homme mal fait était pour cela même exclu des emplois publics, Platon le divin Platon défend dans sa république de soigner les malades, et lorsque Schiller dans un accès de joie s’écria « à la porte le malheureux ! » il fit un Grécisme comme il en a fait plusieurs, un Grécisme
quand même Jean Paul ne voulait y voir qu’une faute d’impression *.
Mais cette obstination énergique à protester contre le malheur ne donnerait-elle pas à réfléchir ? Boccace nous parle d’un Juif qui s’est fait catholique précisément à cause des scandales qu’il avait vus à Rome: Car, disait-il, l’église doit être bien forte, pour triompher constamirfent d'ennemis si nombreux et si puissants. Ne pourrait-on pas appliquer ce même raisonnement à cette immense majorité d’êtres malheureux et difformes qui malgré leur cris dissonnants ne purent étouffer la voix douce et mélodieuse qui au fond du cœur nous parle de beauté et de bonheur?
Les Grecs croyaient à cette voix avec une foi imperturbable et c’est à la beauté et au bonheur qu’ils ont sacrifié pendant toute leur vie.
Je l’ai déjà dit le malheur était anéanti par un mépris vigoureux ; quant au travail on disait de même : il n’existe pas. Toute lutte sérieuse avec la matière était refoulée dans les souterrains de l’édifice social ou l’esclave for-
1 Jean Paul corrigeait :
Un» wer cS nirtjt gefmnt/ ter fkûlr ffijefimt» ftcb in «n.ifvn aîunt.
geait le fér extournait le moulin. Le bel étage était réservé aux statues des dieux et aux festins des héros. Là régnaient la beauté et le bonheur réels ou feints, et si jamais l’homme libre attaquait la matière, c’était moins pour se l’assujettir sérieusement que pour créer dans un œuvre d’art un fantôme de la victoire future. La beauté réelle tenait lieu de vertu. Phryné par exemple, la bien-aimée de Praxitèle fut absoute de la peine de mort seulement parce qu’elle était si belle, et à Olympie sa statue était placée entre celles de deux rois. A Lesbos , à Sparte, chez les Parrhasiens on avait établi de véritables concours pour la beauté et Simonide, quoiqu’il aimât beaucoup l’argent, était cependant assez grec pour déclarer que s’il avait trois demandes à faire au destin, il demanderait d'être beau avant de demander d’être riche.
J'aurais peut-être dû vous entretenir aujourd’hui d’objets plus sérieux, plus touchants; il y avait Démosthène, cette âme trop grande pour son siècle, il y avait Aristote, ce génie de tous les âges, il y avait Platon et tant d’autres, mais j’ai négligé les individus pour vous parler de la nation, de sa pensée intime, vitale, toute présente : mon choix n’était donc plus
libre, il fallait parler de son culte de la beauté.
Après la fuite des Perses on recueillit dans la mer de Salamine les débris de leur flotte et des mats de leurs vaisseaux on forma le toit d'une rotonde qui représenta la forme de la tente deXerxès et qui était destinée uniquement aux exercices de musique et de déclamation. Cet Odéon d’Athènes est la première rotonde que nous connaissions et elle a servi de modèle aux architectes de nos théâtres modernes. Pendant les 20 ans de sa puissance, Périclèsdépensa 30 millions de francs pour les beaux arts. Sous lui la ville devint le rendez-vous de toutes les illustrations de la Grèce. On bâtit un théâtre, et dans certains jours on y voyait une assemblée de 30,000 spectateurs qui se faisaient apporter là leur déjeuner et qui ne sortaient qu’avec le crépuscule du soir : ce jour là le créancier n’osait pas poursuivre son débiteur et le riche était forcé à payer le billet du pauvre. Les Athéniens étaient au théâtre lorsqu’arriva la première nouvelle du désastre en Sicile, coup fatal dont la ville d’Athènes ne s’est jamais relevée. Eh bien ! le peuple n’en voulut rien entendre et commanda de finir d’abord la pièce. C’est bien le même peu-
pie qui a érigé une statue à un habile joueur de gobelets. A la fête des Panathénées tout le peuple défilait en grande pompe devant sa déesse , fier qu’il était de sa propre beauté et on lui chantait alors les victoires de ses pères dans les poésies d’Homère et ses propres victoires dans les vers de Chœrilos le Samien.
Pour nous la part sérieuse que prenait l’état à toutes ces choses a quelque chose de grand et d’étrange à la fois. La loi des Juifs modernes commande expressément de s’amuser le jour du sabbat, et elle veut que ce jour là le pauvre fume au moins une pipe. De même en Grèce on s’amusait pour ainsi dire officiellement. La police surveillait les tons de la musique, et lorsqu'un certain Timothée entreprit à Sparte de jouer un morceau sur une lyre à sept cordes, les éphores lui en coupèrent gravement quatre en disant que les trois pouvaient suffire. A Sparte tout le peuple, femmes, enfans et vieillards dansaient le soir sur la même place publique, sur laquelle le matin on avait délibéré et rendu la justice.
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(sur les ststues du musée Napuléon.)
Que dire, Messieurs, de ce peuple épris, ennivré de la beauté? Où les séditions s’appaisaient au son de la lyre, où les guerres étaient suspendues pendant la fête d’Olympie, où la poursuite même d’un débiteur devait s’arrêter à la porte d’un théâtre ?
Nations modernes, qui de vous jettera la première pierre à ces enfans? C’est bien à vous qui avez aboli les jours de repos de condamner ceux qui les ont inventés ; c’est bien à vous qui avez banni la beauté de la vie publique de les blâmer, eux qui ne vivaient que pour elle, à vous qui vous réunissez volontiers pour les incendies, pour les batailles, pour les exécutions, mais qui ne savez plus vous rassem-
blcr pour une fête nationale ou pour un grand souvenir. Vous traitez de rêveurs les Grecs et tous ceux qui comme eux écoutent les mystérieuses promesses de la beauté plutôt que la brutale nécessité des sens. Mais est-il bien sur que les sens soient les derniers arbitres de la vérité? Certes, si la nature qui nous entoure était la vérité par cela seul qu’elle est palpable vous auriez raison de ne croire qu'à vos calculs, si l’union de l’âme la plus pure avec un corps de Silène était harmonieuse par cela seul qu’elle a existé historiquement *, si l’art ne s’occupait qu’à produire des copies de cette histoire et des contrefaçons de celte nature, alors vous aurez raison de regretter le temps perdu, et les Turcs aussi auraient raison de proscrire tous les arts. «Que répondras-tu,» dit un Musulman à Bruce lorsque celui-ci lui présenta la peinture d'un poisson, « que répondras-tu à ce poisson le jour du dernier jugement quand il te demandera : Pourquoi m’astu donné un corps et ne m'as pas donné une âme vivante? «Certes encore une fois s’il s’agis-
* Dans la personne de Socrate. Schol ad Aristoph. Nubb, v. 225,
iXtytro SI o 2a>*parr ( ç tr,v ctyiv SetÀyjvcjS ivapffxcpaévetv.
sait dans l’art de multiplier encore les poissons de l'Océan on ne ferait pas mal de l’interdire. Mais non , notre métier n’est pas en concurrence avec le votre. Sur ce vieux rocher, que vous mépriseriez pour en faire une carrière nous voyons comme une inscription effacée d’une cité détruite; dans le murmure de ce vieil arbre, trop vieux pour vous porter encore des fruits, nous entendons comme une langue mystérieuse parlée jadis dans cette cité, et celui qui en copiant le rocher aura le mieux restauré l’inscription, et en chantant sous l’arbre aura le mieux interprêté son murmure nous le reconnaissons, nous lui serrons la main comme à un citoyen de cet autre monde dont l’actuel ne présente que les ruines ou les matériaux.
Croyez-vous que l’artiste se donnerait la peine de créer s’il était content de ce qu’il voit déjà créé sous ses yeux? Il y a quelque chose de plus dans son œuvre que dans son prétendu modèle, et précisément ce surplus, ce cachet de sa main, c’est pour lui la vérité, c’est le reflet d’une lumière plus pure que la nôtre, d’une flamme qui éclaire et qui dévore son âme. Cette inquiétude constante de Raphaël qui espérait toujours de rencontrer quelque
part son idéal, la susceptibilité du Tasse, le malaise de Winkelmann qui pressentait déjà le poignard, lorsqu’il revit les toits pointus des maisons allemandes, ce sont là des souffrances de l’aigle accoutumé à planer dans d'autres sphères que celles ou les corbeaux trouvent leur pâture. L’homme, le roi de la création porte en son âme les véritables formes des choses : c’est un souvenir de ce qu’il a vu avant de naître, disait Platon ; c’est la force de sa pensée, disait Aristote , lui , le prudent Aristote qui pourtant n’hésita pas à déclarer que tous les animaux étaient des monstres.
Les papiers de Léonard de Vinci sont encore à l'Institutde France; un célèbre historien qui les a lus me dit, que là il n’y a pas un mot de peinture; de Vinci parle constamment de canaux, de mécanique, de fonderies : c’est que disait Michelet : « Il aurait voulu changer la nature, x> Ainsi jamais véritable artiste n’a pu accepter la nature telle qu’elle est et tous croyaient sérieusement à leurs inspirations.
Arrêtons-nous donc un moment encore sur cette partie de l’œuvre que l’artiste ne trouve pas dans son modèle, et qui est due à son intuition intérieure, et demandons de quel côté elle lui est venue.
Si
Les Grecs répondaient tout simplement qu’elle venait de Dieu même. Quant à moi je suis frappé de voir à quel point la force mystérieuse qui a bâti ce monde idéal agit en harmonie avec les lois les plus intimes de la nature.
Une ancienne croyance des Grecs enseignait que les paroles du poete n’étaient pas siennes, mais celles d’un dieu même; le mot cnthou'siasme exprime cette pensée dans leur langue*. Platon, quoiqu’il ne fut nullement ami des poëtes, partage cependant cette idée nationale. » Les chantres épiques, » dit-il , « ne doivent >» pas à leur art, mais à une flamme céleste, à » un dieu les belles créations de leur génie. Les » maîtres de la lyre ne chantent pas de sang- » froid , il faut que l’harmonie que le rhytme » les soulève, il faut qu’une divinité les pos- » sède. Un dieu seul, le dieu subjugue leur » esprit , les prend pour ses ministres , ses » oracles, ses prophètes : il veut en leur ôtant » le sens nous apprendre qu’ils ne sont pas » les auteurs de tant de merveilles, mais qu’il » nous les adresse lui-même et se fait entendre » par leur voix. Oui, le poëte est chose légère,
» volage, sacrée; il ne chantera jamais sans » un transport divin, sans une douce fureur *. »
Il serait facile de multiplier les citations sur cette matière ; on pourrait rapporter par exemple la prière de Socrate qui prie d’être possédé, la comparaison de la force divine avec un aimant qui entraîne le poëte et les auditeurs.
Eh bien oui; plus je réfléchis sur l’ensemble de l’histoire de l’art, sur la genèse du monde idéal, plus je trouve en effet que les artistes à leur insu étaient enveloppés dans la marche d'une pensée divine qui se fait jour, qui se déroule peu à peu dans la suite des âges : c’est un seul mot divin, dont chaque siècle n’a peut-être épelé qu’une syllabe, et dont déjà nous pouvons sans doute entrevoir le sens. Je n’entreprendrai pas de l’exprimer aujourd’hui mais je voudrais prouver que l’instinct mystérieux du génie, cette sainte fureur, comme diraient les Grecs, est réellement quelque chose de plus grand que le poëte lui- même, et se trouve merveilleusement d’accord avec les pensées de la force créatrice, qui présida à la formation de ce monde.
4 Platon Jon.
On a beaucoup raillé les admirateurs du beau, de ce que les idées sur le beau changent dans tous les temps et divergent encore aujourd’hui à ce point, que l’on a dû abandonner entièrement toute dispute sur le goût. C’est précisément de ces cbangemens du goût, que je tire mon argument; de la logique, de la conséquence avec lesquelles ces changemens se sont succédés.
Si nous embrassons d’un seul regard la marche de l’architecture, qui est l'art placé le plus directement de tous sous l'influence du goût et du génie créateur, puisque la nature ne lui fournit point de modèles, si nous l’observons depuis les constructions cyclopéennes, massives des Pélages, de l’Egypte et de l’Inde jusqu’à ces cathédrales effilées, ciselées, dentelées du style gothique, nous voyons que tout s’est succédé par des transitions merveilleusement régulières. En faisant l’histoire des colonnes nous ferons celle de toute l’architecture.
Eh bien ! Les colonnes croissent, grandissent peu à peu comtae les plantes. Dans la plus antique architecture de l’Inde, dans les temples souterrains de la montagne d’Ellora la colonne est à son minimum, le chapiteau touche à son piédestal, le fût n’est presque
rien *. Dans le temple de l’Egypte la hauteur de la colonne est déjà le quatruple de son épaisseur*, dans le style dorique qui suit (par exemple à Pæstum) la colonne est encore plus svelte, elle a six diamètres de hauteur; dans le style ionien elle en a huit, puis dans le style corinthien dix 8 et enfin dans le style gothique les colonnes s’élancent d’un seul jet du sol jusqu'à la voûte comme les tiges des sapins.
Gela dit beaucoup plus qu’il ne semble. Car la colonne est en quelque sorte la clef, l’abrégé de tout l’édifice. Comme le musicien bat une mesure avant de commencer et détermine par cette mesure le mouvement et le caractère de tout le morceau, ainsi l’architecte antique fixait d'abord le rapport entre les deux
1 Voyez Daniel!» Hindou excavations in the monntain of EUora, vol II, planche X et XI, à Tunwasa et Rameswara et Paraswa Rama, où chapiteau et piédestal se touchent entièrement, dans Indra Sabha ( pl. VIII) et Jayunnatha Sabha (pi. IV ) le fut existe mais est minime.
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1 Dans la façade du château que Jean Goujon construit pour Diane de Poitiers les trois ordres grecs se trouvent superposés l’un à l’autre dans la même suite dans quelle ils se sont succédés chronologiquement ; cependant on sent que tout autre succession aurait blessé l’œil.
dimensions de la colonne et dans cette proportion unique toutes les autres proportions du bâtimentétaient renfermées, avec tant d’exactitude que de Vignol prétend pouvoir deviner toutes les dimensions d’un édifice pour peu qu’on lui indique les dimensions d'une moulure, c’est-à-dire d’un ornement trèsaccessoire de profil du bâtiment. C'est ici qu’on peut dire ex ungue leonem.
La tendance de la colonne à s’amincir et à s’élancer est en effet celle de toute l’architecture. Les formes successives de la couverture par exemple en font foi. Le toit du temple égyptien est plat , celui du temple grec est légèrement rehaussé dans le milieu, dans le temple romain le faîte se détache davantage, dans le toit byzantin il se dresse encore plus et enfin la flèche gothique est pointue, effilée comme une aiguille. En général la pierre tend à s’ouvrir à la lumière. Tandis que dans le style égyptien une masse de colonnes remplissait, tout espace libre dans l’intérieur, les colonnes se desserrent peu à peu dans les styles grecs, le bâtiment comprimé d’abord se dégage de plus en plus, le style roman brise même l’architrave pour faire entrer le jour par des voûtes en plein cintre et enfin dans le style
gothique toutes les pierres sont ouvertos, ciselées, taillées à jour.
Mais il y a un autre progrès plus remarquable encore : la pierre ne s’ouvre pas seulement à la lumière, elle semble aussi en ressentir intérieurement l’influence, et à mesure qu’elle devient plus perméable au principe organisateur elle tend réellement à s’organiser. Déjà dans le style corinthien des feuilles d'acanthe surgissent du hautdes fûts des colonnes, et bien que le bâtiment en entier conserve encore la forme d’un cristal cependant les parois se couvrent de quelques guirlandes et des ornemens qui dans le style dorique étaient de simples gouttes, ornement froidement élémentaire se transforment ici en boutons de rose. Dans le style roman qui suit, on voit paraître au dessus de la porte principale une ouverture régulièrement circulaire; dans le progrès du temps dans le même style encore cette ouverture grandit toujours et prend de plus en plus cette forme de bouquet de roses, qui maintenant entièrement épanouie forme sous le nom de rosace un des principaux ornemens du style gothique. On a remarqué que les petites tourelles dont sont parsemé les cathédrales gothiques représentent quelquefois des fleurs de lys,
des orchis , des tulipes. Les fenêtres sont ornées de la feuille de la vigne, du trèfle, du chêne, etc. , etc, enfin on pourrait écrire une botanique de ces bâtimens, et je sais qu’il s’écrit maintenant une flore murale *. Quant à l'ogive, ce trait fondamental de toute architecture gothique je ne puis rien y voir d’autre que le symbole d’une feuille, sa forme était connue depuis tout temps, mais son usage ne devint général que lorsque l’architecture (au onzième siècle) se décida entièrement pour le caractère végétal *. Mais cette tendance
* Par M r . le comte de Coraont.
1 La fenêtre ogive est une feuille de plante quelque soit d’ailleurs son origine. Comme l’esprit des langues substitue une étymologie nationale aux mots venus de l’étranger, ainsi l’esprit de l’architecture a su traduire dans son esprit des formes qui n’en étaient pas proprement issues. Preuve la basilique payenne transformée en croix de Christ. Il n’est pas du tout difficile de trouver des exemples isolés d’ogives avant le onzième siècle. Seroux d’Agincourt a découvert des ogives de la date de 847 dans une chapelle souterraine à Subiaco. (Aginc. hist. des arts I. ) ; un correspondant du Bulletin monumental de Caen trouve probable que les croisés avaient rapporté cette forme de l’Orient , où elle se trouvait réellement dans la chapelle du St. -Sépulcre même, consumée ensuite, et fréquemment dans l’Inde. (Voyez Daniells, vol. III, pl. VII. Ruines of Cannonye). Enfin d’après les recherches de Petit- Radel, ( Les Nurraghcs, Paris 1824) les Pélages déjà l’ont connue , puisque cette forme se trouve dans les Nurraghes qu’ils ont construits en Sardaigne. Mais ces exemples isolés sont loin de constituer un style ogival antérieur au style gothique.
organisatrice ne s'arrête pas là. L'homme même paraît et cela dans le plan du bâtiment entier. Par hazard on avait d’abord adopté pour les temples du christianisme le plan d’un tribunal romain, c’est celui de la basilique : eh bien, ce même plan se modifie, se rapproche de plus en plus de la forme de la croix et pour que l’intention de l'architecte soit hors de toute contestation : il y a quelques églises où la tête, le choeur de l’église s’incline légèrement comme si c’était la tête du sauveur qui se penche pour mourir 1 .
Cet empressement d’arriver à l’homme que l’art partage avec la nature est plus manifeste encore dans d’autres branches, qui avaient moins de difficultés à vaincre pour y réussir.
On a voulu prouver autrefois, et on le veut encore, que les Grecs primitifs se servaient de roseaux pour chandeliers parce que les nombreux candélabres en bronze du bon style ont souvent la forme d’un bâton grossièrement dénoué. Mais cela prouve trop. Si les mêmes candélabres ont pour soutien des griffons d’aigle, si les trépieds pour soutenir un bassin sont formés de pattes de lion pourquoi ne
1 Par exemple dans l’église de St.-Egidie à Brunswick et dans la cathédrale de Caen.
pas en inférer quec’étaituneancienne coutume de poser les chaudrons sur des pattes de lion ? Non Messieurs, je vois dans ce fait quelque chose de plus réel, de plus sérieux que le souvenir conservé par hasard des mœurs agrestes des Troglodytes. Non j’y vois la même tendance qui en poésie donne des pieds à la montagne, des bras à la mer, des lèvres au lac, un sourire aux vagues, et aux arbres une chevelure et une couronne; j’y vois cette impassiance que l’art partage avec la nature d'organiser le monde, cet empressement d’arriver à l'homme, dont les membres épars se font jour à travers la matière brute. Comment pensez-vous que les monnaies de Sicile exprimassent le mot Tptvaxpla, nom que cette île doit à ses trois promontoires? C’est par trois jambes humaines qui encore aujourd’hui se trouvent dans le blason du roi des deux Siciles. Chez les Grecs cet anthropomorphisme de la nature était encore plus déterminé que chez les modernes et leur art franchit presque trop brusquement les degrés intermédiaires. Je ne suis pas frappé le premier du faible rôle que joue le paysage dans leur littérature comme dans leur peinture. Il semble qu’ils ignoraient cette poésie de la solitude
des hautes Alpes, ou du silence d'un lointain, ou du tumulte dans une forêt vierge ravagée par un ouragan, sujets qui ont inspiré les Ruysdale, lesGlaude Lorrain, les Calame. Dans la littérature grecque les pre mières descriptions de paysage se trouvent dans la correspondance des pères chrétiens Grégoire de Naziance et Basilius *. Dans un certain roman grec on considère la description d’un jardin comme une preuve qu’il date du cinquième siècle après Christ. Les tableaux grecs qui nous sont restés retracent toujours l'homme et la nature seulement pour autantqu’elle forme son jardin ou sa cuisine. Dans ces charmantes corbeilles de cerises, sujet souvent répété dans les tableaux à Herculanum, je ne vois pas la nature, je n’y vois qu’un dessert; et dans le même endroit les paysages presque toujours surchargés d’architecture me font l’effet que le peintre cherchant la campagne ne soit pas même sorti des jardins et des faubourgs. C’est ce même mépris de la nature jqui dans la peinture des vases ne présente celle-ci qu’en raccourci , par forme d’abbréviation et presque d’hieroglyphes, langage trop peu encore étudié. On ne conser\e
* Basil, ed. Sinner, ép. 1, 13 et 14. Grégoi. ed. Billins ep. 5 et 9.
qu'un trait de l’objet à peindre, un arbre signifie une forêt, un oiseau la campagne, un certain chiffre le fleuve Méandre, un zigzag l'onde du ruisseau *. Grâce à ce même goût la
4 Cette sorte d’ccriture qui se trouve ordinairement dans les bordures des vêtemens des personnes représentées peut, j’en ai la certitude, très-souvent guider l’archéologue pour reconnaître le sujet du tableau. Dans un certain groupe de femmes, l’une a à côté d’elle une inscription dont l’éditeur Millingenest incertain s’il faut lire AI 1112 ou A IFI2. Il n’y a aucun doute que la seconde leçon ne soit la bonne et que la femme ne soit une Najade puisque sa robe est garnie des traits qui signifient des vagues, OilyOlf, Ct(y£Ç (compares 0t:'£ Aix, Mom-Aix, aqua). Cet ornement de la vague se trouve presque toujours aussi sur les obee des Bacchantes et des Mcenades. (Voyez par exemple, Maisonneuve II, 36, 48, 33 et 36) et vient ainsi à l’appui de l’opinion de ceux qui expliquent le nom de Bacchus A(OVJ<IOÇ par 5ebçv(<77JÇ ou VlitXCJyjÇ, le dieu de l’Aumùh'té féconde. Cet ornement de la vague se trouve encore joint au chiffre égyptien qui signifie « eau » sur les plus antiques vases à eau que l’on trouve près de Corinthe. Voyez, /.©rôbrr ber ^elltnen" par le baron de Stakelberg. Table IX.
La robe de Cybèle a une garniture qui ressemble à un mur crénelé. Laborde II, 2. La probabilité que ces ornements avaient réellement 'eur intention augmente encore quand on se rappelle les emblèmes des boucliers, qui, dans l’exemple suivant au moins, ne sont pas choisis au hasard. Sur le premier tableau de la belle collection de vases peints, publiée par le comte de Luynes « Cycnus ayant un cygne pour emblème
> de son bouclier est tombé sur un genou. Plus loin à gauche on voit » les monomachies de trois guerriers, compagnons de Cycnus, contre
> autant de héros grecs. Les emblèmes des boucliers portés par des » Asiatiques sont les seuls visibles sur cette face. Ce sont un sanglier, » un cerf axis, une chèvre cl un astre. Les mêmes symboles se relrou-
> vent sur les monnaies de Cyzique. d’Ephése, d’Antandrus et dp
> Trafics. > Luynes.
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source sc peuple deNajades, la forêt de Dryades et de toute cette désagréable société de nymphes et de faunes que nous trouvons encore dans les tableaux du temps de Louis XIV. Selon ce même goût enfin la statuaire devait être l’art favori des Grecs, parce qu'elle représente exclusivement l’homme.
Une fois l’homme réellement trouvé le développement de son idéal est fort remarquable par son parallélisme avec le développement de la physionomie dans la série animale.
Chacun a vu dans la physiognomique de Lavater ou deKamperla planche où ils comparent l’angle facial des animaux depuis le serpent, le renard, le singe jusqu’à l’Apollon du Belvédère. Là l’inclinaisondufrontdiminuedeplus en plus, et à mesure que l’animal s'élève dans la série et se rapproche de l’homme, son front aussi se rapproche de la ligne perpendiculaire. Eh bien! ce progrès l’Apollon lui-même l’a parcouru. Le profil grec n’a pas du tout été trouvé d’un seul jour. Sur les vases étrusques Hercule, Mercure ont souvent le front oblique; de même Minerve sur le télradrachme d’Athènes où l’on conserva son type antique.
Ma is plus on se rapproche de la belle époque, plus aussi sa ligne devient perpendiculaira*
Un autre progrès de la statuaire n’est pas moins remarquable. Steffens remarque judicieusement que la nature protège d'autant plus les animaux qu’ils sont moins capables de se protéger eux-mêmes. Le crustacé, l'huitre par exemple demeure sous sa coquille comme sous la voûte d’une casematte, l’écrevisse porte encore une cuirasse et la tortue un double bouclier, les plus jnnocens quadrupèdes sont défendus par des aiguillons, l’éléphant a son cuir impénétrable, les carnassiers les plus fiers reçoivent encore de la nature leur vêtement de poil; l’homme seul s’habille lui-même:
a notre nudité disait Steffens est notre noblesse ; la nature ne nous tient plus que par les cheveux. »
Dans l’histoire de l’art militaire on a déjà observé la même loi.
Dans l’enfance de cet art les ouvrages fabuleux. en Asie, ou l’on environnait de murs des provinces entières, (comme par exemple la Pamphylie *) ; puis au moyen âge le chevalier s’enfermant dans son armure chargeait
1 Le mur de Chine n’est pas le moins du monde unique dans son genre. Quant à celui qui entourait la Pamphylie Spon en a encore vu des débris. (Miscell. Erudit. Anliquilat. Seclio VI). Ensuite avant de parvenir au l'an-ly de la Chine on trouvait jadis à l’orient de la mer
en quelque sorte son château sur son cheval.
Maintenant on a jeté bouclier, casque et cuirasse et de toute l’armure il n’est resté que le hausse-col de l'officier de la garde ; les remparts des villes se sont transformés en promenades, les citoyens seuls sont les murs de la cité et vous connaissez les citadelles ambulantes qui aux pyramides et près du Tabor effrayaient les mamelucks.
La statue grecque suit exactement la même marche, elle se dépouille à mesure qu’elle s’élève à la perfection. Les plus antiques idoles des Grecs étaient complètement habillées; elles avaient une garderobe et changeaient même de costume. Sur les vases du plus vieux style grec, c’est-à-dire les vases faussement appelés étrusques, les hommes portent encore une armure complète, les dieux ont chacun leur costume particulier; mais dans le style suivant, dans les vases peints en jaune sur un fond noir et surtout dans le progrès de la sculpture ils se dépouillent peu à peu jusques à ce qu’il ne leur reste que le calque et la chla-
Caspiennc deux mars qui ont fait partie de la chaîne des retranchements, dont on a environné presque toute cette prodigieuse portion du globe que nousappelons laTarlarie. De Pann. Recherches tur le » Egyptien t et le» Chmois. Vol. II, pag. 915.
mydc. Mercure, par exemple, dépose d’abord ses hautes bottines, puis son large chapeau ; sur un camée du cabinet du roi de trèsvieux style *, il s'enveloppe encore en courant les bras et les épaules de sa chlamyde, mais enfin dans sa dernière forme il roule cette chlamyde autour de son bras comme si elle le gênait. Ce dernier Mercure est l’ouvrage de Polycletle rival de Phidias. On pourrait faire de même l’histoire du costume des autres dieux, de Bacchus par exemple qui dans le vieux style est un vieillard à la robe traînante ; on sait ce qu’il est devenu dans le beau style ; ensuite on pourrait comparer Apollon Musagétes et l’Apollon du Belvédère, le Hercule des vases et Hercule Farnèse.
De même ils déposent leurs attributs. Hercule perd sa massue, Vénus son miroir et Mercure son caducée; mais on les reconnaît encore , Hercule à son cou de taureau , Mercure à ses allures d’athlète et à sa chevelure crépue, Vénus par la forme un peu langoureuse (uypov) de sa paupière. Némésis avait jusques au temps d’Agoracritus tenu entre ses mains une patère, un frein, ou une aune; le
1 Inlailtcs, n° 180.
disciple de Phidias la rendit reconnaissable par la seule manière de tenir son coude. Ainsi Bacchus est caractérisé par ses hanches, Jupiter par son front, etc. , etc. On a écrit l’histoire du développement de la tète de Méduse.
Sur les vases les plus antiques c’est une grimace hideuse, ouvrant de grands yeux, tirant la langue, entourée d'une crinière de serpents. Peu à peu ces attributs disparaissent, et dans sa dernière forme, telle que nous la voyons dans la célèbre Méduse Rondanini vous auriez peine au premier abord à reconnaître la sœur des furies, tellement la terreur s’est retirée dans le fond de l’âme. C’est une assez belle tête, seulement elle a les cheveux un peu en désordre, mais à mesure qu’elle vous fixe vous voyez passer comme des nuages sur ce visage au singulier sourire, des pensées tantôt de délire et tantôt de condamnation et vous sentez un frisson du même effroi qui jadis pétrifiait ceux qui avaient entrevu la Gorgone.
Que dire maintenant , Messieurs , de ces changements de goût ? Sont-ils réellement aussi arbitraires qu’on le prétend ? Ou au contraire à voir leur marche ferme, conséquente, ne veut on pas y reconnaître une belle et grande pensée? Dans les êtres inférieurs nous
respectons un instinct bienveillant, ce mystérieux confident de la nature, mais dans notre propre âme nous nous refusons à une inspiration dudehors*, et pourtant ce n’est pas notre volonté qui fait battre notre cœur. En voyant ces figures silencieuses, idéales que l’on reconnaît à la première entrevue, et que l’on n’oserait pourtant pas familièrement inviter à descendre de leurs piédestaux, en entendant ces mélodies qui semblent être nos propres souvenirs et que décidément nous n’aurions pu inventer, en pensant enfin que ce n’est pas un seul homme , mais une multitude de tous les pays et de tous les les temps qui sans se connaître et sans se concerter ont mis au jour cette création harmonieuse en elle -même, analogue à la création actuelle et pourtant infiniment supérieure : pourra-t-on réellement se railler des Grecs parce qu'ils ont cru
Voici la confession d’un poète moderne qui confirme admirablemcn t radition grecque : » iraAoCtOÇ fivS'OÇ 0 Tt O 'K01YIT0Ç O'JX îjJKppCOV Iot(. * La méditation est une faculté; l’inspiration cstuu don; • elle vient de plus haut. Celui qui nous donne celte force est plus fort » que nous. Il serait singulier et peut-être vrai de dire que l’on est » parfois étranger comme homme à ce que l’on a écrit comme poète. » C’est une question de savoir jusqu’à quel point le chant appartient » à la voix , et la poésie au poète.
VICTOR Hi’GO. Littérature et Philosophie mêlées.
Vol. Il p. 59.
que la force créatrice elle- même qui engendra la nature présente médite une seconde création et que le poëte est dans le secret ? que de l’océan des temps va surgir un nouveau continent et que le poëte salue les îles riantes que son œil découvre au lointain , qu’il les salue somme les cimes des montagnes de la terre promise? Cette croyance au moins n’est contraire ni à l’analogie de l’histoire du globe ni aux promesses chrétiennes , et les profanes ont à prendre garde que l’océan n’engloutisse alors ce que seul ils appellent la terre ferme, cette terre qu’ils ont si soigneusement analysée et toisée.
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J'ai parlé des espérances chrétiennes. Pardonnez un mot là-dessus qui semble être un épisode, mais qui me ramènera cependant à mon sujet , la valeur que la civilisation grecque conserve pour la nôtre.
Les chrétiens sont d’accord que la terre doit périr, mais ils disent qu’elle doit périr entièrement: pour quelques-uns d’entr'eux ce serait une profanation que de donner pour jalons de la création future, les formes idéales de l’art. C’est dans ce sens que les réformés ont effacé les tableaux de leurs églises ; les parois blanches peuvent seules exprimer l'infinité de leurs espérances. Lava ter dit dans sa
rt
physiognomiqye : « J’avoue à ma honte que l’aspect seul des profils Grecs me fatigue et m’excède : quel roideur assomante dans ces têtes uniformes. » La sœur de Pascal nous raconte « qu’il avait un soin très- grand de ne point goûter ce qu’il mangeait, et, dit-elle, nous avons pris garde que quelque peine qu’on prît à lui chercher quelque viande agréable jamais il n’a dit : voilà qui est bon, parce qu’il disait que c’était une marque pour contenter le goût, ce qui était toujours mal. »
Je le sais : tous les fruits de la terre ont reçu une saveur de mort depuis que celle-ci a porté des épines pour la première fois, et guidé par ce sentiment , quelques chrétiens partagent avec l’apôtrc le désir de mourir.
Mais franchement je crois que ce sentiment prouve trop. Alors il faudrait mourir tout de suite et pourtant vous restez en vie pendant soixante ans. Vous dites que la mort seule tient parole : mais pour celui qui vit la naissance est un fait non moins réel. Non ! si cette terre ne contenait pas quelques germes de sa gloire future, nous perdrions notre tems à nous y arrêter. Et réellement elle nous fournit quelque chose de plus que le moyen
SI
d’attendre froidement la mort. A la rigueur l’humanité pourrait vivre avec de l’eau pour boisson et entre les blanches parois de l’hiver : mais Dieu lui a accordé le vin et la brillante tapisserie du printemps, et cette douce espérance que nous puisons dans notre cœur et dans la divine parole n’a-t-elle pas ses documents écrits aussi sur chaque feuille de la rose et dans les lettres d’or des astres du ciel ?
Quelle que soit du reste la forme du nouveau monde que nous attendons, certainement il ne gravitera pas autour d’un autre centre que le monde idéal dont je parle. C’est vers Dieu, son invisible maître que semble soupirer en silence la grande nature ; c’est de lui que nous parlent les harmonies de l’art. Que les détails de ces harmonies soient faux peut-être, pourtant vous ne nierez pas cette impression finale de leur ensemble ; que les Grecs se soient trompés en prenant les formes idéales pour des révélations fidèles du monde céleste *, pourtant vous ne contesterez pas ce sentiment de grandeur et d’espérance qu’elles nous ins-
1 Voyez des exemples de celte croyance chez Feuerbach : « der vaiicaniiche 4 poil. »
pi ren t . En vous accordant que les con tou rs sont trop accusés peut-être, je voudrais vous faire avouer ce que vous sentezdedivin dans l'infini de l’impression générale, et jenepourraismieux formuler ma restriction de la pensée grecque, qu’en revenant une dernière fois à une comparaison de l'homme avec les êtres inférieurs à lui. On a observé que dans la série des animaux chaque type conserve quelques organes du degré intérieur qui ne lui servent plus, et qu'il en a déjà quelques autres du degré supérieur qui ne lui servent pas encore. Dans l’homme il est facile de découvrir le vestige d’une existence moins noble; mais quel serait cet organe prophétique, cet organe dont il se sert mal encore, mais qui est le gage des destinées qui l’attendent? Je crois qu’avec le sentiment du bon c'est aussi celui du beau et du vrai. Quand même tous les systèmes de philosophie seraient faux, quand même tout leur mouvement formerait un cercle et non pas une spirale : pourtant cette inquiétude de l’âme qui cherche à ramener toutes les sciences dans une grande unité , me semble la marque d’un esprit destiné à commander à de grands royaumes. De même que toutes nos images comparées à la beauté céleste soient
erronées, que toutes nos mélodies soient fausses : toutefois ces nobles transports, ces pures jouissances dont elles nous remplissent ne seraient-elles pas des pressentimens d'une béatitude future, et au moins quelques gouttes d’huile tombant dans la lampe de la \ierge qui attend son fiancé ?
Il reste donc établi : cette matière quoique périssable, souillée, impure, est capable sinon de nous figurer, au moins de nous rappeler notre patrie céleste, et c’est à tort que les chrétiens dont je parle en ont voulu ignorer l’existence, même l’anéantir. Je pourrais terminer ici avec le mot de Madame de Staël :
« que les Grecs ont divinisé la vie et les chrétiens la mort, et qu’ils en ont eu tort tous les deux. •
Mais en montrant le mal que nous a fait ce mépris de la base de notre existence provisoire, je parviendrai à signaler le rang que le culte de la beauté doit reprendre dans notre civilisation.
Comment les chrétiens, trop préoccupés de l’éternité ont-ils payé leur mépris pour les germes divins dans la matière ? Parce qu’ils ont voulu être toujours et trop sérieux, leurs jeux et leurs plaisirs ont perdu toute franchise
et toute dignité. Je ne m’oppose point au sérieux : luttons sérieusement contre la faim pendant six jours, consacrons sérieusement le septième à notre âme immortelle ; mais personne n’effacera de notre vie ces moments où les ressorts de l’esprit autant que ceux du corps se refusent à une tension trop constante, où on arrive à ne plus pouvoir rien faire de sérieux , où chacun éprouve le besoin de récréation. C’est un beau moment que celui où affranchis de cette tâche d’esclaves que se sont maintenant partagée les citoyens , nous pourrions former une assemblée non moins imposante que les assemblées antiques, où sortis des cases dans lesquelles nous resserre la division du travail nous pourrions nous confondre enfin et nous sentir un seul peuple.
Mais hélas, ce moment même est ce signal pour que de nouvelles divisions se manifestent , et des divisions par excellence réputées comme incurables— les divisions du goût. Suivant la dualité de notre nature les uns suivent alors la tendance mystique de l’âme , et voudraient anticiper l’existence de l’esprit pur ; les autres en s’abandonnant aux sens semblent vouloir reculer dans la vie purement matérielle : le lien social de leurs plaisirs est perdu , le mot de ralliement est oublié, et ce mot, pour lesavoir,
rappelez les nobles exilés que vous avez bannis sans même les couronner de fleurs , les artistes, ils savaient ce mot; ce lien, demandez-le à la beauté, à elle qui d'origine divine est toujours incarnée dans la matière et partage ainsi la dualité de notre nature. En vain les uns ont- ils invoqué la religion pour que déposant l'éclat de sa majesté elle se rapproche de la poussière, la religion est trop sérieuse pour de pareils accommodemens ; en vain les autres, ont-ils tâché de rendre la brutalité amusante: la véritable joie n'est pas possible sans la pensée de Dieu. La beauté, la beauté seule sait descendre dans la matière jusques au niveau de celui qui après le travail cherche des plaisirs grossiers pour l’élever ensuite jusques à la face de Dieu: elle, comme nous, mortelle et immortelle, elle, dont toutes les couleurs sont un mélange de lumière et de ténèbres, elle se glisse pleine d'attraits dans le cœur de l’homme sensuel , mais finit par ébranler le sanctuaire de son âme. Infatigable messagère de paix entre les deux camps ennemis, elle commande à ses prêtres de commettre la plus pieuse de toutes les fraudes, celle de faire semblant de vendre un objet vulgaire, périssable, terrestre,
mais de lui substituer en le livrant un symbole des choses à venir. Il est vrai les artistes du dernier rang ne s’y entendent qu’à moitié. Us savent seulement allécher l’appétit des oiseaux , des singes *, des badauds pour les duper ensuite en leur montrant de la toile là où ils cherchaient une pâture. Mais les grands maîtres, tout en profitant du prestige de l’art pour attirer la brute, savent insensiblement transfigurer leurs sujets et convertir leurs spectateurs.
Considérons un moment cette transfiguration dans le drame où elle se fait successivement, et où le poète remontant la gamme de lous les sentiments humains, s’adresse successivement à tous les goûts.
Allons au théâtre. Voilà la foule frivole , et çà et là seulement quelques hommes sérieux.
La pièce commence. C’est Wallenstein. Mais ce premier acte est-ce une tragédie ou une comédie. Un camp en Bohême, une armée composée des échantillons de toutes les nations, des Hongrois, des Lombards, des Suisses, des
4 Le savant Büttner trouva un jour , dans sa bibliothèque, son singe occupé à arracher du milieu des planches de rcntomologic de Rocsel , les ligures de scarabées et de papillons et à les avaler avidement. Vrai pendant des oiseaux de Zeuxis.
Espagnols ; là une vivandière passablement leste, là un capucin qui harangue les buveurs au milieu des éclats de rire, et parmi les tables à jeu ; le soldat dans toute sa verve militaire, et quels propos! « Le paysan, dit un arquebusier, est aussi un homme, s’il faut parler ainsi.» De Wallenstein lui-même on n’apprend que des anecdotes d’université , et quoiqu’il ne paraisse pas en personne, le caractère de cette armée , la physionomie de ce corps animé par son esprit , annonce suffisamment cette humeur violente qui un jour lui dicta ces mots : ci Faites pendre ce malheureux. » — a Mais il est innocent. » — « Faites le pendre également. »
C’est assez curieux : mais comment trouver une âme humaine dans cette poitrine doublement recouverte et de la pourpre du duc de Friedland et de la cuirasse du généralissime <Te l’Autriche? Et pourtant — cet homme de fer est père, est époux ; il a une femme, il a une fille; il aime sa Thécla , il aime le jeune et malheureux Max Piccolomi ni. Voilà des sentiments tout aussi forts que son appareute dureté. C’est le sujet du second acte.
Mais il y a plus, il y a bien plus. Le voyezvous pâlir, trembler à côté de Séni ? il y a
les astres qui planent sur sa tête, il y a le ciel , la destinée , la volonté de Dieu , et l'homme qui doit paraître devant son juge. Nous voilà montés bien haut en peu de temps ; vu de là, le camp en Bohême, avec tous ses casques étincelants, est une fourmilière, et me rappelle la hauteur d’où, suivant Homère, Jupiter regarda les combats des Grecs et des Troyens.
Cet exemple, Messieurs, n’est pas isolé.
Souvent les grands maîtres grecs, allemands, français , ont adopté une semblable structure de la tragédie. La pièce commence ordinairement dans le style pour ainsi dire flamand, où l’événement se montre dans son jour local et historique, où le portrait du héros apparaît avec tout ce qu’il a de plus individuel , de capricieux peut-être. Celui qui ne serait que cela serait un original , une énigme , un fou , et la pièce ne saurait réellement divertir que les curieux. Mais il y a en dedans de nous des sphères où nous nous ressemblons davantage les uns aux autres. Pardonnez-moi l’expression d’un pauvre fou dans une pièce de Tieck.
a L'esprit de l’homme, dit-il , ressemble à un oignon ; il consiste en une infinité de couches, qu’il est impossible d’enlever toutes successi-
vement. » Eh bien! ôtez cette première couche bigarrée, et vous trouverez sous le masque d’un arlequin peut-être, comme, p. ex., chez Triboulet, vous trouverezla physionomie digne et triste d’un père infortuné ; ce qui était une reineinaccessible, uneSémiramis, une Mérope, devient une mère malheureuse ; le farouche Coriolan n’est plus rien que le fils de Volumnie; les bornes de l'individualité la plus étroite se brisant au choc du malheur l’homme est rendu à l’humanité et la tragédie du cœur commence.
Je m’étonne cependant que les poètes modernes 1 de la France n’aient pas su pénétrer dans une région plus intime encore que celle que je viens de mentionner , celle des sentiments purement humains. Ils brisent leurs
* Le poète moderne qui avec le plus de succès a employé le contraste entre les sentiments humains et les sentiments de position, nons révèle lui-même le secret de son art en ces termes : « Plus le poète sera impartial et calme , plus il dédaignera le passager des questions politiques quotidiennes, plus il s'adaptera grandement à l'homme de tous les temps et de tous les lieux...... C’est par des peintures vraies de la nature éternelle que chacun porte en soi ; c’est en nous prenant , vous , moi , nous , eux tous , par uos irrésistibles sentimens de père , de fils , de mère, de frère et de sœur, d’ami et d’ennemi, d’amant et de maitresse d'homme et de femme etc.
VICTOR HUGO, philosophie et littérature mêlée I p. LXI,
cordes au milieu d’une dissonnance, et au bout de ce qui est, pour moi, seulement le second acte, le rideau tombe comme une guillotine. Cette hache, qui alors, au milieu des cris de la passion et dans le tumulte des sens, fait son œuvre sanglante, est, à mon goût, un instrument tout aussi faux de dénouement que la machine des anciens, qui faisaient pour ce but paraître un dieu suspendu dans les airs et déclarant que la pièce est finie. Ces poètes ignorent-ils donc ce soleil qui se lève toujours glorieux sur la mêlée nocturne? l’aurore de cette éternité qui éclairera le triomphe du.
vaincu et le châtiment du vainqueur. Ce sont certes de grandes pertes que celles d'un amant, d’un enfant , de la vie ; mais il y en a une plus grande encore, celle de l’âme. Ne nous dérobez donc pas le moment où se décide cette suprême péripétie; forcez l’homme dans son dernier retranchement; soulevez, mais avec crainte , ce dernier rideau , derrière lequel la cause se jugera sans appel. Qu’elles sont belles ces scènes de haute tragédie , où soudain la justice divine apparaît radieuse, lorsqu’un souffle a enlevé les tours et les remparts de nuages qui s’étaient entassés devant elle au silence des vents. Voyez le criminel Macbeth ,.
sur le champ de bataille, provoquer son adversaire. a Ma vie est gardée par un charme.
Arrière! ce qui est né d’une femme ne me tuera point !» — « Mais moi je ne suis pas né, répond Macduff , j’ai été avant le temps arraché des entrailles de ma mère. » Macbeth est frappé de terreur, moins par le glaive fatal qu’il voit briller sur sa tête, que par cette parole qui lui révèle qu’après tout l’enfer a menti , et qui sonne à son oreille comme une fanfare de la dernière trompette. Et pour vous donner un exemple encore, mais dans le sens inverse , je vous montrerai Jean IIuss attaché au poteau , mais les flammes de son bûcher pâlissant devant les premiers rayons du soleil, au loin quelques cygnes sur le lac 1 , et la voix des anges, couvrant les imprécations de ses bourreaux parle chant d’un cantique de l’église dont il est le premier martyr.
Cette construction de la tragédie ne ressemble-t-elle pas à celle d’un édifice , où par un vestibule étroit on entrerait dans des salles toujours plus vastes, mais où le spectateur, en suivant le héros, serait forcé comme lui de
1 Allusion à la dernière parole de IIuss ; « Maintenant tous rôtissez une oie (en langue bohémienne huit signifie oie), mais apres moi viendra un cygne que vous ne tuerez pas.
laisser à chaque nouvelle porte quelque nouvelle dépouille de son être terrestre? Cet édifice est -ce autre chose au fond que l’âme du spectateur elle -même, temple dans lequel il hésitait d’entrer? Mais séduit par le fantôme d’un Wallenstein, d’un Ajax , que sais -je?
qu’il voulut poursuivre , il est arrivé au pied de l'autel justement au moment où l’image retombe dans le néant, et où lui se trouve seul en face de son Dieu.
Vous avez senti qu'il y a plus qu’une figure dans Cet accident d’une sérieuse ironie qui arrive au spectateur. J’ai montré autre part 1 comment le héros s’évapore de plus en plus ; observons maintenantcomment, dans la même mesure, le spectateur se substitue à lui. Au premier acte ce Wallenstein , cet Ajax est décidément un autre que lui ; le spectateur n’est ni général ni fou ; il atteint donc à merveille son but de se fuir lui-même en s’occupant des affaires d’autrui. Mais au second acte, lorsque Ajax se réveille de son délire , découvre l’affreuse vérité qu’il est perdu , prend congé de son père absent, de sa femme, de son enfant... bien des spectateurs sont pères, chacun est
4 Dans ma dissertation : De la Tragédie grecque comparée à la Tragédie française classique.
fils, et en s’intéressant à Ajax, ils ne savent pas que leur propre cœur, soit paternel soit filial, est ému, et qu’insensiblement ils traduisent cette histoire en leur propre histoire. Au dernier acte Ajax s’écrie : « O soleil ! si tu passes sur Salamine, arrête ton char aux freins dorés et salue mon vieux pcre. — Mort , ô mort ! que ton regard est terrible! — Adieu , sources et fleuves, adieu, éclat du jour, c’est le dernier salut qu’Ajax vous donne. » Ici , le héros n’a plus de nom propre, c’est un mortel en face de la mort ; si au second acte déjà il a commencé à ressembler singulièrement au spectateur, ici toute différence est effacée; je sens que les mêmes lois éternelles qui pla- • nent sur sa tête régnent sur la mienne aussi, ce n’est pas Ajax, ce n’est pas Wallcnstein; c’est moi que cela regarde; que le fantôme retombe dans le néant , c’est moi q ui me trouve à sa place.
Ici, messieurs, il n’y a réellement plus de fraude ; une vérité sérieuse a insensiblement succédé au jeu. Sur cette mystérieuse échelle de la poésie, dont parle Schiller, véritable échelle de Jacob, l’âme du spectateur a été transportée vers les cieux , de la terre infime au pied du sanctuaire.
Le poète qui dispose d'un pareil pouvoir a réellement charge d’âmes, et c’est à ce titre que les anciens l'estimaient * et trop peut-être. Mais en outre est-il un enseignement plus énergique de notre réelle égalité, est-il un plaisir plus social que la tragédie ainsi conçue?
Les Egyptiens divisaient le corps humain en trente-six régions, dont ils assignaient la guérisonàaulant de classes exclusives de médecins; mais nous, nous avons partagé aussi bien l'âme que le corps, et que de jalousies de clocher , que de fiertés nationales entre les habitants de ces différents territoires! Tous ces préjugés ne tomberaient-ils pas sans bruit si l’on faisait faire à chacun le tour de ce monde intérieur? Dans un temps où les hommes complets s’en vont, où l’on n’apprécie que des perfections exclusives , y aurait-il grand mal à faire paraître quelquefois devant nos yeux cet homme idéal dont je vous ai tracé la biographie, l’homme tel que Dieu l’a fait et non tel que le siècle l’a rendu?
Non , messieurs , la cause est trop belle ; cet art qui résume tous les arts se relèvera de l’ignominie dans laquelle l’a laissé tomber
1 Aristo|ilianis Ranæ , 1053.
l’abandon des hommes sérieux, et un poêle nous viendra , non moins dramatique que Shakespeare, aussi sensible qu’Euripide, et plus franchement chrétien que Racine.
J’ai dit.
DE