‹ Discours prononcés à l'installation de M. Jacques Zündel, professeur de littérature grecque, et de M. Edouard Secretan, professeur de droit pénal, à l'Académie de Lausanne, le 12 mars 1841Chapitre 2 sur 2 · MM · texte numérisé non relu

MM

Puisque c’est un usage consacré dans cette Académie, que dans l'occasion qui nous réunit aujourd’hui , le récipiendaire doit porter la parole , l’objet même des enseignemens que le choix de l’autorité a bien voulu me confier, se présente naturellement à mon esprit comme thème de quelques réflexions que j’ai ainsi occasion de soumettre au public à ce début , en quelque sorte, de ma carrière d’instituteur.

Le droit pénal, fait partie du droit considéré comme art ; art de la pratique des rapports sociaux pour lesquels l’état a ordonné quelque chose et établi une sanction.

L’histoire et la philosophie du droit en revanche sont les deux faces sous lesquelles se présentele droit, lorsqu'on le considère comme science. Ces deux points de vue généraux, en vertu desquels le droit devient partie intégrante de la science totale, sont l’idée et le fait.

Voir l’idée dans le fait , connaître l’idée du fait, cela est la science.

L’histoire et la philosophie du droit, constituent donc à elles deux la science du droit dans sa généralité.

Si la vérité est une, la science doit être une aussi. Et comme partie de l’ensemble, l’histoire des sociétés et de leurs institutions reproduit cette même vérité que connaît la science. Sans doute la parfaite unité scientifique est et sera toujours un but et non pas une possession ; mais toutefois l’unité qui est dans l’esprit ne peut pas ne pas descendre dans la science; quelquefois comme tendance seulement, quelquefois aussi comme système.

L'harmonie entre la science et l’état social est aussi une conséquence de celte unité de l'esprit; quelquefois elle existe comme fait et cela dans les époques que la philosophie de l'histoire peut appeler positives ouconsliluti-

ves ; quelquefois celte harmonie n’exisle pas comme fait et par conséquent elle existe nécessairement comme but. L’époque est alors négative, critique, révolutionnaire.

Le moyen âge est la dernière époque positive que présente l’histoire. Il avait une unité scientifique, car il avait un principe affirmatif auquel on remontait comme à une source commune, dans toutes les sciences, l’autorité tradilionelle. C’est en vertu de ce principe que la philosophie était servante, et que Galilée a été condamné.

L’organisme juridique et politique est régi par le même principe. Dansle système féodal le monde est fief de Dieu et par conséquent du pape son représentant. L’Empereur après une longue résistance dut finir par reconnaître quelqu’un au-dessus de lui et l'application du principe fut aussi poursuivie dans les détails, le lien féodal, ciment de tout l’édifice, bien changé depuis son origine est devenu un rapport de foi et d’hommage ; les droits et les libertés sont privilège, concession, tradition.

Un jour vint cependant où dans le vaste et magnifique monument qui lui avait servi d’abri si long-temps , l’homme ne vit plus qu’une triste et sombre prison.

Sa raison n'admettait plus les fonnules qu’on lui avait impostes ; sa conscience condamnait les usages dans lesquels il avait vécu. La renaissance prépare les esprits en les retrempant aux sources de l'antiquité; la réforme attaque le système au cœur; la philosophie poursuit la lutte et la généralise; les temps modernes ont commencé. La tendance scientifique générale de cette nouvelle époque est de substituera toute autre autorité celle de la raison. Mais la raison nie ou admet, elle ne peut rien dire par elle-même. La tendance moderne a donc pour effet de distinguer les différentes sciences pour les passer ensuite chacune à son tour au crible de l’analyse ; mais elle a été impuissante à reconstituer véritablement la science sur une base positive. Elle a tiré da concret existant, l’abstrait, mais elle n’a pas pu recréer le concret. L’unité scientifique de l’époque moderne est donc restée purement unité de tendance; et dans la foule des systèmes produits par elle, aucun n’a pu triompher et s’établir décidément et définitivement. A la confusion des sciences, qui existait au moyen âge, a donc succédé pour elle un état de séparation. L’accord positif delà science avec l’état social et des institutions avec le droit a aussi disparu.

Un tel état de choses ne peut durer longtemps ; car il est trop contraire aux intérêts et aux besoins de l'humanité. Il lui faut de l'affirmatif, il lui faut du concret. Le concret c’est la vie ; l’abstraction comme l'anatomie opère sur le mort.

La philosophie spéculative a cherché à ramener l’unité dans la science et dans ce but elle a voulu refaire chaque science, particulière par voie de déduction; à la fin elle est allée jusqu’à vouloir aussi détruire la nature et l’histoire.

Le mauvais succès d’une semblable tentative pouvait être prévu d’avance; on ne saurait déduire ce qui est parce qu’il est. Bien loin d'arriver au contenu de la science, on n’est pas seulement arrivé à établir aux yeux de la raison l’existence d’un premier substrat.

Mais alors au milieu des intelligences lassées par d’inutiles efforts, une idée a paru :

Le commencement de toute science est un acte de volonté.

Pour obtenir le savoir positif, le savoir de ce qui est, il faut donc commencer par la position de ce qui a dû être aussi le commencement de toute réalité, l’être existant par lui—

même ; l’être pur. Ce commencement ne peut être que posé et non prouvé, car il ne peut rien y avoir d’antérieur qui le contienne en virtualité ; rien n’existe avant lui. Or cet existant par lui-même, point de départ de la science, c’est Dieu. Dieu cause absolue et substance absolue, puissance et acte, esprit et liberté, qui se possède et n’est possédé par rien.

Que sera-ce donc que le monde? le fait de la liberté. Que sera la science? une histoire ; car l’œuvre de la liberté est toujours une histoire; elle ne peut donc jamais être connue que a posteriori , elle ne se révèle que par son fait.

Le monde ne peut être conçu que comme un effet de la liberté et la création comme un acte. Si la création était, comme certaines philosophies l’ontsoutenu, une conséquence de la nature divine et non pas seulement un effet de sa volonté, Dieu ne serait pas libre , il ne serait pas libre vis-à-vis de sa nature. Or il est cause absolue, précisément parce qu’il est libre vis-à-vis de sa nature même; parce qu’il est ce qu’il veut être et non ce qu’il faut qu’il soit. Voilà pourquoi il est libre ; voilà pourquoi il est Dieu.

Si la création était une nécessité divine , tout dans la création serait aussi nécessité. L'histoire de l'univers ne serait qu’un fatalisme où la liberté ne se trouverait nulle part, car pour qu’elle y soit, il faut qu’elle y soit dès le commencement.

Si la création était une nécessité divine, reconnaissons aussi, qu’elle serait Dieu même. Dieu dans son évolution; le Créateur serait absorbé dans la créature et ne pourrait plus en être distingué, et c’est ici le Panthéisme pur. Ce qui distingue le Créateur de son œuvre , c’est qu’il est libre à son égard.

La création étant un acte pur, un simple effet de la volonté de Dieu , il y a , en quelque sorte, création, depuis le néant. Dieu qui était libre vis-à-vis de la création parce qu’il était libre vis-à-vis de sa nature, Dieu est dans la création, mais sans y être tout entier. Elle est un vêtement dont il s’est revêtu parce que cela lui a semblé bon, et qu’il dépouillerait aussi si cela lui semblait convenable; tout comme elle a commencé, de même elle subsiste par l’effet de sa volonté. Poser l’être pur , poser Dieu, tel sera donc le début de toute science.

. Ensuite on cherchera ce qui reste de l’être pur, ce qu’il est devenu, son fait, son développement jusqu'à son dernier terme.

Alors , mais alors seulement, on saura si la science remplit réellement sa tâche, si elle est purement hypothèse, ou bien si elle a sa preuve dans les faits. Cette preuve existe si tous les faits observés a posteriori ont pu trouver dans notre préconception leur place et leur explication sans qu’il ait été besoin de les trier ou de les dénaturer. Que demander de plus?

Cette science n’est ni un empirisme, ni un rationalisme, mais elle les renferme tous deux en soi. Elle n’est pas un empirisme, car elle ne va point, comme prétend le faire l’empirisme, de l’expérience à la raison. Au contraire elle part de ce qui est par sa nature, et va de là à l’expérience. Elle serait donc, si l’on peut s’exprimer ainsi un empirisme a priori. Elle n'est pas non plus un rationalisme, car elle ne prétend point trouver la vérité par la raison, elle ne se propose pas de trouver l’existence a priori, elle reconnaît au contraire que l’existence est saisissable seulement aposteriori et ne pose en commençant ce qui est par sa nature que comme postulat et non comme prouvé.

Son moyen de connaître si ce qui existe par sa nature, existe réellement et comment il existe c’est l’expérience.

Quand bien même il atteindrait la vérité,

l’empirisme ne pourrait jamais prouver qu'il la possède, car il n’a aucun critère en dehors de lui. Le rationalisme séparé de l’empirisme par un abîme , tournerait toujours sur luimême sans arriver au fait. Pour arriver au fait qui est la vérité et prouver qu’on y est arrivé, il faut donc, ainsi qu’on vient de le montrer unir les deux méthodes et donner à chacune le rôle qui lui convient.

Jusqu’ici, quatre systèmes, le rationalisme, l’empirisme, le scepticisme et le mysticisme se sont sans cesse fait la guerre, sans qu’aucun ait jamais pu triompher décidément des autres. Et ainsi malgré ses vifs besoins de science, l’humanité semblait condamnée à ne point pouvoir l’obtenir. Mais maintenant la direction est indiquée; le rationalisme et l’empirisme ne sont faux qu’en tant qu’ils excluent. Le mysticisme et le scepticisme ne sont que deux négations de la science, partant de points de vue opposés. Tous disparaissent du moment qu’apparaît la philosophie historique, la science positive.

Avec cette conception de la science positive, les sciences particulières retrouveront aussi facilement leur unité. Envisagée comme à faire , les sciences sont des moyens pour la

construire. Envisagée comme faites, elles sont les diverses faces d’un même tout: savoir; l’histoire de la volonté de Dieu se manifestant et se développant dans la création. Cette histoire renferme deux grands ordres de faits.

La nature et l’esprit. Ces deux faits sont inséparables; la nature constitue un premier procès dont le faîte et le couronnement est l’humanité. L’état présent de l’humanité explique seul l’état présent de la nature.

La conscience est le lieu du second procès ; lequel constitue l’histoire de l'humanité. Cette histoire embrasse tous les modes du développement de l’esprit. Art, littérature, sciences , philosophie, droit, religion. Mais les premiers de ces modes ne sont que les expressions diverses de la vie. La religion au contraire est le point de vue central et réel, le rapport par lequel la création est ralliée à son auteur. On voit par là, pour le dire en passant, combien la science a encore à faire de progrès, puisque seulement dans ces derniers temps on a songé à donner à l’histoire de l’humanité son véritable commencement en jetant quelque jour sur les premières religions humaines et sur leur rapport avec la révélation.

Le droit qui, pris dans le sens le plus géné-

rai embrasse aussi la morale, est comme la religion un produit de la conscience générale ; d’abord spontané, plus tard seulement réfléchi. Il est comme le corps de cette vie dont la religion est l’esprit, la forme dont elle est la substance. Mais le corps porte la trace de l’esprit et la substance se reconnaît à la forme qu’elle affecte. Ainsi la religion explique le droit et celui-ci en témoigne; ainsi la religion et le droit sont comme les deux faces d’une même vie, d’une même histoire, qui est l’histoire de l’humanité , ici bas et encore au-delà. Les manifestations plus individuelles de l’art , la littérature et la science serviront d’appui et viendront jeter leur lumière sur cette histoire, car il n’est pas d’individu qui n’exprime son genre en une certaine façon ; les diverses phases de l’histoire de l’esprit créé se retrouvent donc aussi dans l’histoire littéraire, dans l’histoire de l’art, dans l’histoire de la science, dans la littérature comme sentiment national, dansl’artcorame symbole, dans la science, comme pensée et réflexion. Toutefois si chaque individu exprime son genre jusqu’à un certain point, il ne l’exprime pourtant jamais entièrement, sans rien mettre de plus ou de moins ; le droit et la religion qui n’ont rien

d’individuel, qui sont vraiment l’œuvre du genre resteront donc toujours les deux faits fondamentaux dans lesquels il faut chercher l’histoire de l’humanité, les faits directement humanitaires. On pourrait ajouter à ces deux faits généraux, un troisième qui est aussi l’œuvre de l’espèce et non pas de l’individu. Les langues sont sans doute un fait général et spontané non moins que le droit et que la religion, mais elles n’ont pas de signification par ellesmêmes, leur signification résulte justement de leur rapport avec les choses , des renseignemens qu’elles donnent sur la pensée des peuples dans les diverses phases de leur activité.

Dans l’histoire de l’univers nous avons trouvé deux procès, dont le premier est la base du second et le second l’explication du premier. Dans l’histoire de l’humanité il y en a deux aussi, le procès juridique ou proprement humain et le procès théologique ; le droit est le monde extérieur de la conscience, comme la nature est le monde extérieur, le lien de l’humanité.

Qu’est-ce donc que la science du droit?

c’est une histoire; le droit est l’œuvre delà liberté et par conséquent ne peut être connu qu’a posteriori.

Qu’est-ce que la philosophie du droit? c'est le sens intime de cette histoire, son esprit, la connaissance des rapports qui l’unissent à l’ensemble de la création.

Comme le naturaliste étudie les débris des volcans éteints et les traces que les eaux ont laissées aux cimes des montagnes ; compare entr’elles les vestiges des espèces organiques disparues et les espèces qui existent aujourd’hui; afin de recomposer à l’aide de ses observations l'histoire entière de la nature. Ainsi fera l’historien de l’humanité pour les législations et coutumes passées et présentes. Il ne devra rien négliger, aucun peuple, aucune époque, car il n’est aucun fait qui n’ait droit à son explication. Ainsi fera-t-il aussi dans la sphère de la théologie, de la philologie, de l’art, de la science. Et puis tous ces travaux étant exécutés, il faudra voir si l’ensemble des faits recueillis se concilie avec l’idée d’une création libre par une volonté divine, avec l’idée d'une histoire divine avec un but divin ; alors , et alors seulement , on saura scientifiquement s’il y a réellement pour l’homme un savoir positif, une sagesse, une philosophie. — J’ai dit.

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