‹ Discours prononcés a l'occasion de l'inauguration du monument éléve a la mémoire de Paul Huet dans le parc de Saint-Cloud le 14 juin 1908Chapitre 2 sur 4 · M. LÉONCE BÉNÉDITE · texte numérisé non relu

M. LÉONCE BÉNÉDITE

Conservateur du Musée National du Luxembourg

Délégué du Comité

Discours DE M. LÉONCE BÉNÉDITE

Conservateur dit Musée National du Luxembourg, Délégué du Comité.

Mesdames, Messieurs,

Au nom de notre Comité et de son vénéré et illustre Président, j'ai l'honneur de faire remise à l'Etat de ce monument élevé à la mémoire de Paul Huet.

Je ne puis accomplir cet acte sans essayer de traduire en même temps le sentiment de notre gratitude envers les généreux amis et les artistes désintéressés dont la fidélité et le talent ont permis de donner une forme concrète et durable à cet hommage bien tardif dû au souvenir d'un grand artiste. Que MM. Armand Bloch et Albert Julien veuillent bien recevoir l'expression de nos vifs et affectueux remerciements!

Par ce même geste, Monsieur le Ministre, je vous prie d'agréer, en notre nom à tous, les marques de notre respectueuse reconnaissance pour la part personnelle que vous avez voulu prendre à cette œuvre de consécration, qui est aussi une oeuvre de réparation. Nous ne pouvions douter de votre bienveillance, et nous savions par avance, connaissant votre culte particulier pour cette

incomparable phalange des paysagistes romantiques, qui sont la gloire de notre École comme l'expression sinon la plus haute, du moins la plus originale, de l'art au xix'^siècle, nous savions par avance l'accueil que vous feriez à la demande de glorification de celui qui a eu l'honneur d'ouvrir la voie.

Mais nous tenons spécialement, au nom des amis, des admirateurs et de la famille qui assiste, émue et heureuse, à cette cérémonie, si longtemps entrevue seulement dans le rêve de l'espérance filiale, nous tenons à vous remercier. Monsieur le Ministre, d'avoir donné asile à cette fière et mélancolique image dans ce parc même de Saint-Cloud, où le maître égara tant de fois ses songeries solitaires, où il fixa si souvent son chevalet de campagne en face de ces grands ormes séculaires et de ce fleuve dont il aimait à contempler les débordements.

N'est-ce point ici, en effet, presque à cette place où nous sommes, où il est avec nous et où il est pour toujours, qu'il a peint son grand chef-d'œuvre classique, dont s'enorgueillit notre Louvre, cette sorte de symphonie pathétique de Ylnondation où les masses brunes et rousses des feuillages émergent des eaux glauques aux remous frangés et s'arrondissent, à la cime de leurs longs fûts, sur les cieux lourds, déchirés de lueurs stridentes? N'est-ce pas là, bien près de nous, au prochain tournant de la rivière, que nous pourrions distinguer les berges de

cette île Seguin, fort changée depuis, mais qui, alors, était, comme l'île de Robinson, semblable à une forêtvierge avec ses fourrés inextricables, ses dômes serrés de verdure où la lumière ne filtrait que par longs rais obliques comme à travers les verrières d'une cathédrale? Elle servait de refuge aux maraudeurs et aux braconniers. C'était, vraiment, aux portes de Paris, le petit paradis étrange, mystérieux, exotique pour ainsi dire, créé afin de servir de nid à l'éclosion du paysage romantique. Et, en fait, c'est là que Paul Huet, au milieu de cette délicieuse et troublante sauvagerie des choses, sentit s'ouvrir le premier éveil de son âme contemplative, exquise et farouche, éveil qui fut en quelque sorte le premier éveil ou du moins le réveil de toute l'Ecole.

Car l'hommage que nous rendons aujourd'hui au maître, comporte, en même temps, la révision définitive d'une petite page d'histoire.

C'est que Paul Huet ne fut pas seulement un grand artiste. Il ne fut pas seulement le plus ardent lyrique dans ce chœur extraordinaire où toutes les voix de la nature trouvaient leurs interprètes, les plus passionnés comme les plus tendres, les plus grandioses comme les plus suavement familiers; il fut aussi le premier, chez nous, qui comprit le secret des grandes harmonies naturelles, il fut le précurseur, dépassé et sacrifié un jour comme tous les précurseurs, qui rattacha ce qui était le présent à la

grande chaîne des vraies et fécondes traditions du passé.

Or un préjugé, accrédité par la double autorité d'un maître écrivain qui était aussi un maître peintre, a fixé pour point de départ à la formation de notre glorieuse école de paysage, l'heure où elle entra en contact avec les maîtres anglais. 11 semble, à entendre Fromentin, qu'avant le salon de 1824 et l'apparition de Constable, le sentiment de la nature ait dormi profondément au sein de notre école, pour ne s'éveiller que sous le coup de cette soudaine et violente impulsion» Fromentin faisait table rase de tout le passé paysagiste de la France depuis Claude Lorrain, et il ajoutait, en ce qui concerne cette grande figure exceptionnelle, «qu'on le consulte, qu'on l'admire, mais qu'on ne s'en sert plus, qu'on n'y revient plus...»

Le subtil et sagace historien des Maîtres d' Autrefois faisait erreur sur les maîtres d'aujourd'hui. Il ne s'est pas aperçu que s'il y eut ralentissement, à certains jours, dans la compréhension de la nature, il n'y eut pourtant aucune solution de continuité dans la filiation de notre école de paysage.

La tradition nationale de Claude Lorrain, relevée si haut de nos jours par Corot, est poursuivie régulièrement avant lui par toute une série d'artistes que l'illustre critique dédaigne un peu trop hâtivement. Car, à leurs bons jours, et il n'en manque pas dans leur production

féconde, Joseph Vernet, Hubert Robert, Moreau l'aîné et bien d'autres, gardent le souvenir de ces grandes leçons et ouvrent, sur le spectacle des choses, des yeux qui sont loin d'être dénués de sensibilité.

Ne méconnait-il point, d'ailleurs, un des plus profonds et des plus rares harmonistes, un des plus incomparables magiciens, je dirais musiciens du paysage: Watteau? Paul Huet ne s'y était point trompé, lui qui, dès l'origine, l'avait choisi parmi ses maîtres de prédilection, comme le tuteur et comme le guide.

S'il est vrai que, un moment, les spécialistes du paysage se fussent oubliés à des combinaisons plus ou moins insipides de projections architecturales, formant le blême décor de mornes tragédies antiques ou moyenâgeuses, ce que Michelet appelait « leurs paysages grecs peuplés de beaux Dunois», si le flot de l'inspiration paraissait, sur ce point, endigué entre les deux étroites canalisations du style héroïque et du g-enre champêtre ou o'enre pastoral^ les peintres de la figure humaine, de leur côté, par un phénomène singulier et paradoxal, reprenaient le rôle qui était dévolu aux paysagistes. Subissant moins despotiquement, du moins pour quelques-uns, le joug académique du formulaire davidien, n'offraient-ils pas chez eux, dès le début du siècle, les traces de ces sentiments d'émotion extatique devant les beautés de la nature dont les lettres avaient produit

depuis longtemps des éclatants témoignages. Paul Huet se montre bien plus clairvoyant comme critique que Fromentin lorsque, en de précieuses notes sur l'histoire générale du paysage, il attribue à Prudhon, à Géricault, à Charlet, à Delacroix et même à Girodet — nous y ajouterons Gros — ce premier mouvement de compréhension exaltée de la nature dans le domaine des arts.

Si donc, on peut dire que l'apparition de Constable fut saluée avec enthousiasme par la jeunesse romantique, s'il est juste de rappeler que Delacroix se plaisait à contempler cette peinture si audacieuse et si expressive, jusqu'à s'écrier dans son journal: «ce Constable me fait du bien » ; si Huet, à son tour, fut très impressionné, grâce à son amitié avec Bonington, par ce Constable et même par ce Turner qu'il ne connaissait encore que par des gravures à la manière noire, c'est parce qu'ainsi que l'écrit Paul Huet lui-même: « ce que l'on rêvait la veille se trouvait tout d'un coup réalisé sous l'un des plus beaux aspects».

Ce fut donc une secousse salutaire. Mais déjà Paul Huet avait trouvé le secret de ces sentiments et de ce langage — que découvrira, lui aussi, dans sa solitude, ce hollandais de Montmartre, Georges Michel, si longtemps méconnu — en face des splendeurs de la nature, sous les frondaisons humides de l'île Seguin, et devant les grands aïeux dont Constable, de son côté avait

repris la tradition, — ce qui marque leur commune origine — : Rembrandt et Rubens.

11 faut voir, dans une lettre écrite au déclin de sa vie, l'admiration qu'il garde encore pour ceux qui furent ses premiers dieux : « Rubens, Rembrandt, écrit-il, sont faits pour les peintres. Il faut avoir mangé de la couleur pour jouir complètement de la Ronde de NuH » et il éprouve une vibration profonde de plaisir au souvenir d'avoir vu de près « cette palette, cette couleur qui coule comme la lave et illumine toute la pièce ».

Le premier Rembrandt qui le frappa, étant jeune encore, était un dessin qui était exposé chez un brocanteur, sur les quais, avec, en marge, cette devise éloquente d'une main admiratrice: Tacei et loguitur, Huet ne l'oublia jamais. Mais alors, quand, au Louvre, il s'avisait de copier ses maîtres de prédilection, les visiteurs passaient avec un sourire.

C'est à l'occasion d'une petite étude, religieusement gardée par la piété d'un tils, qui a été l'ardent et fidèle interprète des œuvres de son père, que Delacroix se lia avec Paul Huet. Cette amitié, comme celle de Bonington, est sensible sur les débuts du paysagiste. Ses rapports avec Bonington étaient même si étroits que leurs œuvres d'alors peuvent se confondre, et qu'un jour, Huet s'étant amusé à copier une étude de son camarade, celui-ci ne s'y retrouva plus et prit la toile de Huet pour la sienne.

Paul Huet est alors, toutes proportions gardées, dans le paysage, le vrai type du peintre romantique, correspondant, par la nature de l'inspiration, à ce que Delacroix représente dans la peinture des passions humaines et à ce que Victor Hugo apportait dans la poésie. Les vers du poète servent souvent même d'épigraphes aux tableaux ciu peintre. Comme tous les artistes de sa génération, Paul Huet était, d'ailleurs, un esprit très cultivé, nourri de lettres, passionné pour tout ce qui se produit autour de lui, exalté en même temps que réfléchi et d'une nature, au fond, d'essence philosophique. C'est ce dernier caractère, suivant sa juste remarque, qui distinguera les contemplations des paysagistes modernes de tous ceux qui les ont précédés, et qui a donné à cette forme de l'art son étendue et sa portée exceptionnelles.

Chez lui, la contemplation des choses n'est pas le corollaire d'un besoin de pure délectation organique. Il est conscient des grandes lois universelles, et il pense que la mission de l'art est de traduire ces harmonies ; il se plaît à associer les bouleversements de la nature aux mouvements de l'âme humaine. Il éprouve, selon son expression, au plus haut degré « ce magnétique échange, cette communication secrète qui s'établit entre l'homme et la nature lorsqu'elle le pénètre de son éloquent silence. » Il aurait pu dire, longtemps avant Amiel a qu'un paysage est un état de l'âme ».

Aussi son œuvre est-elle éminemment subjective. Comme son grand ami Delacroix, il est au plus haut point un sensitif et un Imaginatif. Il lui faut des grands spectacles, des effets inaccoutumés, tout le pittoresque grandiose et expressif qui caractérise l'art comme la littérature de la période romantique. Vastes panoramas de villes qui découpent sur le ciel les silhouettes accidentées de leurs flèches ou de leurs remparts; ciels d'apothéose ou nuées d'orage; éboulements et écroulements; cratères d'Auvergne, brisants de Bretagne; marées d'équinoxe, mers de tempête, souffles d'ouragan, il orchestre toutes ces voix graves, tumultueuses ou terribles avec les flûtes printanières qui disent la fraîcheur des bois, les murmures des eaux, le calme du matin. Car ce songeur farouche était aussi, comme l'écrivait Michelet, à sa mort, «né triste, fin, délicat, fait pour les nuances fuyantes, les pluies par moment soleillées. » «Nul, ajoutait-t-il, n'a eu plus le sens des pleurs de la nature. »

Pour la même raison, s'il se plaît parfois à peindre et à dessiner d'après nature (et aujourd'hui nous attachons un prix tout particulier à ces travaux), en ce qui concerne ses tableaux, la composition est toujours faite de mémoire, avec tout ce que l'imagination peut y apporter: Ses croquis sur la réaUté sont, dit-il, surtout « des

motifs à variations qui souvent ne lui servent que pour le rappeler au naturel. »

C'est par là peut-être que Paul Huet a parfois péché, comme ont péché les plus grands des romantiques, en offrant des exemples dangereux à leurs imitateurs ou suivants. Son besoin de grandiose, son goût d'extraordinaire le poussent même à des exagérations, très sensibles dans certains tableaux, tels les faîtes démesurés de ses arbres, dans la manière décorative de Watteau, qui, suivant le mot spirituel de Burty, comptent, comme certaines figures de la Renaissance, un trop grand nombre de « têtes ».

Les raisons qui firent aimer et comprendre Huet dans cette période d'épanouissement du romantisme, le tinrent à l'écart des générations qui s'étaient formées pendant la dernière partie de sa vie, avec l'idéal documentaire, ethnographique, archéologique ou anecdotique des Meissonier et des Gérôme, qui précédait, dans l'évolution traditionnelle, le mouvement réaliste. Il n'était plus en communion d'idées avec elles.

Ce romantique impénitent en souffrit. « Les peintres s'en vont comme le reste, écrivait-il. Ils font place aux philologues, aux archéologues, aux grécologues et aux pantologues, de récente et envahissante mémoire. » «Je m'aperçois, écrit-il encore ailleurs, et c'est là le triste, que de moins en moins je suis de ce temps-ci. Ma

génération est déjà loin et, pour les échantillons qui subsistent encore, on trouve qu'ils durent trop longtemps. Le passé devient une contradiction et toute contradiction est un reproche. »

Mais le passé est devenu pour lui la région sereine de l'Histoire. La postérité immédiate, dans son élan d'admiration pour ceux qu'on appelle les maîtres de l'école de i83o, n'a pas fait, sans doute, à celui qui en a été l'initiateur, la part de gloire à laquelle il avait droit.

Sa personnalité, moins vigoureusement accusée cians son caractère et dans son unité que celle d'un Rousseau ou d'un Dupré, ne s'est pas imposée avec la souveraineté de celles-ci. La gloire des uns ne doit pas, pourtant, nous éblouir jusqu'à nous voiler celle des autres. L'Histoire, qui est une des formes cie la Justice, est lente. Mais elle a repris ses droits, et Paul Huet est désormais remis à son rang. Cette solennité, tout intime soit-elle, en est la preuve.

Paul Huet, assurément, serait assez surpris de voir sur quelles bases nouvelles reposent notre admiration et notre sympathie. La fougueuse impatience de sa nature primesautière a trouvé pour nous une expression plus adéquate à son talent dans ses aquarelles, dans ses dessins et dans les incomparables eaux-fortes qui ont, elles aussi, préludé au renouveau du genre, que dans ses grandes toiles composées. 11 ne s'est peut-être pas entiè-

rement connu lui-même, bien qu'il ait écrit, en 1864, ce mot assez troublant: «Notre époque n'a pas assez osé. »

Ceux qui ont feuilleté ses cartons ont l'explication de cet éclair de conscience sur ce qu'il aurait pu faire encore. Il y a là des oeuvres d'une enverg-ure et d'une autorité, d'une décision et d'une maîtrise, qui donnent sa véritable mesure.

Bien mieux! il est telles aquarelles d'une audace de tons, d'une hardiesse d'abréviations qui égalent les plus belles pages de Jongkindt, le précurseur de l'impressionnisme. Paul Huet, ce grand mélancolique, si inquiet, si impressionnable, si délicat et si fier, a laissé, certes, une œuvre qui se suffit par elle-même. Mais il ne nous déplaît pas à nous, ses admirateurs et ses amis, amis posthumes pour la plupart, de constater que celui qui fut l'initiateur du paysage romantique, ait devancé une deuxième fois son époque et se retrouve en communion intime avec les hommes d'aujourd'hui. Après une épreuve de quarante années, n'est-ce pas le gage que Paul Huet sera compris des hommes de tous les temps?

DE

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