‹ Discours prononcés a l'occasion de l'inauguration du monument éléve a la mémoire de Paul Huet dans le parc de Saint-Cloud le 14 juin 1908Chapitre 3 sur 4 · M. ALFRED CROISET · texte numérisé non relu

M. ALFRED CROISET

Membre de l'Institut Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris

DE M. Alfred CROISET

Membre de l'Institut, Doyen de la Faculté des Lettres de l' Université de Pntis

Messieurs,

Après les paroles éloquentes et autorisées que vous venez d'entendre, permettez à un très ancien ami de la famille de Paul Huet, à un camarade d'enfance de son fils et de sa fille, de dire encore quelques mots sur l'homme de haute intelligence et de cœur généreux que fut Paul Huet, et d'associer de modestes souvenirs personnels à l'hommage public rendu aujourd'hui au grand artiste.

Dans mes plus lointaines réminiscences d'enfant, je retrouve, toujours visible et nette, la fine et énergique figure de Paul Huet. Il m'apparaît dans son atelier, où il créait de belles œuvres, et où nous étions admis parfois à le voir travailler, mais plus encore dans ce cadre familial où, entouré de respect et d'afiPection, il trouvait l'atmosphère la plus propre à développer son exquise sensibilité, cette sensioilité po'^tique qui a été la source de son inspiration.

Rien n'était plus charmant pour nous, enfants ou très jeunes gens, que Tintérieur de cet homme d'élite: non seulement parce que nous y rencontrions des amis de notre âge, mais aussi parce que sa rare distinction, secondée par celle d'une compagne digne de lui, nous donnait le sentiment obscur que nous étions dans une demeure privilégiée, et, selon le mot d'un poète grec, dans une «maison des muses». C'était une de ces exquises maisons d'artistes où l'on n'a pas besoin des dons de la fortune pour atteindre à la vraie et pure élégance, parce que les dons de l'esprit s'y joignent à ceux du cœur et que rien de médiocre n'y trouve accès, pas plus la banahté du goût ou de la pensée qu'un défaut de dignité dans la conduite.

Paul Huet avait un esprit cultivé et une âme ouverte à toutes les formes de la beauté. Toute grandeur, toute noblesse intellectuelle et morale le faisait vibrer, sous quelque forme qu'elle se produisît. Il aimait les poètes. Il goûtait les écrits des historiens et des philosophes. Les idées le passionnaient. En tout ordre de choses, il allait droit aux idées généreuses et libérales et s'échauffa t pour elles. Il appartenait à une génération qui avait fait ou traversé beaucoup de révolutions politiques, artistiques ou littéraires, et il avait été soit parmi les novateurs, soit en relations personnelles avec les chefs de la pensée militante. Il avait conservé sous

l'Empire les ardeurs généreuses de i83o et de 1848. Il aimait à discuter et le faisait parfois avec une chaleur éloquente. Il parlait notamment de son art en perfection. Et cela, le plus simplement du monde, même devant des jeunes gens qu'il semblait prendre plaisir à élever jusqu'à lui, et dont il écoutait les propos, plus ou moins mesurés, avec une inlassable bienveillance. Car il avait cette qualité, plus rare qu'on ne pense, d'aimer vraiment la jeunesse, de s'intéresser à ses illusions, de supporter ses décisions tranchantes et de les discuter avec sérieux. Très engagé dans le mouvement romantique, dont il avait été l'un des initiateurs, c'était naturellement de ce côté, en littérature comme en art, qu'allaient ses préférences; mais elles n'avaient rien d'étroit, et s'il manifestait une tendresse légitime pour les grands poètes ses contemporains, je me souviens de l'avoir entendu parler du style de Nisard de manière à satisfaire même un classique endurci. Ce passionné, ce généreux, était impartial et intelligent.

Ainsi cultivé et ainsi armé, il abordait Tétude de la nature dans toute l'indépendance de sa personnalité, et la goûtait selon ses tendances propres, sans imiter ni copier personne. Il la vit en peintre et en poète. Tous les aspects de la réalité avaient quelque chose à lui dire: que ce fût la montagne où la forêt qui s'offrissent à lui, ou un torrent, ou un groupe de masures, ou quelque coin

de campagne française, il en dégageait aussitôt ce qui, dans l'harmonie des tons ou dans la forme expressive des lignes, parlait à sa sensibilité délicate et poétique. Nul souci du «procès-verbal», comme il disait quelquefois, ni même d'une arabesque simplement élégante. Mais cette âme des choses, tour à tour douloureuse, ou âpre, ou noblement harmonieuse, ou tendrement apaisée, que révèlent au génie de l'artiste les apparences changeantes de la nature, voilà ce qui parlait à son imagination et ce qu'il aimait à exprimer. Sa peinture, qui n'a rien de littéraire, qui ne demande qu'à la couleur et à la disposition des masses le secret de nous émouvoir, fait pourtant songer parfois à de beaux vers, mais à des vers, comme disait Musset, « moins écrits que rêvés », à des vers qui sont surtout une musique, où l'émotion du poète parle directement à l'émotion de l'auditeur, et lui fait entendre même ce qu'elle ne dit pas expressément. L'auditeur achève ainsi l'inachevé, et c'est là un des charmes les plus délicieux de l'œuvre d'art.

Ceux qui ont eu le privilège de connaître personnellement Paul Huet, Messieurs, entendent encore dans ses œuvres la résonnance de son âme, et c'est ce que je voulais dire à ceux qui ne l'ont pas connu, pour rendre hommage à sa sincérité de grand artiste.

DE

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