DE LA CHAMBRE SYNDICALE DU BRONZE
11 janvier 1891.
Messieurs,
n me rendant à l'appel qu'a bien voulu m'adresser
JLi votre chambre syndicale, je n'ai pas songé seulement à remplir un devoir de ma charge, par une marque d'intérêt donnée, au nom du Ministre des Beaux-Arts, à une de nos plus importantes industries artistiques. Votre invitation est allée, pour moi, au devant d'un désir; j'estime, en effet, qu'un rapport étroit existe entre les intérêts dont je suis chargé et les vôtres, ou plutôt que nous servons, par des moyens différents, une seule et même cause ; que nous pouvons gagner beaucoup à nous rapprocher, et que nos deux tâches respectives seraient mal remplies
si nous ne mettions un même empressement à nous conseiller et à nous aider.
Pour bien des gens, Messieurs, l'art pur et l'art industriel sont choses distinctes. Le premier est une parure pour un grand pays et l'État doit le protéger; le second n'est qu'une branche de commerce et ne relève que de l'initiative privée. C'est là une erreur née d'une conception incomplète de l'art. Elle est de date relativement récente, mais elle a beaucoup trop duré; elle a été funeste pour le goût public; elle a provoqué une décadence passagère. Aussi ne la combattrons-nous jamais avec trop d'énergie.
Jadis, de l'antiquité au début de notre siècle, l'art exerçait son influence sur la vie entière des sociétés ; il embellissait et relevait tout. L'ustensile le plus ordinaire et l'objet le moins propre à une nécessité journalière portaient une même marque et devaient répondre à un même besoin, celui du beau; vase ou tableau, arme ou statue, accessibles à tous ou privilège d'une élite, coûteux ou de prix modique, ils réalisaient une idée, délicate ou forte, d'élégance ou de fantaisie. Lorsque la découverte d'Herculanum et de Pompéi nous fit pénétrer dans le détail de la vie antique, nous pûmes voir que le moindre objet dont se servaient un Grec ou un Romain était un objet artistique ; tout un musée d'art intime, usuel et charmant, sortit pour nous de ces ruines. Il en était de même durant le Moyen Age et la Renaissance. Aussi l'artiste et l'ouvrier vivaient-ils alors dans une étroite communauté
d'occupations et se rendaient-ils de continuels services. Que dis-je? il n'y avait entre eux que des degrés; il n'y avait pas de différence essentielle; l'ouvrier était un artiste et l'artiste un ouvrier. En ce temps, l'architecte était vraiment le « maître de l'œuvre » ; il possédait et pratiquait toutes les parties de l'art, des plus compliquées aux plus simples, des plus élevées aux plus modestes; le peintre savait construire l'édifice qui devait recevoir et encadrer ses compositions, il connaissait la technique et la partie matérielle de son art; le statuaire était fondeur et ciseleur, comme aussi le fondeur, le ciseleur, le maître maçon ne se bornaient pas à exécuter les conceptions d'autrui et s'élevaient au rang de créateurs.
Malheureusement, à mesure que la vie sociale allait se compliquant et que l'unité monarchique se substituait à la variété des institutions et des mœurs, une hiérarchie arbitraire séparait l'ouvrier de l'artiste, et peu à peu, l'un se bornait à concevoir, l'autre à exécuter. Puis commencèrent le puissant essor de l'industrie et la division du travail. Vous connaissez, Messieurs, les déplorables résultats qu'eurent bientôt, dans notre siècle, ces conditions nouvelles d'existence pour l'art pur et l'art appliqué : l'artiste se désintéresse de l'application, l'ouvrier de la conception artistique; l'un est impuissant à exécuter, l'autre à imaginer. L'invention générale semble tarie : l'architecture se borne à copier les anciens monuments, la peinture et la sculpture se séparent d'elle et sem-
blent ne plus travailler que pour les musées. Quant à l'art industriel, il tombe d'une chute si profonde dans le mauvais goût et la vulgarité qu'aujourd'hui nous considérons quarante années au moins du xixe siècle comme le règne du laid dans le costume, le mobilier et la décoration.
Voilà où nous en étions, Messieurs, lorsque peu à peu des idées nouvelles, ou plutôt les vieilles idées, lentement reprises et courageusement exprimées, ont commencé à se faire jour. Des hommes, entre lesquels il me suffira de citer le comte Henri Delaborde, le marquis de Chennevières, Eugène Guillaume, Edouard Aynard, Louvrier de Lajolais, les fondateurs de l'Union centrale des Arts décoratifs, se sont voués à la tâche de ramener les artistes, les ouvriers, l'opinion et les pouvoirs publics à un sentiment plus juste de l'art et de ses applications industrielles. Us déclaraient aux artistes qu'ils perdaient beaucoup à s'enfermer dans une exclusion dédaigneuse des applications pratiques, aux ouvriers qu'ils devaient se faire une éducation artistique; aux pouvoirs publics que notre vieille supériorité en matière d'art et, par suite, la richesse nationale, étaient compromises si, à côté de l'enseignement pur, un enseignement complet de l'art décoratif n'était organisé au plus tôt; à l'opinion qu'elle devait faire l'éducation de son goût et se montrer plus exigeante sur ce que lui offrait l'art industriel ; à tous qu'il fallait renoncer aux exclusions, supprimer les barrières, rapprocher, pour le bien et le profit
commun, ce que la nature des choses destinait à se compléter.
Ces voix convaincues et persistantes ont été entendues, et peu à peu s'est réalisée l'œuvre à laquelle étaient conviés tous les intérêts, toutes les bonnes volontés et tous les efforts. Aujourd'hui l'enseignement du dessin est organisé dans toute la France; à côté de l'école des Beaux-Arts grandit l'école des Arts décoratifs ; nous avons en province d'admirables écoles d'art industriel, comme l'école de Roubaix; enfin, l'État se rapproche de vos chambres syndicales d'industrie artistique et leur offre ses méthodes, ses modèles, ses encouragements. C'est là une œuvre, Messieurs, qui est un titre d'honneur pour notre République et qui compte grandement dans la somme d'efforts réalisés depuis vingt ans pour refaire une France libre, forte, éclairée et laborieuse ; elle applique les idées d'égalité et de solidarité qui sont la règle de notre droit public; elle s'est affirmée avec éclat dans l'exposition de 1889; sa nécessité n'est plus à démontrer : elle s'impose. Voilà pourquoi votre chambre s}nidicale a jugé que la présence d'un délégué du Ministre des Beaux-Arts était utile dans cette fête, voilà pourquoi le directeur des Beaux-Arts tient à honneur de se trouver au milieu de vous.
Je viens de définir, Messieurs, une œuvre d'égalité et de liberté; je me garderai donc de formuler des hiérarchies et d'assigner des rangs. Cependant, il m'est permis de dire que l'industrie d'art que vous
pratiquez est une des premières où les idées dont je parle devaient trouver leur application et que vous nous donnez une des plus éclatantes démonstrations de leur justesse. Le métal que vous travaillez est le métal noble par excellence, et, depuis les origines de l'humanité, il a conservé son rang. Fluide et ductile, solide et léger, souple et résistant, plus que tous les autres il appelle l'art et se plie à toutes les combinaisons de la forme. Les plus grands artistes lui demandaient l'illusion du mouvement et de la vie, les plus habiles ouvriers le pliaient à toutes les délicatesses de la ciselure; il y avait en lui, semble-t-il, une force mystérieuse qui aspirait à la création artistique ; plein de ressources et de surprises, il exigeait une science exacte et une habileté éprouvée. Aussi le sculpteur en bronze, digne de ce nom, était-il à la fois et au même degré un ouvrier et un artiste ; vous savez tous ce que raconte l'histoire sur les maîtres de cet art : rapports de l'œuvre et de la matière, modelage, composition du métal, procédés de fonte, autant de problèmes délicats qu'ils s'ingéniaient à résoudre. Dans le vaste domaine que leur ouvraient les qualités si diverses de leur métal favori, ils ne négligeaient rien et excellaient en tout : depuis l'image des dieux et des héros jusqu'aux objets de simple décoration ou d'utilité, ils forçaient le bronze à revêtir toutes les formes et à donner toute sa puissance d'expression artistique.
Avec eux, pas d'exclusion ni de dédain; on eût bien
étonné Benvenuto Gellini en lui disant qu'il rabaissait son art en traitant avec le même amour une aiguière ou son Persée. Par quels arguments le terrible maître eût réfuté pareille erreur! Il en fut longtemps de même : pour nous borner à la France, les plus grands statuaires des trois derniers siècles furent le plus souvent d'habiles ciseleurs en bronze, et, parmi les simples décorateurs, vous savez à quel degré d'invention originale s'élevaient des artistes tels que Passement, Duplessis, Riesener, Gouthière, quelles merveilles de grâce et de goût ils nous ont laissées.
Puis il en fut de la sculpture en bronze comme de toutes les branches de Fart : la séparation se produisit entre l'artiste et l'ouvrier, on fit encore de belles statues, quoique en moins grand nombre, d'une beauté plus contestable et surtout moins originale, mais le bronze d'ameublement tomba pour un demi-siècle au dernier degré de mauvais goût. Qui d'entre nous ne se souvient d'avoir vu, dans son enfance, sur les cheminées de la maison paternelle, ce que l'on appelait alors un bronze d'art? Poncifs de l'antiquité ou du romantisme, héros revêtus de la toge ou de la cuirasse, chevaliers mélancoliques et dames sentimentales rivalisaient de platitude, de fadeur et de laideur.
La décoration artistique s'inspirait par à peu près de la littérature à la mode et la suivait de loin, transposant en abaissant au niveau du goût moyen les à peu près de l'histoire, de la poésie ou du roman. Le
fabricant et l'ouvrier ne songeaient même pas à demander des modèles aux maîtres, ils copiaient ou imaginaient des pauvretés banales. C'était le temps où la vie sociale creusait un abîme, non seulement entre le bourgeois et l'artiste, mais encore entre l'artiste et le commerçant, entre l'ouvrier et l'artiste. Et tous y perdaient.
Vous me reprocheriez, Messieurs, de ne pas rappeler le nom de celui d'entre vous dont le sens artistique, l'initiative et la persévérance ont le plus fait pour mettre un terme à ce déplorable état de choses. J'assistais, l'an dernier, au banquet que vous offriez en témoignage de reconnaissance, de respect, je dirais volontiers de vénération , à votre président d'honneur, à M. Barbedienne. Gomme tous les assistants, je fus profondément ému en voyant les chefs de votre grande industrie s'unir aux maîtres de l'art pour honorer en lui l'initiateur d'une véritable révolution. L'un des premiers, en effet, M. Barbedienne avait compris que pour relever l'industrie du bronze, il fallait la ramener par un effort vigoureux jusqu'à Fart dont elle s'était séparée. Et, pour cela, il s'attaqua résolument aux chefs-d'œuvre, à tous les chefsd'œuvre, ceux du présent et ceux du passé; perfectionnant et faisant sienne l'invention de Collas, il accomplit, toutes différences gardées, dans le domaine de la reproduction plastique, ce que l'invention de l'imprimerie avait provoqué dans le domaine de la pensée. Il multiplia, il répandit à profusion les créa-
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tions de la statuaire, il les mit à la portée de tous; ces œuvres qui étaient jusqu'alors le privilège de quelques villes, de quelques palais, de quelques musées, il en couvrit la France, puis l'Europe et le monde, attestant et imposant ainsi la supériorité de notre art national; il fit vraiment pour la statuaire ce que jadis les Etienne et les Didot avaient fait pour les grandes œuvres de l'esprit humain, et cela avec un scrupule, une délicatesse, un fini d'exécution qui eurent vite imposé la perfection comme règle à toute votre industrie.
Messieurs, vous avez cet exemple et, aujourd'hui, les reproductions françaises des œuvres d'art par le bronze sont sans rivales. Peu à peu l'invention des artistes et celle des ouvriers, stimulées et fécondées l'une par l'autre, ont renouvelé toutes les applications décoratives de ce métal; l'union longtemps rompue est fondée de nouveau. Il faut qu'elle s'affermisse de plus en plus et donne tout ce qu'elle peut produire, c'est-à-dire qu'elle ne cesse d'élever le niveau de l'art décoratif en élargissant celui de l'art et qu'elle continue sa noble tâche, qui est d'étendre le domaine de l'invention artistique et de former le goût public.
Notre race aime le beau, elle a le sens de la grâce et de l'élégance, elle sait unir la force et la mesure. Elle doit reprendre, dans l'art décoratif, cette suprématie qu'elle exerça longtemps ; elle doit la créer à nouveau, en l'appropriant aux besoins de notre temps et de notre civilisation; elle doit en chasser l'imitation
et la banalité, le médiocre et le convenu; elle doit y faire refleurir nos qualités françaises. De même que la fin du siècle dernier vit un art nouveau, sobre, simple et charmant, naître d'un art épuisé, il faut que notre siècle lègue au siècle de demain une forme artistique vraiment digne de ce nom. Il n'était que temps, mais cette forme est née; elle s'est affirmée à l'Exposition universelle dans toutes les branches des applications artistiques. Hâtons-nous d'en favoriser le développement.
Vous pouvez compter, Messieurs, que, pour vous aider dans cette tâche, le concours de l'Etat ne vous manquera pas, sous quelque forme que vous le demandiez. Il désire seconder votre initiative par tous les moyens dont il dispose; tantôt il vous propose la sienne et tantôt il s'inspire de la vôtre; il travaille près de vous ; il ne demande qu'à travailler avec vous. Au moment de l'Exposition universelle, il vous a invités à entrer dans les jurys chargés d'examiner son enseignement du dessin et de l'art décoratif; vous avez répondu à son appel avec un empressement dont je vous remercie une fois de plus ; il s'inspire de vos besoins dans la rédaction de ses programmes, il profite de votre expérience, il met à votre disposition ses musées, ses écoles et ses méthodes. J'ai écouté avec autant de sympathie que d'attention les vœux formulés par votre honorable Président, et de concert avec vous, je désire servir de tout mon pouvoir les grands intérêts que vous représentez.
DISTRIBUTION DES PRIX
DE