DES DÉPARTEMENTS
11 Juin 1889.
Messieurs,
Votre réunion de cette année s'ouvre dans des circonstances particulièrement intéressantes et solennelles. En vous rendant à notre appel, vous êtes venus constater à votre tour le triomphe de l'Exposition universelle, participer aux fêtes qui exaltent le résultat du labeur national, célébrer ce centenaire de 1789 où, par la revue de toutes les forces vives de la France, nous donnons la meilleure preuve que la Révolution a vraiment ouvert une ère nouvelle de progrès et de grandeur.
Vous avez apprécié déjà quelle place occupe l'art français dans les galeries du Champ de Mars. La
reconnaissance de nos concitoyens et l'admiration des étrangers ont récompensé nos artistes et les organisateurs du palais des Beaux-Arts, en déclarant qu'aucun peuple n'avait encore rien montré de semblable. Serviteurs dévoués de l'art, il était juste que votre rôle fût marqué dans le travail commun. Enfin, s'il vous restait quelques doutes sur les titres de la Révolution à la reconnaissance de tous les Français, ils doivent être levés, à cette heure, par la constatation de ce qu'elle a fait dans le domaine spécial qui est le vôtre.
Je n'ai pas la pensée, Messieurs, de tourner en argument, au profit d'une thèse politique, le spectacle que nous offre l'Exposition centennale, ou de déprécier les maîtres qui, avant 1789, ont jeté un si vif éclat sur l'ancienne France. Mais je suis bien obligé de constater l'évidence et de dire que la crise révolutionnaire, ici comme en tout, a produit de grands bienfaits, au prix de sacrifices nécessaires.
Le xvme siècle avait été l'âge de la grâce et de l'élégance; il avait réagi jusqu'à l'excès contre la sévère discipline et la solennité grandiose du siècle précédent; il avait poussé toutes les branches de l'art vers la liberté capricieuse et la familiarité spirituelle. Ce fut le temps d'une architecture aux lignes contournées avec Robert de Cotte et Oppenord, d'une peinture délicieusement romanesque, délicate et brillante avec Watteau, voluptueuse avec Boucher, intime avec Chardin, sensuelle et sensible avec Greuze; d'une sculpture le plus souvent exquise, parfois maniérée,
avec Lemoyne et les Adam, souple et comme pétrie de chair avec Falconet, énergique et réaliste avec Pigalle, éprise de vérité individuelle avec Houdon, d'arrangement ingénieux avec Gaffiéri, de facilité voluptueuse avec Glodion. Grande époque, certes, mais qui, avant la fin de sa carrière, payait par de graves défauts la rançon de ses qualités et mettait dans ses meilleures œuvres des germes de décadence et de mort.
Peu à peu, en effet, elle avait confondu le beau avec le joli; sa grâce était devenue de la manière, sa gaieté de l'effronterie, sa liberté du cynisme. Sa facilité même l'avait conduite au pire des dangers et au plus dangereux pour l'art : le dédain de la nature et de la vérité. Il était temps qu'une révolution complète, non seulement dans le goût, mais dans les mœurs et les idées, ramenât les artistes et le public aux inspirations généreuses et aux grands sujets, qu'elle substituât à l'adoration de soi-même et à l'unique souci de l'heure présente le respect du passé et de l'avenir, par le sentiment de la tradition et la poursuite des seules choses qui aient chance de durer, puisque, depuis le jour où l'humanité prit conscience d'ellemême, elle en retrouve et en subit la nécessité éternelle; enfin qu'elle obligeât les artistes à cette observation directe de la nature et à cette probité dans l'imitation des formes et des couleurs, sans lesquelles il n'y a que mensonges et faux-semblants.
La crise se produit, Messieurs, énergique et corn-
plète, salutaire et douloureuse, dans l'art comme dans la société. Brusquement, à l'exemple de Vien, nos peintres renoncent aux petits sujets, aux formes incertaines, aux couleurs conventionnelles, pour revenir aux grandes scènes de l'histoire, au dessin rigoureux, à l'étude loyale de la lumière. Le souffle de l'antiquité remplit toutes les âmes, et, comme au temps de Louis XIV, Athènes et Rome, la mythologie et ses légendes, l'héroïsme militaire et l'amour de la liberté, inspirent nos tableaux et nos statues, tandis que nos places publiques se couvrent d'édifices gréco-romains.
Archaïsme apparent, Messieurs; en réalité fidélité vivante clans la reproduction des mœurs. C'était bien l'esprit des temps nouveaux qui animait les maîtres d'alors, Gros comme David, Guérin comme Géricault, car les mêmes passions qui avaient enflammé Léonidas et Thrasybule, Décius et Thraséas, Antoine et César, remplissaient l'âme française; emprunter à l'antiquité ses titres et ses décors, c'était copier l'histoire contemporaine. Celle-ci, du reste, avec ses costumes et son esprit particulier, était-elle négligée? A côté de Y Enlèvement des Sabines et du Serment des Horaces, voici le Sacre de Napoléon 7er, les Pestiférés de Jaffa, la Bataille d'Eylau, Y Officier de chasseurs à cheval. Avec la vigueur romaine reparaît aussi la grâce athénienne, ressaisie par Prud'hon, et, comme la simple vie de tous les jours ne perd jamais ses droits, Boilly l'observe et la fixe, avec une fidélité ingénieuse, dans la famille, dans l'atelier, dans la rue.
Dès lors, l'art français du xixe siècle est né, robuste et fécond dès le premier jour, assez puissant pour durer et produire jusqu'à nous, assez souple pour suffire aux transformations les plus diverses. Tandis qu'il continue la lignée classique avec Ingres, par Géricault il donne la main au romantisme de Delacroix ; mais, en dépit de l'antithèse fameuse exprimée par ces noms, c'est bien toujours le même art et la même inspiration, je veux dire l'amour du grand et du vrai. Aussi pouvons-nous, en toute liberté d'esprit, honorer ces maîtres d'une admiration égale. Ils avaient le droit de s'en tenir chacun à sa formule; ce noble égoïsme était la raison même de leur génie; mais nous, la postérité, nous devons réconcilier ces grands rivaux dans la gloire et raconter avec la même reconnaissance les batailles d'où leurs chefs-d'œuvre sont sortis.
C'est encore l'esprit de vérité et de grandeur, tantôt l'un et l'autre, tantôt l'un des deux, qui inspire nos peintres de la vie réelle. C'est par lui que Millet peut montrer, dans ses paysans épiques de l'Ile-de-France, cette noblesse inconsciente propre aux laboureurs de tous les temps et de tous les pays ; par lui que Courbet trouve la poésie dans la réalité la plus vulgaire. C'est à lui que notre école de paysagistes doit cette sincérité d'observation, si pleinement originale, qui fait passer, toute frissonnante, la vie des champs, des bois et des eaux dans ces toiles de Daubigny, de Corot, de Théodore Rousseau, où l'homme ne s'ajoute
à la nature que pour mieux en écarter tout ce qui n'est pas elle. C'est de lui, enfin, que relève cette école de sculpteurs qui, avec David d'Angers, Rude, Barye et Carpeaux — je ne cite toujours que les morts, — a victorieusement lutté avec toutes les combinaisons de la forme vivante.
En nous donnant la liberté, Messieurs, la Révolution nous permettait d'écrire enfin la véritable histoire, non plus le seul mémorial des actes royaux, mais l'observation complète de l'activité humaine à travers les siècles, et, en même temps que le sens de l'histoire, elle faisait naître un sentiment qu'elle-même ne pouvait éprouver, car elle avait trop à détruire : le respect du passé. Je ne crains pas de dire, malgré les ruines dont elle a jonché le sol, qu'en proclamant l'égalité, la fraternité et, par suite, la solidarité humaines, elle nous a peu à peu conduits à ce goût des restaurations archéologiques qui, à côté des architectes du présent, comme Duban, Visconti, Lefuel, Ballu, suscitait ces évocateurs du passé, Lassus, Vaudoyer, Viollet-le-Duc, contemporains, à force de science, des âges dont ils relevaient et sauvaient les merveilles.
Je n'avais pas la prétention, Messieurs, de décrire devant vous les origines et le développement de l'art français au xixe siècle. Je voulais simplement indiquer ce que je crois être la vérité historique et artistique, en constatant, pour l'esprit révolutionnaire, l'honneur d'avoir produit un nouvel art, comme il a
produit une nouvelle société. Certes, il n'est ni possible ni souhaitable que l'humanité se repose jamais dans une parfaite communauté de sentiments : ce repos serait la mort, et le progrès résulte de nos divergences. Mais, cette nécessité admise, il est bien permis de trouver que, sur cette terre de France, dont la Révolution a fait, somme toute, une des patries les plus aimables, un des séjours où la vie est la plus douce, où l'idéal de la Justice terrestre est le plus sensiblement réalisé, on n'a pas encore pour elle toute la reconnaissance qu'elle mérite, et que, depuis quelques années, on se livre trop aisément, sur ce sujet, à des pensées de déception et de tristesse. Ingratitude ou dilettantisme, cela est fâcheux. Le bien que nous éprouvons nous vient d'elle, et ce qui nous reste encore de souffrances est le lot inévitable de l'humanité. Ayons donc à son égard la reconnaissance filiale qu'elle doit inspirer. Pour moi, dans le domaine de l'art, j'ai considéré comme un devoir de constater que son œuvre avait été bonne et que, si nous lui devons par ailleurs bien des raisons d'aimer notre pays, ici ces raisons ne sont pas moins fortes.
Vous êtes, Messieurs, les historiens de l'art français; vous marquez patiemment les étapes de sa carrière, vous restituez avec un soin pieux tout ce qui contribue à le faire mieux connaître, vous prétendez unir tous les anneaux dans la chaîne de sa tradition. Je n'ai qu'à parcourir les comptes rendus de vos séances, pour voir que nombre de vos travaux
confirment les idées que je viens d'exprimer; amis intelligents du passé, justes appréciateurs du présent, je suis heureux de trouver des raisons nouvelles de penser comme je pense dans plusieurs des mémoires dont vous avez entendu la lecture, dans plusieurs de ceux que vous allez entendre cette année.
Au nom du Ministre, je vous souhaite la bienvenue et je déclare ouverte la treizième session du Congrès des sociétés des Beaux-Arts.
DISTRIBUTION DES PRIX