AUX OUVRIERS ET APPRENTIS
20 octobre 1889.
sur notre concours; le leur ne nous est pas moins nécessaire.
En effet, Messieurs, je considère que vous, représentants d'une de nos plus importantes industries nationales, et nous, à qui l'État confie le soin de réaliser sa pensée artistique, nous devons travailler à une œuvre commune; que votre intérêt et le nôtre sont étroitement unis et que nous pouvons, par une entente cordiale, rendre de grands services à notre pays. Il y a quelques mois, chargé de soumettre au Ministre des Beaux-Arts la liste d'un jury pour l'exposition de l'enseignement du dessin, je m'étais empressé d'y inscrire les représentants les plus autorisés de votre industrie; ils ont répondu à cet appel avec un tel dévouement que les travaux de ce jury méritent une mention spéciale dans l'œuvre laborieuse poursuivie au Champ de Mars. Aujourd'hui, ils m'appellent à leur tour au milieu d'eux et j'en profite pour vous dire quelle idée je me fais de votre rôle et du mien.
Pour bien des gens, Messieurs, l'action de l'Etat en matière d'art est purement une œuvre de luxe ou de charité. Il continue à leurs yeux la tradition de l'ancienne France, qui disposait un décor fastueux autour du pouvoir et, dans ce domaine comme dans tous les autres, s'efforçait de lui créer une clientèle reconnaissante. L'État doit donc avoir une pensée artistique et il en confie le soin à des corps savants, comme l'Institut, à une administration publique, comme le minis-
tère des Beaux- Arts; il enseigne l'art pur dans ses écoles; il décore les palais nationaux et les édifices publics; il achète chaque année un certain nombre de tableaux et de statues, tantôt d'après le mérite des œuvres, tantôt d'après les besoins de leurs auteurs; il peuple des musées; il protège les vieux monuments où est écrite notre histoire; enfin, il subventionne des théâtres.
C'est là une partie de son rôle, très haute et très généreuse, malgré d'injustes reproches et de faciles railleries. Dans un grand pays comme le nôtre, créé par l'action constante d'un organisme central qui réunit toutes les forces vives de la nation, il importe, aujourd'hui comme autrefois, que cet organisme ne se désintéresse pas de l'art, qui est une force sociale; il importe aussi que, fondé depuis un siècle sur des principes de justice et de solidarité, il témoigne une sollicitude particulière à une classe de citoyens, intéressante et méritante entre toutes. Le jour où l'Etat français cesserait d'être le premier des amateurs d'art, où il ne s'inquiéterait plus de donner aliment et matière au génie artistique de notre race, où il abandonnerait les artistes aux caprices du goût public et aux injustices de la destinée, notre pays qui doit une si large part de sa gloire et de son action sur l'humanité à ses peintres, à ses sculpteurs, à ses architectes, à ses auteurs dramatiques, subirait une diminution humiliante et détruirait follement une des plus belles parts de son héritage. J'ajouterai, puisque cette abdi-
cation ne saurait être faite qu'au nom de l'esprit pratique, qu'il tarirait en même temps une source de sa prospérité matérielle.
En effet, Messieurs, entre l'art dont l'honneur est de ne servir à rien, et celui qui répond à des besoins positifs, entre l'art pur et l'art industriel, il existe un rapport étroit. Que dis-je? Pendant longtemps, ces deux arts n'en firent qu'un. Des origines de l'humanité à la Renaissance, l'artiste se préoccupait, comme un simple ouvrier, de satisfaire des besoins immédiats. L'architecte devait, avant tout, construire des habitations, des temples, des édifices répondant à certaines nécessités de la vie privée ou publique; le sculpteur et le peintre s'efforçaient, dans la reproduction des formes plastiques, de satisfaire certains besoins moraux; ils fabriquaient des objets usuels, armes, meubles, bijoux, où les plus grands ne dédaignaient pas de mettre tout leur génie. Il importait que l'édifice fût agréable ou commode, la représentation fidèle, l'objet pratique et solide. Alors, l'idée d'art était si bien unie à celle d'utilité, qu'elle en était inséparable.
Peu à peu, la séparation se produisit, légitime parfois, souvent regrettable; il y eut, de plus en plus nombreux, des édifices, des statues, des tableaux, des objets uniquement conçus pour le plaisir des yeux. Mais le rapport primitif n'a pas cessé d'exister pour cela, et plus les besoins de nos vastes démocraties deviendront la règle universelle des sociétés, plus
l'art devra se rapprocher de sa conception première; plus aussi, le rôle de l'Etat sera d'unir les deux aspects de l'art, l'un pratique, l'autre désintéressé, pour les sauvegarder tous deux et les fortifier l'un par l'autre.
C'est là, Messieurs, ce que nous essayons de faire, vous et nous, chacun de notre côté. Représentants de l'Etat, nous essayons de maintenir à sa hauteur l'enseignement artistique, dans ses principes les plus purs et les plus dégagés de toute préoccupation immédiate; mais, à côté de cet enseignement, nous en avons un autre, qui lui emprunte ses maîtres, ses méthodes et ses modèles. Nous peuplons des musées dont l'unique objet est de réunir de belles formes plastiques, mais nous en avons déjà et nous en aurons de plus en plus, où seront groupés les plus intéressants exemplaires de l'objet usuel, perfectionné et embelli par l'art; nous provoquons des œuvres uniquement inspirées par l'amour du beau, mais nous demandons souvent aux artistes de traduire des idées qui importent à l'éducation morale et patriotique de la nation. De ces musées découle un enseignement continuel, qui se traduit par des applications pratiques; ils sont, pour l'œil de l'ouvrier, une leçon et une excitation continuelle; par ces œuvres, enfin, nous entretenons dans l'âme du citoyen la notion des grandes vertus et des grands devoirs.
Quant à nos établissements et à nos écoles d'art
industriel, à côté de nos manufactures nationales, comme les Gobelins, Sèvres et Beauvais, nous avons ces écoles d'art décoratif et cet enseignement universel du dessin, dont le développement, au cours de ces vingt dernières années, est un des titres de la République à la reconnaissance nationale. Dans l'œuvre générale de notre relèvement, dans l'immense édifice de notre système d'instruction, si rapidement construit et au prix de tant d'efforts, nous avons notre part. Et à ce sujet, vous me reprocheriez de ne pas rappeler les noms de ceux qui ont accompli cette tâche avec une énergie, une suite et un dévouement admirable : M. Guillaume, l'éminent statuaire, qui a conçu et partout répandu une méthode unique et rationnelle, le corps d'inspecteurs, si dévoué, qui le seconde, enfin mon collaborateur direct M. Crost, dont le service est de ceux qu'un chef d'administration offre le plus volontiers à l'examen de tous, car de cet examen résulte nécessairement un titre d'honneur.
Dans ces écoles, Messieurs, nous ne pouvons songer à toutes les industries prises à part, mais nous nous efforçons d'enseigner les principes généraux de l'art industriel; ces principes, nous les empruntons à l'art pur, au grand art. Nous essayons de développer, avec le sens du beau, ces qualités d'élégance, de mesure, d'harmonie, propres à notre race et qui ont toujours fait la supériorité de notre industrie. Nous tâchons enfin de donner à cet enseignement assez de souplesse
pour se plier aux diverses nécessités qu'il doit satisfaire.
Y réussissons-nous? Messieurs, entre tous les souvenirs que je dois à la direction des Beaux-Arts, il en est un auquel je reviens volontiers et dont je m'inspire souvent. J'ai eu la joie profonde d'entendre dire, en visitant deux de nos grandes écoles d'art décoratif et industriel, à Roubaix et à Limoges : « Nous vous devons le relèvement de notre industrie ».
Voilà ce que nous essayons de faire par toute la France, Messieurs, mais notre œuvre serait forcément incomplète si des institutions comme la vôtre ne venaient nous aider et ne faisaient concourir leur dévouement avec le nôtre. En effet, nous sommes le plus souvent obligés de nous en tenir aux études générales et de donner davantage à la théorie qu'à la pratique. Si nous pouvons, à Limoges, former des céramistes, à Roubaix des teinturiers ou des tisseurs, à Aubusson des tapissiers, ici, à Paris, nous devons nous borner à l'éducation générale du décorateur; dans cet immense atelier central de l'industrie française, si nous voulions instituer des écoles spéciales d'apprentissage, la tâche serait infinie, et, pour vouloir trop faire, nous risquerions d'éparpiller nos forces sans profit. Aussi, nous contentons-nous d'apprendre aux artistes que vous emploierez un jour les éléments du dessin, de la peinture et du modelage, les règles spéciales de la décoration, de leur donner l'éducation de l'œil et de la main, d'éveiller leur sens
artistique. Quant aux applications spéciales, c'est à vous de continuer notre œuvre. Votre chambre syndicale l'a compris et elle entretient une école florissante, où se conserve la tradition, où se préparent les progrès de votre art. En parcourant les programmes de cette école, je vois que vous partez des mêmes principes que nous et que vous tendez au même but. Ainsi se trouve réalisé l'accord dont je parlais en commençant.
Je désire pour ma part, Messieurs, que cet accord devienne de plus en plus complet. Je ne songe pas, croyez-le bien, à confisquer au profit de l'Etat le résultat de votre initiative, mais croyez aussi que le jour où vous auriez besoin de ses encouragements ou de son appui, l'administration que j'ai l'honneur de diriger vous témoignerait avec empressement sa bienveillance et son estime. Et à ce propos, Messieurs, permettez-moi de vous exprimer ma surprise, c'est que parmi tous ces prix qui sont offerts à vos élèves, je n'en vois aucun de l'administration des Beaux- Arts; vous avez été trop discrets.
Entre toutes les industries parisiennes, la vôtre occupe une place d'honneur; dans ce vaste domaine, où le goût, le sens de l'élégance, la souplesse inventive, la grâce de l'exécution s'appliquent à tant d'objets divers, vous avez une primauté incontestable; vous travaillez les matières les plus éclatantes et les plus précieuses sur lesquelles l'art puisse s'exercer et qui, pour ainsi dire, le sollicitent naturellement.
Ce sont là des titres particuliers à l'attention de ceux dont le devoir est de suivre et d'encourager toutes les manifestations artistiques. Je finis donc comme j'ai commencé, en vous remerciant de votre appel et en répétant que notre bonne volonté s'associe pleinement à la vôtre pour la prospérité toujours croissante de l'art français.
DISTRIBUTION DES PRIX