‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 14 sur 42 · DU PAPIER PEINT · texte numérisé non relu

DU PAPIER PEINT

24 mars 1889.

Mesdames, Messieurs,

Ma première parole doit être un remercîment à l'honorable M. Emile Gilloii, qui a bien voulu me demander de présider cette séance. C'est une tradition déjà longue pour vous que d'inviter un représentant du Ministre des Beaux-Arts à vos fêtes annuelles ; je suis heureux de la continuer et de vous témoigner à mon tour l'intérêt que l'administration porte à vos efforts. Les organisateurs de votre société ont tenu dès le premier jour à marquer la solidarité qu'ils voulaient établir entre leur œuvre et le patronage artistique de l'État. De son côté l'administration des Beaux-Arts prête bien volontiers son appui aux entre-

prises comme la vôtre qui prolongent librement, par l'initiative individuelle, l'action qu'elle exerce ellemême au nom des intérêts nationaux.

Ainsi, Messieurs, nous remplissons chacun notre tâche et nous poursuivons notre œuvre respective. Il y a bien des façons de servir l'art, et que d'applications diverses des mêmes goûts et des mêmes besoins ! Depuis les musées où sont conservés nos trésors artistiques jusqu'à ces vastes usines qui semblent n'avoir en vue que l'utilité immédiate, une même idée répand son inspiration et parvient à se réaliser. Vos ouvriers viennent faire chez nous leur éducation de l'œil et de la main; ils pratiquent ici ce que nous nous efforçons d'enseigner et de répandre; ils le mettent à la portée du grand nombre. Dans cette double tâche réside le vrai rôle de l'art, tel qu'il convient à une démocratie; c'est ainsi que cette noble chose, si désintéressée, si élevée dans son principe, se plie à nos besoins journaliers et devient une source de richesse et de bien-être.

Vous représentez, Messieurs, une industrie d'art doublement française, puisqu'elle est toute parisienne. Elle est née, elle a grandi dans ce faubourg Saint- Antoine, qui est le centre et le cœur du Paris laborieux; elle y a suivi, avec la plus curieuse souplesse, les évolutions du goût décoratif. Destiné d'abord à remplacer dans les plus modestes demeures les tentures et les boiseries réservées aux palais et aux châteaux, le papier peint n'essayait pas de rivaliser avec

elles; quelques teintes plates, quelques dessins en grisaille lui suffisaient. Et voici que, peu à peu, il s'essaye à reproduire la figure humaine et les objets naturels dans leurs dispositions les plus simples. Suivi par la faveur publique dans chacune de ses tentatives, il aborde avec une bravoure amusante tous les sujets de reproduction artistique et il étend son domaine à toutes les catégories d'habitations, chassant peu à peu devant lui les tapisseries trop coûteuses et les lambris sculptés sur place.

Nous le voyons alors refléter fidèlement les variations de la mode et du goût. Aussitôt qu'un genre de sujets est imaginé par la littérature et l'art, le papier peint s'en empare. Au temps de David, il est grec, romain et mythologique; il prodigue les "casques et les cuirasses; il parcourt l'Olympe et les pays classiques; il fait défiler sur nos murs tout le paganisme et toute l'histoire ancienne, de Jupiter à Vulcain et d'Homère aveugle à Bélisaire mendiant. C'est l'époque où il s'harmonise avec les pendules à colonnes et les fauteuils à têtes de Sphinx. Puis le romantisme vient nous dépayser; avec les premiers poèmes de Victor Hugo, apparaissent sur nos murs les paysages d'Orient et du moyen âge ; ce ne sont plus que palmiers et bayadères, vieux châteaux et troubadours. Les scènes américaines leur succèdent, inspirées par la Case de V oncle Tom et les romans de Fenimore Gooper. Géographie fantaisiste et naïve, romanesque et candide, où notre génération a vu repasser les lec-

tures de sa jeunesse et les premiers rêves de son imagination.

Ainsi, Messieurs, le papier peint vérifiait à sa manière cette loi que tout se tient et se combine dans le domaine de la littérature et de l'art. Le livre qui charme notre loisir, la pièce à laquelle nous demandons l'émotion ou le rire, le tableau et la statue où nous cherchons l'impression du beau, les plus simples objets d'ameublement, tout ce qui nous entoure répond aux différents états produits dans notre âme par l'artiste et le poète, interprètes ou créateurs de nos sentiments et de nos goûts.

Aujourd'hui, Messieurs, votre industrie reste fidèle à cette même loi, en satisfaisant ce double besoin d'exactitude et d'exotisme dans l'art, qui restera la marque de notre fin de siècle. Nous aussi nous aimons le moyen âge et les pays d'outre-mer, mais nous les connaissons mieux et nous les imitons plus fidèlement. Vos dessinateurs de papiers peints sont devenus de véritables artistes et vos procédés de fabrication vous permettent de simuler avec une habileté merveilleuse tous les éléments de la décoration murale. Vous rivalisez d'invention capricieuse et de fantaisie charmante avec l'art japonais; vous nous donnez l'illusion du cuir gaufré, du bois sculpté, de la tapisserie; vous arrivez à satisfaire le goût le plus exigeant et le plus éclairé. Grâce à l'habileté technique de nos ingénieurs et surtout à cette finesse de l'esprit et de l'œil, à ce sentiment de l'élégance, qui sont la marque pari-

sienne, vous avez mis le papier peint au premier rang des industries d'art. J'ai pu, grâce à l'obligeance de votre président, suivre en quelques heures toutes les étapes de votre fabrication. S'il m'était resté quelque doute sur l'intérêt qu'il pouvait y avoir pour le directeur des Beaux- Arts à figurer aujourd'hui parmi vous, cette visite l'aurait levé. Chez vous, je me suis senti chez moi, comme à Beauvais et aux Gobelins.

Enfin, Messieurs, je considérais comme un devoir de témoigner l'intérêt de l'État à une œuvre de bienfaisance qui vous fait le plus grand honneur. Avant que la loi eût inscrit l'instruction populaire parmi les obligations nationales, vous aviez ouvert des écoles pour vos apprentis; vous vous efforciez de donner aux enfants employés par vous ce fonds de dignité morale qui est le premier besoin d'un homme libre. Lorsque l'Etat s'est chargé lui-même de ce soin, vous n'avez pas cru devoir renoncer à votre œuvre ; vous avez continué à favoriser l'instruction de l'apprenti, et, comprenant que, sans l'initiative individuelle, les meilleures lois ne sauraient produire leur plein effet, vous êtes restés les auxiliaires de l'éducation nationale. J'enseignais moi-même avant d'administrer, et venir au milieu de vous c'est continuer ma double profession.

Messieurs, j'emporterai de cette fête un nouveau souvenir de reconnaissance et de solidarité.

DISTRIBUTION DES PRIX de l'école professionnelle DE LA CHAMBRE SYNDICALE

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